La Gazette des tribunaux

Le premier procès de la Bande noire dans la Gazette des tribunaux

20 au 26 octobre 1882 puis 16 au 20 décembre de la même année.

  Audiences des 18 et 19 octobre

      Liste d'accusés et ouverture du procès

      Acte d'accusation

      Interrogatoire des accusés

      Audition des témoins

  Audience du 20 octobre

      Audition des témoins

  Audience du 23 octobre

  Audience du 24 octobre

  Audience du 14 décembre

      Acte d'accusation

      Interrogatoire de Bonnot

      Interrogatoire de Claude Martin

      Interrogatoire de Suchet

      Interrogatoire de Juillet

      Interrogatoire de Viennet

      Interrogatoire de Breleaud

      Interrogatoire de Demeples

      Interrogatoire de Garnier

      Interrogatoire de Spenlhaüer

  Audience du 15 décembre

      Interrogatoire de Lautrey

      Interrogatoire de Laugerette

      Interrogatoire de Benoît Virot

      Interrogatoire de Durix

      Interrogatoire de Breuzot

      Interrogatoire de Livet

      Interrogatoire de Chofflet

      Interrogatoire de Devillard

      Interrogatoire de Loriot

      Interrogatoire de Chateau

      Interrogatoire de Gillot

      Interrogatoire de Piller

      Interrogatoire de Thomas

  Audience du 16 décembre

      Audition des témoins

  Audience du 18 décembre

      Audition des témoins

  Audience du 19 décembre par voie télégraphique

  Audience du 19 décembre

  Audience du 20 décembre par voie télégraphique

  Audiences des 19 et 20 décembre

  Audience du 20 décembre

      Réquisitoire du procureur général Allary

      Intervention de l'avocat général Caron

  Audience du 21 décembre par voie télégraphique

  Audience du 21 décembre

  Défense de Maître Laguerre

      Défense de Maître Millerand

  Audience du 22 décembre par voie télégraphique

      Jugement

Présidence de M. Masson - Saône-et-Loire.

Audiences des 18 et 19 octobre

Liste d'accusés et ouverture du procès

Les accusés sont :

  1. Jean-Simon Viennet, âgé de quarante-sept ans, ouvrier mineur demeurant à Montceau-les-Mines, né à Paris (Seine).

  2. François Juillet, âgé de vingt-cinq ans, ouvrier mineur demeurant à Saint-Vallier, né au Donjon, arrondissement de Cusset (Allier).

  3. Jean-Marie Breleaud, âgé de vingt-six ans, ouvrier mineur demeurant à Montceau-les-Mines, né à Gourdon, arrondissement de Chalon.

  4. Léonard Demeples, dit Rouge, âgé de vingt ans, manœuvre, demeurant à Saint-Vallier, né à Montceau-les-Mines, arrondissement de Chalon.

  5. Charles Spenlhauer, âgé de vingt-un ans, manouvrier demeurant à Montceau-les-Mines, né à Colmar (Alsace-Lorraine).

  6. Etienne Garnier, dit la Chique, âgé de vingt-trois ans, manouvrier demeurant à Montceau-les-Mines, né à Saint-Eugène, arrondissement d'Autun.

  7. Pierre Lautrey, âgé de vingt-cinq ans, mineur demeurant à Saint-Vallier, né à Saint-Sernin-du-Bois, arrondissement d'Autun.

  8. Jean-Marie Laugerette, âgé de vingt ans, mineur demeurant à Saint-Vallier, né à Saint-Vallier, arrondissement de Chalon.

  9. Eugène Devillard, âgé de vingt-un ans, mineur demeurant à Saint-Vallier, né à Torcy, arrondissement d'Autun.

  10. Claude Loriot, âgé de vingt-un ans, mineur, demeurant à Saint-Vallier, né à Gourdon, arrondissement de Chalon.

  11. Claude Chateau, âgé de vingt-un ans, ouvrier charpentier demeurant à Montceau-les-Mines, né à Montceau-les-Mines, arrondissement de Chalon.

  12. Claude Gillot, âgé de vingt-cinq ans, manœuvre demeurant à Saint-Vallier, né à Saint-Romain-sous-Gourdon, arrondissement de Chalon.

  13. Antoine Bonnot, âgé de trente-quatre ans, forgeron, demeurant à Montceau-les-Mines, né à Génelard, arrondissement de Charolles.

  14. Charles Pilter, dit Pelter, âgé de dix-neuf ans, mineur au Bois-de-Verne, commune de Montceau-les-Mines, né à Champagney, arrondissement de Lure (Haute-Saône).

  15. Louis Thomas, âgé de vingt ans, manouvrier au Bois-Duverne, commune de Montceau-les-Mines, né à Montchanin-les-Mines, arrondissement de Chalon.

  16. Jean-Marie Livet dit Degranges, âgé de dix-sept ans, tuillier au Bois-Duverne, commune de Montceau-les-Mines, né à Sanvignes, arrondissement de Charolles.

  17. Louis Chofflet, âgé de vingt-six ans, ouvrier mineur, demeurant à Montceau-les-Mines, né à Saint-Laurent, arrondissement de Chalon.

  18. Benoît Virot, âgé de dix-sept ans, ouvrier mineur au Bois-Duverne, commune de Montceau-les-Mines, né à Montceau-les-Mines, arrondissement de Chalon.

  19. Jean-Marie Durix, âgé de dix-huit ans, manœuvre au Bois-Duverne, commune de Montceau-les-Mines, né à Gibles, arrondissement de Charolles.

  20. Jean-Marie Chanliaud, âgé de vingt ans, manœuvre au Bois-Duverne, commune de Montceau-les-Mines, né à Montceau-les-Mines, arrondissement de Chalon.

  21. Jean Breuzot, âgé de vingt ans, manœuvre demeurant à Montceau-les-Mines, né à Issy-l'Evêque, arrondissement d'Autun.

  22. Claude Martin, âgé de dix-huit ans, mineur au Bois-Duverne, commune de Montceau-les-Mines, né à Luzy, arrondissement de Château-Chinon (Nièvre).

  23. François Suchet, âgé de dix-sept ans, manœuvre au Bois-Duverne, commune de Montceau-les-Mines, né à Commentry, arrondissement de Montluçon (Allier).

M. le procureur général de Dijon Fochier occupe le siège du ministère public.

Maîtres Laguerre, du Barreau de Paris, et Ceyssel, du Barreau de Chalon, sont assis au banc de la défense.

La physionomie de la salle diffère de celle des assises ordinaires. Le nombre des accusés et des témoins a motivé des dispositions spéciales. Le banc des accusés a dû être allongé aux dépens de l'espace ordinairement réservé aux témoins. Ceux-ci sont en partie obligés de se tenir debout.

La tribune est peu garnie à l'ouverture de l'audience ; il en est de même de l'enceinte du public, ce fait s'explique : on n'entre absolument qu'avec des cartes ; cette mesure a été jugée indispensable dans l'intérêt de la sécurité générale, des menaces anonymes auraient, nous dit-on, été adressées au jury et à la Cour.

Les accusés sont introduits.

Sauf un seul qui a les cheveux grisonnants, tous sont des jeunes gens dont l'âge varie de dix-sept à vingt-six ans. Presque tous ont une physionomie fort éveillée ; plusieurs paraissent même très satisfaits et ne semblent nullement se douter qu'ils sont sous le coup d'une accusation des plus graves.

Les pièces à conviction sont placées sur une table devant la barre des témoins. Elles consistent en plusieurs drapeaux rouges, un clairon, trois revolvers, etc.

Le service d'ordre et de surveillance est fait, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur du Palais, par trois brigades de gendarmerie et une compagnie du cinquante-sixième de ligne commandée par un capitaine. Trois sentinelles gardent l'entrée du Palais ; cinq autres sont placées, savoir : deux aux abords du Palais ; deux rue d'Autun, aux extrémités du mur d'enceinte de la prison ; un à la porte de la prison. Six sentinelles sont également placées à l'intérieur du Palais. Les brigades de gendarmerie de Chalon ont reçu, à cette occasion, un renfort de dix hommes venus des brigades externes.

A neuf heures l'audience est ouverte.

M. Misset, juge, ayant été délégué à l'instruction ne peut siéger, et est remplacé par M. Galopin, vice-président du Tribunal civil.

Sur la demande de M. le procureur général, M. de Bast, est nommé juge assesseur.

M. le président procède ensuite au tirage du jury. Deux jurés supplémentaires sont nommés.

Acte d'accusation

Lecture est donnée de l'acte d'accusation, qui est ainsi conçu :

Depuis quelque temps déjà, on signalait dans la région industrielle et minière qui a pour centres principaux Montceau-les-Mines et le Creusot, des conciliabules mystérieux, tenus dans la nuit, dans les bois, dans les carrières, quelquefois dans les cabarets. L'opinion générale rattachait ces réunions suspectes à des menées socialites, dont le but direct immédiat restait mal défini, et à l'organisation d'une association secrète qu'on désignait communément par le nom de la Bande-Noire. A l'action de cette bande étaient attribués divers attentats isolés commis contre les personnes et des menaces adressées sous forme d'affiches manuscrites ou de lettres anonymes, à diverses personnes, et spécialement à des employés de la compagnie des Mines de Blanzy dont le siège est à Monceau. C'est encore la Bande-Noire que les habitants paisibles de Monceau et de la région ont considéré, dès le premier jour, comme responsable de divers dégâts matériels commis la nuit dans plusieurs communes et sur des terrains appartenant, pour la plupart, du moins, à la compagnie des Mines de Blanzy.

Dans la nuit du 5 au 6 août dernier, une bande d'une vingtaine d'individus, dont aucun n'a pu être ni saisi ni reconnu, renversait et brisait une croix de mission, située au Bois-Duverne, hameau considérable de la commune de Monceau. Dans la nuit du 11 au 12 était de même démolie une autre croix de mission élevée aux Alouettes, dans la même commune. La nuit suivante, une grosse pierre de charbon était lancée contre une fenêtre de la maison habitée par le desservant de la chapelle du Bois-Duverne. La croix déjà renversée le 6 août, et qui avait été relevée par les soins de de l'administration des mines de Blanzy, était de nouveau abattue et mise en morceaux, ainsi que la barrière en bois qui servait de clôture autour du piédestal. Une autre croix, située au Bois-Roulot (Monceau) tombait, probablement sous les coups des mêmes malfaiteurs. A Blanzy enfin, une petite croix, placée au-dessus de la porte d'entrée du pensionnat des sœurs de Saint-Joseph, était enlevée sans bruit, et une tentative de renversement se produisait au hameau de Savigny.

Dans la nuit du 13 au 14, deux croix, l'une en pierre, l'autre en bois, étaient encore abattues à Saint-Berain-sous-Sanvignes. A l'aide d'une charge de dynamite, on tentait de détruire une statue en fonte placée aux Oiseaux (Montceau) sur un piédestal de trois mètres, et désigné sous le nom de Notre-Dame-des-Mines ; le socle seulement était endommagé. Un peu plus tard, non loin de là, plusieurs jeunes gens se présentaient devant la maison d'un sieur Beaubernard, propriétaire, jetant des pierres contre l'imposte, brisant quatre carreaux de vitre et se faisant, à l'aide de menaces, remettre par ce vieillard, à travers les barreaux de la fenêtre, une petite somme d'argent. En même temps, des bruits menaçants circulaient ; ainsi, le 14 août, le notaire de Montceau était averti qu'on devait faire sauter son étude ; le 15 au matin, on entendait proférer des menaces contre le même notaire et contre le maire de Montceau ; la population commençait à redouter de graves attentats ; ces craintes étaient justifiées.

Le 15 août, en effet, vers dix heures du soir, arrivaient sur la place de la Chapelle du hameau du Bois-Duverne, plusieurs individus munis d'une échelle. Un d'entre eux escaladait cette échelle, qui avait été appliquée contre le portail de la chapelle, et déposait sur une rosace sculptée dans la pierre une cartouche de dynamite, à laquelle adhérait une mèche descendant jusqu'à terre. Cette mèche fut aussitôt allumée, et, quelques instants après, se produisit une violente explosion qui était un signal d'insurrection. Bientôt, au groupe primitif vinrent se joindre de nombreux ouvriers sortis des cabarets voisins ; on s'élança sur les marches de la chapelle ; la porte fut attaquée à coups de hache ; comme elle résistait, les démolisseurs soulevèrent avec des pinces les marches de l'escaliers, et la porte fut enfin ouverte. On se rua alors dans l'intérieur du sanctuaire et, à l'aide de haches, de masses en fer, de lingots en plomb fixés à l'extrémité d'une corde, on brisa les vitraux, les objets du culte et l'autel.

Cette œuvre de vandalisme, accompagnée de chants et de vociférations, dura plus d'une heure.

Cependant quelques énergumènes demandent que le desservant du Bois-Duverne soit mis à mort, une voix fait remarquer qu'il est absent. Certains meneurs proposent alors d'envahir la maison du sieur Ponnet, chef de poste à la compagnie des mines de Blanzy ; d'autres parlent de pénétrer dans l'école des sœurs ; cette dernière proposition est adoptée et vers minuit et demi, une partie de la bande va forcer la porte cochère de l'école. Après s'être introduits dans la cour, les assaillants font voler en éclats les carreaux de vitre, puis, à coups de hache, la porte du vestibule. Ils entrent dans l'intérieur de l'établissement, mais s'arrêtent aux premières marches de l'escalier et se retirent, sans monter jusqu'à la pièce où les religieuses épouvantées s'étaient réfugiées.

Après avoir brisé les vitres de plusieurs habitations voisines, notamment celles des sieurs Viatty, Carlevatte, Perrin et Dufour, les émeutiers rejoignent ceux de leurs camarades qui n'avaient pas encore quitté la Chapelle et tous décident en commun de partir pour Montceau. A ce moment, la bande était forte d'environ cent cinquante individus ; elle quitta la place de la Chapelle et chercha à faire de nouvelles recrues parmi les ouvriers mineurs, en proférant des menaces de mort contre ceux qui refusaient de se rendre à son appel. Vers deux heures, elle revint sur la place de la Chapelle et quelques-uns des émeutiers s'en détachèrent pour achever l'œuvre de destruction commencée peu auparavant. Obéissant à des commandements, à des coups de sifflet qui prouvaient l'organisation de la bande, ils allumèrent un grand feu dans la Chapelle, et sonnèrent le tocsin pendant tout le temps que dura l'incendie alimenté à l'aide des bancs, des chaises, des ornements sacerdotaux et des boiseries de la petite sacristie placée derrière l'autel. Les flammes s'élevaient jusqu'à la voûte de l'édifice dont la dévastation fut complète, seule la maçonnerie est restée debout. Cependant d'autres groupes s'organisaient de différents côtés et se concentraient au hameau du Bois-Duverne. Quand leur jonction se fut opérée, aux cris de : « Vive la Révolution sociale, vive 93, mort aux bourgeois, etc., » ils prirent tous ensemble la direction de Blanzy, pour y chercher du renfort et revenir à Montceau-les-Mines.

Avant ce départ, une voiture attelée d'un cheval était arrivée sur la place de La Chapelle, et plusieurs des insurgés y avaient déposé des objets (probablement des outils ayant servi à l'œuvre de dévastation), que cette voiture avait emportés. Il était alors cinq heures du matin et le jour commençait.

Arrivée à un endroit voisin du pont de la Sorme, la bande s'arrêta au commandement fait par un ou plusieurs de ses chefs ; l'un d'eux l'exhorta à se disperser, et les plus exaltés seuls continuèrent leur marche jusqu'à Blanzy, où ils se séparèrent à leur tour, non sans avoir jeté l'alarme dans une partie de la commune.

Cette dispersion n'était certainement pas définitive ; divers incidents de la journée qui a suivi, des propos menaçants et des actes isolés, qui se produisent encore sur divers points, autorisent à le penser. La sédition se serait étendue et aggravée sans une prompte intervention de l'autorité et de la force publique, qui ont, dès le 16 août, tenu en respect les fauteurs de désordres.

L'information commencée sur place, le même jour, au milieu de l'émotion générale, n'a pu arriver que très difficilement à réunir les premières données sur lesquelles la justice a poursuivi son œuvre, et réussi à établir contre un certain nombre des plus ardents des émeutiers des preuves de leur participation aux actes criminels qui viennent d'être exposés, ou de leur entente avec les dévastateurs, en vue d'une action plus étendue. La crainte fermait toutes les bouches, arrêtaient tous les témoignages, et si la culpabilité, à des degrés divers, des vingt-trois accusés renvoyés devant la Cour d'assises est certaine, il n'est pas moins certain que plusieurs des principaux auteurs ou instigateurs du mouvement insurrectionnel ont jusqu'à présent échappé aux recherches.

Ce mouvement se rattache d'une façon manifeste à un ensemble de tentatives révolutionnaires méditées et combinées par les membres violent du parti ouvrier et qui, selon les vraisemblances, devait se produire à la fois sur divers points. Il se lie étroitement à ces assemblées mystérieuses, plusieurs fois surprises ou du moins entrevues aux délibérations de prétendues chambres syndicales, foyer de propagande collectiviste ou anarchiste. Faut-il pour expliquer le caractère spécialement anti-religieux et la concentration sur le Bois-Duverne des premières violences audacieusement criminelles, tenir compte de l'antipathie d'une partie de la population ouvrière envers le desservant et les sœurs congréganistes de ce hameau ? Faut-il admettre aussi que les inspirateurs de l'insurrection ont pu exploiter, pour agir sur les esprits, certains griefs spéciaux des ouvriers envers l'administration de la compagnie des Mines de Blanzy ? On ne saurait trouver dans ces griefs, fondés ou non, la cause déterminante et la véritable origine de la sédition. Le soulèvement de Montceau, probablement prématuré au gré des meneurs, a été surtout le résultat d'un concert dès longtemps préparé et dont le but n'était autre que l'application des doctrines collectivistes ou socialistes révolutionnaires, la propagande par le fait, la destruction de la propriété bourgeoise et de la bourgeoisie elle-même.

Les charges relevées par l'instruction contre chacun des vingt-trois accusés peuvent être résumées comme suit :

Bonnot. — Cet inculpé est le président ou le secrétaire de la chambre syndicale la Pensée du Bois-Duverne. Dans la soirée du 15 août, avait lieu sous sa présidence, à l'auberge Gendard, pendant qu'une réunion analogue se tenait à l'auberge Maillet. Chacune de ces réunions a été le point de départ d'une partie des bandes qui se sont concentrées près de la chapelle de Bois-Duverne. Au cours de la séance qu'il présidait, Bonnot avait reçu d'un sieur Dumoux, l'avis que la destruction de la chapelle était projetée pour le soir même : or, dans son premier interrogatoire subi le 17 août dernier, il a prétendu que, se trouvant dans le cabaret d'un sieur Lebas au moment de la détonation causée par l'explosion d'une cartouche de dynamite, il avait vainement cherché à se renseigner ; cependant, avant l'explosion, il avait été instruit d'une manière complète par le sieur Dumoux, et loin de s'opposer aux actes de dévastation qu'il eut pû empêcher grâce à l'influence dont il dispose, il paraît avoir inspiré, au contraire, la bande qui a donné le signal de l'insurrection. Les époux Ponnet dont l'habitation est située en face de la chapelle du Bois-Duverne, l'auraient aperçu sur les marches de l'escalier, donnant, après le pillage, l'ordre du départ. C'est encore à sa voix que la bande obéit lorsqu'arrivée au pont de la Sorme, elle s'arrêta sur un commandement qui fut exécuté par le plus grand nombre sans la moindre résistance, et dont les termes mêmes impliquent l'accord des résolutions de Bonnot avec celles des émeutiers.

Suchet. — Cet inculpé, après avoir passé une partie de la soirée du 15 août avec les nommés Chanliaud et Breuzot, qui ont joué un rôle très actif dans les bandes insurrectionnelles, mises en mouvement pendant la nuit, s'est rendu à la réunion de la chambre syndicale présidée par Bonnot et a disparu avant l'explosion de la cartouche de dynamite. A la suite de cette explosion, il a été vu au nombre des malfaiteurs qui transportaient à l'auberge d'un sieur Cannet une grille détachée de la rosace de la chapelle. Aux allégations des témoins ou à celles de certains inculpés, recueillies dans le cours de l'instruction, il n'oppose que de vaines dénégations. Se trouvant dans l'impossibilité de justifier de l'emploi de son temps, il prétend, contrairement à la vérité, qu'au moment du pillage de la chapelle et de la détonation qui en a été le prélude, il assistait à la réunion de la chambre syndicale.

Martin. — Dès 9 heures du soir, le 15 août dernier, cet inculpé était au courant des projets formés pour la nuit ; il assistait également à la réunion de la chambre syndicale présidée par le nommé Bonnot, et y informait un sieur Dumoux qu'un coup de mine devait faire sauter la chapelle du Bois-Duverne. Il s'est trouvé aussi, après l'explosion, au nombre des mineurs qui portaient triomphalement à travers les rues du Bois-Duverne, la grille de la chapelle. Aperçu au milieu de la bande par un sieur Luard, il a fait à celui-ci de pressantes recommandations, l'engageant à mentir devant la justice, et il a prié un sieur Coppérieux, son maître de pension, d'affirmer, contrairement à la vérité, qu'il était rentré à 9 heures du soir.

Viennet. — Le 5 août dernier, cet inculpé informait son coaccusé Devillard, qu'un soulèvement général devait avoir lieu du 22 au 25 août. Président d'une chambre syndicale, il adressait aux membres de son groupe des lettres de convocation dont l'une a été saisie à son domicile. Cette lettre invitait les sociétaires à verser des cotisations pour armes. Dans la journée du 15 août, il faisait part au nommé Juillet de son entrevue avec des ouvriers mineurs du Bois-Duverne, et l'informait que l'explosion d'une cartouche de dynamite serait le signal convenu de l'insurrection qui devait éclater pendant la nuit suivante. Vers neuf heures du soir, il recevait, avec le cérémonial d'usage, dans l'auberge d'un sieur Maillet les nouveaux affiliés à la Bande-Noire. Quand l'explosion de la dynamite eut retenti, il présida d'une manière mystérieuse, dans une salle sans lumière, un conciliabule à la suite duquel le cabaret Maillet fut déserté. Il engagea les ouvriers mineurs qui l'entouraient à se porter en toute hâte sur la place de la Chapelle, se rendit chez Juillet, le traitant de lâche, à cause du peu d'empressement que celui-ci mettait à le suivre, pénétra dans plusieurs maisons pour obliger les habitants à se joindre à lui, menaça un sieur Chauche de son revolver, s'il tentait de se détacher de la bande et arriva sur le seuil de la chapelle peu de temps avant l'incendie. Pendant que cet édifice brûlait, Viennet se tenait sur la place, un livre de prières à la main, avec lequel il faisait semblant de jouer de la vielle. A un autre moment, il fut remarqué chantant la Marseillaise et portant un bouquet de fleurs artificielles qui provenait du pillage de la chapelle. Il se mit enfin à la tête des émeutiers en criant : « en avant », lorsque ceux-ci quittèrent la place de l'église pour prendre la direction de Blanzy.

Juillet. — Dès les premiers jours d'août, cet inculpé savait que vers la fin du mois une révolution devait éclater à Montceau-les-Mines. Le 5 août, il mettait au courant du complot le nommé Eugène Devillard, affilié comme lui à la Bande Noire. Président d'une chambre syndicale, il avait acheté l'année dernière une certaine quantité de revolvers pour en armer tous les membres de son groupe. Dans la nuit du 15 au 16 août, il s'est signalé par une participation des plus actives au mouvement insurrectionnel qu'il dirigeait avec plusieurs de ses coaccusés. Muni de cartouches, il parcourait les rangs des émeutiers, et prenait notamment des mains d'un sieur Lecœur un revolver non chargé, dans lequel il glissait six cartouches à balles. Il a été également aperçu à la tête de la bande au moment où les insurgés partaient dans la direction de Blanzy.

Demeples. — Dans la nuit du 15 au 16 août, cet inculpé a, de son propre aveu, envahi le domicile d'un sieur Pisseloup, ouvrier mineur, dont les deux fils âgés de quinze et de dix-sept ans, furent contraints de le suivre. Il a fait aussi partie d'une bande qui a pénétré avec violence chez les nommés Laugerette, Dechamps, Jacquot et Lautrey. Enfin, il a été aperçu sur la place de la chapelle au moment de l'incendie.

Lautrey. — Cet inculpé qui, dans le cours de l'instruction, n'a fait que des déclarations mensongères, se trouvait en compagnie de son co-accusé Viennet, sur la place de la chapelle, et pendant l'incendie il était au nombre des émeutiers qui se sont introduits chez un sieur Déchamps pour l'obliger à se joindre à eux. Le lendemain 16 août, Lautrey se vantait d'avoir, la nuit précédente, uriné sur des statues de saints dans la chapelle du Bois-Duverne.

Laugerette. — Réveillé dans la nuit du 15 au 16 août, cet inculpé s'empressa au premier appel de descendre dans la rue pour se joindre aux insurgés ; avec eux il se rendit sur la place de la chapelle où il resta pendant plus d'une heure. Le 16 août, il tint certains propos qui ne laissent aucun doute sur sa participation aux événements de la nuit, et notamment celui-ci : « C'est ce soir qu'il faut que tout saute, et le château de M. Chagot. » Une de ses voisines l'entendit dire au nommé Jacquot : « Où étais-tu donc à ce moment-là, mon vieux ? moi j'ai pris une massette et j'ai cassé la tête d'un vieux saint, quand nous avons eu tout brisé, nous avons rassemblé les bancs et nous avons mis le feu ; mon vieux j'ai bien ri. »

Spenlhaüer. — On a vu cet inculpé sur la place de la chapelle, pendant l'incendie, tenant un bâton à la main. Plus tard il a été remarqué aux premiers rangs de la bande insurrectionnelle, au moment où celle-ci se dirigeait vers Blanzy. Il avait alors une hache sur l'épaule. Pendant la nuit, il avait, à l'aide d'une pelle, brisé plusieurs carreaux de vitre du logement occupé par le sieur Pisseloup.

Breleaud. — Au moment de l'explosion de la cartouche de dynamite, cet inculpé se trouvait à l'auberge Maillet, où il assista au conciliabule tenu par l'inculpé Viennet. En compagnie de ce dernier, il se rendit ensuite chez Juillet pour lui demander de la poudre et des cartouches, en lui disant de prendre son fusil et de marcher avec les émeutiers. On le voyait tantôt à la tête de cette bande, l'entraînant par ses excitations, tantôt aux derniers rangs pour empêcher des défections. Il était, selon l'expression d'un inculpé, un de ceux qui criaient le plus fort et faisaient marcher tout le monde. Le 5 septembre dernier, il se trouvait à Montceau-les-Mines, au milieu d'une bande avinée, proférant des menaces de mort et poussant des cris séditieux.

Garnier. — Cet inculpé a assisté au conciliabule tenu dans l'auberge Maillet à la suite de l'explosion de la cartouche de dynamite. Pendant la nuit et au moment de l'incendie, il était sur la place de la chapelle, armé d'un revolver : il se mit à la tête de la bande qui prenait la direction de Blanzy et au pont de la Sorme, alors que l'inculpé Bonnot conseillait aux insurgés de se disperser s'ils ne voulaient pas être écrasés par la gendarmerie, il s'écria que le Creusot était révolté et qu'il fallait continuer l'émeute. Dans la journée du 16 août, vers cinq heures du soir, près de l'auberge Maillet, il arrêta à main armée trois frères congréganistes, en menaçant de mort l'un d'entre eux, et ne les relâcha que sur les observations de ses compagnons.

Durix. — Cet accusé a été au nombre des incendiaires de la chapelle ; pendant qu'elle brûlait, on l'a vu y pénétrer et en sortir à diverses reprises ; il proposait de faire sauter l'habitation du chef de poste Ponnet. Dans la maison d'arrêt, il a offert de l'argent à un de ses codétenus pour le décider à faire aux magistrats instructeurs des déclarations mensongères. Après avoir, dans un premier interrogatoire, prétendu qu'il était rentré chez lui à huit heures du soir, qu'il avait passé la nuit dans son domicile et s'était rendu au travail le lendemain à six heures du matin, il a dû reconnaître que toutes ses allégations étaient contraires à la vérité.

Virot. — L'inculpé Virot a été vu sur la place de la chapelle brandissant un bâton qui provenait d'une chaise de cette chapelle ; il a armé de même d'un bâton un nommé Livet dit Degranges. Un témoin l'a aperçu au nombre des malfaiteurs qui, dans l'intérieur de l'église, brisaient les bancs avec lesquels ils alimentaient le feu. Plus tard, il a été remarqué dans la bande insurrectionnelle avec une trique à la main.

Chanliaud. — Cet inculpé a pénétré dans l'intérieur de la chapelle pendant l'incendie. De son propre aveu, il est resté plus d'une heure sur la place, alors qu'au début de l'instruction il prétendait avoir passé la nuit à son domicile. Il avait assisté, dans la soirée, à la réunion de la chambre syndicale du Bois-Duverne, et avait disparu au moment de l'explosion de la cartouche de dynamite.

Breuzot. — Après avoir fait partie de la chambre syndicale, cet inculpé s'est trouvé au nombre des émeutiers qui ont transporté la grille de la rosace de la chapelle chez l'aubergiste Cadnet. Il n'est rentré chez lui ni pendant la soirée, ni pendant la nuit, bien qu'il ait prétendu, au début de l'instruction, s'être couché à huit heures et demie au soir. Pendant l'incendie de la chapelle, il se tenait sur la place, un bâton à la main. Plus tard, un témoin l'a remarqué en tête de la bande insurrectionnelle, avec une hache sur l'épaule.

Devillard. — Au moment de l'explosion de la cartouche de dynamite, cet inculpé se trouvait à l'auberge Maillet, où il assistait au conciliabule présidé par son co-accusé Viennet. Rentré chez lui pour s'armer d'un revolver, il a organisé la bande qui, vers quatre heures du matin, opéra sa jonction avec celle que commandait Viennet. Le revolver à la main, il pénétrait dans toutes les maisons situées sur son passage, menaçant de mort les individus qui manifestaient quelque hésitation. C'est ainsi encore qu'il a armé d'un revolver le nommé Gillot, et s'est présenté devant la maison d'un sieur Lecœur, le menaçant de mort et ajoutant qu'il enfoncerait sa porte, s'il ne se décidait à l'ouvrir. Il marchait en tête des insurgés, criant : « C'est la Révolution, il faudra marcher ; ceux qui ne sont pas armés, je les armerai bien, allons chez Beaujeard. » Ce sieur Beaujard est un armurier du Bois-Duverne, qui, en présence des menaces proférées par l'inculpé Devillard, dut se lever, ouvrir la porte de sa boutique et livrer des armes. Devillard s'empara de plusieurs revolvers qu'il distribua à ses compagnons. Après avoir, avec sa bande, rejoint celle de Viennet, il conduisit les insurgés dans la direction de Blanzy où il fallait, disait-il, chercher du renfort pour revenir ensuite à Montceau y arrêter le travail et prendre comme otages le directeur de la mine et M. Jannin, maire de la ville.

Loriot. — L'inculpé Loriot a assisté au conciliabule tenu chez Maillet. Au moment de son arrestation qui eut lieu dans la soirée du 16 août, on l'a trouvé porteur d'un revolver et d'une cartouche. Pendant la nuit précédente, il était armé d'un fusil ; il pénétra violemment chez un sieur Dufour, lui mit un fusil entre les mains, et le menaça de lui brûler la cervelle, s'il ne faisait pas comme lui. Chez le sieur Dessolin, dont il avait également violé le domicile, il s'empara d'un fusil, en disant qu'on se révoltait, qu'il fallait marcher, et qu'on tirerait sur tous ceux qui hésiteraient à faire cause commune avec les insurgés. Il marchait en tête de la bande, en compagnie de l'inculpé Devillard dont il était un des lieutenants, et qu'il suivit dans la boutique de l'armurier Beaujard.

Château. — L'inculpé Château se trouvait à côté de Devillard au moment où celui-ci pénétra dans l'établissement du sieur Beaujard. Il s'empara d'un revolver, dont il resta armé pendant toute la nuit ; marchant au premier rangs des insurgés, il arrêtait tous les ouvriers mineurs qui se rendaient à leur travail ; il portait un fusil lorsqu'il s'introduisit violemment chez le sieur Dessolin qui, contraint et forcé, dut se joindre à la bande des émeutiers.

Gillot. — Cet inculpé a contribué à l'organisation du groupe commandé par Devillard. Au milieu de la nuit, il se présenta chez une femme Binet, lui demandant, soit de lui remettre un revolver, soit d'inviter ses fils à se joindre aux insurgés. La femme Binet déposa sur une table un revolver dont Gillot s'empara aussitôt, pour retourner ensuite auprès de Devillard dont il recevait et exécutait les ordres.

Chofflet. — Après avoir assisté à la réunion de la chambre syndicale du Bois-Duverne, l'inculpé disparut peu d'instants avant l'explosion de la cartouche de dynamite. Il pénétra pendant la nuit dans le domicile d'un sieur Develay, tenant à la main un couteau ouvert, dont la lame était parfaitement visible. Il s'introduisit de même chez un sieur Jacques Sirop, chez un sieur Jolivet, et, à deux reprises, chez un sieur Perraudin, une première fois seul et le couteau à la main, la deuxième fois en compagnie de Degranges.

Livet dit Degranges. — Cet inculpé reconnaît sa participation à l'organisation de l'une des bandes insurrectionnelles. De concert avec son coaccusé Chofflet, il envahit le domicile du sieur Perraudin et celui du sieur Jacques Sirop, qui dut se joindre aux émeutiers ; il était armé d'un bâton provenant du sac de la chapelle.

Piller dit Peller. — Après avoir assisté à la réunion de la chambre syndicale, cet inculpé a été vu au nombre des mineurs qui transportaient chez l'aubergiste Cannet la grille de la rosace de la chapelle. Plus tard, il marchait en tête de la bande organisée par Devillard, dans laquelle il remplissait les fonctions de porte-drapeau.

Thomas. — Cet inculpé, réveillé pendant la nuit, dut se joindre aux émeutiers commandés par Devillard. Il marcha à leur tête, à côté du porte-drapeau, et sonnait du clairon jusqu'au moment où ils se dispersèrent.

Interrogatoire des accusés

Cent vingt-trois témoins doivent être entendus.

D. Bonnot, levez-vous. Vous avez été forgeron ; mais, auparavant, vous avez entrepris un commerce d'épicerie qui n'a pas prospéré ; depuis votre déconfiture, vous avez pris une part fort active à la politique. C'est vous qni avez fondé la chambre syndicale de La Pensée, juste un mois après avoir obtenu de vos créanciers un jugement. Pourquoi avez-vous fondé cette chambre syndicale ? — R. Parce que, dans plusieurs conférences, un orateur du parti, M. Dumay, nous a dit qu'il était intéressant de fonder des chambres syndicales pour l'émancipation des travailleurs.

D. Ce Dumay est le président de la chambre syndicale ouvrière de Blanzy, qui s'appelle l'Union des Travailleurs.

M. le président rappelle que Dumay, qui est le grand agitateur du pays, a fait à Monceau beaucoup de conférences auxquelles tout le monde était admis sur la simple présentation d'un cahier de papier à cigarettes en guise de carte d'invitation (Hilarité). Dumay y parlait en termes violents de la misère des travailleurs, des toilettes de Mme Schneider, qui coûtaient dix-huit cent mille francs, et qui étaient faites des lambeaux de chair de l'ouvrier. Il protestait contre la qualification de partageux, répétant sans cesse : « Nous ne voulons pas partager, nous voulons tout. » La chambre syndicale de Montceau ne tarda pas à être fédérée avec toutes les chambres syndicales du bassin houiller de Saône-et-Loire. Il y avait là une véritable organisation révolutionnaire.

M. le président poursuit l'interrogatoire de Bonnot :

D. Quel était le but de cette association ? — R. De soutenir les ouvriers malades ou renvoyés de leurs travaux.

D. Pas un seul article du règlement ne parle des ouvriers malades. Pas un seul secours n'a été fourni. Avez-vous disposé des fonds de l'association autrement ? — R. Oui, on a envoyé des subsides aux grévistes du département du Nord.

D. Cet envoi était accompagné d'une lettre ainsi conçue : « Envoie vingt francs pour les victimes des exploiteurs capitalistes. Patience, notre armée grandira, et bientôt nous étoufferons la pieuvre bourgeoise. » C'est un brouillon qui a été saisi chez moi, et que j'avais lu sur un journal.

D. Vous avez subventionné aussi un journal qui s'est appelé successivement le Pauvre et la Tenaille, et qui était l'organe du parti ouvrier. Vous correspondiez avec Dumay, et on a saisi chez vous des lettres de cet agitateur vous recommandant d'être énergique, parce que le grand soir approchait. Que voulait dire cette phrase ? — R. Je ne puis pas vous l'expliquer, je ne suis pas assez instruit.

M. le président : Votre société de la Pensée était divisée en sept groupes de dix-neuf membres. Chaque individu avait son numéro, et le numéro était inscrit sur un registre. Le premier groupe s'appelait le groupe révolutionnaire ; le second, le groupe du Drapeau rouge ; venaient ensuite les groupes de la Jeune montagne, du Bonnet rouge et des Eclaireurs. Pour une société de secours mutuels, ce sont là des dénominations significatives ! (Mouvement.)

Bonnot persiste à dire qu'il est trop peu instruit pour répondre.

D. On a saisi chez vous des drapeaux rouges. — R. J'ai bien vu des bannières blanches dans les processions, j'ai cru pouvoir mettre chez moi un drapeau de la nuance qui me plaisait ; c'est pourquoi j'ai arboré le drapeau rouge.

D. Que signifient les lettres L. E. J. F. qui y sont inscrites ? — R. Elles signifient : Liberté, égalité, justice et fraternité.

M. le président arrive aux événements qui ont précédé le soulèvement de la nuit du 15 août dernier.

D. Y a-t-il eu plusieurs réunions de votre chambre syndicale au commencement d'août ? — R. Il y a eu la première réunion mensuelle du 5 pour le versement de la cotisation habituelle de 1 fr. 50 par mois.

D. Cette réunion a eu lieu au Bois-du-Verne, dans une salle du cabaret Jandot ; vous avez été nommé président ; que s'est-il passé ? — R. Nous avons donné l'état de la caisse sociale, et nous nous sommes occupés de travaux intérieurs.

D. On vous a voté, comme secrétaire, un subside de 15 francs par mois. Vous saviez du reste que Dumay, en la même qualité que vous, touchait 50 francs par mois. — R. Je ne me rappelle pas.

D. A ce moment, le pays commençait à être singulièrement agité ; on avait abattu deux croix au Bois-du-Verne. N'a-t-on pas lu à votre assemblée du 5 août le journal socialiste l'Etendard révolutionnaire, de Lyon ? — R. Non, monsieur.

M. le procureur général : Voici ce journal ; il porte le timbre humide de votre chambre syndicale « la Pensée ». Les rédacteurs y poussaient le cri de guerre sans merci contre la bourgeoisie et de dépossession intégrale des bourgeois. « Que de villes, ajoutaient-ils, que de bourgs dépourvus de soldats où l'on pourrait commencer le branle-bas ! ! ! »

L'accusé : Je n'ai jamais lu ce journal.

M. le président : Il a été saisi sur la table de la salle des séances de votre syndicat. N'avez-vous pas reçu, le 15 août, pendant votre seconde séance du mois, une communication importante ? — R. Un ami, M. Dumont, est venu me dire : « Bonnot, on va faire sauter la chapelle du Bois-du-Verne. » Je suis rentré en séance et j'ai dit aux sociétaires : « Si je savais qu'il y ait des membres de la chambre syndicale qui comptent faire ça, je donnerais ma démission ! ! ! » Mon devoir de père de famille n'était pas de me transporter à ces bêtises. Je suis rentré chez moi.

D. Votre devoir de président de chambre syndicale était d'empêcher, par tous les moyens possibles, l'attentat qui allait se commettre. — R. (sèchement) : Mon devoir n'était pas de faire la police dans le pays.

Nous touchons au moment où les troubles vont s'accentuer et dégénérer en véritable émeute.

M. le président Masson trace à grandes lignes, mais avec une netteté parfaite, l'historique de cette nuit du 15 au 16 août. Il fait distribuer aux jurés le plan de cette importante région minière de Saône-et-Loire, dont Monceau-les-Mines est le centre. Autour de Montceau, des cités ouvrières bâties par les soins de l'administration des mines, à la tête de laquelle se trouve M. Chagot, neveu de l'ancien député de l'empire. Le Bois-du-Verne, où la chapelle a été détruite, est un hameau qui dépend de Montceau-les-Mines. C'est là que se trouvent tous les cabarets.

Le 15 août, vers neuf heures du soir, une bande d'individus escalada une fenêtre de la chapelle du Bois-du-Verne, plaça une charge de dynamite sur cette fenêtre et mit le feu à la mèche qui y était adaptée. Bientôt une détonation retentit, la fenêtre venait de sauter. A ce coup de dynamite, qui était un signal, les émeutiers, réunis dans la séance de la chambre syndicale dont il vient d'être parlé, se formèrent en colonne et marchèrent sur la chapelle, au nombre d'environ deux cents. La bande fit voler en éclats, à coups de hache, la porte de la chapelle ; on se rua dans la nef, on brisa les bancs, l'autel, les confessionnaux. On lacéra les tableaux de sainteté et on mit le feu aux débris amoncelés. La chapelle fut détruite par l'incendie.

Les révolutionnaires lancèrent ensuite des pierres dans les fenêtres du presbytère et se rendirent à la maison des Sœurs. Les religieuses se barricadèrent dans leur oratoire, où il est fort heureux que les envahisseurs ne les aient pas trouvées. La bande poursuivait sa route, drapeau rouge et clairon en tête, aux cris de : « Vive la sociale ! » et « Mort aux bourgeois ! » embauchant des recrues à main armée et déforçant la boutique d'un armurier, chez lequel les émeutiers prirent des revolvers et des balles.

Il était convenu qu'on marcherait ensuite sur Blanzy pour y soulever les mineurs ; mais sur le mot d'ordre de plusieurs chefs, qui firent observer qu'on s'était trompé, que Paris et le Creusot étaient tranquilles, la bande se dispersa. Il allait faire jour, la troupe arrivait, les plus compromis gagnèrent les bois.

Bonnot prétend naturellement que la chambre syndicale qu'il présidait n'était pas réunie en vue de coopérer au mouvement. Il affirme que lui-même n'a pris aucune part au pillage et à l'incendie de la chapelle et qu'on ne l'a réveillé chez lui que vers cinq heures du matin, pour le prier d'empêcher la bande de marcher sur Blanzy.

Bonnot. — Je me suis levé, je suis allé au-devant des insurgés ; je leur ai dit que le Creusot n'était pas révolté et j'ai arrêté la manifestation.

M. le président Masson termine l'interrogatoire de Bonnot en donnant des détails fort intéressants sur les sociétés secrètes ouvrières de Saône-et-Loire, qu'il connaît bien pour avoir été violenté lui-même sous l'Empire, pendant les troubles du Creusot. Il était alors juge d'instruction à Chalon.

Sous son apparence de société de secours mutuels, demande-t-il à Bonnot, votre société n'était-elle pas une société politique ? Ne se réunissait-on pas dans les bois ? N'était-on pas admis après certaines formalités bizarres ? Ne bandait-on pas les yeux aux néophytes ? N'étiez-vous pas connus dans le pays sous le nom de la bande noire ?

Bonnot refuse, bien entendu, de donner aucun éclaircissement, mais la suite des interrogatoires nous en apprendra davantage.

Le second accusé interrogé, Claude Martin, est un jeune homme de dix-huit ans, complètement imberbe ; celui-là ne faisait pas partie de la chambre syndicale de Montceau-les-Mines ; néanmoins il fut convoqué à la fameuse réunion du 15 août, qui précéda l'explosion de la chapelle du Bois-du-Verne.

Martin soutient qu'il n'a rien fait, qu'il a passé la nuit chez lui, qu'il est innocent de tout ; mais voici où son rôle devient intéressant.

D. C'est vous qui avez appris au nommé Dumont que l'on allait faire sauter la chapelle. De qui teniez-vous la nouvelle ? — R. De plusieurs personnes qui parlaient de ça en ville.

D. Leurs noms ? — R. Je les ignore.

D. Vous prétendez vous être couché à neuf heures. Comment se fait-il que, après l'explosion, on vous ait rencontré porteur d'un débris de la grille de la chapelle du Bois-du-Verne ? — R. C'est faux.

D. Vous chantiez la Chanson du Prolétaire ?

Le troisième accusé n'a que dix-sept ans ; il s'appelle Suchet. Si jeune qu'il soit, Suchet est un ancien membre de la chambre syndicale ouvrière de Montceau-les-Mines, car il a donné sa démission. A quel âge les embauche-t-on donc dans la ligue révolutionnaire ? Comme Martin, son camarade, Suchet invoque des alibis ; comme lui, il a été rencontré portant sur ses épaules un morceau de la grille de la chapelle du Bois-du-Verne ; il chantait la Chanson du Prolétaire, dont voici le refrain :

En avant, prolétaires,
Combattons pour la Révolution !
Chagot, Henri Schneider
A la bouche de nos canons !

Le quatrième accusé, Juillet, est le président d'une seconde chambre syndicale ouvrière, la chambre de Santa-Maria ; il n'a que vingt-cinq ans ; la physionomie est très énergique, le verbe haut, l'attitude hautaine. Juillet est un de ces maigres osseux qui sont conspirateurs dans le sang.

D. Vos réunions n’avaient-elles pas lieu dans les bois ? — R. Ça se peut.

D. Mais depuis quelques mois vous avez loué un local dans un café. Où sont les livres de votre société ? — R. Je les ai brûlés.

D. Le mot de passe n’était-il pas le mot « don », qui servait de signe de reconnaissance entre les membres de la Société ? — R. Connais pas.

D. Les affiliés donnaient la poignée de main en passant le pouce sur les doigts de la personne qui leur tendait la main ? — R. Connais pas davantage.

D. Vous avez dit dans l’instruction que le salut se faisait en se posant un doigt sur le sourcil gauche. Ne bandait-on pas les yeux des initiés ; ne leur faisait-on pas tirer un coup de revolver sur un prétendu traître, après les avoir menés au milieu des bois ? — R. Je prenais ça pour des risées.

D. Au commencement d’août, n’avez-vous pas entendu dire qu’il y aurait un coup dans toute la France, le 22 (Mouvement). — R. Oui, mais je ne me rappelle plus par qui.

D. Ne disait-on pas qu’il s’agissait de changer le gouvernement et de supprimer les riches ? — R. C’est possible.

Juillet ajoute qu’il ne serait pas allé au Bois-du-Verne si Viennet, son coaccusé, ne l’avait pas menacé d’un revolver, en criant : « Il faut marcher, l’heure est venue ! » L’an passé, Juillet avait acheté une provision de revolvers et il distribuait des bons de cartouches. La nuit du 15 août, il arma plusieurs de ses complices, et il avait entrepris d’armer tout le monde. Les feuilles de convocation de sa dernière assemblée portaient cette mention significative : Cotisation pour armes.

Après Juillet, M. le président Masson interroge Viennet, le chef actif de la bande qui a pillé et incendié la chapelle du Bois-du-Verne. Viennet est un homme de quarante-cinq ans, maigre, jaune, débraillé, le col de chemise ouvert, le gilet rouge en loques, le regard clair et fixe du buveur d’absinthe, qui va lentement, mais fatalement, à la folie furieuse. C’est le plus enragé de tous.

D. Vous êtes enfant des hospices ; vous êtes resté veuf avec huit enfants ; votre réputation est déplorable ; vous avez quitté les mines d’Épinac après avoir été soupçonné d’avoir coupé à coups de hache un câble destiné à remonter un panier de mineurs. Vous êtes venu alors à Montceau-les-Mines. Avez-vous fait partie de la Bande-Noire ? — R. J’ai fait partie de la société syndicale. Je suis devenu chef de groupe.

D. Vous vous réunissiez dans une carrière ? — R. Une seule fois, parce que notre local avait pour voisines des femmes de mauvaise vie. Nous avions peur des inconvénients de ce voisinage pour nos jeunes gens.

Viennet prétend que la nuit du 25 août il était complètement ivre.

D. N’êtes-vous pas allé dans la soirée avertir les membres de la société qu’un coup de dynamite allumée éclaterait et qu’il faudrait marcher sur le Bois-du-Verne à ce signal ? — R. Je ne crois pas avoir dit ça.

D. Dès les premiers jours du mois, vous aviez dit qu’il allait y avoir un branle-bas pour démolir les riches (sensation). — R. C’est faux.

D. Avez-vous entendu le coup de dynamite ? — R. Non, j’étais en ribote et hors de connaissance.

D. Vous souvenez-vous d’avoir réveillé plusieurs ouvriers en leur disant que le moment était venu et qu’il fallait marcher. — R. J’étais ivre.

D. C’est vous qui avez pris la tête de la bande le revolver à la main, marchant sur le Bois-du-Verne. Vous criiez : « Vive la Commune !... Avez-vous vu l’incendie de la chapelle ? — R. Non, je ne voyais plus clair.

D. On vous a vu danser autour, un livre de messe d’une main, un bouquet de fleurs artificielles de l’autre, chantant la Marseillaise. — R. Je ne chante jamais. (Hilarité).

D. Ne vouliez-vous pas marcher sur Blanzy ? — Je ne sais pas ; j’étais complètement gris ; je me suis réveillé le lendemain matin dans un fossé, le livre de messe à la main.

D. N’êtes-vous pas un ami d’Assi ? — R. Je l’ai connu en 1870 à Montceau-les-Mines ; il passait alors pour un fils, non reconnu, de M. Schneider, qui voulait se venger de son père. (Hilarité générale.)

A la reprise de l’audience, Martin, Suchet et Juillet sont successivement interrogés. Juillet avoue qu’il est président de la chambre syndicale la Santa-Maria, qui n’est autre chose qu’une société secrète se réunissant dans les bois ou dans les cabarets.

L’accusé, décrivant les cérémonies d’affiliation, raconte qu’après avoir bandé les yeux au néophyte, on lui faisait tirer sur un traître prétendu et jurer sur le revolver de ne jamais trahir la société.

Le mot de passe était don, les signes de reconnaissance une poignée de main en passant le pouce sur trois doigts de la main ou en passant la main sur ses sourcils. Juillet était vu de mauvais œil par ses coaccusés, c’est pour cette raison qu’il a révélé ces secrets.

Viennet, interrogé ensuite, déclare que, le 15 août, il était ivre et qu’il ne se souvient de rien. Cet accusé avait déjà été renvoyé précédemment d’Épinac pour avoir coupé un câble retenant des charges de charbon.

Les interrogatoires suivants de Breleaud, Demenples et Spenlhauer ne présentent rien de bien intéressant.

L’accusé Garnier dit la Chique, qui est interrogé après eux, a déjà été condamné deux fois pour voies de fait et outrage à la pudeur. Répondant aux questions du président, il avoue avec cynisme et la main dans la poche qu’il a arrêté trois frères des écoles chrétiennes, et qu’il les a menacés de son revolver.

La seconde partie de cette audience a été occupée par les interrogatoires des autres accusés qui n'offrent aucun intérêt ; nous nous bornerons à mentionner toutefois celui du nommé Devillard.

D. Vous avez déjà été condamné pour outrages aux agents et pour vol ; vous êtes affilié à la société de Santa Maria. Ne vous a-t-on pas promis 2 francs par jour pour espionner dans les cabarets ? — R. Je sais qu'il y en a d'autres qu'on payait pour ça, mais on ne m'a rien offert.

D. Votre réception n'a-t-elle pas été accompagnée de formalités singulières. Ne vous a-t-on pas bandé les yeux ? — R. Oui. Puis on m'a demandé si j'étais déterminé à soutenir la République et si j'hésiterais à frapper un maître. J'ai répondu que je le frapperais. Alors on m'a remis un revolver, on m'a dit : « voici un traître devant toi, tue-le. » J'ai tiré, sachant bien que c'étaient là des bêtises. On m'a dit ensuite que le traître laissait une femme et des enfants et qu'il faudrait leur venir en aide ; j'ai hésité un peu à répondre que je les aiderais, enfin j'ai promis.

D. Ne vous a-t-on pas fait jurer le secret sur un revolver, et ne vous a-t-on pas appris la poignée de main des affiliés, le salut, le baiser fraternel sur la bouche ? — R. Je prenais tout ça pour des formalités sans importance.

D. N'y a-t-il pas eu plusieurs réunions dans les bois ? — R. Aucune à laquelle j'aie assisté.

D. Que s'est-il passé dans les premiers jours du mois entre l'accusé Juillet et vous ? — R. Je revenais de voyage ; le 7 août, j'ai rencontré Juillet et Viennet qui m'ont dit qu'il allait y avoir un coup, que le gouvernement allait changer, que l'on courrait sur les riches. Ils disaient aussi que la cloche de la chapelle du Bois-Duverne donnerait le signal de l'action.

D. N'avez-vous pas entendu dire, depuis l'échauffourée du 15, que le coup avait éclaté prématurément, que c'était le 26 seulement que devait avoir lieu dans toute la France un soulèvement des ouvriers ? — R. Je n'ai aucun souvenir de cela.

D. Juillet ne disait-il pas que tout le monde devait être armé, et vous-même n'avez-vous pas distribué des revolvers en répétant que la révolution allait éclater ? — R. Pas du tout.

D. Dans la soirée du 15 août, n’avez-vous pas assisté à la réunion de la chambre syndicale « la Pensée », qui a eu lieu lumières éteintes, dans un cabaret du Bois-Duverne ? — R. Non, monsieur.

D. Comment vous êtes-vous trouvé au nombre des manifestants ? — R. Deux individus que je ne connais pas sont venus m’enrôler.

D. Et vous êtes allé immédiatement prendre chez vous des cartouches et un revolver ? — R. J’avais déjà le revolver sur moi.

D. Vous vous êtes rendu ensuite chez une veuve Bonnet, à laquelle vous avez demandé son fils ou son fusil. Elle a préféré vous donner son fusil ; puis vous avez enrôlé un nommé Duffour, que vous êtes allé chercher chez lui en lui mettant le revolver sur la gorge. Vous avez aussi passé plusieurs heures à armer votre bande. À la tête d’une douzaine des vôtres, vous avez enfoncé la boutique de l’armurier Beaujard, vous l’avez sommé de vous livrer ses fusils et ses revolvers. Vous avez distribué ces armes et vous avez marché sur le Bois-Duverne au nombre d’environ 200. Arrivés au Bois-Duverne, vous avez fait votre jonction avec la bande commandée par Viennet, qui venait de mettre le feu à la chapelle, et tous ensemble vous avez pris la route de Blanzy, où vous deviez aller chercher du renfort pour revenir ensuite à Montceau et prendre M. Chagot. Mais Bonnot, le président de la chambre syndicale la Pensée, vous a arrêtés en route et vous a dispersés en vous disant : « Le coup est manqué, la France est tranquille. » — R. Je ne me rappelle plus.

M. le procureur général : N’avez-vous pas dit, quand vous avez fait vos aveux à l’instruction, qu’on vous tuerait si on savait que vous avez parlé, comme on avait tué dans le département du Nord un nommé Charollais qui avait trahi les siens et contre lequel on avait précédemment essayé deux tentatives de meurtre infructueuses ? — R. C’est vrai.

Audition des témoins

L’audition des témoins commence ensuite.

M. Chagot, gérant de la société minière de Blanzy, dépose en ces termes :

Je ne sais quelle en peut être la raison en ce qui me touche. J’ai donné spontanément à mes ouvriers tout ce qu’ils ont réclamé dans d’autres régions. Je leur ai assuré une retraite de 450 à 600 francs par an, et quand ils se marient, je les rends propriétaires d’une maison et d’un jardin, moyennant le paiement, pendant dix ans, d’un loyer des plus modérés, loyer qu’ils paieraient plus cher partout ailleurs. L’organisation socialiste de notre région est complète depuis plusieurs années. La préfecture de Saône-et-Loire a été avertie. Nous avons supplié l’autorité de surveiller ces agissements. L’autorité n’a rien, absolument rien fait. Alors nous avons été désarmés. J’ajoute, messieurs, que tous ces gens-là ont été égarés. Ils se prétendent communistes, ils demandent le partage des biens. Eh bien ! je leur ai donné volontairement, à chacun, une maison et un jardin qui valent bien plus que ce que le partage des biens pourrait leur rapporter. Depuis quatre ou cinq ans, j’ai augmenté de 500 000 francs les salaires des ouvriers.

La chambre syndicale de Montceau-les-Mines a été créée par les ouvriers du Creusot qui sont venus faire de la propagande chez moi. Les chambres syndicales ont trouvé le terrain admirablement préparé à Montceau, où l’Internationale a laissé des traces profondes. Les chambres syndicales se réunissaient dans les bois, la nuit.

Du 7 au 13 août, toujours pendant la nuit, on a fait sauter avec la dynamite la statue de Notre-Dame-des-Mines et quatre croix de mission. On a enlevé également la croix qui surmontait la grille de la maison des sœurs de Blanzy. Les événements de la nuit du 15 août ont eu un prétexte et une cause. Le prétexte, ça été la pression cléricale. Messieurs, j’ai des sentiments religieux, j’en suis heureux, puisqu’ils me portent à considérer mes ouvriers comme mes enfants et à faire pour eux tout ce que je puis, mais jamais je n’ai exercé aucune pression sur les consciences. Je laisse mes employés libres, et il n’y en a pas un dixième qui aille à la messe.

M. Chagot termine ainsi sa déposition :

Je tiens à dire que je ne tolérerai jamais à Montceau de démonstration publique contre la religion et la société. Les ouvriers sont libres chez eux. Au dehors j’entends qu’ils n’insultent pas à mes convictions et je le proclame ici hautement. (Sensation). Suivant tout ce que j’ai entendu dire, il y avait un mot d’ordre général, et Montceau-les-Mines l’a fait avorter en partant trop tôt. Aucun de mes ingénieurs n’est allé au congrès catholique, mais j’y suis allé, moi. Les ouvriers n’ont rien à voir avec les affaires de ma conscience.

Après la déclaration du docteur Jeannin, maire de Montceau-les-Mines, on entend M. Campionnet, maître de forges à Gueugnon :

Il a surpris pendant une nuit de l’hiver dernier une réunion des ouvriers des mines dans les bois. Il prit même un des mineurs par le bras et lui dit : « que faites-vous là ? » « Nous causons » répondit l’homme et il disparut.

M. Campionnet signala la société secrète à M. Hendlé, alors préfet de Saône-et-Loire, qui lui dit qu’il avait déjà parlé de l’affaire à Paris, et il n’en fut plus question.

Les statuts de la société ouvrière de Gueugnon portaient en tête : Association socialiste des ouvriers du Sud-Est. Elle se réunissait deux fois par mois dans les bois ou dans les carrières. Depuis, les ouvriers louèrent une maison.

M. Campionnet a offert au brigadier de gendarmerie de le conduire à une des réunions. Mais l’administration n’a pas cru devoir l’y autoriser.

M. l’abbé Gauthier dépose ainsi :

Les jours qui précédèrent l’incendie de l’église, dit le curé, des groupes hostiles stationnaient autour. Quant à moi, depuis le 13 août, je ne couchais plus à la cure. J’étais menacé, insulté ; les ouvriers me répétaient que je sauterais avant quinze jours. Un ami m’avait emmené coucher chez lui. Le matin du 16 août, quand je revins au presbytère, les ruines de l’église brûlaient encore. Un homme me prévint que les mineurs me cherchaient pour me tuer. Il me prêta des vêtements de toile et sur ses instances je me décidai à partir.

Déjà, au mois de juin, deux reposoirs de la Fête-Dieu avaient été détruits et jetés dans un étang. Ensuite est venue la destruction des croix de mission.

M. l’abbé Gauthier a reçu une lettre anonyme dont M. le procureur de la République Wenker donne lecture. En voici le début : « Citoyen curé Gauthier, si tu n’as pas quitté le pays dans quarante-huit heures, nous te ferons ton affaire. On pourrait bien te sortir de ton écurie avec quelques grains de plomb dans la tête. Signé : La Bande noire. »

M. Demilly, directeur des mines de Saint-Bérain-sur-Dheune, fait connaître que dans cette région aussi, les sociétés ouvrières tenaient la nuit des réunions gardées par des sentinelles, le revolver au poing et un mouchoir dissimulant le visage. Plusieurs de ses ouvriers furent incorporés par force dans ces bandes où l’été dernier une collecte fut faite pour offrir un poignard d’honneur au gréviste Fournière, qui avait tiré à Roanne sur un patron. M. Demilly a entendu parler d’un mot d’ordre pour le 14 juillet, puis pour différentes dates du mois d’août. On devait couper le télégraphe et le chemin de fer, pour empêcher l’arrivée des troupes.

La suite de l’audition des témoins est renvoyée à demain.

Audience du 20 octobre

Audition des témoins

Le procureur général étant parti pour Sanvignes, le siège de l’accusation est occupé aujourd’hui par le procureur de la République ; le départ du procureur général est motivé par la découverte de deux mines qui auraient dû faire sauter la chapelle.

On s’est arrêté au dix-septième témoin. Les dépositions de ce témoin sont peu importantes ; ce sont celles d’un surveillant, du maréchal, du brigadier de la gendarmerie et de la sœur Joséphine. Ces témoins ont assisté de loin aux faits du Bois-du-Verne et ont entendu les cris, mais ils n’ont reconnu personne. Ils ne savent rien de la Bande-Noire.

Le témoin Goujon affirme que les menées du curé Gauthier, en principe injustes et autoritaires, sont les causes de ces faits. M. le président invite Goujon à ne plus donner son opinion et à se borner à raconter les faits. Goujon réplique qu’il n’a pas à raconter des faits dont il n’a pas été témoin ; il connaît la cause des troubles et, puisqu’on l’empêche de parler, il se taira. Il se retire.

L’audience continue.

Villemin (Joséphine), en religion sœur Josèphe, à Valenciennes, était supérieure des sœurs à Monceau-les-Mines. Elle a entendu, dans la soirée du 15, des airs révolutionnaires et des chansons. Elle raconte l’explosion et les scènes d’incendie de la chapelle, puis l’invasion du domicile des sœurs, vers minuit et demie, en brisant la porte à coups de hache. L’invasion a duré vingt minutes, mais on n’a pas monté l’escalier du premier étage.

Le témoin parle d’une voix si peu distincte qu’il est impossible de saisir les détails de sa déposition. Nous saisissons seulement que le témoin a entendu des coups de siflets avant le pillage de la chapelle.

Elle donne des explications sur l’institution de l’ouvroir, qui a été institué par la mine et dans un but tout à fait d’humanité. Elle nie le fait d’embauchage d’une jeune fille pour un établissement de tissage de Bourg, avancé par le témoin Jannin. Elle n’a jamais eu de difficultés à ce sujet.

A midi, l’audience est suspendue et reprise à deux heures.

A deux heures les débats recommencent.

Beauvillier, garde-mines, gardait la croix de Magny avec les gendarmes. Dans la nuit du 15, plusieurs hommes se sont approchés de cette croix, mais à la vue des gendarmes, ils se sont enfuis. Quelque temps après, Beauvillier, prévenu que des événements graves se passaient au Bois-Duverne, s’est transporté sur les lieux. Il a constaté les dégâts ; il a assisté à l’incendie de la chapelle, au pillage du logis des sœurs. Il a vainement exhorté au calme les émeutiers exasperés. On criait : « A bas Schneider ! A bas Chagot ! Vive la Commune ! »

Jeaunel, garde, fait une déposition concordante. Il a reçu un coup de bâton sur la nuque. Il déclara que depuis quelque jours on soupçonnait et l’on pressentait l’émeute du 15.

Violet (Jean-Baptiste), sacristain, connaît plusieurs des accusés qui habitaient Bois-Duverne. Il a entendu la chanson du Prolétaire. Il a surpris des signaux, des coups de siflet. Il a lui-même engagé le curé à ne pas revenir au presbytère. Il savait qu’on lui devait faire un mauvais parti. Une pierre a été lancée dans la chambre de Violet. Il a entendu des détonations et vu l’incendie, vers onze heures.

Nectoux, gendarme, assure que plusieurs des individus s’étaient barbouillé la figure. Ils portaient des haches, des fusils, des revolvers.

Le témoin, interrogé sur Breuzot, raconte un fait que n’avait pas révélé l’instruction. Breuzot aurait, dans une rixe, donné un coup de poignard à un adversaire.

Mmes Michon et Dufour ont entendu les explosions de la dynamite, ou vu emporter l’échelle.

Soudan, garde-mines de l’Etat, chargé de constater les dégâts, a compté soixante-dix-huit coups de hache sur la porte de la chapelle. Il donne des explications techniques. L’examen des lieux l’a conduit à penser que les émeutiers n’avaient pas eu l’intention de pratiquer une brèche avec la cartouche, mais seulement de donner un signal. Il chiffre le total des dégâts à 6,836 francs.

Duprés, notaire, affirme que le bruit courait dans le pays que son étude était destinée à sauter.

Le témoin ajoute qu’avant les derniers événements la Bande Noire était considérée comme une petite société de gamins.

Lebas, cabaretier, a fait partie de la même chambre syndicale que Bonnot.

Bonnot, interrogé par M. le président, ne peut dire comment, ayant été prévenu à neuf heures du soir du projet d’explosion, il n’a rien fait pour arrêter les membres de la chambre syndicale qu’il présidait.

Ravier, maçon, a bu avec Bonnot chez Lebas jusqu’à onze heures.

M. le président fait observer à l’accusé que cette déclaration contredit les siennes.

Le témoin, comprenant alors la gravité de sa déposition, tâche d’en atténuer la portée et d’excuser Bonnot sans se compromettre lui-même.

Damoux, marchand, a, dit-il, averti Bonnot que la chapelle allait sauter. Bonnot aurait répondu : « C’est un malheur. »

D. Qui avait renseigné le témoin ? — R. Un nommé Martin.

Gauthier, cultivateur, trésorier de la chambre syndicale, exprime son indignation en termes rustiques mais vigoureux. « Quand le jour se fera sur l’affaire, s’écrie le témoin, tout le monde verra qu’on s’est trompé de tous côtés. »

D. Monsieur, vous paraissez en savoir plus long que vous n’en dites ! Avez-vous assisté à la réunion présidée par Dumay ? — R. Oui, mais je n’ai rien entendu.

Maître Laguerre : Qu’est-ce que le témoin entend par ces mots : « Quand le jour se fera ? » — R. J’entends que les vrais coupables ne sont pas là. Il n’y a ici que les pauvres idiots. Les vrais coupables étaient tous à la gare.

D. Comment savez-vous cela ?

Le témoin est pris d’une sorte de faiblesse. Il ne peut plus parler ; on lui apporte un verre d’eau. Il reprend enfin :

Le jour où le parquet s’est présenté chez moi, un individu est venu me trouver avec une bourse garnie, il m’a dit : « Ce n’est pas fini, tous les gaillards sont à la gare. »

D. Vous connaissez l’individu ? — Oui, c’est Luard, un des accusés.

L’inculpé nie avoir jamais parlé de la sorte à ce témoin.

L’audience est levée à sept heures trois quarts.

Audience du 23 octobre

Au début de l’audience qui s’ouvre à neuf heures :

M. le président (aux jurés) : Je vous ai lu hier une lettre qui m’avait été adressée, lettre de menaces. Cette lettre, je tiens à déclarer que j’ai tout fait pour en empêcher la publication dès que j’ai su qu’il en avait été pris copie. Je tiens d’autant plus à faire cette déclaration, que j’ai le droit de craindre que la publication de cette lettre ne soit préjudiciable aux accusés. Eh bien, messieurs les jurés, je vous en conjure, bannissez de votre esprit le souvenir de cette lettre dont les accusés ne doivent pas être rendus responsables, et ne songez qu’aux intérêts suprêmes de la justice.

Maître Laguerre déclare qu’il a, de son côté, essayé d’empêcher cette publication, puis il s’adresse au président : Monsieur le président, j’ai le devoir, au nom des intérêts supérieurs qui me sont confiés, de protester de toutes mes forces contre un procédé du ministère public, procédé que j’avais la naïveté profonde de croire oublié depuis douze ans, procédé renouvelé de l’empire. Avant-hier, au sortir de l’audience, j’ai appris que, contrairement à tous les principes de la justice, un des témoins cités par la défense, le sieur Quatrevalet, le seul (chose singulière) dont par deux fois j’avais prononcé le nom à cette barre en invoquant son témoignage, avait été arrêté à trois heures du matin. Je l’ai rencontré près la gare de Chagny, menottes aux mains comme un voleur. Il était cependant bien facile, en admettant qu’une charge quelconque pèse dans cette affaire sur cet homme, de le faire surveiller trois jours encore par un individu de la bande d’agents de la sûreté qui s’est abattue sur Montceau et sur Chalon. On ne l’a point fait, pour qu’il vînt apporter entre deux gendarmes un témoignage que l’on espère voir par là singulièrement diminué. Je signale ces procédés à l’appréciation de MM. les jurés.

M. Wenker, procureur de la République, ainsi interpellé d’une manière directe, se lève à son tour et répond : Je déclare d’abord que le magistrat qui a donné l’ordre d’arrestation ignorait certainement que Quatrevalet fût cité comme témoin par la défense. Mais puisque Maître Laguerre juge à propos de signaler ce fait à MM. les jurés et de protester contre ce qu’il appelle des procédés renouvelés de l’empire, je dois, moi aussi, signaler un fait qui s’est produit hier. Oui, hier, à la gare de Chagny, pendant que les gendarmes qui étaient chargés de conduire à Chalon un certain nombre d’individus arrêtés, et parmi lesquels se trouvait Quatrevalet, attendaient le train qu’ils devaient prendre, une personne qui occupe une situation importante dans la défense s’est approchée de Quatrevalet, malgré la défense du brigadier, et lui a dit : « Ne répondez pas à l’instruction. » Je suis tout prêt à donner son nom à MM. les jurés, pour peu que Maître Laguerre le désire.

Maître Laguerre : L’accusation essaye maintenant de diminuer devant le jury l’autorité morale d’un des avocats chargés de la défense. C’est moi qui ai serré la main des citoyens arrêtés hier à la gare de Chagny, je m’en honore ; c’est moi qui leur ai donné le conseil public de parler le moins possible à l’instruction, je m’en honore également. Je suis de ceux qui, pour tous les accusés politiques et autres, redoutent ces perfidies de l’instruction contradictoire, que MM. les jurés ont pu deviner dans cette affaire à travers les contradictions des témoignages apportés à la barre. Je suis de ceux qui souhaitent, dans l’intérêt de la justice et de la vérité, que les accusés ne répondent qu’au grand jour de l’audience devant vous, messieurs les jurés, leurs seuls juges. Ce n’est pas le défenseur de Montceau qui a tenu ce langage, c’est un simple citoyen qui donnera toujours le même conseil, chaque fois qu’il le pourra, à tous les accusés.

M. le procureur de la République : Maître Laguerre, vous avez donné un conseil contraire à la loi.

Maître Laguerre : Il ne reste plus qu’à me faire arrêter. Je suis prêt.

M. le président explique aux jurés qu’il n’est pas d’usage d’arrêter les défenseurs (cela ne se faisait que sous la Commune), et, après quelques observations sur la situation de l’individu qui a été arrêté, il déclare l’incident clos.

Le défilé des témoins recommence, sans grand intérêt. Un cabaretier du Bois-Duverne déclare qu’il a vu Bonnot dans une chambre louée à la chambre syndicale et où se tenaient les réunions. Le témoin rectifie une erreur dans sa première déposition.

Deschamps, manœuvre, a été, lui aussi, membre de la chambre syndicale, et on l’a obligé de marcher avec les autres affiliés.

M. le président (au témoin) : N’avez-vous pas dit à Juillet, quand la bande est allée chez lui : « C’est Viennet qui nous a ramassés. » Puis Juillet vous a dit : « Il faut marcher, nous allons au Bois-Duverne. »

L’accusé Juillet : Je n’ai jamais rien dit de cela ; je lui ai demandé où on allait ; il m’a répondu qu’il n’en savait rien ; que c’était Viennet qui les avait fait lever en leur disant qu’il fallait aller au Bois-Duverne ; que c’était convenu.

Le témoin : Je ne me rappelle pas cela.

D. N’avez-vous pas reconnu d’autres personnes ? — R. J’ai reconnu Lautrey et Laugerette, mes voisins.

M. le procureur : Pourquoi avez-vous cessé de faire partie de la chambre syndicale ? — R. Parce que ça ne me convenait pas.

D. Juillet ne vous a-t-il pas dit qu’il fallait s’armer ? — R. Non, jamais.

Gardonnet, contre-maître : Une femme Benoît m’a dit que trois jeunes gens porteurs d’un drapeau rouge s’étaient adressées à elle, lui demandant où était la croix de Saint-Vallier. Ces jeunes gens étaient des inconnus.

Maître Laguerre : Etes-vous certain qu’on a demandé à la femme Benoît s’il y avait une croix à Saint-Vallier et où elle se trouvait ?

Le témoin : Je ne sais que ce que m’a raconté la femme Benoît.

Pierre Rameau, charpentier : Raconte qu’il a dû marcher avec la bande après avoir été réveillé par deux individus armés, l’un d’un pieu et l’autre d’un revolver.

M. le président : Avez-vous vu dans la bande un individu la tête entourée d’un foulard ? — R. Oui, il marchait en tête. J’ai entendu dire : « Chef, commandez, nous obéissons. »

D. Avez-vous reconnu cet individu ? — R. Non.

Maître Laguerre : La figure du chef vous est-elle inconnue aussi ? Est-ce un homme du pays ? — R. C’était un jeune homme de trente ans environ, bien vêtu comme un ouvrier endimanché. Il m’était absolument inconnu.

Le jeune Laude, mineur, âgé de dix-sept ans, a dit, paraît-il, à l’un des accusés, Durix, qu’il avait vu des hommes attachant des pétards aux vitraux de la chapelle du Bois-Duverne.

A l’audience il se rétracte.

Durix : C’est cependant bien vrai.

Maître Laguerre : J’insiste pour que M. le président dise bien au témoin qu’il ne court aucun risque s’il revient sur sa première déposition. Il est absolument terrorisé.

Le témoin : Je la maintiens. Vous voyez, Durix, que vous avez été imprudent, vous avez trop parlé.

M. le procureur de la République : Dites la vérité, vous ne serez pas arrêté.

Laude : Je dis la vérité.

Gendrot, manœuvre, âgé de dix-huit ans, déclare qu’il n’a pas dit à Durix, dans la soirée du 15 août : « Il faut que tout saute ce soir, et les Ponnet aussi. »

Durix : Je reconnais que Gendrot n’a pas tenu ce propos. Le lendemain, les gendarmes sont venus me trouver au cabaret avec mon père ; ils m’ont emmené dans la salle, et là ils m’ont dit que je serais arrêté si je ne disais pas que Gendrot m’avait dit cela. J’ai inventé ce propos par peur.

D. Mais, à l’instruction, pourquoi avoir confirmé cette fausse déclaration ? — R. Pour ne pas être arrêté.

Quelques instants avant la fin de la première audience, le procureur de la République, M. Wenker, annonce à la défense que Quatrevalet va être mis en liberté.

Maître Laguerre : Il aurait mieux valu ne pas l’arrêter.

Maître Wenker : Maître Laguerre, quand on a arrêté Quatrevalet, on ignorait qu’il était témoin à décharge.

Maître Laguerre : Je me félicite de l’avoir fait remarquer à l’accusation.

A la seconde audience, qui a commencé à midi, le témoin Linard, qui avait déclaré, devant le juge d’instruction de Cosne, avoir vu l’accusé Virot dans la chapelle, brisant les chaises et les bancs, revient sur sa déclaration.

Le président, en vertu de son pouvoir discrétionnaire, ordonne alors de faire comparaître le juge de Cosne.

Maître Laguerre. — Je fais toutes mes réserves à cet égard.

Au cours de la seconde audience, a eu lieu une déposition intéressante, celle de l’armurier Baujard, de Montceau.

Dans la nuit du 15 au 16 août, a dit le témoin, une bande d’individus a frappé à ma porte. L’un d’eux, l’accusé Devillard m’a crié : « Nous voulons des armes, nous avons un ordre de nos chefs, mes amis sont à deux cents mètres, et si vous n’ouvrez pas, nous enfoncerons la porte ! »

J’ai ouvert, et Devillard s’est emparé de tous mes revolvers et les a distribués à ses compagnons. Puis tous ont pris quelques paquets de cartouches, et ont refusé de me payer. Mais j’ai gardé le nom de ces individus : ce sont, avec Devillard : Baudot, Lacour, Chateau et Dessolin.

En parlant, Devillard, qui paraissait le chef de ce groupe, m’a dit : « La révolution a éclaté. »

Un mois auparavant, la porte de ma boutique avait déjà été fracturée, et l’on m’avait enlevé deux revolvers.

D. N’aviez-vous pas précédemment vendu des revolvers à l’accusé Juillet ? — R. Oui, une vingtaine, et je lui en aurais vendu bien davantage, si je l’avais voulu ; mais j’ai dit à Juillet qu’il m’envoyât directement les acheteurs, préférant même lui faire une remise.

D. De quel prix étaient ces revolvers ? — R. D’un prix moyen de 10 à 25 francs. Devillard me redoit encore 80 francs.

Devillard nie avoir distribué des revolvers à ses camarades, mais le témoin est formel à cet égard. L’armurier ajoute que le témoin Baudot et le sieur Lecœur lui ont rapporté leur revolver, le lendemain, « en s’excusant. »

Le témoin Lecœur raconte que les accusés Loriot, Chateau et Devillard étaient à la tête d’une bande qui a envahi son domicile. Devillard l’a menacé de le tuer, lui et sa femme, s’il ne marchait pas, et Juillet a alors chargé son revolver.

Audience du 24 octobre

A la reprise de l’audience d’hier, qui n’a eu lieu qu’à quatre heures au lieu de deux heures, la parole est donnée à M. le procureur général Fochier, qui demande à la cour de renvoyer l’affaire à une prochaine session. A l’appui de sa demande, il a rappelé les menaces qui ont été faites aux jurés et qui se trouvent accentuées par les événements dont Lyon vient d’être le théâtre, et qui menacent de se produire également à Mâcon.

Il est impossible, a-t-il dit, que, dans ces circonstances, les délibérations du jury soient libres.

Dans l’intérêt de la répression comme dans l’intérêt des accusés, je demande le renvoi de l’affaire à une autre session.

Maître Laguerre, avocat, a demandé la mise en liberté provisoire de tous les accusés.

Maître Ceyssel a demandé, à son tour, la suspension de l’audience pour préparer des conclusions tendant, soit à la mise en liberté des accusés, soit à la continuation de l’affaire.

Maître Laguerre développe ses conclusions demandant la mise en liberté de Bonnot et Viennet, pères de famille, de Breleaud et Gillot non chargés par les témoins. Il offre une caution « qui sera, dit-il, fournie, si besoin est, par la presse républicaine. »

M. Wencker, procureur de la République, combat la mise en liberté de Bonnot et Viennet ; Breleaud et Gillot pourraient seuls bénéficier d’une mesure bienveillante.

Maître Ceyssel développe ses conclusions et termine par ces mots adressés au ministère public : « L’équité vous étouffe, l’humanité vous écrase. »

La Cour renvoie l’affaire à une autre session, et sur la question de mise en liberté, se déclare incompétente.

Les accusés sont reconduits en prison.

Présidence de M. Picot, conseiller - Puy-de-Dôme.

Audience du 14 décembre

Voici le texte intégral retranscrit à partir des différentes images d'archives fournies :

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La Gazette des Tribunaux a publié au mois d'octobre dernier les débats auxquels cette affaire a déjà donné lieu devant la Cour d'assises de Saône-et-Loire ; à l'audience du 24 octobre, M. l'avocat général Fochier demanda la remise de l'affaire à une autre session, « à raison de l'intimidation qui paraissait avoir été exercée sur le jury, soit par des menaces adressées à certains de ses membres ou aux magistrats, soit par des actes de violence de nature à faire croire à la réalisation possible de ces menaces, dans la région même qui avait été le théâtre des actes déférés à la Cour d'assises. »

Par arrêt en date du 9 novembre, la Cour de cassation a renvoyé l'affaire devant la Cour d'assises du Puy-de-Dôme.

Les vingt-trois individus poursuivis sont accusés :

  1. De complot ayant pour but la dévastation, le massacre et le pillage.

  2. De tentative d'attentat ayant pour but la dévastation, le massacre et le pillage.

  3. D'incendie et de complicité de ce crime.

  4. De destruction d'un édifice et complicité.

  5. De pillage ou dévastation en réunion et complicité.

  6. De port d'armes dans un mouvement insurrectionnel.

  7. D'enlèvement d'armes ou de munitions à l'aide de violences ou de menaces dans un mouvement insurrectionnel.

  8. D'envahissement dans un mouvement insurrectionnel, à l'aide de violences ou de menaces, d'une ou plusieurs maisons habitées.

  9. D'arrestation illégale avec menaces de mort.

Voici les noms des accusés :

  1. Jean-Simon Viennet, âgé de quarante-sept ans, ouvrier mineur demeurant à Montceau-les-Mines, né à Paris (Seine).

  2. François Juillet, âgé de vingt-cinq ans, ouvrier mineur, demeurant à Saint-Vallier, né au Donjon, arrondissement de Cusset (Allier).

  3. Jean-Marie Breleaud, âgé de vingt-six ans, ouvrier mineur, demeurant à Montceau-les-Mines, né à Gourdon, arrondissement de Chalon.

  4. Léonard Demeples, dit Rouge, âgé de vingt ans, manœuvre, demeurant à Saint-Vallier, né à Montceau-les-Mines, arrondissement de Chalon.

  5. Charles Spenlhaüer, âgé de vingt-un ans, manouvrier, demeurant à Montceau-les-Mines, né à Colmar (Alsace-Lorraine).

  6. Etienne Garnier, dit la Chique, âgé de vingt-trois ans, manouvrier, demeurant à Montceau-les-Mines, né à Saint-Eugène, arrondissement d'Autun.

  7. Pierre Lautrey, âgé de vingt-cinq ans, mineur, demeurant à Saint-Vallier, né à Saint-Sernin-du-Bois, arrondissement d'Autun.

  8. Jean-Marie Laugerette, âgé de vingt ans, mineur, demeurant à Saint-Vallier, né à Saint-Vallier, arrondissement de Chalon.

  9. Eugène Devillard, âgé de vingt-un ans, mineur demeurant à Saint-Vallier, né à Torcy, arrondissement d'Autun.

  10. Claude Loriot, âgé de vingt-un ans, mineur, demeurant à Saint-Vallier, né à Gourdon, arrondissement de Chalon.

  11. Claude Chateau, âgé de vingt-un ans, ouvrier charpentier, demeurant à Montceau-les-Mines, né à Montceau-les-Mines, arrondissement de Chalon.

  12. Claude Gillot, âgé de vingt-cinq ans, manœuvre, demeurant à Saint-Vallier, né à Saint-Romain-sous-Gourdon, arrondissement de Chalon.

  13. Antoine Bonnot, âgé de trente-quatre ans, forgeron, demeurant à Montceau-les-Mines, né à Génelard, arrondissement de Charolles.

  14. Charles Pilter, dit Pelter, âgé de dix-neuf ans, mineur au Bois-du-Verne, commune de Montceau-les-Mines, né à Champagney, arrondissement de Lure (Haute-Saône),

  15. Louis-Thomas, âgé de vingt ans, manouvrier au Bois-du-Verne, commune de Montceau-les-Mines, né à Montchanin-les-Mines, arrondissement de Chalon.

  16. Jean-Marie Livet dit Degranges, âgé de dix-sept ans, tuillier au Bois-du-Verne, commune de Montceau-les-Mines, né à Sanvignes, arrondissement de Charolles.

  17. Louis Chofflet, âgé de vingt-six ans, ouvrier mineur, demeurant à Montceau-les-Mines, né à Saint-Laurent, arrondissement de Chalon.

  18. Benoît Virot, âgé de dix-sept ans, ouvrier mineur au Bois-du-Verne, commune de Montceau-les-Mines, né à Montceau-les-Mines, arrondissement de Chalon.

  19. Jean-Marie Durix, âgé de dix-huit ans, manœuvre au Bois-du-Verne, commune de Montceau-les-Mines, né à Gibles, arrondissement de Charolles.

  20. Jean-Marie Chanliaud, âgé de vingt ans, manœuvre au Bois-du-Verne, commune de Montceau-les-Mines, né à Montceau-les-Mines, arrondissement de Chalon.

  21. Jean Breuzot, âgé de vingt ans, manœuvre demeurant à Montceau-les-Mines, né à Issy-l'Evêque, arrondissement d'Autun.

  22. Claude Martin, âgé de dix-huit ans, mineur au Bois-du-Verne, commune de Montceau-les-Mines, né à Luzy, arrondissement de Château-Chinon (Nièvre).

  23. François Suchet, âgé de dix-sept ans, manœuvre au Bois-du-Verne, commune de Montceau-les-Mines, né à Commentry, arrondissement de Montluçon (Allier).

On avait craint que la petite ville de Riom ne fut envahie par des coreligionnaires politiques des accusés. Il n'en est rien. Ce matin avant l'ouverture des débats, la ville est très tranquille.

Néanmoins des précautions avaient été prises. On a établi des palissades autour du palais de justice. Ces palissades sont gardées par des factionnaires du 105ᵉ régiment d'infanterie de ligne.

A neuf heures la Cour entre en séance.

Les accusés sont placés entre des gendarmes dans l'ordre où leurs noms figurent à l'acte d'accusation.

Ils ont une attitude calme. La plupart d'entre eux sont tout jeunes et imberbes.

Il est procédé au tirage du jury, dans la salle d'audience en présence des avocats et des journalistes.

L'accusation et la défense épuisent leur droit de récusation.

En raison de la longueur présumée des débats, la Cour ordonne qu'il lui sera adjoint deux conseillers. Deux jurés supplémentaires sont aussi adjoints au jury.

Sur la table des pièces à conviction, on remarque un drapeau rouge, roulé sur sa hampe, un coffre en bois, un drapeau tricolore, un clairon et deux fanions.

Les rédacteurs d'environ vingt journaux de Paris et des départements assistent à l'audience.

A neuf heures et demie, le public est admis à pénétrer dans l'espace restreint qui lui a été réservé à l'extrémité de la salle des assises.

M. le procureur général Allary occupe le siège du ministère public ; il est assisté de M. l'avocat général Caron.

Maître Laguerre et Maître Millerand, du Barreau de Paris, sont au banc de la défense.

M. le président annonce que les débats sont ouverts.

Il invite le greffier, M. Garron, à donner lecture de l'arrêt de la chambre criminelle de la Cour de cassation, qui a renvoyé l'affaire devant la Cour d'assises du Puy-de-Dôme, ainsi que de l'arrêt de renvoi rendu par la chambre des mises en accusation de la Cour d'appel de Dijon.

Le greffier lit ensuite l'acte d'accusation. Cette lecture est terminée à dix heures trois quarts.

Acte d'accusation

Ce document est ainsi conçu :

Depuis quelque temps déjà, on signalait dans la région industrielle et minière qui a pour centres principaux Montceau-les-Mines et le Creusot, des conciliabules mystérieux, tenus dans la nuit, dans les bois, dans les carrières, quelquefois dans les cabarets. L'opinion générale rattachait ces réunions suspectes à des menées socialites, dont le but direct immédiat restait mal défini, et à l'organisation d'une association secrète qu'on désignait communément par le nom de la Bande-Noire. A l'action de cette bande étaient attribués divers attentats isolés commis contre les personnes et des menaces adressées sous forme d'affiches manuscrites ou de lettres anonymes, à diverses personnes, et spécialement à des employés de la compagnie des Mines de Blanzy dont le siège est à Monceau. C'est encore la Bande-Noire que les habitants paisibles de Monceau et de la région ont considéré, dès le premier jour, comme responsable de divers dégâts matériels commis la nuit dans plusieurs communes et sur des terrains appartenant, pour la plupart, du moins, à la compagnie des Mines de Blanzy.

Dans la nuit du 5 au 6 août dernier, une bande d'une vingtaine d'individus, dont aucun n'a pu être ni saisi ni reconnu, renversait et brisait une croix de mission, située au Bois-Duverne, hameau considérable de la commune de Monceau. Dans la nuit du 11 au 12 était de même démolie une autre croix de mission élevée aux Alouettes, dans la même commune. La nuit suivante, une grosse pierre de charbon était lancée contre une fenêtre de la maison habitée par le desservant de la chapelle du Bois-Duverne. La croix déjà renversée le 6 août, et qui avait été relevée par les soins de de l'administration des mines de Blanzy, était de nouveau abattue et mise en morceaux, ainsi que la barrière en bois qui servait de clôture autour du piédestal. Une autre croix, située au Bois-Roulot (Monceau) tombait, probablement sous les coups des mêmes malfaiteurs. A Blanzy enfin, une petite croix, placée au-dessus de la porte d'entrée du pensionnat des sœurs de Saint-Joseph, était enlevée sans bruit, et une tentative de renversement se produisait au hameau de Savigny.

Dans la nuit du 13 au 14, deux croix, l'une en pierre, l'autre en bois, étaient encore abattues à Saint-Berain-sous-Sanvignes. A l'aide d'une charge de dynamite, on tentait de détruire une statue en fonte placée aux Oiseaux (Montceau) sur un piédestal de trois mètres, et désigné sous le nom de Notre-Dame-des-Mines ; le socle seulement était endommagé. Un peu plus tard, non loin de là, plusieurs jeunes gens se présentaient devant la maison d'un sieur Beaubernard, propriétaire, jetant des pierres contre l'imposte, brisant quatre carreaux de vitre et se faisant, à l'aide de menaces, remettre par ce vieillard, à travers les barreaux de la fenêtre, une petite somme d'argent. En même temps, des bruits menaçants circulaient ; ainsi, le 14 août, le notaire de Montceau était averti qu'on devait faire sauter son étude ; le 15 au matin, on entendait proférer des menaces contre le même notaire et contre le maire de Montceau ; la population commençait à redouter de graves attentats ; ces craintes étaient justifiées.

Le 15 août, en effet, vers dix heures du soir, arrivaient sur la place de la Chapelle du hameau du Bois-Duverne, plusieurs individus munis d'une échelle. Un d'entre eux escaladait cette échelle, qui avait été appliquée contre le portail de la chapelle, et déposait sur une rosace sculptée dans la pierre une cartouche de dynamite, à laquelle adhérait une mèche descendant jusqu'à terre. Cette mèche fut aussitôt allumée, et, quelques instants après, se produisit une violente explosion qui était un signal d'insurrection. Bientôt, au groupe primitif vinrent se joindre de nombreux ouvriers sortis des cabarets voisins ; on s'élança sur les marches de la chapelle ; la porte fut attaquée à coups de hache ; comme elle résistait, les démolisseurs soulevèrent avec des pinces les marches de l'escaliers, et la porte fut enfin ouverte. On se rua alors dans l'intérieur du sanctuaire et, à l'aide de haches, de masses en fer, de lingots en plomb fixés à l'extrémité d'une corde, on brisa les vitraux, les objets du culte et l'autel.

Cette œuvre de vandalisme, accompagnée de chants et de vociférations, dura plus d'une heure.

Cependant quelques énergumènes demandent que le desservant du Bois-Duverne soit mis à mort, une voix fait remarquer qu'il est absent. Certains meneurs proposent alors d'envahir la maison du sieur Ponnet, chef de poste à la compagnie des mines de Blanzy ; d'autres parlent de pénétrer dans l'école des sœurs ; cette dernière proposition est adoptée et vers minuit et demi, une partie de la bande va forcer la porte cochère de l'école. Après s'être introduits dans la cour, les assaillants font voler en éclats les carreaux de vitre, puis, à coups de hache, la porte du vestibule. Ils entrent dans l'intérieur de l'établissement, mais s'arrêtent aux premières marches de l'escalier et se retirent, sans monter jusqu'à la pièce où les religieuses épouvantées s'étaient réfugiées.

Après avoir brisé les vitres de plusieurs habitations voisines, notamment celles des sieurs Viatty, Carlevatte, Perrin et Dufour, les émeutiers rejoignent ceux de leurs camarades qui n'avaient pas encore quitté la Chapelle et tous décident en commun de partir pour Montceau. A ce moment, la bande était forte d'environ cent cinquante individus ; elle quitta la place de la Chapelle et chercha à faire de nouvelles recrues parmi les ouvriers mineurs, en proférant des menaces de mort contre ceux qui refusaient de se rendre à son appel. Vers deux heures, elle revint sur la place de la Chapelle et quelques-uns des émeutiers s'en détachèrent pour achever l'œuvre de destruction commencée peu auparavant. Obéissant à des commandements, à des coups de sifflet qui prouvaient l'organisation de la bande, ils allumèrent un grand feu dans la Chapelle, et sonnèrent le tocsin pendant tout le temps que dura l'incendie alimenté à l'aide des bancs, des chaises, des ornements sacerdotaux et des boiseries de la petite sacristie placée derrière l'autel. Les flammes s'élevaient jusqu'à la voûte de l'édifice dont la dévastation fut complète, seule la maçonnerie est restée debout. Cependant d'autres groupes s'organisaient de différents côtés et se concentraient au hameau du Bois-Duverne. Quand leur jonction se fut opérée, aux cris de : « Vive la Révolution sociale, vive 93, mort aux bourgeois, etc., » ils prirent tous ensemble la direction de Blanzy, pour y chercher du renfort et revenir à Montceau-les-Mines.

Avant ce départ, une voiture attelée d'un cheval était arrivée sur la place de La Chapelle, et plusieurs des insurgés y avaient déposé des objets (probablement des outils ayant servi à l'œuvre de dévastation), que cette voiture avait emportés. Il était alors cinq heures du matin et le jour commençait.

Arrivée à un endroit voisin du pont de la Sorme, la bande s'arrêta au commandement fait par un ou plusieurs de ses chefs ; l'un d'eux l'exhorta à se disperser, et les plus exaltés seuls continuèrent leur marche jusqu'à Blanzy, où ils se séparèrent à leur tour, non sans avoir jeté l'alarme dans une partie de la commune.

Cette dispersion n'était certainement pas définitive ; divers incidents de la journée qui a suivi, des propos menaçants et des actes isolés, qui se produisent encore sur divers points, autorisent à le penser. La sédition se serait étendue et aggravée sans une prompte intervention de l'autorité et de la force publique, qui ont, dès le 16 août, tenu en respect les fauteurs de désordres.

L'information commencée sur place, le même jour, au milieu de l'émotion générale, n'a pu arriver que très difficilement à réunir les premières données sur lesquelles la justice a poursuivi son œuvre, et réussi à établir contre un certain nombre des plus ardents des émeutiers des preuves de leur participation aux actes criminels qui viennent d'être exposés, ou de leur entente avec les dévastateurs, en vue d'une action plus étendue. La crainte fermait toutes les bouches, arrêtaient tous les témoignages, et si la culpabilité, à des degrés divers, des vingt-trois accusés renvoyés devant la Cour d'assises est certaine, il n'est pas moins certain que plusieurs des principaux auteurs ou instigateurs du mouvement insurrectionnel ont jusqu'à présent échappé aux recherches.

Ce mouvement se rattache d'une façon manifeste à un ensemble de tentatives révolutionnaires méditées et combinées par les membres violent du parti ouvrier et qui, selon les vraisemblances, devait se produire à la fois sur divers points. Il se lie étroitement à ces assemblées mystérieuses, plusieurs fois surprises ou du moins entrevues aux délibérations de prétendues chambres syndicales, foyer de propagande collectiviste ou anarchiste. Faut-il pour expliquer le caractère spécialement anti-religieux et la concentration sur le Bois-Duverne des premières violences audacieusement criminelles, tenir compte de l'antipathie d'une partie de la population ouvrière envers le desservant et les sœurs congréganistes de ce hameau ? Faut-il admettre aussi que les inspirateurs de l'insurrection ont pu exploiter, pour agir sur les esprits, certains griefs spéciaux des ouvriers envers l'administration de la compagnie des Mines de Blanzy ? On ne saurait trouver dans ces griefs, fondés ou non, la cause déterminante et la véritable origine de la sédition. Le soulèvement de Montceau, probablement prématuré au gré des meneurs, a été surtout le résultat d'un concert dès longtemps préparé et dont le but n'était autre que l'application des doctrines collectivistes ou socialistes révolutionnaires, la propagande par le fait, la destruction de la propriété bourgeoise et de la bourgeoisie elle-même.

Les charges relevées par l'instruction contre chacun des vingt-trois accusés peuvent être résumées comme suit :

Bonnot. — Cet inculpé est le président ou le secrétaire de la chambre syndicale la Pensée du Bois-Duverne. Dans la soirée du 15 août, avait lieu sous sa présidence, à l'auberge Gendard, pendant qu'une réunion analogue se tenait à l'auberge Maillet. Chacune de ces réunions a été le point de départ d'une partie des bandes qui se sont concentrées près de la chapelle de Bois-Duverne. Au cours de la séance qu'il présidait, Bonnot avait reçu d'un sieur Dumoux, l'avis que la destruction de la chapelle était projetée pour le soir même : or, dans son premier interrogatoire subi le 17 août dernier, il a prétendu que, se trouvant dans le cabaret d'un sieur Lebas au moment de la détonation causée par l'explosion d'une cartouche de dynamite, il avait vainement cherché à se renseigner ; cependant, avant l'explosion, il avait été instruit d'une manière complète par le sieur Dumoux, et loin de s'opposer aux actes de dévastation qu'il eut pû empêcher grâce à l'influence dont il dispose, il paraît avoir inspiré, au contraire, la bande qui a donné le signal de l'insurrection. Les époux Ponnet dont l'habitation est située en face de la chapelle du Bois-Duverne, l'auraient aperçu sur les marches de l'escalier, donnant, après le pillage, l'ordre du départ. C'est encore à sa voix que la bande obéit lorsqu'arrivée au pont de la Sorme, elle s'arrêta sur un commandement qui fut exécuté par le plus grand nombre sans la moindre résistance, et dont les termes mêmes impliquent l'accord des résolutions de Bonnot avec celles des émeutiers.

Suchet. — Cet inculpé, après avoir passé une partie de la soirée du 15 août avec les nommés Chanliaud et Breuzot, qui ont joué un rôle très actif dans les bandes insurrectionnelles, mises en mouvement pendant la nuit, s'est rendu à la réunion de la chambre syndicale présidée par Bonnot et a disparu avant l'explosion de la cartouche de dynamite. A la suite de cette explosion, il a été vu au nombre des malfaiteurs qui transportaient à l'auberge d'un sieur Cannet une grille détachée de la rosace de la chapelle. Aux allégations des témoins ou à celles de certains inculpés, recueillies dans le cours de l'instruction, il n'oppose que de vaines dénégations. Se trouvant dans l'impossibilité de justifier de l'emploi de son temps, il prétend, contrairement à la vérité, qu'au moment du pillage de la chapelle et de la détonation qui en a été le prélude, il assistait à la réunion de la chambre syndicale.

Martin. — Dès 9 heures du soir, le 15 août dernier, cet inculpé était au courant des projets formés pour la nuit ; il assistait également à la réunion de la chambre syndicale présidée par le nommé Bonnot, et y informait un sieur Dumoux qu'un coup de mine devait faire sauter la chapelle du Bois-Duverne. Il s'est trouvé aussi, après l'explosion, au nombre des mineurs qui portaient triomphalement à travers les rues du Bois-Duverne, la grille de la chapelle. Aperçu au milieu de la bande par un sieur Luard, il a fait à celui-ci de pressantes recommandations, l'engageant à mentir devant la justice, et il a prié un sieur Coppérieux, son maître de pension, d'affirmer, contrairement à la vérité, qu'il était rentré à 9 heures du soir.

Viennet. — Le 5 août dernier, cet inculpé informait son coaccusé Devillard, qu'un soulèvement général devait avoir lieu du 22 au 25 août. Président d'une chambre syndicale, il adressait aux membres de son groupe des lettres de convocation dont l'une a été saisie à son domicile. Cette lettre invitait les sociétaires à verser des cotisations pour armes. Dans la journée du 15 août, il faisait part au nommé Juillet de son entrevue avec des ouvriers mineurs du Bois-Duverne, et l'informait que l'explosion d'une cartouche de dynamite serait le signal convenu de l'insurrection qui devait éclater pendant la nuit suivante. Vers neuf heures du soir, il recevait, avec le cérémonial d'usage, dans l'auberge d'un sieur Maillet les nouveaux affiliés à la Bande-Noire. Quand l'explosion de la dynamite eut retenti, il présida d'une manière mystérieuse, dans une salle sans lumière, un conciliabule à la suite duquel le cabaret Maillet fut déserté. Il engagea les ouvriers mineurs qui l'entouraient à se porter en toute hâte sur la place de la Chapelle, se rendit chez Juillet, le traitant de lâche, à cause du peu d'empressement que celui-ci mettait à le suivre, pénétra dans plusieurs maisons pour obliger les habitants à se joindre à lui, menaça un sieur Chauche de son revolver, s'il tentait de se détacher de la bande et arriva sur le seuil de la chapelle peu de temps avant l'incendie. Pendant que cet édifice brûlait, Viennet se tenait sur la place, un livre de prières à la main, avec lequel il faisait semblant de jouer de la vielle. A un autre moment, il fut remarqué chantant la Marseillaise et portant un bouquet de fleurs artificielles qui provenait du pillage de la chapelle. Il se mit enfin à la tête des émeutiers en criant : « en avant », lorsque ceux-ci quittèrent la place de l'église pour prendre la direction de Blanzy.

Juillet. — Dès les premiers jours d'août, cet inculpé savait que vers la fin du mois une révolution devait éclater à Montceau-les-Mines. Le 5 août, il mettait au courant du complot le nommé Eugène Devillard, affilié comme lui à la Bande Noire. Président d'une chambre syndicale, il avait acheté l'année dernière une certaine quantité de revolvers pour en armer tous les membres de son groupe. Dans la nuit du 15 au 16 août, il s'est signalé par une participation des plus actives au mouvement insurrectionnel qu'il dirigeait avec plusieurs de ses coaccusés. Muni de cartouches, il parcourait les rangs des émeutiers, et prenait notamment des mains d'un sieur Lecœur un revolver non chargé, dans lequel il glissait six cartouches à balles. Il a été également aperçu à la tête de la bande au moment où les insurgés partaient dans la direction de Blanzy.

Demeples. — Dans la nuit du 15 au 16 août, cet inculpé a, de son propre aveu, envahi le domicile d'un sieur Pisseloup, ouvrier mineur, dont les deux fils âgés de quinze et de dix-sept ans, furent contraints de le suivre. Il a fait aussi partie d'une bande qui a pénétré avec violence chez les nommés Laugerette, Dechamps, Jacquot et Lautrey. Enfin, il a été aperçu sur la place de la chapelle au moment de l'incendie.

Lautrey. — Cet inculpé qui, dans le cours de l'instruction, n'a fait que des déclarations mensongères, se trouvait en compagnie de son co-accusé Viennet, sur la place de la chapelle, et pendant l'incendie il était au nombre des émeutiers qui se sont introduits chez un sieur Déchamps pour l'obliger à se joindre à eux. Le lendemain 16 août, Lautrey se vantait d'avoir, la nuit précédente, uriné sur des statues de saints dans la chapelle du Bois-Duverne.

Laugerette. — Réveillé dans la nuit du 15 au 16 août, cet inculpé s'empressa au premier appel de descendre dans la rue pour se joindre aux insurgés ; avec eux il se rendit sur la place de la chapelle où il resta pendant plus d'une heure. Le 16 août, il tint certains propos qui ne laissent aucun doute sur sa participation aux événements de la nuit, et notamment celui-ci : « C'est ce soir qu'il faut que tout saute, et le château de M. Chagot. » Une de ses voisines l'entendit dire au nommé Jacquot : « Où étais-tu donc à ce moment-là, mon vieux ? moi j'ai pris une massette et j'ai cassé la tête d'un vieux saint, quand nous avons eu tout brisé, nous avons rassemblé les bancs et nous avons mis le feu ; mon vieux j'ai bien ri. »

Spenlhaüer. — On a vu cet inculpé sur la place de la chapelle, pendant l'incendie, tenant un bâton à la main. Plus tard il a été remarqué aux premiers rangs de la bande insurrectionnelle, au moment où celle-ci se dirigeait vers Blanzy. Il avait alors une hache sur l'épaule. Pendant la nuit, il avait, à l'aide d'une pelle, brisé plusieurs carreaux de vitre du logement occupé par le sieur Pisseloup.

Breleaud. — Au moment de l'explosion de la cartouche de dynamite, cet inculpé se trouvait à l'auberge Maillet, où il assista au conciliabule tenu par l'inculpé Viennet. En compagnie de ce dernier, il se rendit ensuite chez Juillet pour lui demander de la poudre et des cartouches, en lui disant de prendre son fusil et de marcher avec les émeutiers. On le voyait tantôt à la tête de cette bande, l'entraînant par ses excitations, tantôt aux derniers rangs pour empêcher des défections. Il était, selon l'expression d'un inculpé, un de ceux qui criaient le plus fort et faisaient marcher tout le monde. Le 5 septembre dernier, il se trouvait à Montceau-les-Mines, au milieu d'une bande avinée, proférant des menaces de mort et poussant des cris séditieux.

Garnier. — Cet inculpé a assisté au conciliabule tenu dans l'auberge Maillet à la suite de l'explosion de la cartouche de dynamite. Pendant la nuit et au moment de l'incendie, il était sur la place de la chapelle, armé d'un revolver : il se mit à la tête de la bande qui prenait la direction de Blanzy et au pont de la Sorme, alors que l'inculpé Bonnot conseillait aux insurgés de se disperser s'ils ne voulaient pas être écrasés par la gendarmerie, il s'écria que le Creusot était révolté et qu'il fallait continuer l'émeute. Dans la journée du 16 août, vers cinq heures du soir, près de l'auberge Maillet, il arrêta à main armée trois frères congréganistes, en menaçant de mort l'un d'entre eux, et ne les relâcha que sur les observations de ses compagnons.

Durix. — Cet accusé a été au nombre des incendiaires de la chapelle ; pendant qu'elle brûlait, on l'a vu y pénétrer et en sortir à diverses reprises ; il proposait de faire sauter l'habitation du chef de poste Ponnet. Dans la maison d'arrêt, il a offert de l'argent à un de ses codétenus pour le décider à faire aux magistrats instructeurs des déclarations mensongères. Après avoir, dans un premier interrogatoire, prétendu qu'il était rentré chez lui à huit heures du soir, qu'il avait passé la nuit dans son domicile et s'était rendu au travail le lendemain à six heures du matin, il a dû reconnaître que toutes ses allégations étaient contraires à la vérité.

Virot. — L'inculpé Virot a été vu sur la place de la chapelle brandissant un bâton qui provenait d'une chaise de cette chapelle ; il a armé de même d'un bâton un nommé Livet dit Degranges. Un témoin l'a aperçu au nombre des malfaiteurs qui, dans l'intérieur de l'église, brisaient les bancs avec lesquels ils alimentaient le feu. Plus tard, il a été remarqué dans la bande insurrectionnelle avec une trique à la main.

Chanliaud. — Cet inculpé a pénétré dans l'intérieur de la chapelle pendant l'incendie. De son propre aveu, il est resté plus d'une heure sur la place, alors qu'au début de l'instruction il prétendait avoir passé la nuit à son domicile. Il avait assisté, dans la soirée, à la réunion de la chambre syndicale du Bois-Duverne, et avait disparu au moment de l'explosion de la cartouche de dynamite.

Breuzot. — Après avoir fait partie de la chambre syndicale, cet inculpé s'est trouvé au nombre des émeutiers qui ont transporté la grille de la rosace de la chapelle chez l'aubergiste Cadnet. Il n'est rentré chez lui ni pendant la soirée, ni pendant la nuit, bien qu'il ait prétendu, au début de l'instruction, s'être couché à huit heures et demie au soir. Pendant l'incendie de la chapelle, il se tenait sur la place, un bâton à la main. Plus tard, un témoin l'a remarqué en tête de la bande insurrectionnelle, avec une hache sur l'épaule.

Devillard. — Au moment de l'explosion de la cartouche de dynamite, cet inculpé se trouvait à l'auberge Maillet, où il assistait au conciliabule présidé par son co-accusé Viennet. Rentré chez lui pour s'armer d'un revolver, il a organisé la bande qui, vers quatre heures du matin, opéra sa jonction avec celle que commandait Viennet. Le revolver à la main, il pénétrait dans toutes les maisons situées sur son passage, menaçant de mort les individus qui manifestaient quelque hésitation. C'est ainsi encore qu'il a armé d'un revolver le nommé Gillot, et s'est présenté devant la maison d'un sieur Lecœur, le menaçant de mort et ajoutant qu'il enfoncerait sa porte, s'il ne se décidait à l'ouvrir. Il marchait en tête des insurgés, criant : « C'est la Révolution, il faudra marcher ; ceux qui ne sont pas armés, je les armerai bien, allons chez Beaujeard. » Ce sieur Beaujard est un armurier du Bois-Duverne, qui, en présence des menaces proférées par l'inculpé Devillard, dut se lever, ouvrir la porte de sa boutique et livrer des armes. Devillard s'empara de plusieurs revolvers qu'il distribua à ses compagnons. Après avoir, avec sa bande, rejoint celle de Viennet, il conduisit les insurgés dans la direction de Blanzy où il fallait, disait-il, chercher du renfort pour revenir ensuite à Montceau y arrêter le travail et prendre comme otages le directeur de la mine et M. Jannin, maire de la ville.

Loriot. — L'inculpé Loriot a assisté au conciliabule tenu chez Maillet. Au moment de son arrestation qui eut lieu dans la soirée du 16 août, on l'a trouvé porteur d'un revolver et d'une cartouche. Pendant la nuit précédente, il était armé d'un fusil ; il pénétra violemment chez un sieur Dufour, lui mit un fusil entre les mains, et le menaça de lui brûler la cervelle, s'il ne faisait pas comme lui. Chez le sieur Dessolin, dont il avait également violé le domicile, il s'empara d'un fusil, en disant qu'on se révoltait, qu'il fallait marcher, et qu'on tirerait sur tous ceux qui hésiteraient à faire cause commune avec les insurgés. Il marchait en tête de la bande, en compagnie de l'inculpé Devillard dont il était un des lieutenants, et qu'il suivit dans la boutique de l'armurier Beaujard.

Château. — L'inculpé Château se trouvait à côté de Devillard au moment où celui-ci pénétra dans l'établissement du sieur Beaujard. Il s'empara d'un revolver, dont il resta armé pendant toute la nuit ; marchant au premier rangs des insurgés, il arrêtait tous les ouvriers mineurs qui se rendaient à leur travail ; il portait un fusil lorsqu'il s'introduisit violemment chez le sieur Dessolin qui, contraint et forcé, dut se joindre à la bande des émeutiers.

Gillot. — Cet inculpé a contribué à l'organisation du groupe commandé par Devillard. Au milieu de la nuit, il se présenta chez une femme Binet, lui demandant, soit de lui remettre un revolver, soit d'inviter ses fils à se joindre aux insurgés. La femme Binet déposa sur une table un revolver dont Gillot s'empara aussitôt, pour retourner ensuite auprès de Devillard dont il recevait et exécutait les ordres.

Chofflet. — Après avoir assisté à la réunion de la chambre syndicale du Bois-Duverne, l'inculpé disparut peu d'instants avant l'explosion de la cartouche de dynamite. Il pénétra pendant la nuit dans le domicile d'un sieur Develay, tenant à la main un couteau ouvert, dont la lame était parfaitement visible. Il s'introduisit de même chez un sieur Jacques Sirop, chez un sieur Jolivet, et, à deux reprises, chez un sieur Perraudin, une première fois seul et le couteau à la main, la deuxième fois en compagnie de Degranges.

Livet dit Degranges. — Cet inculpé reconnaît sa participation à l'organisation de l'une des bandes insurrectionnelles. De concert avec son coaccusé Chofflet, il envahit le domicile du sieur Perraudin et celui du sieur Jacques Sirop, qui dut se joindre aux émeutiers ; il était armé d'un bâton provenant du sac de la chapelle.

Piller dit Peller. — Après avoir assisté à la réunion de la chambre syndicale, cet inculpé a été vu au nombre des mineurs qui transportaient chez l'aubergiste Cannet la grille de la rosace de la chapelle. Plus tard, il marchait en tête de la bande organisée par Devillard, dans laquelle il remplissait les fonctions de porte-drapeau.

Thomas. — Cet inculpé, réveillé pendant la nuit, dut se joindre aux émeutiers commandés par Devillard. Il marcha à leur tête, à côté du porte-drapeau, et sonnait du clairon jusqu'au moment où ils se dispersèrent.

Après la lecture de l'acte d'accusation, il est procédé à l'appel des témoins.

116 témoins à charge et 23 témoins à décharge sont cités tant par l'accusation que par la défense.

M. le président fait distribuer au jury un plan des lieux et un tableau synoptique contenant les questions qui concernent chacun des accusés.

Après cette distribution, M. le président expose l'affaire à grands traits, en donnant des indications sur le plan.

L'audience est suspendue à onze heures et demie.

Elle est reprise à deux heures.

M. le président procède à l'interrogatoire de Bonnot, Martin, Suchet, Juillet, Viennet, Breleaud, Demeples, Garnier et Speulhaüer.

Tous ces accusés déclinent la responsabilité du mouvement insurrectionnel qui leur est reproché.

Aucun incident ne se produit.

L'audience est levée à six heures trois quarts.

L'audience est reprise à deux heures. M. le président procède immédiatement aux interrogatoires.

Interrogatoire de Bonnot

D. Bonnot, levez-vous. Vous vous appelez Bonnot (Antoine). Vous êtes marié et vous avez cinq enfants. Vous n'avez pas d'antécédents judiciaires et les renseignements sur vous sont favorables. Vous êtes forgeron et vous demeurez au hameau de Bois-du-Verne. Avant d'être forgeron, vous avez été épicier. Ce commerce ne vous a pas réussi et vous l'avez abandonné. Vous avez pour 4,000 francs de dettes. — R. Oui, 4,000 francs et quelque chose.

D. Vos créanciers ont fait un arrangement avec vous. — R. Oui, monsieur.

D. Vous avez été conseiller municipal, et vous avez donné votre démission au mois de juin 1881. Depuis ce temps vous vous êtes jeté à corps perdu dans la politique. Vous aviez connaissance de l'existence de la Bande-Noire ? — R. Oui, monsieur, mais je n'en ai jamais fait partie.

D. Vous avez fondé la chambre syndicale la Pensée du Bois-du-Verne ? — R. Oui, monsieur.

M. le président fait connaître aux jurés l'organisation de cette association, qui ne serait, d'après l'accusation, que la continuation de la Bande-Noire. On se réunissait le plus souvent dans les bois. Les adhérents étaient reçus avec un cérémonial mystérieux.

Outre les deux chambres syndicales de la Pensée et de Santa-Maria, il existe, dit M. le président, d'autres chambres syndicales dans le département de Saône-et-Loire. Toutes se rattachent à une organisation plus vaste, dite « Fédération des travailleurs de l'Est. »

Le but, d'après les statuts, serait de permettre aux ouvriers de se liguer contre les patrons, en vue de défendre leurs intérêts.

Mais l'accusation prétend que le vrai but ne serait point ce but équitable et philanthropique, mais bien un but politique, celui que poursuivent les partisans de l'anarchie.

Maître Laguerre : Il m'est impossible, monsieur le président, de ne pas faire remarquer...

M. le président : Je vous invite, maître Laguerre, à ne point m'interrompre.

Maître Laguerre : Je ne puis cependant pas ne pas protester, monsieur le président, contre l'assimilation qui vient d'être faite par vous entre la Bande-Noire, qui n'existe pas, et les chambres syndicales, qui existent.

M. le président : Vous avez fait votre observation. Veuillez maintenant me laisser interrompre. Vous aurez tout le temps de discuter plus tard.

D. (à Bonnot) : Qui vous avait inspiré l'idée de fonder la chambre syndicale la Pensée. C'est sans doute à la suite des conférences de Dumay qui est représenté comme le chef du parti anarchiste en Saône-et-Loire. En 1880 vous avez correspondu avec la chambre de Blanzy. Elle vous a communiqué ses statuts, qu'elle même avait empruntée au Creusot. — R. Oui, monsieur le président.

D. Vous avez assisté à plusieurs conférences de Dumay. — R. Oui, une à Bois-du-Verne et à une autre à Montceau.

D. Quel était le but de ces conférences ? — R. C'étaient des conférences publiques.

D. Des témoins ont rapporté que Dumay avait parlé de la situation intolérable des ouvriers, des toilettes des femmes des directeurs des mines. Il disait que la toilette d'une certaine dame coûtait dix-huit cent mille francs. Il ajoutait que les bourgeois devaient donner leur maison. — R. Je ne sais pas s'il a dit cela.

D. Il est une phrase des statuts sur laquelle je vous demanderais des explications. La voici : « Notre idée triomphera, est-il dit, parce qu'elle a pour but l'armement de la justice. » — R. Je n'ai jamais compris ce que cela voulait dire.

D. Quelle était votre organisation pécuniaire ? — R. Chaque homme versait 23 sous par mois, dont 30 centimes pour la fédération de Saône-et-Loire.

D. Quel était au fond le but de votre société ? — R. Secourir les membres malades ou blessés.

D. Vous avez envoyé des secours aux grévistes d'Epinac. — R. Oui, monsieur.

D. Vous deviez aussi fonder le journal le Pauvre. Ce journal n'a pas paru. — R. Il a été remplacé par la Tenaille.

D. Vous avez versé 100 francs pour ce journal. On ne s'occupait donc pas uniquement du but mentionné aux statuts ; mais encore de politique. Vous étiez en correspondance avec Dumay ? — R. Oui, pour ce qui touchait à la fédération.

D. Dans une lettre dont on a trouvé le brouillon chez vous, vous disiez : « Patience ! notre armée grandira, et quand nous serons assez forts, nous réduirons à néant la pieuvre bourgeoise qui nous étreint. » Expliquez ce que veut dire cette phrase. — R. Je n'en ai pas bien compris le sens. Je l'ai probablement empruntée à un journal.

D. Dans une autre lettre à Dumay, vous disiez en terminant : « Tout à vous et à la Révolution sociale. » Qu'entendez-vous par la Révolution sociale ? — R. Ça se voit aussi sur les journaux.

D. Ces lettres paraissent indiquer que vous attendiez le moment de l'action, surtout si l'on en rapproche une autre dans laquelle Dumay engage vos amis à se serrer les coudes dans l'attente de grands événements. Quels sont ces événements ? — R. Je n'ai pas compris ce qu'il voulait me dire.

D. Dans une lettre du 27 octobre, on lit : « Soyons énergiques. Le grand jour approche. » Qu'est-ce que cela veut dire ? — R. Je ne sais pas.

D. Si vous ne compreniez pas ce que vous écrivait Dumay, vous avez dû être surpris qu'il vous conseillât de lui écrire vous-même à une adresse mystérieuse sous le nom de M. Jean. — R. Je ne lui ai pas écrit à l'adresse qu'il me donnait.

D. Il semble résulter de toutes ces lettres que dans votre pensée à tous un grand événement extérieur ou intérieur se préparait. Les groupes dont se composait la chambre syndicale de la Pensée portaient des noms significatifs : Le groupe Révolutionnaire, le Drapeau rouge, l'Avant-garde, les Eclaireurs, le Bonnet rouge, la Jeune Montagne. On a saisi chez vous un drapeau rouge, des guidons en fer peints en rouge. A quoi tout cela vous servait-il ? — R. Je m'en suis servi pour pavoiser ma maison le 14 juillet.

D. On a trouvé aussi chez vous, enterré près d'un mur, des registres et des papiers de la chambre syndicale. Pourquoi les aviez-vous cachés ? — R. Pour qu'on ne connaisse pas les noms des adhérents de la chambre. Ils auraient été renvoyés par l'administration des mines.

D. Vous vous réunissiez chez Jendard ; presque toujours le 5 du mois. Pourquoi avez-vous eu une réunion le 15 août, dans la soirée ? — R. Les réunions de chaque mois étaient de simples réunions de bureau. Le 15, nous devions nommer deux délégués pour la Fédération qui devait se réunir à Epinal.

D. Comment expliquez-vous que les événements aient eu lieu une heure et demie après la réunion chez Jendard ? — R. Cette réunion n'a aucun rapport avec ce qui a suivi.

D. Combien étiez-vous à la réunion. — R. Je ne me rappelle plus.

D. Il y avait plusieurs de vos co-accusés ? — R. Un ou deux seulement.

D. On vous a alloué une somme de deux francs par mois, pour remplir les fonctions de secrétaire. — R. Oui, parce que je voulais absolument donner ma démission.

D. Il est très singulier que dans cette réunion, on ne se soit pas occupé de politique. Vous saviez que le pays était en effervescence, que des croix étaient abattues. — R. Il n'a pas été question de cela à la chambre syndicale, je ne l'aurais pas permis.

D. Le lendemain le 16, on a saisi chez Jendard, non seulement un drapeau rouge, mais encore le premier numéro du journal l'Etendard révolutionnaire, portant le timbre de la chambre syndicale et dont plusieurs passages étaient soulignés au crayon rouge.

Maître Laguerre : Pardon M. le président, le tracé au crayon rouge, émane de M. le procureur de la République, M. le procureur général peut l'attester.

M. le procureur général : Je n'en sais rien ; ce qui est certain, c'est que le journal était fatigué, ayant passé par plusieurs mains.

Bonnot : Je n'ai jamais dépensé un centime pour l'Etendard révolutionnaire. J'étais abonné au Prolétaire et je lisais aussi quelques fois le Progrès de Saône-et-Loire. Voilà tout !

D. Qui détenait le timbre de la chambre syndicale ? — R. C'était moi. Mais je ne sais pas comment il a été apposé sur le numéro qu'on dit avoir trouvé.

D. A quelle heure s'est terminée la séance ? — R. A neuf heures et demie.

D. Dumoux ? — R. Oui. Il m'a pris à part sur le carré et il m'a dit : « Il se passe de terribles choses. On dit qu'on va faire sauter la chapelle du Bois-du-Verne.

D. Dumoux dit qu'il vous a fait cette communication au cours de la séance. Une pareille nouvelle a dû vous émouvoir ? — R. J'ai dit à ceux qui étaient encore présents : si je pensais que des membres de la chambre participaient à ce projet, je donnerai ma démission.

D. En face de la nouvelle si grave que l'on vous apprenait, vous auriez dû tâcher d'empêcher cette dévastation, — R. J'ai cinq enfants. J'avais besoin chez moi, plutôt que de me mêler à cette affaire. Je suis rentré après avoir pris un verre avec les camarades chez Lebas.

D. A quelle heure êtes-vous rentré ? — R. A onze heures.

D. Lorsque la détonation de la chapelle s'est produite, où étiez-vous ? — R. Chez Lebas.

D. Quelles réflexions avez-vous faites ? — R. Nous sommes sortis.

D. L'accusation dit que cette détonation était un signal ? — R. Je ne le pense pas.

D. Ce qui semble l'indiquer, c'est qu'une bande d'une vingtaine de jeunes gens, ainsi que les membres de la chambre la Santa-Maria arrivait aussitôt, plusieurs munis d'une hache. Il est à remarquer que la chambre la Santa-Maria, de même que la Pensée, s'était réunie contre son habitude dans la soirée du 15 août. En sortant de chez Lebas vous avez rencontré Ravier ? — R. Oui.

D. Vous avez dit que vous lui aviez demandé des explications. C'est plutôt vous qui auriez pu lui en donner. D'ailleurs, Ravier dit qu'il était couché. — R. C'est une erreur de sa part.

D. N'est-on pas venu vous réveiller ? — R. Vers deux heures, on est venu frapper violemment à ma porte. J'ai dit à ma femme : « Dis que je ne suis pas là. » Un peu plus tard, on a frappé plus honnêtement. Ma femme a été ouvrir. C'était Juillet. J'ai été lui parler en chemise. Je lui ai dit : « Si j'ai un conseil à vous donner, c'est de vous en aller chez vous. » Moi, je me suis recouché.

D. Vous n'étiez pas sur la place de la chapelle ? — R. Non, monsieur.

D. Un témoin croit vous avoir reconnu, mais sans pouvoir, il est vrai, rien affirmer. Quand vous êtes-vous levé ? — R. Entre quatre et cinq heures.

D. La bande a passé vers cinq heures et demie ? — R. A cinq heures, la bande m'a forcé à la suivre.

D. Vous vous êtes mis en tête. — R. J'ai pris la parole en engageant ceux qui la composaient à rentrer chez eux. J'ai ajouté qu'ils faisaient des bêtises.

D. Et qu'ils pouvaient se faire écraser par la gendarmerie. — R. J'ai dit qu'ils allaient se faire constituer prisonniers.

D. Près du pont de la Sorme, vous avez arrêté la bande. Je vous féliciterai bien de ce bon mouvement, mais le ministère public dit que c'est uniquement parce que vous avez appris alors que le coup était manqué, le Creusot et les mines environnantes étant restés tranquilles, contrairement à ce que vous espériez. Un individu, Garnier, vous avait dit : « Le Creusot est révolté, » vous lui avez répondu : « Non. Si cela était, je le saurais. » Plusieurs témoins disent que le soulèvement général était fixé au 26 août et que c'est par suite d'une erreur que le soulèvement du Bois-du-Verne a eu lieu le 16 août, dix jours auparavant. — R. J'ai cru que je rendais un grand service au pays. Je ne pensais pas qu'on pourrait me faire grief de ma conduite.

D. Vous avez été chez Canet. Vous avez dit qu'on y parlait de graves événements. Quels étaient ces événements ? — R. On parlait d'aller chercher les prisonniers de force.

D. En résumé, vous dites que vous êtes complètement étranger aux événements qui se sont passés. — R. Oui, complètement.

M. le président : Et que vous n'êtes intervenu que pour engager ceux qui composaient la bande à rentrer chez eux.

Interrogatoire de Claude Martin

D. Vous avez été condamné en simple police à un jour d'emprisonnement, pour voie de fait et tapage nocturne. Les renseignements sur vous sont mauvais, on vous représente comme un rôdeur de nuit et comme courant les cabarets. Vous faites partie de la chambre syndicale la Pensée. — R. Non, monsieur.

D. Il y a cependant un Martin dans le groupe des Eclaireurs. — R. C'est un autre Martin.

D. Vous êtes entré chez Coquérieux, vous y avez soupé et vous êtes sorti à neuf heures. Où êtes-vous allé. — R. Je suis descendu à la chambre syndicale.

D. Vous en faites donc partie. — R. Non, monsieur.

D. Vous avez entendu une conversation en y allant. — R. J'ai entendu plusieurs individus que je ne connais pas parler de poudre pour faire sauter la chapelle.

D. Vous avez fait encore une autre rencontre, celle de Dumoux. — R. Oui.

D. Que lui avez-vous dit ? — R. Je lui ai dit ce que j'avais entendu.

D. A la chambre syndicale avez-vous vu Bonnot ? — R. J'y suis resté seulement cinq minutes, j'ai demandé à être inscrit, et puis, je suis sorti pour aller me coucher à neuf heures.

D. Dans vos premiers interrogatoires vous disiez n'être point ressorti après avoir soupé. Au moment de l'explosion, où étiez-vous ? — R. J'étais couché.

D. Cela ne paraît pas exact, car, à onze heures on vous a vu portant la rosace de la grille de la chapelle. Deux témoins, Voljac et Luard, le diront. Vous avez dit à l'un d'eux : « Ne parle pas de moi. Tu me me ferais piger, si tu disais que tu m'as vu. » — R. Non, monsieur. On ne peut pas m'avoir vu. Si Luard a dit cela, c'était pour qu'on le relâche de la maison d'arrêt.

D. Un témoin a entendu, au moment de l'incendie, une voix crier : « Martin ! » et, une autre répondre : « Imbécile ! » comme pour dire on ne doit pas prononcer de nom propre. — R. Il n'y a pas que moi de Martin.

D. La journée du 16, qu'avez-vous fait ? — R. Je ne suis pas sorti.

Interrogatoire de Suchet

D. Vous avez été condamné pour tapage, vous fréquentez les cabarets. — R. Ce n'est pas en gagnant 2 fr. 50 c. par jour, qu'on peut aller souvent au cabaret.

D. Vous avez fait partie de la chambre syndicale de la Pensée, vous en avez été rayé, pourquoi ? — R. Parce qu'ayant quitté le pays pour aller à Montchanin, j'avais cessé de payer ma cotisation.

D. Le 16 août, vous avez été à la réunion de la chambre syndicale pourquoi, puisque vous n'en faisiez plus partie ? — R. Pour me faire réinscrire.

D. Qu'est-ce qu'on y a dit ? — R. On y discutait une question de tirage de bons.

D. On n'a pas lu d'articles de journaux ? — R. Non, monsieur.

D. A quelle heure êtes vous sorti ? — R. A dix heures moins le quart.

D. A quelle heure étiez-vous rentré chez vous ? — R. A dix heures un quart, après avoir mangé un morceau.

D. Où étiez-vous lors de la détonation ? — R. J'étais dans la rue, en face Perrin, le chaufournier.

D. Vous avez mis une heure pour aller chez vous ? — R. Une demi-heure.

D. Vous n'êtes pas allé vers la place de la chapelle ? — R. Non, monsieur.

D. On prétend cependant que vous étiez parmi ceux qui portaient la rosace de la chapelle. Luard et Voljac déclarent qu'ils vous ont vu tenant la rosace de la grille, alors qu'on la sortait de chez Canet ? — R. Ils ne peuvent pas m'avoir vu.

D. La veille, on vous avait entendu chanter la chanson du Prolétaire ?

Sur l'invitation de M. le président, M. le procureur général donne connaissance aux jurés du refrain de cette chanson :

En avant prolétaires !
Combattons pour la Révolution !
Chagot, Henri Schneider !
A la bouche de nos canons !

M. le président : Pendant l'incendie de la chapelle, vous étiez couché ? — R. Oui. Je me suis levé à cinq heures et demie.

D. Vous me confirmez n'avoir pris aucune part au sac de la chapelle ? — R. Oui, monsieur.

Interrogatoire de Juillet

D. Vous êtes âgé de vingt-cinq ans. Vous avez été aubergiste. Vous êtes maintenant ouvrier mineur. Vous habitez Santa-Maria. Vous êtes marié ; vous avez un enfant ? — R. Oui, monsieur.

D. Tout étant aubergiste, vous vendiez des revolvers. — R. J'étais commissionnaire pour Baujard, l'armurier.

D. Mais Baujard prétend qu'il est votre créancier de 100 francs ? — R. Il me donnait 2 francs par revolver que je vendais. J'avais trois mois pour le payer. Au bout de trois mois, il y a des individus qui ne m'ont pas payé.

D. Vous avez 1,100 francs de dettes. — R. A peu près.

D. Vous avez fait partie de la Bande-Noire. — R. Je ne la connais pas.

D. On dit cependant que vous en avez été président. Vous avez d'ailleurs raconté tout au long le cérémonial d'initiation. — R. J'ai fait partie de la chambre syndicale de Blanzy et j'ai fondé celle de Santa Maria, mais je n'ai point fait partie de la Bande-Noire.

D. Vous avez dit qu'on vous avait bandé les yeux et qu'on vous avait tenu un certain langage : « Si la République était en danger et que la maison de votre père soit en train de brûler, à quoi iriez-vous ? » Vous auriez répondu : « A la maison de mon père. » Et on vous aurait dit que vous n'étiez pas bon. Vous avez ajouté qu'on vous avait fait promener, qu'on vous avait trimballer plus d'une heure. On vous aurait également fait tirer sur un homme qui était censé un traître. Puis on vous a fait jurer sur un revolver de ne jamais révéler les secrets de la société. — R. Le juge d'instruction m'a dit que c'était Devillard qui lui avait dit que j'avais raconté tout cela. Je lui ai répondu : « Si on vous l'a dit, eh bien, mettez-le. »

D. Avez-vous fait faire tout cela aux autres lors de leur réception dans la chambre ? — R. Non, monsieur.

D. C'est le 29 mai 1882 que vous avez fondé la chambre la Santa-Maria ? Le 16 août, vous avez fait brûler tous les livrets et le registre contenant les noms des adhérents. — R. Nous n'avions que deux mois d'existence. Les registres étaient encore tout blancs. J'ai brûlé seulement un petit cahier de deux sous contenant les noms.

D. Vous avez dit avoir tenu votre dernière réunion le 29 juillet ? — R. Non, le 24 juillet. Le 29, il n'y a pas eu de réunion.

D. N'avez-vous pas dit à Devillard qu'il devait y avoir un coup de force pour le 22 août ? — R. Je n'ai pas parlé de coup de force.

D. Devillard a même ajouté que vous lui aviez dit qu'on courrait sur les riches et qu'il fallait un changement de gouvernement. — R. Si je l'ai dit, je ne l'ai dit que d'après la rumeur publique.

D. Vous avez dit aussi à Devillard qu'il fallait tous avoir des armes ? — R. Non, monsieur.

D. Vous avez entendu parler des renversements de croix ? — R. Je ne m'en suis pas occupé.

D. On disait que c'étaient des ballons d'essai et que voyant qu'on ne s'était pas autrement préoccupé de ce fait, vous aviez pensé qu'on pouvait aller plus loin. — R. Quel intérêt avais-je à renverser ces croix ? Elles ne me gênaient pas.

D. En effet, elles ne gênaient personne. Il y a aussi une statue que l'on a essayé de faire sauter à la dynamite. Savez-vous qui a fait cela ? — R. Non, monsieur.

D. Vous étiez président de la chambre la Santa-Maria. — R. Oui.

D. Il y a eu une réunion chez Maillet le 15 août. — R. Je n'en sais rien.

D. Il y avait bal chez Maillet, la réunion s'est tenue dans une chambre à côté, au milieu de l'obscurité. On parlait à voix basse. On avait demandé des consommations et pour faire passer les bouteilles on entre-baillait la porte afin que l'aubergiste n'eût pas à entrer. On a délibéré vingt minutes, puis on est parti par une porte de derrière. — R. Je n'ai pas eu connaissance de cette réunion.

D. Où êtes-vous allé ? — R. Chez moi. A une heure et demie j'ai été éveillé par une bande d'individus.

D. Qui la conduisait ? — R. Je n'ai pas vu qui.

D. Vous avez dit que c'était Breleaud et Viennet. — R. Je me suis trompé.

D. Vous avez dit que Viennet vous avait demandé un fusil et de la poudre. — R. Je l'ai confondu avec un autre.

D. Vous avez dit que Viennet était porteur d'un revolver. — R. Oui, monsieur.

D. On vous a fait lever de force, avez vous dit. Qui vous a menacé ? — R. Je crois que c'est Viennet, mais, je n'en suis pas sûr.

D. Qui s'est mis à la tête de la bande ? — R. Je crois que c'était Viennet et d'autres.

D. Vous aussi vous y étiez. La bande a passé par les Oiseaux, par Montceau et par les Alouettes ? — R. Oui, monsieur.

D. Elle criait : « Vive 93 ! Vive Robespierre ! Vive la Révolution sociale ! » Vous aviez été éveiller Bonnot chez lui ? que vous a-t-il dit ? — R. Bonnot s'est levé en chemise, il m'a dit qu'il ne savait pas ce que c'était, qu'il n'avait pas de conseil à me donner, mais, que je ferais mieux de rentrer chez moi. Comme je m'en allais, j'ai rencontré deux individus armés qui m'ont forcé à rebrousser chemin vers la chapelle.

D. Un de vos co-accusés, Demeple, a dit que vous commandiez avec Viennet qui tenait un livre et un bouquet de fleurs artificielles provenant de la chapelle. — R. J'ai bien vu Viennet tenant des fleurs, mais je ne me savais pas d'où cela provenait.

D. Il faisait semblant de jouer de la vielle et il chantait la Marseillaise. — R. Je n'ai pas bien vu ce qu'il faisait.

D. Vous êtes resté sur la place de la chapelle jusqu'à la fin de l'incendie, puis vous êtes parti pour Blanzy. — R. Quand les gendarmes sont arrivés, je me suis enfui, mais j'ai rencontré une autre bande près du puits Sainte Eugénie, dans laquelle était Gillot.

D. Il vous a passé un revolver chargé qu'il avait à la main. — R. Oui, il m'a dit qu'il en était bien embarrassé et même qu'il avait peur de se faire du mal avec.

D. Vous l'avez mis dans votre poche avec les cartouches. — R. Oui, monsieur.

D. Vous avez aussi rencontré Lecœur qui avait également un revolver et qui vous a demandé de lui indiquer le moyen de s'en servir. — R. Oui, je lui ai montré et je lui ai donné les cartouches. Je ne croyais pas faire mal.

D. Sur des lettres de convocation émanant de vous, on a trouvé cette mention : « Versement pour armes. » Qu'est-ce que cela signifie ? — R. C'était pour me faire rembourser les revolvers qui m'étaient dus.

D. Mais plusieurs de ceux qui ont reçu les lettres ne vous devaient rien. — R. C'est possible.

D. On a trouvé un mot écrit par vous où vous disiez : « Je vous prie de remettre à Begey six cartouches à percussion. » Vous armiez votre groupe. On a encore trouvé chez vous une mèche ordinaire. — R. Je l'avais pour mon service.

D. Ce qui est certain, c'est qu'on vous a vu sur la place de la Chapelle commandant la bande. — R. J'entendrai les témoins.

D. Quand Viennet vous a fait lever que vous a-t-il dit ? Ne vous a-t-il pas menacé de vous brûler la cervelle ? — R. Oui, monsieur.

Un juré : Lorsque Viennet l'a fait lever, pourquoi s'est-on dirigé plutôt sur le Bois-du-Verne que dans une autre direction ? — R. Parce que j'ai été forcé comme les témoins que l'on entendra.

Maître Laguerre : Viennet n'était-il pas ivre ?

Juillet : Oui, tout-à-fait.

D. Pourquoi avez-vous suivi un homme ivre ? — R. Il y en avait d'autres avec lui.

D. Qui ? — R. Des amis.

L'audience est suspendue à quatre heures et demie et reprise au bout de vingt minutes.

Interrogatoire de Viennet

D. Vous êtes élève des Enfants-Assistés de Paris, vous êtes veuf, vous avez huit enfants, vous n'avez pas d'antécédents judiciaires, mais votre réputation n'est pas bonne. — R. Je ne crois pas qu'on ait rien à me reprocher.

D. Vous avez quitté Epinac, où vous avez travaillé. On vous a accusé d'avoir coupé un câble destiné à remonter les ouvriers hors d'un pont. — R. J'ai quitté par rapport à un procès, j'avais été blessé sous la domination du nommé Dupuis, ingénieur. Il est venu un autre M. Jardet, qui sortait des écoles et qui n'entendait rien au travail. Il a réduit le salaire à deux francs, un jour qu'il est venu dans mon chantier, je lui ai dit : « Si vous pensez que c'est avec deux francs, qu'on peut nourrir une femme et sept enfants, vous pouviez rester où vous étiez. » M. Jardet a eu à dater de ce moment là de la haine contre moi, c'est alors qu'il a cherché ce qu'il a pu pour me faire renvoyer.

D. Vous avez intenté un procès à M. Jardet, en dommages-intérêts, vous l'avez perdu. — Il m'a manqué 14 francs pour lever le jugement.

D. Si M. Jardet avait tenu absolument à vous renvoyer, il n'aurait pas eu besoin de vous accuser d'un acte aussi grave que la section d'un câble pouvant entraîner la mort de deux ouvriers. Vous habitez aux Alouettes de Montceau ? Vous étiez chef de groupe ? — R. Non, monsieur.

D. Connaissez-vous le cérémonial dont on a parlé tout à l'heure pour la réception des membres ? — R. Quand Juillet m'a présenté à la chambre syndicale, je ne connaissais pas le but de la société. On m'a demandé simplement si j'avais des condamnations pour vol, pour viol ou pour assassin (sic). J'ai dit que non. On m'a trouvé bon et j'ai versé une cotisation.

D. Le 13 août, n'y a t-il pas eu une réunion dans une carrière ? — R. Je n'en sais rien.

D. Vous avez reconnu y avoir été. Vous l'avez signé ? — R. On m'a fait signer bien des choses.

D. Le mardi 15 août n'avez-vous pas été au Bois-du-Verne ? — R. Oui, monsieur, le matin.

D. Le soir, vous y étiez encore ? — R. Pardon, monsieur le président.

D. Qu'alliez-vous faire au Bois-du-Verne dans la journée du 15 ? — R. J'y allais pour voir mes camarades.

D. Au commencement d'août n'avez-vous pas dit à Juillet et à Devillard que le 22 août on courrait sur les riches et qu'il fallait un changement de gouvernement ? — R. Non, monsieur.

D. Le 15 août, dans la soirée, vous avez assisté à la réunion tenue chez Maillet, à neuf heures. — R. Oui, plusieurs individus m'y ont emmené. Je n'avais jamais été chez Maillet.

D. La réunion a été très mystérieuse. On a éteint toutes les lumières. Vous êtes resté enfermés vingt minutes dans cette salle. Combien étiez-vous ? — R. Une vingtaine, une trentaine. Je ne sais pas au juste. J'étais ivre.

D. Vous êtes sorti mystérieusement par derrière. Pourquoi ? — R. Je sais que j'étais ivre, voilà tout. Je ne sais ni par quelle porte je suis entré, ni par quelle porte je suis sorti.

D. Vous ne connaissiez personne de ceux qui étaient là. — R. Je sais qu'il y avait Loriot.

D. On a dit que vous aviez reçu des membres ? — R. Je n'ai pas le droit de recevoir des membres. Il n'y a que le président qui ait ce droit.

D. Quand vous êtes sorti, où êtes-vous allé ? — R. Je suis sorti avec les autres. Je suis tombé. On m'a ramassé. Il y en a deux qui m'ont demandé où demeurait Juillet.

D. A quelle heure a-t-on été chez Juillet ? — R. A une heure et demie.

D. Avec qui avez-vous été chez Juillet ? — R. N'étiez-vous pas avec Breleaud ? — R. Non, monsieur.

D. Vous l'avez dit. — R. Si le nom de Breleaud y est, c'est le juge d'instruction qui l'a mis de son chef.

D. Demeples dit que vous avez dit que le tocsin sonnait au Bois-du-Verne. Juillet dit que c'est vous qui l'avez contraint de le suivre en le menaçant de lui brûler la cervelle ? — R. Je n'en ai pas connaissance. Si j'avais un revolver, c'est qu'on me l'avait donné.

D. Vous partez à la tête d'une bande en criant aux armes. — R. Je n'en ai aucune connaissance. Je sais que j'étais tombé dans un fossé.

D. En route, remarquant une certaine hésitation, vous vous êtes approché de Juillet en le traitant de lâche. — R. Si je l'ai dit, c'est la boisson qui me l'a fait dire.

D. Vous continuez votre marche et vous pénétrez dans la maison ; vous forcez les gens à vous suivre en les menaçant de votre revolver. On vous a vu un bouquet d'immortelles à la main sur la place. — R. Non, monsieur, j'étais dans un fossé.

D. Vous teniez un livre de messe, enlevé dans la chapelle, et vous chantiez la Marseillaise en faisant semblant de jouer de la vielle. — R. Je ne sais pas la Marseillaise. Et puis je ne chante jamais. Ce que je me rappelle, c'est que quelqu'un m'avait dit en me donnant le livre : « Tiens, vieux cochon, voilà ta part. »

D. Un témoin vous a vu gesticulant dans la rue de l'Etang. Vous teniez un revolver à la main ? — R. Je n'en ai aucune connaissance. Je me rappelle que j'étais couché entre deux planches d'haricots et que j'en ai entendu un qui disait : « Tiens, en voilà un feignant qui se cache dans les pois ! » C'est alors que j'ai été obligé de suivre.

D. Vous auriez menacé plusieurs individus et notamment un mineur du nom de Baujard ? — R. Je n'ai jamais menacé personne. Je serais donc venu à quarante-sept ans pour ça.

D. Jusqu'où avez-vous été ? — R. J'étais à la queue de la bande. Quand elle s'est retournée je me suis trouvé le premier.

D. En somme, vous ne contestez plus les faits qui vous sont reprochés. Mais vous dites que vous ne vous en souvenez pas parce que vous étiez ivre. On a saisi à votre domicile votre livret de Santa-Maria et une note contenant ces mots : « Versement pour armes. » Vous deviez donc quelque chose à Juillet ? — R. Non, monsieur. Mais je sais qu'il y en a qui lui devaient de l'argent pour des revolvers qu'on lui avait achetés.

D. Vous étiez en correspondance avec Assi. Vous vous en êtes vanté ? — R. Je n'ai jamais connu Assi. J'ai seulement dit à Juillet que j'étais là quand on avait emprisonné Assi.

D. Votre système est très simple. Vous ne vous souvenez de rien, et cependant vous avez pris une part très active à tout ce qui s'est passé. — R. Quand on a huit enfants on ne se mêle pas à toutes les sociétés. J'aurais mieux fait de rester chez moi.

M. le président : Certainement.

Interrogatoire de Breleaud

D. Vous avez vingt-six ans. Vous êtes célibataire et n'avez pas d'antécédents judiciaires. Vous appartenez à une honnête famille, mais vous passez pour être un peu paresseux. — R. M. Ponet, chef de poste, pourra dire si je suis paresseux.

D. Vous ne faites partie d'aucune chambre syndicale. — R. Non, monsieur.

D. Vous étiez au bal chez Maillet au moment où s'est tenue dans une pièce à côté une réunion mystérieuse ? — R. Je n'en ai pas eu connaissance.

D. A quelle heure êtes-vous sorti de chez Maillet. — R. A deux heures du matin. En rentrant chez moi, j'ai rencontré une bande qui m'a forcé à la suivre.

D. Avez-vous reconnu quelqu'un. — R. Non, monsieur, personne.

D. Quel moyen a-t-on employé pour vous forcer de suivre ? — R. On m'a montré un revolver.

D. Juillet a dit que vous étiez entré avec Viennet chez lui, et que vous lui aviez demandé un fusil, de la poudre et des cartouches. — R. Non, monsieur. Je n'y ai pas été, Juillet s'est trompé.

Juillet : Je l'avais d'abord dit, mais j'ai dit par après que j'avais fait erreur.

D, (à Breleaud). — Vous étiez parmi ceux qui dirigeaient la bande. — R. Non, monsieur.

D. Juillet a dit que vous étiez un des plus animés, et que vous disiez : « Allons marchons ! » — R. Je n'ai rien dit.

D. Vous êtes arrivé au Bois-du-Verne avec la bande. — R. Oui, monsieur.

D. Vous avez été jusqu'à la place de la chapelle. — R. Non, je me suis arrêté dans une des premières maisons.

D. Vous connaissiez quelqu'un dans cette maison ? — R. Non, monsieur, je sais seulement qu'on a bu une bouteille et demie.

D. Et vous ne savez pas le nom de celui qui vous a offert cette bouteille ? — R. Non.

D. A la chambre de sûreté, n'avez-vous pas dit en parlant des bourgeois : « Quand nous serons les plus forts, nous sabrerons toute cette canaille ? — R. Non.

D. A quelle heure êtes-vous rentré chez vous ? — R. Je ne sais pas.

D. A quelle distance demeurez-vous de l'endroit où vous étiez ? — R. A 5 kilomètres.

D. Vous avez mis deux heures pour rentrer chez vous. — R. Je ne sais pas.

Interrogatoire de Demeples

D. Vous avez vingt ans. Vous êtes célibataire. Vous avez été poursuivi pour vol et enfermé pendant un an dans une maison de correction, c'est exact ? — R. Oui, monsieur.

D. Vous avez été reçu de la chambre syndicale de Santa Maria, il y a dix mois, dans la forêt du Plessis. — R. Oui, monsieur.

D. On vous a bandé les yeux. — R. Oui.

D. Et puis après on vous a fait promener et on vous a fait tirer sur un homme. — R. Oui, monsieur.

D. On vous a fait jurer sur un revolver de ne pas trahir le secret de la société. — R. Non, monsieur.

D. Vous avez assisté à plusieurs réunions de la chambre ? — R. Non, monsieur. Je n'ai assisté qu'à celle où j'ai été reçu.

D. Vous avez été chez Maillet ? — R. Oui.

D. Qui y était ? — R. Je ne m'en rappelle pas.

D. Qu'est-ce qu'on y a fait ? — R. Je ne m'en souviens pas.

D. Vous avez dit qu'on avait reçu six membres ? — R. C'est possible,

D. Vous êtes sorti très mystérieusement ? — R. Je suis sorti par la porte ordinaire.

D. Vous n'avez reconnu personne ? — R. Je ne me rappelle pas ceux qui y étaient.

D. Vous avez dit dans un interrogatoire avoir vu Viennet qui recevait des ordres et qui prêtait serment les yeux bandés. Vous avez déclaré que Viennet vous avait dit qu'on sonnait le tocsin au Bois-du-Verne et avait demandé si on était armé. Vous avez dit aussi avoir vu Devillard, Garnier, Breleaud. — R. Je ne me remets pas ça.

D. Qu'avez-vous fait après la réunion. — R. Je suis entré au bal et j'ai dansé deux ou trois danses.

D. Vous avez dit que Viennet et Juillet me c'est commandaient la bande. — R. Je n'ai pas parlé de Juillet.

D. Il paraît que vous êtes entré chez Lautrey et Laugrette et que vous les avez sommé de vous suivre. — R. Non, monsieur, je suis entré seulement chez les Pisseloup.

D. Vous étiez armé au moins d'un bâton. — R. Non, monsieur.

D. Il paraît que Pisseloup père était souffrant. Vous l'avez laissé et vous avez dit aux deux fils : « Allons, debout, dépêchez-vous. » Vous vous êtes assis pour les attendre. Avec qui êtes-vous entré chez les Pisseloup ? — R. Tout seul.

M. le président : Deux vitres ont été cassées, par qui ? Vous avez dit que c'était Spenlhaüer qui était avec vous.

M. l'avocat général donne lecture de la confrontation qui a eu lieu entre Demeples et Spenlhaüer, et au cours de laquelle Demeples a formellement déclaré que ce dernier était avec lui.

D. Vous étiez dans la bande qui a traversé Montceau en tirant des coups de revolver ? — R. Oui.

D. Vous aviez un bâton. — R. Non, monsieur.

D. Avez-vous reconnu quelqu'un sur la place de la Chapelle ? — R. Non, monsieur.

D. Vous avez dit avoir reconnu Garnier. Ainsi vous rétractez tout ce que vous avez dit. Vous avez donc dit des mensonges dans l'instruction ? — R. Peut-être bien que j'en ai dit il y a trois mois. Ce que je dis à cette heure, c'est la vérité.

D. Vous aviez une calotte rouge. — R. Oui.

D. Vous êtes parti pour Blanzy en tête de la bande. — R. Je me suis trouvé en tête quand la bande s'est retournée.

D. Vous étiez bien à côté de Thomas ? — R. Oui.

D. Eh bien, Thomas jouait du clairon et conduisait la bande. Vous étiez donc en tête ? — R. Je suis couru près de Thomas pour entendre ce que disait Bonnot.

D. Quand vous êtes arrivé au pont de la Sorme, on vous a vu avec une hache ? — R. Non, monsieur, ça n'est pas.

Maître Millerand : Je prie M. le président de demander à Demeples s'il n'a pas fait ses déclarations parce que le juge d'instruction lui avait promis de le faire mettre en liberté.

M. le président (à Demeples) : Est-ce vrai ? — R. Oui, monsieur.

M. le président : Je ne connais pas de juge d'instruction capable d'agir ainsi. C'est bien invraisemblable.

Maître Laguerre : Il y a bien d'autres choses invraisemblables.

Interrogatoire de Garnier

D. Vous avez une mauvaise réputation. Vous avez subi deux condamnations. Le 15 août, vous avez assisté à la réunion qui s'est tenue chez Maillet ? — R. Oui, monsieur, mais la lampe s'est éteindue (sic). Alors je suis entré au bal.

D. Qu'est ce qu'on a fait dans la réunion. — R. Je n'ai rien vu faire.

D. Comment êtes vous sorti de chez Maillet ? R. Par la porte du bal.

D. Jusqu'à quelle heure êtes-vous resté au bal ? — R. Minuit et demie, une heure, à ce moment, il est venu une bande, on m'a menacé d'un revolver, sous le cou, et on m'a dit que si je ne marchais pas, on me ferait voir le tour.

D. On vous a donné le revolver. — R. Oui monsieur, on m'a forcé de le prendre.

D. Vous avez été entraîné du côté du Bois-du-Verne. — R. Oui M. le président, sur la place de la Chapelle.

D. Avez-vous reconnu quelqu'un. — R. Non, personne.

D. On vous a vu avec un bâton. — R. J'avais seulement mon revolver dans ma poche.

D. Etes-vous entré dans la chapelle ? — R. Non, monsieur.

D. On dit que vous vous êtes mis en tête de la colonne ? — R. Non, monsieur. C'est quand la bande a été arrêtée que je suis passé devant.

D. Au pont de la Sorme, Bonnot vous a engagé à vous retirer. — R. Oui, monsieur.

D. N'est-ce pas vous qui leur avez dit que le Creusot était soulevé ? — R. Non, monsieur.

D. (à Bonnot). Il me semble que vous avez indiqué Garnier ?

Bonnot : J'ai dit : « Ça peut être Garnier comme un autre. »

Garnier : Je ne crois pas l'avoir dit.

D. Vous êtes rentré chez vous ? — R. Oui, monsieur.

D. Le lendemain 16 août, quatre frères de la Doctrine chrétienne, instituteurs au Bois-du-Verne, viennent à passer sur la place. A peine avaient-ils fait trente ou quarante mètres au-delà du cabaret où vous étiez, qu'on les insulte en les traitant de « cafards, corbeaux, » etc. Un individu court sur eux, c'est vous, armé d'un revolver. Vous en menacez Jean-Marie Chapuis, en lui disant qu'il est un paresseux, et qu'en temps de République tout le monde doit travailler. Singulier conseil venant de vous. Avec l'aide d'un camarade, vous ramenez les trois frères de force au cabaret, toujours en les menaçant d'un revolver ; vous, frappant l'un d'eux avec la hampe d'un drapeau rouge que vous teniez à la main. Un autre aurait été frappé d'un coup de pied à la cuisse. — R. Je ne les ai pas frappé. Je les ai seulement fait retourner à l'auberge de chez Maillet. Mon revolver n'était pas chargé.

D. Pourquoi avez-vous retiré la baguette de sûreté ? Pour mieux les intimider probablement ? Un quatrième frère en voyant vos me naces, avait pu prendre la fuite. Vous auriez tenu aux frères un propos d'une extrême gravité : « Hier nous avons brûlé l'église. Nous en ferons bien d'autres. — R. Je n'ai pas dit cela.

D. Les trois frères l'ont déclaré. — R. Ils ont bien eu le temps de se concerter ensemble.

Interrogatoire de Spenlhaüer

D. Vous avez été condamné plusieurs fois en simple police. Vous fréquentiez les cabarets, Vous ne faites partie ni de la Pensée ni de la Santa Maria.

D. Savez-vous lorsque vous avez été chez Maillet qu'il y avait une réunion de la chambre syndicale. — R. Non, monsieur. Je suis resté au bal jusqu'à minuit et demie. A cette heure, il est venu trois ou quatre individus qui m'ont forcé à les suivre.

D. Avez-vous remarqué quelqu'un ? — R. Je n'ai reconnu que Devillard.

D. En chemin, vous avez pénétré dans plusieurs maisons, notamment chez les Pisseloup. Vous y avez même cassé deux carreaux. — R. Non, monsieur.

D. Vous n'avez pas forcé les deux fils Pisseloup à vous suivre ? — R. Non, monsieur.

D. Vous êtes arrivé sur la place de la Chapelle. Avez-vous reconnu quelqu'un. — R. Non, monsieur, personne.

D. Vous aviez un bâton. — R. Oui, monsieur.

D. Avez-vous vu les gendarmes ? — R. Non, monsieur.

D. Ce n'est pas vous qui avez frappé Jeannel ? — R. Non, monsieur.

D. Vous étiez en tête de la bande ? — Non, monsieur.

D. Ne disait-on pas que l'on allait à Blanzy chercher les ouvriers pour les ramener à Montceau ? — R. J'ai entendu parler de ça.

D. On vous a vu au pont de la Sorme, armé d'une hache. — R. C'est après qu'on s'est séparé. J'ai trouvé une hache qu'on avait jetée par terre, je l'ai ramassée, puis je l'ai jetée dans un pré.

L'audience est levée à six heures trois quarts, et renvoyée à demain, vendredi, neuf heures.

Audience du 15 décembre

Le calme le plus complet règne toujours en ville.

L'audience est ouverte à neuf heures un quart. Il n'y a guère dans la salle que les représentants de la presse et les soldats faisant le service d'ordre.

M. le président continue les interrogatoires.

Interrogatoire de Lautrey

D. Vous avez vingt-cinq ans, vous êtes ouvrier mineur, vous êtes marié, vous avez deux enfants. Vous n'avez pas d'antécédents judiciaires. Mais votre réputation n'est pas très bonne. Vous avez été initié le 11 août dans la loge Santa Maria avec le cérémonial accoutumé. — R. On m'a demandé mon nom et tout le monde m'a trouvé bon pour être inscrit.

D. Avez vous été chez Maillet le 15 ? — R. Non, j'ai été me promener.

D. Vous avez été éveillé dans la nuit ? — R. Oui, on a frappé des coups de pieds dans ma porte. On m'a dit qu'il fallait marcher.

D. Ne vous a-t-on pas menacé d'un revolver ? — R. J'ai entendu en m'habillant qu'on parlait de revolvers, et une fois dehors j'ai reconnu Demeples.

D. Etes-vous entré chez Juillet ? — Non, monsieur.

D. Qui conduisait la bande ? — R. Je ne sais pas au juste.

D. Vous avez désigné Viennet. — R. C'est après avoir passé chez Juillet que j'ai vu Viennet.

D. Dans une confrontation avec Viennet, vous avez dit qu'il avait eu une entrevue avec des hommes du Bois-du-Verne. — R. J'ai dit dans l'instruction que ça avait peut-être bien été dit.

D. Juillet a demandé qui mène la bande. Viennet l'aurait menacé de son revolver en disant : « C'est moi qui mène la bande. » — R. Je ne suis pas sûr si c'est Viennet.

D. Vous avez dit au juge d'instruction : « Viennet conduisait la bande et criait : « Aux armes ! » — R. Oui, je l'ai dit.

D. Vous avez suivi la bande ? — R. Oui, monsieur.

D. (à Viennet). Vous entendez, Viennet ? — R. Je n'ai pas pu dire que je me nais la bande. Il fallait me conduire moi-même.

D. (à Lautrey). Le nommé Baudot a dit que vous étiez entré chez lui en lui disant : « Es-tu prêt ? Marche. » Il a ajouté qu'il s'était dissimulé dans son jardin pour ne pas vous suivre. Vous avez été du côté de Blanzy avec la bande ? — R. Oui, monsieur, et après que Bonnot a eu parlé, je suis rentré chez moi.

D. La femme Deschaux dit qu'elle vous a entendu tenir chez Jacquot ce propos : « J'ai pris un livre de messe, j'en ai arraché les feuillets, et je me suis torché avec ». — R. Je n'ai pas dit ça.

D. Est-ce que n'auriez pas eu en main sur la place de La Chapelle les feuillets d'un livre ? — R. Non, personne n'a pu me voir.

La femme Masclaux vous a entendu dire encore : « C'est pour le 22 le grand coup. On soulèvera le télégraphe, les églises et le château Chagot ! » — R. Non, monsieur.

La femme Chevalier dit que vous vous êtes vantés d'avoir uriné sur un saint. — Non, monsieur.

D. Un jour vous avez eu une difficulté avec votre femme. Celle-ci vous a dit : « Si tu me touches, tu sais ce que tu as fait. Je te dénoncerai. » — R. La femme Deschaux invente cela.

D. Elle a donc des motifs de haine contre vous ? — R. Oui, depuis cette affaire là. Quand M. le juge de paix est venu, elle avait commencé par dire qu'elle ne savait rien, si elle avait su quelque chose elle l'aurait dit à ce moment là.

D. Vous niez avoir tenu le propos ? — R. Oui.

M. l'avocat général (à Lautrey) : Juillet a dit que vous étiez sur la place de La Chapelle causant avec Viennet. — R. Juillet peut dire ce qu'il veut.

Interrogatoire de Laugerette

D. Vous avez vingt-et-un ans. Vous êtes marié, sans enfants, vous n'avez pas d'antécédents judiciaires. Vous êtes de la loge la Santa Maria. — R. Je n'ai jamais assisté aux séances.

D. Etiez-vous à la réunion mystérieuse chez Maillet ? — R. Non, car je suis resté au bal, puis j'ai été me coucher.

D. Dans la nuit on vous a éveillé ? — R. Oui, je suis descendu, j'ai reconnu Demeples dans la cour avec Viennet.

D. Votre mère vous a dit : « Dépêches-toi, prends vite tes bottes. — R. Elle n'a pas pu dire ça. Je n'en ai jamais porté.

D. Etes-vous monté chez Juillet ? — R. Non, monsieur.

D. Qui conduisait la bande ? — R. Je n'en sais rien. Je n'ai vu que des voisins qui me marchaient par force comme moi : Lautrey, Deschamps et d'autres.

D. On était armé de fusils ? — R. Je n'ai vu que des revolvers ?

D. Vous êtes arrivé au Bois-du-Verne vers trois heures ? — R. Oui, monsieur.

D. Vous êtes entré chez Jourot qui est votre parent ? — R. Oui, pour essayer de m'échapper.

D. La bande n'est-elle pas entré avec vous ? — R. Trois ou quatre qui l'ont forcé à sortir sur la place de la Chapelle.

D. La chapelle brûlait ? — R. Oui, monsieur.

D. Vous êtes-vous approché ? — R. Oui, monsieur.

D. Vous êtes resté sur la place jusqu'à quatre heures et demie ? — R. Non, monsieur, pas si longtemps.

D. De trois heures et demie à quatre heures et demie qu'avez-vous fait ? — R. On nous faisait marcher par les rues.

D. Vous étiez chez Jacquot le 16. — R. Oui.

D. Sa femme vous a entendu dire : « Avec une massette j'ai cassé la tête à un vieux saint. Après j'ai mis le feu aux barres et j'ai bien ri, mon vieux. » — R. La femme Deschaux m'en veut à moi et à ma famille.

D. Vous n'avez pas tenu les propos ? — R. Non.

D. Vous n'avez fait partie de la bande que forcé ? — R. Oui.

D. Et vous n'avez pris aucune part au pillage et à l'incendie de la chapelle. — R. Non.

Interrogatoire de Benoît Virot

D. Vous avez dix-sept ans. Vous êtes célibataire. Vous ne vivez plus avec votre mère. Elle vous a renvoyé. Pour quel motif ? — R. Je ne le sais pas.

D. Vous avez dit qu'elle voulait se remarier. — R. Oui.

D. Elle ne s'est pas remariée ? Vous ne faites partie d'aucune chambre syndicale ? — R. Non, monsieur.

D. Le 15 au soir, vous avez été au bois Garnier, à l'auberge Fricot. — R. Oui.

D. Puis, vous êtes venu dîner à votre pension chez Breuzot. — R. Oui.

D. Vous vous êtes couché à quelle heure ? — R. A neuf heures.

D. A quelle heure vous êtes-vous relevé ? — R. A trois heures pour aller à mon travail, mais, j'ai rencontré une bande qui m'a forcé à marcher.

D. Etiez-vous sur la place de la chapelle lors de l'incendie ? — R. Oui.

D. Qu'est-ce que vous avez fait, on vous a vu un bâton de chaise allumé dans la main. — R. C'est quelqu'un qui me l'avait donné.

D. Vous êtes allé chez plusieurs personnes pour les forcer à marcher. — R. Non, monsieur.

D. Vous êtes allé sur les marches de la chapelle pendant qu'elle brûlait — R. Oui.

D. Il y avait d'autres personnes ? — R. Oui, mais je ne les ai pas reconnues.

D. Un témoin, nommé Linard, a dit vous avoir vu dans la chapelle ; je dois ajouter que ce témoin s'est rétracté devant la Cour de Chalon, cela a donné lieu à un incident.

Maître Laguerre : Il s'est rétracté sur la menace d'une arrestation.

D. (à Virot). Vous êtes parti pour Blanzy avec la bande ? — R. Oui, monsieur.

D. Perrin vous a vu une trique à la main. — R. Au pont de la Sorme, j'ai quitté pour m'en revenir chez moi.

D. Etiez-vous armé ? — R. Non, monsieur.

D. Il y en avait qui avaient des fusils, des haches. — R. Je n'ai pas vu de haches.

Interrogatoire de Durix

D. Vous avez dix-huit ans, vous êtes célibataire, votre père est un très bon ouvrier, ainsi que votre frère, quant à vous, vous courez les cabarets. — R. Ce n'est pas en gagnant 1 fr. 75 par jour qu'on peut courir les cabarets.

D. Quand donc avez vous entendu l'explosion et où étiez-vous ? — R. J'étais couché.

D. A cinq heures, on est venu frapper à la porte ? — R. Oui, ma sœur a dit que nous étions partis au travail, mon père et moi. A six heures, je suis parti au travail, mais comme il n'y avait pas d'ouvrage, je m'en suis revenu.

D. Votre récit est absolument inexact. On vous a vu sur la place de la Chapelle. — R. C'est le matin en allant travailler.

D. Vous avez donné des détails circonstanciés sur l'explosion de la rosace. — R. C'est un autre qui me l'a raconté.

D. La femme Ponet dit vous avoir vu entrer à la chapelle et en sortir. Elle l'a affirmé avec la plus grande énergie. — R. Elle n'a pas pu me voir parce que j'étais couché. Vous voirez (sic) des témoins à décharge qui diront si je ne suis pas sorti à six heures. Comment la femme Ponet peut-elle me reconnaître, elle ne m'a jamais vu.

D. Vous n'êtes pas allé au pont de la Sorme ? — R. Non, monsieur, j'ai passé la nuit chez nous.

D. Vous persistez à nier avoir été dans la chapelle ? — R. Oui, monsieur.

Interrogatoire de Breuzot

D. Vous avez vingt ans, vous êtes célibataire, votre conduite autrefois régulière serait devenue assez mauvaise, vous faites partie de la chambre syndicale la Pensée. — R. Oui, monsieur.

D. Vous avez été chez Fricot. — R. Oui ?

D. Qu'a-t-on fait à la chambre syndicale ? — Je n'en sais rien, je n'y suis resté qu'un quart d'heure et j'ai été me coucher.

D. Vous êtes sorti de la chambre syndicale avec Chanliaud ?

Chanliaud : Je n'y ai pas été.

D. Pour rentrer chez vous, vous êtes obligé de passer par la chambre de votre sœur. Elle ne vous a pas entendu. — R. Parce qu'elle dormait.

D. Vous êtes de ceux qui portèrent la rosace de la chapelle à l'auberge Canet à onze heures du soir. — R. Non, monsieur.

D. Vers quatre heures du matin, on vous a vu sur la place de la Chapelle en bras de chemise et armé d'un bâton, Piller l'a déclaré. On vous a vu, en outre, dans la bande qui se dirigeait vers Blanzy, à côté du clairon et du drapeau et vous étiez armé d'une hache. — R. Pour moi, je n'y ai pas été.

D. Nous entendrons les femmes Biltardet, Lamine et votre coaccusé Piller. Le 16 août, à quatre heures du soir, vous avez vu le garde Bernardin. Vous lui avez dit : « Sors, mouchard, cafard, nous te pendrons ! » — R. Non, monsieur.

D. Le 17 ou 18 août vous auriez donné un coup de pied à Marc Perrin. — R. Non, monsieur. C'est faux, personne ne lui a donné de coup de pied.

D. Votre système est de nier absolument tout. D'après vous tous les témoins auraient menti.

D. (à Piller). Avez-vous vu Breuzot ? — R. Je l'ai dit dans ma première instruction. Mais depuis, j'ai reconnu que je m'étais trompé.

D. Quand avez-vous reconnu votre erreur ? — R. A la maison d'arrêt.

Interrogatoire de Livet

D. Vous avez dix-sept ans, vous êtes célibataire, vous habitez Montceau. Vous avez été condamné à seize francs d'amende pour violence. Vous avez été renvoyé de la mine. Pourquoi ? — R. Pour un enterrement, celui de Potier fils.

D. Nous reviendrons sur ce fait lors des dépositions. N'avez-vous pas essayé de rentrer à la mine ? — R. Je me suis rembauché deux jours.

D. Vous faites partie de la chambre syndicale ? — R. Oui.

D. Le 15 août, vous n'y êtes pas allé ? — R. Non.

D. Où étiez-vous lors de l'explosion ? — R. Au cabaret des fêtes.

D. On chantait dans les rues la chanson du Prolétaire ? — R. Oui, monsieur.

D. A quatre heures moins le quart, vous avez été éveillé par le tocsin ? — R. Oui, monsieur.

D. Vous vous êtes levé à quatre heures et vous êtes allé à votre travail ? — R. J'étais levé. On est venu nous chercher pour nous conduire à la Chapelle.

D. Quels sont les gens qui sont venus chez vous ? — R. Je ne les ai pas connus.

D. On vous a menacé d'un revolver. — R. Non, d'un bâton et d'une pelle.

D. Qu'est-ce qui vous a remis un bâton ? — R. C'est Virot.

D. Qu'avez-vous fait ensuite ? — R. Des hommes qui avaient de fortes barbes, m'ont forcé de faire lever les gens avec d'autres.

D. Vous êtes allé chez Jolivot. — R. Non, monsieur.

D. Jolivot dit que vous l'avez sommé de le suivre. Vous êtes entré chez Perraudin, vous lui avez dit, il faut suivre. Il vous a dit : ma femme est malade. — R. Oui, je lui ai dit : si votre femme est malade, restez.

D. Perraudin dit que vous êtes entré chez lui avec Chofflet qui était armé d'un couteau. Vous avez été chez Sirot ? — R. Il nous a appelés.

D. Il dit, au contraire, que vous avez failli briser sa devanture en frappant. Vous aviez toujours votre bâton ? — R. Sirot nous a payé la goutte après nous avoir appelés.

D. Chofflet avait-il un couteau ? — R. Je n'ai pas vu.

D. La femme Perraudin l'a vu. Après avoir fait lever plusieurs personnes, vous avez été sur la place de la Chapelle, puis du côté de Blanzy. Vous êtes allé jusqu'au pont de la Sorme ? — R. Oui.

D. Vous n'avez pas reconnu Spenlhaüer dans la bande ? — R. Je ne crois pas.

Maître Laguerre : Monsieur le président veut-il demander à Livet s'il a entendu ce qu'a dit Bonnot ? — R. Il nous a dit de nous en retourner, que ça vaudrait mieux que de faire des bêtises.

Interrogatoire de Chofflet

D. Vous avez vingt-six ans. Vous demeurez au Bois-du-Verne. Vous êtes marié, sans enfants. Vous n'avez pas d'antécédents judiciaires ; votre conduite passe pour régulière. Vous aviez de la dynamite à votre disposition ? — R. Non, monsieur ; c'est le maître mineur qui la donnait au chef de chantier ; il avait la clef dans sa poche.

D. Vous avez vu Juillet ramasser les débris après les coups de mine. — R. C me f'étaient les débris de rocher.

D. Vous avez fait partie de la Pensée — R. Oui, mais on m'en a rayé depuis six mois, parce que je ne pouvais plus payer.

D. Le 15 août vous avez été au bal Maillet. — R. J'ai été avec ma femme et une de ses amies chez Fricot. J'étais tout près de la maison quand l'explosion a eu lieu.

D. Quelle pensée avez-vous eue. — R. Je n'ai pas pensé ce que c'était.

D. Vous êtes rentré chez vous, on chantait, an criait dans les rues ? — R. Oui, monsieur.

D. On est venu chez vous, on a frappé à la porte violemment. — R. Oui, monsieur. Des individus sont entrés, ils m'ont dit de sortir.

D. Combien y en avait-il. — R. Trois.

D. Vous a-t-on adressé des menaces. — R. Oui, on m'a dit : « Dépêchez-vous, sans ça on va vous faire sortir plus vite. »

D. Où vous a-t-on mené. — R. Sur la place de la chapelle.

D. Avez-vous reconnu quelqu'un. — R. Seulement mon beau-frère.

D. Vous êtes resté un moment sur la place ? — R. Oui, monsieur, et des hommes m'ont obligé à parcourir la rue de la Chapelle pour faire lever le monde, c'étaient des individus qui avaient de fortes barbes.

D. Etaient-ce des barbes naturelles ou artificielles ? — R. Je ne sais pas.

D. Vous êtes entré chez Perraudin et vous lui avez dit de vous suivre. — R. Oui, et il m'a dit qu'il ne pouvait pas parce que sa femme était malade.

D. Perraudin affirme que vous étiez armé d'un poignard. — R. Je ne sais même pas ce que c'est. Je n'ai chez moi que des petits couteaux qui sont longs comme le doigt.

D. Vous avez dit à Perraudin : « Si tu ne veux pas venir, il en viendra d'autres qui te feront marcher. Si tu ne viens pas nous ne serons pas les plus forts. » Vous êtes entré chez Develay. Sa fille affirme que vous aviez un couteau dont la lame était parfaitement ouverte. Vous avez été chez Jolivot. — R. Non, monsieur.

D. Vous êtes allé chez Sirot. — R. Oui, il nous a appelé, et il nous a payé la goutte, en disant : « Ça nous donnera des forces pour marcher. »

D. Qu'êtes-vous devenu après ? Etes-vous allé au pont de la Sorme ? — R. Oui, monsieur, j'étais dans la bande.

D. Avez-vous entendu ce qu'a dit Bonnot ? — R. Non, monsieur, j'étais un peu loin de lui.

D. Lorsque la bande s'est dispersée, où êtes-vous allé ? — R. Je suis rentré chez nous.

Interrogatoire de Devillard

D. Vous avez vingt et un ans. Vous êtes célibataire. Vous avez des antécédents judiciaires. Vous avez été condamné en juin 1881 pour vol de charbon et, au mois de décembre, pour violences et voies de fait. Vous avez été condamné plusieurs fois en simple police. Vous avez une réputation détestable. Vous courez les cabarets. Connaissez-vous la Bande-Noire ? — R. Non, monsieur.

D. Vous avez été initié le 15 juillet dans la société Santa-Maria. Vous avez été initié avec le grand cérémonial, dont vous avez donné les détails au juge d'instruction en lui disant : « N'en dites rien, parce que je serais assassiné comme Charolais, qui a été tué par l'Internationale. C'est Juillet qui vous a engagé à faire partie de la société ? — R. Oui.

D. On vous a posé des questions. On vous a demandé si vous vouliez soutenir la République, on vous a fait tirer sur un homme qui a fait semblant de tomber. On vous a dit : c'est un traître, voulez-vous le secourir. Vous avez répondu : « On ne secoure pas les traîtres ». On vous a fait promener. — R. Non.

D. On vous a fait jurer sur un revolver de ne pas révéler les secrets de la société ; on vous a donné le mot de passe, c'est le mot « don ». Il y a un moyen de se reconnaître en se donnant une poignée de main. On fait courber le pouce sur les trois premiers doigts. Pour le salut, on passe le doigt horizontalement au-dessus du sourcil. Pour se faire reconnaître en embrassant, on embrasse sur chaque joue, puis sur la bouche. — R. Je pense que c'est des bêtises.

D. Il y avait deux pièces, dont l'une servant spécialement à l'initiation. Des réunions ont été tenues dans le bois de Vauzeille. Quel était le président. — R. C'était Juillet.

D. Vous avez dit que Juillet était en correspondance avec Paris, Lyon, Saint-Etienne, le Creusot, vous avez ajouté que Viennet était chef de groupe. — R. Oui.

D. Quelles étaient les cotisations ? — R. 1 fr. 25 c. sur lesquels on envoyait 25 centimes à Dumay pour la fédération.

D. Qu'êtes-vous venu faire à Brassac, sous la direction du Creusot. — R. Chercher de l'ouvrage.

D. Vous êtes rentré à Montceau vers le 5 août. A votre retour, vous avez eu une conversation avec Juillet et Viennet. Que disaient-ils ? — R. Ils disaient qu'il devait y avoir un coup pour le 22, qu'ils avaient vu cela sur un journal de Paris.

D. N'ont-ils pas ajouté qu'il fallait être armé. — R. Non, monsieur.

D. C'est Juillet qui vous a dit qu'il fallait être armé ? — R. J'ai pensé qu'il était question de chasse.

D. C'était au mois de juillet. — R. On attendait l'ouverture.

D. Avez-vous assisté au conciliabule tenu chez Maillet ? — R. Non, monsieur. Je suis resté dans la salle à boire.

D. A minuit, un individu ne vous a-t-il pas dit : « Il faut marcher ? » — R. Oui, je ne l'ai pas reconnu.

D. N'était-ce pas Viennet ? — R. J'ai cru entendre sa voix, mais je n'en suis pas sûr.

M. le procureur général : Vous avez été beaucoup plus affirmatif dans l'instruction.

D. Viennet est parti à la tête d'une bande ? — R. Je n'en sais rien.

D. Vous avez dit que vous vouliez aller chez vous pour prendre des cartouches ? — R. Non, monsieur.

D. On entendra les témoins. Vous êtes allé au Champ-du-Moulin. Aviez-vous des cartouches ? — R. Non, monsieur.

D. Vous avez pris votre revolver ? — R. Je l'avais dans ma poche.

D. Chateau s'est joint à vous. Vous l'avez forcé de marcher en le menaçant de votre revolver. (A Chateau) : Est-ce vrai ? — R. Je ne puis pas dire si c'est lui.

D. On a dit que vous aviez pour lieutenant Loriot et Chateau ? — R. Pour être lieutenant, il faut être beaucoup instruit.

D. Je ne parle pas de lieutenant de l'armée, mais d'auxiliaires. Où étiez-vous ? — R. Tantôt en tête, tantôt en queue.

D. Vous criiez : « C'est la Révolution. Il faut marcher. » Les témoins disent que c'est vous qui faisiez le plus de bruit. Au Champ-du-Moulin, vous frappiez à toutes les portes. — R. Il y a trois mille maisons. Je n'ai pas pu frapper à toutes.

D. Vous êtes entré chez Marie Dessolins. — R. Non, monsieur.

D. Etes-vous allé chez Hugues Dessolin ? — R. Il était à sa porte.

D. Vous lui avez dit : « Si tu ne viens pas, je te brûle la cervelle. » — R. Non, monsieur, c'est faux.

D. Vous niez être entré chez lui armé d'un revolver et l'avoir entraîné. — R. Oui, monsieur.

D. Vous avez été chez Jean Dessolins avec Loriot ? — R. Oui, monsieur.

D. Vous lui avez dit : « Il nous faut vous ou votre fusil. » Le témoin a préféré donner son fusil et Loriot s'en serait emparé. Vous êtes allé chez Binet avec Gillot — R. Non, monsieur.

D. La femme Binet dit que vous l'avez forcé de vous donner le revolver de son fils. — R. Je n'ai été que jusqu'à la porte.

D. Vous avez passé chez Dessoly. — R. J'y suis passé avec les autres.

D. Vous l'avez forcé à vous donner son fusil. Vous êsteez passé à l'auberge Désanni et vous avez forcé tout le monde à marcher. Vous avez été également chez Baudot et vous l'avez menacé avec votre revolver en lui disant : « Si tu ne marches pas ! » Sa femme pleurait. Vous êtes allé chez Dufour. — R. Non, monsieur.

D. Il dit que vous l'avez arrêté au moment où il rentrait chez lui. Vous êtes allé chez Lecœur et il paraît que vous avez tiré un coup de revolver en l'air. — R. C'est Loriot qui déchargeait son fusil. Je ne suis pas entré chez Lecœur.

D. Vous frappiez aux portes et vous faisiez lever le monde. Vous aviez fait de nombreuses recrues. La plupart n'étaient pas armées. Vous vous êtes dit qu'il devait y avoir des armes chez Baujard, et qu'il y avait possibilité d'armer là votre bande. On a crié à Baujard : « Ouvrez, ou nous enfonçons la porte. » Après hésitation, il ouvre, vous entrez le premier. — R. Non, le troisième.

D. Vous le sommez de vous délivrer des revolvers. Vous commandiez la bande et vous agissiez chez lui comme en pays conquis. Vous fouilliez dans les vitrines. Baujard vous dit que ses revolvers ne sont pas en état. Vous en prenez cinq. — R. Je n'en ai pas pris. Baujard m'en a passé un, voilà tout.

D. Vous avez bien essayé des revolvers et des lanternes ? — R. Non.

D. Qu'avez-vous fait chez Baujard ? — R. Je suis entré avec les autres.

D. Baujard vous a demandé : « Qui est-ce qui me paiera ? Vous lui avez répondu qu'une révolution venait d'éclater. — R. Non, monsieur, je n'ai pas dit ça.

D. Est-ce que Baujard vous en veut ? — R. Je n'en sais rien.

D. Vous sortez de chez Baujard, et vous dites que vous êtes commandé pour aller au Bois du-Verne. Vous passez devant Peller et par les Alouettes. Vous avez encore frappé en route à de nombreuses portes. Rencontrant des ouvriers mineurs qui se rendaient à leur travail, vous les avez arrêtés en leur disant : « Il faut marcher. » Vous arrivez au Bois-du-Verne, près du cabaret de la veuve Pernette. Vous trouvez la bande qui venait du Bois-du-Verne ; vous vous mêlez à cette bande ; vous vous mettez à sa tête. — R. Non, monsieur, j'étais au milieu.

D. Il paraît que vous étiez très ardent. Vous disiez qu'on allait à Blanzy chercher du renfort pour s'emparer de MM. Jeannin et Chagot et arrêter le travail. — R. Je n'ai pas tenu ces propos-là.

D. Vous êtes arrivé au pont de la Sorme. Avez-vous entendu Bonnot ? — R. Je n'ai pas bien entendu ce qu'il disait. Mais dans la bande, on disait qu'il fallait mieux s'en aller.

D. Vous niez être entré chez la plupart des témoins ? — R. Oui.

D. Vous dirigiez la tête de la colonne. Etes-vous un de ceux qui se sont arrêtés. — R. Oui, monsieur.

D. Vous avez traversé Blanzy. Dans la bande on criait : « Vive la révolution sociale ! » — R. On ne disait rien.

D. De l'aveu de tous les témoins, vous avez été certainement un des meneurs, une des chevilles ouvrières des événements du 15 au 16. — R. Non, monsieur.

M. le procureur général : Viennet reconnaît-il les propos que lui attribue Dortlard au sujet d'événements qui devaient éclater.

M. le président (à Viennet) : Devillard prétend qu'à son retour de Brassac, le 5 août, en compagnie de Juillet, vous lui auriez dit : « Il y aura un coup de tumulte pour le 22 août. On courra sur les riches et il faut un changement de gouvernement. Avez-vous dit cela ?

Viennet : Non, monsieur, je n'ai pas tenu ces propos.

D. (à Devillard) : Qui est-ce ? — R. C'est l'un des deux.

D. (à Juillet) : Est-ce vous ?

Juillet : Je n'ai aucune connaissance de cette conversation.

Devillard : Je ne sais pas s'ils parlaient d'un journal.

Un juré : Qu'a-t-on dit, lorsque Devillard a été reçu chez Bely, comme membre de la chambre. On a parlé de cotisations, c'est tout ce que j'ai entendu.

Le même juré : En dehors de la cotisation de 1 fr. 25 a-t-il été question de la mention versement pour armes ?

Devillard : Je n'en ai pas eu connaissance.

Le même juré : A-t-il été appelé à verser une cotisation supplémentaire pour arme ?

Devillard : Non.

M. le président : Pourquoi encore une fois ces mots versement pour armes, sur les lettres de convocations de tous les adhérents. Ça n'intéressait pas la chambre syndicale de Santa-Maria. Pourquoi adresser une lettre de réclamations à près de cinquante membres, alors que deux seulement vous devaient ? — R. On peut faire des erreurs.

L'audience est suspendue à midi moins dix minutes et reprise à deux heures.

Les interrogatoires continuent :

Interrogatoire de Loriot

D. Vous avez vingt-un ans, vous êtes célibataire, vous n'avez pas d'antécédents judiciaires ; mais, votre réputation est loin d'être bonne. Vous êtes sans respect pour vos parents, qui sont de très honnêtes gens, et vous fréquentez les cabarets. Vous avez été reçu au mois de juin dernier membre de la Santa-Maria ? — R. Oui, j'ai été présenté par Juillet et un autre.

D. Le 15 août au soir, vous étiez chez Maillet ? — R. Oui.

D. Etiez-vous dans la réunion mystérieuse qui a eu lieu ? — R. Je n'ai pas vu de réunion.

D. Vous avez vu éteindre les lampes ? — R. Oui, monsieur.

D. Alors vous y étiez ? — R. J'ai vu la lampe s'éteindre. On a délibéré vingt minutes, puis on est sorti par une porte de derrière.

D. A minuit, que s'est-il passé ? — R. Des individus, que je ne connais pas, nous ont forcés à partir. Devillard m'a dit qu'il fallait aller au Bois-du-Verne.

D. Vous avez dit qu'il était allé acheter des balles pour son revolver ? — R. Je ne sais pas s'il a été chez lui.

D. Vous commandiez la bande avec Devillard et Château. Dessolins vous aurait remis un fusil chargé. A quoi ? — R. Avec de la cendrée. C'est lui qui le dit.

D. Vous avez tiré un coup en l'air ? — R. Oui, derrière la maison de Marie Dessolins.

D. Puis vous avez fait lever un grand nombre d'habitants du Champ-du-Moulin. Vous avez dit à Dessolins : « Venez vite, vous ou votre fusil. » — R. Devillard m'a dit : « Dessolins a un fusil, allons le chercher. »

D. Vous avez pris le fusil et vous êtes sorti. Vous êtes allé chez Dessolins Marie. — R. Oui.

D. Vous avez frappé à la porte à coups de crosse. — R. Non, monsieur, son frère peut le dire.

D. Dessolins Marie dit que vous l'avez menacé de le tuer s'il ne marchait pas. Vous avez forcé Desanne et ceux qui étaient dans son auberge à se joindre à vous. — R. Non, monsieur.

D. Desanne le dit formellement. — R. Je n'ai pas encore entendu parler de ça.

D. Vous êtes entré chez Baudot, avec qui. — R. Pêle-mêle.

D. Vous avez dit avec Devillard et Château ? — R. Baudot était prêt pour aller au Bois-du-Verne. Il y avait déjà là d'autres individus.

D. Il paraît que Devillard réveillait tout le monde par ses cris. Vous avez été chez Dessolins (Auguste). — R. Je ne suis pas entré chez lui.

D. Etes-vous entré chez Lecœur. — R. Non.

D. Et chez Baujard ? — R. Je suis resté à la porte.

D. On ne vous a pas remis de revolver ? — R. Non.

D. N'avez-vous pas forcé Dufour à vous suivre en le menaçant de lui brûler la cervelle ? — R. Je ne lui ai même pas causé dans la nuit.

D. Vous êtes parti pour le Bois-du-Verne. En route, vous avez arrêté des mineurs se rendant à leur travail. — R. Je n'ai arrêté personne.

D. Vous disiez que le tocsin sonnait au Bois-du-Verne et qu'il fallait marcher. Vous arrivez à la hauteur du cabaret de la veuve Pernette. C'est devant chez elle que vous avez rencontré l'autre bande venant de la place de la chapelle. Vous arrivez au Bois-du-Verne à cinq heures du matin. Vous avez mis trois heures pour faire un trajet de 5 kilomètres. Vous vous joignez à la bande qui marche sur Blanzy. — R. Jusqu'au pont de Sorme.

D. Qu'a dit Bonnot ? — R. Qu'on faisait des bêtises et qu'on ferait mieux de rentrer chacun chez soi.

D. Qu'avez-vous fait ? — R. Je suis rentré.

D. Où avez-vous été arrêté ? — R. Au cabaret Maillet.

D. Vous étiez encore porteur de revolver. Vous vous êtes roulé par terre. D'où venait votre revolver ? — R. Je l'avais depuis quatre mois. Il était dans ma poche par hasard.

M. le président. C'est difficile à croire.

Interrogatoire de Chateau

D. Vous avez vingt et un ans. Vous êtes charpentier. Vous êtes célibataire ; vous avez été condamné à Aubusson en 1874, pour vol de récoltes. Vous avez une assez mauvaise réputation. Vous avez été reçu en juin membre de la chambre de Santa-Maria. Vous avez été présenté chez Bely par deux hommes. Lesquels ? — R. Je ne les connais pas. J'ai versé 2 francs d'entrée.

D. Vous avez été chez Maillet. — R. J'y reste. Je suis son neveu.

D. Avez-vous été du conciliabule tenu dans l'obscurité ? — R. J'ai seulement vu que la lampe s'est éteinte à minuit. J'ai été chez Gillot. A deux heures, il est venu une bande qui m'a menacé. Je crois que c'est Devillard qui m'a menacé. Quand la bande est venue, il y avait Loriot, les deux Dessolin.

D. On dit que c'est vous qui dirigiez la bande avec Devillard et Loriot. Vous étiez tantôt en tête, tantôt en queue pour empêcher les défections. Vous êtes allé chez Dessolins ? — R. Non.

D. Et chez Hugues Dessolins ? — R. Seulement dans la cour.

D. Etes-vous entré chez Lecœur ? Il y avait encore Dessolins Marie. — R. Non.

D. Vous avez emmené Baudot de force. — R. Il sortait quand je suis arrivé.

D. Chez Baujard, qui n'ouvrait pas, vous avez frappé violemment. Vous êtes entré chez lui le premier. — R. Il y en avait déjà sept ou huit.

D. Qui a sommé Baujard de délivrer des revolvers ? — R. Je ne sais pas.

D. N'est-ce pas Devillard ? — R. Je ne crois pas.

D. Vous l'avez rendu ? — R. Le matin, par un jeune homme.

D. Ce n'est pas Baujard, bien certainement, qui vous l'avait donné ? — R. Je n'en sais rien.

D. Vous n'avez pas tiré un coup de revolver sur la place ? — R. Non.

D. Vous arrêtiez les mineurs allant au travail, en compagnie de Devillard, Loriot et Gillot ? — R. Non, monsieur.

D. Vous avez été à la chapelle ? — R. Non.

D. Vous n'aviez pas un fusil ? — R. Non, monsieur.

D. Auguste Dessolins le déclare. — R. Il s'est trompé.

D. Au pont de la Sorme, avez-vous vu Bonnot ? — R. Oui.

D. Avez-vous entendu ce qu'il a dit ? — R. Il disait qu'on ferait mieux de s'en retourner chacun chez soi.

D. Vous n'aviez pas de cartouches ? — R. Non.

Interrogatoire de Gillot

D. Vous avez vingt-six ans ; vous êtes rouleur sur le port ; vous êtes marié, avec deux enfants. Votre conduite est assez régulière. Vous ne faites partie d'aucune société ? — R. Non, monsieur.

D. Vous avez été chez Maillet ? — R. Oui, j'ai été au bal.

D. Jusqu'à quelle heure ? — R. Onze heures et demie.

D. Où êtes-vous allé ? — R. Je suis rentré chez moi avec mon frère et mon beau-frère.

D. Vers une heure et demie il est arrivé une bande, qui la menait ? — R. Je ne sais pas.

D. Devillard et Loriot étaient en tête. Que vous ont-ils dit ? — R. Que le Bois-du-Verne se révoltait et que si je ne me marchais pas de bonne volonté, on me ferait marcher par force.

D. Devillard vous a menacé avec son revolver ? — R. Il m'a menacé sans me menacer.

D. Loriot avait un fusil ? — R. Je ne peux pas l'assurer.

D. Vous l'avez dit ? — R. J'ai dit que je croyais qu'il en avait un.

D. Vous avez suivi la bande ? — R. Oui, monsieur.

D. Vous êtes allé à Bel-Air en montant la rue des Alouettes. — R. On m'a forcé à aller chez Binet.

D. Devillard et Château conduisaient la bande ? — R. Je ne peux pas l'assurer.

D. Vous êtes allé chez Binet. Devillard a frappé à la porte. Vous êtes entré. La femme Binet vous a ouvert. Devillard n'a-t-il pas dit : « Il faut que vous nous donniez le revolver de votre fils ? — R. C'est possible.

D. Qui vous a donné le revolver ? — R. Je ne sais pas si c'est le fils Binet ou Devillard.

D. La femme Binet dit que c'est vous qui l'avez pris sur la table. Vous avez pris des cartouches également ? — R. Que voulez-vous que j'en fasse ?

D. On vous a forcé à prendre le revolver ; on vous a forcé à prendre également des cartouches. Vous n'êtes pas allé chez Baujard ? — R. J'ai passé seulement devant.

D. A quelle heure ? — R. Quatre heures et demie, cinq heures du matin.

D. Vous avez mis beaucoup de temps pour aller de chez Maillet à la veuve Pernett ; il est vrai que vous êtes entré dans de nombreuses maisons. Vous avez rencontré l'autre bande, vous vous êtes réunis, vous avez rencontré Juillet. — R. Oui, et je lui ai remis le revolver et les cartouches. Je ne savais qu'en faire.

D. Qu'êtes-vous devenu après ? — R. J'ai été jusqu'au pont de la Sorme.

D. Avez-vous entendu Bonnot ? — R. Oui, je croyais que c'était le maire de Blanzy qui parlait.

M. le président : Votre système de défense c'est que tout ce vous avez fait vous l'avez fait de force.

Interrogatoire de Piller

D. Vous avez dix-neuf ans. Vous habitez au Bois-du-Verne. Vous n'avez pas d'antécédents judiciaires. Mais vous paraissez avoir un caractère difficile et fréquenter les cabarets. Faites-vous partie de la Pensée. — R. Oui, il y avait deux mois quand j'ai été arrêté. J'ai été présenté par Desgranges et Luchet.

D. Dans la réunion du 15 août, qu'a-t-on fait ? — R. Il y a eu une discussion pour des bons.

D. A-t-on lu quelque chose. — R. Je n'ai rien entendu lire.

D. Qui avez-vous vu à cette réunion ? — R. Bonnot, Suchet.

D. N'avez-vous pas vu Devillard ? — R. C'est un autre, François Duvillard.

D. En sortant de la Pensée, qu'êtes-vous devenu ? — R. J'ai été me coucher. A trois heures du matin, on est venu m'éveiller.

D. Avez-vous reconnu quelqu'un. — R. C me C'étaient des hommes qui avaient de longues barbes.

D. Vous dites être rentré chez vous à onze heures et cependant on dit que vous êtes de ceux qui ont porté la grille de la rosace de la chapelle chez Canet. — R. J'ai passé toute la nuit dans mon lit.

D. Il y en avait un qui était assis sur la grille. Les autres la portaient. Vous étiez à quatre heures sur la place de la chapelle. Avez-vous reconnu quelqu'un. — R. Non, personne.

D. Vous avez dit avoir reconnu Breuzot. — R. Je l'ai dit, mais je me suis trompé.

D. Qui est-ce qui vous a fait commettre votre erreur ? — R. Je l'ai confondu parce qu'il faisait noir.

D. Vous vous êtes mis à la tête de la bande avec un drapeau ? — R. On me l'a mis dans les mains.

D. Qui ? — R. Je n'ai pas reconnu les individus.

D. C'était un drapeau bleu et rouge. Vous cachiez le bleu ? — R. Les mêmes individus me l'avaient dit.

D. Au pont de la Sorme avez-vous reconnu quelqu'un ? — R. Oui, plusieurs camarades.

D. Vous avez dit que vous aviez vu Breuzot portant une hache ? — R. Je me suis trompé.

D. Vous étiez près de Bonnot, qu'a-t-il dit ? — R. Il a dit qu'on faisait des bêtises et qu'il fallait s'en retourner.

D. Dans votre travail ne vous donne-t-on pas de la dynamite ? — R. Oui, mais elle n'était pas à ma disposition. C'est mon camarade de chambre qui en faisait usage.

Interrogatoire de Thomas

D. Vous avez vingt ans, vous êtes célibataire, vous n'avez pas de condamnation. Mais vous fréquentez les cabarets et vous êtes tapageur. Vous seriez encouragé dans cette voie par vos parents eux-mêmes. Vous ne faites partie d'aucune société. — R. Non.

D. Dans la soirée du 15, où étiez-vous ? — R. Au café chantant, chez Desfêtes, à neuf heures et demie, j'ai été me coucher.

D. N'avez-vous pas été éveillé dans la nuit ? — R. Oui, par une bande.

D. Vous n'avez pas entendu la détonation de la chapelle. — R. Non.

D. Qui avez-vous reconnu dans la bande. — R. Personne (rires).

M. le président menace de faire évacuer la salle.

D. Qu'est-ce qu'on vous a dit ? — R. On m'a dit qu'il fallait marcher. J'ai dit que j'étais malade. Il y en a un qui m'a tiré, Hondulet, par un pied, et qui a dit que si je ne marchais pas, on me tirerait un coup de revolver. Il y en avait un qui disait qu'il était de Saint-Etienne et qu'il avait bien abandonné sa femme et ses enfants pour marcher.

D. Il était venu exprès de Saint-Etienne ? — Je ne lui ai pas demandé.

D. Vous avez dit que vous avez reconnu Devillard. — R. C'est plus tard.

D. On vous a dit de sonner le clairon. — R. Près de l'auberge Reynier jusqu'aux dernières maisons.

D. Qu'avez vous fait ensuite de votre clairon ? — R. Je l'ai donné à Lecaux. Il l'a passé au petit Woens qui me l'a rendu au pont de la Sorme.

D. On vous a forcé à en sonner ? — R. Oui, on me disait qu'en me ferait sonner par force.

D. Que s'est-il passé au pont de la Sorme ? — R. Bonnot a dit qu'on faisait des bêtises, qu'on ferait bien mieux de s'en retourner.

D. A-t-il parlé de la gendarmerie ? — R. Je n'ai pas entendu.

Maître Millerand : Thomas a-t-il vu Chanliaud en tête de la bande ? — R. Non.

Les interrogatoires sont terminés.

Maître Laguerre : Je crois devoir faire une remarque, c'est que les renseignements fournis par M. le président sur le compte des accusés ont été donnés par le juge de paix, et la gendarmerie qui, eux-mêmes, devaient certainement les tenir de l'administration des mines.

M. le président : C'est une induction. Rien n'indique la source des renseignements qui sont au dossier.

Un juré : Je désirerai savoir le degré d'instruction de chacun des accusés.

Pour déférer à cette demande, M. le président interpelle successivement chacun des accusés.

M. le président donne ordre aux deux audienciers de faire le dépouillement des pièces à conviction.

Bonnot, interpellé sur la signification des lettres L. E. J. F. qui figurent sur le fanion en tôle rouge, explique que cela veut dire : « Liberté, Egalité, Justice, Fraternité. »

Un certain nombre d'objets sont extraits du coffre placé sur la table. Il y a beaucoup de lettres et de papiers sans aucun intérêt.

Plusieurs revolvers sont mis sous les yeux du jury, ainsi que deux grands draps portant, brodées en couleur rougeâtre les inscriptions : « Fédération ouvrière de Saône-et-Loire. — Chambre syndicale, 14 juillet. »

Il est procédé à l'audition des premiers témoins, et l'audience est levée à sept heures.

Audience du 16 décembre

Au commencement de l'audience, Maître Laguerre demande que l'on assigne comme témoin M. Hendlé, ancien préfet de Saône-et-Loire, la Cour surseoit de statuer sur cette demande.

Au cours des débats, M. le président donne lecture d'une dépêche du procureur de la République de Chalon annonçant que hier, à sept heures du soir, deux cartouches de dynamite ont fait explosion à Montceau-les-Mines, sous les fenêtres de la maison occupée par le brigadier garde-mine nommé Jeannet, qui doit déposer comme témoin.

A la reprise de l'audience, M. le président annonce que M. Hendlé sera entendu lundi prochain.

Les dépositions des témoins continuent sans incident.

Audition des témoins

Il est procédé à l'audition des témoins.

M. le président dit qu'il a reçu une supplique des époux Ponnet, demandant à être entendus aujourd'hui même en témoignage.

La femme Ponnet, déjà mère de dix enfants, est accouchée récemment d'un onzième, elle est souffrante.

M. le président après avoir pris l'avis du ministère public et de la défense, décide que les époux Ponnet, seront entendus dans les premiers témoins.

J. B. Mouth, maréchal des logis de gendarmerie à Dijon : J'ai été maréchal des logis à Montceau, de novembre 1876 à avril 1881. Pendant mon séjour, j'ai entendu parler de la Bande-Noire, on la considérait comme une société secrète, dont le but n'était pas bien connu, on disait qu'elle se réunissait la nuit dans les bois.

D. Ne lui avait-on pas attribué certains faits ? — R. Oui, notamment le fait de Vindiollet, qui a eu lieu en 1878 ; à la suite d'une grève, il a été assailli par des individus qui passaient pour être de la Bande-Noire.

D. Qui désignait-on pour chef ? — R. Suchet, un joueur de violon.

D. Au moment de votre départ, à quel nombre évaluait-on leurs adhérents ? — R. A 800.

D. Où était le siège principal ? — R. Au Bois-du-Verne.

D. Ne saviez-vous pas qu'il existait une certaine excitation contre le curé et les sœurs. Pourquoi ? — R. En dernier lieu, on reprochait à M. le curé d'avoir fait renvoyer des ouvriers à l'occasion d'un enterrement. C'était un enterrement religieux.

Les porteurs n'avaient pas été convenables. Ils marquaient le pas et marchaient avec une extrême lenteur. Ils ont mis près de deux heures pour faire un trajet de 55 minutes. On a dit que le soir de la plainte de M. le curé, on avait renvoyé les porteurs.

D. Que reprochait-on aux sœurs ? — R. D'embaucher des jeunes filles pour des ateliers de tissage du département de l'Ain. Un père de famille s'est plaint un jour à M. le maire, nous avons fait une enquête. Nous avons appris que sa fille n'était pas dans les ateliers de tissage, mais qu'elle s'était sauvée à Paris après avoir volé 20 francs à son père pour payer son voyage.

D. Les sœurs envoyaient quelque fois des jeunes filles dans les départements voisins ? — R. Les enfants ne partaient pas à l'insu de leurs parents.

Un juré : Pourquoi a-t-on attaqué Vindiollet ? — R. Il était soupçonné d'avoir commis des indiscrétions et on lui reprochait d'aller à l'église.

D. Qu'est-ce qu'on lui avait fait ? — R. On l'a frappé avec une pierre. Il est resté trois jours sans connaissance.

Le même juré : Le témoin sait-il si Bonnot avait déjà de l'influence quand il était à Montceau-les-Mines ? — R. Il était conseiller municipal.

Un autre juré : Je désirerais savoir la distance entre l'église et le cimetière. — R. 2 kilomètres et demi à 3 kilomètres.

Maître Laguerre : Le témoin sait-il la cause de la gaminerie commise à l'occasion de l'enterrement ? — R. Non.

Maître Laguerre : N'est-ce pas parce que le défunt avait manifesté le désir formel d'être enterré civilement. — R. On le disait dans le pays.

Maître Laguerre : Bonnot ne jouissait-il pas d'une bonne réputation ? — R. Oui.

D. Le témoin peut-il donner des détails sur Suchet qu'il dit être le chef de la Bande-Noire ? — R. Il avait une trentaine d'années. Je ne le connais pas.

D. Croyez-vous sérieusement qu'il pouvait commander à huit cents individus ? — R. Sans les commander, il les avait organisés.

M. le président : Qu'est-il devenu ?

Maître Laguerre : Il a été arrêté et relâché.

Vindiollet, quarante-sept ans, marchand tailleur au Bois-du-Verne, commune de Montceau-les-Mines ; le témoin paraît très ému. Le 13 août j'avais une petite idée que quelque chose devait arriver. Je suis rentré chez moi le soir à neuf heures, après avoir prévenu plusieurs personnes de ma famille.

D. Qui vous avait donné cette petite idée ? — R. Le journal, l'Etendard révolutionnaire. A quatre heures j'ai entendu ces enfants-là (le témoin désigne les accusés) qui faisaient du bruit à ma porte. On m'a demandé mon fusil et mon revolver. Je les ai donnés, mais je n'ai reconnu personne, personne.

D. Le revolver était chargé de 5 coups. — R. Non.

D. Ne vous a-t-on pas rendu le fusil. — R. Oui, mais le revolver est resté en ville.

D. Vous connaissez l'existence des chambres syndicales ? — R. Pas le moins du monde.

D. Vous avez entendu parler de la Bande-Noire ? — R. On en parle journellement. On disait qu'elle se réunissait dans les bois, dans les champs, dans les terres (hilarité).

D. Connaissez-vous Dumay ? — R. Oui, un jour je devait assister à sa petite séance, mais je n'ai pas pu y aller. On m'a dit qu'il avait recommandé aux ouvriers d'être très obéissants et qu'un jour ils deviendraient propriétaires du château de Barbantane et de tous les environs (rires). Un jour on m'a demandé de me mettre de la société en me disant que je serais le banquier.

D. Le trésorier ? — R. Oui.

D. Prévost a voulu vous mettre de l'Internationale ? — R. Oui.

D. Vous avez été attaqué en 1878. Pourquoi ? — R. Parce que j'ai été élevé sagement et dans le pays on n'aime pas beaucoup ça.

D. Qui vous a attaqué ? — R. Ce n'était pas des gens du pays.

D. Quel motif avaient-ils ? — R. Ils étaient commandés par d'autres.

D. Comment le savez-vous ? — R. Je l'ai pensé comme ça.

D. Voulait-on vous tuer ? — R. Oh oui ! on a cru que j'étais mort. On m'a frappé avec une pierre de 650 grammes, je n'entends plus d'une oreille. C'est M. Jeannin qui m'a soigné.

D. Pourquoi s'acharnaient-ils après vous ? — R. Parce que j'allais à la messe.

D. C'était votre droit. Si on se mettait à tuer ceux qui vont à la messe, ce serait un massacre. — R. On disait que j'allais à la messe pour raconter au curé ce qui se passait.

M. le procureur général : Le témoin connaît-il l'existence des chambres syndicales ? — R. J'ai entendu parler de petites chambres. Je ne connais pas ce qui s'y passe.

Un juré : Le témoin sait-il que, sur la dénonciation du desservant, l'administration des mines de Blanzy avait renvoyé des ouvriers ? — R. Il m'a semblé quelque chose comme ça.

Maître Millerand : Le témoin peut-il donner des renseignements sur son locataire Thomas ? — R. Il y a de la grandeur dans la gentillesse (rires), (regardant tous les accusés) : Je n'en vois aucun dans cette société-ci dont j'ai eu à me plaindre.

Campionnet (Louis-François), quarante ans, maître de forges à Gueugnon (Saône-et-Loire) ; Je ne sais rien relativement à l'affaire, seulement j'ai eu connaissance chez moi d'une association identique à celle de Montceau. Une nuit, sur une route, j'ai entendu par hasard un conciliabule dans lequel était un de mes ouvriers. Je lui demandai ce qu'il faisait à cette heure là. Il me dit qu'il venait d'une réunion. Je perdis de vue cette affaire. Quelque temps après, j'entendis certaines rumeurs au sujet de réunions se tenant dans les bois. Je fis venir l'ouvrier que j'avais rencontré ; il me donna des détails et me fournit les statuts de l'association. J'allai trouver M. Hendlé, préfet de Saône-et-Loire. Il me dit ; « Ah ! vous avez donc été à Gueugnon ? » Il ajouta : « Je les ai signalées, ces associations, à la sûreté, » et il a haussé les épaules en paraissant dire : « J'ai fait mon devoir. » Je n'ai entendu parler d'aucun trouble jusqu'aux troubles de Montceau.

D. Combien y a-t-il d'adhérents chez vous ? — R. Soixante-quinze membres. Beaucoup, du reste, étaient entrés croyant à une société de secours mutuels, et s'en étaient retirés après en avoir connu le but réel. La société qui existait chez moi était une ramification de celle de Montceau. Il était dit dans les statuts que les ouvriers devaient renoncer à toute pratique religieuse. L'association s'appelait, je crois, l'Association socialiste des ouvriers du sud-est.

Maître Laguerre : C'était une société de secours mutuels ? — R. Non, c'était une ligue des ouvriers contre les patrons.

Le témoin suivant, M. Beaubernard, âgé de quatre-vingt trois ans, n'est pas présent.

M. le procureur général donne lecture de sa déposition écrite.

M. Beaubernard a déclaré avoir été éveillé par des coups frappés aux volets et il a dû donner du pain et de l'argent aux auteurs du tapage pour se débarrasser d'eux.

L'audience est suspendue pendant une demi-heure.

M. le président donne l'ordre d'introduire la femme Ponnet, qui s'avance près du bureau de la Cour, portant sur les bras son enfant nouveau né. Elle a l'air malade, elle déclare être âgée de quarante-deux ans, et demeurer au hameau du Bois-du-Verne.

Le 15 août, à trois heures du soir, on est venu près de notre maison tirer deux coups de revolvers en l'air, et on a jeté des pierres dans les carreaux. Je me lève, je vois deux individus qui se sauvaient du côté des sœurs. Je ne les ai pas reconnus ; à dix heures et demie, trois individus ont dressé une échelle contre la chapelle, l'un d'eux a placé une cartouche de dynamite sous la rosace, avec une mèche pendant jusqu'à terre. On a emporté l'échelle et allumé la mèche. L'explosion s'est produite, alors ils sont revenus vingt à trente et ils ont attaqué la porte de la chapelle, ils ne pouvaient pas en venir à bout. Alors ils ont démoli l'escalier et ont pris des pinces, ça a duré une bonne heure.

D. N'avez-vous pas vu ce qu'on a fait dans la chapelle ? Entendiez-vous ce qu'on disait ? — R. Oh ! des horreurs. On criait tout le temps : « Vive Robespierre ! » On est revenu sur la place. L'un disait : « Faisons sauter l'écurie (l'église) de Montceau ; » l'autre a dit : « Allons chez les sœurs. » J'ai entendu un grand bruit chez les sœurs. On chantait, on cassait les vitres. Après on est sorti. Quelqu'un a dit : « Allons au presbytère ; » un autre a répondu : « Le curé n'y est pas. Allons chez Ponnet. » On a dit encore : « Il n'y est pas. »

D. Alors, on a cassé des carreaux dans différentes maisons ? — R. C'est le matin ; on est revenu à la chapelle et on y a mis le feu.

D. Vous avez reconnu Durix ? — R. Oui.

Durix : Mme Ponnet ne me connaît pas. Elle connaît peut-être mon père ; j'étais couché.

M. le président : Le témoin vous reconnaît parfaitement.

Durix : Si j'y avais été, il y en a d'autres qui me reconnaîtraient.

Le témoin : Il est entré à diverses reprises dans la chapelle.

D. Avait-il quelque chose à la main ? — R. Je ne lui ai rien vu. J'ai entendu quelqu'un dire d'une voix douce : « Allons, enfants, tout est prêt. » Il m'a semblé avoir reconnu M. Bonnot, forgeron de Montceau. Je ne pourrais l'affirmer, j'aurais peur d'engager ma conscience.

D. Avez vous vu Chanliaud ? — R. Je l'ai vu sur la place de la chapelle.

D. Le feu devait faire une grande lueur. — R. Oui monsieur, ça éclairait jusqu'au bas de la rue.

D. Avez-vous entendu une autre bande. — R. Il y en avait partout.

D. La foule est partie dans la direction de Blanzy ? — R. Oui.

D. Votre mari n'est-il pas en butte à la haine des ouvrières ? R. Oui, depuis l'affaire de Vindiollet. On a insulté mon mari en allant à l'enterrement, on l'a appelé mouchard. Il a même été frappé par Rochu. Mon mari s'est défendu par un coup de canne. Il a été condamné à 50 francs d'amende et Rochu à six jours de prison.

D. On en voulait au curé ? — R. Oui, depuis l'enterrement de M. Pottier. Il devait se faire civil, mais le père n'a pas voulu.

D. Le curé avait fait des observations aux porteurs à cause de leur lenteur. — R. Oui.

D. Le desservant a dénoncé les ouvriers qui étaient à l'enterrement ? R. Je ne sais pas au juste. Il y a eu, je crois, un petit renvoi.

Un juré : Où se trouvait placé le témoin pendant la scène de la chapelle ? — R. J'habite à côté de la chapelle.

Le même juré : A quel moment croit-elle avoir entendu Bonnot ? — R. C'est après l'incendie, quand on partait pour Blanzy.

D. Est-ce que l'un des émeutiers ne parlait pas d'aller chez vous ? — R. Oui, monsieur, mais je ne sais pas qui.

D. Depuis quelque temps, on parlait de manière à faire prévoir les événements. — R. Oui, il y avait des menaces contre M. le curé et contre mon mari.

D. De quelles expressions s'est-on servi en parlant des sœurs ? N'a-t-on pas dit : « Allons tuer nos vieilles p... ? — R. Oui, monsieur.

Le témoin, sur sa demande, est autorisé à se retirer.

Ponnet (Jules-André), quarante-cinq ans, chef de poste à la compagnie de Montceau-les-Mines. (Le témoin porte un uniforme ressemblant à celui des employés de chemins de fer) : La nuit du 12 au 13 on a cassé un carreau au presbytère. J'ai pensé que nous ferions bien de veiller un peu. Je me suis embusqué avec un camarade dans le jardin des sœurs. A la sortie de l'établissement Canet, nous avons vu une huitaine d'individus. L'un d'eux criait : « En avant ! marchons, tant qu'on les remontera, tant nous les démolirons, » et cette nuit-là deux croix, celle du Bois-du-Verne et une autre ont été abattues. De trois à quatre heures du matin, j'ai entendu chanter le Prolétaire. Devant la maison Jendard, il y avait un rassemblement d'individus. Je rentre chez moi et je fais ma tournée comme d'habitude autour de ma maison. Je vois arriver une dizaine d'individus dont deux portaient une échelle. J'appelle ma femme et nous voyons placer la cartouche sur la rosace de la chapelle. L'explosion a lieu au même instant. Les individus revinrent pour voir l'effet. C'est alors qu me me se sont mis après la porte avec des haches et des pinces. La porte a résisté une heure un quart. Ils ont démoli l'escalier. Ils ont pénétré dans la chapelle en poussant des hurlements.

D. Qu'est-ce qu'on disait. — R. On disait : « S'il y a un Dieu qu'il se montre ! Breurot, scélérat. Vive la Révolution sociale ! vive 93 ! vive Robespierre ! On a allumé des bougies, on a jeté des bancs et des chaises dehors. On a pénétré ensuite chez les sœurs en brisant tout à coups de haches. Il y en a un qui a dit : « Allons maintenant chez Ponnet. — Mais il n'est pas chez lui. — Eh bien chez ce brigand de curé. — Il n'y est pas non plus. — Eh bien, allons chez ces p..... de sœurs. » Un instant après une voix crie : « Il faut aller faire sauter l'écurie de Montceau, » et les voilà partis ! La cloche avait sonné tout le temps, on se passait la corde de main en main. Mon fils revient du concours musical de Genève. Ma femme allume une bougie, alors ils ont crié : La Ponnet nous voit. En revenant de Montceau ils ont mis le feu aux bancs et aux chaises de la chapelle. Quand le feu a été bien allumé, on a tiraillé dans toutes les directions. Quand tout a été fini, on a dit : « Le premier cafard qui va à la gendarmerie, mort !

D. Avez-vous reconnu quelqu'un ? — R. J'ai cru reconnaître M. Bonnot. Je n'en suis pas certain. Quant aux autres, je ne les connais qu'imparfaitement.

D. Et Durix ? — R. Je ne pourrais pas non plus l'affirmer d'une façon absolue.

D. On voulait aller chez vous. Pourquoi vous en voulait-on ? — R. La raison, c'est que j'étais bien avec M. le curé, et que j'allais à la messe tous les dimanches comme j'y vais encore.

D. Vous avez eu une rixe avec un nommé Rochut ? — R. Il m'a insulté à un enterrement, et quatre jours après il m'a attendu pour me frapper. Je le lui ai rendu.

D. Que s'était-il passé à l'enterrement ? — R. C'était à l'enterrement du fils Potier, à la Toussaint de l'an dernier. Je connaissais son père. J'y ai été. Les porteurs ne me marquaient pas, je m'avance pour voir. Rochut me dit : « Te voilà mouchard. Il y avait longtemps que j'avais envie de te le dire, Je lui ai dit : « Si c'était à un autre moment, ça ne se passerait pas comme ça. » C'est depuis ce temps qu'il m'en a voulu.

D. Rochut a été renvoyé de son travail. Savez-vous si c'est à la suite d'un rapport de M. le curé. — R. Je ne sais pas si le curé a fait une plainte.

Un juré : Quelle distance y a-t-il entre l'habitation du témoin et la chapelle ? — R. 40 mètres.

M. le procureur général : Que disaient les ouvriers depuis quelque temps ? — R. Ils disaient : « Il est temps que les pauvres deviennent les riches. »

Maître Laguerre : Je demanderai au témoin comme je l'ai fait à Chalon : Peut-il affirmer sur la foi du serment, avoir reconnu Bonnot ? — R. Je ne peux pas l'affirmer avec certitude.

Le témoin est autorisé à se retirer pour accompagner sa femme.

Docteur Jeannin (Antoine-Octave), quarante ans, médecin et maire à Montceau : Je sais fort peu de choses au point de vue de l'affaire proprement dite. Quant à la cause des événements, je l'ai attribuée à différentes raisons.

La raison principale, c'était la surexcitation résultant d'un certain nombre de faits.

En 1872, on a entendu parler à Montceau-les-Mines d'une association mystérieuse. On la désignait sous le nom de Bande-Noire. Les affiliés croyaient plutôt à un but philanthropique. Je sais qu'on employait certains moyens pour intimider. J'ai été représenté comme étant l'un des chefs, j'ignore son but. Elle a profité de certaines exagérations de l'action religieuse. Cette action religieuse n'a pas amené le développement des théories anarchistes, mais les anarchistes en ont profité.

L'association a été surtout antireligieuse là où l'action religieuse avait été le plus prononcée. Les premiers faits ont été des renversements de reposoirs et de croix. On est passé aux statues, puis à la chapelle.

Il y a eu d'autre faits, notamment ce qui s'est passé à la suite d'un enterrement d'un jeune homme qui avait manifesté la volonté d'être enterré civilement. Quoiqu'il fût en réalité bien jeune pour avoir des idées aussi arrêtées, les parents ne voulurent pas. On me abandonna le corbillard. Dix ouvriers furent renvoyés, mais un certain nombre, je dois le dire, ont été repris sur la demande du curé lui-même.

Voici encore un fait :

Une altercation eut lieu entre un mineur et un chef de poste. Celui-ci assomma littéralement l'ouvrier.

Le surveillant fut condamné à quelque amende seulement et l'ouvrier à plusieurs jours de prison. Le fait produisit un effet considérable parmi les ouvriers.

Il y a eu des autres faits. Ainsi, à un certain moment des jeunes filles ont été embauchées pour un établissement de tissage du département de l'Ain. Ces jeunes filles ont eu beaucoup de peine à quitter.

Il y a aussi certains faits politiques. Par exemple, la pression qui a existé, mais qui n'existe plus. Après 1878, deux ou trois mineurs, candidats au conseil municipal, furent menacés de renvoi ; s'il n'ont pas été renvoyés, ç'a été encore grâce à l'intervention préfectorale.

On a accusé l'administration des mines d'avoir renvoyé des parents pour avoir envoyé leurs enfants aux écoles laïques. Jamais le fait ne s'est passé.

Depuis quelque temps, certains journaux révolutionnaires ont été répandus à Montceau-les-Mines.

La propagande anarchiste se fait maintenant en plein jour. Elle s'est faite, dit-on, par des conférences occultes annoncées seulement aux adeptes.

M. le procureur général : Qui donnait ces conférences ? — R. Dumay. La seule conférence publique a été faite dans une salle de danse à Montceau. C'est à partir de ce moment que le mouvement a été beaucoup plus considérable à Montceau. Au lieu de cent à cent cinquante adhérents ils sont devenus quatre cents à cinq cents.

D. Vous receviez des lettres de menaces ? — R. On m'a rapporté des menaces faites contre moi dans la nuit du 14 au 15. A partir des assises de Châlons j'en ai reçu deux autres. J'ai reçu aussi des lettres de reproches. J'ai envoyé le tout au parquet.

D. On chantait dans les rues une chanson où il était question de vous. — R. Oui, mon nom figurait entre celui de M. Schneider et celui de M. Chagot. Cela m'étonne un peu, mais c'est comme cela.

D. Vous connaissiez bien l'existence des chambres syndicales. — R. Je n'en savais absolument rien.

D. Qu'est-ce que vous en pensez ? — R. Ces chambres syndicales font certainement partie de la fédération des travailleurs de l'Est. C'est de l'Internationalisme pur et simple.

D. Avez-vous été chargé de faire une enquête ? — R. Non monsieur, c'est le parquet qui l'a faite.

Un juré : Le témoin est-il sûr que les ouvriers ont été dénoncés sur la plainte de M. le curé. — R. M. le curé lui-même l'a dit. J'ajoute, comme je l'ai déjà dit, que plusieurs ouvriers ont été repris sur sa demande.

D. Ne vous a-t-on pas dit qu'il y avait danger à sortir le soir ? — R. Oui.

D. N'entendait-on pas crier : nous voulons la tête de Chagot et de Jeannin au bout d'une pique ? — R. On me l'a dit.

Un juré : Le témoin sait-il s'il est venu des meneurs de Saint-Etienne ? — R. La veille des événements on a vu deux individus étrangers au pays qui parlaient de dynamite.

Maître Laguerre : M. le maire de Montceau-les-Mines veut-il parler d'une retraite à laquelle on a obligé certaines trieuses à assister ? — R. Il y eut à ce sujet du mécontentement. On m'a dit que c'était un renouvellement de première communion, mais il y avait des mères de famille. Les trieuses avaient au moins l'obligation morale de se rendre à la retraite. Mais, tout cela n'est pas le vrai motif des événements, c'est l'ensemble des faits qui ont formé une boule de neige.

Maître Laguerre : L'administration marchait-elle d'accord avec le clergé ? — R. Oui, monsieur. La preuve, c'est que, quand j'ai fondé le bureau de bienfaisance, je me suis adressé un peu partout, et le curé de la paroisse m'avait dit : « Vous n'oublierez pas ma porte. » L'administration des mines qui elle-même a un bureau de bienfaisance, qui fait beaucoup de bien, intervint. Le curé me refusa parce qu'il avait reçu l'ordre de ne pas donner.

M. le président : Reçu l'ordre est peut-être beaucoup dire.

Maître Laguerre : N'y a-t-il pas eu des difficultés au sujet de la fête nationale du 14 juillet ? — R. L'administration a refusé de considérer le 14 juillet comme jour férié.

D. Dans la commune de Saint-Berain n'a-t-on pas renvoyé des ouvriers parce que leurs filles avaient assisté au bal le 14 juillet ? — R. Je ne sais pas.

Maître Laguerre : M. le maire considère-t-il M. Dumay, dont je m'honore d'être l'ami, comme un anarchiste ? — R. Oui.

Maître Laguerre : M. le maire attribue un caractère international aux événements de Montceau. Veut-il dire s'il fait allusion à l'Internationale, supprimée en 1873 ? — R. Je ne sais pas si l'Internationale a été supprimée, mais je sais que beaucoup des ouvriers se disent internationalistes.

Maître Laguerre : M. le maire a dit que la Tenaille était un organe anarchiste. — R. Certainement, parce que la théorie de ce journal aboutissait à la destruction de tout.

Maître Laguerre : Bonnot au Conseil municipal n'était-il pas un républicain modéré ? — R. Sa tenue a été parfaitement correcte. Je m'étonne de voir Bonnot mêlé à de si tristes événements.

M. le procureur général : Vous avez dit que les chambres syndicales étaient une émanation de la Bande noire. Vous persistez dans cette appréciation ? — R. Oui.

Chagot (François-Léonce), soixante ans, gérant de la compagnie des mines de Blanzy, demeurant à Saint-Vallier : Je ne pourrai pas raconter les faits, n'en ayant pas été témoin. J'habite à 6 kilomètres.

D. Veuillez nous donner des renseignements généraux sur les causes des événements. — R. Mon Dieu, les causes sont assez singulières. On se demande pourquoi Montceau a été choisi, c'est qu'il y a là, dans un rayon restreint, vingt-cinq à vingt-six mille habitants, sans police ni force armée. Au Creusot, il y a une garnison, les anarchistes ne pouvaient rien faire. Ils sont venus chez nous. D'ailleurs l'autorité préfectorale, prévenue, est restée complètement inactive. On peut dire que les faits se sont passés avec la complicité morale de l'autorité préfectorale.

M. le procureur général : L'expression dépasse évidemment votre pensée.

Le témoin : Je veux dire que l'autorité préfectorale n'a absolument rien fait pour empêcher ce qui s'est passé. L'autorité locale avait même reçue l'ordre de rester tranquille. Depuis un mois ou deux, il y avait eu à Lyon et autre part des attentats. Tout le monde sent qu'il y a une organisation générale des anarchistes.

M. le président : N'y a-t-il pas aussi des causes locales ? N'a-t-on pas fait des reproches au curé, aux sœurs et même aux mineurs ? M. le maire a parlé tout à l'heure d'une retraite. — R. Ceci est un prétexte qui n'est pas soutenable. Le curé de Montceau avait fait venir un prédicateur : à la demande de mères de famille qui désiraient que leurs filles puissent y assister, j'avais donné ordre de faire cesser les travaux un peu plus tôt, en disant : celles qui voudront aller chez elles iront chez elles. Mes souvenirs ne sont plus parfaitement précis. Les ouvrières pouvaient quitter le travail sans rien perdre de leur journée.

M. le président : Que savez-vous au sujet de cet enterrement qui aurait surex cité les ouvriers contre le desservant ? — R. Dans un enterrement, plusieurs ouvriers ont eu une conduite très peu respectueuse pour le mort et pour le prêtre. Comme je suis catholique, je ne crains pas de l'avouer, j'en fus indigné. J'ai renvoyé cinq ouvriers qui ont été repris ensuite sur la demande du curé lui-même.

D. On a parlé aussi d'ateliers de tissage ? — R. On a organisé des ateliers de tissage dans le département de l'Ain. Plusieurs propriétaires sont venus demander des ouvriers. Les jeunes filles s'engageaient jusqu'à vingt et un ans. Certaines difficultés s'étant produites, j'ai organisé moi-même des ouvroirs travaillant pour de grands établissements de Paris. J'ai organisé un atelier de tissage pour que les jeunes filles n'aient pas besoin de quitter le pays.

D. A quoi attribuez-vous les événements ? — R. Il y avait un mot d'ordre, et on prétend que le jour indiqué était le 26, choisi à cause des grandes manœuvres qui occupaient les troupes. On se serait trompé par suite d'un chiffre mal écrit. On aurait pris le 16 au lieu du 26.

D. Dumay venait souvent dans les mines ? — R. Très souvent. Sans lui, tout cela ne serait pas arrivé.

D. Savez-vous quels journaux on recevait ? — R. On se cachait beaucoup de moi, et je n'avais pas de police pour le savoir.

D. A quelle cause attribuez-vous le renversement des croix ? — R. Je n'en sais rien.

D. Pouvez-vous nous donner des renseignements généraux sur l'organisation économique des mines ? — R. Pour l'alimentation, l'organisation remonte à vingt-sept ans ; à l'époque d'une disette la compagnie achète les farines c'est une très bonne chose parce qu'au moment de la paye, la famille a le droit le mois suivant d'avoir sa nourriture, le pain, le lard, les légumes. Les ménagères ayant perdu l'habitude de cuire leur pain, j'ai organisé une manutention qui produit 15,000 livres de pain par jour, et au lieu de 38 centimes, j'ai pu le donner à 30 centimes. C'était un grand avantage pour les familles nombreuses. J'ajouterai que les ouvriers ne sont nullement tenus de se fournir chez moi. Les ouvriers de Blanzy n'ont jamais donné pour prétexte la question du salaire. Le prix en cinq ans a été élevé de 100,000 francs par an, et cependant depuis cinq ans le prix de la houille a diminué mais nous avons introduit des méthodes plus rationnelles qui font compensation. Il existe une caisse de retraite uniquement à la charge de la compagnie. Les retraites sont de 450 à 600 francs et pour les chefs ouvriers de 900 francs.

D. Il n'y a pas de retenue sur les salaires ? — R. Non, monsieur, nous avons cherché à traiter la question sociale et j'ai déjà 1,479 propriétaires. Mon conseil et moi nous voulions que tous devinssent propriétaires de leur maison et d'un terrain autour.

D. Veuillez expliquer le mécanisme qui fait l'ouvrier propriétaire ? — R. Nous avons acheté, il y a déjà longtemps, des propriétés considérables à un prix peu élevé. Ces terrains ont quintuplé et décuplé. Nous les donnons au prix de revient. Au lieu de 3,000 francs que vaudrait un arpent, on l'a pour 5 ou 600 francs. Nous faisons des avances en argent pour la construction qui coûte bon marché. La terre à brique se trouve dans le terrain. En dix annuités sans intérêt, la maison est payée. En payant uniquement un loyer, l'ouvrier devient propriétaire.

En dehors de ces fondations de propriétés, nous avons des cités ouvrières, qui appartiennent à la compagnie. Chaque ouvrier a au moins deux chambres, un grenier, une cave, un toit à jour.

D. Vous avez un service médical ? — R. Oui, nous avons trois médecins, dont un médecin-chef, résidant au Montceau, spécialement chargé de notre hôpital. Ces médecins sont payés par la caisse de secours, dont l'existence est indépendante de la caisse des retraites. La caisse de secours a un capital de 450,000 francs, dont moitié est fourni par la compagnie. Le produit des amendes va à la caisse de secours.

D. En dehors de cela, vous aviez un bureau de bienfaisance ? — R. Oui.

D. La commune de Montceau en a elle-même un ? — R. Oui.

D. M. le maire vous avait vu, pour vous demander d'y participer, vous avez refusé disant que vous aviez, d'abord, à vous occuper du vôtre. Le curé de Montceau-les-Mines qui avait d'abord promis son concours à M. le maire, lui a ensuite refusé ? — R. M. le curé est venu me dire : « Qu'est-ce que vous feriez à ma place. On m'a mis à la porte du bureau de bienfaisance, faut-il donner tout de même. » Je lui ai dit : « Vous avez vos pauvres. On dira que vous ne leur donnez rien. »

D. Quel est le salaire des ouvriers en général ? — R. Nous avons des salaires différents. Les mineurs ont 4 fr. 60 c. pour une journée de huit heures. Ils ont leur après-midi pour eux. La moyenne générale, y compris les femmes, est de 3 fr. 60 par jour.

M. le procureur général : Les croix détruites sur le territoire de Montceau sont-elles de construction ancienne ? — R. Non, pas très ancienne.

Un juré : Comment est administré la caisse de secours ? — R. Par un conseil composé d'ouvriers élus par leurs camarades, de chefs de poste et des employés de la compagnie ; il y a des jetons de présence pour les ouvriers. Pour la caisse de retraite, elle est administrée par nous.

M. le procureur général : La liberté religieuse de vos ouvriers est-elle sérieusement respectée ? — R. J'ai un maire qui nous a interdit toute manifestation religieuse. Il s'est même introduit chez moi avec son écharpe. J'ai dit de mon côté : J'interdis toute manifestation anti-religieuse. Il n'y a qu'un contrat de quinzaine entre moi et mes ouvriers. Ils peuvent toujours me quitter. Je ne me suis jamais inquiété si mes ouvriers étaient juifs, protestants, mahométans. Je n'ai jamais engagé personne à remplir ses devoirs religieux. Comme catholique je suis partisan de la liberté de conscience. Je ne suis pas comme les libre-penseurs qui persécutent ceux qui ne libre-pensent pas.

M. le procureur général : Et en ce qui concerne les écoles que se passe-t-il ? — Etant maire avant M. Jeannin, j'avais des écoles communales laïques, je trouvais très bon qu'il y eût concurrence. Beaucoup de mes ouvriers ont leurs enfants aux écoles communales.

M. le procureur général : C'est vous qui avez fondé les écoles de Bois-du-Verne. — R. Oui, monsieur.

D. Au moment de la guerre, les travaux ne marchaient pas ? — R. On a occupé les ouvriers en travaux de construction.

M. l'avocat général : Je demande aux accusés s'ils ont quelque grief à formuler contre M. Chagot.

Tous gardent le silence.

Maître Laguerre : Leur défenseur les formulera pour eux. (Rumeur.)

M. Chagot : Tous les ouvriers qui ont un grief contre leur chef sont reçus par moi le matin. Je suis à leur disposition pour les écouter.

Maître Laguerre : Les ouvriers travaillaient le 14 juillet ?

Le témoin : J'ai dit que ceux qui voudraient travailler travailleraient. En parlant tout à l'heure du maire, je parlais du maire de Saint-Vallier. M. Jeannin, maire de Montceau, a été beaucoup plus libéral que son confrère, cabaretier de peu d'intelligence.

Maître Laguerre : Il y a eu une affiche posée en 1881.

Le témoin : Il me semble me rappeler qu'il y avait quelques menaces de grève. J'ai fait une affiche pour détourner les ouvriers de la grève. Je disais que j'avais augmenté leurs salaires ; je les engageai à contribuer, comme par le passé, à la prospérité de la mine. L'augmentation des recettes a été de 88,000 francs, et l'augmentation des salaires de 89,000 francs. La promesse a été tenue.

Maître Laguerre : M. Chagot a dit qu'il ne tolérerait pas une manifestation extérieure antireligieuse. Il est entendu qu'un enterrement civil rentre dans cette catégorie. — R. Non, monsieur, ce n'est pas entendu ; ça dépendrait. Il y a deux ou trois mois, il y a eu un enterrement civil, je n'ai renvoyé personne.

Maître Millerand : M. le procureur général demandait quels griefs les accusés avaient contre M. Chagot. On les a forcés à travailler le 14 juillet, sous peine de renvoi immédiat.

M. Chagot : Ceci est absolument faux. J'ai donné ordre à mon ingénieur en chef de laisser les ouvriers libres.

M. le président (aux accusés) : Quels sont ceux qui ont été obligés de travailler ?

Tous les accusés se lèvent.

Le témoin : Je démens absolument le fait. J'avais donné des ordres pour que liberté complète fût laissée à tous les ouvriers.

Les accusés Juillet et Devillard citent deux maîtres mineurs qui les auraient menacés de renvoi.

Le témoin : Il faut que mes ordres aient été enfreints. (Aux accusés) : Puisque vous saviez me trouver tous les matins, il fallait venir vous plaindre à moi de cet ordre qui était contraire à celui que j'avais donné.

M. Chagot demande à se retirer définitivement.

M. le procureur général l'invite à demeurer encore à Riom.

L'audience est levée à sept heures.

L'audience est ouverte à neuf heures dix minutes.

Aussitôt que la Cour a pris séance, Maître Laguerre se lève et s'adresse à M. le président.

Nous désirions, dit-il, que la lumière la plus complète soit faite sur cette affaire. A la suite des accusations qui ont été dirigées hier par MM. Chagot et Campionnet contre l'administration préfectorale de Saône-et-Loire, nous croyons indispensable la présence de M. Hendlé, ancien préfet du département, actuellement préfet de la Seine-Inférieure. Il pourra, mieux que personne, avec l'autorité qui s'attache à ses fonctions de fonctionnaire élevé de la République, établir que, contrairement à ce qui a été avancé, il n'y a aucun rapport entre les chambres syndicales et la Bande-Noire.

M. Hendlé pourra également être interrogé au sujet de la démission imposée par l'administration des mines aux ouvriers mineurs élus conseillers municipaux.

A tous les points de vue il est indispensable que M. Hendlé soit assigné comme témoin. Nous demandons à M. le président de donner des ordres en conséquence.

M. le procureur général, consulté, déclare s'en remettre entièrement à la discrétion de la Cour.

La Cour surseoit à statuer.

L'audience des témoins continue.

Bernardin (Claude), cinquante-quatre ans, garde-mine à Montceau : Le 16 août dernier, vers quatre heures du soir, le nommé Jean Breuzot est venu près de la grille des écoles ; il a dit : « sors donc, mouchard, nous te prendrons bien. » Je ne sais pas si c'était à moi qu'il s'adressait.

D. Que savez-vous de la Bande-Noire ? — R. Il y a cinq à six ans qu'on parlait de ça à Montceau.

D. Vous savez que des chambres syndicales ont été organisées ? — R. Oui, monsieur, chez Jendart.

D. A-t-on menacé le curé Gautier ? — R. Jamais en ma présence.

D. Lui faisait-on des reproches au curé et aux sœurs ? — R. Les ouvriers de la mine n'osaient pas trop rien dire devant nous. Tantôt on disait blanc, tantôt noir.

D. Vous ne savez rien de bien certain ? — R. Non.

D. Qui faisait partie de la Bande-Noire ? — R. On parlait de Bonnot.

D. Ne disait-on pas que tout devait sauter le 27. — R. Ça se pourrait bien.

D. (à Breuzot). Levez-vous.

(Au témoin) : C'est bien lui qui disait cela.

Le témoin : Oui.

Breuzot : Il s'est trompé.

Un juré : Les fonctions du témoin l'ont-elle mis à même de savoir si on a forcé les ouvriers à travailler le 14 juillet ? — R. On ne les a pas forcés. Ceux qui ont voulu travailler, on les a accepté... ceux qui n'ont pas voulu ne sont pas venus ni le 14 ni le 15.

M. le procureur général : Il y a eu deux jours de liberté.

D. (A Juillet.) Vous entendez.

Juillet : Ce n'est pas la vérité.

Bretagnon (Pierre), 25 ans, maçon, à Blanzy : Le matin du 16 j'étais allé travailler, j'ai été arrêté par des bandes près du puits Saint-François. Ils m'ont dit de les suivre. Je les ai suivis.

D. Vous n'avez reconnu personne. — R. Non, monsieur, il faisait noir.

D. Vous faisiez partie de la chambre syndicale de Blanzy ? R. Oui. mais j'ai été expulsé parce que j'ai manqué une réunion.

Maître Laguerre : Le témoin a-t-il travaillé le 14 juillet ? — R. Oui.

D. On vous a forcé ? — R. Non.

Maître Laguerre : Avait-on dit quelque chose la veille ? — R. Je n'ai pas entendu.

Demilly, directeur de la mine à Saint-Bérain : Vers le courant d'avril, j'ai appris l'organisation de sociétés secrètes. Il y avait des réunions dans les bois et dans les carrièras.

Vers le mois de juin beaucoup de personnes ont reçu des menaces de mort, c'est à ce moment qu'on a offert un poignard d'honneur à Fournière. Ces réunions ont continué un certain temps. Depuis le mois d'août, je n'ai pas entendu parler de réunion.

D. Il était question de prises d'armes ? — R. Oui, on disait que les fils télégraphiques seraient coupés, ainsi que les rails pour empêcher les troupes de parvenir.

D. Y avait-il des ramifications avec Montceau ? — R. Les présidents se réunissaient à plusieurs. Les noms étaient : Société révolutionnaire, Société anarchiste, et Sans Dieu ni Maître.

Jung (Félix), trente-sept ans, maréchal des logis de gendarmerie à Montceau : Vers le 7 août, on a commencé à briser des croix. Nous avons fait des patrouilles. Mais pendant qu'elles passaient d'un côté, les démolisseurs passaient de l'autre. Le 15, vers dix heures et demie, des voyageurs arrivaient par le train de Chalon. Une forte détonation a retenti. C'était la chapelle du Bois-du-Verne. On m'a rapporté que des individus avaient dit que la mairie et la gendarmerie sauteraient le soir. Le toscin a sonné dans le hameau du Bois-du-Verne. Les gendarmes y ont été, ils n'ont trouvé presque personne. Vers une heure et demie, deux heures, une bande est arrivée devant la caserne, criant : « Vive la révolution ! vivre 93 ! à mort les bourgeois ! »

D. Etaient-ils armés ? — R. Ils avaient des bâtons et des revolvers.

D. Etaient-ils nombreux ? — R. Plus d'une centaine.

D. Ont-ils tiré des coups de feu ? — R. Oui, en l'air ; je n'ai pas entendu de balles siffler.

D. La troupe est arrivée le lendemain ? — R. Oui, monsieur.

Interpellés par M. le président, Juillet, Viennet et Devillard déclarent que cette bande n'était pas celle dont ils faisaient partie.

Luciani (Camille), trente-cinq ans, brigadier de gendarmerie : Le 14 au soir, je me suis rendu dans la commune de Saint-Vallier sur la réquisition du maire. Des croix avaient été abattues. Vers dix heures et demie, nous avons entendu une détonation dans la direction de Montceau. C'était la chapelle. Des gendarmes se sont rendus au Bois-du-Verne. En revenant, ils ont dit que la chapelle et le presbytère avaient été pillés. Les plus fatigués d'entre nous ont été se coucher. La cloche d'alarme a retenti bientôt. Nous nous sommes tous relevés. La bande criait : « Vive la République, vive 93 ! » Nous nous sommes avancés vers eux. Ils ont eu peur en nous voyant arriver. J'en ai attaqué deux. Ensuite nous sommes descendus par les Alouettes. Le tocsin a recommencé. C'est alors qu'ils ont mis le feu à la chapelle. Nous nous sommes occupés de télégraphier pour demander du renfort.

L'abbé Gauthier, trente-sept ans, desservant du Bois-du-Verne : J'ai eu des difficultés au sujet de plusieurs enterrements. Les porteurs faisaient exprès de ne pas avancer. Le troisième de ces enterrements, celui du sieur Pottier eut lieu le jour de la Toussaint de l'année dernière. Les porteurs, par mauvaise volonté ont mis deux heures pour faire un trajet qui se fait d'ordinaire en cinquante minutes. Ils ne m'avaient pas suivi et avaient pris un autre chemin. Je me suis plaint au gérant des mines. Plusieurs furent renvoyés, mais sur ma demande ils furent repris quelque temps après.

D. Savez-vous que l'enterrement devait être civil ? — R. C'est sur les instances expresses du père Pottier que j'ai procédé à l'enterrement. C'était le jour de la Toussaint, j'ai dû avancer les offices. Le lendemain, j'ai appris qu'on disait que le fils Pottier avait demandé à être enterré civilement. Je l'ignorais jusque là. J'avais même été voir ce jeune homme pendant sa maladie. Il ne m'avait point repoussé ; il m'avait seulement dit comme disent souvent les malades qu'il avait encore le temps pour recevoir les sacrements.

D. Donnez-nous quelques renseignements sur les reposoirs. — R. Trois reposoirs avaient été préparés la veille de la Fête-Dieu. On les a démolis pendant la nuit.

D. Vous étiez absent du presbytère dans la nuit du 15 au 16. — Non, monsieur. Depuis quelque temps, on me sollicitait de quitter mon domicile la nuit, me disant qu'il y avait du danger. J'avais fini par céder, et la nuit précédente un mineur m'avait prêté des vêtements laïques et j'étais allé coucher chez les frères.

D. Ne se plaignait-on pas des sœurs à cause des ouvroirs ? — R. Ces ouvroirs étaient destinés à moraliser les jeunes filles et leur créer un petit pécule. Il y en avait trois.

D. Ne s'était-on pas plaint de ce que des jeunes filles placées dans des ateliers de tissage du département de l'Ain ne pussent en sortir facilement ? — R. Les sœurs du Bois-du-Verne ne s'occupaient nullement de ces ateliers.

D. Quelles sont d'après vous les causes des événements ? — R. Les jeunes gens étaient poussés par d'autres et puis la lecture des mauvais journaux.

D. Vous connaissiez la Bande-Noire ? — R. Oui, on en parlait beaucoup. Une dernière réunion a été tenue à quelque distance du presbytère. J'entendais les cris.

D. Que pensez-vous des chambres syndicales ? — R. Je pense qu'elles ne faisaient qu'un avec la Bande-Noire.

Maître Laguerre : Le témoin avait donc été prévenu des événements, puisqu'il n'a pas couché au presbytère du 15 au 16 ? — R. Depuis longtemps on s'attendait à des événements. Aux cris proférés, aux chansons que l'on entendait, on voyait ce qui se préparait.

Carlevato, quarante-trois ans, mineur : Le 15 août, j'ai rencontré, en allant chez M. Villard, une bande d'individus qui me chantaient et vociféraient des menaces contre M. le curé. On a jeté une pierre contre ma fenêtre, un carreau a été brisé. J'ai sorti la tête pour voir, j'ai entendu une voix qui criait : « Tu t'es trompé Robespierre, mon bonnet de coton s'est trouvé enlevé (rires).

D. Qui appelait-on Robespierre ? — R. Je ne connais pas ce Robespierre là (nouveaux rires).

D. Avez-vous reconnu quelqu'un dans la bande ? — R. Non, monsieur.

Goujon, quarante-deux ans, sabotier à Montceau : Je connais quelques-uns des accusés. Je suis parent de Loriot.

J'attribue les troubles de Montceau-les-Mines aux manifestations religieuses, et au desservant qui aurait mieux fait de dire des messes et de confesser les femmes, plutôt que de faire renvoyer des ouvriers à la suite d'enterrements.

Cela tient aux excitations du journal l'Etendard révolutionnaire qui devait être, certainement, rédigé par des ennemis de la République.

D. Qui vous a dit cela ? — R. C'est mon idée. Ça devait être des agents de la mine, qui ne sont pas du tout des républicains.

D. Vous avez dit que le curé Gauthier avait fait renvoyer des ouvriers ? En avez-vous des preuves ? Livet (l'un des accusés) : Moi je l'ai été. C'est l'ingénieur lui-même qui me l'a dit en me remettant mon livret.

D. Vous avez dit qu'on se plaignait des sœurs. Que leur reprochait-on ? — R. D'avoir envoyé des jeunes filles dans des pensionnats, je ne sais où. Les pères de famille ne pouvaient les en faire sortir.

Un juré : Les ouvriers avaient-ils des sujets de plainte contre l'administration ?

Le témoin : Les uns se plaignaient, les autres ne se plaignaient pas.

Maître Laguerre : M. le curé Gauthier n'avait-il pas une grande influence ? — R. C'est la rumeur publique.

Maître Laguerre : Le témoin sait-il si Dumay n'est pas étranger au journal l'Etendard révolutionnaire, qui l'insulte journellement ? — R. Je n'en sais rien.

Maître Laguerre : Que pense-il de Bonnot ? — R. C'est un digne père de famille.

Maître Laguerre : Le témoin est sabotier. Lorsqu'il est venu s'installer à Montceau, ne lui a-t-on pas fait des offres de service pour l'aider à faire concurrence à un autre sabotier déjà établi dans le pays, et connu comme républicain ? — R. Il est venu la femme de chambre de Mlle Chagot qui m'a proposé de m'établir. J'ai dit que je ne voulais pas me vendre.

Sœur Joséphine Villemain, quarante-huit ans, religieuse de Saint-Vincent-de-Paul, ancienne supérieure du Bois-du-Verne : Dans la nuit du 15 au 16, on a entendu une détonation épouvantable. C'était l'explosion de la chapelle.

D. Une bande est venu chez vous ? — R. Oui, vers deux heures du matin. On a escaladé le mur du jardin et brisé les vitres. Ils ont brisé la porte à coups de hache. Ils cassaient les bancs, ils me chantaient, ils criaient, ils tiraient des coups de revolver.

L. Où étiez-vous ? — R. Nous nous étions réfugiées au premier étage et de là nous entendions tout.

D. On reproche aux sœurs d'avoir envoyé des jeunes filles dans des ateliers de tissage, d'où l'on ne pouvait les retirer. — R. Ça ne s'est pas passé dans notre localité. Tout ce que j'ai fait ça a été d'envoyer deux lettres de recommandation sur la demande des mères de famille.

D. Il y a plusieurs ouvroirs ? — R. Oui, monsieur.

D. Que gagnent les jeunes filles ? — R. Elles travaillent à leurs pièces. On leur apprend à se suffire dans leur ménage.

M. le procureur général : Est-ce que vous visitiez les malades ? — R. Cela ne rentre pas dans nos attributions. Il y avait des religieuses spéciales.

Bouvier, cinquante-neuf ans, garde-mine à Montceau : Dans la nuit du 15 au 16, nous avons été commandés, cinq gardes et deux gendarmes, pour surveiller les croix. Quand nous avons entendu la détonation, nous sommes allés sur la place de la chapelle. En nous voyant arriver, une bande de jeunes gens s'est sauvée en criant : « Vive la Commune ! vive 93 ! » On chantait aussi la chanson du Prolétaire.

D. Avez-vous reconnu quelqu'un ? — R. Non, monsieur le président. J'en ai seulement remarqué un qui avait une marque.

D. N'y en avait-il pas qui portaient de fortes barbes ? — R. Oui, monsieur.

D. Vous ont-elles paru vraies ou fausses ? — R. Je n'ai pas remarqué.

D. Savez-vous si les ouvriers des mines de Montceau sont renvoyés quand ils ne travaillent pas le 14 juillet ? — R. Je n'en ai aucune connaissance.

Jeannel, quarante-huit ans, brigadier des gardes-mine à Montceau.

M. le président s'adresse au témoin et après l'avoir invité à prêter serment et à parler sans haine et sans crainte, il ajoute :

J'insiste pour que vous parliez sans crainte, et cela à raison d'une tentative qui vient d'être, avant-hier, dirigée contre vous, et que vous ignorez probablement encore. Je me hâte de dire que les conséquences en ont été purement matérielles.

Cette nouvelle résulte de deux dépêches arrivées hier et émanant de M. le procureur de la République de Chalon.

La première de ces dépêches est ainsi conçue :

« Procureur Chalon à procureurs généraux Riom et Dijon.

« Hier, à Montceau, vers sept heures du soir, deux cartouches de dynamite ont fait explosion sous fenêtres d'un marqueur employé de la compagnie des mines de Blanzy. Les vitres ont été brisées. Pas d'accident de personnes.

Voici la seconde dépêche :

« Les auteurs de l'attentat d'hier sont encore inconnus. L'attentat était dirigé contre la famille du sieur Jeannel, brigadier des gardes de la mine, et qui est témoin à décharge.

« Un sieur Désormes qui accourait, aux cris d'épouvante poussés par les femmes, est tombé dans la cave du marqueur, nommé Martin, et s'est fait des blessures légères à la tête et une luxation à l'épaule. Montceau calme et la population n'est pas alarmée. »

La lecture de ces deux dépêches, écoutées dans le plus profond silence, produit une vive impression.

Je dois ajouter, dit M. le président, s'adressant au témoin, que des mesures ont été prises, et, qu'actuellement, aucun danger n'est à craindre. Veuillez, maintenant, faire votre déposition.

Le témoin : J'étais avec des gardes et des gendarmes, dans la nuit du 15 au 16, chargé de surveiller les croix que l'on croyait menacées de destruction.

Quand nous sommes arrivés en présence de la bande, j'ai voulu les prendre par la douceur. Je leur ai dit : « Voyons, mes enfants, qu'est-ce que ça signifie. » A ce moment, j'ai été frappé d'un coup de bâton sur la nuque.

D. Savez-vous par qui ? — R. Je n'ai pas eu le temps de distinguer celui qui m'avait frappé.

D. Savez-vous si on a renvoyé les ouvriers qui n'avaient pas travaillé le 14 juillet ? — R. Je n'en ai pas entendu parler.

D. A quelles causes attribuez-vous les événements ? — R. Je ne peux pas dire au juste, mais je crois que c'est dû à la Bande-Noire et aux chambres syndicales. Il y a beaucoup de jeunes gens qui sont là et qui avant étaient de bons sujets. Maintenant ils passent toutes leurs soirées et même quelquefois une partie de la nuit au cabaret. Ainsi Loriot, sa mère m'a dit un jour que je passais devant chez elle que depuis qu'il faisait partie de la chambre syndicale, il ne travaillait plus régulièrement et qu'il ne voulait écouter ni elle ni son mari. Le père m'a dit la même chose.

Loriot : On n'a pas pu dire ça.

M. le président : Ce n'est pas le garde qui l'a dit, c'est votre mère.

Vialet (Claude), cinquante-neuf ans, garde-mine à Montceau : Le 15, je faisais partie d'une patrouille composée de gardes et de gendarmes. J'ai constaté les dégâts causés dans la chapelle et à la maison des sœurs. Chez ces dernières on avait tout brisé, les fenêtres, les portes, les boiseries.

D. Avez-vous remarqué dans la bande des individus portant de grandes barbes. — R. Oui. Des barbes pas très propres, un peu mâchisées (sic).

D. Renvoie-t-on les ouvriers qui ne veulent pas travailler le 14 juillet ? — R. Ceux qui ne veulent pas travailler ne travaillent pas.

M. Vially, trente-trois ans, sacristain : Le 14 août j'ai accompagné M. le curé lorsqu'il a été coucher dans la maison des Frères pour ne pas rester au presbytère.

Dans la soirée du 15 août, la bande est passée devant ma porte. On a crié : « Tache de sortir, s... calotin ! » J'ai aussi entendu vociférer : « Tuons ! tuons ! ce qui est au presbytère ! » Un autre a dit : « Mais le curé n'y est pas. »

D. Est-ce que dans ceux qui vous ont menacé, vous n'avez pas remarqué Luard ? — R. J'ai vu Luard, il m'a regardé en souriant.

M. le président : Cela n'a pas le caractère d'une menace.

Maître Millerand : Le témoin peut-il donner des renseignements sur Livet ? — R. Je le connais au physique, mais pas au moral.

Neetoux, trente-neuf ans, gendarme à Montceau-les-Mines : J'ai fait partie de la patrouille du 15 août. Quand nous avons été en présence de la bande, j'en ai engagé plusieurs à se disperser. On m'a répondu : « En voilà assez ! Nous n'écoutons plus maintenant que la voix du peuple. »

L'audience est suspendue à midi et reprise à deux heures un quart.

M. le président fait savoir qu'il a rendu une ordonnance prescrivant la comparution de M. Hendlé, ancien préfet de Saône-et-Loire, à l'audience du lundi.

M. Campionnet, entendu hier, sera également entendu à nouveau.

Avant de continuer l'audition des témoins, M. le président invite M. Chagot et M. Goujon à s'avancer près du bureau de la Cour.

M. le président : Je vous fais rappeler, monsieur Chagot, pour vous prier de vous expliquer sur une partie de la déposition faite ce matin par M. Goujon. M. Goujon a dit qu'une femme de chambre au service de Mme Chagot lui avait proposé de l'aider à faire concurrence à un autre sabotier du nom de Guyot, et cela parce que celui-ci était républicain.

M. Chagot : Je n'ai aucun souvenir de ce fait. A quelle époque a-t-il eu lieu ?

M. Goujon : En 1871.

M. Chagot : Cela ne pourrait concerner en tout cas que Mme Chagot, dont le service n'a rien à voir avec celui de la mine.

M. le président : Goujon, que s'est-il passé au juste ? — R. On m'a proposé de me donner des fonds, des bons, et de me payer mon loyer, si je voulais faire concurrence à Guyot.

M. Chagot : Si la Cour le juge nécessaire, je vais écrire et dès lundi je pourrai la renseigner.

M. Goujon : Mme Chagot a du reste installé un autre sabotier.

M. Chagot : Quand cela serait, Mme Chagot a assurément le droit de protéger qui bon lui semble. Avant de me retirer, j'adresserai à la Cour une demande au nom du garde Jeannel. Cet homme, à raison de ce qui vient d'arriver chez lui, est naturellement inquiet pour sa famille, et il sollicite l'autorisation de partir.

M. le procureur général : En présence des dépêches qui ont été lues, il n'a plus lieu d'être inquiet.

M. Chagot : Le fait pourrait encore se reproduire.

Le témoin Jeannel est autorisé à se retirer définitivement.

M. le président : Avant de reprendre l'audition des témoins, je dois faire connaître qu'à la demande unanime de MM. les jurés, il n'y aura pas d'audience demain dimanche.

Femme Michon, trente-deux ans, ménagère au Bois-du-Verne : Dans la nuit du 15 au 16 août, des gens que je n'ai pas reconnus m'ont demandé une échelle. J'ai refusé de la donner.

Femme Dufour, trente-neuf ans, ménagère au Bois-du-Verne : Dans la nuit du 15 août on est venu frapper chez moi en appelant mon mari. J'ai ouvert, et quand on a vu qu'il n'y était pas on est parti. Je n'ai reconnu personne.

Vinon, dix-neuf ans, mineur : Il est venu du monde chez nous à trois heures en criant : « Vive la Révolution de 93 ! » On m'a emmené de force.

D. Avez-vous vu des gens armés ? — R. Oui, il y en avait qui portaient des triques. Je me suis écarté de la bande pour un besoin. Les gendarmes m'ont mis les mains dessus.

D. Vous avez été relâché ? — R. Oui, monsieur, on a reconnu que je n'avais rien fait.

Soudan, quarante-huit ans, garde-mine de l'Etat, expert au Creusot : Je tiens à déclarer tout d'abord que je suis garde-mine au service de l'Etat, et que je ne dépends nullement de l'administration des mines de Montceau.

J'ai été chargé de constater et d'évaluer les dégâts commis au Bois-du-Verne. Pour moi, l'explosion de la cartouche placée sur la rosace de la chapelle ne devait être qu'un signal. A l'endroit où elle était, elle ne pouvait faire de bien grands dégâts. J'ai compté soixante-dix-huit coups de hache à la porte de la chapelle. Le confessionnal était mis en pièces. L'autel et tout ce qu'il contenait était brisé. J'ai évalué les dégâts à 6 835 fr. 23 c., non compris 727 francs pour les statues et les croix.

J'ai fait, ajoute le témoin, des expériences avec la dynamite.

(A ce moment, il tire de sa poche une cartouche munie d'une longue mèche.)

Je m'empresse de dire que cette cartouche n'est remplie que de sciure de bois. Elle représente exactement celles dont on s'est servi.

Audience du 18 décembre

La Cour prend séance à neuf heures un quart.

Dès le début de l'audience, M. le procureur général donne lecture d'un certificat de médecin établissant que le premier juré supplémentaire se trouve, par suite d'une indisposition, dans l'impossibilité de continuer à suivre les débats.

La Cour rend un arrêt décidant que le second juré supplémentaire le remplacera.

Audition des témoins

L'audition des témoins continue.

Pisseloup (Pierre), quarante-huit ans, mineur au Bois-du-Verne : Dans la nuit du 15 au 16, on est venu frapper deux fois à ma porte. Demeples est entré et m'a dit qu'il fallait le suivre. Je lui ai dit que je n'étais pas bien portant. Alors il m'a dit en parlant de mes fils : les jeunes suivront.

D. Criait-on dans la rue ? — R Oui. Vive 93 ! Vive la Révolution !

Demeples, interpellé, reconnaît être allé chez le témoin.

D. (A Demeples). On a cassé deux vitres chez le témoin. Vous avez dit que c'était Spenlhauer avec une pelle. — R. Je ne peux pas l'affirmer.

M. l'avocat général (au témoin) : Vous avez vu deux camarades de Demeples près de la porte ? — R. Je ne les ai pas reconnus.

Pisseloup (Joseph), quinze ans, manœuvre : Dans la nuit du 15 au 16, à trois heures et demie, nous étions prêts à partir au travail, on a frappé à la porte et Demeples est entré dans la maison. Il nous a dit de partir.

D. A-t-il dit où il fallait aller ? — R. Non.

D. Vous avez été sur la place de la Chapelle ? Qu'est-ce qu'on y faisait ? — R. Rien du tout.

D. Vous avez vu l'incendie ? — R. Oui.

D. Vous n'avez reconnu personne ? — R. Non, monsieur.

D. Demeples avait-il un bâton ? — R. Non, monsieur.

D. N'a-t-on pas cassé deux vitres chez-vous ? — R. Oui.

Pisseloup (Hippolyte), dix-sept ans, manœuvre : Le 16 août on est venu me réveiller.

D. Qui. — R. Demeples. Il nous a dit de marcher.

D Et vous l'avez suivi tous les trois ? — R. Oui, monsieur.

D. Vous avez été sur la place de la Chapelle ? — R. Oui.

D. Qu'est-ce qu'on faisait ? — R. On marchait, on courait.

Un juré : Le témoin connaît-il Demeples ? — R. J'ai travaillé au même puits.

Désamis (Etienne), trente-un ans, mineur et aubergeste à Santa-Maria, commune de Saint-Vallier : Dans la nuit du 15 au 16, vers minuit, j'ai vu une bande de trente à trente-cinq personnes. On est entré chez mo pour m'obliger à marcher. Juillet était dans la bande. Il a demandé : « Où est-ce qu'on va ? » On lui a dit : « il faut marcher. T'es un lâche. »

D. Vous avez dit dans l'instruction avoir vu Devillard et Bonnot avec des armes. — R. Je n'en suis pas sûr.

D. Vous avez quitté la bande ? — R. Oui, prés de la veuve Pernette.

D, Le 16 août, à quatre heures du soir, n'avez-vous pas vu une bande avec un drapeau ? — R. Oui, mais je n'ai reconnu personne ; on m'a dit qu'il y avait un nommé la Chique.

M. le procureur général : Vous avez été beaucoup plus formel dans l'instruction. Vous avez dit avoir reconnu Devillard et Loriot. — R. C'est M. le juge d'instruction qui a porté ça. J'avais dit que je les avais reconnus seulement à peu près.

Maître Millerand : Juillet n'a-t-il pas passé chez le témoin toute la nuit du 14 août pendant laquelle on a renversé la croix ? — R. Oui, monsieur, toute la nuit.

Baujard, cinquante-cinq ans, mineur.

Le témoin est cité à la fois par la défense et l'accusation.

Le 16 août, à cinq heures du matin, on m'a emmené ; en route, je leur ai dit : « Camarades, je ne peux pas marcher », on m'a dit de m'en retourner.

D. On vous avait menacé d'un revolver ? — R. Oui.

D. On ne vous a pas dit pourquoi on vous emmenait ? — R. Non.

(Sur interpellation) A la tête de la bande il y avait un individu couvert d'un chapeau noir comme ça.

Le témoin met son chapeau.

On m'a dit que c'était Viennet, mais moi je ne le connais pas.

Maître Laguerre : Le témoin qui habite en face de Chanliaud peut dire à quelle heure cet accusé est rentré chez lui ? — R. A onze heures.

M. le président : Savez-vous s'il est ressorti ? — R. Je ne sais pas.

Blanchard, trente-sept ans, mineur : Le 15, je me suis couché vers les neuf heures. Sur les quatre heures des hommes sont venus me réveiller. Ils ont trouvé que je ne me dépêchais pas assez de m'habiller. Ils m'ont cassé trois carreaux et ils m'ont fait marcher vers la chapelle.

D. Avez-vous reconnu quelqu'un ? — R. Non, il faisait grand noir.

D. N'avez-vous pas entendu deux individus, dont l'un disait : « J'ai reçu l'ordre de marcher sur Blanzy ? » — R. Il y en avait un qui disait : « Allons à Blanzy ! »

D. Vous avez été jusqu'au pont de la Sorme, vous avez entendu Bonnot ? — R. J'étais trop loin pour entendre ce qu'il disait.

Richard, trente-neuf ans, maitre mineur à Montceau : Le 16 août à onze heures du matin, Claude Blanchard m'a dit qu'on était rentré chez lui à quatre heures du matin, qu'on lui avait brisé des vitres et qu'on l'avait forcé à marcher jusqu'au pont de la Sorme.

Je lui ai demandé si ce n'était pas un nommé Viennet et d'Epinac, qui était entré chez lui. Il m'a répondu affirmativement.

Blanchard, rappelé, dit qu'il n'a jamais connu Viennet.

D. (au témoin) : Le 14 juillet a-t-on obligé les ouvriers à travailler. — R. Ça n'a jamais été dit près de moi.

D. au témoin. Aviez-vous quelqu'un des accusés sous vos ordres ? — R. Oui, Chofflet.

D. à Chofflet. Vous a-t-on forcé à travailler le 14 juillet ? — R. Non, pas moi.

D. (au témoin). Vous avez de la dynamite à votre disposition. En donnez-vous aux ouvriers. — R. Il n'y a que les chefs de chantier qui sont chargés de préparer les coups de mine.

Viennet : Je voudrais qne le témoin dise où il m'a connu pour forcer Blanchard à m'accuser.

M. le président : Le témoin ne vous accuse pas.

Maître Millerand : Le témoin peut-il donner des renseignements sur la manière dont les ouvriers sont payés. — R. Ils sont réglés à la fin du mois suivant. Il y a toujours un mois en retard.

Un juré : Ne donne-t-on pas des acomptes ? — R. Oui.

Maître Millerand : Combien un mineur peut-il remplir de charriots par jour. — R. Un bon mineur peut remplir neuf charriots.

D. Combien le charriot est-il payé.— R. 70 centimes.

Un juré : Quelle est la capacité d'un charriot ? — R. 6 hectolitres. Quand un charriot n'est pas rempli, on le rabat au mineur.

Juillet : Il arrive quelquefois qu'il se produit des tassements par suite du tamponnement des wagons, et alors on a travaillé pour rien. C'est pareil quand un charriot s'est trouvé démarqué de son numéro.

Le témoin : Quand un charriot a perdu son numéro, jamais il ne compte pour la compagnie, on les compte aux ouvriers, qui disent qu'il leur en manque. Quant au tassement, il ne peut se produire qu'un tassement de près de 5 centimètres et jamais on ne rabat le charriot dans ces conditions.

D. Les rochers sont-ils payés ? — R. Oui, 6 francs du mètre.

Lautrey : On ne donne que 5 francs du mètre. — R. C'est pour les couches de roche qui sont placées entre les couches de charbon.

Un juré : Il résulte de la déposition du témoin que la journée d'un mineur serait de 5 fr. 50 c. à 6 francs, M. Chagot avait parlé de 4 fr. 50 c. comme journée extrême.

M. Chagot rappelé dit qu'il n'a donné le chiffre de 4 fr. 50 c. que comme journée moyenne, et que des ouvriers gagnent par jour jusqu'à 12 francs.

Maître Laguerre : M. le procureur général a considéré sans doute que la déposition de M. Chagot n'est pas terminée, puisqu'il l'a prié de rester. Je demande que M. Chagot ne reste point à l'audience pendant la déposition des témoins attachés à la mine.

M. le procureur général : M. Chagot a le droit de rester. Il fera ce qu'il voudra.

M. Chagot : Mais je ne demande qu'à m'en aller. (Rires.)

M. le président : Non, nous avons encore besoin de vous.

M. Chagot : Je suis aux ordres de la Cour.

Jardé, ingénieur des mines à Bourges : Deux mineurs ont failli être tués par suite de la rupture d'un câble. J'ai fait une enquête. J'ai appris que c'était le nommé Viennet.

Viennet m'a fait un procès en diffamation parce que j'avais dit dans mon bureau que c'était lui l'auteur volontaire de la rupture. Le procès n'a pas eu de suites.

D. Viennet prétend que ce n'a été qu'un prétexte pour le renvoyer. — R. Je n'avais pas besoin de prétexte pour renvoyer un ouvrier.

D. à Viennet : Vous avez entendu.

Viennet : C'était un vieux cable tout usé. Moi-même je m'en servais tous les jours. J'aurais donc voulu ma mort.

Lavigne, vingt ans, manœuvre : Je suis parti à quatre heures du matin de chez nous pour aller à mon travail. Des individus m'ont forcé de les suivre.

D. Qui avez-vous reconnu ? — R. Spenlhaüer qui avait un bâton et qui criait. Au pont de la Sorme, j'ai vu Breuzot qui avait une petite hache.

D. Vous n'avez pas été à la place de la chapelle ? — R. Non.

Spenlaüher reconnaît avoir été dans la bande, Breuzot donne un démenti au témoin.

Marie Buisson, femme Deschaux, vingt-quatre ans, ménagère.

Le témoin était malade, et n'ayant pu comparaître, lecture est donnée de sa déposition, reçue par le juge d'instruction de Charolles.

Le témoin a été éveillé par un grand bruit au milieu de la nuit. Elle a entendu appeler Lautrey, Laugerette et Jacquot. Une voix disait : « Dépêche-toi, » et la mère Laugerette lui a dit : « Mets vite tes bottes ; » j'ai entendu Laugerette dire à Jacquot le lendemain : « Mon vieux, j'ai bien ri. J'ai pris une massette et j'ai cassé la tête d'un vieux saint. Quand tout a été brisé, nous avons mis le feu à la chapelle. » J'ai entendu Laugerette dire aussi qu'il s'était torché avec les feuillets d'un livre de messe. Lautrey se serait vanté d'avoir uriné sur les statues, et il a dit : « Ce sera le 23 le grand coup ; on fera sauter le télégraphe, les églises et le château de Chagot. » Mme Lautrey, ce disputant avec son mari, lui a dit : « Tu sais ce que tu as fait ; si tu me touches je te dénoncerai. »

Maître Millerand : Je ferai remarquer que l'acte d'accusation a fait une confusion entre Lautrey et Laugerette.

Femme Chevalier, trente-cinq ans, ménagère : Dans la nuit du 15 au 16, on faisait un grand bruit dans ma cour. On criait Lautrey, Laugerette et Deschamps. J'ai ouvert ma croisée et j'ai vu un individu qui avait les mains et la figure noire. J'ai eu très peur.

D. La femme Lautrey, vous a menacée. — R. Lorsque j'ai reçu la citation, elle m'a fait une petite menace si je chargeai son mari.

D. Quelle petite menace ? — R. Elle m'a dit qu'on me ferait sauter la tête (hilarité).

Femme Masclot, trente-sept ans, ménagère.

Le témoin n'ayant pas été touché par la citation, M. l'avocat général lit sa déposition écrite.

Le témoin qui logeait dans le même bâtiment que les époux Laugerette, dit avoir entendu appeler Cadet, c'est le surnom de Laugerette ; il est descendu. Le témoin n'a pas entendu appeler d'autres habitants de la maison. Le témoin en a entendu d'autres dans la matinée du 16, dire « c'est ce soir que sautera le château de Chagot. »

Seurre (Jean-Marie), vingt-un ans, manœuvre, actuellement artilleur : Le 16 dans la matinée, j'ai bu un coup avec Lautrey, Laugerette et Jacquot.

D. Il y avait des femmes qui allaient et venaient ? — R. Oui.

D. Vous avez causé pendant deux heures. — R. Oui.

D. Il n'a pas été question des événements. — R. Pas du tout.

M. le président : C'est bien extraordinaire.

Joureaux, vingt-huit ans, mineur : Laugerette est venu chez moi le 16 à 3 heures du matin avec plusieurs individus. Ils m'ont forcé à sortir. J'ai été jusqu'à la place de la chapelle et puis je les ai laissés et je m'en suis retourné chez moi.

Maître Laguerre : Dans la foule n'y avait-il pas beaucoup d'étrangers au pays ? — R. Je n'ai connu personne.

Germain, quarante-un ans, mineur : Dans la soirée du 15 août, je suis rentré à sept heures et demie. Desgranges est resté chez nous jusqu'à neuf heures quarante. A dix heures quarante, nous avons entendu une explosion. Desgranges est rentré dix minutes après. Je me suis couché avec Desgranges. A trois heures et demie une bande est entrée et nous a forcés à nous lever.

D. Avez-vous reconnu quelqu'un ? — R. J'ai reconnu plusieurs voisins.

D. Vous avez été jusqu'au pont de la Sorme ? — R. Oui, et puis je suis rentré chez nous.

D. Avez-vous entendu Perraudin au pont de la Sorme ? — R. Non, j'étais trop loin.

Maître Millerand : Le témoin peut-il donner des renseignements sur Livet dit Desgranges ? — R. Il a eu une petite affaire pour un enterrement. Mais je sais que c'est un bon sujet.

Deschamps, trente ans, mineur : La nuit du 15 au 16, j'ai été réveillé par une vingtaine d'individus qui m'ont forcé à les suivre en me menaçant de me tuer.

D. Qui avez-vous reconnu ? — R. Laugerette et Lautrey.

D. Etes-vous allé sur la place de la chapelle ? — R. Oui, elle était en feu.

D. Avez-vous été au pont de la Sorme ? — R. Oui.

D. Est-ce que Juillet n'était pas dans la bande ? — R. Oui, monsieur.

Maître Millerand : N'y a-t-il pas un autre Deschamps au Bois-du-Verne ? — R. Je n'en sais rien.

Maître Millerand : Et cependant l'acte d'accusation parle d'un Deschamps du Bois-du-Verne.

Laugerette : N y a-t-il pas eu une difficulté entre moi et la femme Derchaut ? — R. Oui, Laugerette est allé se plaindre à la mine.

Lautrey : Le témoin a entendu la femme Derchaut me traiter de cochon et de fainéant.

Le témoin : Oui.

Juillet : Je prie M. le président de demander au témoin qui fait partie de la chambre syndicale, si je lui ai vendu des armes ? — R. Non.

Loriot (Léonard), dix-neuf ans, manœuvre (Le témoin est le frère de l'accusé Loriot) : Dans la nuit du 16, une bande d'individus sont entrés à l'auberge Maillet, et nous ont forcés à marcher.

D. Avez-vous reconnu quelqu'un ? — R. Non.

D. Vous faites partie de la chambre syndicale ? — R. Oui.

Maître Laguerre : Avez-vous entendu dire si les membres de la chambre syndicale devaient être armés ? — R. Non, monsieur, je ne l'ai jamais entendu dire.

D. Depuis quand faisiez-vous partie de la chambre syndicale ? — R. Depuis trois mois.

Juillet : Il a été reçu le 29 mai, le jour que j'ai pris la présidence.

D. Savez-vous s'il y a eu une réunion mystérieuse chez Maillet ? — R. Non, monsieur.

Lequin, vingt ans, chaudronnier : On m'a emmené de chez Maillet à une heure du matin, et on m'a mené au Bois-du-Verne.

D. Qui avez-vous reconnu ? — R. J'ai reconnu Juillet et tous mes camarades, quand on a été arrivé au Bois-du-Verne.

Maître Laguerre : Le témoin est passé à une heure avancée devant chez Bonnot, était-il chez lui ? — R. Oui, je l'ai vu par la porte ouverte. — R. Il n'avait que sa chemise et son pantalon.

Rameau (Pierre), quarante-deux ans, ouvrier charpentier : La nuit du 15 au 16 on est venu chez moi sur les deux heures un quart, trois heures. Il y avait trois individus. On m'a menacé d'un revolver en me disant : « Si vous ne voulez pas marcher, voilà un revolver qui vous servira. » J'ai été jusqu'à La Chapelle.

D. N'avez-vous pas vu un individu qui éparpillait les feuillets d'un livre d'église ? — R. Oui.

D. Avez-vous reconnu quelqu'un ? — R. Oui, de pauvres gens qui étaient là comme moi les mains dans leurs poches.

D. Vous attendiez le moment de vous sauver ? — R. Juste.

D. Vous avez entendu dire : « Chef, donnez des ordres » ? — R. Oui, monsieur, mais je ne l'ai pas reconnu. Il avait un mouchoir comme quand on a mal aux dents.

Cottin, vingt-huit ans, marqueur : Dans la nuit du 15 au 16, j'ai été réveillé par une forte détonation. A deux heures et demie il est venu à deux reprises une bande pour me faire lever ; à la seconde fois je me suis levé, j'ai été jusqu'à la chapelle, et quand les gendarmes sont arrivés, j'en ai profité pour me sauver.

D. Qu est-ce qu'il y avait sur la place de la Chapelle ? — R. Cent cinquante individus qui me chantaient et qui criaient.

Digoin, trente-quatre ans, lampiste : Le 16, vers quatre heures du matin, des individus m'ont forcé de les suivre ; nous avons été à la chapelle. Je n'ai reconnu personne.

Laude, dix-sept ans, manœuvre : Vers six heures du matin, j'ai vu Durix sur la place de la Chapelle qui regardait comme les autres. Il voulait entrer dans la chapelle ; je lui ai dit : « N'entre pas là-dedans, il n'y fait pas trop bon ; il pourrait bien y avoir encore de la poudre. »

D. Le 15 août, vous vous étiez couché à huit heures ? — R. Oui, monsieur. C'est dans mon lit que j'ai entendu la détonation.

D. Savez-vous si Durix est arrivé après vous ? — R. Je ne pourrais pas vous dire.

Durix : Laude m'a raconté, le matin, qu'il avait vu des hommes placer une échelle contre la façade de l'église. Il avait été arrêté et placé dans ma cellule. Il m'a promis 10 fr. pour que je ne dise pas au juge d'instruction ce qu'il m'avait raconté.

Le témoin : Non, monsieur, ce n'est pas vrai.

Jeandrot, dix-huit ans, manœuvre : J'ai été réveillé à quatre heures du matin, par une vingtaine d'individus et je n'ai reconnu personne.

D. Vous a-t-on menacé ? — R. Non.

D. On vous a fait partir pour Blanzy ? — R. Non, monsieur.

D. D'après Durix, vous auriez dit avoir brûlé des chaises ? — R. Non, monsieur, ce n'est pas vrai.

Durix : Je l'avais dit au juge d'instruction parce que je pensais qu'on me ferait sortir. Mais ce n'est pas la vérité.

Breuzot, vingt-deux ans, journalière. (Le témoin est la sœur de l'accusé Breuzot) : J'ignore à quelle heure mon frère s'est couché. Moi quand je suis couchée, je m'occupe de dormir, et je dors serré.

D. N'est-il pas obligé de passer par votre chambre ? — R. Oui. Mais je dors serré (rires), et je ne l'ai pas entendu.

L'audience est suspendue à onze heures et demie et reprise à deux heures un quart.

L'audition des témoins continue :

Aublan, trente-six ans, ouvrier mineur : La nuit du 15 au 16, j'ai été réveillé par un coup qui ressemblait à un coup de mine. J'ai regardé dehors, je n'ai vu personne. A onze heures j'ai entendu du bruit dans la direction de l'auberge Canet. A minuit, j'ai entendu qu'on brisait dans les écoles des sœurs. A deux heures et demie j'ai entendu sonner la cloche et j'ai vu le feu dans la chapelle. A trois heures et demie je suis parti à mon travail avec Linard. On m'a arrêté en route.

D. Qui ? — R Un homme avec un bâton. Il m'a dit : « Allez à la chapelle il y a encore quelque chose à faire. »

D. Vous avez entendu le propos : « Nous le prendrons, nous l'écorcherons mort ou vif. » Vous avez dit que vous pensiez que cela s'adressait au curé ? — R. Je l'ai supposé.

D. C'est vous qui avez prêté des vêtements au curé ? — R. Oui, je lui ai dit : « Il y a quelque chose ». Il est entré chez moi comme il serait entré chez un autre. Je lui avais promis des effets.

D. Vers six heures, vous avez vu quelqu'un avec une culotte rouge ? — R. Oui, Linard.

Un juré : Le témoin a-t-il vu quelqu'un la figure entourée d'un mouchoir ? — R. Non. Je ne pensais qu'à m'en aller.

Linard, vingt-neuf ans, mineur : Le 16 août, à trois heures et demie du matin, ayant peur d'être arrêté à cause du bruit que j'avais entendu, j'ai passé par les jardins. J'ai dit à Aublanc : « Allons-nous travailler ? » Il m'a dit : « Oui. » Nous avons rencontré un individu qui nous a dit : « Vous allez travailler. Eh bien ! allez à la chapelle, il y a à travailler. Faites brûler comme les autres. » Nous avons ensuite rencontré une autre bande, dans laquelle était Virot, qui a jeté un banc dans le feu qui brûlait dans la chapelle.

D. Etes-vous sûr que c'est lui ? — R. Je crois que c'est lui. (Murmures.)

M. le président dit qu'il fera évacuer la salle si des manifestations se reproduisent.

Sirop, quarante-deux ans, boucher au Bois-du-Verne : Le 16 août, à deux heures du matin, on avait tapé très fort dans ma devanture. A trois heures, on est venu me chercher chez moi en disant de suivre.

D. Avez-vous reconnu quelqu'un ? — R. Chofflet et Livet. Nous avons bu la goutte ensemble.

D. Où avez-vous été ? — R. J'ai passé sur la place de la chapelle et j'ai suivi jusqu'au pont de la Sorme.

D. Avez-vous entendu Bonnot ? — R. Il a dit qu'il arriverait des gendarmes qui nous fusilleraient tous et qu'il fallait rentrer chez nous.

Livet : C'est Sirop qui nous a appelés. Il était sur sa porte.

Le témoin : Mais non, ce n'est pas comme ça ; ma porte était fermée ; c'est après que je leur ai dit d'entrer.

Maître Laguerre : Le témoin n'a pas eu bien peur de Livet puisqu'il lui a offert à boire ? — R. Je le connaissais.

D. Lui avez-vous demandé où on allait. — R. Oui, je lui ai dit : « Ousque nous vons ? » (Sic).

D. On ne vous l'a pas dit. — R. Non.

Maître Laguerre : Il a été dit que les ouvriers renvoyés à la suite de l'enterrement de Potier avaient été repris sur la demande du desservant. Voljac a été renvoyé. A-t-il été repris ?

Voljac : Non, monsieur. On a dit à mes parents que jamais de la vie on ne me reprendrait dans l'administration.

Perraudin, quarante-un ans, boiseur : Je reste à 70 mètres de la chapelle. Le coup est parti à onze heures moins vingt. Ma femme a eu beaucoup peur. Nous sommes restés tranquilles jusqu'au moment où on a entendu la cloche. Quand j'ai été pour partir à la mine, on a frappé à ma porte et un homme m'a dit : « Il faut de bons républicains et pas de chemises blanches. » J'ai dit : Ma femme est trop malade. Je lui ai donné à boire. Après ça il est revenu Chofflet, qui avait un couteau ouvert à la main et qui m'a dit aussi de suivre. Je lui ai dit que ma femme était dans une trop mauvaise disposition. Après ça, Chofflet est encore revenu avec Livet qui m'a dit : « Allons, mon Lazare, dépêche-toi. Si tu ne marches pas, nous ne serons pas les plus forts. » Je lui ai dit : « Mais mon gros, je ne peux pas, regarde ma femme. » Il m'a dit : « Si ta femme est comme ça, eh bien, reste, c'est un cas différent. »

Chofflet nie avoir tenu les propos et avoir eu un couteau ouvert.

Le témoin : C'est aussi vrai que je suis ici.

Livet : J'ai dit au témoin : « Voyons, mon Lazare, on m'a forcé à venir vous chercher. » Quand il m'a dit que sa femme était malade, je lui ai dit : « Soignez-là. »

Le témoin : Le trac a commencé à me prendre. Je suis parti les deux mains dans mes poches comme un pauvre agneau qui marche au long de la route.

D. Vous avez dit que vous aviez eu plus peur qu'à la bataille de Dijon ? — R. Oui, parce que à Dijon j'avais des armes pour me défendre.

Femme Perraudin, trente-cinq ans, ménagère : A dix heures et demie, dans la nuit du 15 au 16, j'ai entendu un petit bruit. A onze heures j'ai entendu des cris : Hé ! hé ! hé ! J'ai dit à mon mari en entendant l'explosion : « Nous sommes perdus. » Ça m'a fait un effet épouvantable. J'ai entendu frapper les portes de la chapelle avec des haches, ça faisait un bruit épouvantable. On entendait des coups de revolver. Ça a duré jusqu'à près d'une heure ; ça me faisait toujours un effet !... A trois heures moins dix, mon mari s'est habillé ; à trois heures et demie j'ai entendu la cloche, j'ai dit à mon mari : « Eteins la chandelle, ça me fait peur. » On a frappé à la porte en nous disant : « Ce n'est pas des chemises blanches qu'il nous faut, c'est de bons républicains. » il est entré un individu qui a dit à mon mari de suivre ; mon mari lui a dit : « Ma femme est trop malade, » et lui a donné à boire. On a frappé une seconde fois. C'était Chofflet, qui a dit aussi à mon mari de marcher. Il lui a dit que j'étais trop malade. Je lui ai vu un couteau à la main gauche. Cinq minutes après il est remonté avec Livet, dit Desgranges, qui lui a dit : « Voyons, mon Lazare, il faut marcher. » Mon mari a dit : « Je ne peux pas, mon gros, ma femme est trop malade. Si elle n'avait pas été malade, je serais parti avant vous. » Il voulait parler de son travail. Chofflet a dit : « J'ai bien quitté ma femme. »

D. Chofflet n'a-t-il pas dit à votre mari : « Si tu ne viens pas, nous ne serons pas les plus forts ? — R. Oui, monsieur.

Chofflet, interpellé, nie avoir eu un couteau dans les mains.

Le témoin persiste et explique à l'aide d'un couteau à papier comment Chofflet tenait le couteau dissimulé dans sa main gauche.

D. (au témoin) : Vous le connaissez bien, Chofflet ? — R. Oui, depuis l'âge de six ans.

Develay (Françoise), treize ans :

(Le témoin ne prête pas serment à raison de son âge.)

J'ai vu Chofflet qui a passé devant chez nous avec un couteau. C'était après minuit.

D. Est-ce que Chofflet n'a pas crié à votre père : « Il faut marcher comme les autres ? » — R. Oui.

D. Vous n'étiez pas couchée ? — R. J'étais restée levée depuis les coups de dynamite.

Chofflet persiste à déclarer qu'il n'a point eu de couteau entre les mains.

Jolivot, vingt-quatre ans, manœuvre : Je me suis couché à dix heures. En entendant la détonation je me suis levé. Vers quatre heures on est venu m'éveiller.

D. Qui ? — R. Chofflet et Livet, on ne m'a pas menacé et je n'ai pas vu d'armes entre leurs mains. Je certifie qu'ils n'en avaient pas.

D. Vous êtes sorti et vous avez été jusqu'au pont de la Sorme ? — R. Oui.

D. Avez-vous entendu Bonnot ? — R. Non, monsieur.

Beaujard, cinquante-sept ans, armurier au Champ-Moulin, Montceau : La nuit du 15 au 16, un groupe d'individus est venu me crier d'ouvrir. J'ai demandé qui, on m'a répondu : « Dessolins. Ouvrez-nous, ou nous enfonçons la porte. » J'ai ouvert, ils sont entrés. Devillard a ouvert les vitraux et a pris des revolvers, je lui ai dit qu'ils avaient des défauts et que je n'avais pas de cartouche de calibre. Il en a choisi cinq, et il en a donné un à Dessolin, un à Lecœur et un autre à Baudot. Il a pris aussi des cartouches, une douzaine. Je leur ai dit : « qui me paiera ? » Ils m'ont dit plus tard et ils m'ont donné leurs noms. Je leur ai dit : qu'est ce que vous pensez de faire ? Ils m'ont dit : « c'est la révolution qui vient d'éclater. »

D. Qui avait l'air de commander ? — R. Devillard.

Devillard, interpellé, nie avoir frappé à la porte et être entré le premier. Il n'a pas non plus pris de revolvers. C'est l'armurier qui les lui a passés.

Beaujard : Il dit ça ; mais moi je ne dis pas comme lui.

Devillard : nie également avoir dit : « La Révolution vient d'éclater. »

Au témoin : Vous avez vendu des armes à Juillet ? — R. Il y a longtemps, une douzaine de revolvers.

D. Vous les a-t-il payés ? — R. Il me redoit 103 fr. Juillet était aubergiste. Il venait des jeunes gens chez lui. Il leur vendait des revolvers.

Juillet : Je me suis arrangé avec M. Beaujard devant le juge de paix.

Deux revolvers figurant dans les pièces à conviction sont présentés au témoin. Il déclare que n'en ayant point pris les numéros, il ne peut certifier que ces armes viennent de chez lui.

Un juré : Juillet disait-il au témoin qu'il se faisait payer de ses revolvers par petits versements ? — R. Oui.

Un juré : Je demanderais pourquoi Lecœur et Baudot qui sont entrés dans la boutique de l'armurier ne sont pas au banc des accusés ?

M. le président : Il ne m'est pas possible de répondre à cette question.

Maître Millerand : Loriot est-il entré dans la boutique ?

Le témoin : Je ne le sais pas.

Maître Millerand : Pourtant l'acte d'accusation l'indique. C'est la troisième erreur ou quatrième erreur que la défense relève depuis ce matin.

Maître Laguerre : Le témoin ne donnait-il pas à Juillet une commission de 2 francs par arme ? — R. Non, jamais mais je ne leur ai donné de commission.

Juillet : M. Baujard m'avait dit de lui amener des acheteurs de revolvers et qu'il me donnerait 2 francs par arme.

Le témoin : Il ne m'en a jamais envoyé.

Un juré : Loriot a bien reconnu avoir été devant la boutique de Baujard.

Loriot : Oui, je suis resté devant la porte.

Billardet, vingt-deux ans, manœuvre : J'ai vu dans la nuit du 15 au 16 Devillard qui commandait la bande se dirigeant sur le Bois-du-Verne, on m'a dit de suivre.

D. On a frappé à la porte de Baujard ? — R. Oui, c'est Devillard, il a dit : « Ouvrez ou j'enfonce la porte » C'est lui qui est entré le premier et qui commandait la bande. Loriot commandait aussi. J'ai vu Thomas qui sonnait du clairon. On disait qu'on allait à Blanzy chercher du renfort. Breuzot était dans la bande avec une hache.

M. le procureur général : Comment vous êtes-vous trouvé mêlé à la bande ? — R. J'allais à mon travail. Loriot m'a arrêté.

D. Depuis les événements, ne vous a-t-on pas menacé ? — R. Oui. Mme Dufour a dit à ma mère que si je disais quelque chose, on me tuerait.

Devillard oppose un démenti aux déclarations du témoin. Il n'était pas en tête de la bande, mais bien l'un des derniers. Ce n'est pas lui qui a menacé l'armurier d'enfoncer sa porte.

Loriot nie avoir arrêté le témoin.

Breuzot soutient, de son côté, qu'il n'a point porté de hache.

M. le procureur général (au témoin) : Par qui avez-vous été éveillé ? — R. J'ai été arrêté en allant à mon travail.

D. Vous avez dit deux fois, le 18 et le 27 août, que Devillard était venu vous éveiller en vous menaçant d'un revolver.

L'audience est suspendue vingt minutes.

Le témoin Billardet est rappelé.

M. le procureur général (aux jurés) : Je tiens à constater qu'il n'y a pas de contradiction entre sa déposition et sa déclaration faite dans l'instruction. C'était la déclaration de Baudot que j'avais tout à l'heure sous les yeux.

Baudot (Jean), trente-huit ans, mineur : Dans la nuit du 15 au 16, vers une heure, j'ai été éveillé par des cris : « Ouvrez. » On f...... des coups de pieds dans la porte. Je me suis levé et j'ai suivi la bande.

D. Qui était là ? — R. Devillard, Dessolins.

D. Était-il armé ? — R. Je crois bien qu'il avait un revolver.

D. Vous avez été chez Beaujard ? — R. Oui, monsieur.

D. Vous avez été du côté de Blanzy. — R. Oui.

D. On arrêtait les mineurs pour les forcer à se joindre à la bande ? — R. Oui, monsieur.

Maître Laguerre : Le témoin est un de ceux qui ont pris un revolver. — R. C'est Duvillard qui me l'a donné. Moi je l'ai pris.

Devillard, interpellé, nie avoir menacé le témoin, chez lequel il est entré avec Loriot et Château.

Maître Millerand : Loriot ne lui a-t-il pas dit de se recoucher ? — R. Oui.

Maître Laguerre : Le témoin a donné volontairement à l'armurier ? — R. C'est Devillard qui les a donnés.

Dénégations de Devillard.

Gillot : Le témoin peut dire que j'ai quitté la bande en même temps que lui au pont de la Sorme. — R. Oui, monsieur.

Forest, trente-cinq ans, mineur : Je suis parti à trois heures dix de chez moi. Au Champ-du-Moulin la bande était arrêtée. On me dit : « On ne travaille pas aujourd'hui. » Je dis pourquoi donc ? On m'a répondu : Vous y verrez.

D. On vous a fait des menaces ? — R. Oui.

D. Qui ? — R. Je n'ai reconnu personne que des voisins, les Dessolin, Lecœur, Baudot et d'autres voisins qu'on avait forcé de marcher comme moi. On a dit : « Le premier qui s'en va, on tire dessus. »

D. Qui disait cela ? — R. C'est un homme qui avait un accent étranger au Bois-du-Verne.

D. Vous avez vu Gillot ? — R. Il a suivi gentiment la bande comme moi.

Maître Laguerre : Le témoin n'a-t-il pas vu un certain nombre d'étrangers ? — R. Non, je n'ai pas fait attention.

Dufour, vingt-deux ans, manœuvre, actuellement au 79ᵉ de ligne : Du 15 au 16 j'ai été chez Maillet, j'en suis sorti à onze heures. Je suis allé chez Dessolin jusqu'à minuit. Il y a des individus qui m'ont forcé à les suivre. Il y avait Devillard et Loriot.

D. Vous êtes allé avec la bande ? — R. Oui, j'ai été forcé et Loriot m'a remis un fusil.

Loriot : Je n'ai pas remis de fusil au témoin.

Un juré : Quelle a été l'impression du témoin quand on lui a remis le fusil ? — R. J'ai pensé rien, j'ai fait comme les autres.

Maître Laguerre : Je ferai observer que Etienne Gauthier, témoin à charge, est présent à l'audience, je demande qu'on le fasse retirer.

Le témoin est conduit par l'huissier hors de la salle.

Dessolins (Marie), vingt-deux ans, manœuvre : J'ai été emmené, la nuit du 15 au 16, par des individus qui ont frappé à la porte à coups de crosse, et qui m'ont dit qu'il fallait marcher avec eux, que c'était la Révolution.

D. Qui vous a dit cela ? — R. Loriot.

D. Qu'a-t-il fait dehors ? — R. Il a tiré un coup de fusil en l'air.

D. On a été chez Baujard. Qui ? — R. Devillard, c'est lui qui a fait prendre les armes.

D. N'a-t-on pas arrêté des mineurs en route ? — R. Oui, ils ont suivi comme les autres.

D. Qui avez-vous reconnu ? — R. Demeples, Thomas, Spenlhauer, Garnier, Breuzot.

D. Vous avez dit que Devillard, Loriot et Château avaient l'air de diriger la bande ? — R. J'ai dit que je lesavais vus qui marchaient en avant.

Loriot dit n'avoir pas menacé le témoin.

D. à Loriot : D'où venait votre fusil ? — R. De chez Dessolins, Jean. Je l'ai tiré en l'air parce que je l'ai vu chargé.

Aupècle, vingt ans, manœuvre : Je me suis levé à trois heures du matin pour aller à mon travail. J'ai été arrêté par une bande d'individus au champ du moulin.

D. Qui commandait la bande ? — R. Je n'ai pas connu.

D. Au pont de la Sorme, la bande s'est dispersée et vous êtes rentré chez vous ? — R. Oui, monsieur.

M. le procureur général : Comment vous êtes-vous débarrassé de votre fusil ? — R. Je l'ai donné à un jeune homme qui connaissait Vindrollet à qui il appartenait.

Lecœur, trente-six ans, mineur. (Le témoin est l'oncle par alliance de l'accusé Gillot) : La nuit du 15 au 16 vers deux heures du matin, Devillard est venu frapper à ma porte en criant : « Lecœur ! Lecœur ! » Ma femme a dit : Il n'est pas là. On a dit c'est pas des raisons. Ouvrez. Nous voulons voir. Si vous n'ouvrez pas, on vous tue tous les deux dans votre lit. Devillard a enfoncé la porte et nous a menacé de son revolver en disant « Tu vois, il y en a six là dedans. Si tu ne viens pas, elles te perceront la peau. »

Devillard : Je n'ai pas dit cela.

Le témoin : Si, c'est lui, c'est un menteur.

D. Vous avez fini par suivre ? — R. Oui, on nous a conduit chez Baudot et chez Baujard.

D. Qui est entré chez Baujard ? — Nous sommes tous entrés. On m'a donné un revolver que je n'ai pas osé refuser. Juillet a chargé mon revolver avec des cartouches. J'ai vu Pelter qui portait un drapeau, Thomas m'a donné son clairon, parce qu'il a eu besoin de s'arrêter. Je l'ai remis ensuite à un petit garçon qui était là.

D. Etes-vous allé au pont de la Sorme. — R. Oui.

D. Avez-vous entendu Bonnot ? — Je croyais que c'était le maire de Blanzy. Il disait qu'on faisait des bêtises et qu'il fallait rentrer chez soi. J'ai reporté le revolver à M. Baujard.

Sur interpellation, le témoin déclare que Château et Loriot sont entrés chez l'armurier Baujard avant de l'avoir sommé d'ouvrir.

Thomas : Le témoin veut il dire si j'avais l'air d'être forcé de marcher ? — R. Oui, il marchait paisiblement.

Maître Laguerre : Est-ce que le témoin a entendu les meneurs donner l'ordre à Thomas de jouer du clairon ? — R. Non, mais il avait l'air forcé.

Dessolins (Auguste), dix-sept ans, manœuvre (le témoin est le beau-frère de Gillot, l'accusé) : Dans la soirée du 15, je suis revenu de chez Maillet vers minuit. A deux heures il est arrivé une foule de monde. J'ai vu Devillard, Loriot et Château. Devillard avait un revolver et Loriot un fusil.

D. Vous avez été chez Baujard ? — R. Oui, Devillard lui a dit de nous donner des armes.

D. Aviez-vous des cartouches ? — R. Non.

D. Saviez-vous manier un revolver ? — Non, monsieur.

Un juré : Le témoin fait-il partie de la chambre syndicale de Santa-Maria ? — R. Non.

D. Vous n'avez pas fait partie de la réunion de la chambre. — R. Non, monsieur, j'étais sur le parquet à danser.

M. le procureur général : Devillard n'a-t-il pas dit au témoin qu'à Blanzy on trouverait du renfort ? — R. Oui, monsieur.

Dessolins (Hugues), trente-deux ans : J'ai été réveillé à deux heures et demie par le nommé Devillard qui m'a forcé à le suivre.

D. Qu'est-ce qu'il vous a dit ? — R. Il m'a menacé en disant que si je ne venais pas, il en viendrait d'autres qui me tireraient dessus.

D. Vous avez suivi et vous avez été chez Baujard ? — R. Oui, mais je me suis masqué un peu dans la boutique.

D. Vous avez dit dans l'instruction avoir reconnu Château et Devillard, et celui-ci vous aurait menacé de vous brûler la cervelle ?

Dénégation de Devillard.

D. Est-ce que Devillard ne faisait pas le plus de bruit ? — R. Non.

D. Vous êtes allé jusqu'à Blanzy. Avez-vous reconnu quelqu'un ? — R. Non, je n'avais pas d'autre idée que de me sauver.

M. le procureur général : Devillard n'a-t-il pas dit : « Ceux qui n'ont pas d'armes, je les armerai. Allons chez Baujard ?

Le témoin : C'est possible, mais je ne m'en souviens pas.

M. le procureur général : N'avez-vous pas dit : « Château était tantôt à la tête, tantôt à la queue pour faire marcher. » — R. Je ne l'ai vu qu'à la queue.

Femme Léonard Binet, cinquante cinq ans, ménagère : On est venu chez moi la nuit du 25, à deux heures. On m'a demandé après mon fils, qu'on voulait qu'il vienne, ou bien son revolver.

D. Qui était-ce ? — R. C'était Devillard et Gillot.

D. Votre fils était couché ? — R. Oui, dans une petite chambre.

D. Vous avez préféré donner le revolver ? — R. Oh ! oui, je crois bien.

D. On n'a pas forcé votre fils à marcher ? — R. Non, monsieur.

D. (à Gillot). Qui vous a donné des cartouches ? — R. C'est le fils Binet.

D. Qu'est devenu le revolver ? — R. Il est entre les mains de Juillet.

Juillet : Je le rendrai à mon retour.

Un juré : Pourquoi le fils Binet avait-il un revolver et des cartouches ?

Le témoin : Je vais vous dire. Une fois dans la nuit, il avait failli être mordu par un chien. Il a dit : « J'ons risqué ma vie, je ne la risquerons plus. » (Rires)

Dessoly, quarante-trois ans, voiturier : J'arrivais de voyage le 15 août dans la nuit. Une bande est venue dans ma cour. On m'a dit : « Quel âge avez-vous ? J'ai dit quarante-trois ans. » Alors on m'a dit : « Allez-vous coucher. » Ils m'ont demandé mon fusil. Je leur ai dit : « F... moi le camp ! »

Dessolins (Jean), trente-huit ans, cultivateur à Bois-franc : Dans la nuit du 15 au 16 on est venu chez moi et on m'a dit : Dessolins, si vous ne voulez pas suivre, donnez votre fusil. Je le leur ai donné.

D. Vous ne leur avez pas demandé pourquoi on vous demandait votre fusil. — R. Non.

D. Vous a-t-on menacé ? — R. Non.

D. Qui l'a pris ? — R. Loriot. Il me l'a rendu le lendemain matin à neuf heures. Il l'avait déchargé.

Boucaud, quarante-neuf ans, boucher au Bois-du-Verne : On est passé chez moi le 15 août dans la nuit. On m'a dit de suivre,

D. Vous avez entendu le tocsin. — R. Oui, mais je ne me suis pas dérangé.

D. Des individus sont passés devant chez vous. — R. Oui, ils m'ont demandé des couteaux et des fourches en fer. Ils m'ont dit de les suivre. Je leur ai dit : Passez devant. Je les ai rejoint après parce que des voisins disaient qu'il fallait mieux partir sagement.

D. Avez-vous reconnu quelqu'un. — R. J'ai reconnu des gens qui disaient comme moi : Où allons-nous ?

Maître Laguerre : Au point du jour ne vous êtes-vous pas aperçu qu'il y avait beaucoup d'étrangers ? — R. Il faisait jour quand nous sommes partis de chez nous. Bonnot a été un des premiers à dire qu'il fallait rentrer chez soi. Il y avait beaucoup de gens raisonnables comme lui qui disaient la même chose.

Maître Laguerre : Connaissez-vous Bonnot. — R. Oui, depuis dix-huit ans, c'est un brave homme.

Pelter : Qu'est ce que le témoin pense de moi ? — R. C'est un très gentil jeune homme. Il a perdu son père et nourrit ses quatre frères du produit de son travail.

Desfêtes, trente-deux ans, aubergiste : Du 14 au 15, des chanteurs sont venus chez moi, ils se sont arrêtés au moment de l'explosion et sont sortis. A quatre heures un quart on a frappé, j'ai regardé dehors et je n'ai vu personne.

Livet : Le témoin ne sait-il pas si j'étais chez lui au moment de l'explosion ?

Le témoin : Je ne me rappelle pas.

Merle, trente-quatre ans, mineur : Le 16 août, je suis parti à mon travail à trois heures et demie, une bande m'a arrêté en me disant : on ne travaille pas aujourd'hui, il faut nous suivre. J'ai suivi.

D. Avez-vous reconnu quelqu'un. — R. Non, monsieur.

D. Etait-on armé. — R. Les uns avaient des fusils, les autres des revolvers et des bâtons.

D. Vous êtes rentré chez vous ? — R. Oui, à six heures.

Maître Millerand : Travaille-t-on les dimanches et fêtes ?

Le témoin : On fait la réparation ces jours là.

L'audience est levée à six heures un quart.

Audience du 19 décembre par voie télégraphique

Au début de l'audience, on entend M. Hendlé, ancien préfet de Saône-et-Loire et actuellement préfet de la Seine-Inférieure.

Dans une longue déposition, M. Hendlé dit que le gouvernement a fait son devoir et qu'il a surveillé les mouvements qui lui étaient signalés dans les régions minières du Creuzot et de Montceau ; mais cette surveillance ne lui donnait pas le droit d'interdire les réunions des ouvriers ; les événements du mois d'août dernier n'ont aucune corrélation avec la pression religieuse dont on a parlé.

La vraie cause des désordres que la Cour d'assises va juger est dans l'excitation des anarchistes, notamment dans les conférences de Dumay.

Après cette déposition, il est procédé à l'audition des derniers témoins à charge.

L'audience est suspendue.

A la reprise, Maître Laguerre donne lecture d'une dépêche qu'il a reçue de Dumay et par laquelle celui-ci annonce qu'il se tient à la disposition de la Cour.

Maître Laguerre fait remarquer que Dumay n'est pas en fuite, comme le disait le parquet de Charolles dont l'incapacité est manifeste, l'organisation de la police, ajoute l'avocat, est une chose honteuse.

M. le procureur général proteste et dit qu'il ne comprend pas la nécessité d'entendre Dumay, après des débats aussi complets.

Après cet incident on entend les témoins à décharge.

Demain M. le procureur général Allary prononcera son réquisitoire.

On remarque la facilité avec laquelle les jurés communiquent avec le public pendant la suspension des audiences ; on les voit de tous les côtés, à l'hôtel, au café et dans les rues, causant avec les journalistes et les témoins.

Audience du 19 décembre

L'audience est ouverte à neuf heures vingt minutes. Sur l'ordre de M. le président, l'huissier audiencier introduit M. le préfet de la Seine-Inférieure.

M. le président prévient le jury que M. le préfet Hendlé ayant été cité en vertu de son pouvoir discrétionnaire, il ne peut prêter serment. Sa déposition devra être accueillie à titre de simple renseignement.

Le témoin déclare se nommer Hendlé, trente-huit ans, préfet de la Seine-Inférieure, précédemment préfet de Saône-et-Loire.

M. le président : Veuillez, Maître Laguerre, puisque c'est à votre demande que M. le préfet a été cité, m'indiquer les questions que vous désirez lui être posées.

Maître Laguerre : Je tiens à dire que la défense n'a point demandé que M. Hendlé fût cité pour répondre aux paroles prononcées par M. Chagot et qui ne peuvent pas l'atteindre. Je désire seulement qu'il veuille bien nous renseigner sur deux séries de questions d'un ordre tout différent.

Je demanderai d'abord à M. le préfet le récit du mouvement qui s'est produit en Saône-et-Loire et spécialement à Montceau-les-Mines, alors qu'il était à la tête de l'administration, mouvement que l'on a à tort appelé mouvement anarchiste et qui n'est autre chose que le mouvement du parti ouvrier.

En second lieu, je prierai M. le préfet de vouloir bien nous dire si jamais il a considéré comme sérieuse l'existence à Montceau et aux environs de cette prétendue association, désignée sous le nom de Bande Noire.

Le témoin : J'ai eu l'honneur, messieurs les jurés, d'administrer le département de Saône-et-Loire pendant cinq ans et demi, avant et après les événements du Seize-Mai. Je le connais donc assez bien. Peu de temps après mon arrivée, dans les premiers mois de 1878, une grève générale éclata à Montceau. Je m'étais renseigné sur la situation particulière. Je savais qu'un antagonisme politique existait entre les ouvriers et la direction des mines. Je savais qu'en 1876 et 1877, la population républicaine s'était affranchie du joug qui pesait sur elle au point de vue politique.

Les candidats de la droite qui avaient jusque-là toujours triomphé dans les diverses élections municipales, départementales et législatives, avaient été remplacés par des républicains. De là était résulté dans le pays une certaine fermentation qui avait abouti à une grève générale. J'envoyai à ce moment des troupes en quantité suffisante. Moi-même je me transportai sur les lieux avec un général. Il y eut, comme toujours en pareilles circonstances, quelques excès et quelques violences. Certains ouvriers comprennent mal l'exercice de leurs droits. Ces violences ne furent pas nombreuses et leurs auteurs furent condamnés en police correctionnelle.

La masse ouvrière chôma quinze jours sans aucun trouble matériel. D'ailleurs la troupe était à Montceau pour protéger au besoin les personnes et les propriétés. Au bout de quinze jours, les ouvriers rentraient dans la mine.

Depuis cette époque et pendant quatre années qu'a duré encore mon administration, il ne s'est pas produit un seul désordre, un seul fait tombant sous l'application de la loi pénale.

J'ai quitté le département à la fin du mois de mai dernier. C'est au mois d'août que se sont produits les premiers faits de brutalité et d'inqualifiable violence, c'est à ce moment qu'on a, pour la première fois, recouru à l'emploi de la dynamite. C'est vous dire que je ne connais rien des faits du procès, que je n'ai appris comme tout le monde que par la voie des journaux.

Pendant le temps de mon administration, je me suis rendu une ou plusieurs fois chaque année à Montceau. J'ai présidé le dernier conseil de révision qui s'est tenu à la fin d'avril. J'ai trouvé là une situation en apparence parfaitement calme. Le soir, suivant l'usage les membres du conseil de révision ont été invités à un banquet par la municipalité républicaine de Montceau. Des paroles cordiales furent échangées. Rien ne pouvait faire pressentir l'explosion qui a éclaté au mois d'août suivant.

Je dois cependant rappeler deux faits :

A une époque que je ne puis préciser au juste, il y a, je crois, environ deux ans, une certaine fermentation m'a été signalée comme existant dans tout l'ensemble du bassin houiller de Saône-et-Loire.

J'écrivais à ce sujet aux principaux chefs d'industrie. M. Schneider me répondit qu'au Creusot il n'y avait aucun danger. M. Camproisner me dit que les ouvriers étaient travaillés par les idées socialistes, mais qu'il n'y avait pas de menaces de grève. M. Chagot dit la même chose. Des meneurs parcouraient le pays, mais néanmoins on ne prévoyait à Montceau aucun danger de grève ou de trouble.

A part Epinac, petit centre ouvrier, il n'y a eu aucun désordre dans le département, même au Creusot, qui compte une population de 30,000 âmes. Nous n'avons eu à nous préoccuper que de Montceau.

Le second fait que je dois faire connaître est relatif à une visite que me fit un honorable industriel de Saône-et-Loire, avec lequel j'ai toujours été en dissentiment politique, mais chez qui j'ai trouvé la plus grande courtoisie, M. Campionnet, maître de forges, conseiller général et maire de Gueugnon.

M. Campionnet est venu plusieurs fois m'entretenir au sujet de questions d'école. Il m'a demandé notamment de maintenir les sœurs dans la localité. Je me suis empressé de déférer à sa demande. Dans une visite qu'il me fit à la fin de l'année dernière, encore pour une question d'école, il me dit incidemment, au moment de se retirer : « Je puis vous donner, M. le préfet, des renseignements intéressants sur les associations secrètes qui se sont fondées dans le pays. Je me suis procuré les statuts d'une d'elles. Elles paraissent avoir un but inoffensif, mais je crois au contraire qu'elles présentent un certain danger. J'ai surpris une réunion nocturne d'ouvriers et j'ai entre les mains un bulletin de convocation. » Je me me remerciai M. Campionnet de sa communication ; je lui dis que je connaissais déjà l'existence de réunions nocturnes à Montceau et que je les surveillais.

Quant à M. Chagot, puisque je dois dire ici toute la vérité, je dois déclarer que jamais il ne m'a fait à propos de ces réunions aucune communication, ni directement, ni indirectement, ni personnellement, ni par lettre. Il devait, cependant, connaître certainement la situation. Comme il savait qu'un gouvernement, et surtout le gouvernement de la République, n'hésite jamais à protéger les personnes et la propriété, qu'en 1878 on n'avait pas hésité à envoyer des troupes pour maintenir l'ordre, M. Chagot, qui se trouvait, à raison de sa qualité de chef d'exploitation, en correspondance avec le ministère des travaux publics et l'administration préfectorale, aurait dû nous mettre en éveil. Jamais il n'en a rien fait. C'est par M. Campionnet, industriel de l'arrondissement de Charolles, que j'ai eu les premiers renseignements précis sur des faits que je connaissais vaguement.

Je remercie l'honorable défendeur, Maître Laguerre, de ce qu'il a dit des accusations portées contre moi par M. Chagot, et je n'éprouve nullement le besoin de me défendre à ce sujet.

Aussitôt que le gouvernement a su que des faits délictueux, criminels s'étaient produits à Montceau, il a sévi immédiatement avec énergie. J'ajoute que jusqu'au mois d'août, on ne pouvait qu'avoir l'œil et surveiller. Jusque là aucun acte n'avait été accompli permettant à une administration libérale de procéder à des arrestations ou de déférer personne à la justice qui ne se fût trouvée en face que de mauvaises intentions.

La seconde question que m'a posée la défense est celle-ci : « Y a-t-il eu de longue date un mouvement anarchiste en Saône-et-Loire ? » Je n'hésite pas à répondre oui.

Ce n'est pas seulement d'ailleurs en Saône-et-Loire, mais encore dans d'autres centres ouvriers.

Les ouvriers de Montceau, particulièrement, étaient travaillés par des conférences et des réunions anarchistes, dont le but était mal défini. Le but très général était l'amélioration du sort des ouvriers ou le versement d'argent destiné à faciliter les grèves. Mais jamais il n'était venu à la pensée de personne que le but était d'introduire dans nos mœurs des habitudes indignes d'un peuple civilisé, l'appel à la violence et à la dynamite. Les statuts de l'association fédérative étaient, en apparence, assez inoffensifs, et le but apparent était l'amélioration de la condition des ouvriers. Il n'y était nullement question de dynamite. Ces moyens-là, d'ailleurs, ne se disent pas et ne s'impriment pas.

Tels sont, messieurs les jurés, les renseignements que je puis vous fournir en réponse aux questions qui m'ont été posées.

Maître Laguerre : Je désirerais, dans un tout autre ordre d'idées, que M. le préfet voulût bien préciser si, dans aucune des conférences faites par lui, Dumay, que l'on paraît traiter en accusé dans cette affaire, a jamais exposé des principes anarchistes. Dumay a-t-il jamais fait appel à la violence ?

Le témoin : Mon Dieu ! il est assez délicat de parler d'une personne que l'on ne connaît pas, surtout lorsque la question posée est aussi peu précise. Je n'ai jamais assisté aux conférences de Dumay et je ne les ai connues que par des rapports ou des comptes-rendus plus ou moins complets. Ce que je puis dire, c'est qu'il est à ma connaissance que Dumay est un de ceux qui ont exercé le plus d'influence sur les ouvriers de Saône-et-Loire. Il est considéré, à tort ou à raison, je ne fais ici aucune appréciation, comme le chef des anarchistes. Il a toujours, sinon excité, au moins surexcité. Ses conférences étaient violentes de ton et de forme. Il faisait appel, en termes violents, aux revendications des ouvriers. Vous me demandez s'il a fait appel à la violence et à la dynamite. Je ne le sache pas, mais ce que je sais, c'est que le ton de ses conférences était extrêmement provocant et exaltant ; c'est qu'il est pour beaucoup, lui et plusieurs autres meneurs, dans la fermentation qui s'est produite en Saône-et-Loire.

Maître Laguerre : Il y a trois jours, M. le maire de Montceau nous a dit que des ouvriers mineurs ayant été élus conseillers municipaux, l'administration de la mine les avait mis en demeure d'opter entre leur mandat qu'ils tenaient du suffrage universel et la conservation de leur emploi. M. le maire de Montceau a ajouté que l'administration préfectorale avait été obligée d'intervenir. M. le préfet veut-il nous renseigner à ce sujet ?

Le témoin : Le fait est exact. M. Chagot avait, en effet, mis en demeure trois ouvriers élus conseillers municipaux de donner leur démission. Comme leur travail était leur gagne-pain, les ouvriers n'hésitèrent pas et donnèrent leur démission. Un rapport me fut adressé. Je n'acceptai pas les démissions et je suis intervenu d'une façon très énergique auprès de M. Chagot, n'admettant pas qu'un chef d'industrie usât de son influence pour porter atteinte à la liberté des citoyens. Je mis M. Chagot en demeure de retirer sa propre mise en demeure et je le menaçai pour le contraindre, d'arrêter net à la préfecture la procédure de toutes les affaires concernant la mine. M. Chagot céda en protestant et les conseillers municipaux restèrent en fonctions.

Maître Laguerre : M. le préfet voudrait-il donner des renseignements généraux sur la pression cléricale et politique existant de la part de l'administration de Montceau.

M. le président au témoin : Pouvez-vous répondre à cette question, monsieur le préfet ?

Le témoin : J'ai déféré à l'appel de la Cour pour répondre comme témoin. Je dois m'abstenir de tout ce qui ressort de l'administration ; cette limite tracée et à titre de témoin seulement, je vais répondre à la question de Maître Laguerre.

Je ne sache pas que M. Chagot ait exercé une pression au point de vue électoral pendant la durée de mon administration. Jusqu'en 1876, les ouvriers étaient restés sous le joug ; mais, depuis, ils se sont affranchis complètement. Toute la représentation est républicaine aux dernières élections, M. Chagot ne s'est pas présenté et n'a pas présenté de candidat.

Il résulte de plusieurs conversations que j'ai eues avec mon ami le docteur Jeannin, maire de Montceau, qu'on ne peut citer aucun fait de pression au point de vue politique.

Il n'en est pas de même au point de vue religieux. M. Chagot est très religieux, il a une foi profonde, et il tient à ce que cette foi rayonne autour de lui. Jusqu'à quel point a-t-il exercé une pression à cet égard ? Cela serait très difficile à dire. Je puis cependant citer un fait. Il y a environ un an, je reçus la visite d'un pasteur protestant du Creusot, M. Bourgeois, dans la circonscription duquel se trouve Montceau. Il vint me faire part de son désir d'y ouvrir une chapelle protestante pour faciliter l'exercice du culte à quelques familles de Montceau, Saint-Vallier et autres localités environnantes. En même temps, il me témoigna la crainte que cette mesure ne fût, pour les familles, l'objet d'un renvoi par l'administration. Tout en m'étonnant de cette appréhension, le culte protestant étant un culte salarié et reconnu par l'Etat, j'engageai M. Bourgeois à s'adresser directement à M. Chagot, ce qu'il fit. Peu de temps après, il revint me voir et me communiqua la réponse qu'il avait reçue. Elle me frappa tellement que je puis la reproduire presque textuellement. La lettre portait : « Ma conscience de catholique ne me permet pas de favoriser une propagande protestante. Je vous engage, dans l'intérêt des familles, à vous abstenir. »

Maintenant je ferai une réserve. C'est que je ne vois pas quelle corrélation peut exister entre un ensemble de faits moraux avec les actes de violence antisociale qui ont été commis en août et en octobre. Si la population ouvrière avait des griefs contre la direction des mines, il n'en est pas moins certain qu'au mois d'août et depuis, cette population n'a pas bougé. Elle est restée sage et tranquille. Je suis heureux de proclamer qu'il n'y a aucune solidarité entre la masse de la population ouvrière, si républicaine, si patriotique de Montceau et de Saône-et-Loire et le groupe anarchiste de la Bande-Noire, comme on l'appelle, qui s'est rendue coupable des faits criminels les plus graves.

M. le procureur général : Ainsi, monsieur le préfet, vous êtes très affirmatif sur ce point que les actes de pression politique ou religieuse qui sont signalés n'ont aucune corrélation avec les actes que nous poursuivons.

Le témoin : Parfaitement. Rien de tout cela ne pouvait autoriser des malfaiteurs, — je ne peux pas les appeler autrement — à commettre de semblables actes.

M. le chef du jury : Je désirerais savoir si M. le préfet connaissait l'existence des chambres syndicales et quel était leur but.

Le témoin : J'ai dit en quelques mots ce que je savais de la Bande-Noire et de ses réunions clandestines. Quant aux chambres syndicales, je ne puis donner aucun renseignement. Tout le monde sait qu'aujourd'hui, il est d'usage que les ouvriers se groupent en associations syndicales et actuellement une loi est soumise aux chambres pour réglementer ces associations.

Maître Laguerre : M. le préfet n'a-t-il pas connaissance que M. Raynaud dans les réunions publiques qu'il a tenues pour poser sa candidature à la députâtion, a engagé les ouvriers à se grouper en association ?

M. le préfet : Je sais que M. Raynaud s'occupe beaucoup de questions relatives à l'amélioration du sort des ouvriers par les associations, mais, assurément, il n'a pu les engager à créer que des associations honnêtes.

Le témoin sollicite l'autorisation de se retirer, qui lui est accordée.

Presqu'aussitôt M. Campionnet, présent dans la salle, demande à être entendu. M. le président donne l'ordre de rappeler M. le préfet Hendlé.

M. Campionnet : Je proteste contre ces paroles de M. le préfet : « J'ai pris toutes les mesures qu'une administration libérale et qui se respecte devait prendre. » A la fin de mon entretien avec M. Hendlé sur le maintien des écoles congréganistes, maintien dont je lui suis d'autant plus reconnaissant qu'il est plus rare en Saône-et-Loire, je l'avertis que les ouvriers étaient, à la suite de réunions clandestines, dans un état d'effervescence extraordinaire. Il était du devoir de M. le préfet d'envoyer une police suffisante pour prévenir des troubles. Peu de temps après, remarquant que l'agitation des esprits augmentait, j'allai prier le maréchal des logis de gendarmerie pour faire cesser ces réunions nocturnes. Le maréchal des logis me répondit qu'il lui fallait des ordres pour cela. J'envoyai au parquet de Châlon un avertissement à ce sujet. Le parquet n'y répondit pas. M. le préfet a dû en être saisi, mais s'en est peu préoccupé. Depuis, des perquisitions ont été faites.

M. le préfet : Je demande à répondre à M. Campionnet. Je fus, en effet, avisé de l'agitation qui régnait à Montceau. Je n'ai pas à rendre compte à M. Campionnet ni à personne des dispositions que j'ai cru devoir prendre comme administrateur. J'ai fait ce que j'ai cru devoir faire. J'ai pensé qu'il eût été anti-libéral de m'occuper d'intentions, non de faits matériels. Si des perquisitions ont pu être faites depuis mon départ, c'est précisément sur mes indications.

Maître Laguerre : De quel droit aurait-on exercé des poursuites ?

M. Campionnet : J'avais signalé des réunions publiques illégales.

M. Chagot demande à son tour la parole : Je remercie M. le préfet d'avoir reconnu publiquement que toute pression politique avait cessé à Montceau dès 1876. Je ne suis gérant de la compagnie que depuis cette époque. Plus de soixante conseillers municipaux sont actuellement ou ouvriers mineurs ou même chefs de poste de la compagnie, ce qui prouve que je ne les ai point forcés à donner leur démission. Quant aux trois ouvriers dont on a parlé, ils avaient présenté eux-mêmes leur élection comme un signe d'hostilité envers la masse. C'est alors que nous leur avons dit que nous ne pouvions les conserver. M. le préfet a dit fort justement que depuis 1876 je ne me suis point occupé d'élections. Je me suis fait presque toujours un devoir de m'absenter pendant les périodes électorales. Quant à la question religieuse, je dirai que le fait du pasteur protestant est exact. Par la raison que je ne veux exercer aucune pression sur mes ouvriers, je ne puis admettre qu'on vienne faire de propagande parmi eux. J'ajouterai que plusieurs employés supérieurs de l'administration de la mine sont protestants et que, loin de m'opposer à l'exercice de leur culte, je leur prête, à eux et à leur famille, des voitures pour se rendre au temple. Je tenais à donner ces renseignements pour démontrer qu'il n'y a eu de ma part ni pression politique ni pression religieuse.

M. le préfet Hendlé est autorisé à se retirer définitivement.

M. le président donne lecture d'une dépêche télégraphique adressée à M. le procureur général par M. l'ingénieur en chef des mines de Blanzy.

Cette dépêche est ainsi conçue :

J'affirme qu'il a été laissé liberté entière de travailler ou non le 14 juillet. Recommandation expresse a été faite par moi. Il est absolument faux que les ouvriers aient été menacés de renvoi. Des ouvriers consultés ont travaillé jusqu'à une heure, disant qu'il leur restait assez de temps pour faire la fête.

Maître Laguerre : Nous récusons absolument le témoignage de l'ingénieur en chef. C'est le témoignage seul des chefs de poste que nous pouvons accepter.

M. le procureur général : Des ouvriers eux-mêmes ont été entendus.

Maître Millerand : Demeples et Devillard ont affirmé avoir été renvoyés pour avoir travaillé le 14 juillet. Ils ont cité les noms des chefs de poste.

D. Vous avez été renvoyé l'année dernière ou cette année ? — R. Non, monsieur, c'est cette année.

M. Chagot : En somme, je ne sais pas pourquoi on discute tant ce travail du 14 Juillet.

Il y avait autrefois une loi qui défendait de travailler les dimanches et fêtes. Il n'y en a plus aujourd'hui, que je sache. J'aurais eu le droit de faire travailler le 14 Juillet, mais je suis libéral et je ne l'ai pas fait. (Murmures d'approbation).

A la reprise de l'audience, Maître Laguerre se lève et dit :

Contrairement aux renseignements fournis par le Parquet de Châlons, M. Dumay n'est nullement en fuite et je viens de recevoir de lui la dépêche suivante :

« Après incident, espérais cité par accusation. Recevant rien, confirme paroles. Suis disposition Cour. « DUMAY. »

J'ajoute, dit Maître Laguerre, que l'adresse de M. Dumay que j'ai fait connaître il y a deux jours à M. le procureur général, a été indiquée d'une façon erronée par tous les journaux. Cette adresse est rue Pigeon, 5, à Charenton.

Il n'a jamais cessé d'habiter en cet endroit et n'a nullement passé en Suisse, comme on l'a prétendu.

M. le procureur général : Le parquet de Charolles nous avait transmis un document où il est dit : « Dumay, ci-devant marchand de vins au Creusot, est actuellement à Paris, en fuite. » Je me suis de nouveau adressé au procureur de Charolles, qui m'a répondu qu'un mandat d'arrêt avait été décerné contre Dumay pour affiliation à l'Internationale des travailleurs et excitation à la guerre civile, et qu'un procès-verbal du parquet de la Seine avait constaté qu'il était passé en Suisse. Aucune ordonnance de non-lieu n'a été rendue en sa faveur. On parle de le faire venir à cette audience.

Il est sous le coup d'un mandat d'arrêt, je me laisserai à M. le procureur de Charolles le soin de faire ce qu'il jugera à propos.

Maître Laguerre : Je suis honteux pour les Parquets de la République de l'incapacité dont a fait preuve le Parquet de Charolles.

M. Dumay a déposé devant le groupe de l'extrême gauche, dans un bureau de la chambre au Palais-Bourbon, tout le monde a pu le voir dans le salon de la Paix. Il n'était pas en fuite.

M. le procureur général : Je ne comprends pas l'importance qu'on donne à cet incident. Ce que nous savons c'est que MM. Jeannin et Hendlé n'ont pas hésité à dire que Dumay était le chef du parti anarchiste.

M. le président : L'incident est clos.

Maître Laguerre : Il résulte de ce que je viens de dire, que Dumay n'est pas en fuite.

M. le procureur général : Nous n'en savons rien.

Maître Laguerre : Dans un autre ordre d'idées, et avant qu'il soit passé à l'audition des témoins à décharge, je tiens à remercier M. le procureur général d'avoir bien voulu les faire citer aux frais de justice. Les prévenus, dont les familles n'ont actuellement d'autres moyens d'existence que ceux qui leur sont fournis par la fraternité républicaine, n'auraient pas eu la possibilité de faire citer des témoins à leurs frais.

M. le procureur général : J'ai fait ce que le ministère public est toujours prêt à faire, ce qui n'a pas empêché l'Intransigeant et autres journaux, amis des accusés, de dire que le gouvernement avait sollicité de la Cour de cassation le renvoi de l'affaire devant la Cour de Riom, uniquement pour empêcher par l'éloignement l'audition des témoins à décharge.

Maître Laguerre : Ces journaux se sont trompés de bonne foi. Ils ont rectifié leur erreur sur l'observation du défenseur.

On entend les témoins à décharge.

Audience du 20 décembre par voie télégraphique

Les deux audiences d'aujourd'hui ont été consacrées au réquisitoire du ministère public.

M. le procureur général a fait l'exposé de l'ensemble du procès, et a fait reporter les charges relevées contre sept des accusés.

M. l'avocat général Caron a soutenu l'accusation à l'égard des autres, et a terminé son réquisitoire en signalant les dangers qui résultent de l'organisation révolutionnaire établie sur divers points du pays.

Demain Maître Laguerre et Maître Millerand présenteront la défense des accusés, on croit que le verdict sera rendu vendredi.

Audiences des 19 et 20 décembre

À la seconde audience du 19 décembre on a entendu les témoins à décharge dont voici les dépositions :

Quatrevalet, quarante-trois ans, manœuvre (sur interpellation de Maître Laguerre) : J'ai vu Bonnot à dix heures du soir chez Lebas le 15 août. Je l'ai revu à quatre heures du matin sortant de chez lui. Il a été à la maison Ravier avec Blanchard. Ensuite je l'ai perdu de vue.

Desserpin, trente-huit ans, maçon au Bois-du-Verne : J'ai vu Bonnot à quatre heures du matin passant devant ma porte, accompagné de quatre individus. D. Où allait-il ? — R. Il suivait la bande. Il était en bras de chemise. Je l'ai vu mettre sa blouse. Je l'ai appelé et je lui ai demandé : « Où allons-nous ? » Il m'a dit : « Je n'en sais rien. »

Veuve Pernette, cinquante-six ans, aubergiste au Bois-du-Verne.

Maître Laguerre : Entre dix heures et demie et onze heures, n'avez-vous pas vu Bonnot devant la porte de Lebas ? — R. Non, j'ai vu Ravier, mais pas Bonnot.

D. Bonnot a logé chez vous ? — R. Oui, voilà onze ans que je le connais et je n'ai jamais eu rien à dire contre lui.

Blanchard (dit Labiche), dix-huit ans et demi, marchand épicier au Bois-du-Verne.

Maître Laguerre : Le témoin n'a-t-il pas vu, le 15 au soir, Bonnot rentrer chez lui se coucher ? — R. Oui, monsieur, nous avons pris un verre ensemble chez Lebas, en sortant de la chambre syndicale, il est rentré chez lui devant moi. D. A quatre heures du matin, vous l'avez vu sortir de chez lui ? — R. Oui. Plusieurs individus que je ne connaissais pas étaient avec lui.

Maître Laguerre : Ainsi le témoin se trouvait avec Bonnot au moment de l'explosion ? — R. Oui.

D. On vous a fait lever ? — R. Oui, des inconnus.

Un juré : Je désirerai savoir quel costume portait Bonnot dans la soirée chez Lebas ? — R. Comme ordinairement. Il avait une blouse.

D. Quelle coiffure ? — R. Un chapeau.

D. De quelle couleur étaient ses vêtements ? — R. De couleurs foncée.

Juinet, quarante-quatre ans, machiniste.

D. Avez-vous vu Bonnot dans la soirée du 15 août ? — R. Un ou deux mois avant l'affaire nous avions causé ensemble de la chambre syndicale. Il m'avait dit que c'était pour secourir ces hommes malades ou blessés et qu'on n'acceptait pas les hommes qui avaient un jugement. Il m'a engagé à aller voir une réunion le soir du 15. J'y ai été. Après, nous sommes sortis à neuf heures et demie et nous avons été avec Bonnot chez Lebas jusqu'à onze heures. Ensuite nous sommes rentrés chacun chez nous.

D. Vous a-t-on fait lever ? — R. Personne ne m'a dérangé.

Maître Laguerre : Le témoin peut-il donner des renseignements sur Bonnot ? — R. D'après tout ce qu'on dit, on ne peut pas trouver mieux. Ça étonne tout le pays qu'il se trouve là où il se trouve.

Maître Laguerre : Le témoin connaît Suchet. — R. C'est un gentil et honnête jeune garçon.

Un juré : Le témoin sait-il ce qu'on a fait dans la chambre syndicale ? — R. On a parlé de bancs et de chaises. Il a été question de cotisations et de comptes. D. A-t-on fait une lecture à la chambre syndicale ? — R. Aucun journal n'a été lu, j'en suis sûr, je suis resté tout le temps.

D. Quel costume avait Bonnot ? — R. Il avait une blouse ou un paletot et un chapeau de feutre.

Robin, cinquante-trois ans, cultivateur, au Bois-du-Verne : Bonnot demeure depuis huit ans chez moi. Quand le coup a donné, Bonnot a sorti, il était dix heures et quelque chose.

D. Que pensez-vous de lui ? — R. C'est un homme qui m'a toujours desservi (sic) avec honnêteté.

Veuve Blanchard, cinquante-ans, marchand épicier, au Bois-du-Verne :

Maître Laguerre : Le témoin a-t-il vu Thomas dans la nuit du 15 au 16 ? — R. A neuf heures et demie il est rentré. Il m'a dit : je suis un peu malade, je vais me coucher pour aller travailler à trois heures et demie. Il est venu des individus qui l'ont fait lever et qui l'ont forcé à partir après lui avoir mis son clairon autour du cou.

J'ai demandé à Chofflet ous ce que vous allez ? Il m'a répondu : « Je n'en sais rien, ma pauvre mère Blanchard. »

Un des individus m'a dit qu'il était de Saint-Etienne, qu'il avait des enfants et qu'il n'avait ni bu ni mangé.

Femme Forest, vingt-six ans, ménagère : Vous connaissez Thomas ? — R. Oui, c'est mon plus près voisin. Le 15 août au soir, M. Blanchard est passé. Il lui a dit qu'il allait se coucher pour aller le lendemain à son travail. Dans la nuit j'ai entendu du bruit, je me suis levée et j'ai vu qu'on faisait lever Thomas de force. Ils l'ont fait marcher devant eux.

Maître Laguerre : Mme Ponet n'a-t-elle pas dit quelque chose ? — R. Oui, elle disait que sa porte n'avait pas été ouvriée (sic) de la nuit, et qu'elle n'avait reconnu personne.

Dupuis, trente-cinq ans, machiniste.

Maître Laguerre : Le témoin connaît Martin. A-t-il entendu sa voix dans la nuit du 15 au 16 ? — R. Non. En me rendant à mon travail à minuit, j'ai rencontré une bande qui m'a crié : « Qui vive ? » J'ai dit : « Ami. » Ils m'ont entouré en me disant : « On ne travaille pas aujourd'hui. Qu'est-ce que tu fais ? » Je leur dis : « Machiniste. » Quel métier que c'est donc ? Savez-vous ce que l'on pense ? J'ai pensé que c'étaient des étrangers. J'ai vu les portes de la chapelle brisées. Ils m'ont dit : « Ce sont nos amis et nos frères. Vous verrez demain, il y aura de l'ouvrage de fait. »

Lambolay, trente-huit ans, mineur.

Maître Laguerre : Le témoin n'a-t-il pas vu Martin dans la matinée du 16 août ? — R. Oui, monsieur, il avait un cache-nez autour du cou. Il m'a demandé ce qui venait de se passer. On lui a dit que le feu était à la chapelle. Il a été très surpris.

Veuve Hupille, quarante-et-un ans, ménagère.

Maître Laguerre : Le témoin connaît Suchet ? — R. Oui, il habitait au mois chez moi. Dans la nuit du 16, quand on a entendu l'explosion, j'ai entendu le fils Suchet qui parlait chez eux.

D. Vous ne savez pas s'il est sorti ? — R. Non. Mais je sais qu'à quatre heures du matin, il était prêt à aller travailler.

D. Que pensez-vous de Suchet ? — R. Je l'ai toujours connu pour un bon petit garçon.

M. l'avocat général : Suchet a dit qu'il n'était rentré qu'à onze heures. Est-ce au moment précis de la détonation que vous avez entendu sa voix ? — R. C'est un petit peu après.

Hujolle (Marie), dix-huit ans, journalière : Suchet habite dans notre maison. La nuit du 15 au 16, je l'ai vu couché.

D. A quelle heure ? — R. Je ne peux pas vous dire l'heure. Quand le coup a donné, j'ai eu peur, je suis allée chez Suchet et je l'ai vu couché.

D. Etait-ce avant la détonation ? — R. Je n'ai pas regardé l'heure.

M. le président : Suchet a dit qu'il était dans la rue au moment de la détonation.

Maître Laguerre : Il a fallu le temps de vous habiller. (Hilarité.) M. le président : Vous avez dû vous habiller très vite, talonnée par la peur. — R. Oui, monsieur.

Garnier (Claudine), vingt-quatre ans, coiffeuse à Montceau.

Le témoin est cité à la requête de Chofflet.

Nous avons été au bal avec Chofflet et sa femme chez Canet. En entendant la détonation dans la rue, j'ai dit que j'avais peur de rentrer chez moi. Je suis rentrée coucher chez eux. Il est venu des gens frapper à la porte. Ils disaient : « Filez, filez. c'est la Révolution ! »

D. Quelle heure était-il ? — R. Trois heures vingt.

Maître Laguerre : Le témoin n'a pas quitté Chofflet un seul instant ? — R. Non, monsieur.

D. A-t-il emporté un couteau ? — R. Non, monsieur.

Maître Millerand : Le témoin a vu Chaniaud au bal ? — R. Oui, il est rentré un instant après nous. On l'a forcé également à partir.

Thevenet, vingt ans, mineur.

Maître Laguerre : A quel moment de la nuit le témoin a-t-il vu Chofflet ? — R. Dans la nuit on m'a forcé à me lever et à suivre une bande. J'ai vu Chofflet. Nous avons été jusque devant la chapelle, puis jusqu'au pont de la Sorme.

D. Qu'est ce qu'on faisait sur la place de la chapelle ? — R. On restait là sans rien faire.

Maître Laguerre : Chofflet n'a-t-il pas dit qu'il venait d'être réveillé comme vous ? — R. Oui, comme moi.

D. Connaissez-vous les gens qui vous ont réveillé. — R. Non monsieur, les figures ne paraissaient pas être du pays. Ils avaient aussi un accent étranger.

Femme Piraly, trente-six ans, ménagère : J'ai vu Chofflet à quatre heures et demie, dans la nuit du 15 au 16.

D. Où était-il ? — R. Dans la rue tout seul, il suivait les autres de loin.

D. Il y en avait d'autres par derrière et par devant. — R. Oui.

D. Avait-il un couteau ? — R. Non, monsieur.

Margottin, cinquante-deux ans, mineur.

Mᵉ Laguerre : Le témoin a été réveillé, à quelle heure. — R. Oui, vers trois heures.

M. le président : On vous a fait des menaces ? — R. Non. On m'a demandé si je voulais suivre. J'ai dit que je voulais bien.

D. Avez-vous demandé où on allait. — R. Non, monsieur.

D. Vous aviez peur. — R. Oui, bien sûr !

D. Qui avez-vous vu ? — R. Des hommes comme moi. (Hilarité.) J'ai reconnu quelques-uns de ma rue. Il y avait Chofflet.

D. Avait-il une arme ? — R. Non.

D. Jusqu'où avez-vous été ? — R. Je n'ai été que jusqu'à la chapelle.

Gauthier (Jean-Marie), vingt-trois ans, mineur. (Le témoin est oncle de l'accusé Livet, dit Desgranges.)

Maître Laguerre : Le témoin a parlé avec Livet. Dans quelle condition ? — R. Nous avons été au café, chantant chez Desfêtès, et nous en sommes sortis tous au moment de la détonation.

D. Livet était encore avec vous ? — R. Oui, monsieur.

D. Qu'est-ce que vous dites de Livet ? — R. C'est un bon garçon.

Maître Laguerre : Est-ce un révolutionnaire ? — R. Je ne pense pas.

Le témoin Tissier est absent.

Breuzot-Desvissis, vingt-quatre ans, mineur. (Le témoin est le frère de l'accusé Breuzot.)

Maître Laguerre : Le témoin est cité à la requête de Virot. — R. Virot prend ses repas chez moi. Il s'est couché à onze heures ; à minuit quand nous avons entendu du bruit, je lui ai dit : « Virot, lève-toi donc ! » Il m'a dit : « Laisse-moi dormir. » Nous avons été obligés de suivre la bande à trois heures et demie jusqu'au hameau du Bois-du-Verne. Virot est rentré quelque temps après moi. D. Vous n'avez rien à dire de Virot. — R. C'est un brave garçon sur toutes choses.

Femme Devillard, trente-quatre ans, ménagère. (Le témoin n'est pas parente de l'accusé Devillard). A trois heures et demie du matin, il est venu des gens qui m'ont réveillée en me demandant mon mari. Je leur ai répondu de mon lit qu'il était parti au puits. Je me suis levée aussitôt et je suis allée chez Durix. C'est lui qui m'a ouvert. Je suis entrée. Il était couché.

D. Dans quelle tenue était Durix ? — R. Il était tout nu en chemise.

D. Travaille-t-il ? — R. Oui, monsieur. Je pense que c'est un bon garçon. Il habite avec son père et sa sœur.

M. l'avocat général : Vous avez dit dans l'instruction que vous l'aviez vu la première fois à six heures.

Le témoin : J'ai dit aussi à trois heures et demie.

Jacquot, trente-trois ans, mineur.

Maître Laguerre : Le témoin a bu le 16 août, dans la matinée, avec Laugerette ? — R. Oui.

M. le président : Qu'y avait-il chez vous ? — R. Lautrey, Laugerette et Seur. D. Vous êtes resté attablé deux heures. De quoi a-t-on parlé ? — R. Je ne sais pas, j'étais dans le vin.

D. On n'a pas parlé des événements de la nuit précédente ? — R. Non, monsieur. Maître Laguerre : Savez-vous s'il y a une discussion entre Laugerette et la femme Deschaux ? — R. Je sais qu'il y a eu des mots. C'était pas quelque chose de bon. D. A propos de quoi ? — R. Je ne sais pas.

Lautrey : Le témoin doit avoir entendu les paroles que la femme Deschaux a prononcées. — R. Elle a dit que c'était un c... (rires).

Lautrey : Est-ce que le témoin m'a entendu dire que j'avais uriné sur les saints dans la chapelle ? — R. Je ne sais rien de cela.

L'audition des témoins est terminée.

Tous sont autorisés à se retirer définitivement, à l'exception des femmes Blanchard et Forest.

L'audience est levée à cinq heures.

Audience du 20 décembre

Audience du 20 décembre.

L'audience est ouverte à neuf heures précises.

L'affluence est plus considérable encore que les jours précédents.

Les tribunes sont bondées et les factionnaires de garde sont obligés de lutter aux portes contre l'envahissement du public.

Derrière la Cour ont pris place un grand nombre de magistrats et de fonctionnaires. On y voit également des ecclésiastiques et des officiers en uniforme.

Réquisitoire du procureur général Allary

M. le président, après avoir donné l'ordre de fermer complètement les portes et recommandé à l'auditoire le plus grand silence, donne la parole à M. le procureur général Allary qui s'exprime en ces termes :

Messieurs de la Cour, Messieurs les jurés, nous avons les uns et les autres un grand devoir de justice à remplir. Ce devoir, vous en avez compris l'importance.

La Cour suprême, en renvoyant cette affaire devant le jury du Puy-de-Dôme, lui a imposé une lourde charge. Elle a voulu que le cours de la justice ne fut plus troublé par des incidents de la nature de ceux qui se sont passés à Châlon. Elle a compté trouver dans cette enceinte toutes les garanties pour la défense et pour l'accusation.

Cela fait l'éloge de l'esprit public de notre cher pays, car je suis du vôtre ; cela fait l'éloge de vos fermes esprits et de votre impartialité.

Les accusés comparaissent devant la plus haute juridiction pénale. S'ils ont eu à subir une prolongation de détention préventive, à qui la faute, sinon aux incidents qui sont venus troubler une première fois les jurés ?

A cette heure, le pays de Montceau et la Saône-et-Loire sont frappés de stupeur, ce qui explique les réticences des témoins. A l'une de vos dernières audiences, on vous a lu la dépêche concernant le garde Jeannel. Les 11, 15 et 19 octobre, plusieurs maisons, le presbytère de Saint-Vallier étaient menacés. La nécessité du renvoi devant une autre Cour s'est imposée.

Depuis que nous sommes saisis de l'affaire, nous n'avons eu qu'une préoccupation, hâter la comparution des accusés devant vous.

Et maintenant, messieurs, entrons loyalement dans la recherche de la vérité, avec modération mais sans faiblesse.

En ce qui me concerne, je me propose de grouper dans mon réquisitoire d'ensemble les faits généraux du procès, en insistant notamment sur le côté révolutionnaire des événements des 15 et 16 août, et en vous y montrant l'explosion de ce socialisme farouche qui mine la société et qu'il est temps de réprimer.

Dans cette nuit du 15 au 16 août, il n'a pas été possible de reconnaître tout le monde, mais j'espère néanmoins vous montrer les principaux meneurs. Nous suivrons l'émeute dans ses différentes phases, le sac de la chapelle, l'invasion de la demeure des sœurs, le pillage de l'armurier Baujard, le retour des bandes vers la chapelle, le tocsin appelant aux armes, les bandes se dirigeant vers Blanzy, enfin leur dispersion en voyant que le coup est manqué, et que les gendarmes vont arriver.

Quelle est la part de chacun des accusés ? Pour mon compte, je retirerai les charges concernant Bonnot, Viennet, Juillet, Devillard, Loriot, Château et Gillot. Je me laisserai à M. l'avocat général le soin de débatte la responsabilité des autres.

L'échelle des pénalités est excessivement élastique, depuis la déportation jusqu'au simple emprisonnement. Vous avez une vaste marge.

Il importe d'abord de rechercher les causes et le caractère des événements du 15 et du 16. La défense cherchera à amoindrir les causes. Tout cela, dira-t-on, est la faute de M. Chagot, dont l'administration est despotique. On vous parlera de pression patronale et cléricale.

Voyons si M. Chagot a été ce qu'on prétend et si il peut y avoir une corrélation quelconque entre les faits qui lui sont imputés, alors même qu'ils seraient vrais, et les événements insurrectionnels.

Il existe à Montceau un riche bassin houiller compris dans le périmètre de la commune de Blanzy qui occupe de six à sept mille ouvriers.

Il y a là de vastes cités ouvrières renfermant plusieurs centaines de logements. Moyennant 4 fr. 50 c. par mois, un ouvrier occupe un logement qu'il paierait partout 9 ou 12 francs. C'est une justice à rendre à M. Chagot que son administration est empreinte d'un caractère véritablement paternel.

Si l'ouvrier se marie et veut se fixer, il peut devenir propriétaire en payant dix annuités. Quatre cent cinquante chefs de famille ont compris les avantages de cette combinaison et en ont profité.

Il y a des bassins, des lavoirs, une boulangerie livrant le pain au-dessous du cours. La moyenne des salaires est de 4 fr. 60 c., de 3 fr. 20 c. au plus bas. Les salaires ont été augmentés de 500,000 francs.

Les ouvriers du fond travaillent huit heures et ceux de l'extérieur onze heures.

Et puis il y a une caisse de retraite dont la société fait seule les fonds, et une caisse de secours à laquelle elle contribue pour moitié.

D'autre part, il y a des ouvrières sous la direction des sœurs, qui leur apprennent la couture.

Voilà pour le côté économique et l'on peut dire que, dans cet ordre d'idées, M. Chagot a devancé de beaucoup d'autres compagnies similaires et qu'il a fait aux ouvriers les avantages qu'ils sont encore à attendre dans d'autres bassins houillers.

Dans l'ordre moral, il y a des écoles, des églises. Les écoles sont dirigées par des frères et des sœurs, mais personne ne peut trouver à redire aux conditions dans lesquelles M. Chagot a installé les instituteurs. C'est bien le moins que la société, qui a fait tous les frais, ait le droit de choisir le personnel qui lui convient. J'ajoute qu'il y a de plus des écoles laïques très fréquentées sans aucune entrave de la part de l'administration.

Y a-t-il des griefs contre les religieuses du Bois-du-Verne ? Elles ne font que faire la classe, et n'avaient donné lieu à aucun reproche, et cependant on s'est rué contre leur maison où l'on pouvait porter la mort si l'on avait suivi les inspirations de quelques malfaiteurs.

C'est la véritable orgie révolutionnaire qui se rue sur tout ce qui constitue les forces sociales. C'est ce qui explique que M. Jeannin, maire républicain de Montceau, est au même pilori que M. Chagot. Lui aussi, il est une force sociale.

Dois-je m'étendre sur les circonstances de l'enterrement dont on a parlé ? M. le curé du Bois-du-Verne l'a fait avec l'accent de la plus entière franchise. Il n'a procédé à l'enterrement de Potier que sur les instances de son père. Les porteurs ont mis plus de deux heures pour arriver au cimetière. On voulait lasser sa patience et l'obliger à se retirer. M. Chagot, prévenu non par le curé, mais par une autre personne, a usé de son droit en renvoyant plusieurs ouvriers, qui ont été, d'ailleurs, repris quelque temps après.

On a demandé à M. Chagot : « Toléreriez-vous un enterrement civil ? » Il a dit avec raison : « Cela dépend. » Si c'est une manifestation honorable, M. Chagot tolérera ; mais si on en fait une manifestation antireligieuse, si c'est une série d'inconvenances, M. Chagot dit : « Je n'entends pas qu'on se livre à des manifestations qui sont un défi. »

Rien de respectable, à mes yeux, comme un enterrement civil motivé par le respect des sentiments du défunt ; mais rien de plus scandaleux quand c'est une provocation. M. Chagot avait raison de dire : « Cela dépend. »

C'est là la vraie liberté. Est-ce que la liberté ne serait que pour les accusés. Est-ce que leurs revendications ne seraient pas la pire des tyrannies ? Sachez d'abord respecter la liberté des autres. C'est ainsi qu'on doit l'entendre dans un pays libre, sous un gouvernement républicain.

On a parlé de l'embauchage de quelques jeunes ouvriers dans des ateliers de tissage et de la difficulté qu'on avait eue pour les faire revenir.

Le gendarme Nectoux vous a rapporté une plainte qui lui avait été adressée et il vous a dit qu'une jeune fille qu'on me prétendait embauchée par les sœurs était en réalité partie pour Paris, après avoir volé 20 francs à ses parents.

Quant à l'histoire de ce sabotier, Goujon, qui est venu nous dire qu'en 1880 M. Chagot aurait envoyé sa domestique pour le prier de faire concurrence à un autre sabotier, de faire des sabots cléricaux au lieu de sabots républicains, c'est absurde, et je passe.

En ce qui concerne la prétendue obligation de travailler le 14 juillet, avez-vous eu assez de rapports pour vous renseigner à ce sujet ? M. Chagot est venu vous dire : « J'ai prescrit la liberté entière » et l'ingénieur en chef a confirmé son dire. De quel droit soupçonner de mensonge des hommes dans leur situation ?

Vous avez entendu de plus des mineurs et des garde-mines qui vous ont dit que ceux qui avaient travaillé, c'est qu'ils l'avaient bien voulu. Chacun était libre.

Toutes ces récriminations sont de la dernière puérilité. Vous vous rappelez qu me'invité par moi à formuler leurs griefs contre M. Chagot, les accusés ont gardé le silence le plus complet.

Il n'y a pas eu despotisme administratif ni de pression cléricale.

M. le préfet Hendlé s'est hâté de proclamer qu'à ses yeux, il n'y avait aucune espèce de corrélation possible entre l'antagonisme politique et la prétendue pression cléricale imputée à M. Chagot et les actes de brigandage que vous avez à juger.

Vous ne pouvez donc admettre la singulière défense des accusés à qui nous disons : « Vous êtes des malfaiteurs », et qui nous répondent : « Non, nous sommes des libres penseurs ! »

La déposition de M. Jeannin, très étudiée, s'est expliquée sur certaines causes secondaires. M. Jeannin a bien pu se tromper, je vois notamment en ce qui concerne le fait du sieur Ponet qui, à la suite d'une attaque du sieur Rochut, avait répondu par un coup de canne. Rochut a été condamné à six jours de prison et Ponnet à 50 francs d'amende. M. Jeannin n'a pas pu s'expliquer cette différence. Il a eu tort, les magistrats ont tenu compte de la légitime défense.

M. Jeannin a dit que la solution donnée à cette affaire par la justice avait suscité une grande fermentation.

En voyant M. Jeannin donner une pareille importance à un fait insignifiant, je le crois porté à l'exagération. Il a été bien plus dans le vrai quand il a donné pour cause générale les prédications furibondes des journaux révolutionnaires, lus et subventionnés par les chambres syndicales, le Prolétaire, l'Etendard révolutionnaire et la Tenaille. On a habilement exploité les quelques mécontentements non justifiés des ouvriers. Voilà la vérité.

D'où est sorti cet esprit de révolte contre tout ce que les ouvriers de Montceau auraient dû respecter ? C'est de ce foyer empoisonné entretenu par les anarchistes.

Ceux qui se laissent entraîner ne sont pas les pères de famille, c'est le jeune homme auquel on fait croire qu'il est victime d'une civilisation mal faite, et un exploité du patron.

Tous ne cèdent pas, mais, ceux qui ont de mauvais instincts deviennent facilement des adeptes.

C'est le socialisme, c'est l'internationalisme qui est la cause des troubles fomentés dans la population ouvrière.

On a dit que l'Internationale n'existe plus depuis 1872. Je sais qu'une loi a été faite à cette époque réprimant l'affiliation à l'Internationale, mais elle n'a pas disparu. On a pris des noms nouveaux, on a formé des sectes composées des anciens adhérents.

L'Internationale, fondée en 1864 par l'allemand Karl Marx, prêchait la collectivisation de la propriété. En 1872, les adeptes étaient nombreux, au congrès de La Haye, il y a eu une scission profonde. On a vu se produire le système anarchiste du nihiliste Bakounine qui ne trouve plus les socialistes assez avancés, et qui veut la destruction pour la destruction. Il ne faut plus ni vote ni suffrage universel.

L'école de Karl Marx, est représentée par M. Jules Guesdes, qui vient souvent à Montceau faire des conférences, par les blanquistes, les possibilistes, etc., autant de sectes que de cerveaux malades.

D'un autre côté la secte de Bakounine, la plus forte et la plus dangereuse. Elle a pour chef le prince Krapotkine, résidant à Genève, et elle a pour organe principal le Révolté, auquel collaborent MM. Elisée Reclus et Emile Gauthier.

M. le procureur cite plusieurs extraits de ce journal, qu'il présente comme l'organe des doctrinaires de l'anarchie. Il cite également plusieurs passages d'articles parus dans le Droit social, dans l'Etendard révolutionnaire et dans la Tenaille. Ces articles réclament l'abolition de la propriété individuelle et de toutes les propriétés, la destruction de la bourgeoisie, l'incendie de toutes les études de notaires et d'avoués, ainsi que les bureaux d'agents de change, d'hypothèques et du cadastre, le massacre des patrons, etc.

Ces journaux, continue M. le procureur général, conseillent de commencer le branle bas dans des localités dégarnies de troupes et abandonnées à elles-mêmes. Telle était la situation à Montceau.

En disant que la presse révolutionnaire est la principale cause du mouvement avorté du mois d'août, je ne fais que reproduire l'opinion des journaux anarchistes qui revendiquent pour eux ce qu'on a fait à Montceau. Le 13 août 1882, il y a eu à Genève une réunion anarchiste internationale. La Révolté rapporte cette réunion et fait connaître les villes qui ont envoyé des délégués ; on y voit le nom de Montceau-les-Mines. « Le compagnon de Montceau-les-Mines, y est-il dit dans le compte-rendu, donne quelques détails et dit qu'il est difficile de créer des groupes dans cette localité. »

Le parti anarchiste était donc constitué à Montceau au moment des troubles.

« Notre ennemi, c'est notre maître. » Ainsi commence le programme délibéré dans la réunion et auquel a collaboré le compagnon de Montceau-les-Mines.

En parlant des émeutiers de Montceau, la Révolté déclare que ce sont de « courageux initiateurs, » et vante leur « correction révolutionnaire. »

Le 14 septembre, ce même journal nous dit : « Des bords du Gard au fond des montagnes d'Auvergne, il n'est pas un seul prolétaire qui n'approuve le mouvement de Montceau. » Certains journaux avaient eu l'idée de mettre au compte des réactionnaires les événements de Montceau. Le Révolté proteste énergiquement.

Pour vous démontrer que nous sommes en pleine anarchie, je ne veux, comme dernière preuve, que ce qu'ont dit les affiliés de Montceau eux-mêmes : « La Bande-Noire, c'est la bande de la misère ; le drapeau noir, c'est le drapeau de la faim ! »

La démonstration est-elle faite ? Sont-ce là des socialistes en chambre, des rêveurs ? Non, ce sont des adeptes des épouvantables doctrines colportées par la presse anarchiste.

Est-ce à dire que l'ouvrier n'ait pas le droit de songer à améliorer sa condition sociale ? Je suis le premier à reconnaître ce droit, mais il n'est pas admissible un seul instant qu'il soit permis à qui que ce soit de recourir à de pareils moyens.

Si sous le gouvernement républicain dont je m'honore d'être le fonctionnaire, la liberté doit être grande, elle ne peut aller jusqu'à permettre de toucher aux bases mêmes de l'ordre social.

Le gouvernement de la République a commencé des poursuites contre les affiliés à l'Internationale. Il ne veut pas faillir à ses devoirs. C'est à vous, messieurs les jurés, de le soutenir dans cette lutte contre le mal.

A Montceau, c'est Dumay, l'ami de Bonnot, qui a introduit les doctrines anarchistes et les associations dont les membres étaient initiés avec un cérémonial renouvelé des sociétés secrètes.

On a voulu séparer les chambres syndicales de la Bande Noire. Eh bien, voici un document qui répond péremptoirement à cette prétendue distinction.

M. le procureur général donne lecture d'une pièce saisie au domicile d'un ouvrier de Gueugnon. Ce sont des statuts relatifs à l'organisation d'une société secrète sous forme de société de secours mutuels. On y trace tout le cérémonial d'initiation, et il y est dit expressément qu'à l'aide du mot de passe, qui est Don, un adepte peut se présenter et être reçu dans toutes les sociétés affiliées.

Les premières réunions se tinrent dans les bois, pendant la nuit ; de là le nom mystérieux de Bande-Noire, qui fut surtout employé à partir de la grève qui a éclaté à Montceau, en 1878.

Bientôt cette Bande-Noire entre dans une phase de transformation ; je veux parler des chambres syndicales, qui ne sont pas autre chose qu'une émanation de la Bande-Noire. Rien de plus juste qu'une chambre syndicale quand elle a pour but de s'occuper sérieusement des ouvriers. Mais ce but ne sert plus que de masque ; les chefs du parti anarchiste en ont fait un instrument de guerre sociale.

Le promoteur des chambres syndicales de Saône-et-Loire, et notamment à Montceau, a été Dumay, condamné à mort par contumace, puis amnistié, dont l'honorable défenseur a eu l'honneur de serrer la main, il y a quelques jours, à Charenton.

Je tiens à vous faire connaître ce que M. Dumay pense des troubles.

M. le procureur général donne lecture d'un article publié par le journal la Tenaille, dans lequel le sieur Dumay raille les journaux républicains qui ont vu dans les événements de Montceau la main des monarchistes ou celle du gouvernement.

Dumay avait à Blanzy un second nommé Viteal et à Montceau il avait Bonnot. Dans une lettre, il conseille de réformer les groupes sous forme de chambres syndicales. Il veut parler des groupes de l'ancienne Bande Noire. Bonnot a formé la chambre syndicale de la Pensée. Juillet a fondé une chambre au Boisfranc et une autre à Santa Maria.

Toutes ces chambres sont ralliées par l'organisation la plus savante et forment une fédération centrale de Saône-et-Loire dont le siège est à Châlon.

Il y a de plus la fédération de l'Est ou fédération Jurassienne, qui a son siège à Genève, où réside un des grands chefs, le prince Krapotkine.

A quoi bon toute cette organisation pour discuter simplement des intérêts professionnels ?

On a pu saisir les papiers de la Pensée, et le registre des délibérations. La cotisation était de 1 fr. 10 c. par mois, qui se divisait ainsi : pour la fédération de Saône-et-Loire 20 centimes, et pour la caisse centrale de l'Est 5 centimes. Les fonds en caisse n'ont été employés à aucun secours, quoique Bonnot nous ait dit que le but de la société était de venir en aide aux ouvriers malades ou sans ouvrage. Il a ajouté, il est vrai, que l'occasion ne s'était pas présentée.

En revanche, on trouve une subvention de 100 francs votée pour le journal le Pauvre. On reçoit l'Etendard révolutionnaire, rédigé par Bordat, lequel a été antérieurement condamné, par le Tribunal de Roanne, à deux mois de prison pour vol. On achète des drapeaux rouges. On envoie des délégués au congrès fédéral. Bonnot s'est rendu à de nombreuses réunions de Saône-et-Loire.

Voyez les noms qu'on donne aux différents groupes des chambres révolutionnaires : les Eclaireurs, le Drapeau rouge, la Jeune Montagne, le Bonnet rouge. Ces noms indiquent clairement le but politique de ces associations.

Malgré l'apparence donnée aux statuts, les organisateurs se sont trahis. Ils affichent, en effet, sur leurs livrets : « Notre idée triomphera, parce qu'elle a pour base l'armement de la justice. » Cela veut dire évidemment : Nous nous érigerons en justiciers armés.

Y avait-il des griefs professionnels à la date du 15 août ? Aucun. Comment expliquer que dans la nuit du 15 au 16 on se soit livré au pillage et à l'incendie, s'il n'y a pas derrière des menées anarchistes et révolutionnaires ?

M. Dumay était venu faire une conférence, chez Lebas, au mois de juillet. Nous connaissons son langage habituel. Nous supposons facilement ce qu'il a pu dire.

Un témoin a déclaré que M. Dumay, au cours de sa conférence, avait parlé d'une toilette portée à un bal par Mme Schneider. « Cette toilette, disait-il, a coûté près de deux millions. Elle était faite avec des lambeaux de chair du peuple. »

Une certaine inquiétude régnait dans le pays, des menaces circulaient contre M. Chagot, contre M. Jeannin, le maire républicain. C'étaient les signes précurseurs de l'orage. Mais nous avons quelque chose de plus précis. Juillet, Devillard et Viennet ont eux-mêmes révélé les détails du complot projeté.

M. le procureur général donne lecture de plusieurs interrogatoires subis par les trois accusés au cours de l'instruction. Il y est question d'un coup à faire contre les riches, du 22 au 25 août.

On commence à abattre des croix au mois de mai, et cela ne s'est pas limité à la Saône-et-Loire. Il y a eu aussi des renversements dans l'Allier et jusqu'à Saint-Flour.

Dans la soirée du 15, il y a eu deux réunions extraordinaires chez Maillet et chez Gendard. L'une est présidée par Bonnot, l'autre par Viennet ou Juillet.

Le 15 août, à dix heures du soir éclate un coup de dynamite, c'est un signal qui a été compris. On arrive de tous les côtés, il y a une complète unité d'action. Tout le monde sait ce dont il s'agit.

Les bandes s'arment en passant et arrivent sur la place de la Chapelle, où l'on brise tout, puis on se transporte chez les sœurs contre lesquelles on n'a aucune espèce de grief. Les malheureuses religieuses entendent des voix criant : « Montons ! » « Non, ce sont des femmes » répond une voix qui a été heureusement écoutée.

Lorsqu'on a eu saccagé la maison des sœurs, on revient à la Chapelle, on assemble les bancs et les chaises et on y met le feu. C'est alors que le pitre Viennet simulant un joueur de vielle, fait des grimaces et chante la Marseillaise à la lueur de l'incendie.

Les bandes se sont réunies en une seule ; on marche vers Blanzy. Pourquoi ? Pour aller au devant d'autres bandes. Qui commande la colonne ? C'est Bonnot qui, ne voyant pas venir les renforts attendus, juge prudent de conseiller à chacun de rentrer chez lui. On se disperse parce qu'on sait que la force armée est sur le point d'arriver. A Blanzy même la terreur a régné ; le notaire vous a dit que son étude avait été menacée d'incendie.

Qui a fait tout cela, messieurs ? Les hommes qui sont devant vous.

Si nous n'avons pu avoir plus d'éclaircissements, c'est que tous ces gens-là se tiennent et se soutiennent. Les témoins sont des parents, des voisins, des amis et des complaisants.

On a parlé d'hommes barbus, d'étrangers. Est-il admissible que des étrangers aient pu éveiller toute une population pour la faire marcher contre son gré ?

Ce n'est pas évidemment un étranger qui a fait partir la cartouche de dynamite sur la rosace de la chapelle. Il s'est adressé dans la maison où il savait trouver la plus grande échelle. Il connaissait donc absolument la localité.

Non, la vérité est que la mèche a été allumée par un individu du pays et qu'à ce signal tous les individus compris dans ce mouvement sont arrivés.

Malgré les tergiversations des accusés et les réticences des témoins, il y a assez de charges dans les interrogatoires des accusés pour motiver leur condamnation.

M. le procureur général examine successivement les charges qui pèsent sur les accusés Bonnot, Viennet, Juillet, Devillard, Loriot, Château et Gillot. Il montre l'invraisemblance et la contradiction de leurs déclarations, tant dans l'instruction qu'à l'audience, et replace sous les yeux des jurés les parties essentielles des dépositions faites par les témoins.

M. le procureur général termine ainsi son réquisitoire :

Maintenant, messieurs les jurés, que vous connaissez les faits relevés à la charge des sept accusés dont j'ai eu à m'occuper, j'abandonne à votre sagesse l'appréciation du degré de culpabilité de chacun d'eux.

Ce que vous n'oublierez pas, c'est qu'il faut dans l'intérêt social une condamnation contre tous ces hommes rattachés par les liens que je vous ai fait connaître au foyer empesté de Genève. C'est qu'il importe d'arrêter au plus tôt parmi nous ces fatales tendances révolutionnaires dont vous avez vu le but et les conséquences. Les événements que vous avez à juger n'étaient nullement des faits de gaminerie et de tapage nocturne comme on a cherché à l'insinuer. C'étaient en réalité le commencement de la propagande par le fait préconisé par les organes de l'anarchie qui avaient annoncé à l'avance un prochain mouvement, et qui, après la tentative avortée, ont glorifié les accusés.

Il faut prendre garde d'encourager la révolte, vous le sentez, messieurs. L'ordre a été profondément troublé ; c'est ce qui donne à ce procès l'intérêt que tout le monde y attache. On comprend que c'était là le début du branlebas projeté depuis longtemps par les anarchistes. Les hommes d'ordre attendent votre verdict.

Vous prononcerez avec calme. Vous avez à remplir un grand devoir devant la loi, devant la conscience politique, devant le pays. Vous serez, je n'en doute pas, messieurs les jurés de l'Auvergne, à la hauteur de votre mission.

Intervention de l'avocat général Caron

Après une suspension d'audience, la parole est donnée à M. l'avocat général Caron, qui s'exprime ainsi :

Messieurs les jurés, le réquisitoire que vous venez d'entendre vous a entretenu des principaux chefs du mouvement insurrectionnel qui a éclaté à Monceau-les-Mines les 15 et 16 août. J'ai à vous parler maintenant des simples soldats de l'émeute. Ils sont au nombre de seize. Quelques-uns sont accusés de faits spéciaux, tous sont accusés d'avoir participé aux faits de complot, de pillage et d'incendie.

Vous avez à décider s'il y a lieu ou non de maintenir tous ces chefs. Vous n'oublierez pas qu'il suffit pour être complice, d'avoir préparé ou facilité les actes criminels.

Je ne reviendrai point sur la cause générale. Je veux faire seulement le compte de chacun, compte qui sera nécessairement empreint de monotonie mais que je m'efforcerai de rendre aussi court que possible.

M. l'avocat général me discute en détail les charges relevées contre les seize accusés : Martin, Suchet, Breleaud, Demesples, Spenlhauer, Garnier dit la Chique, Lautrey, Laugerette, Piller, Thomas, Livet, Chofflet, Virot, Durix, Chanliaud, Breuzot.

M. l'avocat général s'exprime ensuite de la manière suivante :

Ceux que j'accuse, messieurs, pour être les agents subalternes, pour occuper un rang inférieur dans la culpabilité, doivent-ils sortir indemnes de l'audience, prêts à devenir les recrues de l'insurrection de demain ? Remarquez-le bien, messieurs, ce n'est pas un entraînement irréfléchi qui les amène sur ces bancs ; tous étaient depuis longtemps au courant du mouvement qui se préparait ; ce n'est pas non plus la froide misère, ce ne sont pas des privations ou des souffrances imméritées, ce ne sont pas des charges excessives de famille : deux, seulement, sont mariés, un seul, Lautrey, a des enfants. Sans doute, leurs travaux sont durs, pénibles, mais leur salaire et les avantages accessoires qui l'augmentent forment une rémunération satisfaisante. Si le cabaret n'absorbait point la moitié de leur gain, ils pourraient largement subvenir à leurs besoins et améliorer leur sort ; ils pourraient, en se constituant une famille, élever convenablement leurs enfants, et leur faire gravir par le travail les divers degrés de l'échelle sociale. Est-ce donc quelque chose de si rare, de si difficile dans notre état politique depuis un siècle ? Et, parmi nous, dans cette enceinte, n'en est-il pas plus d'un qui, sans chercher bien loin dans ses origines, trouverait un artisan ou même un simple ouvrier !

Mais, les accusés sont pressés, ils veulent arriver avant l'heure, et surtout avant de l'avoir mérité. Ils se sont forgé sur le progrès social des idées variées, mais dont le fond et le but sont toujours les mêmes. Dans leur impatience ils ont devancé les théories des plus érudits novateurs.

Il y a une quinzaine d'années, messieurs, un publiciste, célèbre à divers titres, disait dans un jour de colère railleuse contre la société, qui pourtant n'avait pas été pour lui marâtre, que la question sociale pouvait être résolue en quelques instants, et, formulant sa pensée dans une proposition fantaisiste, il avait décrété : Art. 1er, il n'y a plus rien. Art. 2, personne n'est chargé de l'exécution. Nos modernes socialistes, qu'on les appelle collectivistes, anarchistes ou nihilistes, n'ont accepté que la première partie de la formule, mais, en hommes pratiques et qui poursuivent un but supposé par eux réalisable, ils se sont chargés de l'exécution. Pour quelques-uns, les habiles et les roués, l'idéal apparent et avoué, c'est je ne sais quel système social répugnant à la nature de l'homme et dont l'application ferait de lui, en un rien de temps, une sorte de sauvage disputant à son semblable la nourriture de chaque jour, le gîte de chaque nuit... et le reste. Mais au fond ce n'est là qu'un leurre, ce ne sont que des apparences et des chimères : de doctrines philosophiques ou religieuses, en réalité ils n'en ont pas ; la libre-pensée n'a jamais été pour eux que la licence donnée à toutes leurs fantaisies, et ils n'ont jamais entrevu dans la morale indépendante que l'indépendance de toute espèce de morale. Ce qu'ils veulent sous prétexte de nivellement social, c'est l'abaissement de tout ce qui s'élève par le mérite ou le travail, c'est la prise de possession des biens péniblement achetés par le labeur des familles, voilà leur but. La soif des jouissances matérielles et mal acquises, voilà leurs désirs.

Ainsi que vous le disait hier M. le préfet Hendlé, ces hommes n'appartiennent en somme à aucun parti digne de ce nom. Pour nous, il y a longtemps que nous les connaissons : ils se distinguent, en effet, assez peu des malfaiteurs vulgaires que nous faisons juger tous les jours pour avoir brûlé, détruit, volé le bien d'autrui, mais qui n'ont pas eu le temps de donner à leur affaire une couleur politique.

On les a connus de tout temps, ces hommes, et de tout temps aussi ils se sont montrés capables de tous les crimes et de toutes les lâchetés. N'avons-nous pas vu leurs pareils à l'œuvre, il y a onze ans ? Ne les avons-nous pas vus, alors que la France râlait sous le talon de l'ennemi, ne songeant, dans une hideuse orgie, qu'à se livrer à l'assouvissement de leurs convoitises haineuses, de leurs cupidités malsaines, sans s'arrêter même un instant devant l'image sanglante de la patrie blessée ? C'est qu'aussi ces gens-là, messieurs, sont, pour emprunter le mot des anciens, sans foyers comme sans autels, sans patrie, se disant volontiers citoyens de l'univers, citoyens de tous les pays, ce qui est un moyen commode de n'en aimer, de n'en servir aucun, et permet à l'occasion de les combattre tous.

C'est à vous, messieurs les jurés, qu'il appartient de réagir contre de pareilles idées ; c'est à vous qu'il appartient de frapper ceux qui les mettent en œuvre et les propagent par le fait. Et qui mieux que vous pourrait le faire ? Vous êtes l'élite des citoyens honnêtes du pays. Quelles que soient vos convictions politiques ou religieuses, dont vous n'avez à rendre compte à personne, vous êtes les adversaires nés et armés des fauteurs de désordres et de guerre civile. Quelle que soit votre condition de famille et de fortune, vous êtes les soutiens de l'ordre et des situations légitimement acquises. Vous êtes de ceux qui voulez que dans chaque maison le fils succède au père après lui avoir fermé les yeux ! C'est pour cela, messieurs, qu'en vous livrant ces hommes, la société sait ce qu'elle a le droit d'attendre du jury ; c'est elle qui, par ma bouche, vous jette le cri d'alarme et vous supplie de la défendre ; c'est elle qui vous demande une fois encore de faire œuvre de saine et de prévoyante justice !

L'audience est levée à six heures et renvoyée à demain matin pour la plaidoirie des deux défenseurs.

Audience du 21 décembre par voie télégraphique

L'audience d'aujourd'hui, jeudi, a été consacrée aux plaidoiries de Maître Laguerre et de Maître Millerand.

Sur la demande des jurés, l'affaire est remise à demain, vendredi, pour la délibération et le verdict.

S'il y a des répliques, comme on s'y attend, le verdict ne sera rendu que dans la soirée.

Audience du 21 décembre

L'affluence est plus grande que jamais. On s'écrase littéralement dans la salle et il n'est pas un recoin qui n'ait été envahi. Les marches qui conduisent au prétoire sont elles-mêmes prises d'assaut. Les tribunes sont remplies de dames et de jeunes filles. De nombreux sièges supplémentaires sont placés derrière la Cour.

L'audience est ouverte à neuf heures.

M. le président informe les témoins qui avaient été invités à demeurer, qu'ils peuvent, si bon leur semble, se retirer définitivement.

Défense de Maître Laguerre

La parole est ensuite donnée à Maître Laguerre, qui commence sa plaidoirie en ces termes :

Messieurs de la Cour, messieurs les jurés, l'heure de la justice est enfin venue pour nos malheureux clients ; ils l'ont longuement attendue au milieu de bien cruelles angoisses ; l'émotion d'une arrestation bruyante, les lenteurs d'une instruction de deux mois, aux procédés singuliers et irritants, puis enfin une solennelle comparution en Cour d'assises ; les charges avaient disparu, l'affaire s'était éclaircie, le jury allait prononcer, quand, par une manœuvre que M. le procureur général a cru devoir approuver et que la défense a le devoir de qualifier sévèrement, l'affaire est renvoyée sous la crainte de dangers imaginaires, à une autre session d'abord, devant cette Cour ensuite ; c'était une angoisse nouvelle à ajouter à tant d'autres angoisses.

Mais, aujourd'hui, messieurs, les hommes qui sont là ne se souviennent de rien et ils me disent, par ma voix, que ce n'est pas trop payer de deux mois de prison, l'avantage incomparable de comparaître devant un jury indépendant et éclairé, dont ils attendent la décision avec une entière confiance.

Et maintenant je me représente facilement les différentes phases par lesquelles vos esprits ont passé depuis le 15 août. Lorsque, simples citoyens, vous avez appris les actes du Montceau, pour lesquels il serait bien facile de plaider les circonstances atténuantes, mais qu'il est, je m'empresse de le déclarer, impossible de légitimer, vous vous êtes certainement indignés. Républicains, vous avez dit que ces hommes compromettaient la République ; conservateurs, apprenant la destruction de symboles qui vous sont chers, vous avez été froissés dans vos convictions les plus intimes.

Et puis, messieurs, vous avez lu le compte rendu des débats de Chalon. Sans doute les actes commis étaient toujours aussi coupables ; mais vous vous êtes aperçus qu'on n'avait pas mis la main sur leurs véritables auteurs, qu'on n'avait fait à quelques uns des accusés qu'un véritable procès de tendance et aux autres un procès ridicule.

Depuis que jurés, vous avez été élevés à la dignité de magistrats temporaires, vous avez assisté à ces longues audiences, avec une attention à laquelle je suis heureux de rendre un public hommage en intervenant vous même dans les débats avec une perspicacité si remarquable.

Quel n'a pas dû être votre étonnement après avoir entendu la lecture de l'acte d'accusation qui présente tous nos clients comme si coupables, de constater que sur 116 témoins cités comme témoins à charge, la moitié au moins ont été de véritables témoins à décharge, un troisième quart n'a déposé que de faits généraux, et le quatrième quart, de carreaux cassés !

Je dois m'attacher à répondre au réquisitoire que vous avez entendu hier, et dans lequel malgré tout son talent, M. le procureur général n'a pu dissimuler les défaillances de l'accusation.

Avant de discuter les faits relevés contre chacun des accusés que j'ai l'honneur de défendre, il me faut revenir sur les causes de ces faits.

Je parlerai d'abord de l'action socialiste dont le rôle est à définir, ensuite de la situation faite aux ouvriers des mines de Blanzy, situation qui, comme le disait très bien M. le préfet Hendlé, si elle n'autorise point les faits, en donne du moins l'explication.

Tout d'abord j'ai le devoir de protester contre l'assimilation faite entre le socialisme et les doctrines anarchistes. Je dois m'élever contre la proscription qu'on a semblé vouloir jeter sur une idée représentée à la Chambre par plus de cent députés, défendue par celui dont il y a quelques jours je suivais le cercueil et qui toute sa vie a tenu à honneur de se dire socialiste : j'ai nommé Louis Blanc.

Dans le département de Saône-et-Loire, il existe un grand parti, dont je ne partage pas toutes les théories, le parti ouvrier. Ceux qui le composent appellent de tous leurs vœux des améliorations dans la condition sociale des travailleurs. Quoi de plus légitime ? Ils se réunissent, discutent, mais répudient toute idée de recours à la violence. Peut-on, sous un gouvernement républicain, s'opposer à la libre parole et à la libre discussion ?

On a organisé une fédération départementale, des fédérations régionales et une fédération centrale. On créa également des chambres syndicales. Dumay en fut l'initiateur. Il fit des conférences où il exposa les théories du parti.

Quel rapport y a-t-il entre cette organisation au grand jour et les menées du parti anarchiste dont M. le procureur général s'est plu à effrayer le jury en revenant à chaque instant sur les noms d'Internationale et de Bande-Noire ?

Existe-t-il un parti anarchiste ? Je le crois. Il y a Krapotkine, le plus excellent homme du monde qui honore son pays comme Elisée Reclus un autre anarchiste en chambre dont vous connaissez les beaux travaux géographiques. Quant à Bakounine, dont le nom a été également prononcé, il a été anarchiste et il est mort dans la peau d'un modéré avec une admiration profonde pour M. Gambetta, ce qui n'est pas, je crois, bien séditieux. Il y aurait moyen, si Krapotkine est si coupable, de le faire arrêter puisqu'il habite Thonon, en France, sur la rive savoisienne du lac de Genève.

Il y a malheureusement d'autres anarchistes. Ce sont les groupes de Lyon, composés de 100 à 150 adhérents parmi lesquels se trouvent quelques exaltés et quelques fous.

Parmi eux est le nommé Bordat, rédacteur de l'Etendard révolutionnaire, condamné à deux mois de prison, qui sollicitait récemment d'un sous-secrétaire d'Etat la remise d'une somme de 500 francs en lui promettant toutes les indications qu'il désirerait sur les agissements de son parti. Je n'ai aucune pitié pour ces gens-là, et c'est une douleur pour moi de les voir solidariser avec les hommes que j'ai cités tout à l'heure. Toute confusion est également impossible entre ces misérables et mes clients. D'ailleurs Dumay n'a-t-il pas été condamné à mort par les anarchistes de Lyon ? Dans l'Etendard révolutionnaire parut un article intitulé : les Lâcheurs, disant que les bulletins de vote se changeront à son égard en cartouches vengeresse.

Les chambres syndicales et la fédération de Saône-et-Loire n'ont donc absolument rien de commun avec le parti anarchiste de Lyon.

Il y a un malheur, c'est que ce parti s'empresse toujours de revendiquer les faits auxquels il est étranger. C'est ce qui est arrivé pour les troubles de Montceau, qui ont motivé leurs félicitations. Si véritablement un lien de fraternité unissait les ouvriers de Montceau aux anarchistes de Lyon, ceux-ci se fussent au moins, par prudence, abstenus de leur adresser des éloges.

Une émotion générale s'est emparée de nous tous en entendant M. le procureur général nous annoncer, au cours de son réquisitoire, qu'il avait enfin découvert le secret de l'Internationale. On attendait avec une véritable anxiété. Ce secret n'était autre chose qu'un papier trouvé par le procureur de Charolles, qui, décidément, n'est pas fort ; il contenait les statuts de la Jeune-Montagne, fondée en 1850 par M. Gent, actuellement sénateur de Vaucluse, qui voulait grouper les forces républicaines, en vue de résister aux événements qui se préparaient et qui ont abouti au 2 décembre 1851. Ce document mystérieux est sorti sans doute du tiroir d'un fils qui conservait pieusement les papiers de son père.

L'Internationale, en réalité, n'existe plus. Fondée en 1864, elle fut tenue dès son origine en suspicion comme trop modérée, et chacun sait que M. Jules Simon, qui n'est certes pas un intransigeant, en fit partie sous le n° 606. Une idée féconde lui servait de base, mais elle n'a pas réussie.

Mais laissons là les anarchistes, les nihilistes russes et l'Internationale dont a parlé M. le procureur général pour revenir aux événements de Montceau.

Un journal, la Tenaille, a été fondé par Dumay, pour servir de moniteur aux chambres syndicales, annoncer les réunions et les conférences et les relier les unes avec les autres. Le programme figure dans le premier numéro : « Ce que nous voulons attendre, c'est la Révolution bienfaisante assurant le bien-être de tous les hommes. »

On reproche aux chambres syndicales de s'être occupé de politique. Mais la loi ne le leur interdit en aucune façon.

M. Chagot se rend bien, lui, au congrès d'Autun.

Quand les mineurs de Montceau et de Blanzy ont su qu'il y avait à Bessèges et à la Grand'Combe une grève épouvantable, ils ont envoyé leur aumône cordiale et fraternelle.

Approuvaient-ils la grève ? nullement ; lisez les statuts. On y lit ceci : « La grève est souvent impuissante, toujours désastreuse. L'appel à la force est indigne d'une société de progrès. » Ces statuts sont copiés sur ceux du Creuzot, et ceux-ci même sur ceux de la chambre syndicale des mécaniciens de la Seine, existant sous l'empire.

On dit que le but, qui était d'accorder des secours aux membres de la chambre, n'a jamais été réalisé. Mais on a saisi la caisse avant que les fonds nécessaires aient pu être obtenus à l'aide de cotisations.

Maître Laguerre raconte les circonstances dans lesquelles a été fondée la chambre syndicale « la Pensée du Bois-du-Verne », avec Bonnot pour président. Il parle des conférences qui ont été faites à diverses reprises par Dumay, et soutient à nouveau qu'il n'y a jamais été fait aucune espèce d'appel à la violence.

Au sujet des chambres syndicales, la défense reproche au procureur général d'avoir déclaré que c'étaient des foyers d'agitation.

Vous avez, M. le procureur général, continue Maître Laguerre, déclaré que les chambres syndicales étaient une excellente chose, mais vous avez une étrange manière de parler de ce que vous vouliez défendre.

Et je ne serais pas étonné qu'à raison de la haute autorité qui s'attache à vos paroles, on ne vienne combattre à la Chambre la loi sur les chambres syndicales, en citant les propres paroles que vous avez prononcées !

Quant au cérémonial d'initiation, au symbolisme et aux pratiques mystérieuses en usage dans les chambres syndicales, je m'étonne qu'on s'y attache comme on le fait puisque ce n'est là que la reproduction, je vous en parle savamment, des cérémonies employées dans une grande association dont font partie des ministres, des sénateurs, des députés, des préfets et des généraux.

Je vous parle de la franc-maçonnerie qu'on ne songe pas à poursuivre.

Maître Laguerre insiste longuement sur la pression politique et religieuse, qui aurait été exercée sur les ouvriers par l'administration des mines. Il rappelle à ce sujet la déposition de M. le préfet Hendlé.

Les mines de Blanzy, continue-t-il, sont loin d'être le pays enchanteur dont M. Chagot vous a tracé le brillant tableau. Un travail sans trêve, de malheureux serfs attachés à la glèbe, et soumis à la surveillance incessante de la police de la mine ; une fouille dans la vie de l'ouvrier, dans celui de sa femme et qui poursuit l'enfant jusqu'au seuil de l'école laïque dont la fréquentation est un motif de suspicion aux yeux de M. Chagot et de ses auxiliaires zélés.

M. Chagot a parlé des retraites accordées aux ouvriers. Ces retraites sont de 200, 300 et 400 francs. Il faut, pour y avoir droit, avoir trente-cinq ans de service et soixante ans d'âge. Or les statistiques démontrent que le plus grand nombre des mineurs ne dépasse pas quarante-cinq ou cinquante ans.

Les ouvriers peuvent devenir propriétaires tout en payant le terrain au-delà de leur valeur, et en signant des contrats dont le résultat est d'enchaîner toute leur existence.

Quant aux salaires, M. Chagot parle de 3 fr. 60 par jour, en comprenant sans doute dans l'ensemble les employés supérieurs. En réalité, il est des ouvriers qui ne gagnent que 48, 44 sous, et il y a des femmes dont la journée ne s'élève qu'à 27 sous !

Et la liberté que M. Chagot déclare octroyer si généreusement, voyons comme il la comprend. M. Chagot est catholique, il l'a déclaré avec loyauté. Aussi croit-il devoir, dans l'intérêt des familles, s'opposer à la venue d'un pasteur protestant.

Pouvait-il en être autrement, alors que M. Chagot assistait au mois d'août au congrès des associations catholiques d'Autun et approuvait comme les autres un rapport inspiré par la pure doctrine de l'Eglise et la substance même du Syllabus, et préconisait l'emploi exclusif des ouvriers pratiquants ?

M. Chagot, patron chrétien, estime qu'il a charge d'âmes. Cela laisse à supposer quels pouvaient être ses sentiments pour ceux de ses mineurs membres des associations ouvrières, ou qui se refusent à envoyer leurs enfants à l'école congréganiste.

L'administration des mines de Blanzy rappelle la féodalité. Son territoire est un fief où les lois de la République ne sont pas en vigueur, puisque la chapelle du Bois-du-Verne a pu rester ouverte malgré les décrets du 29 mars et les circulaires prescrivant, par application du Concordat, la fermeture de toutes les chapelles non autorisées.

Après avoir exposé les incidents relatifs aux événements et à la démission imposée à trois ouvriers élus conseillers municipaux, au chômage du 14 juillet, le défenseur continue en ces termes :

Tous ces faits, dit-il, ajoutés les uns aux autres expliquent les mécontentements qui se sont produits.

Tout faisait prévoir une secousse, et l'explosion finit par éclater.

Ces causes sont d'ailleurs relatées tout au long dans un rapport adressé par M. le procureur de la République Wencker, de Chalon, à M. le ministre de la justice, rapport, qui, par une indiscrétion que je ne m'explique pas a peut-être, jusqu'à un certain point, motivé la demande de renvoi.

Maître Laguerre lit le passage suivant, reproduit par le journal la Lanterne :

Certaines circonstances locales, qui ne peuvent pas avoir été les causes déterminantes du mouvement, ne sont probablement pas étrangères à la forme qu'a prise cette étrange manifestation. Mais beaucoup de personnes nous ont signalé le zèle catholique et l'ardeur religieuse de la direction de la compagnie des mines de Blanzy. Le caractère peu sympathique du desservant du Bois-du-Verne, qu'on accusait, ainsi qu'une des religieuses enseignantes, de dénonciations contre des ouvriers ne pratiquant pas les exercices du culte. Faudrait il aussi établir un rapprochement entre ces colères de sauvages et la réunion toute récente du congrès des associations ouvrières catholiques, tenu à Autun, et dans lequel M. Léonce Chagot, directeur des mines de Blanzy, a eu un rôle important ?

Le défenseur retrace les événements des 15 et 16 août. Il rappelle, en les déplorant, les destructions de croix, le sac et l'incendie de la chapelle du Bois-du-Verne.

On criait : « Vive la Révolution sociale ! vive 93 ! vive Robespierre ! » Est-il donc défendu d'appeler de ses vœux un avenir meilleur ? Ne peut-on plus faire appel aux souvenirs de la patrie en danger ? Est-ce un crime que de prononcer le nom du grand citoyen qui fut l'âme du comité de Salut public ?

Je m'étonne, dit Maître Laguerre, qu'on puisse voir des crimes dignes de la Cour d'assises, dans les faits reproché aux accusés. Ils se sont rendus coupables de simples gamineries, justiciables du Tribunal de simple police ou de la police correctionnelle.

On a voulu se servir du « péril social, » et c'est pour cela qu'on a amené devant le jury vingt-trois accusés.

Etant donné le caractère de cette affaire qui ne mérite pas la qualification pompeuse que lui a donnée l'accusation, si votre verdict était affirmatif, ce serait le bagne, les travaux forcés, la déportation pour les malheureux qui sont là.

Les témoignages à charge ont été de la plus complète insignifiance.

Il y a un ennemi, un seul ; ç'a été l'instruction secrète au lieu de l'instruction contradictoire que nous aurons bientôt. M. le juge d'instruction de Charolles voulait donner à cette affaire une importance considérable. Pendant toute l'information, on retrouve la trace de la pression exercée par lui dans ce sens.

A ce moment, un juré manifeste au nom de ses collègues le désir de voir la suite de la plaidoirie renvoyée à l'audience de l'après-midi. M. le président défère à ce désir.

A deux heures un quart, l'audience est reprise.

Maître Laguerre reprend le cours de sa plaidoirie. Après avoir discuté les charges relevées contre les principaux accusés, il termine en adjurant le jury d'examiner les faits en eux-mêmes, d'écarter toute préoccupation politique, et constatant qu'aucune preuve n'a été faite par l'accusation, de rendre ses clients à la liberté et aux familles qui les attendent.

Défense de Maître Millerand

La parole est ensuite donnée à Maître Millerand, qui s'exprime en ces termes :

Messieurs les jurés, sous la parole toujours si lumineuse et si sûre d'elle-même de mon éloquent confrère et ami, Maître Laguerre, nous avons vu ce matin, à notre inexprimable satisfaction, s'évanouir peu à peu les fantômes ridicules auxquels, hier, M. le procureur général avait, en vain, essayé de donner un corps, et qui ont aujourd'hui définitivement disparu. Aussi bien, après l'exposé remarquable des théories socialistes que l'on a fait ce matin, ce serait abuser de votre attention et la fatiguer, sans profit pour le débat, que vouloir refaire cet exposé. Ce que je veux retenir, c'est la contradiction flagrante que commet, sans paraître même s'en douter, l'accusation, lorsqu'elle reproche aux accusés d'être à la fois les disciples de Dumay et les adeptes de l'Etendard révolutionnaire, qui ne perd pas une occasion d'attaquer et de bafouer la personne et les théories de Dumay.

D'ailleurs, fait observer le défenseur, les théories n'ont rien à faire dans ce débat. Il ne s'agit que de faits matériels, que l'accusation a charge de prouver.

Maître Millerand examine rapidement le cas de chacun des accusés, qu'il divise en deux groupes. Dans le premier, il place ceux contre lesquels sont relevés quelques faits particuliers ; dans le second, ceux sur lesquels ne pèsent que les chefs d'accusation communs à tous.

Après s'être livré à une discussion détaillée, le défenseur poursuit ainsi :

J'ai fini, messieurs, l'examen des faits reprochés à chaque accusé, et je vous demanderais d'en excuser la longueur si je ne savais que votre premier, votre unique souci est la recherche de la vérité tout entière.

Hier, messieurs, M. l'avocat général terminait son habile réquisitoire en se félicitant d'avoir pour juges des hommes qui, quelles que soient leurs opinions, sauraient, au moment de rendre leur verdict, en faire abstraction pour ne s'occuper que d'une chose : rendre une bonne et prévoyante justice. Vous me me permettrez, messieurs, de m'en féliciter avec lui. Oui, je le sais, au moment où vous allez entrer dans votre salle des délibérations, vous n'aurez devant les yeux qu'une seule image : celle de la justice. Mais, vous n'oublierez pas que ce serait une dérision de parler de justice là où elle ne serait pas égale pour tous, et qu'il serait véritablement odieux que, dans le même pays, parfois dans la même maison, les uns fussent condamnés au bagne ou à la déportation, tandis que d'autres, qui de leur propre aveu, ont commis les mêmes crimes, seraient laissés en liberté. Et, c'est pourquoi vous renverrez indemnes les malheureux qui sont sur ces bancs !

Vous vous direz ce que dit aujourd'hui l'opinion publique, enfin éclairée par la voix de la presse tout entière, depuis les organes les plus modérés jusqu'aux plus avancés ; vous vous direz que la société n'est pas ébranlée sur ses bases, parce qu'en un soir de fête, dans un village de Saône-et-Loire, quelques gamins et quelques ivrognes se sont promenés dans les rues en poussant des cris. Vous songerez que si demain le pays apprenait que pour des faits dont tout le monde a pu maintenant apprécier la gravité, vous avez condamné ces hommes au bagne ou à la déportation, un immense cri de pitié s'élèverait dans toute la France. Vous ne le voudrez pas, parce que vous êtes des juges, et qu'après les débats auxquels vous avez assisté, il n'est pas un de vous, je dis pas un, qui oserait déclarer, en son âme et conscience, que des vingt-trois malheureux assis sur ces bancs, il en est un seul qui n'ait suffisamment payé un moment peut-être d'égarement et de folie par quatre mois de détention préventive et les angoisses d'un double procès.

Vous ferez, messieurs, œuvre de bonne justice et de sage politique. Vous acquitterez tous les accusés.

L'audience est levée à cinq heures trois quarts et renvoyée à demain.

Audience du 22 décembre par voie télégraphique

Jugement

L'audience est ouverte à neuf heures ; le ministère public déclare qu'il ne répliquera pas.

Les accusés disent qu'ils n'ont rien à ajouter à leur défense.

Bonnot seul prend la parole et dit : « Mes défenseurs ont démontré mon innocence ; messieurs les jurés, pensez à ma femme et à mes cinq enfants. »

M. le président déclare les débats clos et donne lecture des deux cent treize questions auxquelles doit répondre le jury.

A dix heures les jurés entrent en délibération, ils reviennent à trois heures quarante.

M. le président prévient le public que toute manifestation sera sévèrement réprimée.

Le chef du jury donne lecture du verdict qui est affirmatif avec circonstances atténuantes en ce qui concerne les accusés : Viennet, Juillet, Spenlhaüer, Garnier, Devillard, Loriot, Château, Chofflet et Demeples.

Les accusés sont déclarés coupables de port d'armes dans un mouvement insurrectionnel, de pillage et dévastation et d'enlèvement d'armes et de munitions.

Le verdict est négatif en ce qui concerne les questions relatives au complot ayant pour but le massacre, l'incendie, la destruction des édifices, les arrestations illégales et le pillage en bandes.

Le verdict est négatif sur toutes les questions en ce qui concerne les quatorze autres accusés dont M. le président ordonne la mise en liberté immédiate. Ils paraissent très joyeux, serrent la main de leurs défenseurs et se répandent immédiatement dans la salle où ils prennent place au milieu du public.

M. le président ordonne d'introduire les neuf accusés qui ont été déclarés coupables, ils paraissent accablés.

Interpellés sur l'application de la peine ils disent qu'il est bien malheureux d'être condamnés sans avoir rien fait de mal.

M. l'avocat général Caron requiert l'application de la loi et demande l'indulgence pour Spenlhaüer, Chofflet et Chateau.

Maître Laguerre fait appel à la clémence de la Cour et demande qu'elle abaisse la peine de deux degrés.

La Cour se retire pour délibérer ; au bout de trente-cinq minutes elle revient et condamne Devillard à cinq ans de réclusion, Viennet à trois ans de prison, Loriot, Juillet, Demeples et Garnier à deux ans, Chofflet, Chateau et Spenlhaüer à un an.

Un recours en grâce a été signé par les jurés en faveur de tous les condamnés.

L'audience est levée à cinq heures.


extrait le 26 août 2026 de l'ENAP, tiré de plusieurs numéros s'étendant entre du 20 au 26 octobre 1882 puis du 15 au 23 décembre.