Les hautes-œuvres des bourgeois
Les tentatives des anarchistes
Manœuvres de la dernière heure
Nos frères sont morts, étranglés par les bourgeois en plein jour sur la place publique de Chicago, à midi, 11 novembre. Ils ont marché au chant de la Marseillaise.
Ils sont morts au cri de Vive l'Anarchie !
La veille encore, des millions de travailleurs disaient aux bourgeois : Ne les tuez pas ! Obéissant aux cris de leurs cœurs, ils se laissaient aller jusqu'à implorer.
Leurs voix ont été étouffées par les cris de mort ! de la meute des repus.
Le crime est accompli. Rien, jamais, ne l'effacera. Et, de ces mêmes millions de poitrines ouvrières qui, hier encore, étaient prêtes à tendre la main et pardonner beaucoup aux bourgeois, un seul cri est parti aujourd'hui : La Mort ! Eh bien soit, ce sera la Mort ! Liberté, Égalité, Fraternité, ou la Mort, disaient nos pères. Point de Fraternité, dites-vous ? Eh bien, vive la Mort, pour marcher à la Liberté et à l'Égalité !
- Assez de discussions ! La corde ! criaient-ils dans les journaux. Soit !
- Plus de trêve entre nous et ceux qui veulent nous déposséder ! La Mort ! disaient-ils dans leurs prétoires. Soit !
- Que le plomb et la poudre, que la hache et la corde tranchent la situation. Et nous verrons, disaient-ils, de quel côté la poudre et le plomb, la corde et la hache feront pencher la balance ! Soit, nous verrons !
- Que la mort soit l'argument suprême ! Soit !
Les derniers mots prononcés par Parsons en public ont été des paroles de paix. À quelqu'un qui lui criait le 4 mai : La corde pour Jay Gould, le millionnaire, il répondit : - Guerre aux institutions, mais paix aux hommes !
- Non, non ! ont vociféré les bourgeois. Guerre aux hommes ! Guerre à ceux surtout qui font la force de l'institution ! Et que ce ne soit pas une guerre pour rire. Qu'elle sème la terreur ! Qu'elle frappe l'imagination ! Soit !
- Mais les hommes ont des femmes et des enfants ! Pourquoi frapper ces petits êtres dans leurs pères ? Pourquoi frapper la femme, cette martyre de l'humanité, qui souffrira toute sa vie et qui n'aura même pas une tombe pour y épancher ses douleurs ? - Peste de leurs femmes ! Peste de leur progéniture ! répondent les repus. - Eh bien, soit ! Nous vous prenons au mot. Et, lorsque des millions de travailleurs, en Amérique, en Europe, en Australie, leur ont crié : Ne massacrez pas nos frères. Ils ont donné toute leur vie pour notre cause. Ne saignez pas davantage le gouffre qui nous sert de tombe pour le combler. Assez de massacres ! Si le Capital n'a pas d'entrailles, vous devez en avoir. Vos femmes peuvent en avoir. Alors il leur fut répondu : - Peste de votre sentimentalisme ! Des bombes pour la canaille. La corde pour les meneurs !
Votre volonté soit faite. Que sur tous ces points votre leçon soit burinée en traits de feu dans les cœurs des travailleurs.
Et lorsque la Mort fauchera en argument suprême à droite et à gauche ; lorsque les travailleurs reviendront, vous y avez travaillé - et que la hache et la corde seront aux mains de ceux qui ont trop souvent plié la tête sur le billot, et si alors, un de ceux dont le cœur saigne à la vue des massacres, vient encore dire : Pitié pour ces hommes, ces femmes et ces enfants ! Pitié pour l'humanité, - on lui répondra : - As-tu donc oublié le 11 novembre 1887 ? As-tu donc oublié la danse macabre des bourgeois piétinant sur les cadavres de nos frères et criant aux millions de travailleurs : « Des bombes pour vous, la canaille, si vous vous révoltez, ne serait-ce que pour faire grève, et la corde pour vos meneurs ! Mort aux vipères ! »
Il y a des crimes dont le souvenir s'est effacé. Mais il y en a aussi que les siècles n'ont pu faire oublier.
Celui-là ne le sera pas.
Le drapeau noir flotte. Et avec le sang de nos frères ils y ont inscrit : l'esclavage ou la mort !
Eh bien non ! la Liberté, l'Égalité ou la Mort !
C'EST LE PLUS BEAU MOMENT DE MA VIE ! VIVE L'ANARCHIE !
Ce sont les dernières paroles de Fischer, du haut de l'échafaud.
Une seconde - et il ne vivait plus.
Mères, burinez ces mots dans les cœurs de vos enfants.
C'est pour leur préparer un meilleur avenir qu'ils sont morts, tous les cinq, assassinés par des bourreaux, payés par les bourgeois.
Elle est longue, la liste des travailleurs qui ont déjà succombé depuis 1878 - époque où les hostilités entre pauvres et riches, entre les travailleurs et les oisifs, ont commencé. On frémit rien qu'à ces souvenirs. Mais tout s'efface devant le drame horrible de Chicago.
On a vu Moncasi, le tonnelier d'Aragon, étranglé par un carcan après avoir été tourmenté pendant vingt-quatre heures dans une geôle portant l'habit noir - l'habit de noce de la bourgeoisie. On a vu Nöbeling s'ouvrant les veines à deux reprises pour ne pas donner à ses ennemis la joie de l'exécution, et traîné par les pieds lorsque les bourreaux ivres lancaient vanoff trois fois dans l'espace sans pouvoir l'achever. Un témoin de l'exécution disait avoir vu bien des exécutions horribles en Orient, mais jamais pareille boucherie. On a senti le sang se figer dans les veines lorsque les bourgeois battaient monnaie avec le portrait d'Oliva garrotté, et que d'autres bourgeois et bourgeoises, amateurs de sensations, ont payé cher des places pour voir le supplice. On a vu quarante-huit hommes et femmes périr en Russie sous les balles ou la corde, et on a appris avec terreur que les exécutions continuaient, sous prétexte de révolte, jusque dans les prisons et, dans les cabanes comme dans les palais, on se demandait avec effroi s'il était possible que la torture se pratiquât encore dans les Bastilles russes.
On a vu et vécu tout cela. Toute une longue série de carnages et d'atrocités ont passé dans l'espace de neuf ans. On semblait s'accoutumer dans le court espace de temps. « Quelques minutes de souffrance, voilà tout », et on se tranquillisait, en feignant d'oublier la mère, la femme et l'enfant du supplicié.
Mais - ce fut un réveil général lorsqu'on apprit que les sept condamnés de Chicago allaient être exécutés.
Pour notre génération qui crie dès qu'elle a reçu quelques coups de canne, et qui supporte vaguement les travailleurs ont senti que ces exécutions étaient un défi lancé au peuple par les bourgeois. Vaguement ils ont compris que l'exécution de sept anarchistes à Chicago allait avoir une portée historique. Vaguement encore ils s'étaient aperçus que ces exécutions, si elles avaient lieu, signifieraient carte blanche aux bourgeois de tout pays pour massacrer les travailleurs.
Ce fut un réveil. Mais il vint trop tard.
En effet, depuis cette journée où les Versaillais firent fusiller Ferré, Rossel et Bourgeois, près d'un an après la Commune, il n'y a pas eu d'exécution qui eût été un défi aussi audacieux à toutes les idées reçues, à tous les mensonges conventionnels sur la justice.
Ferré, cependant, avait été de la Commune. Il avait combattu, l'arme au bras. Moncasi et Oliva, Hödel et Nöbeling, Perovskaïa et Reinsdorf avaient pris les armes. Et, quel que fût le nombre de ceux périssant en Sibérie pour un simple soupçon, toujours est-il que, à part Lizogoub, en Russie même, on n'a pas pendu pour des discours : on pendait pour des complots réels.
Rien de pareil à Chicago. Dans cette Démocratie américaine où les Gould et les Bennett sont plus puissants que des rois en Europe, où l'or fait tout, et l'homme qui n'a pas le sou est un tramp sur lequel le premier garde venu décharge son revolver, - Dans cette Démocratie on a pendu pour des discours, pour avoir fait partie de l'Internationale, des hommes qui n'avaient pas jeté la bombe, qui avaient tout fait pour empêcher un conflit armé le 4 mai, à Haymarket. On les pendait pour des discours que l'on avait tolérés des années durant, pour de vieux articles de vieux journaux, pour avoir fait partie de l'Association Internationale des Travailleurs, après avoir encouragé O'Donovan Rossa dans sa croisade de dynamite contre l'Angleterre, après avoir applaudi aux bombes irlandaises jetées au parlement anglais, au sein des femmes qui flânaient dans la Tour de Londres, au milieu des travailleurs roulant dans les tunnels du Métropolitain.
Ce qui rendait l'exécution triplement odieuse c'était la bacchanale des bourgeois dansée autour des gibets. L'exécution devait avoir lieu au milieu de cris si odieux, si répugnants, si ignobles et si abjects des bourgeois, qu'à eux seuls, ces cris, lorsque leur écho affaibli traversait l'Atlantique, faisaient frémir d'indignation. On a vu jusqu'à des conservateurs anglais, des officiers, saisir la plume et épancher leur indignation à la vue de cette danse macabre des bourgeois.
Les insultes les plus grossières et les plus lâches accompagnaient les martyrs.
Leur vie privée et publique avait été irréprochable. En vain la meute bourgeoise y fouillait-elle de ses sales mains : elle n'y trouvait rien qui permît à un coquin quelconque d'aligner, ne serait-ce que dix lignes de calomnie.
Car à l'exemple des plus beaux types que notre époque ait produits - des Perovskaïa, des Reinsdorf et de tant d'autres, - toute leur vie était pure du moindre reproche. Tous - pauvres ; tous - ayant travaillé toute leur vie ; tous - intelligents, instruits ; tous - ayant dans leur passé une vie entière de dévouement sans bornes et sans ambition à la cause qu'ils avaient épousée ; tous - aimés des travailleurs, leurs frères ; plusieurs - ayant tourné le dos aux offres des bourgeois pour rester obscurs travailleurs et mener cette vie, marcher à cette mort, de l'homme qui se donne, cœur et âme, à l'Anarchie. Et précisément pour cela, ne trouvant rien à leur reprocher, pas même l'ambition, la crasse de la presse américaine les accablait d'injures banales, d'injures grossières, sottes et méchantes.
Une agonie de quinze mois !
Ils furent condamnés à mort en août 1886. La date de l'exécution était fixée.
Mais, avec cette confiance toujours trop grande à la légalité, les travailleurs américains firent des efforts inouis pour traîner l'affaire devant d'autres tribunaux.
On espérait qu'avec du temps de gagné, les passions s'apaiseraient, on porta l'affaire devant ce qu'ils appellent dans leur baragouin la Cour suprême de l'Illinois.
La crapule suprême mit des mois à se réunir, à entendre plaider, à rédiger sa sentence. On plaidait en mai, la sentence fut prononcée en septembre. La cour confirme la sentence ; mais, avec un raffinement de cruauté qui caractérise toute l'affaire, l'exécution fut fixée pour le 11 novembre !
Deux mois de souffrances, de lutte entre l'espoir et le désespoir pour leurs femmes. Deux mois terribles, énervants, de préparatifs !
C'était trop ! Aussi a-t-on vu jusqu'à des bourgeois se révolter contre ce raffinement de cruauté et crier : Assez ! Mettez fin à cette comédie lugubre !
Mais les bourgeois américains ne se laissèrent pas toucher de si peu, et durant ces deux mois, ils s'ingénièrent à faire souffrir de toutes les façons les femmes des suppliciés.
Ils ont savouré avec volupté chaque petit détail de l'exécution prochaine et brûlant leurs victimes à petit feu, ils ont savouré leur mort au jour le jour.
« Les femmes font les suaires pour pendre les anarchistes », écrivait la crapule. - « La corde qui servira à pendre les anarchistes est commandée. » - « Elle a été livrée. » - « Le bourreau est perplexe. Exécuter sept hommes à la fois, lui semble une rude besogne. - On fait des expériences avec la corde qui servira à pendre les anarchistes. Elle supporte tel poids. Cela suffira : les cochons auront maigri d'ici là. » - « Trop de luxe tout cela ; il faudrait les pendre à une ficelle, pour qu'elle rompît quatre ou cinq fois, avant d'en finir », ajoutait cette crapule de la presse, en verve de faire de l'esprit. - « On les pendra en deux fournées. - Lesquels d'abord ? Parsons et Spies ? Non, Engel et Lingg. Spies est nerveux, il faut qu'il voie pirouetter ses amis dans les airs. » Et ainsi de suite, des mois et des mois durant.
Et tout cela - dessin de la corde, plan de l'échafaud, plaisanteries de maquereaux, mécanisme de la trappe, - tout était mis, jour par jour, sous les yeux des suppliciés, de leurs femmes.
Non, jamais, nous ne saurions rendre l'horreur, le dégoût, les haines et l'abjection que nous avons ressentis depuis un mois à la lecture des journaux américains.
Mais, tout cela, ils le lisaient les suppliciés. Tout cela était soigneusement mis sous les yeux de ces héroïnes, les femmes de Parsons, de Spies, de Schwab, de Fischer.
Vous, femmes de travailleurs, vous ressentirez toute l'horreur de ce raffinement de cruauté. Et si vous avez du cœur pour aimer, vous saurez haïr. Vous haïrez à mort ces hommes aux montres d'or et ces mégères en robes de soie qui ont tourmenté vos sœurs avec cette cruauté abjecte, inouïe.
Vouez-leur une haine à mort. Élevez vos enfants dans cette haine !
Nos frères ont été étranglés vendredi, 11 novembre, à midi. Schwab et Fielden (un Anglais) avaient été envoyés la veille aux travaux forcés à perpétuité. Lingg était mort. Les bourgeois grinceaient des dents de ne voir que quatre potences.
Quatre potences avaient été érigées dans une cour intérieure de la bastille de Chicago. Ses murs étaient gardés par plus de trois mille hommes.
Un autre cordon de troupes et de police cernait la prison, laissant un espace libre, - un vide de 500 pas de large, autour des murs de la bastille démocratique. Personne ne pouvait entrer dans cet espace sans une permission écrite du shérif.
Derrière ce cordon - la foule ; pas très nombreuse. On estime que les deux tiers de cette foule étaient des agents en bourgeois, - réguliers, ou loués pour la circonstance.
Leurs femmes traversèrent le premier cordon. Elles demandaient qu'on leur permît d'entrer dans la prison, d'embrasser leurs maris pour une dernière fois. Ce leur fut refusé.
Brutalement, on les poussa dehors.
La femme de Parsons, venue avec ses enfants, se défendit à outrance. On la bouscula, on l'arrêta, on l'emmena en prison avec tous ses enfants.
La mort leur avait été annoncée la veille, dans l'après-midi. Lorsque Schwab et Fielden apprirent que leur peine était commuée en celle des travaux forcés, la tristesse - dit le télégraphe - se peignit sur leurs visages. Ils répétèrent qu'ils préféraient la mort instantanée à la mort lente.
Pas un muscle ne bougea sur les visages de Fischer et d'Engel, continue le télégraphe. Parsons sourit, impassible, Spies éclata en une violente harangue contre les assassins.
Engel resta gai jusqu'au dernier moment. Toute la nuit il causa avec le garde en lui racontant des historiettes amusantes, mêlées de propagande anarchiste. - Vous ne redoutez donc point la mort ? demanda le garde. - Vous me voyez ! répondit Engel.
Ainsi que Fischer, il regrettait cependant qu'ils n'aient pu faire comme Lingg, et priver ainsi les bourgeois d'une joie de plus. Parsons causa aussi toute la nuit. Et quand il n'en pouvait plus, il chantait ou marchait. Spies envoya promener le prêtre méthodiste qui lui empoisonnait les derniers moments de sa vie.
- Je vais prier pour vous, répliqua l'empoisonneur.
- Priez pour vous, vous en avez plus besoin que moi ! et Spies se remit à écrire. Dans la nuit, ayant deux gardiens, il les harangua sur l'Anarchie, la lutte sociale, la farce des tribunaux.
Pendant ce temps, le bruit des marteaux leur annonçait que les menuisiers travaillaient dans la cour, sous leurs fenêtres, à dresser la potence.
« Tous les condamnés ont bien entendu ce bruit », dit le télégraphe, « mais personne n'en parut affecté. »
À l'approche du jour, tous s'endormirent du sommeil des justes.
Dès le matin, ils étaient sur pieds à écrire, à répondre aux télégrammes sans nombre qui leur parvenaient de tous côtés. Engel, visité par le prêtre méthodiste, engagea avec lui une discussion théologique. Certainement il aura essayé de lui expliquer toute l'hypocrisie de son rôle. Le crampon méthodiste vint encore ennuyer Spies qui dut allumer un cigare et se mettre à écrire pendant que l'autre récitait ses prières.
Fischer racontait à son garde qu'il avait rêvé sa maison en Allemagne, qu'il s'était revu enfant, vivant de tous ses souvenirs d'enfance qui se pressaient dans sa tête.
L'essai de la nouvelle trappe sous leurs fenêtres, ses trois frères lui répondirent aussitôt, chantant l'hymne révolutionnaire avant de marcher à la mort.
Ce n'est qu'à onze heures cinquante qu'on vint les chercher. Avec un raffinement de souffrances. Ah ! si quelqu'un d'eux avait pu... et après l'avoir lu, resta pensif. Un moment de recueillement fut noté et souligné par la meute de la presse.
Mais nos frères n'ont pas offert aux gredins le spectacle désiré. Ils restèrent tranquilles, ils marchèrent tranquilles lorsqu'on vint les chercher.
Parsons commença un discours : « Hommes et femmes d'Amérique... », mais le capuchon s'écria : « Notre voix, camarades, fera plus après notre mort qu'elle n'a fait de notre vivant ! »
- Hourrah pour l'Anarchie ! s'écria Engel.
- C'est le plus beau moment de ma vie ! Vive l'Anarchie ! s'exclama Fischer au moment où la cape et le nœud tombaient sur sa face inspirée et voilaient son doux regard.
Une seconde après, la trappe s'ouvrait et tous les quatre à la fois étaient lancés dans l'espace.
Parsons avait l'épine dorsale brisée : il remua à peine.
Engel, Fischer et Spies se débattaient en convulsions effroyables à voir.
Ce n'est qu'à midi douze, - quatorze minutes après - qu'ils cessèrent de donner signe de vie.
Leurs corps furent rendus à leurs parents et amis et enterrés le même jour.
Votre voix fut forte, votre mort la prouve.
Mais elle le sera encore plus après la mort.
Elle ébranlera les bastilles du Capital.
Chose remarquable ! La terreur prend déjà les bourgeois devant leur propre crime. Par ces pendaisons, on a fait des martyrs. On a donné une force nouvelle, une force inconnue aux anarchistes. « Voilà le langage de leurs journaux.
Il y a loin de là à ce qu'ils disaient, il y a quelques mois : - « De simples bandits ! La veille neuf bandits furent fusillés au Mexique. Le télégraphe a mentionné leur nombre, et c'est tout.
C'est que ces quatre « bandits » de Chicago - que dans leurs paroles, dans leur vie, et dans leur mort, il y a de quoi rendre la vie dure à votre progéniture de repus.
C'était un homme, un héros.
Lingg savait qu'il allait mourir. Il se décida donc à se faire sauter avec ses geôliers, plutôt que de se laisser pendre comme un chien par les bourreaux. Et, dans sa cellule, il avait deux bombes : l'une ronde, l'autre - un tuyau de gaz, rempli de dynamite et de ferraille, avec une capsule au bout. Le moindre choc faisait partir la dynamite et enlevait dans une seule détonation les bourreaux et celui qu'ils voulaient supplicier.
La veille encore, on avait fait une perquisition minutieuse dans sa cellule ; on n'avait rien découvert. Mais, samedi soir Engel avait cherché à s'empoisonner. Depuis longtemps, disait-il, sa femme lui avait transmis une fiole de laudanum : il l'avala samedi.
Le garde posté à la porte de la cellule l'entendit râler. Le médecin arriva en toute hâte, lui fit avaler des émétiques. On le força à marcher dans la cour pendant deux heures. On le ramena à la vie - pour le pendre dans trois jours.
- De nouvelles perquisitions furent faites, et on découvrit les bombes chez Lingg. Mais un homme comme Lingg ne se tint pas pour battu. Il était décidé à ne pas donner aux bourgeois le plaisir de le pendre. Dimanche il écrivit de nouveau une lettre, fière, narguant ses ennemis. Encore et encore on perquisitionna sa cellule : on ne trouva rien.
Jeudi matin, le garde qui se tenait à sa porte vit Lingg allumer un cigare avec la bougie.
Une détonation se fit entendre. On se jeta dans la cellule remplie de fumée.
Lingg gisait par terre, la tête ouvrant de larges blessures béantes. Les chairs du cou étaient enlevées et projetées par l'explosion. La mâchoire était fracassée, le crâne troué.
Il râlait encore, mais le sang coulait à flots. Au bout de cinq heures il expira dans d'horribles souffrances.
Il s'était suicidé avec une petite capsule, longue d'un pouce, remplie de fulminate de mercure. Un petit tube enduit de suif qu'il était facile de cacher dans la paume de la main. D'autres tubes du même genre, destinés probablement à ses camarades, furent trouvés dans sa cellule.
C'était un homme, un héros. Ils n'ont pas pendu Lingg, et sa mémoire vivra dans les cœurs, rappelant toujours comment un homme, qui a fait ses comptes avec la vie, sait narguer ses bourreaux jusque par sa mort.
Lingg n'était pas homme à fléchir. Mais il connaissait l'Amérique. Aussi dès longtemps avait-il écrit à ses amis :
« On ne manquera pas d'accuser nos amis de ne pas avoir tenté de nous délivrer de vive force. Mais pour cela, il ne faudrait rien moins qu'une révolution, et le peuple n'y est pas prêt. Notre mort, je l'espère, aidera à lui ouvrir les yeux. »
Sa prédiction s'est accomplie. Nos amis n'ont rien pu faire par la conspiration, et on n'a pas de amis armés, sont arrivés des autres États. Mais, à quelques centaines, ils ne pouvaient avoir raison des troupes et de l'artillerie.
Et lorsqu'ils essayèrent d'autres moyens, leurs forces furent paralysées. Chaque anarchiste plus ou moins connu de Chicago était traqué par trois ou quatre policiers, dans ses moindres mouvements - sans parler des reporters, - et, qui connaît l'Amérique sait ce qui veut dire un reporter américain.
Depuis un mois la presse avait annoncé que nos frères en prison se préparaient à résister de vive force, que les anarchistes préparaient une prise d'armes.
Les noms des trente-huit hommes les plus actifs, étaient dans les journaux. Chaque pas qu'ils faisaient était rapporté à la police et à la presse. On a fait, comme la police anglaise fait avec les dynamiteurs irlandais, à Liverpool, accompagnant chacun de deux et trois agents armés, qui sans se déguiser - ouvertement tiennent l'homme prisonnier où qu'il aille - et arment leurs revolvers dès qu'il cherchent à les attirer dans un carrefour ; imposant la révolte des masses en lieu et place de la révolte individuelle.
On ne manquera pas d'accuser les anarchistes de Chicago. Oh, certes, on ne le manquera pas. Quant à nous, nous admirons leur adresse, qui a encore su déjouer bien des pièges, et introduire dans la prison ce qui a permis à Lingg de mourir, sans se laisser toucher par le bourreau.
La bourgeoisie elle-même impose la révolte des masses. Et c'est dans les masses révolutionnaires seulement que la révolution trouvera la force pour lutter contre la réaction. Pas ailleurs.
Nous reproduisons la lettre suivante, datée du 29 octobre et reçue de Chicago par un ami. Elle annonçait un envoi de brochures et n'était nullement destinée à la publicité. Elle n'en est que plus éloquente.
Deux semaines seulement nous séparent du jour terrible, le fatal 11 novembre, - et nos amis restent ce qu'ils ont toujours été depuis leur arrestation. Fermes comme le roc, fidèles comme l'acier. Nous sommes fiers de leur courage qui n'a pas bronché, de leur intrépidité et de leur dévotion inébranlable.
Ils ont bien supporté l'incarcération et sont toujours gais (uniformly cheerful). En fait d'espérance ils n'en ont point, ils sont simplement résignés au sort qui les attend.
Ils comprennent parfaitement que ce jugement de la Cour suprême des États-Unis, signifie simplement que l'on veut que l'assassinat soit sanctionné par les apparences d'un appel impartial à la loi.
Personne de nous, cependant, ne se dissimule l'existence du plus abominable complot qui ait jamais germé dans le cerveau humain (the most damnable conspiracy ever conceived in the brain of man). La terreur s'est emparée de l'Amérique et elle va en croissant à mesure que le jour approche. Les travailleurs ont une vague idée que ce meurtre judiciaire les concerne, eux et leur avenir. Peut-être arrachera-t-il le bandeau de leurs yeux et leur fera voir ces deux bêtes jumelles, la propriété et l'autorité, dans toute leur hideur.
« Salut fraternel. »
« Puisque la république des États Unis pend pour des discours, nous pouvons bien en faire autant en Europe. » Voilà la teneur d'un article de fonds, fort remarqué, du Times, - organe des marchands de Londres.
Le Times avoue que la plupart, du moins, de nos cinq frères pendus à Chicago, n'étaient pas plus fauteurs de meurtres que les agitateurs de Trafalgar Square ou les agitateurs irlandais. Mais il applaudit à l'exemple donné par la République de pendre les agitateurs politiques. Il complimente la police américaine d'avoir chargé, revolver au poing, le peuple à Haymarket. Et il conclut en disant que l'Amérique a donné un grand exemple à l'Europe, et que cet exemple doit être suivi.
Et s'il est suivi, c'est à nous-mêmes que nous devrons nous en prendre ; à ce que nous n'avons pas assez compris qu'à la solidarité internationale des exploiteurs, il n'y a qu'une digue à opposer - la solidarité internationale des exploités.
Pendant que ceux que les travailleurs considéraient comme leurs porte-voix, ronflaient ou s'occupaient, ici - de scandales Caffarel, là - des inepties d'un Warren, ailleurs - de petits tripotages de parlement ou de boutique socialiste, et ne faisaient rien, la masse des travailleurs avait déjà son opinion faite sur les meurtres préparés à Chicago.
Et lorsque, au dernier moment - trop tard, comme toujours, - quelques hommes et quelques femmes allèrent demander aux travailleurs de se prononcer, ils trouvèrent l'unanimité faite. Dimanche passé en vingt-quatre heures, on réunissait à Londres 16 400 voix protestant hautement contre l'exécution de nos frères. On aurait fait une protestation immense, grandiose, et on aurait affirmé la solidarité de tous les exploités, si chacun avait fait son devoir.
Elle mérite d'avoir un fils comme Louis. Quelques jours avant sa mort elle écrivait à son fils unique qu'elle adore :
« Moi aussi, comme toi, j'ai lutté dur pour avoir le pain pour toi, ta sœur et moi-même, et — vrai comme ce que je suis en vie — je resterai après ta mort aussi fière de toi que je l'ai été durant ta vie. Toute femme que je suis, je ferais comme toi, si j'étais homme. »
Et une tante, qui n'avait pas d'enfants, et dont il était le favori, lui écrivait :
« Cher Louis, quoi qu'il arrive — même le pire — ne montre à ces misérables aucune faiblesse ! »
Jeunes travailleurs qui n'avez pas encore été souillés par le contact des Limouzin en robes de soie ou en jupons de laine, c'est à vous que s'adressent ces paroles ! Gravez-les dans vos cœurs !
On voulait toujours faire croire à la « justice » d'une Cour suprême fédérale, et on oubliait la conspiration des bourgeois.
Deux jours avant le 11, des pétitions monstres arrivaient au gouverneur Oglesby, demandant que nos frères ne soient pas exécutés. L'une portait cent mille signatures ; l'autre représentait une colonne mesurant dix-sept kilomètres et demi de longueur, couverte de signatures de travailleurs américains.
Et alors la presse américaine fit lancer par un canard l'annonce d'onze bombes trouvées chez un anarchiste, près de l'usine à gaz de Chicago.
Le lendemain le télégraphe nous annonçait, il est vrai, qu'il y avait eu des bombes ; mais ce n'étaient que de vieux projectiles militaires, tout à fait vides. Ni dynamite, ni poudre, rien que de l'air, dans une bulle de savon.
Mais la manœuvre de la dernière heure était jouée, et des centaines et des centaines de pétitions, signées par des bourgeois et demandant l'exécution, étaient remises le lendemain à Oglesby.
Chaque page, chaque petit incident de ce drame a son importance et son histoire.
On connaît ces positivistes, ces prétendus adorateurs de l'Humanité, ces grands-prêtres de l'Humanité qui invoquent l'Humanité à majuscules dans leurs almanachs. On les connaît à Paris. On les connaîtra dorénavant à Londres.
Lorsqu'il fut connu à Londres que la Cour fédérale avait confirmé l'arrêt de mort, une pétition fut mise en circulation pour demander au gouverneur Oglesby de ne pas laisser exécuter les sentences. Elle demandait au nom de l'Humanité, dont l'agonie des condamnés durait déjà depuis quinze mois. Nombre d'honnêtes gens la signèrent, sans distinction d'opinions.
Elle fut présentée aussi aux positivistes de Londres. — Nous sommes les légistes, répondirent les grands-prêtres de l'Humanité. Nous ne pouvons pas nous prononcer sans avoir sous les yeux tous les documents.
Alors un ami dévoué se mit à étudier l'immense compte-rendu officiel du procès. Il passa des nuits, — trois énormes volumes, — puis deux jours et deux nuits à en affirmer le vrai sens par la parole de la brochure (anglaise) de Dyer, et fit un résumé scrupuleusement exact du procès.
— C'est bon, répondirent les grands-prêtres de l'Humanité. Mais nous sommes les légistes, nous n'avons pas à intervenir. D'autres, archi-grands-prêtres, trouvèrent qu'il fallait pester.
Alors la fille de Marx, Éléanor Aveling, monta à la tribune de la réunion. Dans un discours inspiré, elle retraça toutes les infamies du procès, les jurés triés et payés, les faux témoins, tout, tout ; elle leur dit ce que c'était que le culte de l'Humanité, elle en jeta le reproche à la face de ces hypocrites de l'Humanité, elle termina son discours par ces mots :
— Vous n'êtes pas des légistes ; vous n'êtes pas des humanitaires ; vous êtes des couards !
« Jamais pareille conspiration n'a germé dans le cerveau humain », disait notre correspondant de Chicago. Et il était vrai.
On sait que Gilmer avisa, vers la fin du procès, d'affirmer que Spies avait allumé l'allumette pour mettre le feu à la bombe qu'il jeta, pour un autre, mais un inconnu, qu'il disait être Schnaubelt, mais que les juges aujourd'hui disent être Mühlenberger.
Le seul homme qui pût démontrer que Gilmer (aux gages de la police) avait menti, était Legner, un ami de Spies, qui le savait toujours son inséparable. Après le meeting ils se rendirent ensemble à la gare, et là, ils entendirent l'explosion. Legner appelait comme témoin. Or Legner était devenu introuvable. Au début du procès il était à Chicago. Depuis le témoignage de Gilmer, il avait disparu. En vain le réclamait-on par les journaux. Nos amis avaient même offert une prime pour le retrouver, il n'était plus question de lui faire un procès.
Dernièrement, l'Arbeiter Zeitung de Chicago apprit la vérité sur cette affaire. Elle affirme que Legner avait reçu à Buffalo 500 dollars, qui lui furent remis par un détective pour qu'il se fasse hors du procès.
Immédiatement alors Legner se retrouva ; il intenta un procès en diffamation au journal, — l'Arbeiter Zeitung. Le journal reprit Legner.
Quatre rédacteurs du journal, — Adler, Deusz, Bielefeld et Storvsky, — ont été arrêtés et sont remis en liberté sous caution de 600 dollars.
La Freiheit fait remarquer que c'est bien juste. Les rédacteurs du journal doivent avoir la preuve de leur affirmation. Mais, que signifie aujourd'hui une preuve devant un tribunal américain ? Ceux qui ont payé Legner paieront encore de faux parjures pour mettre leurs preuves à néant.
Oh ! certes, jamais pareille conspiration n'a germé dans un cerveau humain. Apprenons à la connaître.
Parsons allait mourir. — Qu'à cela n'a-t-il pas donné de son temps ? — À écrire en prison, à la veille de sa mort, son livre : L'Anarchie, sa philosophie, ses bases scientifiques.
L'épigraphe du livre est la suivante :
« Quand un peuple se tait devant l'oppression, son indifférence est le préambule de sa mort. »