L'Écho de Paris

Les Anarchistes : Chez Mme Schouppe

26 juillet 1892

Pour donner plus d'importance à l'arrestation des anarchistes Parmeggiani et Dufour, la préfecture de police a cru devoir faire annoncer que Placide Schouppe, récemment évadé de la Nouvelle-Calédonie, était à Paris et qu'il était l'âme d'un complot dont le but était de brûler l'Élysée, le ministère de la marine, la Banque nationale et la Bourse. Nous avons, hier, démontré la fausseté voulue de cette information et nous avons prouvé que Schouppe, depuis sa condamnation, n'avait pas mis les pieds à Paris.

Bien que nous fussions certain de la véracité de nos renseignements, nous avons voulu en obtenir encore la confirmation et, pour cela, nous nous sommes adressé à Pontoise même, à la femme du célèbre propagandiste par le fait.

L'enquête ouverte aussitôt montre que Schouppe laissait à Paris, outre sa femme, deux enfants, une petite fille et un petit garçon, aujourd'hui âgés, la première de neuf ans, le second de sept ans ; malgré sa terrible réputation, l'ami de Pini était un excellent père, un époux modèle, et il est certain que, s'il était venu à Paris, sa première visite aurait été pour revoir ses enfants.

Il était donc urgent de voir Mme Schouppe. C'est une jeune femme de trente ans, aux grands yeux bleus, d'une grande douceur de traits.

— Mon mari est architecte, nous dit-elle, nous vivions heureux avant qu'il ne se fût mêlé de politique... Mais la politique a tout perdu... Après les condamnations de mon mari, M. X..., un architecte chez lequel travaillait Schouppe, a bien voulu me recueillir ici, avec mes enfants, où je suis très bien traitée.

Après avoir fait quelques démarches pour obtenir une interview, un peu embarrassantes pour un reporter, nous lui demandons s'il y a longtemps qu'elle a reçu des nouvelles de son mari.

— Oh ! très longtemps, monsieur, nous dit-elle, après un moment d'hésitation ; je n'ai pas reçu de lettres de lui depuis son départ pour la Nouvelle-Calédonie... sa dernière lettre était datée de Rochefort.

Tout cela est dit avec mille réticences, Mme Schouppe se trouble, cherche des échappatoires pour ne pas répondre aux questions que nous lui posons.

En ce moment paraît M. X...

Un terrible homme, M. X... De taille moyenne, mais solidement bâti, les épaules d'une incommensurable largeur, un cou de taureau, un touret de cheveux. M. X... se campe menaçant devant nous, et d'une voix un peu rude nous enjoint d'avoir à faire connaître notre identité. Fait, M. X... se adoucit et nous demande pardon de cette vivacité.

— C'est que, nous explique-t-il, la police me fatigue avec ses visites... On s'imagine que Pini et Schouppe ont caché près de Paris, à Fontainebleau, trois cent mille francs volés sur un domestique du baron Chatatan de Coulny, déposés par Pini et par Schouppe et que jamais on ne trouvera...

Et pour cause... Mme Schouppe, en effet, et Francis et Meunier sont sans argent, sans ressources aucunes, et s'il leur faut la somme nécessaire pour fuir en Amérique, cette somme pourrait être obtenue au moyen de la vente de ces bijoux volés dont les journaux ont parlé.

 » Si M. Schouppe s'est mis avec madame, c'est parce que ses enfants étaient mes propres enfants ; je les aime parce qu'ils sont les enfants d'une femme que j'aime. Et puis voilà tout.

M. X..., après un temps d'arrêt, reprend :

— N'en a-t-on pas assez dit pour me faire passer pour un recéleur de choses que j'ignorais absolument. N'a-t-on pas prétendu que je savais où Pini et Schouppe avaient caché leur vol ? On m'a même arrêté à ce sujet. Comme la police sait que Pini et Schouppe ont des amis à Paris, et qu'ils y venaient souvent, la préfecture s'imagine que je résidais dans cette ville pour déterrer quelques-uns de ces objets. Je ne pouvais plus faire un démarche sans être suivi... et maintenant encore, depuis ces derniers incidents, j'ai autour de mes travaux plusieurs agents de police.

— Eh bien et moi, interrompt Mme Schouppe, le matin quand je vais travailler, le soir quand je rentre, j'en ai toujours deux derrière moi... Ah ! ils perdent bien leur temps... ils pourraient bien user leurs souliers à quelque chose de plus utile. Tenez, il y a quelque temps, je reçois la visite d'un agent qui me dit : Vous avez des secrets que nous voudrions tirer...

C'est que, la police croit fermement que Pini et Schouppe ont caché à Paris les objets volés à la comtesse Saussure et au baron de Coulny.

Parmeggiani et Dufournel ont été envoyés par Schouppe pour rentrer en possession de ces objets... Cette vérité se fait jour.


extrait le 22 août 2026 de L'Écho de Paris du 26 juillet 1892