Louise Kronner

Aux femmes

24 janvier 1907

J'ai été fort surprise de constater mercredi soir, aux Causeries, qu'un grand nombre de camarades passaient un temps, qu'ils auraient pu employer plus utilement, à discuter sur la supériorité ou l'infériorité de la femme vis-à-vis de l'homme.

Ces discussions me semblent oiseuses. Devons-nous décerner des brevets de capacité intellectuelle ? La femme, être distinct, ne peut pas être comparée à l'homme. Elle est différente, ce qui n'implique aucune idée d'infériorité, pas plus d'ailleurs que de supériorité.

Il est incontestable qu'il existe des hommes à cerveaux bornés et des femmes d'intelligence très développée et réciproquement.

Devons-nous en conclure selon nos points de vue que chaque sexe est représenté par ces différents échantillons ? Non, n'est-ce pas ? Nous savons tous que l'être vraiment supérieur, qu'il soit féminin ou masculin, saura toujours se faire une place à part. Ne nous occupons donc que de la moyenne.

L'éducation reçue et admise généralement, cantonne la femme dans un rôle absolument passif, il lui faut une individualité assez forte pour secouer cette passivité et jouer un rôle actif dans la vie.

Et cependant, j'ai bien souvent eu le regret de constater que la femme arrivée à ce degré d'évolution, avait le grand tort d'abdiquer sa personnalité propre pour devenir en quelque sorte un reflet masculin. Il me semble pourtant que la femme ayant sa manière de sentir absolument différente de celle de l'homme, devrait agir de façon différente aussi et que tous n'auraient qu'à gagner à ce qu'elle garde son originalité. Elle apporterait ainsi dans la lutte d'autres éléments. La femme devrait donc chercher à se développer complètement, plutôt qu'à copier l'homme pour ainsi dire.

Est-il nécessaire, pour se libérer du joug du mâle, de lui prouver que nous sommes capables de le remplacer, de faire les mêmes gestes, voire même d'accomplir les mêmes travaux ? Ce serait mal comprendre la libération féminine que de ne chercher comme résultat que l'initiative masculine.

Pourquoi vouloir dépasser ses compagnons dans le chemin tracé par eux ? La femme ayant d'autres instincts, d'autres forces, ne peut emprunter la même voie que ceux-ci pour arriver au but. Nous pouvons prendre un sentier différent et pourtant marcher avec eux.

La femme est capable de vaincre par ses seules forces. Mais pour cela, elle ne doit, sous aucun prétexte, laisser de côté ses meilleures armes qui sont : la grâce et le charme.

Je crois que beaucoup de camarades oublient ce point important, ou qu'elles le dédaignent. Cependant il serait désirable pour que les femmes aident vraiment au travail commun, qu'elles ne transforment pas leurs forces réelles, mais que, bien au contraire, elles les gardent intactes pour la réussite désirée de tous.

Ne cherchons pas à devenir des demi-hommes, nous ne pourrions qu'y perdre. Restons ce que nous sommes, et essayons de bien diriger nos facultés propres. Si nous savons les employer utilement, notre rôle sera suffisamment grand et beau pour nous satisfaire.

Soyons femmes, rien que femmes ! Qu'il ne soit plus question entre nous, de supériorité et d'infériorité. Nos compagnons ne sont pas forcément des adversaires ou des rivaux !

Restons vraiment leurs compagnes, ne cherchons pas la lutte sur ce terrain ; ne gaspillons pas les énergies en discussions puériles, mais au contraire marchant à leur côté, unissons aux leurs, nos forces naturelles et acquises, afin de donner plus d'intensité au travail commun.

Louise Kronner


extrait le 6 septembre 2026 de l'anarchie, tiré d'Archives autonomies