La Révolte

Laissera-t-on assassiner ?

8 octobre 1887

Les bourreaux de Chicago se préparent à assassiner huit anarchistes.

Les raisons qu'ils invoquent, nous les connaissons. C'est vieux comme le monde. C'est international : Conspiration pour le pillage ; préparation d'engins pour le meurtre et la destruction de la propriété. On sait ça, on l'a entendu depuis des milliers d'années, depuis qu'il existe des gouvernants et des gouvernés.

Les vraies raisons sont tout autres. Il s'est formé à Chicago une puissante organisation révolutionnaire dans laquelle les Allemands étaient l'élément actif, l'âme du mouvement. L'organisation se préparait à agir en cas de besoin et à ne pas y aller de main-morte. Il fut donc décidé de la détruire à tout prix.

La grande grève des Chevaliers du travail, à laquelle les socialistes prirent une part active en donna l'occasion, et le meeting de Haymarket, dont nous donnons plus loin le récit [1], permit d'arrêter les anarchistes les plus actifs.

Le prétexte judiciaire pour les condamner à mort fut vite trouvé. Un jury bourgeois les reconnut coupables d'une conspiration, suivie d'homicide, et ils furent condamnés à la potence.

Un tribunal d'Illinois, composé des mêmes juges, mais siégeant comme Cour suprême, a confirmé l'arrêt ; et nos huit camarades vont être pendus le 11 novembre.

Eh bien, les travailleurs laisseront-ils pendre leurs frères ? S'ils le voulaient, ils l'empêcheraient. Si d'ici au mois de novembre, des centaines de meetings monstres étaient tenus en Europe. Si chaque meeting envoyait à des milliers d'exemplaires ses appels aux travailleurs américains et aux Irlandais d'Amérique, leur rappelant leur devoir. Si le monde travailleur européen était unanime à flétrir l'abominable verdict, les juges américains n'oseraient pas le mettre à exécution.

Des bourgeois, ceux du Conseil municipal de Paris, ont compris toute l'abomination du verdict de Chicago. Mais les travailleurs européens se taisent encore. Cela les regarde-t-il, puisque ce ne sont que des Américains, des anarchistes ?

Les travailleurs anglais, du moins, ne restent pas impassibles. Meetings sur meetings, qui promettent de plus en plus, vont se suivre à Londres, à Sheffield et probablement dans d'autres villes de l'Angleterre.

Les Allemands, malgré l'état de siège, malgré les haines des social-démocrates contre les anarchistes, ne restent pas non plus indifférents.

Et lorsque le mouvement gagnera la France et la Belgique, on verra le monde travailleur européen se lever comme un seul homme, et dire aux bourgeois américains :

Vous n'oserez pas toucher à ces hommes. Ils sont nos frères, ils ont défendu notre cause !

[1] La copie de ce récit nous étant parvenue trop tard pour pouvoir être composée, nous le remettons au prochain numéro.


extrait le 22 août 2026 de La Révolte (n°4) du 8 octobre 1887