#title Réunion anarchiste du 13 et 14 août 1882 #author Le Révolté #SORTtopics France, Suisse, Italie, Russie, Allemagne, Internationale noire, naissance de l'anarchisme, congrès de Genève (1882), Le Révolté, presse anarchiste #date 19 août 1882 #source extrait le 5 septembre 2026 du *Révolté* du 19 août 1882 #lang fr #pubdate 2026-09-05T14:33:22 La réunion annoncée dans nos précédents numéros, a admirablement bien réussi, aidés des espérances des membres de la section organisatrice. Dès samedi soir, des délégués arrivaient de tous les points de la France, suivis bientôt par d'autres compagnons. La salle, malheureusement un peu exiguë, fut comble pendant toutes les séances de la réunion. La première séance eut lieu le dimanche, ainsi qu'il était annoncé. Lecture est donnée de nombreuses lettres de sympathie et d'adhésion, reçues de France, d'Italie, de Belgique, d'Espagne et des groupes de la Fédération jurassienne, qui n'ont pu se faire représenter. Parmi les compagnons présents, les uns sont mandatés de leurs groupes, les autres font partie de groupes anarchistes. Les groupes anarchistes représentés à la réunion sont ceux des villes suivantes : Lyon, Villefranche, Saint-Étienne, Vienne, Monceau-les-Mines, Paris, Bordeaux, Cette ; plus ceux de la Fédération jurassienne, en tout plus de cinquante compagnons, dont un, délégué, venu d'Italie. Les compagnons nous font un rapport sommaire de la situation des groupes anarchistes dans leur localité respective et sur les conditions de la propagande. Le premier entendu est celui de Bordeaux. Les groupes de cette localité, marchent bien et acquièrent tous les jours plus d'importance par les forces qui viennent s'ajouter à celles existantes. Quelques détails sont donnés sur les progrès des groupes de Bordeaux, sur certain journal ouvrier local, faute de bonne administration et sur différentes organisations qui se sont transformées. L'esprit de la population est bon. Aux dernières élections, le nombre des abstentions a été considérable et les chiffres de voix obtenues par les candidats ouvriers ont été pitoyablement dérisoires. Un compagnon de Lyon pose une question au délégué de Bordeaux : il demande quelle est l'opinion des groupes de Bordeaux sur la question des grèves. Il n'est pas répondu à cette demande, plusieurs compagnons faisant observer que la question soulevée pourra être discutée dans la première question à l'ordre du jour. Un compagnon du « parti révolutionnaire » lyonnais donne quelques renseignements sur la situation à Lyon. Le parti révolutionnaire a été créé, il y a deux ans. Auparavant les membres qui prirent l'initiative de ce groupement étaient dispersés dans des comités politiques, divisés à cette époque en radicaux et socialistes ; les délégués lyonnais au congrès de Marseille appartenaient à ces deux fractions politiques. Toujours en lutte de compétitions, on ne pouvait s'occuper des groupements de questions qui eussent intéressé la population ouvrière, la guerre de rivalité absorbait complètement leurs adhérents. C'est au retour du congrès du Havre que la délégation lyonnaise fit éclater brusquement et sérieusement la scission. Revenue anarchiste, elle fit une déclaration dans le sens anarchiste. Dans ses premières marches, le nouveau parti se composait d'une quinzaine de membres qui firent à eux seuls toute une agitation abstentionniste pendant la période électorale. Des manifestes furent placardés qui donnèrent lieu à une grande discussion au sein du groupe. Le groupe fut augmenté quelque temps après de 40 à 50 membres. Cette fédération, commencée si modestement, peut compter sur un effectif de 500 hommes dont 150 au moins sont des hommes actifs. On peut évaluer à 12 ou 1500 le nombre de ceux qui suivent le mouvement et qui lui ont donné mainte fois la preuve de leurs sympathies. À Lyon, les réunions données par les anarchistes réussissent toujours parfaitement bien ; les adversaires n'y hasardent pas. Dans les réunions faites par les partis autoritaires, ce sont encore les anarchistes qui obtiennent le plus grand succès. La Fédération révolutionnaire ne s'est pas contentée de travailler Lyon. Elle a tenu toute la région et les résultats en ont été excellents. Le compagnon donne quelques détails sur la grève de Villefranche. Cette grève n'a pas réussi, il est vrai, mais l'excellente propagande qui y a été faite, aurait, sans aucun doute, donné de bons résultats si les patrons avaient capitulé. Il y a aujourd'hui tient en échec le conseil municipal, qui s'oppose aux élections. Le compagnon donne aussi quelques détails sur la fondation du journal *Le Droit social* et son successeur dans la lutte contre la bourgeoisie, *L'Étendard révolutionnaire*. Un compagnon de Saint-Étienne expose à son tour la situation des socialistes de cette ville. L'esprit de la population est très bon et très favorable aux anarchistes. Quelques divisions survenues au sein des groupes ont ralenti un peu la marche ascendante des groupements, mais tout fait prévoir que maintenant la propagande sera poussée plus activement encore par les groupes ayant retrouvé leur liberté d'action. Il est ensuite entendu le rapport du délégué de Cette, représentant à la réunion les groupes *La Misère*, *L'Audace*, *L'Égalité sociale*, *Les cœurs de chêne*, *La Révolte*, *Le Cercle du Travail*, soit la Fédération cettoise des travailleurs socialistes-révolutionnaires. Les groupes de Cette sont peu nombreux comparativement à ceux de Lyon et autres localités, mais ils marchent bien. Ils sont composés de travailleurs bien résolus à faire leur travail eux-mêmes, et non pas à confier à d'autres le soin de les rendre heureux, à travailler à leur émancipation. Les compagnons qui forment ces différents groupes étaient réunis dans un seul, mais quelques petites querelles étant survenues, nous avons décidé, d'un commun accord, de nous séparer. C'est ce qui a été fait et nous ne nous en sommes très bien trouvés. Nous avons sans doute tous les mêmes opinions en tant que principes, nous différons seulement quant aux détails de la propagande et de l'action. Quand nous avons quelque chose à discuter qui s'adresse à la Fédération des groupes, nous nous réunissons. Nous sommes tous très contents de cet arrangement, car celui de nos compagnons qui croit pouvoir mieux s'entendre avec les compagnons de tel groupe, se rend dans ce groupe et il est très satisfait. Nous sommes unis — dit le compagnon de Cette — parce que nous sommes divisés. Cette définition, en quelques mots, de l'Anarchie a été vivement applaudie par tous ses compagnons. Le compagnon d'Italie dit que dans sa province tous sont révolutionnaires par tempérament. Les questions de principes n'ont pas encore été discutées, nous sommes révolutionnaires, dit-il, sans autre définition, nous voulons faire la révolution par tous les moyens, profiterons même des réunions électorales, des fêtes publiques pour réveiller les groupes, pour semer l'agitation, pour répandre l'esprit de révolte parmi les populations. Un compagnon de Paris expose la situation des groupes anarchistes de Paris et leur marche depuis le congrès du Havre. Il existe à Paris une dizaine de groupes anarchistes ; ces groupes ne sont pas d'un bien grand nombre d'adhérents, il est vrai, et ne sont pas d'une bien grande activité. L'orateur dit que le dévouement des compagnons de la province et l'énergie dépensée par eux sont un bon augure pour la prochaine révolution. Dans les groupes on ne s'occupe pas davantage des nécessités de la prochaine lutte que de la discussion théorique. Le groupe anarchiste de propagande qui s'occupe spécialement de répandre, par les écrits, les idées anarchistes, a publié deux manifestes, dont un, intitulé *Mort aux voleurs*, affiché dans toutes les villes de province et à Paris pendant la grève des raffineurs, a eu un certain retentissement. Un compagnon de Vienne (Isère) succède au compagnon de Paris. Il donne aussi des détails très intéressants sur le développement des idées socialistes dans la contrée. Vienne possède deux groupes composés chacun d'un nombre assez considérable d'adhérents. L'esprit de la population ouvrière est franchement révolutionnaire et toutes les sympathies des travailleurs sont acquises aux anarchistes. Le compagnon donne aussi quelques détails sur l'esprit qui anime les soldats des casernes de Vienne. On comprendra que nous ne puissions donner de plus amples détails sur chaque ville, notre place étant trop étroitement limitée. Le délégué du groupe révolutionnaire de Villefranche donne à la réunion quelques renseignements sur l'organisation de ce groupe et les événements qui ont amené sa création. Le groupe a un nombre considérable d'adhérents, tous révolutionnaires. Grâce à la résistance des patrons, les travailleurs de la localité ont fait leur éducation socialiste pendant la grève. Aux dernières élections municipales qui ont eu lieu à Villefranche, sur 3000 électeurs il y a eu trois cents votants. On voit par l'éloignement de ce chiffre que la propagande anarchiste a été faite activement dans la région. Un compagnon de Monceau-les-Mines donne quelques détails sur les compagnies ouvrières et sur les sentiments de la population ouvrière. Bien que les ouvriers soient tous des hommes de tempérament très décidés à l'action, il est difficile de créer des groupes dans cette localité. Un compagnon lyonnais communique quelques renseignements sur la grève de Roanne et sur la propagande anarchiste dans le bassin de la Loire. Un autre compagnon communique aussi à la réunion quelques renseignements sur diverses localités, Annonay, Saint-Chamond, etc. Ces renseignements sont généralement bons et indiquent que les idées socialistes-révolutionnaires ont gagné du terrain depuis un an. Plusieurs membres de la Fédération jurassienne exposent la situation de leur section respective ; nous ne reproduisons pas ces explications qui ont déjà été données, en partie, au congrès de la Fédération. Un compagnon allemand fait un tableau de la propagande socialiste en Allemagne et de celle faite par les socialistes-révolutionnaires allemands expulsés d'Allemagne. Après avoir entendu ces différents rapports, la réunion passe immédiatement à la discussion des questions posées à l'ordre du jour, mais plusieurs compagnons ayant demandé que la seconde question à l'ordre du jour — *De la séparation complète du parti anarchiste d'avec les partis politiques de quelques titres qu'ils se décorent* — soit mise en première discussion, il est décidé que la première question — *Les mesures à prendre par les socialistes-anarchistes, en face des éventualités possibles* — passera en second. Il s'engage une discussion sérieuse sur la question de la séparation. Plusieurs compagnons font observer que cette séparation existe déjà en fait et se demandent s'il est nécessaire de revenir sur cette question puisqu'en réalité elle est déjà tranchée ; d'autres sont d'avis, quoique reconnaissant aussi qu'elle est complète, de publier un manifeste exposant les principes anarchistes et démontrant que nous sommes les adversaires de tous les politiciens, se disent-ils socialistes, ou même révolutionnaires. Ce manifeste ferait tomber ainsi les malentendus qu'ont créés les diverses dénominations données aux différentes écoles ou fractions d'écoles socialistes. L'idée du manifeste étant acceptée par tous les compagnons présents à la réunion, une discussion s'engage pour savoir comment il sera présenté, si c'est au nom des groupes ou des compagnons présents. Quelques compagnons avaient dit que c'est aux compagnons à discuter le manifeste présenté et à faire tels changements qu'ils jugeront utiles de faire, d'autres compagnons seraient plutôt d'avis de publier et de faire imprimer le manifeste comme étant l'expression des idées des anarchistes réunis à Genève ; plusieurs compagnons font remarquer que la réunion, n'étant pas composée seulement d'anarchistes venus sans mandats et ne représentant qu'eux-mêmes, mais aussi de compagnons délégués d'un ou de plusieurs groupes, il serait bon que le manifeste proposé soit soumis à l'acceptation des groupes. Une proposition de faire signer individuellement tous ceux qui l'accepteront et de le publier muni de ces signatures est repoussée. Après une discussion approfondie de la question, il est décidé que le projet de manifeste sera fait au nom de la réunion anarchiste, mais sera livré à l'approbation des groupes anarchistes. Quelques compagnons se chargent de la rédaction du projet de manifeste. Cette rédaction, réunie le dimanche soir, bientôt augmentée de presque tous les compagnons, dans la belle façon, la discussion, sur les termes du manifeste et de l'exposition des principes devient bientôt générale. À l'ouverture de la séance du lundi 14 août, lecture est faite du projet de manifeste suivant, proposé à la discussion des groupes par la réunion anarchiste : Les anarchistes réunis à Genève se sont trouvés d'accord sur les principes suivants, qu'ils croient de leur devoir d'exposer à leurs compagnons : « Notre ennemi, c'est notre maître. Anarchistes, c'est-à-dire « hommes sans chefs », nous combattons tous ceux qui se sont emparés du pouvoir quelconque ou veulent s'en emparer. Notre ennemi, c'est le propriétaire qui détient le sol et qui fait travailler le paysan à son profit ; notre ennemi, c'est le patron qui possède l'usine et qui a rempli de serfs du salariat ; notre ennemi, c'est l'État, monarchique, oligarchique, démocratique, ouvrier, avec des états-majors d'officiers, de magistrats et de mouchards. Notre ennemi, c'est l'autorité, qu'on l'appelle Diable ou bon Dieu, au nom de laquelle les prêtres ont si longtemps gouverné les bonnes âmes. Notre ennemi, c'est la loi, toujours faite pour l'oppression du faible par le fort, pour la justification et la consécration du crime. Mais si le propriétaire, le patron, les chefs d'État, les prêtres et la loi sont nos ennemis, nous sommes aussi les leurs et nous redressons contre eux. Nous voulons reconquérir le sol et l'usine sur le propriétaire et le patron, nous voulons abolir l'État, sous quelque nom qu'il se cache, reprendre notre liberté morale contre le prêtre et la loi. Dans la mesure de nos forces, nous travaillons à la destruction de toutes les institutions officielles, et nous nous déclarons solidaires de tout homme, groupe ou société qui nie la loi ou la combat par un acte révolutionnaire. Nous écartons tous les moyens légaux, parce qu'ils sont la négation même du droit ; nous repoussons le suffrage, dit universel, qui ne peut départir de notre souveraineté individuelle et nous rendre d'avance complice de crimes commis par de prétendus mandataires. Entre nous anarchistes et tout parti politique, conservateur ou modéré, combattant toute liberté ou la concédant par doses, la scission est complète. Nous voulons rester nos propres maîtres, et celui d'entre nous qui viserait à devenir un chef, est traître à notre cause. Toutefois, nous savons que la liberté individuelle ne peut exister sans association avec d'autres compagnons libres. Nous vivons uns par les autres ; c'est la vie sociale qui donne à chacun le sentiment de son droit et la force de le défendre. Tout produit social est une œuvre collective à laquelle tous ont également droit. Nous sommes donc communistes, nous reconnaissons que, sans la destruction des bornes patrimoniales, communales, provinciales, nationales, l'œuvre de la révolution serait toujours à refaire. À nous de conquérir et de défendre la propriété commune ! quelles que soient notre langue et l'étiquette de nos gouvernements à renverser ! Les groupes anarchistes sont invités à envoyer à leurs journaux anarchistes le compte-rendu de leurs délibérations au sujet du manifeste, le plus vite possible, afin de ne pas retarder trop son impression. » La deuxième question est mise en discussion. Le manque d'espace nous oblige de donner un résumé de la discussion de cette question, du reste tous les compagnons se sont chargés de renseigner les membres de leurs groupes sur l'ensemble de cette discussion. À peu près tous ont pris part à cette discussion. L'ensemble des idées émises exprime — malgré les divergences de vue sur les moyens à employer et sur les nécessités qui surgiront au moment de l'action révolutionnaire — que dans les groupes on a bien conscience de la portée et du caractère économique que devra avoir la prochaine révolution. La nécessité de laisser à tous les groupes l'autonomie la plus complète dans l'application des moyens qui leur sembleront les plus efficaces, a été reconnue par tous. C'est encore un gage que la prochaine révolution ne sera pas considérée comme devant être politique. Mardi nous nous séparons regrettant que le séjour de nos amis de France ne se soit pas prolongé parmi nous, heureux d'avoir fait la connaissance de nombreux combattants et de nous être trouvés tous en parfaite communion d'idées.