La Révolte

La mort de Gambon

24 septembre 1887

Nous avons perdu en Gambon un ami vénéré.

Nourri dans les idées d'un autre âge, fatigué par les luttes de toute une vie, épuisé par les maladies contractées dans les prisons et dans l'exil, il ne nous avait pas accompagnés dans le mouvement anarchique : il était l'homme d'hier et parlait encore le langage des révolutionnaires mystiques de 1848 ; mais il était profondément honnête ; de riche qu'il était, il avait su devenir pauvre au service de la cause ; né bourgeois, il était peuple de cœur, d'habitudes et de volonté ; quand il fallait se dévouer il était là, et jamais il ne se permit de parole amère pour ceux qui, après l'avoir suivi, le devançaient maintenant.

Mais pour le courage, qui d'entre nous eût pu lui donner l'exemple ? Non seulement il a su braver les balles, la faim, la prison, il a su aussi, dans une mémorable circonstance, se placer au dessus du ridicule. Qui ne se rappelle la Vache à Gambon ? Ce fut une explosion de rire chez les imbéciles, et la tourbe des sots en rit encore. Mais l'acte de l'homme qui résiste à tout l'empire, empereur, gendarmes, juges et sbires, et qui leur dit non à tous, qui croise immuablement les bras devant toute cette magistraille, et qui s'écrie : Vous n'avez aucune prise sur ma volonté. Je vous défie, et je reste mon maître. Ah cet homme était grand, et nous devons nous avouer avec chagrin que très peu nombreux ont été ses imitateurs. C'est le caractère encore plus que les idées qui fait les révolutionnaires.

C'est donc avec une émotion profonde que nous avons appris la mort de Gambon. C'est avec respect que nous lisons son testament, mais ni l'émotion ni le respect ne nous empêchent de dire que notre ami s'était arrêté à moitié route pour les idées, et que notre devoir est de passer outre sans nous arrêter, comme il le disait lui-même, au culte des cadavres.

Voici l'extrait du testament de Gambon, que nous signalons à nos camarades :

« Pour l'affranchissement général je conseille de suivre les leçons de l'histoire.

De même que les nobles et les prêtres ont peu à peu exproprié les rois du pouvoir que les bourgeois ont exécuté, outre le roi, les nobles et les prêtres dont ils ont repris le capital, le peuple est autorisé à son tour, pour faire sa révolution, à s'emparer, cette fois pour le bien-être de l'humanité, de tous les instruments de travail et du gouvernement.

Pour accomplir cette transformation sociale dans les principes, les personnes et les choses, la force sera-t-elle nécessaire ?

Je ne le sais ni ne le souhaite !

Mais s'il le veut, le peuple peut :

  1. Par le vote : prendre un pouvoir plus étendu.

  2. Par le refus de l'impôt, du service militaire : désarmer toute tyrannie.

  3. Par le refus du travail : frapper de mort l'exploitation de l'homme par l'homme. »

Eh bien comme Gambon nous conseille de le faire, nous étudions l'histoire, nous en suivons les leçons, et cette étude nous apprend que les manifestations pacifiques n'ont jamais suffi pour faire cesser le mal. À quoi nous sert de voter si notre volonté ne s'appuie pas sur la force ? À quoi bon refuser le service militaire, si nous laissons se discipliner contre nous une armée qui nous écrase ? À quoi bon refuser le travail aux capitalistes si nous ne prenons pas en même temps les produits qui nous permettent de soutenir triomphalement la lutte ? Il ne suffit pas de vouloir, il faut agir, et l'action ne consiste pas en bulletins de vote. Allons donc de l'avant, après avoir salué au passage le vaillant compagnon couché dans son tombeau.


extrait le 22 août 2026 de La Révolte (n°2) du 24 septembre 1887
La Révolte réagit à la mort de Charles Ferdinand Gambon et lui rend hommage.