Le turbin ne va pas, nom de dieu ! Voilà ce qu'on entend de tous les côtés. Tous ceux qui ne sont pas nichés comme des rats dans un fromage de Hollande, — c'est-à-dire la grande foultitude des travailleurs, — toujours à la merci d'un chômage ou d'un caprice du singe, commencent à la trouver dure, surtout à l'entrée de l'hiver.
Oui, y a pas d'erreur, voilà le frio qui rapplique ! Le prolo sans travail, le misérable chômeur, après avoir usé ses godillots sur le trimard pendant l'été, roule maintenant ce qui lui reste de semelles sur le pavé visqueux de Paris : il va de boîte en boîte, pâle, galeux, ramassant les engueulades des patrons et les averses, quand il tombe de la sauce, ce qui n'est pas rare, dans cette chienne de saison.
Oui, tant qu'on le prend pour un pauvre bougre il va demander du turbin. On a plus d'égard pour un chien crotté, mille tonnerres ! celui-là, au moins, il se trouvera encore une bonne vieille pour le garder dans sa piôle et lui foutre sous la dent quelque rognure. Pour le prolo, macache ! dès qu'il paraît dans les boîtes, les frangins qui sont au turbin lui font des yeux de travers, pour un peu ils grogneraient comme un cabot qui croit qu'on veut lui voler son os. Oui, c'est dégueulasse, mais c'est comme ça ! Nous autres prolos, nous sommes souvent plus mauvais pour nos pareils que les singes et les gouvernants.
Faudra que ça change, nom de dieu ! Quant aux singes ou aux contre-maîtres, ils toisent le nouveau venu et le fichent à la porte, comme s'il apportait le choléra dans la boîte.
Ah ! bon dieu ! dans ces moments-là, il vous arrive de vous rager !...
Mais c'est pas tout ça ! Il s'agit de croûter, et le pauvre bougre sans le rond et sans turbin est bougrement embarrassé. Longtemps, il rogne sur son appétit, il ne bouffe qu'à moitié ou au quart.
Et c'est des tas régnards de bidoche, dont les bouffe-galette et les pleins-de-truffes ne voudraient pas pour leurs animaux domestiques, qu'il se colle dans le fanal !
Mais il arrive un moment où il n'a plus même un rond pour acheter du pain ! Pour le coup y a pas d'erreur, faut qu'il mendie ou qu'il crève ! C'est alors que, tout ramolli, sans force, déjà presque à moitié camarde, le pauvre bougre tombe dans les panneaux des marchands de charité.
Ceux-là, bon dieu ! qu'ils soient laïques ou ratichons, protestants ou catholos, c'est tous une sale racaille qui profite de la faim pour faire ses petites affaires.
Y en a des mille et des cents, de ces sacrées « œuvres charitables », comme on les appelle. L'œuvre des petits vagabonds de Lens, et un tas d'autres kif-kif bourriquot où l'on fait travailler les prolos dur-dur, en leur foutant à peine de quoi croûter, — de l'eau chaude et de la carne pire que la vache tuberculeuse qu'on fait boulotter aux troubades ! Quand le prolo a assez turbiné, au bout de quinze jours ou d'un mois, on le fiche à la porte, et il se trouve encore plus dans la mélasse qu'avant.
Je ne parle pas de toutes les sacrées mômeries, quêtes, signes de croix, prières et autres foutaises qu'ils vous forcent à faire dans leurs turnes dégoûtantes ! Y a pas de singeries qu'on ne ferait pas, quand on a le ventre vide !
Y a encore : Ne jetez pas vos vieux corsets ! Une espèce d'œuvre qui serait presque rigolarde, si elle n'était pas loufoque et dégueulasse ! Les vieux idiots, plus roublards cependant qu'on ne croit, qui sont à la tête de cette usine, recommandent aux putes jeunes et vieilles qui fréquentent les confessionnaux de ne pas jeter leurs vieux corsets !
C'est pas dur, nom de dieu ! Aussi cette charité commode va-t-elle à ces catins ! Avec les haleines de ces vieux corsets, les charitoeux fabriquent je ne sais quel produit écœurant ! Quand on dit « fabriquent », comme toujours, ça n'est pas exact, c'est « font fabriquer » qui est vrai.
C'est aux prolos qu'ils ramassent le pavé qu'ils font faire tout ce fourbi en les nourrissant, naturellement, plus mal que des cochons.
Où passe la galette qu'en retirent ces charitoeux ? Ça, personne n'en sait rien. Probablement à graisser les boyaux de Léon XIII.
Mais ceux qui me dégoûtent le plus, dans cette liaude de saluds qui vivent de la charité, — après les escarpes du grand monde et leurs garces d'épouses, qui se bourrent de truffes et se décolletent jusqu'au nombril en l'honneur des pauvres, — ce sont les journaleux qui geignent constamment et pissent de l'œil sur ce qu'ils appellent les malheurs des humbles.
Les humbles ils s'en foutent un peu ! N'empêche qu'avec leur tirade humanitaire, les chieurs d'encre se font cent mille francs par an ! Ils ont des piaules princières, ils ont larbins et quelquefois chevaux et voitures.
S'ils n'osent pas aller jusque-là, c'est que vraiment ils ont peur que les cailloux ne sortent tout seuls de la terre, et que le bouc des rues leur saute d'elle-même au visage, si personne n'usait de la leur jeter !
Quelquefois de pauvres bougres ont été assez naïfs pour aller les trouver, quand ils étaient dans la purée, en pensant peut-être qu'étant si charitables, ils s'intéresseraient à eux et leur trouveraient du turbin !
Va te faire foutre ! Les larbins ont tôt fait de les remballer : le chieur d'encre est en train de pondre ! c'est bien beau quand le concierge ne les arrête pas dans l'escalier !
Faut plus que les prolos coupent dans ce truc-là !
Fourrons-nous bien dans le siphon que ces salauds-là, sont des bourgeois comme les autres, et peut-être plus mauvais, parce qu'ils sont plus hypocrites !
Populo, méfie-toi de ceux qui parlent tout le temps de charité et d'humanité, et qui en ont plein la bouche ! Ceux-là encore n'en veulent qu'à ta belle galette.
Envoie-les rebondir, mille dieux !
LE BON FIEU