#title L'affaire du collier #author La Révolte #SORTtopics France, presse anarchiste, La Révolte, Révolution française #date 26 novembre 1887 #source extrait le 24 août 2026 de *La Révolte* (n°11) du 26 novembre 1887 #lang fr #pubdate 2026-08-24T22:28:45 Décidément, il est dit qu'en France, la fin d'un régime sera toujours marquée par quelque scandale immense qui lui portera le coup de grâce peu d'années avant la Révolution. En août 1785, quatre ans avant la Révolution, Paris, l'Europe, apprenaient cette affaire du collier qui acheva la monarchie. Un superbe collier en diamants, du prix d'un million six cent mille livres, avait été acheté par le cardinal de Rohan pour obtenir les faveurs de Marie-Antoinette. En vraie petite bourgeoise économe, cette dame avait déjà refusé ce même collier, lorsque son mari le lui offrit. Il eût fallu le payer. Mais elle l'accepta d'un amant. Elle détestait ce cardinal ; elle voulut bien se donner à lui pour avoir le collier. Toute sorte de gens s'y trouvèrent mêlés : une femme, madame de la Motte, ayant servi d'intermédiaire, les gens payés pour lui faire dire qu'ils avaient contrefait la signature d'Antoinette. De vrais bons bourgeois, ces messieurs du Parlement, qui n'étaient alors qu'un tribunal, et qui s'emparèrent de l'affaire, — les uns fiers de juger leur reine et le cardinal, bons bourgeois se trouvèrent capables de ménager la reine et le cardinal. Ils acquittèrent celui-ci et flétrirent celle-là. Tout fut rejeté sur madame de la Motte ; elle fut condamnée à être fouettée, marquée au fer et enfermée à la Salpêtrière. Mais l'opinion publique ne s'y méprit pas. Cette reine, qu'on achète un collier et qui, pour sauver sa réputation, fait fouetter celle qui lui a procuré le collier ; cette reine qui tient à ajouter Antoinette à la liste de ses intrigues et qui consent à livrer au bourreau son amante et second, cette reine, en qui surgissent dès ce petit point du voile qui fut soulevé, tout cela finit d'achever l'Église et la royauté. Dès lors, le peuple ne vit plus dans l'Antoinette de Versailles que des pillards et des jouisseurs. Aujourd'hui c'est le tour de la bourgeoisie. Elle a eu son affaire du collier. L'arrestation d'une belle courtière, Limouzin, a suffi pour mettre en vue cette Bourgeoisie si fière de ses vertus, ce qu'elle a de plus pourri sur le front, depuis l'Élysée jusqu'au Chat-Noir, depuis le palais Bourbon jusqu'à la chambre à coucher d'un Lorentz. Tout ce beau monde a défilé depuis un mois devant nous. Aussi, quel monde ! Jamais la royauté et l'Église ne se sont montrées aussi crapuleuses que cette bourgeoisie dorée. Une vieille aventurière rajeunie par les cosmétiques, qui n'a d'autres ressources que d'ouvrir une gargote avec son Lorentz ; d'autres aventurières, encore plus ignobles, les filles publiques de la dernière qualité, des Rattazzi et des Kaulla, tenant en leurs mains ministres et généraux, les prudes magistrats de la grande finance. Des Kaulla se faisant payer par 22 mille francs le fusil livré à l'armée française, des magistrats achetés à prix d'un demi-million pour l'intermédiaire du gendre pour le président, et toute une perspective d'affaires véreuses, dont on s'étouffe de peur qu'il ne se trouve plus un seul nom qui ne soit mêlé à ces vols. Et tout ce petit monde s'y trouve mêlé ! Lorentz et la magistrature, l'armée et le Parlement, la finance, les ministres et leurs filles en retraite, les prudes magistrats des grands financiers, mêlés dans un immense tableau plus dégoûtant que tout ce que l'imagination d'un Zola a jamais pu nous dessiner. Voilà la bourgeoisie !