Les siècles passent déroulant la série des révolutions par lesquelles l'humanité s'achemine vers le progrès et la liberté. Chacun d'eux voit l'œuvre du précédent devenir un moule trop étroit pour l'évolution de la pensée humaine qui a grandi avec les générations nouvelles qui, trop à l'étroit au sein de la société créée par leurs prédécesseurs, l'attaquent de toutes parts et finissent par la briser pour établir une société nouvelle qui aura le même sort dans le siècle suivant.
Dans l'histoire moderne, seulement, nous voyons le monde religieux, produit du moyen-âge, prosterné aux pieds des papes, des empereurs et des rois, s'effondrer, après une lutte qui occupe tout le XVIe siècle, dans la Révolution des Pays-Bas qui brise l'autorité divine incontestée des papes, les rêves de restauration de l'empire romain des descendants de Charles-Quint ; affirme l'existence et l'entrée en scène sur le théâtre de l'histoire, d'une nouvelle force : la classe bourgeoise, enrichie par le commerce et l'industrie, maîtresse des moyens de production et d'échange.
Amsterdam est l'imprimerie révolutionnaire de l'Europe, son stathouder, ses armées de lansquenets, les Vandales qui troublent le sommeil des rois. La liberté a fait un pas immense, appuyée sur les hallebardes des huguenots, et toute l'Europe va être forcée de modifier ses lois, ses mœurs, ses coutumes, par le fait de leur existence.
Les idées de la Révolution entrent dans le domaine des faits. Le XVIIe siècle nous montre ces idées se répandant sur le reste de l'Europe, y luttant contre le pouvoir des rois, des prêtres et des nobles, et il s'achève par la Révolution Anglaise, qui brise définitivement le principe de la royauté absolue en jetant à terre la tête de Charles Ier.
La Révolution Anglaise affirme un principe nouveau : la royauté constitutionnelle. Les peuples ne sont plus faits pour les rois, et Locke écrit : « La communauté est libre de choisir tel gouvernement qu'elle veut. »
Et en même temps, elle peut lui donner tel pouvoir qu'elle veut. C'est l'établissement de l'habeas corpus, du droit de l'individu à la liberté de son corps, de son domicile, de sa sécurité, qui se dresse en face du pouvoir absolu de Louis XIV, dont les successeurs auront à combattre ce principe nouveau, que défendent les Voltaire, les d'Alembert, les Diderot. Et la fin du XVIIIe siècle verra la Révolution Française envoyer Louis XVI, le roi constitutionnel, rejoindre Charles Ier, le monarque absolu.
C'est le règne de l'or, de la bourgeoisie, qui s'intronise au nom de l'abolition des classes, de la liberté et de l'égalité de tous les hommes.
La déclaration des Droits de l'Homme, qui devient le code universel de la bourgeoisie, accorde tous les droits, toutes les libertés à qui a de l'or, mais reste lettre morte pour ceux qui ne possèdent rien.
L'histoire du XIXe siècle est celle de la double lutte de la Révolution bourgeoise achevant sa conquête du pouvoir, et celle du peuple contre cette classe égoïste et féroce, n'ayant plus qu'un sentiment : l'amour de l'or.
Malgré les défaites constantes du prolétariat, la bourgeoisie elle-même est obligée de reconnaître que sa décrépitude est telle que le siècle ne saurait s'achever sans une grande révolution (Victor Hugo).
Oui, le siècle ne s'écoulera pas sans une révolution, une grande révolution. Grande par les idées, grande par les masses qu'elle remuera.
Toutes les révolutions ont subi la loi du progrès, de l'agrandissement, la nôtre aussi subira cette loi. Les progrès du machinisme, du capitalisme, des sciences et des arts, ont effacé les frontières ; la Révolution ne sera plus bornée à un peuple, elle sera universelle : les travailleurs contre les parasites, les opprimés contre les oppresseurs.
Il n'y a plus qu'un parti révolutionnaire, international, universel : les anarchistes, les ouvriers, comme il n'y a qu'un parti réactionnaire : les bourgeois.
Aujourd'hui les membres de cette classe maudite, qui a déjà un pied dans la tombe, veulent prendre la vie de sept des nôtres, qu'ils le fassent, s'ils l'osent, mais qu'ils se rappellent que ces hommes sont la chair de notre chair, les os de nos os, et que, s'ils succombent, demain leurs noms seront au Panthéon, et les cadavres de leurs assassins traînés aux gémonies.
Aux bourgeois pendeurs, les travailleurs lanceront ce dernier avertissement :
— Malheur à vous ! le sang versé retombera sur vos têtes !