La Révolte

Les émeutes

15 octobre 1887

Révoltes en Irlande, révolte de femmes à Madrid, révolte des travailleurs de Kline près Moscou, voilà le bilan de la semaine.

En Irlande, chaque éviction devient l'occasion d'une rixe, et on emporte des blessés de part et d'autre. À Madrid, plusieurs mille femmes de la manufacture des tabacs, s'insurgent et se barricadent dans la manufacture. Au bout de quatre jours, la police et les troupes qui cernent la manufacture, reculent encore devant la nécessité d'un siège régulier. À Kline, plusieurs mille ouvriers font le siège des usines, les mettent à sac et ne reculent que sous les balles de la troupe.

Le courage, l'enthousiasme, l'héroïsme, ne manquent pas. L'esprit révolutionnaire y est ; l'héroïsme pour traduire la pensée par les actes ne fait pas défaut.

Mais en Irlande, à chaque éviction, à chaque rixe, les curés et les membres du parlement accourent. Spectateurs de la lutte, parleurs, ils cherchent à escamoter l'émeute à leur profit. Et toute cette lutte grandiose, soutenue en ce moment — non plus par les 1900 branches seulement de la Ligue Nationale (issue de la Ligue Agraraire), mais par chaque famille de chaque hameau —, cette lutte au jour le jour, dans laquelle on voit tant d'entrain, de ténacité et d'héroïsme, — va aboutir tout au plus à un parlement, dans lequel siègeront des bourgeois irlandais, devenus à leur tour possesseurs du sol.

À Madrid, c'est pour une simple augmentation de salaire que les femmes donnent une leçon d'héroïsme aux hommes ; et à Kline, c'est encore pour une question de salaire et de meilleures provisions fournies par le patron, que les travailleurs se font fusiller. Exploitez-nous, mais moins brutalement ! C'est tout ce qu'ils disent aux bourgeois.

L'esprit de révolte ne fait pas défaut. Mais l'idée révolutionnaire, l'idée d'expropriation manque. Et, faute de cette idée, au lieu d'exproprier les bourgeois, les travailleurs ne s'insurgent que pour ouvrir à ces mêmes bourgeois de nouveaux champs d'exploitation.

Avons-nous raison de répéter depuis quinze ans : pas de balivernes parlementaires ! Pas de transaction avec le bourgeois ! Que l'expropriation anarchiste pure et simple ; que l'abolition du Capital et de l'État figurent seuls sur nos drapeaux ! Laissons les politiciens, préparons notre révolution. Semons l'idée de la révolution anarchiste pure ; c'est elle qui manquera lorsque l'émeute des rues grondera, annonçant l'approche de la révolution.

Nous entrons dans l'ère des émeutes qui précèdent les révolutions. Le peuple, la grande masse ne manque pas à son devoir : elle s'insurge ! Les révoltes se multiplient et elles grandissent sans cesse. Mais au nom de quelle idée se feront ces révoltes ?

Le peuple se révolte contre le fait brutal, immédiat. Mais l'idée de la Révolution Sociale ne s'en dégage pas.

À qui la faute, si ce n'est à nous ? à nous qui comptons trop sur ce que nos idées vont se répandre d'elles-mêmes et ne cherchons pas à les faire pénétrer partout, dans chaque atelier, dans chaque manufacture !

D'autres profitent de notre inaction ; ils escamotent les révoltes pour grimper à leur tour sur le dos du peuple.


extrait le 22 août 2026 de La Révolte (n°5) du 15 octobre 1887