#title Malfaiteurs & Privilégiés #author Louise Michel #SORTtopics France, philosophie, presse anarchiste, Le Libertaire #date 22 novembre 1895 #source extrait le 13 septembre 2026 de la collection d'*[[https://archivesautonomies.org/spip.php?rubrique609][Archives autonomies]]* #lang fr #pubdate 2026-09-13T22:26:05 De l'avis des gouvernants, sont malfaiteurs les révolutionnaires ; à notre avis, sont malfaiteurs les privilégiés ! Mais tous, dévorants et dévorés, sont fatalement victimes de l'état de choses encore debout. Outre les capitalistes, gens de pouvoir, bandes de loups dont les prolétaires sont l'ordinaire pâture, est un groupe de privilégiés heureux en dépit de la misère parce qu'ils vivent en avant par de là la prise de possession du bonheur et de la liberté par l'humanité. Ces privilégiés là, c'est nous tous, propagandistes semant l'idée en pleine mains et la sentant germer — nous, nous ne sommes jamais malheureux, nous à qui les foules tendent les bras au sortir des geôles ou de l'exil, dont elles saluent les potences ou les échafauds; oui nous sommes les heureux, les privilégiés, nous à qui le privilège fait horreur. Il est vrai que les jours où les foules nous tendent les bras nous courbons la tête, confus d'avoir fait si peu, tandis que dans la persécution on se sent grandis comme si sur nous était un peu de lumière de la liberté. Ce n'est pas notre faute; mais que personne ne nous plaigne et ne s'enthousiasme pour nous, car nous sommes réellement les heureux, les privilégiés. Et puis, l'instant est si beau! Une sorte de rappel nous rassemble, les vents soufflent la liberté; c'est l'hiver séculaire qui s'achève emportant tout ce qui doit mourir; la sève printanière est forte déjà; c'est le renouveau. Certainement oui; nous sommes les privilégiés; ceux qui verront les temps prochains, nous envieront peut-être, le spectacle de l'effondrement et de la naissance réunis en émerveillement. Il faut voir comme tout ce qui doit disparaître va vite et bien à l'abîme en vaste entraînement, les pouvoirs en délire découvrant à plaisir leurs lèvres les plus cachées. L'attelage qu'on appelait le char de l'État s'emballant si bien, que je craignais vraiment de le voir s'arrêter avant l'abîme; et tandis que les vieilles institutions se désagrègent, le besoin d'honnêteté c'est-à-dire d'égalité qui est la seule justice, devenant un sens nouveau. Aussi la science, les arts deviennent une nécessité de la vie comme le pain; les cerveaux sont avides ayant toujours jeûné, nous ne sommes encore que les primates du monde libre et conscient, qui s'agrège tandis que l'autre se désagrège, mais l'être nouveau viendra vite; le milieu où nous sommes ne convenant plus à ceux qui l'habitent, on va aborder ou sauter vers la rive, on périrait en restant dans l'enfer où nous sommes, et l'humanité ne veut pas périr. Il n'y a pas à craindre que l'heure de la délivrance nous manque; il y aurait à craindre d'être au-dessous de la grandeur de l'idée si cet instant n'était la réponse d'une équation posée depuis des millions d'années et que l'ignorance empêchait de terminer. Notre temps est aussi mort que celui des cavernes; les dictateurs aussi morts que les rois, et, j'oserais presque dire que l'éternelle bêtise humaine agonise, ce ne serait vraiment pas trop tard! Et maintenant que nous avons fait justice de nous en nous rangeant dans la catégorie des privilégiés, disons nos privilèges : ils sont grands. N'entendons nous pas du fond des geôles un chant plus beau que celui des bardes de la Gaule révoltée; c'est que, cette fois, la révolte est plus grande, elle tient le monde; elle n'est plus contre les césars mais contre tout ce qui entrave le bonheur de l'humanité. Ne sommes nous pas heureux de voir de loin la rive nouvelle? Heureux d'être sûrs, car l'heure est infaillible où l'on abordera. Oui, camarades, nous sommes heureux de voir le jour de la délivrance, le jour où on cessera de tailler dans les foules comme dans l'herbe des champs; c'est pourquoi il ne faut pas nous savoir gré des persécutions endurées pour la justice. Donc ne nous gâtez pas trop, camarades, et courage ! A tous la délivrance arrive. Louise Michel