#title Pourriture bourgeoise #author La Révolte #SORTtopics France, presse anarchiste, La Révolte, anti-capitalisme #date 15 octobre 1887 #source extrait le 22 août 2026 de *La Révolte* (n°5) du 15 octobre 1887 #lang fr #pubdate 2026-08-22T22:58:03 Ils vont bien les dirigeants ! Après l'affaire Lefebvre-Roncier, l'affaire Marsoulan ; après l'affaire Marsoulan, l'affaire Caffarel, d'Andlau et toute leur suite de sous-ordres, sans compter les plus hauts placés, que l'on nomme mais que l'instruction ne parviendra jamais à atteindre ; quel beau monde ! Et comme cela doit vous inspirer le respect de ceux qui vous gouvernent et des lois qu'ils nous imposent ! Après la vente des mandats électoraux, la vente des influences et des relations officielles, vente des secrets de l'armée, vente de rubans. Ils font argent de tout. La patrie, l'armée, l'honneur, la morale, ils n'en ont plein la bouche et ne cherchent à en inspirer le respect aux imbéciles que pour les brocanter ensuite au rabais. Tout est à vendre, tout est à l'encan, les hommes et les choses ; il n'y a qu'une chose qui ne l'est pas : c'est leur conscience — vu qu'ils n'en ont pas. Et du reste comment pourrait-il en être autrement à une époque où le mot de Guizot : « Enrichissez-vous » est la seule règle. L'électeur vend son vote au candidat qui lui a fait les plus belles promesses ; le comité électoral patronne celui dont il espère recevoir le plus de favors, lorsqu'il sera en place ; le candidat fait des advances au parti dont il espère le plus de voix : c'est un marché général où le dernier mot appartient à celui qui a le moins de scrupules. Quand ils viennent nous dire de leur confier le soin de nos affaires ; qu'ils veulent faire notre bonheur, leur seul objectif est de se rapprocher du gâteau, afin de prendre part à la curée et de s'y tailler la plus large part. Certes, nous ne voulons pas dire par là qu'aux autres époques, nos gouvernants aient été plus honnêtes et qu'ils aient travaillé davantage au bonheur du peuple (style classe dirigeante). Nous ne nous illusionnons pas à ce point. À part quelques naïfs de bonne foi qui ont pu croire ce qu'ils disaient, tous les gouvernants n'ont eu qu'un but : assurer les privilèges de leur caste contre les revendications des exploités. Du reste l'État n'est pas fait pour autre chose. Seulement ils pouvaient croire sincèrement que la division de l'humanité en deux classes fût naturelle, ils pouvaient être de bonne foi en se prétendant supérieurs au reste de l'humanité. De là une certaine réserve, une certaine dignité, quand, entraînés par l'appât des richesses, ils se lançaient à user des moyens que l'on voit s'étaler en plein jour aujourd'hui. Ils sentaient qu'ils agissaient mal. Aujourd'hui cela leur semble tout naturel. D'ailleurs il est tellement bien compris par les travailleurs, que l'État n'a pas d'autre rôle que d'assurer les privilèges des possédants et de permettre à ceux qui détiennent le pouvoir de faire leurs petites affaires, c'est que, lorsqu'on parle de changer un homme en place, il est une phrase toute faite que l'on entend répéter chaque fois : « Il est vrai qu'il s'engraisse à nos dépens, mais si nous en mettons un autre, il voudra s'engraisser à son tour, il coûtera davantage. Autant garder celui qui est déjà gras ». C'est dire par là que l'État et ses fonctions ne sont qu'une vaste porcherie destinée à engraisser les gorets maigres du dirigeantisme aux dépens du producteur. Ce que nous voyons se passer est bien fait pour nous confirmer dans cette opinion. À voir les dirigeants trafiquer des choses qu'ils représentent comme les plus sacrées, il est évident que le travailleur s'habitue à perdre le respect que ses maîtres n'ont même pas la pudeur d'observer. Mais ce qui nous effraie c'est de voir qu'en même temps que s'abaisse le niveau moral des dirigeants, celui de la grande masse se déprime aussi : la corruption descend de haut en bas. Tous ces faits sont acceptés passivement par le public. On ne s'en indigne plus, non pas seulement parce qu'on ne croit plus aux mensonges bourgeois, mais aussi parce qu'on finit par les trouver tout naturels. À quoi bon être en place et avoir des relations et de l'influence si ce n'est pour en battre monnaie ? Et la presse qui se bat les flancs pour faire semblant de s'indigner, n'agit ainsi que par un reste de pruderie de métier, pour faire passer son rôle pour un sacerdoce. Est-ce qu'elle-même n'est pas toute vendue ? Depuis la première page, qui est vendue au bailleur de fonds, en passant par la troisième qui l'est aux tripoteurs financiers, jusqu'à la quatrième, qui appartient aux marchands d'orviétan et aux diseurs de bonne aventure — sans compter la page des faits divers qui est rédigée par la préfecture de police. Le public ne s'étonne plus de cela, il ne s'en indigne pas. Pas plus qu'il ne se passionne pour les idées généreuses. Il voit commettre les injustices les plus criantes sans que cela l'émeuve. Nous sommes sur une pente qui nous mène à la décadence, à l'avilissement. Si nous subissions encore vingt années de ce régime corrupteur, c'en serait fait de nos espérances, de notre idéal de régénération. Seule la Révolution Sociale, en venant nous tirer de cet avachissement, en venant nous redonner un peu plus de vigueur, en exaltant les sentiments généreux, pourra nous tirer de l'abîme, et nettoyer ces écuries d'Augias où les meilleurs mêmes finiraient par s'enliser. Appelons-la de tous nos vœux et travaillons de toutes nos forces à hâter sa venue.