Dix années nous séparent déjà du jour, où le peuple de Paris, renversant le gouvernement des traîtres, qui s'étaient emparés du pouvoir lors de la chute de l'Empire, se constituait en Commune et proclamait son indépendance absolue. Et cependant, c'est encore vers cette date du 18 mars 1871 que se portent nos regards, c'est à elle que se rattachent nos meilleurs souvenirs ; c'est l'anniversaire de cette journée mémorable que le prolétariat des deux mondes se propose de fêter solennellement, et demain soir, des centaines de mille cœurs ouvriers vont battre à l'unisson, fraternisant tous à travers les frontières et les océans, en Europe, aux Etats-Unis, en Amérique du Sud, au souvenir de la révolte du prolétariat parisien.
C'est que l'idée, pour laquelle le prolétariat français a versé son sang à Paris et pour laquelle il a souffert sur les plages de la Nouvelle Calédonie, est une de ces idées qui à elles seules renferment toute une révolution, une idée large qui peut recevoir sous les plis de son drapeau toutes les tendances révolutionnaires des peuples marchant vers leur affranchissement.
Certes, si nous nous bornions à observer seulement les faits réels et palpables, accomplis par la Commune de Paris, nous devrions dire que cette idée n'était pas suffisamment vaste, qu'elle n'embrassait qu'une partie minime du programme révolutionnaire. Mais...
Certes, si nous nous bornions à observer seulement les faits réels et palpables, accomplis par la Commune de Paris, nous devrions dire que cette idée n'était pas suffisamment vaste, qu'elle n'embrassait qu'une partie minime du programme révolutionnaire.
Mais, si nous observons, au contraire, l'esprit qui inspirait les masses du peuple lors du mouvement du 18 mars, les tendances qui cherchaient à se faire jour, et qui n'eurent pas le temps de passer dans le domaine de la réalité, parce que, avant d'éclore, elles furent déjà étouffées sous des monceaux de cadavres, — nous comprenons alors toute la portée du mouvement, et la raison des sympathies qui se développent constamment pour ce mouvement au sein des masses ouvrières des deux mondes.
D'où vient donc cette force irrésistible qui attire vers le mouvement de 1871 les sympathies de toutes les masses opprimées ? Quelle idée, représente la Commune de Paris ? Et pourquoi cette idée est-elle si attrayante pour les prolétaires de tous pays, de toute nationalité ?
La réponse est facile. — La révolution de 1871 est un mouvement éminemment populaire. Faite par le peuple lui-même, née spontanément au sein des masses, c'est dans la grande masse populaire qu'elle a trouvé ses défenseurs, ses héros, ses martyrs, — et c'est surtout ce caractère « canaille » que la bourgeoisie ne lui pardonnera jamais. Et en même temps, l'idée-mère de cette révolution, — vague, il est vrai, inconsciente peut-être, mais néanmoins bien prononcée, perçant dans tous ses actes, — c'est l'idée de la révolution sociale, cherchant à abattre tous les privilèges, cherchant à établir enfin, après tant de siècles de luttes, la vraie liberté et la vraie égalité pour tous. C'était la révolution de « la canaille » marchant à la conquête de ses droits.
On a cherché, il est vrai, on cherche encore, à dénaturer le vrai sens de cette révolution et à la représenter comme une simple tentative de conquérir pour Paris l'indépendance et de constituer ainsi un petit Etat dans la France. — Rien n'est moins vrai, cependant. Paris ne cherchait pas à s'isoler de la France, comme il ne cherchait pas à la conquérir par les armes ; il ne tenait pas à se renfermer dans ses murs, comme un bénédictin dans un cloître ; il ne s'inspirait pas d'un esprit étroit de clocher. S'il réclamait son indépendance, s'il voulait empêcher l'intrusion dans ses affaires de tout pouvoir central, c'est parce qu'il voyait dans cette indépendance, un moyen d'élaborer tranquillement les bases de l'organisation future et d'accomplir dans son sein la révolution sociale, une révolution qui aurait transformé complètement le régime de la production et de l'échange, en les basant sur la justice ; qui aurait modifié complètement les relations humaines en les mettant sur le pied de l'égalité, et qui aurait refait la morale de notre société, en lui donnant pour base les principes de l'équité et de la solidarité.
L'indépendance communale n'était donc pour le peuple de Paris qu'un moyen, et la révolution sociale était son but.
Ce but, il eût été atteint, certainement, si la révolution du 18 mars eût pu suivre son libre cours, si le peuple de Paris n'eût pas été écharpé, sabré, mitraillé, éventré par les assassins de Versailles. Trouver une idée nette, précise, compréhensible à tout le monde et résumant en quelques mots ce qu'il y avait à faire pour accomplir la révolution, — telle fut, en effet, la préoccupation du peuple de Paris dès les premiers jours de son indépendance. Mais une grande idée ne germe pas en un jour, quelque rapide que soit l'élaboration et la propagation des idées pendant les périodes révolutionnaires. Il lui faut toujours un certain temps pour se développer, pour pénétrer dans les masses et pour se traduire par des actes, — et ce temps a manqué à la Commune de Paris.
Il lui a manqué d'autant plus, qu'il y a dix ans, les idées du socialisme moderne traversaient elles-mêmes une période transitoire. La Commune est née, pour ainsi dire, entre deux époques de développement du socialisme moderne. En 1871, le communisme autoritaire, gouvernemental et plus ou moins religieux de 1848 n'avait plus de prise sur les esprits pratiques et libertaires de notre époque. Où trouver aujourd'hui un parisien qui consente à s'enfermer dans une caserne phalanstérien ? D'autre part, le collectivisme qui veut atteler dans un même char le salariat et la propriété collective, restait incompréhensible, peu attrayant, hérissé de difficultés dans son application pratique. Et le communisme libre, le communisme-anarchiste, à peine se faisait jour ; à peine osait-il alors affronter les attaques des adorateurs du gouvernementalisme. L'indécision régnait donc dans les esprits, et les socialistes eux-mêmes, ne se sentaient pas l'audace de se lancer à la démolition de la propriété individuelle, n'ayant pas devant eux un but bien déterminé. Alors on se laissa berner par ce raisonnement que les endormeurs répètent toujours depuis des siècles : — « Assurons-nous d'abord la victoire ; on verra après ce qu'on pourra faire ».
S'assurer d'abord la victoire ! Comme s'il y a moyen de se constituer en Commune libre tant qu'on ne touche pas à la propriété ! Comme s'il y a moyen de vaincre les ennemis, tant que la grande masse du peuple n'est pas intéressée directement au triomphe de la révolution, en voyant arriver le bien-être matériel, intellectuel et moral pour tous ! On cherchait à consolider d'abord la Commune en renvoyant à plus tard la révolution sociale, tandis que l'unique moyen de procéder était de consolider la Commune par la révolution sociale ! Il en arriva de même pour le principe gouvernemental. En proclamant la Commune libre, le peuple de Paris proclamait un principe essentiellement anarchiste ; mais, comme à cette époque l'idée anarchiste n'avait encore que faiblement pénétré dans les esprits, il s'ensuivit qu'il s'arrêta à moitié chemin et, au sein de la Commune, il se prononça encore pour le vieux principe autoritaire, en se donnant un Conseil de la Commune, copié sur les Conseils municipaux.
Si nous admettons, en effet, qu'un gouvernement central est absolument inutile pour régler les rapports des Communes entre elles, pourquoi en admettrions-nous la nécessité pour régler les rapports mutuels des groupes qui constituent la Commune ? Et si nous abandonnons à la libre initiative des Communes le soin de s'entendre entre elles pour les entreprises qui en concernent plusieurs à la fois, pourquoi refuser cette même initiative aux groupes dont se compose une Commune ? Un gouvernement dans la Commune n'a pas plus de raison d'être qu'un gouvernement au-dessus de la Commune. Mais, en 1871, le peuple de Paris qui a renversé tant de gouvernements, n'était qu'à son premier essai de révolte contre le système lui-même : il se laissa donc aller au fétichisme gouvernemental et se donna un gouvernement. On en connaît les conséquences. Il envoya ses enfants les plus dévoués à l'Hôtel-de-Ville. Là, immobilisés au milieu de paperasses, forcés de gouverner lorsque leurs instincts leur commandaient d'être et de marcher avec le peuple ; forcés de discuter, quand il fallait agir et perdant l'inspiration qui vient du contact continuel avec les masses, ils se virent réduits à l'impuissance. Paralysés par leur éloignement du foyer des révolutions, le peuple, ils paralysaient eux-mêmes l'initiative populaire.
Enfantée pendant une période transitoire, lorsque les idées régnantes sur le socialisme et l'autorité subissaient une modification profonde, née à l'issue d'une guerre, dans un foyer isolé, sous les canons des Prussiens, la Commune de Paris a dû succomber.
Mais par son caractère éminemment populaire, elle commença une ère nouvelle dans la série des révolutions et, par ses idées, elle fut le précurseur de la grande révolution sociale. Les massacres inouïs, lâches et féroces par lesquels la bourgeoisie a célébré sa chute, la vengeance ignoble que les bourreaux ont exercée pendant neuf ans sur leurs prisonniers, ces orgies de canibales ont creusé entre la bourgeoisie et le prolétariat un abîme qui jamais ne sera comblé. Lors de la prochaine révolution, le peuple saura avec qui il a à faire ; il saura ce qui l'attend s'il ne remporte pas une victoire décisive, et il agira en conséquence.
En effet, nous savons maintenant que le jour où la France se hérissera de Communes insurgées, le peuple ne devra plus se donner un gouvernement et attendre de ce gouvernement l'initiative des mesures révolutionnaires. Après avoir donné un bon coup de balai aux parasites qui le rongent, il s'emparera lui-même de toute la richesse sociale, pour la mettre en commun, selon les principes du communisme-anarchiste. Et lorsqu'il aura aboli complètement la propriété, le gouvernement et l'Etat, il se constituera alors librement selon les nécessités qui lui seront dictées par la vie elle-même. Brisant ses chaînes et renversant ses idoles, l'humanité marchera alors vers un meilleur avenir, ne connaissant plus ni maîtres ni esclaves, en ne gardant de la vénération que pour les nobles martyrs qui ont payé de leur sang et de leurs souffrances ces premières tentatives d'émancipation qui nous ont éclairé dans notre marche vers la conquête de la liberté.