#title La bombe de Chicago #subtitle Récit des événements #author La Révolte #SORTtopics France, États-Unis, police, répression, martyrs de Chicago, presse anarchiste, La Révolte, propagande par le fait, 1er mai, Lucy Parsons #date 15 octobre 1887 #source extrait le 22 août 2026 de *La Révolte* (n°5) du 15 octobre 1887 #lang fr #pubdate 2026-08-22T22:34:31 On se souvient de la grève des Chevaliers du Travail qui éclata le 1er mai 1886. Elle ne fut pas aussi générale qu'on le pensait. Des scabs, des traîtres, vinrent remplacer les grévistes. Le 3 mai, les grévistes vinrent se rassembler devant l'établissement de Mac Cormick pour en chasser les scabs. La police se rua alors sur les grévistes et massacra hommes, femmes et enfants. Les anarchistes convoquèrent un meeting pour protester. Les hommes d'action parlaient d'exterminer la police au moyen de bombes. La dynamite étant considérée en Amérique comme un simple explosif, pareil à la poudre, il n'était nullement illégal, à cette époque, de la fabriquer et d'en faire des engins explosibles. Les Irlandais le faisaient ouvertement. O'Donovan Rossa, le patriote irlandais, recueillait ouvertement des souscriptions pour faire sauter les édifices publics et les bâtiments des Anglais. Les bombes, il les tenait exposées dans les bureaux de son journal. Les correspondants venaient les voir. Les travailleurs faisaient de même. Les bourgeois achetaient des armes, des obus, des canons, pour se défendre en cas d'attaque. Les travailleurs socialistes de toute nuance, s'organisaient en bataillons, achetaient des fusils, des cartouches, des obus à la main, pour la révolution. Leurs bataillons bien équipés et bien armés, paradaient dans les rues. Le tout se faisait ouvertement. On se montrait courtoisement les armes. « Ceci, c'est pour vous mitrailler », disaient les bourgeois. « Ceci, c'est pour vous faire sauter en pièces », ripostaient les travailleurs. « Voici les engins préparés en cas de guerre », disait Spies aux reporters des journaux bourgeois, en leur montrant une bombe, toujours la même. D'autre part, les États-Unis n'ayant d'armée permanente pour défendre les bourgeois, ceux-ci entretiennent leurs armées privées. Ils paient la police de leur bourse privée. Le chef de la police municipale est le chef d'un bureau privé d'informations policières, et d'une garde d'élite qu'il loue aux bourgeois. « C'est pour vous, ces revolvers-bulldogs », disaient les gardes en montrant leurs armes aux travailleurs. Et quand les travailleurs en grève veulent arrêter dans la rue une voiture de tramway conduite par un faux frère, et que la police municipale laisse faire, la garde PRIVÉE des bourgeois fait feu sur la foule, tuant des enfants ou des vieillards dans le tas. Voilà la situation, une situation si différente de ce que nous voyons en Europe que la plupart des Européens n'y comprennent rien. Dans ces circonstances, le meeting du 4 mai 1886, fut convoqué le soir, très tard, sur la place de Haymarket. On avait décidé de prendre les armes ce soir, mais dans la journée on changea d'avis. On se passa le mot d'ordre de venir sans armes. Et le meeting fut paisible. Ces mêmes anarchistes, condamnés à mort, étaient venus avec leurs femmes et leurs enfants. Le maire de Chicago y assistait pour donner ordre à la police de disperser le meeting s'il y avait le moindre appel à la force. Les discours furent, au contraire, très modérés, et le maire — c'est lui-même qui l'a témoigné devant le tribunal — donna ordre aux réserves de la police de retourner dans leurs casernes. Il partit se coucher : il était dix heures passées. Alors, Pinkerton, chef de la police, qui, le même jour, avait dit : « si je pouvais seulement avoir deux ou trois mille de ces socialistes sans leurs femmes et leurs enfants, j'aurai vite fini d'eux », — Pinkerton, travaillant pour le compte des bourgeois, et profitant du départ du maire, lança deux cents policiers sur les socialistes qui se dispersaient déjà du meeting. Leur colonne marchait l'arme au bras. Le carnage que Pinkerton méditait depuis quelques jours était inévitable. Alors, de l'allée d'une maison, une bombe fut jetée par une main inconnue. Sept policiers furent tués, plus d'une trentaine blessés. Tirant leurs revolvers, les policiers commencèrent à tirer dans l'obscurité sur les socialistes. Le nombre des blessés parmi les travailleurs fut immense. Voilà le récit, absolument exact, des événements. Là-dessus commencèrent les arrestations, l'enquête, la comédie du tribunal. Le jury fut trié. Les bourgeois seuls y étant appelés, furent admis à siéger ceux seulement qui répondaient aux questions préalables qu'ils croyaient d'avance les accusés coupables d'assassinat, mais que cependant ils se croyaient capables de prononcer un jugement juste !! L'instruction constata d'abord que Schnaubelt avait jeté la bombe. Il n'était pas parmi les accusés, il avait disparu. Spies seulement est accusé, sur les dires d'un Gilmer — qui avoue en plein tribunal avoir reçu des sommes d'argent de la police —, d'avoir allumé la mèche de la bombe dans l'allée. Une série de témoins prouvent que d'aucune façon Gilmer qui se tenait au pied de la tribune ne pouvait voir ce qui se passait dans l'allée. Legner, ami de Spies, qui pouvait témoigner que Spies était déjà à la gare en ce moment, disparaît mystérieusement, et Spies accuse ouvertement la police d'avoir volé (kidnapped) Legner. Cet homme connu de tous les socialistes de Chicago, a disparu sans trace. Ainsi reste donc l'accusation de complot. Nos lecteurs se souviennent si bien du complot de Lyon devant la correctionnelle que nous nous dispensons de raconter l'échafaudage du complot de Chicago. C'est littéralement la même chose. Seulement l'affaire a été portée devant un jury et un jury bourgeois, après une pareille panique, c'est évidemment la condamnation à mort. *** Lettre de Lingg et d'Engel La *Freiheit* insère la lettre suivante des compagnons Lingg et Engel, datée du 4 septembre, prison de Cook : Chers amis et compagnons, Puisque j'apprends que vous, amis et compagnons en général, et le comité de défense en particulier, voulez faire appel au Tribunal fédéral, et recueillir les fonds pour cela, je me vois forcé de constater que je suis décidé à renoncer à toute recherche ultérieure de justice auprès des gouvernants. Amis et compagnons ! Je suis indigné de ce que l'on puisse supposer les travailleurs si bêtes qu'ils aient besoin d'une confirmation de la sentence honteuse par le tribunal fédéral — cette incarnation supérieure du capital, de l'exploitation et de la tyrannie légale — pour enfin ouvrir les yeux sur ce que c'est que la justice pour ces bandits. Et ceci serait encore la seule raison par laquelle des hommes pensants pourraient s'excuser de suivre cette ligne de conduite et de faire appel... Si l'on pense cependant que je croie que le peuple américain puisse se réveiller réellement d'ici au moment de notre exécution, je tiens à dire que je ne le pense nullement. Je tiens à m'opposer aussi à cette idée — qui n'a pu naître que parmi ceux qui sont mal informés —, que ce soit un devoir pour les compagnons de Chicago de nous libérer de vive force. C'est faux ; car pour y arriver il faudrait une émeute générale, et celle-ci ne peut pas être faite à volonté. Il est injuste d'adresser le reproche d'inaction à nos camarades : il ne s'adresse qu'au peuple travailleur en général. Par contre, je suis fermement persuadé que le sacrifice de nos vies, s'il a lieu en ce moment, avancera la déchéance de la société capitaliste infiniment mieux que s'il a lieu d'ici trois ou quatre ans, lorsque le tribunal fédéral en aura décidé. En d'autres termes, je suis persuadé que cette espèce de justice des gouvernants serait plus nuisible à la cause de la liberté dans tous les pays du monde que leurs vengeances furieuses. Voilà pourquoi ma décision... Vive l'Anarchie ! Poignées de main fraternelles. Louis LINGG. L'opinion du comp. Lingg est aussi la mienne. G. ENGEL. *** Parsons et Train Parsons écrit à un certain Francis Train, collaborateur de journaux bourgeois : Eh bien oui, nous devons être assassinés par l'État. Est-ce donc si nouveau ou si étonnant ? Vraiment non ! L'assassinat c'est bien la seule fonction légale par laquelle se maintient cette organisation sociale, appelée État. Qui donc, si ce n'est l'État, a par ses lois et ses institutions, fait des criminels, des mendiants ou des esclaves de la grande majorité de l'humanité ? Qui donc, si ce n'est ce monstre social, a fait du producteur — des travailleurs du monde entier — des esclaves salariés et toute une race d'hommes vendus et subordonnés ? Qui donc, si ce n'est l'État, a infligé à l'humanité, la pauvreté, l'ignorance, les superstitions, cette production artificielle créée contre ceux qui produisent tout par leur travail ? Au diable l'État ! leur dis-je. C'est pourquoi ils répondent : Tu mourras ! C'est ainsi. Car si je survis, ce sera mon devoir de démolir l'État. À cette lettre, Train a répondu par télégramme : « Nous mettrons les socialistes en liberté, dussions-nous démolir leur Bastille ! » Selon nos informations, nos amis de Chicago sont dans un excellent esprit, prêts à mourir s'il le faut, révolutionnaires aussi ardents que jamais. *** Appel des métiers fédérés de New-York Voici un appel que les métiers fédérés de New-York viennent de lancer : Les juges de la cour suprême de l'Illinois se sont mis au même niveau que les chefs de bandits Bonfield (l'assassin salarié des bourgeois), le bourreau de torture Ebersold, l'acheteur de parjures Schaack, les jurés soudoyés, le tigre de la jurisprudence Grinnell et avec ce scélérat parmi les scélérats Gary, (le président du tribunal) le grand arrangeur de ce plus grand des assassinats judiciaires de notre siècle. Laissant de côté toute justice simplement humaine et toute considération philosophique sur la liberté, — au point de vue purement judiciaire il ne s'est pas trouvé la moindre ombre de preuve pour affirmer qu'aucun des huit condamnés eût été en relation, soit directe, soit indirecte, avec le fait pour lequel ils ont été poursuivis. Pourquoi donc a-t-on condamné ces hommes loyaux ? Parce qu'ils ont fait usage des droits et libertés garantis par la constitution. Rien, absolument rien en dehors de cela n'a pu être mis à leur charge, malgré les témoignages payés, malgré le bavardage des juristes. Et pour cela, ces hommes doivent être exécutés en ton nom — peuple des États-Unis. Permettras-tu à la si nommée justice de procéder si honteusement en ton nom ? Non, mille fois non ! Lève-toi et fais entendre ta protestation dans toute sa majesté. Ne te laisse pas effrayer par ce spectre l'Anarchie agité par les ennemis de l'humanité. L'Anarchie n'est pas la lutte sauvage entre les hommes. C'est l'harmonie fraternelle de l'humanité. C'est l'abolition de l'exploitation du travailleur par le paresseux ; l'abolition de la tyrannie ; un état social où chacun travaille selon ses forces et jouit de ce dont il a besoin. L'Anarchie c'est l'Humanité, la Liberté, la Justice. L'appel se termine ainsi : Ils veulent terroriser, ils demandent œil pour œil, dent pour dent. Eh bien, leur terreur ne peut être paralysée que par la terreur rouge. Brutus dormira-t-il toujours ? Pour nous aussi, œil pour œil, dent pour dent ne sera plus une phrase vide de sens. On remarquera l'origine de cet appel — les métiers fédérés — et on croira bien que nos confrères américains ont raison de dire que l'effet de la condamnation a été salutaire au sein des travailleurs américains. *** Meetings d'indignation La série des meetings d'indignation, organisés par les travailleurs européens pour empêcher l'exécution de leurs frères d'Amérique a commencé. À Londres un premier meeting organisé par les anarchistes, a eu lieu le 7. Il devait avoir lieu à Cleveland Hall ; mais le propriétaire du local, intimidé par la police, a refusé la salle au dernier moment. Le meeting a donc été tenu au local des communistes allemands. Un second meeting aura lieu le 14, à South Place Chapel, dans un plus grand local, et les socialistes de toute nuance, ainsi que des radicaux, vont y prendre part. Il sera suivi d'un troisième meeting encore plus grand, organisé par la Fédération Démocratique. En Italie, nos amis organisent toute une série de meetings, qui lanceront des appels vigoureux aux travailleurs américains. Les tripoteurs parlementaires se gardent d'y prendre part, et les meetings n'en seront que plus enthousiastes. Les journaux social-démocrates allemands se mettent aussi vigoureusement en campagne. L'éveil est donné par la presse socialiste, et ce sera une formidable protestation des travailleurs européens contre les iniquités des capitalistes américains.