La Révolte

La grève générale

12 novembre 1887

La situation faite aux travailleurs par la crise industrielle et par la cupidité des patrons qui en profitent pour avilir le taux des salaires et accroître le temps de travail, avait depuis longtemps attiré l'attention des chambres syndicales qui croient que leur raison d'existence est autre que le soutien de candidatures plus ou moins grotesques. La plupart des syndicats des ouvriers du bâtiment avaient constitué une commission chargée d'étudier cette question et d'y apporter une solution.

Dimanche passé, cette commission, agissant au nom de 22 corporations, appelait les ouvriers à discuter dans un premier meeting tenu à la salle Favié.

Plus de 2000 personnes avaient répondu à son appel et, dans l'auditoire, nous ne voyons que peu du public qui fréquente ordinairement les réunions socialistes. La grande majorité est formée par des ouvriers venus en costume de travail, et nous remarquons également un assez grand nombre de personnes paraissant appartenir à la classe aisée sinon à la bourgeoisie.

Au début de la séance, l'assemblée se prononce contre la nomination d'un bureau, et l'un des membres de la commission entre immédiatement dans la discussion de l'ordre du jour ainsi fixé :

  1. Réduction de la durée de la journée de travail à 8 heures ;

  2. Suppression du marchandage et des bureaux de placement.

Sinon : Mesures à prendre pour une cessation générale de tout travail à Paris.

Dégagés de toute préoccupation politique, tous les orateurs ont été d'accord pour reconnaître que le chômage, qui atteint tant d'ouvriers, est le résultat de la surproduction amenée par l'emploi des machines et le surmenage des ouvriers occupés. Plus il y a de produits dans les magasins, plus il y a d'ouvriers qui chôment, plus les patrons font produire aux autres en profitant de la surabondance des bras pour payer un salaire de plus en plus minime. Ce rognage du pain quotidien prend chaque jour une nouvelle extension et devient plus général, réduisant les travailleurs à une misère s'aggravant constamment. Pour remédier à cette situation, ramener un peu d'harmonie entre la production et la consommation, permettre à l'ouvrier de vivre au jour le jour, ne pouvant conseiller la révolution immédiate, sur la portée de laquelle nous ne sommes pas tous d'accord ni préparés, nous ne voyons qu'un moyen : relever les salaires, diminuer les heures de travail de manière à procurer de l'ouvrage à tous.

Pour cela nous ne pouvons que conseiller la grève générale suspendant la vie sociale dans tout Paris.

La grève partielle est inutile et condamnée à un échec certain. L'intervention des pouvoirs publics une fumisterie de mauvais goût. Nous n'avons qu'un moyen, qu'une chance de succès : la grève générale s'étendant à toutes les corporations, entraînant toute la population ouvrière. Propageons-en l'idée autour de nous, faisons-la rentrer dans tous les esprits, organisons de nouvelles réunions pour la discuter et la propager, puis, quand nous sentirons que nous serons une force, proclamons hardiment la grève et, si les patrons veulent faire intervenir la force armée, unis sur cette idée, nous serons capables de lui résister. Tel est le fond des discours de tous les orateurs.

Nous avons également remarqué la réponse à la concurrence étrangère. Elle prouve que les ouvriers ont parfaitement rectifié les écarts de l'économie politique bourgeoise :

Quant à la concurrence étrangère que l'on nous montre comme devant engloutir notre industrie si nous faisons hausser le prix de la main-d'œuvre, ce n'est là qu'un spectre dont nous n'avons pas à nous effrayer. Nous n'avons pas à produire pour alimenter l'Europe et écraser l'industrie étrangère comme nous l'avons fait pendant longtemps. Aujourd'hui les pays, que nous fournissions, se suffisent eux-mêmes et au-delà, c'est un fait à accepter. Et, quant à nous garantir de l'importation du travail étranger, produit à bas prix, le meilleur moyen est de donner l'exemple aux ouvriers de la revendication de salaires plus rémunérateurs.

C'est à nous à engager tous les travailleurs à ne plus se laisser exploiter d'une façon aussi odieuse et aussi impitoyable qu'actuellement. Rallions à nous les ouvriers étrangers travaillant à Paris, faisons leur comprendre que notre intérêt est le leur, engageons les ouvriers étrangers à nous imiter et à revendiquer un salaire plus élevé et un temps de travail moindre. Cela ramènera une certaine normale dans la production et atténuera les crises aussi bien chez eux que chez nous. Ne craignons pas que la concurrence des patrons puisse jeter une grande perturbation dans la production.

Comme mesures complémentaires à obtenir de la grève, les orateurs ont développé l'idée d'égalité des salaires pour toutes les corporations, surtout le relèvement des salaires des hommes de peine.

A Paris, pour vivre, il faut au moins 6 francs par jour, il faut que nous obtenions ce minimum pour chaque corporation, pour chaque individu.

Citons encore la suppression du marchandage, des bureaux de placement, et l'application des prix de série pour indemniser les ouvriers obligés de se déplacer.

Dans cette discussion de cette idée de la grève générale, il ne pouvait manquer que l'on fit allusion à la grève de Chicago de l'an dernier et plusieurs des orateurs ont tenu à exprimer leurs sympathies pour les condamnés à mort.

Constatons encore que toutes les revendications exposées par les orateurs ont été très bien accueillies par l'auditoire et que la commission d'organisation s'est complètement appuyée sur le public pour continuer la propagation de cette idée et lui fournir les moyens pécuniaires nécessaires à l'organisation de nouveaux meetings.

C'est avec plaisir que nous voyons les corporations sortir de l'ornière parlementaire, envoyer promener les politiciens et s'occuper directement des intérêts économiques des travailleurs. Espérons qu'aux vingt-deux chambres syndicales qui viennent de prendre cette initiative se joindront bientôt toutes les autres.


extrait le 24 août 2026 de La Révolte (n°9) du 12 novembre 1887