#title Une anarchiste tue à coups de revolver M. Marius Plateau dans les bureaux de l’« Action Française »
#subtitle « C’est M. Léon Daudet que je voulais tuer » déclare-t-elle
#author Le Matin
#SORTtopics France, presse, propagande par le fait, anti-fascisme, Germaine Berton
#date 23 janvier 1923
#source extrait le 3 octobre 2026 du *Matin* du 23 janvier 1923
#lang fr
#pubdate 2026-10-03T00:57:39
Dans l’immeuble situé, 14, rue de Rome, où sont installés les bureaux du journal *l’Action française*, ainsi que tous les services de la Ligue d’action française et des camelots du roi, un crime — crime politique sans aucun doute — a été perpétré, hier après-midi, par une toute jeune femme.
Une militante anarchiste de 20 ans, Germaine Berton, a tué à coups de revolver M. Marius Plateau, secrétaire général de la Ligue d’action française et des camelots du roi, au cours d’une audience qu’il avait accordée à la visiteuse. La meurtrière a tenté aussitôt de se suicider en se tirant une balle de revolver ; mais elle n’a réussi qu’à se blesser peu grièvement.
Voici sur les circonstances de cet attentat, qui a causé une forte émotion, les renseignements que nous avons recueillis.
*** La dame qui veut faire des révélations
Samedi dernier, vers midi, une jeune femme d’allure quelque peu excentrique, svelte, peu jolie, les cheveux coupés à la Ninon, se présentait, 31, rue Saint-Guillaume, au domicile particulier de M. Léon Daudet. Le député de Paris étant absent, la visiteuse déclara qu’elle aurait été très désireuse de rencontrer le directeur de l’*Action française*, ayant des révélations fort intéressantes à lui faire.
Mme Léon Daudet fit répondre à la visiteuse de s’adresser à l’*Action française* même et de demander à parler au secrétaire politique du député de la Seine, M. Jacques Allard.
Le même jour, vers 14 heures, la mystérieuse jeune femme téléphonait à l’*Action française* pour solliciter un rendez-vous de M. Marius Plateau ou de M. Jacques Allard. Il lui fut répondu qu’elle pouvait se présenter l’après-midi même vers 18 heures.
Elle fut exacte au rendez-vous fixé. Elle se présenta 14, rue de Rome et fit passer à M. Allard une lettre très longue dans laquelle elle exposait sa carrière d’anarchiste militante, ses différentes arrestations, précisant qu’elle avait été détenue à la prison Saint-Lazare en même temps que Mme Bernain de Ravisi dont elle avait été la femme de chambre au cours de son incarcération. Elle terminait sa missive en offrant de faire des révélations intéressantes sur le parti anarchiste pour se venger de ses ex-camarades qui l’avaient exclue. Ce document était signé : « Germaine Berton ».
*** « Les anarchistes ont décidé de tuer Daudet »
M. Allard alla soumettre cette étrange lettre à M. Marius Plateau. Ils décidèrent de recevoir la signataire dans un petit bureau du second étage.
Introduite près des deux membres de la Ligue d’action française, Germaine Berton refit l’exposé de sa lettre, puis commença le récit de ses révélations :
— Au cours d’une récente réunion, tenue dans le 20e arrondissement, les anarchistes ont ourdi un complot contre la vie de Daudet. Ils ont décidé de le tuer. Ils ont à leur disposition non seulement des revolvers et des grenades, mais encore deux mitrailleuses cachées dans une des caves du journal *le Libertaire*.
MM. Allard et Plateau ne s’émurent pas outre mesure de ces révélations sensationnelles dictées par une pseudo-vengeance. Ils laissèrent bavarder la visiteuse. Quand elle fut partie, ils eurent l’impression qu’on voulait se moquer d’eux ou obtenir de l’argent, un secours ou quelque chose de plus important.
*** Deux heures d’attente
Or hier, à 13 h. 30, Germaine Berton, vêtue d’une gabardine kaki serrée à la taille, dont le devant entr’ouvert laissait voir un corsage du plus pur rouge vif, et coiffée d’un large chapeau de feutre couleur beige, se présenta au premier étage de l’*Action française*. Au garçon d’antichambre, elle remit une lettre adressée à M. Plateau et demanda à être reçue par lui. Le secrétaire général des camelots du roi était absent. La visiteuse s’assit et attendit. Elle attendit patiemment pendant près de deux heures. En effet, M. Plateau vint à l’*Action française* à 15 h. 25. Il gagna aussitôt son bureau, situé au premier étage. On y accède par un couloir étroit et en passant d’abord dans une salle dite « salle des Camelots ».
M. Plateau, dès son arrivée, donna l’ordre d’introduire près de lui la visiteuse.
Germaine Berton traversa la « salle des Camelots », où se trouvaient MM. le colonel Bernard de Vesins, Berger et Collot, dirigeants de la Ligue d’action française. Puis la porte du bureau de M. Plateau se ferma.
*** Le meurtre
Quelles nouvelles déclarations, quelles autres révélations, quelles propositions la militante anarchiste venait-elle faire à M. Plateau ? On ne le saura jamais. En tout cas, la conversation, qui se prolongea vingt minutes, se poursuivit dans le calme. A certains moments, MM. de Vesins, Berger et Collot entendirent la jeune femme rire aux éclats.
A 15 h. 45 exactement, M. Marius Plateau ouvrit la porte de son bureau. A ce moment, cinq coups de feu retentirent.
Le secrétaire général, portant la main à son sein gauche, traversa en courant la salle des Camelots, disant à ses amis :
— J’en ai au moins reçu deux !...
Puis il s’écroula dans le couloir sans proférer aucune autre parole.
Au même instant, une nouvelle détonation éclatait dans le bureau de M. Plateau.
On s’empressa autour du secrétaire général des camelots du roi, mais, hélas ! tous soins étaient inutiles. Atteint dans le dos et en plein cœur, M. Marius Plateau avait succombé.
Dans le bureau de la victime, Germaine Berton était étendue évanouie sur le parquet. Après avoir déchargé par cinq fois son revolver dans la direction de M. Plateau, elle avait tourné l’arme contre elle-même et s’était logé une balle dans la région de l’épaule gauche. Près de la meurtrière, on ramassa un browning de 6mm5. Une balle, la septième et dernière, était dans le canon. Détail curieux, le pistolet automatique, s’échappant des mains de Germaine Berton, s’était brisé en deux.
*** L’enquête
M. Torlet, commissaire du quartier de la Madeleine, prévenu du drame qui venait de se dérouler, accourut à l’*Action française*. Germaine Berton, hissée dans un taxi, fut conduite à l’hôpital Beaujon.