L'anarchisme, implanté en Espagne par les doctrines de Bakounine[1][2], ne s'organisa réellement qu'au Congrès de Barcelone tenu en septembre 1881 devant une assemblée de 143 délégués. Il se développa avec rapidité et se maintint puissamment, plus fort, plus solide que le socialisme. À vrai dire, le socialisme n'a chance d'être vraiment compris que dans les centres industriels ; il n'a été presque exclusivement saisi en Espagne que dans les milieux ouvriers de Bilbao, Maurese, Barcelone, Gijon. Mais l'Espagne est encore une nation improductive et fort arriérée au point de vue industriel et économique. Elle est habitée par une population très rude, vouée aux travaux agricoles, dispersée dans de grandes propriétés. Elle offrait un terrain propice à l'anarchisme, elle a été l'un de ses champs d'expérience les plus féconds. Ce système violent est expéditif, révolutionnaire et ne réclame ni lenteurs ni moyens d'évolutions, toutes choses qui impatientent les simples ; il n'exige également que peu de discipline. Or l'Espagnol n'est pas facile à discipliner. Il veut bien vivre de routine et de résignation, mais s'il sort de son état d'atonie il se lance dans la révolution. La secte anarchiste a recruté ainsi des ignorants, des illuminés, des faibles d'esprits, abusés par les prédications criminelles et les promesses des premiers adeptes. Il faut signaler à ce sujet comme un des principaux facteurs de l'anarchisme militant en Espagne tout un groupe de femmes. Ce sont elles qui fomentent les haines, excitent les passions, avivent les rancœurs et redonnent du courage aux compagnons timides et irrésolus. Elles prêtent un concours efficace aux adeptes étrangers et soutiennent presque toujours les propositions les plus radicales. Il est plus que probable que l'idée de certains attentats dont l'Espagne a été terrifiée est née dans des réunions de femmes anarchistes[3]. Au fond l'esprit espagnol a toujours été absolutiste ou anarchiste. Nitti a fait remarquer, comme un fait d'expérience, que l'anarchisme devait se développer en proportion des tendances individualistes et antireligieuses répandues dans le peuple. L'idée première de grouper les éléments anarchico-collectivistes fut prise en juillet 1881, dans une réunion tenue par les délégués de cinquante sections des travailleurs de Barcelone. On décida qu'un Congrès serait tenu en septembre. C'est là que prit naissance la Federacion de Trabajodores de la Region Española. Son but était le suivant :
Abolir les états politico-juridiques tels qu'ils existent.
Transformer la propriété individuelle de la terre et les grands instruments de travail en propriété collective. Seule la Révolution sociale permettra d'atteindre ce but, mais il ne faut employer pour cela ni la force, ni le vol, ni l'assassinat. « Il n'y a ni voleurs, ni assassins parmi nous, disaient présomptueusement, en décembre 1882, les anarchistes de la Fédération des Travailleurs. L'anarchisme espagnol est ennemi des violences individuelles ; il ne comprend que la violence collective si le succès en dépend. » On a vu par la suite combien il eût été peu clairvoyant d'espérer que l'anarchisme limiterait sa propagande à une propagande d'idées, purement intellectuelle. La Federacion se développa tellement qu'en 1882, au Congrès régional de Séville on comptait 254 délégués, représentant 495 sections. La Federacion comptait alors 11 fédérations régionales, 8 unions de métiers similaires, 247 fédérations locales, 763 sections fédérées, 64 000 fédérés hommes ou femmes.
Les Conseils locaux de Arcos, de la Frontera et de Ubrique expulsèrent alors de la Fédération tout un groupe de dissidents, qui prêchaient la violence quand même. La Commission centrale fédérale approuva la conduite des Conseils locaux qui avaient repoussé les perturbateurs et refusé de se rallier à leur ligne de conduite contraire.
« L'association défend les grands principes de fédération d'anarchie et de collectivisme, mais ne permettra jamais que l'on emploie certaines mesures condamnables, indignes de toute collectivité poursuivant la réalisation d'un but élevé et idéal. » Cet élément perturbateur exclu de la Federacion composa l'association de la Main Noire.
Cette association anarchiste et nihiliste, se développa principalement dans le milieu rural. Les organisateurs déclaraient dans leurs statuts que leur société avait pour objet la défense des pauvres et des opprimés contre les oppresseurs et, comme on le verra, rien n'égale la violence de ses déclarations. « La terre, disaient-ils, existe pour le bien-être commun des hommes ; ils ont un droit égal à la posséder ; elle a été créée pour l'activité féconde des travailleurs. L'organisation actuelle est absurde et criminelle ; les travailleurs sont ceux qui produisent ; les riches et les oisifs exploitent seulement la sueur des travailleurs. Nous devons en conséquence vouer une haine sans égale à tous les partis politiques également détestables. La propriété acquise au moyen du travail d'autrui est illégitime. Seule est légitime la propriété acquise au moyen d'un travail personnel et direct. La Société de la Main Noire déclare en conséquence que les riches sont hors du droit des gens et que pour les combattre tous les moyens sont bons, sans en excepter aucun, le feu, le fer, et même la calomnie. » Les affiliés s'engagent à accomplir tout ce qui leur est commandé sous peine d'être inculpés de traîtrise.
Chaque affilié doit dissimuler le plus possible ses relations avec la Société et cacher ses sympathies. La sanction de toute infraction aux règlements est la mort. Un tribunal populaire, institué par la Main Noire, fonctionnait au début de chaque mois. On y donnait la liste des peines infligées ; on examinait les réformes proposées et on transmettait les instructions aux affiliés. Dans la région d'Estramadure et de Murcie la terrible association comptait 130 fédérations, 340 sections et 42 000 affiliés ; pendant plusieurs mois ce ne furent qu'incendies, assassinats et vols ; c'était un régime de terreur plus absolu encore que celui dont l'Irlande eut tant à souffrir à l'époque de ses crimes agraires. Le gouvernement dut déployer une constante énergie pour étouffer ce mouvement et, pendant quelque temps, les déportations en masse et les exécutions répondirent aux menaces et aux méfaits de la Main Noire.
Il paraît qu'il faut chercher dans la misère des classes rurales espagnoles et dans certaines vexations dont elles avaient été l'objet une des causes principales des excès de cette association. Ses ravages furent plus grands en Andalousie qu'ailleurs ; on a attribué cet état de choses à l'état particulier de cette province. L'Andalousie, pays riche, est une des provinces où la grande propriété est la règle, et où règne l'absentéisme des propriétaires, ce fléau de certaines contrées fertiles. Au moment des travaux les propriétaires engagent des journaliers qui, dans l'intervalle des époques de cultures ne travaillent guère, et par suite de ce chômage tombent dans une misère excessive : il s'est ainsi formé un prolétariat désœuvré, ignorant, trop accessible par suite aux pires théories révolutionnaires.
La Fédération des travailleurs de la Région espagnole instruite de tous les crimes de la Main Noire se sépara de ces fanatiques ; dans différents Congrès tenus à Valence (1883), et à Séville (1884)[5], elle tend à prouver ostensiblement cette scission. Lorsque les autorités judiciaires durent intervenir pour châtier les attentats de la mystérieuse association, la Commission fédérale publia un manifeste énergique[6].
« Quand la presse bourgeoise, cléricale, réactionnaire ou autre a publié les relations effrayantes de certains crimes qui, s'ils sont vrais, ne peuvent recevoir l'approbation de personne, quand on a dévoilé certaines associations secrètes qui, d'après cette presse ont pour objet le vol, l'incendie, l'assassinat, quand avec une perfidie vraiment indigne on a voulu confondre les revendications justes, légales et révolutionnaires de la Fédération des travailleurs de la Région espagnole avec les délits commis, paraît-il, par la Main Noire, nous manquerions à notre devoir, si nous ne protestions pas contre les calomnies de cette presse salariée. À l'entendre le gouvernement et les tribunaux devraient considérer comme solidaires 70 000 travailleurs... »
Dans le manifeste adressé aux travailleurs espagnols par les 152 délégués du Congrès régional de Valence, ceux-ci déclaraient que, sans doute, ils étaient révolutionnaires, très révolutionnaires, qu'ils ne s'en cachaient nullement, mais qu'ils repoussaient les moyens violents, et que pour propager leurs idées sociales, ils n'admettaient que les moyens légaux.
« Pour se racheter et se relever, le prolétariat a besoin d'être intelligent, honorable, honorable à toute épreuve ; il est nécessaire que la propagande révolutionnaire se distingue par cette qualité précieuse. Plus un homme est révolutionnaire, plus il a besoin que son intelligence et son honneur soient inattaquables et, sans une conscience droite, il est impossible d'arriver aux fins si justes et si généreuses que nous poursuivons. »
Tout cela n'est que phraséologie pure, car l'anarchisme était rivé à ses procédés violents et criminels. La propagande par le fait est sa caractéristique ; il poursuit la Pan-destruction, la destruction générale de tout, qui doit être le but désiré sans relâche.
Le même Congrès approuvait à l'unanimité les résolutions suivantes :
« La Fédération des travailleurs de la Région espagnole repousse toute solidarité avec ceux qui se sont organisés ou s'organisent pour la perpétration des délits de droit commun ; ils déclarent qu'un criminel ne pourra jamais trouver place dans leurs rangs. La Fédération désire vivre de la vie du droit et si cela lui est impossible, elle considérerait comme un devoir de se dissoudre et d'encourager les prolétaires à se retenir sur le mont Aventin, jusqu'à l'événement de temps meilleurs, ou jusqu'à ce que l'organisation sociale actuelle, corrompue et corruptrice soit dissoute. »
La Fédération fut désorganisée en 1888, parce qu'à cette époque, une partie des associations qui la composaient la désertèrent et s'unirent par le Pacte d'Union et de Solidarité aux prolétaires assemblés au Congrès ouvrier de Valence. La Fédération une fois disparue, le terrain redevenait propice pour les dissidents du parti anarchiste et les criminelles machinations des terroristes furent remises en œuvre. Les membres du parti anarchiste espagnol collectiviste prétendent que ces terroristes se composaient surtout d'étrangers expulsés, réfugiés en Espagne.
À la suite du 1er mai 1890, ces anarchistes provoquèrent, dans toute la classe ouvrière de Catalogne, une grève pour obtenir la journée de huit heures. Cette grève devint inquiétante et fut si générale que la circulation des chemins de fer dut en être interrompue. Les terroristes enhardis par ces résultats provoquèrent une manifestation pour l'année suivante. Ils convoquèrent en avril 1891, à Madrid, un Congrès dans lequel on vota à une grande majorité pour « la grève générale » avec toutes ses conséquences. La grève n'aboutissant pas, un coup de force fut décidé, et les partisans de la dynamite firent éclater des bombes à différents points de la ville, dans la nuit du 2 mai. Le gouvernement répondit à ces menaces par des mesures inflexibles (incarcération, détention, réclusion dans des navires de guerre). Les partisans de la propagande par les voies légales, recrutés parmi les anciens anarchistes, les anciens représentants de la Fédération des travailleurs et de l'Internationale, prétendent que toutes ces répressions les frappèrent spécialement, et que les terroristes furent épargnés en majorité. Une nouvelle et plus profonde scission s'opéra entre ces deux fractions de l'anarchie. La preuve de cette séparation devint manifeste en novembre 1891 lors du meeting organisé à Madrid au théâtre Gayarré. Le compagnon D. J. Lunas, directeur de la Tramontana, représentant l'élément modéré de l'anarchisme, si toutefois ces deux mots peuvent être rapprochés, soutint dans sa harangue que la meilleure dynamite était celle du cerveau, celle qui fait bouillonner les idées. Un autre orateur, un étranger, soutint au contraire qu'une seule dynamite était vraiment bonne, celle qui détruit et qui tue.
Le 1er mai 1892, José Lunas, effrayé des progrès de la propagande par le fait, annonça une conférence « anarchiste et antidynamitique ». Il parla devant un auditoire de plus de 10 000 personnes et au nom de l'anarchisme flétrit les partisans des moyens criminels. Il poursuivit alors de toutes ses forces, à la tribune, dans les journaux, dans des discours, une véritable campagne contre la dynamite et réussit à faire condamner par la presse anarchiste les projets insensés des terroristes qu'elle soutenait précédemment.
Comme on le voit, la tactique des anarchistes espagnols partisans des moyens légaux est très simple : ils rejettent tout l'odieux des crimes et des attentats sur les terroristes qui, pour la plupart, disent-ils, sont des étrangers.
« Nous pouvons assurer, écrit M. J. Salas Anton, que l'anarchisme vraiment espagnol ne s'est jamais départi des grands sentiments qui distinguent le peuple de l'Ibérie, toujours noble, toujours généreux. »
Il ne suffit vraiment pas de se draper ainsi dans une attitude de noblesse pour échapper à la responsabilité morale des crimes commis par l'anarchie. Ceux qui sèment le ferment de révolte et de haine savent-ils comment germera le grain jeté par eux si imprudemment ? Savent-ils, si leurs efforts, peut-être très réels, empêcheront leurs doctrines d'être poussées à l'extrême et détournées même de leurs applications prévues ?
Malgré toutes leurs déclamations, toutes leurs déclarations, leurs distinctions subtiles, les anarchistes partis en résumé du même point, partisans du même but, n'empêcheront pas qu'il faille les envisager comme une secte criminelle.
Le crime, toujours le crime, voilà leur but. Pour le réaliser ils s'associent[7], se réunissent, s'entourent de précautions, s'instruisent dans la confection des explosifs, s'hypnotisent avec cette idée que leurs crimes ne sont pas des crimes, que leurs vols ne sont pas des attentats, mais une juste spoliation des spoliateurs, que leurs assassinats ne sont pas des assassinats, mais des représailles nécessaires. Comme leur but est humanitaire, disent-ils, comme ils croient poursuivre le bien général, la sainteté du but sanctifie les moyens. Pour nous, au contraire, nous les appellerons des criminels, nous dirons de leur secte qu'elle est une véritable association de malfaiteurs[8].
Les résultats de leur campagne sont pour eux la plus éloquente et la plus terrible des condamnations. Ils ont à leur actif les crimes les plus odieux : ils ont les mains tachées de sang et c'est à eux que s'applique la tragique lamentation de Lady Macbeth. Leurs crimes sont tramés dans l'ombre et anonymes. Faut-il rappeler ces attentats commis à Barcelone, frappant au théâtre, dans les rues, à la procession, les victimes les plus innocentes et les plus inoffensives ? Après la bombe de la Calle de los Cambios nuevos à Barcelone, les Cortès votèrent en 1896 une loi sévère pour réprimer les menées anarchistes. La justice militaire fut désormais saisie des crimes de ce genre et le gouvernement autorisé à déporter les individus suspects d'anarchisme. Cette loi renforçait la loi précédente de 1894. Elle donnait en particulier au gouvernement, dans les provinces de Barcelone et de Madrid, le droit de supprimer les publications anarchistes, de dissoudre les réunions et d'expulser les meneurs. La loi a une durée provisoire de trois ans.
On se rappelle l'assassinat de M. Canovas, la dernière et stupide vengeance de l'anarchisme international. Le gouvernement espagnol dans la lutte à outrance qu'il a commencée contre les anarchistes ne faiblira pas et cherchera de toutes façons à enrayer les progrès de cette secte dont la prétention et l'audace vont jusqu'à se poser en parti, mais qui n'est en résumé qu'une association dangereuse et malfaisante.
[1] Voy. le premier article dans la Revue Politique et Parlementaire du 10 août 1898, t. XVII, p. 339.
[2] Pour résumer la question de l'anarchisme en Espagne nous nous sommes inspiré surtout des indications fournies par M. J. Salas Anton, un avocat connu de Barcelone, dans différents articles (Anarquismo Indigena y Anarquismo exotico, Justicia, 1er mai 1891, El Anarquismo en Barcelona extrait du Folleto de Propaganda Politico d'El Partido centralista, Madrid 1891). Nous avons également consulté l'ouvrage intéressant et spécial de M. Manuel Gil Maestre (Madrid 1897, Hernandez) sur El anarquismo en España y el especial de Barcelona.
[3] Voir sur l'action des femmes dans l'anarchisme espagnol, l'ouvrage de M. Gil Maestre (p. 75 et s. et p. 91).
[4] Voir A. Buylla, Socialismo en España, 1896, La Administracion.
[5] On signalait à ce Congrès la présence de 251 délégués représentant 192 sections comprenant 49 560 membres.
[6] Ce manifeste a été publié par M. J. Salas Anton dans un des numéros de la Justicia, mai 1894.
[7] D'après une tactique qui leur est générale, les anarchistes espagnols ne se réunissent pas en organismes étendus : ils se fractionnent en groupes restreints composés d'un petit nombre de compagnons ; ils se mêlent aux socialistes pour désorienter les autorités et catéchiser les inconscients. Leur but, en agissant ainsi, est de se connaître mieux et de se mieux surveiller les uns les autres.
[8] Voir Gil Maestre (p. 61).