#title Compte-rendu du 2 février 1881 au Ministre de l'Intérieur français
#author Louis Andrieux
#SORTtopics France, espionnage, Louise Michel, rapport de police, TDS, travail du sexe, anarcha-féminisme
#date 2 février 1881
#source extrait le 3 octobre 2026 de la collection d'*[[http://anarchiv.wordpress.com/][Archives anarchistes]]*, tiré du dossier de police Ba 90 aux Archives de la préfecture de police de Paris
#lang fr
#pubdate 2026-10-03T23:54:46
PRÉFECTURE DE POLICE.
7. Boulevard du Palais
Cabinet du Préfet
Paris le 2 Février 1881
*** Renseignements de l'Intérieur.
Le Comité socialiste révolutionnaire anarchiste des 5ème et 13ème arrondissements avait organisé hier une réunion privée à la salle du Vieux chêne, rue Mouffetard. 600 personnes environ étaient présentes, parmi lesquelles Kahn, Émile Gauthier, Jeallot et autres socialistes connus.
Louise Michel est arrivée vers 8 heures ½, accompagnée de la femme Genty. — Quand il s'est agi de constituer un bureau, Gauthier a fait observer que cela était contraire aux coutumes anarchistes ; on a décidé qu'un des assistants serait simplement désigné pour donner la parole aux orateurs.
Louise Michel fait une rapide allocution :
« Citoyens, dit-elle, ma mère est très malade. Je n'ai que peu d'instants à vous donner ; je veux les employer à vous recommander l'union dans un commun effort pour obtenir votre émancipation. La Révolution est le moyen que je préfère pour atteindre notre but, vous le savez ; en attendant faisons de la propagande dans les idées. Prenez courage, citoyens, en vous souvenant que lorsque le peuple s'est dressé en face de l'autorité pour affirmer qu'il était le maître le pouvoir n'a rien dit : voyez l'enterrement de Blanqui, ces couronnes nombreuses, cette foule ; le Gouvernement a dû laisser passer la manifestation révolutionnaire ; il a cherché à la faire dégénérer, mais il a été surpris étonné par la sagesse du peuple.
« C'est que le peuple devient mûr pour la liberté, il a conscience de sa force et bientôt il ne tolérera plus de maître. (applaudissements)
« Quant à moi, citoyens, je voudrais que ce moment brillât bientôt et pour le hâter je donnerais volontiers ma vie ; car vous le savez ma seule ambition est de mourir pour le bonheur du peuple. » (applaudissements)
Le Sr Maria traite ensuite de l'antagonisme et de l'harmonie des intérêts. Il lit très rapidement un long discours tendant à établir que si on consulte les intérêts il n'y aura jamais unité de vue entre ceux qui travaillent et ceux qui font travailler. Cette unité de vue, cette harmonie sociale ne peut être obtenue selon lui que par le régime anarchiste. Les démonstrations fort confuses de l'orateur n'ont pas tardé à lasser l'assemblée malgré les manifestations bruyantes de son impatience. Maria a parlé plus d'une heure. Il a terminé en déclarant que le seul remède au mal social qui désole le monde : c'est le renversement de tout ce qui existe.
La suite de l'ordre du jour appelait la question des Grèves que devait traiter la femme Rouchy ; cette dame étant absente, arrivait le tour de la citoyenne Henriette élève de Ch. Vinçart, et devant d'après le programme réciter la grande et la petite famille.
Malheureusement les parents de la citoyenne Henriette (une fillette de 12 ans) n'avait point autorisé l'exhibition de leur enfant. C'est le citoyen Minville qui a dû réciter la poésie.
Émile Gauthier avait choisi pour sujet : « Politique et Révolution. »
« Compagnons, a-t-il dit, le résultat des élections municipales a donné un regain de faveur à ceux qui nous traitent nous autres anarchistes de vendus, de traîtres, ou nous accusent au moins de faire le jeu des réactionnaires :
« C'est une calomnie qu'on nous lance parce qu'on a peur de nous ; on voit que le peuple nous suit parce que nous n'avons d'autre but que le bonheur du travailleur ; nous réprouvons l'état social actuel parce que nous le savons organisé de telle sorte qu'on peut y introduire toutes les panacées du radicalisme et même de l'intransigeance la plus cramoisie sans que cela détruise un seul abus. Ce qu'il nous faut c'est autre chose. Qu'importe que l'on vienne nous dire que la République sera compromise si nous demandons pour le travailleur le produit intégral de son travail ; mieux vaut voir périr la République et voir disparaître une société qui ne comporte que deux partis, les meurt-de-faim et ceux qui les exploitent. Que la République périsse mille fois si la suppression de l'héritage et de la propriété est à ce prix. Souvenez-vous, compagnons, que tant qu'il y aura un droit d'hérédité de propriété, vous ne serez jamais libres.
« On vous a parlé des libertés suisses, américaines, mais nos amis qui sont ici, les ont vues de près et ils savent que les travailleurs de ces contrées sont aussi exploitées que ceux de Paris et que la question sociale se pose là-bas aussi brûlante qu'ici.
« La première liberté qu'il nous faille, compagnons, c'est celle de vivre et de satisfaire nos besoins. Pour cela il faut que nous rejetions loin de nous, les politiqueurs et ceux qui ne vivent que de politique. Nous ne voulons plus de Gouvernement ni républicain, ni monarchiste. Notre vraie ligne politique est de poursuivre l'entière liberté sociale, et nous n'y arriverons que par la Révolution. (applaudissements)
« Elle s'impose à nous, malgré notre horreur du sang nous ne pouvons l'éviter. Compagnons, unissez-vous en vue de la Révolution sociale. » (applaudissements)
La séance s'est terminée par une tombola dont les lots se composaient de brochures socialistes. À 11 heures ½ la séance était levée.
Mme Keva avait réuni, hier soir, dans son domicile, rue Berthollet, une trentaine d'adhérents à l'Association française contre la prostitution réglementée.
Les femmes étaient en grande majorité : aussi Mlle Pierre a-t-elle été désignée pour présider la séance.
Mme Rozenne lit un long mémoire concluant à la formation d'une grande fédération universelle pour revendiquer les droits des femmes. Elle pense que cette association doit être mixte, car il n'est pas possible à la femme d'arriver à quelque chose si elle s'isole de l'homme.
Mme Demorsier voudrait que l'on commençât par fonder un cercle de femmes, qui se consacrerait exclusivement aux questions intéressant les femmes. Les hommes n'y seraient pas admis.
L'assemblée s'est partagée entre les deux systèmes, mais celui de Mme Demorsier a fini par prévaloir et on a décidé qu'il était fondé un cercle de la Solidarité des femmes, qui aurait son siège au No 7 de la Rue Berthollet.
On décide en outre que la prochaine réunion aura lieu Lundi 7, à 8 heures du soir.
— Si la représentation au bénéfice de Lisbonne a été fructueuse, elle n'a pas été profitable au parti de la Commune, dont les personnalités se prélassaient aux avant-scènes et aux premières loges du Théâtre du Château-d'Eau.
Cette représentation au profit d'un seul individu a fait beaucoup de mécontents parmi les amnistiés.
Ce qui les offusque le plus, c'est le versement de 50 francs fait à leur caisse par le bénéficiaire.
Ils regardent cette générosité comme une raillerie.
Mr Gautier, Secrétaire de Mr Rouher a affirmé que le Prince Napoléon avait écrit à un de ses amis, une lettre destinée à la publicité.
Dans cette épître, le prince invoquant les termes du Concordat, se poserait en défenseur des séminaristes, que l'on veut astreindre à un an de service.
Mr Gautier croit que cette lettre a pour but de détruire le mauvais effet de celle du cinq avril dernier.
La lettre serait adressée à Mr Pascal, mais on ignore à quelle date elle serait publiée.
**** Bourse
Les dépêches d'Athènes et la nouvelle du départ de plusieurs vaisseaux pour une destination que les commandants ne connaîtraient qu'en mer, ont occupé les esprits pendant la bourse d'aujourd'hui.
On a donné attention à l'annonce faite par certains journaux de poursuites contre un boursier très connu, nommé Beaure, et de la fuite de deux autres spéculateurs. Il a été également question de l'exécution du Sr Sorano, à la Banque Orientale. Ces différentes nouvelles ont produit quelques ventes, mais n'ont pas eu d'influence sérieuse sur les cours.
Le 5 % a fermé à terme, à 119.52 ½, en hausse de 0.37 ½ ; le 3 % à 84.37 ½, en hausse de 0.22 ½ ; l'amortissable, à 85.90, en hausse de 0.25.
Le Député, Préfet de Police,