#title Grèves et révoltes #author Louise Michel #SORTauthors Louise Michel, Maria #SORTtopics France, presse anarchiste, Le Droit social, Louise Michel, anarcho-syndicalisme, anarchisme insurrectionnaliste, économie, philosophie, émeutes, grève, L'Étendard révolutionnaire, littérature #date première partie de l'année 1882 #lang fr #pubdate 2026-08-28T12:11:31 #source extrait le 28 aout 2026 de la presse lyonnaise disponible sur [[https://archivesautonomies.org/spip.php?rubrique37&lang=fr][Archives autonomies]], tiré du *Droit social* des 12, 19 et 26 février, 5, 12, 19 et 26 mars, 2, 9, 16, 23 et 30 avril, 7, 14, 21 et 28 mai, 4, 11, 18 et 25 juin, et 2, 9, 16 et 23 juillet 1882 et de *L'Étendard révolutionnaire* du 30 juillet 1882. #notes Début d'un roman de Michel et Maria publié dans la presse anarchiste lyonnaise au début 1882. * Avant-propos Au milieu des nombreuses théories sociales en lutte nous avons pris une position telle que nous éprouvons le besoin d'un mode spécial (le roman), pour démontrer la puissance, la praticabilité des idées que nous propageons, en les faisant passer dans le domaine d'une exécution idéale. La base essentielle de nos théories, c'est la *liberté*, mais la *liberté absolue*. Dans l'organisation sociale actuelle, l'observateur attentif aperçoit facilement un cloaque hideux où grouillent, hâves et meurtris, une foule innombrable de victimes de l'exploitation, d'esclaves du capital. Il entend leurs cris de détresse, il constate leurs multiples et incessants efforts pour sortir de cette misère perpétuelle, pour s'affranchir de cet esclavage énervant, efforts vains, luttes impuissantes, hélas ! et pour des raisons que nous voulons examiner dans ce livre en suivant les péripéties romantiques de l'histoire que nous offrons à l'appréciation du lecteur. Nous nous plaçons sur un terrain qui est loin du passé, loin de ce qui est actuellement, c'est vrai, mais nous nous appuyons sur une base solide, sur *les lois Naturelles, la Justice, la Solidarité*. Dans l'organisation que nous rêvons, que nous entrevoyons, nul n'aura rien à redouter des traîtres et des renégats, car elle n'offre aucune prise à l'ambition, aussi les hommes qui obéissent à ce coupable sentiment bas, ne nous ménagent-ils point, car nous leur avons fourni une réelle cause d'inimitié profonde et de critique empoisonnée en les montrant ce qu'ils sont. L'homme est ainsi fait, il n'est réellement bon que quand[1] n'a aucun intérêt à être mauvais, et en[1]. ... La société nouvelle [1] doit être constituée de façon à lui enlever tous moyens de mal faire. Ceux qui veulent nous forcer à vivre dans le linceul du passé, comme on enfermait des vivants dans un sépulcre, habitués à la corruption séculaire du vieil ordre de choses, s'étonnent que nous les repoussions avec horreur et ne comprennent pas que nous ne puissions bâtir le nouvel édifice, qu'après avoir complètement détruit la dernière pierre du leur. Trop peu d'hommes comprennent la solidarité et, par conséquent, un grand nombre espèrent encore pouvoir vivre en sécurité au milieu de ces ruines menaçantes. Cela est impossible, le vieux monde ensevelira sous ses décombres, les exploiteurs et les exploités, le patronat et le salariat, le capital et la misère. Ce livre est destiné à la propagande des idées révolutionnaires que nous venons d'esquisser rapidement ; nous n'avons pu en faire un traité spécial des raisons logiques et scientifiques prouvant que l'ordre de choses qui existe continue d'assurer à une poignée de mépris le droit de tondre et de saigner les multitudes ; mais nous avons entassé des faits se passant tous les jours et ne pouvant être contestés, et d'autres pouvant exister et ouvrant la voie au but poursuivi. Nous laissons de côté les dissertations profondes, car ce livre s'adresse aux prolétaires, à ceux qui n'ont pas trop du jour et souvent de la nuit pour le travail, et qui, par conséquent, ne peuvent s'astreindre à l'effort de la pensée ; leur corps est brisé, leur esprit est lourd, et il faut qu'il en soit ainsi pour que les capitaux continuent à couler comme des fleuves vers les mêmes océans ; pour que la race humaine se divise éternellement en chasseurs et gibiers. Le capital est actuellement le levier avec lequel on soulève le monde, avec lequel on fait de l'homme un automate vivant, une machine. Que les exploiteurs soient des hommes bardés de fer, chamarrés d'ordres ou cousus d'or, peu importe, les exploités n'en sont ni plus ni moins pressurés ! On change de sangsues. Voilà tout ! Que l'on prenne les meilleures natures et que l'on les érige en autant de Solon, ils ne parviendront jamais à donner satisfaction à tous. Les lois qui sont appelées à régir les hommes actuellement ne peuvent être que moulées dans le cerveau des légistes et, par conséquent, plus ou moins parfaites, seules les lois naturelles qui devraient planer sur une organisation sociale peuvent commander le respect. Nous laisserons de côté, dans ce livre, les théories adverses, qui tendent peut-être au même but, mais par un chemin que nous estimons trop long. Nous préférons, nous, brûler les étapes afin d'arriver plus tôt. RÉVOLUTION. Il est encore des malheureux qui ont peur de ce mot dont la réalisation est pourtant la délivrance. On leur a fait de la Révolution un spectre couvert de [1] et pourtant jusqu'alors le sang du Prolétariat seul a rougi le spectre. Le Prolétariat seul peut montrer ses martyrs, ses victimes !! 1848 et 1871 se dressent dans le passé pour cette affirmation et, à l'heure actuelle, les cadavres des enfants du peuple qui resteront dans les sables africains, mourant de la faim, diront encore que ce sont toujours les exploités que l'on sacrifie, car la liste des généraux tombés dans cette aventure serait bien courte. Grève et révolte ne sera qu'un roman, mais un roman que la misère, l'oppression, la torture, l'indignation arrachent saignant de nos cœurs pour que le peuple regarde, comprenne et agisse. * Ce qui pourrait advenir des grèves Le département du Nord est riche en gisements houillers, ces trésors souterrains appartenant à tous, ont longtemps dormi à l'abri de la convoitise, de la rapacité des chevaliers du capital et de la bourse ; aussi longtemps que des penseurs, des savants ne les ont pas révélés, aussi longtemps les cerviers de l'agio n'y ont pas songé. Tant que la soif de jouissance n'a pas atteint ce délire universel qui fait de nos financiers autant de Vidocq patentés, de grecs émérites, l'exploitation de ces richesses du sous-sol se faisait dans des conditions telles qu'elle n'appelait pas l'entière réprobation ; mais l'appétit des juifs de l'agio et du tripotage s'accroissant de jour en jour, les exploiteurs demandèrent à la science de fouiller les entrailles de la terre et de pressurer les travailleurs, comme on met les grappes au pressoir pour en extraire le suc, empruntant au gouvernementalisme l'appui de toutes ses forces coalisées avec lesquelles ils arrachèrent à l'une ses trésors les plus chers, aux autres la meilleure part de leur production pour s'en faire une source de jouissance et de bien-être inépuisables. La science se mit aux ordres du capital : par une série calculée de sondages heureux dans cette contrée, elle révéla l'existence d'un banc houiller considérable, dont Valenciennes semble être le centre principal, le point culminant. A quelques kilomètres de cette ville et à sa droite, aux portes de l'Escaut, était établi depuis de longues années le siège d'une société, dite du Nord, exploitant ce bassin houiller, dont le *Mont-Léger*, un des puits les plus importants dépendait. Sur la route qui conduit de Valenciennes au Mont-Léger, cheminait lentement un voyageur qu'on pouvait facilement tenir comme absorbé par de graves préoccupations. Il était sept heures du matin, le vert manteau de mai, semé de gouttes de rosée, couvrait la nature. L'espérance, c'est-à-dire, l'illusion, le mensonge, revenait à tous, car pour le plus grand nombre, les fleurs de mai tombent au pied de l'arbre, cette espérance n'est qu'un vain mot, la misère, la souffrance et la mort étant seules aujourd'hui le lot de la masse travailleuse. Ce matin là les oiseaux joyeux prodiguaient à notre voyageur leurs plus chauds appels à la gaîté à l'espérance, il ne les entendait pas ; malgré les baisers phosphorescents de l'atmosphère, malgré le sourire de la nature, malgré le chant des oiseaux il restait absorbé en lui même, cheminant les yeux dans l'espace, sans rien voir des merveilles qui l'environnent. Il suivait sa pensée, plus haut que les nuées, dans la nuit qui enveloppe l'humanité. C'était un porion quittant le gîte où depuis son bas âge il habitait où il avait grandi, pensé, travaillé, souffert, pour aller chercher ailleurs soit un travail moins ingrat, soit des chefs, (des maîtres faut-il dire) plus humains : — il avait un grand projet sans doute car rien en lui ne respirait l'égoïsme, son visage était ouvert, son regard franc. Ce porion avait à peine 30 ans, d'une taille au dessus de la moyenne, d'une structure peu commune aux hommes vivant dans ces tombeaux que l'on nomme galeries houillères ; il était brun, ses traits caractéristiques indiquaient une nature puissante, un esprit d'élite ; le travail, comme le malheur, devaient tremper et non abattre sa robuste énergie, tout, en un mot, indiquait en lui un homme dans l'acceptation du mot. Il était orphelin et avait été longtemps le seul soutien de sa mère, son père était mort au Mont-Léger dans une explosion de Grisou. L'oppulente compagnie du Nord avait bien voulu condescendre à s'occuper du pauvre petit ; aussi dès qu'il put produire, le directeur général s'empressa-t-il de faire savoir à sa mère que la Compagnie se chargeait du sort de l'enfant. Quelle sollicitude ! ! et que de reconnaissance pour tant de bontés ! — En effet, à onze ans, il entra dans la mine et n'eut plus d'autre soleil que la lampe. Jules Féron, ainsi s'appelait le voyageur dont nous venons d'esquisser le passé, était, paraît-il, un des rares sujets du puits, il était devenu économe, rangé, non pas soumis, mais résigné pour l'heure présente. En quittant le *Mont-Léger* il avait emporté l'estime de ses camarades d'abord et la considération de ses chefs, deux choses qui meurent rarement ensemble, qui hurlent même d'être accouplées ; il lui avait fallu, pour obtenir ce résultat, être bien ferme sur son terrain, ces deux intérêts étant en lutte, néanmoins la, c'était. A dix huit ans, parait-il, son caractère avait fait éruption à travers sa résignation, le volcan grondait et les flammes s'en échappaient parfois, effet de jeunesse disait-on, et on me laissa passer cette fougue qui l'entrainait à prendre une part active aux Grèves qui éclataient périodiquement dans le pays. Le temps n'était pas loin où il jouissait d'une certaine influence sur ses camarades de la contrée ; ces désirs d'émancipation, cette influence étaient nés en lui de bonne heure et s'étaient développés immensément, et pourtant on ne désespéra pas qu'avec l'âge et les sages conseils, il se rendît à récipiscence. — Les événements semblaient justifier ces espérances, de façon qu'au moment ou nous le retrouvons, les Directeurs de la Cie houillère du Nord le tenaient pour un de leurs meilleurs sujets. Nous l'avons dit, sa conduite avait été telle, que camarades et chefs le regrettaient au Mont-Léger. Jules s'était marié, il y avait bientôt dix mois, sa vieille mère, usée au travail, éprouvait l'impérieux besoin d'être aidée aux soins du ménage, il lui fallut une compagne qui la secondât aux mille travaux de l'intérieur, et lui en fils, dévoué, avait à cette fin demandé et obtenu la main d'une voisine, une jeune veuve mère de deux enfants que lui avait laissés Urbain un ami de Féron, tombé comme tant d'autres au champ de bataille du travail. Le Grisou avait encore jeté le deuil dans cette famille, et laissé la misère, cet héritage du travail, à la veuve et à leurs enfants. Telles étaient les raisons qui l'avaient déterminé à se marier, et cette femme qu'il entourait de sollicitudes continuelles, lui promettait pour bientôt un surcroît de charges et de misère, elle était enceinte de cinq mois déjà. Etait-ce la douleur de la séparation ou l'incertitude du lendemain qui causait cette grave préoccupation ou nous l'avons surpris ? Non c'était un autre souci. Nous avons devant nous un lutteur des époques héroïques, un de ces hommes qui, pour leurs convictions, vont au but à travers tout. Tous ceux qui jusqu'à présent, ont combattu pour les déshérités, ont eu dans le choix de leurs moyens, de l'avis même de leurs ennemis, le côté qui plait aux foules, lui Féron consentant à me assumer sur sa tête la réprobation de l'humanité entière, a être même pour ceux qu'il voulait délivrer un objet d'horreur, poussait à l'infini l'oubli de sa personnalité pour qu'on reconnût enfin celle de chacun. Périsse ma mémoire, disait-il, et que la route soit ouverte. Cet homme était un produit des temps, un opportuniste à l'envers, faisant ce qui était bon pour les autres et le contraire, c'est-à-dire fatal pour lui (toute chose a son contraire). Plus l'opportunisme gagnera de terrain chez les corrompus, plus nous aurons de natures ardentes et généreuses courant a l'assaut de la vieille société. Le sort en est jeté, disait notre voyageur, se parlant à lui même dans cette solitude, il faut que cet acte s'accomplisse, allons !... et cette détermination lui donnait par moments une marche plus accélérée. Retournons un instant au Mont-Léger ou des camarades de Féron entourent sa femme qui revient de l'accompagner jusqu'au sommet de la colline. Ecoutons ses amis, dire à cette femme, a cette épouse honorée et estimée de tous, calme, résignée après ce départ, mais surtout confiante en celui qu'elle vient de quitter. Quelle idée a donc Féron de quitter le Mont-Léger ? Il est las répondait-elle, il est las de ce travail souterrain, las des grèves multiples dont les travailleurs sont sans cesse victimes, il va à Valenciennes chercher à gagner sa vie, celle de ses enfants, d'une façon moins pénible, moins dangereuse. Ah ! c'est bien la l'effet du mariage s'écria l'un des ouvriers mineurs ; jeune homme, on lutte sans trêve pour affranchir l'humanité ; marié ? les femmes vous emberrificotent, et au nom des enfants, de la famille, des besoins que le ménage nécessite, elles font de vous des renégats. Vous avez tort de juger ainsi, répondit la jeune femme, mon mari n'a jamais failli à ses devoirs, vous le savez ; en remplissant ceux de bon père de famille, il complètera dignement sa carrière. — Ah ! je ne le juge pas, je constate, reprit le mineur. Il y a 8 ou 9 mois encore nous avions en lui un guide intelligent, un conseil important, une initiative toujours en éveil, avec lequel nous pouvions à de certains moments, nous défendre contre la rapacité de nos exploiteurs et il nous quitte aujourd'hui, sans avoir remplacé cette somme d'espérance que nous avions en lui, celui qui s'arrête en chemin ne compte plus dans l'armée ! S'il était là, messieurs, il s'indignerait vous surprenant à toujours appuyer vos espérances sur des individualités, sur des personnalités, qui, hélas ! sont toujours la source de désillusion ou de tyrannie, il déplorerait que son départ vous fit perdre cette énergie sur laquelle il compte pour agir sans lui. — Nous y serons bien obligés. — Ah ! nous avons suivi bien attentivement et douloureusement les phases de cet abandon, nous ne voudrions pas madame, que vous voyiez un reproche en nos paroles, mais nous devons le dire, deux mois déjà avant le jour de votre mariage il s'éloignait peu à peu de nous, il fut même pendant un certain temps en butte à de sévères critiques, à de verts reproches même. Rien ne le touchait, il était enveloppé par votre amour, il fléchissait sous sa domination. A la mort de sa mère son enterrement ne donna-t-il pas lieu à un scandale ? et pourtant, malgré tout, ses amis lui restaient attachés, car s'il n'était plus avec nous, nous espérions, comme nous l'espérons encore, madame, qu'il redeviendra le digne fils de son père, du vieux Féron l'incorruptible. — Vous pouvez espérer, messieurs, moi je dois vous remercier sincèrement en son nom de vos marques de sympathies qui me rendent bien heureuse. — Nous aurions voulu le garder parmi nous, madame ; puisqu'il en est autrement, qu'il aille donc et ma foi bonne chance à lui, à vous tous. Cette dernière phrase avait été dite sans fiel, avec un réel regret au cœur ; on voyait, on sentait qu'il n'y avait aucun ressentiment chez ces hommes contre notre voyageur, rien que l'amertume d'être encore une fois déçus. Le groupe se sépara, laissant madame Féron regagner son logis et vaquer à ses affaires. Ils avaient raison les mineurs, Jules avait subi une complète transformation depuis son mariage sous tous les rapports, au chantier, il était devenu la résolution personnifiée. Bûcheur énergique et résolu, il avait bientôt capté l'admiration de ses chefs à tous les degrés hiérarchiques ; au dehors du chantier, il ne quittait plus le toit conjugal, où sa mère et sa femme travaillaient sans cesse, si l'on excepte quelques rares courses à la ville pour se procurer les choses nécessaires à la vie, qu'il allait acheter à Valenciennes, les prix étant moins élevés qu'au Mont-Léger, on le trouvait toujours occupé soit chez lui à lire ou bien dans son jardin qu'il se plaisait à cultiver, et comme nous avons pu le voir tout à l'heure, on attribuait cette subite transformation à l'influence de sa femme. Dans ces conditions, toutes à son avantage, quel pouvait bien être le motif qui l'éloignait du Mont-Léger ? Telle était la question nouvelle qui se présentait à l'esprit de tous ceux qui s'intéressaient à lui. Dans les conditions où il était avec la direction nul doute que s'il l'eût voulu, sa position se fût sensiblement améliorée et qu'il eût pu trouver là ce qu'il allait chercher ailleurs. Ne serait-ce pas, pensaient ses amis, les regrets d'avoir abandonné la lutte qui le talonnaient et qui l'avaient fait quitter un chantier où tant de considérations auraient dû le retenir ? raisonnement d'une logique assez admissible. Une discussion futile avec son chef Porion servit de prétexte à sa détermination. Le directeur, prévenu de la démission de Jules, voulut s'y opposer il intervint personnellement et, chose rare, il prit parti pour l'ouvrier contre le chef, mais ce fut en vain, Féron était décidé à partir. Le directeur, toujours plein de sollicitude, lui avait demandé où il avait l'intention d'aller. A Valenciennes, avait répondu le mineur, demander à une autre industrie de me procurer du pain pour ma femme et mes enfants. Allez puisque rien ne peut vous retenir, avait ajouté le maître, mais rappelez-vous que quoi qu'il arrive votre place au milieu de nous, sera toujours à votre disposition. Après avoir remercié d'une façon toute simple, il partit et rentra chez lui, se dérobant ainsi à toutes les marques de sympathie que ses camarades s'apprêtaient à lui offrir. Le lendemain matin, de bonne heure, il embrassait sa femme et ses deux enfants, puis, accompagné de celle-ci, il se mettait en route, promettant qu'aussitôt installé à Valenciennes ou ailleurs il l'appellerait auprès de lui. Comme nous l'avons dit, sa femme le quitta au sommet de la côte, dès qu'elle eut reçu attentivement ses dernières recommandations. Nous l'avons trouvé sur la route à, 3 kilomètres à peine du Mont-Léger, c'est-à-dire de l'autre côté de la seconde côte. Par ce retour en arrière, on peut voir que rien dans ce que nous connaissons de sa vie ne pouvait causer d'aussi sérieuses préoccupations que celles qui l'obsédaient. Il n'avait rien à craindre pour sa famille, son existence était assurée. Suivons-le donc à nouveau ; il accélère le pas un moment, puis il s'arrête de nouveau, laisse sa pensée s'échapper en quelques paroles faiblement articulées, et dont les syllabes finales seules pouvaient permettre de constater la lutte intérieure qui se livrait en lui. Il se retourna un moment, sonda la route du regard, en avant, en arrière ; il fouilla l'espace enfin, il était bien seul, il s'arrêta, s'assit un moment au bord de la route, sur un talus, appuyant ses coudes sur ses genoux ; il mets son front dans ses mains en murmurant : Quelle femme ! quelle profondeur de pensée, et par-dessus tout quelle énergique dévouement ! Certes, Louise, ma pauvre femme est l'être le plus aimant, le plus dévoué de la création ; c'est certes la mère par excellence, la plus précieuse des ménagères, mais qu'est-ce que cela à côté d'Elle !!! Et dire que c'est elle qui l'a voulu ! J'ai obéi, mais nul ne sait ce que cela m'a coûté. Oui, c'est elle qui m'a dit : il faut que Louise soit votre femme ! et cela fut. Aujourd'hui, je ne trouve plus de tranquillité, de paix, qu'en m'identifiant à ses pensées, en m'incarnant dans ses volontés. Elle a bien fait, après tout, le bonheur nous eût arrêté dans notre œuvre. Je me sens troublé, agité, il est vrai, mais j'éprouve la douce satisfaction d'avoir agi selon ses vœux, de me savoir digne de la tâche qu'elle m'a réservée dans ce vaste projet. Cette pensée me fait du bien. Oh ! il faut que je réussisse quoi qu'il arrive... Pourvu que Louise me tienne parole !... Pourquoi douterais-je ?... Est-ce qu'elle n'est pas aussi sous ce charme invincible ? Est-ce qu'elle ne subit pas cette bienfaisante influence ? Oui ! oui ! le devoir aussi grand que nous le comprenons vaut mieux que le bonheur que l'amour nous offrait. Ah ! que le cœur nuit parfois à l'espèce humaine, quand comme moi on a la faiblesse de le laisser aimer : la haine du mal vaut mieux que l'amour du bien. Les yeux de notre voyageur eurent en ce moment un éclair terrible. Puis se levant soudain, il s'écria : marche ! marche ! ton but est noble, ton but est grand, et l'amour dont tu viens de rêver est coupable. Ne sais-tu pas que tu ne dois pas aimer ? que tu ne dois pas entraver ton cœur ? Louise croit en ton amour et tu te dois de ne pas mentir à cette foi.... Et d'ailleurs, Elle, n'a-t-elle pas dit : Croyez-vous que mon cœur soit de glace ? Non ! non ! mais tant qu'il me restera pour la cause une pensée à nourrir, je le contraindrai à se taire. Ni l'un ni l'autre nous ne devons aimer.... Il se tut, sa tête retomba sur sa poitrine, un profond soupir s'en échappa, et un moment s'écoula dans ce silence. Puis tout à coup ses yeux qui semblaient interroger le néant, cette bouche crispée par l'amertume, se transformèrent ; un éclair sillonna à nouveau ce visage rembruni, et il jeta ces mots dans l'espace : Est-ce que je n'attends pas ma récompense dans la grandeur même de l'œuvre. Comme l'homme est vil ! rien sans récompense ! Après cette réflexion, il reprit : Autre chose !... j'ai observé Guichard ; ses allures me paraissent suspectes ; il a sans doute pas soutenu dans ce sacrifice pénible par ce sentiment qui me dévore, car il fut bien vite resaisi par l'engrenage des habitudes, des aspirations ; le devoir le rivait à ses amis, lui, quand il m'en éloigne ; il ne s'est pas, sans doute, senti le courage d'affronter le mépris de ses camarades, il a mieux aimé obéir à son tempérament. N'ayons nulle inquiétude, j'ai été seul et bien seul ; néanmoins je le me suspecte d'une pensée..., n'en serait-il que le bras ? Quoiqu'il en soit, j'arriverai premier, je le veux, il le faut. Louise a mes instructions, elle fera son devoir, cela est sûr ; ce dévouement à lui seul mériterait mon amour. Allons, chassons toutes ces pensées funestes, me ajouta-t-il avec quelque impatience, tâchons de nous embaucher là-bas, nous verrons après. Cette fois, la marche accélérée fut reprise et ne fut plus interrompue. * La grève Jules cheminait à grands pas vers Valenciennes. Il allait franchir les murs de cette ville, quand une nouvelle pensée se présenta à son esprit. Il était de bonne heure, pensait-il, il pouvait avant de chercher de l'occupation en ville monter jusqu'au puits Borgne où il avait d'anciens camarades ; il ne pouvait guère, passant si près d'eux, se priver du plaisir d'aller leur serrer la main, qui sait quand il les reverrait ? Et puis, eux aussi, avaient besoin de savoir dans quelles conditions il quittait le Mont-Léger, il sentait que cela lui ferait du bien de voir une dernière fois peut-être ceux avec qui il avait tant lutté ; il se dirigea donc de ce côté, c'était l'heure du changement de poste, c'est-à-dire l'heure à laquelle l'équipe du matin remonte à la lumière pour faire place à celle qui va s'enterrer dans ces sombres galeries. Après avoir suivi environ vingt minutes un petit chemin qui serpentait dans la colline, il aperçut en haut du versant abrupt les bâtiments de l'exploitation couverts en tuile et formant une large tache jaune dans ce noir paysage. Il allait toucher à ces bâtiments lorsqu'il entendit vibrer le cri aigu du sifflet à vapeur retentissant longuement dans la campagne, et annonçant le retour des travailleurs. Il arrivait juste à temps pour rencontrer ceux qui, les premiers, allaient descendre dans les galeries et causer avec ceux qui remontaient. Sa présence au milieu de tous les mineurs fit événement. Depuis dix mois au moins, tous ses amis avaient le même reproche à lui adresser, son indifférence de la lutte sociale. Aussi n'essaierons-nous pas de dépeindre les espérances que sa présence fit naître. Les marques de satisfaction, les questions, les encouragements à son adresse se croisaient avec une incohérence inimaginable. Est-ce qu'il revenait à son ancien poste ? C'était bien à lui de ne pas avoir oublié la tradition paternelle. Quel bonheur que ses camarades l'aient reconquis !! Il était tellement pressé de questions qu'il n'avait pu répondre encore à aucune ; intérieurement il souffrait de voir tant de joie que tout à l'heure il allait chasser sans doute, mais il lui était réservé bien d'autres douleurs. Quand il put se faire entendre, il raconta comment et pourquoi il quittait le Mont-Léger. Alors chacun fut reconnu— tre que Féron qui était là devant tous, à qui tous venaient de serrer affectueusement les mains, n'était plus le Féron d'autre fois, celui qu'ils fêtaient enfin, la situation changea, il y eut refroidissement, non de sympathie, mais d'enthousiasme ; on se réjouissait du retour de l'enfant prodigue, et il se dérobait. Néanmoins, l'homme avait joui d'une telle estime que, malgré tout, l'on se groupa encore autour de lui, et que, comme s'il eût encore été leur écho, ces rudes travailleurs se répandirent en plaintes amères contre leurs exploiteurs, étalèrent devant lui leurs misères comme s'ils eussent voulu charger son cœur de toutes leurs colères. Devant lui, ils exposèrent leurs espérances comme si il avait encore pu les conseiller et les guider. Il se taisait ; ce silence appela les récriminations. Plus ces récriminations étaient timides et suppliantes, plus il souffrait intérieurement ; son visage, un moment, refléta ses tortures, et ce qui les augmentait encore, c'est qu'il voyait ses amis les prendre pour des regrets. Ah ! qu'il lui fallait de courage pour conserver son calme apparent et pour ne pas répondre à ces appels qui lui allaient au cœur, et pourtant il était toujours muet et impassible, mais qui aurait pu lire au fond de son cœur y aurait découvert une tempête. L'un des mineurs lui fit un peu plus sévèrement remarquer l'effet de son indifférence en disant : Féron, ton calme nous étonne, il nous cache quelque chose ; quoi ? nous l'ignorons.... Comment ! quand tu nous entends dire que nos rongeurs nous ont encore une fois rogné notre déjà trop maigre part de salaire, tu ne t'indignes pas avec nous ? Quand tu nous entends raconter que certains d'entre nous ont des enfants criant la faim, tu ne demandes pas vengeance avec nous ? Quand tu nous entends dire que nos femmes n'ont pas même de haillons pour se couvrir, et qu'elles tendent à leurs petits un sein tari, tu te tais ? Ah ! tiens ! je me perds en conjectures sur ta conduite. Dis-nous qui t'a changé ainsi ? Dis-nous ! oui dis-nous qui a opéré cette transformation, et si nous devons encore te serrer la main ? Jules fit signe qu'il allait répondre ; cette dernière sortie avait animé les esprits et allait sûrement caractériser les reproches. — Je ne suis pas changé, mes amis, leur dit-il, croyez-le bien.... Ma mère était vieille ; la pauvre veuve d'Urbain que vous connaissez tous avait deux enfants à élever pour lesquels elle ne pouvait suffire. J'ai pris l'une pour soigner l'autre ; maintenant il faut que je gagne du pain pour toute la maisonnée. La nécessité m'a vaincu, suis-je coupable ? — Non pardieu ! Mais tonnerre de bonsoir, c'est comme cela qu'ils nous tiennent tous. Ah ! c'est crévant, dit d'un air de désespoir le mineur qui avait si vivement admonesté Féron. Et quand on pense, ajouta-t-il, que nous faisons sans cesse de vains efforts pour sortir des griffes de ces vautours, et que quand un des nôtres peut nous aider à cette tâche, il est ressaisi par cet éternel engrenage, la nécessité, il y a de quoi se dégoûter, ma parole. Que faire donc ? Mille tonnerre, que faire ? Il n'y a donc pas moyen de se procurer de l'argent pour couper le mal en sa racine ; il y en a pourtant de cet graent !... — Ah ! ça ne manque pas chez les patrons, interrompit un second mineur. Mon pauvre Thibaut, tu te fais un mauvais sang d'enragé, continue-t-il ; laisse donc Féron, va, il sait aussi bien que nous, que toi, que moi, ce qui se passe, et s'il ne nous en parle pas, c'est que c'est peut-être défendu, mais à moi à qui nul défense n'a été faite, je peux vous dire qu'il se mitonne quelque chose de chic. Qu'est-ce ? De quoi s'agit-il ? Questionnait-on de toute part. Et bien il s'agit, reprit le causeur, d'une belle et bonne grève qu'est pas loin d'éclater. Une grève ! interrogea Féron, la voix pleine d'émotion. Et oui la vieille, et une grève chic encor, à ce qu'il paraît, que cela sera hupé cette fois-ci. Qui est-ce qui t'a dit cela ? Qui ? Eh ! parbleu tenez, et ce disant il tirait de sa poche quelques exemplaires d'un manifeste aux mineurs de la Compagnie du Nord et aux travailleurs de la région. Il en distribua à tous ceux qui l'entouraient ; ceux-ci, après y avoir jeté les yeux avec avidité le questionnèrent du regard. Et bien ! qu'en dites-vous les amis ? A quoi bon des grèves ? dit Féron, est-ce qu'elles n'ont pas toujours été funestes aux travailleurs ? Est-ce qu'elles ne sont pas toujours la source de nouvelles misères plus grandes encore pour tous ? Que pouvons-nous gagner ? Ah ça, mais dis donc Jules, est-ce que tu blagues ? — Tu n'as pas toujours parlé ainsi, lui crie-t-on de dix endroits à la fois. — Je ne dis pas, c'est possible, mais j'ai réfléchi, mes amis, et mes réflexions sont d'accord avec l'expérience, avec l'histoire des faits passés. — Décidément, tu es un renégat, reprit Thibaut, et tu parles là comme tous ceux qui ont intérêt à reculer. — Pourquoi condamner ma manière de voir ; j'ai dit et je répète que les grèves, telles qu'on les a toujours faites, sont, même quand nous sommes vainqueurs, pernicieuses aux travailleurs. — Oui, oui, mon vieux, cause toujours, reprit celui qui avait distribué les manifestes ; mais il paraît, on le dit du moins, on le dit tout bas, cela se comprend, que cette fois-ci ça ne ressemblera en rien à ce qui a été fait jusqu'à ce jour. A cette demie affirmation, Féron se demanda avec inquiétude si son secret avait transpiré ; mais après une seconde de réflexion, reprenant possession de lui-même, il demanda : Qui est-ce qui en empêchera ? Il y aura de la troupe comme toujours, on arrêtera les plus mutins comme toujours, et puis si les autres crient trop fort, on les sabrera comme toujours, alors ceux qui iront à l'hospice laisseront la misère au foyer, ceux qui seront mis en prison souffriront de savoir les leurs sans pain. Voilà le tableau fidèle cela est sûr. Sans doute toujours et encore ce besoin d'argent qui se dresse sans cesse devant nous comme une menace éternelle, observa Thibault. Eh ! oui, reprit un autre mineur besoin qui entrave toute action. Bon ! bon ! compris... ça dépend... car il paraît qu'on avisera ce coup-ci les amis ! ajouta le porteur de nouvelles, puis se retournant vers Féron il leur dit : alors la situation te fait peur. Peur ? interrogea le voyageur, est-ce que tu crois que j'aie jamais donné à qui que ce soit le droit de dire que j'ai peur ? Il était clair pour tous qu'il prenait mal l'interprétation. Alors chacun intervint et l'interlocuteur pressé modifia sa pensée en ces termes : Non !... je ne dis pas cela positivement. Mais alors ? Alors ? ce qui me fait parler ainsi, encore une fois, ce sont les visages pâlis par la faim qui se présentent à mes yeux, ce sont les larmes que je vois couler, ce sont les tortures que je vois subir et que je vois aller chercher les âmes les mieux trempées pour les user, les briser dans les tenailles de la misère. Nous reconnaissons que tu veux retracer un tableau fidèle de la situation, oui, oui, nous avons devant nous la misère par la lutte, et la misère encore et toujours en cédant aux exigences capitalistes.... Cela ne peut cependant pas toujours durer ainsi ? Que faire donc pour sortir de cette terrible impasse ? Que faire ? interrogea Féron l'œil en feu, qui après cette interrogation resta quelques moments silencieux, pendant lesquels il parut réfléchir profondément. Que faire, reprit-il ? Attendre !... Il laissa tomber ce mot glacial au milieu de ces esprits en ébullition comme un bloc inerte au milieu d'une foule. Cette conclusion déjouait toutes les espérances, un instant chacun de ceux qui l'entouraient croyait qu'enfin Féron allait se prononcer, le silence qui avait précédé avait été pour eux le gage de sérieuses réflexions, la preuve d'une grande décision, le retour du mineur au foyer de l'agitation, chacun attendait anxieux quand ce mot attendre vint détruire leur chère illusion, il y eut comme un moment de défaillance chez ces robustes travailleurs ; alors Thibault reprit douloureusement : Ah ! mon pauvre Féron, je défie qui que ce soit d'expliquer avantageusement, favorablement ta nouvelle attitude. Mais brisons là de cette discussion pénible pour tous, et puisque tu désires t'embaucher au puits borgne, viens, je meure en face du maître mineur, tu pourras lui parler. Je t'ai en effet dit que je venais chercher du travail par ici, pourtant je voudrais quitter cette vie de continuelles nuits. Je voudrais vivre au grand soleil, il me semble que je serais plus libre, plus heureux, le grand air inspire et conseille, le mouvement au milieu duquel on vit guide et éclaire. Voici mon projet, mes amis, j'ai l'intention de chercher de l'occupation dans un tissage à Valenciennes, cependant comme je n'ai pas de temps à perdre, je vais à tout hasard aller avec vous, afin de m'assurer une retraite ici en cas d'insuccès là bas. Cette confidence terminée, la petite troupe se dirigea vers la demeure du chef mineur du puits borgne. Celui-ci connaissait Jules Féron de nom et de réputation, il avait été l'ami du père sans toutefois partager sa manière de voir, il avait connu l'évolution du mineur, aussi s'étonnait-il de sa sortie du Mont-Léger. Certes le bonhomme n'était pas sot, bien s'en fallait, c'était un de ces fins matous comme le Nord en garde l'échantillon. Aussi n'était-il qu'à demi convaincu par les raisons que Jules invoquait en faveur de son départ, s'il quittait le puits principal, mejectait le chef, parce que le travail souterrain lui était antipathique, il n'espérait pas trouver au puits borgne de l'ouvrage à ciel ouvert, quelle différence voyait-il donc entre les deux situations ? Aucune, avait dû répondre Jules, mais vos observations m'obligent à un aveu ; il réfère alors au chef l'exposé de son projet. Il avait à peine achevé que celui-ci s'écria froissé : Croyez-vous, mon ami, que je consentirai à ce que l'administration devienne pour vous un pis aller ? Non ! non ! Jamais, croyez-le bien. Telle n'est pas mon intention, reprit Féron piqué de l'observation : et pourtant, Monsieur, ajouta-t-il, j'aurais peut-être quelques droits à user de ce privilège. Ce disant il mit sous les yeux du chef mineur un certificat que le directeur du Mont-Léger lui avait remis en partant, ce certificat était tel que ce dernier, après y avoir jeté les yeux, murmura : J'aimerais autant le voir ailleurs qu'au puits Borgne. Oh ! ces Féron, têtes brûlées, mauvais caractère, insoumis, peu endurants, toujours prêts à la rébellion, puis il dit tout haut : Vous connaissez la nature de votre certificat, mon garçon, il est donc inutile de discuter, vous descendrez quand vous voudrez, puisqu'il ne nous est pas permis de vous rien refuser. Les camarades présents à cet entretien furent très surpris de la conclusion de leur chef ; leur étonnement était si visible, si considérable, que celui-ci s'en aperçut et dit : « Ça vous étonne, vous autres, cela t'étonne, Thibault, et bien c'est comme ça ! la Compagnie compte huit puits dans le bassin n'est-ce pas, et ton ami Féron, car c'est votre ami à tous, a le droit de choisir sa place dans celui qui lui plaira, qu'en dis-tu ? qu'en dites-vous tous ? » Tous se taisaient et l'ami Thibault interrogeait Jules du regard. Celui-ci rouge d'indignation, ne laissa pas longtemps cette insinuation malveillante sans réplique : « La façon dont vous présentez ma situation est injurieuse pour moi, dit-il. Je vous prie, monsieur, de la retirer, car si j'avais désiré en profiter comme vous l'insinuez, je n'avais qu'à paraître, à m'imposer, je ne l'ai pas fait, donc vous avez tort... ceci dit, je me retire, monsieur, et ne craignez pas que je vienne jamais vous demander quoi que ce soit. » Cette réplique fière et brève et le départ de Jules achevèrent de jeter la consternation, l'incertitude chez des amis qui ne savaient plus que penser, alors ils le suivirent donc un moment en silence. Diable ! se dit le chef mineur après le départ de la petite troupe, pourvu que voulant être juste, je n'aie pas dépassé les limites et porté atteinte à ma situation personnelle, ce gaillard là a l'air d'être bien à l'administration, il a l'oreille des chefs. Ah ! tant pis, au fait, j'ai dit ce que je pense, j'aime mieux le savoir ailleurs qu'au puits Borgne ! Je ne sais pourquoi, je me défie de cette soumission. Dès que la petite troupe eut franchi le jardinet qui séparait la maison du chef, de la rue, Thibault hâta le pas, depuis un moment il faisait de violents efforts pour chasser, pour contenir un sentiment de défiance qui l'envahissait à son tour dès qu'il eut pris un peu le devant, il se retourne et veut se placer, les bras croisés, en face de Jules qui cheminait au milieu des autres amis, il l'arrêta et lui dit : « Jules, il faut pourtant éclaircir cette situation ! tu es sur un terrain louche, la sollicitude de nos mecs pour toi ne laisse pas que de nous inquiéter, de nous mettre en défiance ; as-tu les moyens de me justifier la manière de faire du directeur-général à ton égard ? — Pas autrement que par ma conduite. — Cela ne nous paraît pas suffisant, je l'avoue, n'est-ce pas les amis ? La négation fut générale. Thibault reprit : « D'autres que toi sont esclaves, dociles et soumis, d'autres que toi sont bons et solides travailleurs, rangés et économes et pourtant nul d'entre eux ne jouit de semblables immunités ; n'y aurait-il pas là, au contraire, le prix de ton changement d'idées, de ta désertion de notre cause ? » Thibault ! s'écria Jules courroucé...... Puis, tout à coup, se maîtrisant, il ajouta : Que puis-je y faire ? Je vous ai affirmé que j'étais toujours digne de votre estime, je le répète, si cela ne vous suffit pas, j'en suis fâché car je n'ai d'autres garanties à vous offrir que ma parole. Après avoir dit, il se détourna, portant les mains à ses yeux et se mit en route du côté de Valenciennes. Qui aurait pu lire en son cœur y aurait vu un terrible orage. Le groupe qu'il quittait était au comble de la stupéfaction, ces hommes furent un grand moment, avant de rompre le silence avant de faire un mouvement, ils étaient anéantis. Comme on le voit, Jules venait presque de briser avec de vieux camarades qui l'accusaient de trahison, avec des amis qui, trompés par une société équivoque, lui retiraient leur confiance, avec des compagnons de lutte pour qui jusque là il avait été une valeur. Quant au chef mineur, lui, il s'était débarrassé de Jules à tout jamais. Féron, nous l'avons dit, se dirigea sur Valenciennes où tout en arrivant il se mit en campagne et réussit bientôt à trouver un emploi, le soir même il était embauché dans un tissage à titre de manœuvre, mais il espérait bien faire le nécessaire pour être bientôt un ouvrier. On sait que Valenciennes possède comme industrie des tissages de baptistes, des ateliers de constructions mécaniques, des distilleries, des fabriques de sucre, etc., etc., industries dont le personnel était considérable. Là, comme dans tous les grands centres manufacturiers, les exploiteurs, les patrons, sentant grandir la puissance des revendications ouvrières, se sont coalisés pour lui résister et pour opposer la faim aux opprimés, quand ceux-ci réclament leurs droits aux oppresseurs. Cette coalition qui, si elle n'était entamée, serait terrible, a pour effet de rejeter tous des ateliers, de priver de travail, c'est-à-dire de condamner à la mort, par la faim, tous ceux qui se dévouent au salut de leurs frères. Aussi, quand Féron se présenta, demandant un emploi, et que sur les questions habituelles du maître, il déclara être mineur sortant du mont-léger, lui fût-il répondu qu'il devait se présenter le lendemain pour avoir sa réponse, la journée étant nécessaire pour prendre les renseignements utiles à toute admission dans la maison. Certes, il eût été bien facile à Jules d'éviter cette enquête, il n'avait qu'à présenter son certificat, mais il l'avait lacéré, déchiré en morceaux, à cause de la suspicion dont il avait été l'objet, de plus, ce certificat eut-il été encore en sa possession, qu'il ne s'en fut pas servi, redoutant certainement ce soutien qui semblait le poursuivre, et pourtant il allait lui devoir encore quelque chose, cela était certain. Il partit donc en promettant de revenir le lendemain, certain du résultat qu'aurait l'enquête, car il savait bien tout ce qu'il pourrait en attendre. Mais il n'était encore qu'au-dessous de la vérité, car le lendemain, quand il meutourna chercher sa réponse, il put mesurer exactement la puissance de cette union patronale, il la mesura autant par la sollicitude que lui montra celui à qui il demandait du travail, que par les égards qui lui furent prodigués par tous ceux qui garnissent les degrés de la hiérarchie administrative. Il put voir, constater, que ces loups cerviers de l'exploitation comblaient celui qui servait leurs intérêts, même au détriment de ses frères, comme ils frappaient sans pitié ceux qui menaçaient ces mêmes intérêts. Il prit possession de son emploi ; en dehors des sympathies administratives, son naturel lui eût bientôt conquis celles de ses nouveaux camarades d'atelier. Les premières journées qui auraient pu être très dures, très pénibles pour lui, lui furent bien adoucies par le concours de tous. Tout allait donc pour le mieux au point de vue de ses intérêts personnels, il n'avait qu'à se louer de son nouveau métier, son travail, même comme apprenti, était aussi fructueux qu'agréable. Depuis un mois environ il travaillait à Valenciennes, à la grande satisfaction de son patron qui se félicitait de cette recrue, lorsqu'un matin la ville s'éveilla au bruit d'une rumeur inquiétante, sinistre pour la bourgeoisie. On annonçait sérieusement que le personnel de tous les puits du bassin houiller de la compagnie du Nord allait se mettre en grève, on ajoutait que cette grève devait s'étendre jusqu'à Valenciennes où des ramifications meitaient et que tous les travailleurs devaient cesser le travail, déserter les ateliers au même signal. Comme bien l'on pense, ces bruits jetèrent la consternation dans le monde industriel, dans la ville commerçante qui fut sens dessus-dessous en un clin d'œil. Seuls, les ouvriers étaient indifférents ou paraissaient indifférents à cette panique. Ces bruits étaient fondés. Dès le lendemain, en effet, les ateliers, les puits étaient déserts et Féron fut peut-être le seul dans tout Valenciennes qui se présenta à son poste ; nouveau venu, il pouvait bien ignorer le mouvement, ne pas être au courant des décisions prises par les ouvriers. Aussi, quand son patron le sut à son travail, il vint le trouver et lui dit : Restez à votre ouvrage, mon ami, vous ne pouvez travailler seul, mais ne fut-ce qu'à titre de protestation contre de pareils agissements, restez pour protester contre ces menées coupables, contre ces troubles inquiétants qui ne sont que l'œuvre de gens mal intentionnés. Ce à quoi Féron répondit : — Je ne veux certes pas, monsieur, prendre parti pour les grévistes, mais laissez-moi vous déclarer que je ne consentirai jamais à faire quoi que ce soit qui puisse faire supposer que je condamne leurs agissements, car, comme moi, ils demandent à leur travail leur pain de chaque jour. Cette réponse, nette et catégorique, loin d'indisposer le chef de la maison contre lui, ne fit qu'augmenter sa confiance en celui qui parlait ainsi. Aussi, quand celui-ci le pria de lui donner quelque argent pour son ménage, fut-il largement obtempéré à sa demande, et cela était nécessaire, car depuis un mois qu'il travaillait à Valenciennes, il n'avait pas encore touché un sou de sa peine. Chacun sait que les industriels, les manufacturiers, qui occupent un nombreux personnel de travailleurs, non contents de leur dérober la plus large part de leur salaire, trouvent encore moyen d'exploiter leur malheureuse situation, en conservant entre leurs mains tout un mois la part de leurs victimes, et de garder par devers eux à titre de retenue le montant d'une semaine de travail qui n'est remboursée qu'au départ. Si bien que ces VOLEURS patentés trouvent ainsi moyen de se constituer frauduleusement des rentes avec un capital d'emprunt forcé. Exemple : Le Creusot exploite 12 mille ouvriers, me ttons la moyenne de salaire à 30 francs, soit 36.000 francs qui restent en caisse du Schneider, à 5 o/o cela fait, si mon calcul est juste, 18 mille de rente. Est-ce assez joli. Et que l'on ne dise pas que cette somme est remboursée au départ, ce serait faux ; car si *Pierre* est remboursé quand il quitte l'atelier, *Paul* le remplace et rétablit la situation. Le patron de Féron était trop vol.. , trop commerçant pour négliger cet appoint aux bénéfices, mais l'ex-mineur n'eût pas à s'en plaindre, car on ne lui régla pas ce que l'on lui devait, on lui donna de l'argent et la somme qu'il reçut était supérieure à celle qu'il pouvait réclamer, ce que sa grande préoccupation ne lui permit pas de remarquer sur l'heure. Le maître me commanda à l'ouvrier de hâter son voyage et son retour, car, lui dit-il, je m'intéresse vivement à vous et je veux vous caser dans une autre maison en dehors de la grève, puisque vous voulez être absolument neutre. Cette proposition ne déplut pas à Jules qui promit d'être à Valenciennes le lendemain. Il quitta donc l'atelier et s'en fut par la ville pour étudier la situation, sonder le terrain, tâter le pouls au mouvement. Une partie de la journée fut consacrée à cette étude, à cette enquête et le soir seulement il prenait le chemin du Mont Léger. * La catastrophe Les ouvriers mineurs des huit puits de la compagnie houillère du Nord s'étaient mis en grève sous la menace d'une nouvelle baisse de salaire qu'ils savaient imminente, dont ils avaient été prévenus indirectement. Depuis quelque temps déjà ils étaient parvenus à relier tous les travailleurs de la compagnie par une étroite solidarité, puis, les organisateurs avaient ensuite cherché et avaient noué de sérieuses relations avec les multiples corporations de Valenciennes, cette petite coalition avait fédéré tous ces travailleurs, le résultat avait été obtenu rapidement, mais sans bruit, grâce au concours de deux ou trois nouveaux venus dans les localités travailleuses, et il avait eu les conséquences que l'on connaît, puisque le même jour, à la même heure, tous les ateliers étaient déserts. Jules en quittant Valenciennes emportait tous ces renseignements annoncés d'abord dans la conversation qu'il avait eue à son passage au Puits-Borgne. Il était six heures quand il se mit en route. Qui aurait assisté à son premier voyage et qui le suivrait à cette heure, retrouverait bien encore des coïncidences dans ces préoccupations, mais il était tout différemment agité, il avait le cœur serré, l'estomac contracté, tous ses mouvements étaient fébriles, sa marche était nerveuse, saccadée, on aurait pu croire à sa démarche qu'il avait hâte d'arriver, et, d'autre part, à ses moments de réticence on aurait pu se demander s'il ne craignait pas de se rapprocher trop vite, il était bien évidemment en butte à deux idées opposées. On le voit, tout s'enchaînait pour me firmer une grande différence dans ces deux voyages. Pendant le premier, Jules cheminait sur une route déserte et éclairée par les premiers rayons du soleil de mai. Cette fois c me tait de pâles lueurs d'un soleil couchant qui surplombaient sur la colline et qui éclairaient d'un jour blafard les bas fonds du *Mont Léger* et de la *Tourmente*. À la base de la Tourmente un parti de grévistes, une foule énervée par les premières fumées de l'effervescence discutait avec animation. Du point où Jules se trouvait, il pouvait distinctement voir cette foule et percevoir même le bruit de la discussion. On le voit à son départ du Mont Léger, la solitude matinale avec la gaieté dans la nature, à son retour le bruit, la tempête, la révolte même aux dernières heures du jour. Quel contraste ! Quittons un moment notre voyageur et suivons le parti de travailleurs qu'il aperçoit de son lieu de réflexion. Les grévistes se dirigent vers le *Puits Borgne* en discutant violemment, car deux opinions opposées se heurtent dans ce milieu. Prêtons l'oreille. — Nous avons été trop longtemps la chose de ces maudits exploiteurs, disait une voix : ils nous ont assez fait souffrir pour que nous nous croyons en droit de nous permettre certaines représailles, chacun son tour que diable. Eh ! quoi, vos haines s'éteindraient-elles au moment de se satisfaire ? — Hé ! non, répondait-on, mais cette guerre sur laquelle on fonde tant d'espoir ne peut débuter par des actes. *(A suivre).*