Sur un point seulement le triomphe de la bourgeoisie serait bien fondé — s'il pouvait durer ! S'il pouvait ! — ce qui ne sera pas.
Pour le moment, cependant, les bourgeois ont réussi à dévier le mouvement. Le mouvement économique est devenu politique.
C'est le juge Garry et le procureur Grinell que les anarchistes américains dénoncent à la vengeance populaire. Jay Gould, le millionnaire, est oublié. Et les banquiers de l'Association des citoyens de Chicago — ceux qui ont fait pendre les nôtres par la force de leur argent ; ceux qui ont payé témoins, jurés, juges, bourreaux et journalistes ; ceux qui ont semé l'argent à pleines mains, pour obtenir la mort de leurs ennemis, — ceux-là se frottent les mains en disant :
« Ils ne parlent plus de nous déposséder. Ils s'en prennent à nos domestiques, les juges — et nos valets, la police. »
À Londres, la question du pain pour les meurts-de-faim n'existe plus. Ils crèveront désormais sous les ponts, avec un journal pour lit et un autre pour couverture, pendant qu'on se battra pour le droit de réunion. — Qui donc parle encore des ouvriers sans travail ? C'est le droit de réunion qu'on discute. Qui parle des affameurs ? — On tonne contre les Tories.
En Italie, ne sont-ce pas les consuls américains que l'on menace — les valets de la bourgeoisie internationale, au lieu des maîtres ?
En Russie, n'est-ce pas le tzar qu'on fabrique les bombes, — le seigneur-assassin et le bourgeois contre lequel les travailleurs, poussés à bout, n'ont pu trouver plus d'appui que dans les révolutionnaires, qu'ils n'ont eu à trouver en Belgique lors de la dernière révolte des mineurs.
« La lutte économique est oubliée pour les luttes politiques », se disent les bourgeois à l'oreille.
Eh bien, ils triomphent trop tôt. Les derniers événements vont ouvrir les yeux à bien des insouciants.
Si les passions du moment poussent les révolutionnaires à lutter surtout contre l'État, la grande masse ouvre les yeux sur le Capital. De plus en plus la société se scinde en deux : les riches d'un côté, les pauvres de l'autre. Et nous, les exploiteurs là — les exploités. Et nous travaillerons à la scission à fond.
Si nos frères de Chicago — si bien connus cependant, si connus des travailleurs pour la part active, passionnée, que quelques-uns d'entre eux ont prise au mouvement des huit heures, n'ont pas trouvé chez eux l'appui nécessaire. S'ils se sont abandonnés par ces mêmes travailleurs à qui, la veille de l'exécution, votaient pour le juge Garry, la faute en est d'abord à cette vermine de politiciens qui, sous le couvert de socialisme, ont prêché élections — élections et guerre aux anarchistes. Mais, tous ceux-là s'en sont mordus. Reinsdorf, Most, ils sont, vous nos martyrs, ils vous ont porté le coup de grâce.
Mais, jusqu'à un certain point, la faute est aussi à nous-mêmes.
Forcés jusqu'à présent de concentrer tous nos efforts sur la lutte contre l'Autorité et les meneurs politiciens, nous avons négligé le côté expropriateur de nos idées. La grande masse ne nous connaît pas encore assez comme expropriateurs, comme lutteurs contre le Capital.
Nos actes ne se sont pas encore assez montrés sous cet aspect. Par nos paroles et nos actes nous n'avons pas dit assez haut — ce que doit rendre gorge au bourgeois tout ce qu'ils ont volé à l'humanité depuis des siècles, que nous devons à l'État. C'est pour nous emparer — nous, les producteurs et nourrisseurs de l'humanité — de tout ce qu'on nous a volé, que nous entrons en lutte contre toute espèce d'autorité.
Eh bien, nous le disons. Nous redoublerons d'efforts pour faire comprendre à la masse du prolétariat que le moment décisif de nettoyer la vermine des fainéants approche.
À la ligue des bourgeois nous opposerons la ligue de l'expropriation communiste, — la ligue sentie, non ordonnée, la ligue faite, et non pas celle qui s'écrit dans des statuts.
Et quand le but sera clair, quand l'avènement du grand jour aura été préparé par nos efforts partout en brèche, sur tous les points, — un dernier effort suprême fera venir le jour où, enfin, la société qui s'effondre déjà de misère, le travailleur balaiera les oisifs et vengera les siècles d'oppression sur ses frères.
Alors, alors seulement, nous aurons vengé jusqu'à nos frères tombés dans la lutte, et qui rappellent, par leur vie et par leur mort, notre devoir envers l'humanité.