On sait que messieurs les économistes ont la prétention de s'appuyer sur la science pour étayer leurs théories bourgeoises, justifier le vol que les capitalistes font subir aux travailleurs et démontrer à ces derniers que, s'ils sont exploités, misérables, crevant de faim, ils le sont du moins scientifiquement et n'ont rien à réclamer. On nous dit : Vous êtes volés, exploités, dépouillés de toutes les jouissances de la vie, mais au nom de la science qui vous refuse ses jouissances, courbez la tête. Vous subissez les effets de lois inéluctables contre lesquelles il n'y a pas à résister. — Tout ce que nous pouvons faire pour vous être agréables c'est de vous en expliquer le mécanisme et de vous prouver qu'il est impossible de vous y soustraire. Seulement ils ont une manière à eux de faire de la science qui, à des mécréants comme nous, paraît fort discutable, et même n'est une science qu'au même titre que peuvent l'être l'astrologie, la chiromancie et la cartomancie.
Voici le fond de leur raisonnement. Ils commencent par prendre trois ou quatre faits qui sont la conséquence de l'organisation sociale actuelle ; ils déclarent ces faits des lois naturelles, c'est-à-dire des faits qui sont la conséquence de l'organisation même de l'homme, contre lesquels on ne peut réagir, que l'on doit accepter sans lutte, et les voilà partis à faire pivoter tout leur système autour de ces lois naturelles créées par eux-mêmes. Si l'on ne discute pas les faits sur lesquels ils basent leurs raisonnements, il est évident que leurs conclusions semblent logiques ; mais si l'on s'attaque à leurs « pseudo lois naturelles », le raisonnement ne tient pas debout. Il en est ainsi de la valeur.
Créer de la valeur, disent-ils, est le premier phénomène naturel que nous rencontrons au seuil de l'économie politique. Si on leur demande ce que c'est que la valeur, si c'est une bête qui va par terre ou par eau, ils vous répondent : créer de la valeur c'est fabriquer des objets de consommation. Mais comme les objets de consommation ne sont pas produits exclusivement par le travail de l'homme, — qu'ils soient métaux, bois, fruits, viande, etc., — il y entre une très grande part des forces naturelles, c'est-à-dire la combinaison chimique libre des éléments constitutifs qui se trouvent épars dans la terre, l'eau et la chaleur solaire. Il s'en suit déjà que celui qui s'empare de cet objet pour en trafiquer s'empare d'une valeur qui ne lui appartient pas, puisqu'il ne peut le faire qu'en vertu du droit de propriété qui lui concède une partie de notre sol, sur lequel il n'a pas d'autre droit que d'en tirer ce qui est nécessaire à sa subsistance, et, par conséquent, tout ce qu'il en tire au-delà est un vol qu'il commet au détriment de ceux qui manquent de cette subsistance. Voilà donc déjà tout leur système par terre. La valeur n'est plus une loi naturelle, mais seulement une loi artificielle engendrée par l'organisation vicieuse de la société actuelle et tout simplement amenée parce que certains individus se sont accaparé les moyens de production et profitent de ce premier vol pour voler encore à l'homme sa force de travail en détenant et en lui rognant ce dont il a besoin pour subsister.
Mais comme les économistes sont les défenseurs patentés de la propriété, ne nous arrêtons pas là, et tâchons de démontrer que la valeur n'est qu'une loi arbitraire et nullement une loi naturelle.
Nous venons de voir que, dans la fabrication d'un objet, il entrait une certaine part de forces naturelles. Qui est-ce qui en déterminera la valeur ? Ensuite qui est-ce qui déterminera la part de force musculaire, d'intelligence qu'il aura fallu dépenser pour arriver à le produire sous sa forme commerciale ? A-t-on trouvé un dynamomètre qui puisse mesurer exactement chacune des forces qui entrent dans sa confection et faire la part de chacun de ceux par les mains desquels il aura passé ? Quand on aura trouvé cela on aura établi la valeur.
La valeur des objets est purement arbitraire et ne correspond à rien de logique. Elle baisse ou monte — quoique faite avec la même dépense de forces — selon que l'objet est demandé, selon son abondance ou sa rareté sur le marché. On sait que ces hausses ou ces baisses artificielles sont produites par les spéculateurs qui en inondent les marchés lorsqu'ils veulent écraser des concurrents ou les accaparent et les font rares lorsqu'ils veulent en faire monter les prix.
Donc créer de la valeur c'est prélever une certaine somme sur le travail d'autrui, en se servant d'intermédiaire entre le producteur et le consommateur, somme que l'on met dans sa poche sous forme de bénéfice, et parce que l'organisation sociale est telle que cet intermédiaire dont on pourrait se passer si la société était tout autre est rendu indispensable par le fait que quelques-uns possèdent le capital qui manque au producteur et au consommateur.
Pour légitimer ce bénéfice que le capitaliste retire de son commerce, les économistes nous font entrer en ligne de compte les risques courus par le capital dans l'entreprise. Nous n'avons pas besoin d'insister sur ce fait que le capital ne produit rien par lui-même, c'est le travail qui produit tout. Par conséquent s'il y a des risques à courir, et qu'il dût y avoir une prime à payer, cette prime devrait être payée au travail, mais passons.
Les économistes nous disent : Le capital que l'on aventure dans une entreprise court des risques. L'entreprise peut ne pas produire ce que l'on en attend, par conséquent le capitaliste doit prélever un certain intérêt de son argent pour couvrir ces risques, mais lorsque ces risques que l'on craignait ne se sont pas déclarés et que le capitaliste empoche tout de même sa prime, il s'en suit qu'il empoche de l'argent qui ne lui appartient pas puisqu'il était destiné à couvrir des risques qu'il n'a pas courus. Si l'on venait à brûler tous les billets de banque, toutes les valeurs financières, fondre toute la monnaie, cela n'empêcherait pas de continuer de produire des objets de consommation et à vivre par conséquent. Au contraire, que l'on mette toutes les pièces d'or et d'argent, toutes les valeurs financières en tas, elles pourront y rester tant que l'on voudra, elles n'auront pas augmenté, ni fait de petits. C'est le travail qui est le vrai producteur et c'est lui qui se trouve frustré de sa valeur réelle.
Si les premiers trafiquants s'étaient contentés d'échanger des objets de consommation, ils n'auraient pas pu se créer de capital. A l'aurore de l'humanité, toutes les facultés de l'homme étant occupées à chercher la possibilité de vivre, il est évident lorsqu'il échangeait un objet de consommation contre un autre, ce n'était qu'un échange de services qui s'opérait. Il n'y avait pas de place pour le capital. Et comme les besoins de l'homme se développent avec la facilité qu'il trouve à les satisfaire, il s'en suit que le besoin de l'aide de ses semblables s'est développé avec lui. Ses besoins ont grandi avec son intelligence et la facilité de les satisfaire. Le besoin de solidarité s'est développé aussi. Seulement l'échange des services est devenu commerce, vol.
Le capital ne s'est accumulé que du jour où la valeur d'échange, c'est-à-dire la monnaie ayant été créée, l'homme a pu tromper son semblable sur la valeur réelle de l'objet cédé et spéculer sur le désir que celui-ci avait de le posséder. S'il existe un capital ce n'est donc que le produit accumulé du vol que des générations passées de spéculateurs ont fait subir aux producteurs et que l'on prétend nous faire accepter comme une loi naturelle pour légitimer le vol de la génération présente.