Louise Michel

Aujourd'hui ou demain

17 juillet 1892

Tout est bien qui frappe ou qui pique.

14 juillet sanglant

Tant mieux si ces bandits ont achevé leur œuvre, l'échafaud a ouvert la fête, l'incendie battra des ailes sur l'apothéose.

Le sang de Ravachol éclabousse, du faux-col aux manchettes, l'homme froid de l'Élysée.

L'Élysée ! c'est le point qui attire les regards !

De là montera dans l'air le bouquet final, et la croix de Notre-Dame de l'hécatombe sera le lampadaire.

Le soleil s'est levé rouge au prologue, rouge il se couchera.

Oui, tant mieux, il faudra bien que cela finisse, qu'on laboure comme un champ les institutions maudites afin d'y sécher le sang.

Que les esclaves plus avilis que jamais aboient des marseillaises, un instant suffit pour changer en loups ces chiens dociles ; les vents soufflent la liberté.

Pompéi dansait quand s'ouvrit le Vésuve.

Les traînées de sang laissées par Deibler d'une ville à l'autre indiquent le chemin des bourreaux jusqu'à Montbrison où ils abattent le dynamiteur, le révolté, l'anarchiste qui chante au couperet.

C'est que vraiment est belle la vision de ceux qui meurent pour la justice ; sur l'arbre hideux du gibet, sur le billot, le cou serré par le garot ou engagé dans l'infâme demi-lune de l'échafaud, elle vaut la peine qu'on s'offre en chantant au supplice.

Dans la baie lumineuse qu'échancre la nuit de la mort, n'est-ce pas par delà le libre inconnu, la prise de possession du monde par l'humanité, l'aurore nouvelle éclairant des temps nouveaux ;

Pareil à l'aimant, le progrès sans bornes attirant les hommes d'idéal en idéal comme de jalons en jalons jetés vers l'avenir ;

Sur la terre lavée comme après les pluies d'orages, une vie intense germant sur le passé enseveli ;

Des aubes encore indécises couvrant dans les lointains infinis des ères d'harmonie, de science et d'amour qui, entrevues, valent l'éternité ; n'est-ce point assez pour rire aux tourments ?

C'est heureux que par les circonstances actuelles la pitié soit lâche, on en aurait eu toujours.

Mieux vaut que ce soit ainsi. Ils l'ont voulu. Les verdicts sans merci exigent pour réponse : tout est bien qui frappe ou qui pique !

Les miettes jetées à la foule dans les fêtes provocatrices sont couvertes du sang de Ravachol ; aux chenils, les soirs de chasse, on jette ainsi le pain trempé de sang de la curée.

Lui, rêvant le bonheur de tous, a passionnément jeté sa vie à la face des bourreaux.

Tant mieux si montent les colères, l'acuité de la lutte la fera courte, il n'y aura plus de petits moyens, plus de scrupules bêtes !

Les Deibler de l'Élysée et d'ailleurs n'empêcheront rien. Que ce soit tout à l'heure ou demain, qu'importe !

Quand tant de volontés implacables ont le même but, tant d'hommes convaincus la même patience jamais lassée, le même mépris de la mort, l'instant est proche.

Chacun faisant son œuvre à son tour en vaudra mille, et les petits Ravachol n'auront pas le temps de grandir beaucoup avant la délivrance.

Les rues, d'ici là, ne se changeront plus en abattoirs, ce sont les abattoirs qui sauteront.

Ce n'est pas avec des vœux que l'homme de l'âge de pierre a pris la caverne où les grands fauves dévoraient paisiblement leurs proies.

Que chacun, comme Ravachol, agisse suivant sa conscience en regrettant les victimes involontaires mais sans se laisser amoindrir par l'hésitation ; il est une pensée haute : la délivrance du monde.

Salut au prochain coup de foudre tonnant sur les palais, à l'immense flambée qui clora l'orgie !

Rien ne donne davantage l'ardeur de la lutte que le supplice d'un homme fier et brave — ce n'est plus l'heure de pleurer les morts, ils doivent être vengés — ce sera cette fois la vengeance de tous et de toujours.

Voici la bataille sans merci où les enfants perdus de la liberté s'offriront dans la joie.

Louise Michel


extrait le 17 aout 2026 de la collection d'Archives anarchistes, tiré de l'Endehors.
Michel réagit à l'exécution prochaine de Ravachol.