Combien terrible je l'ai vue dans les milliers de lettres que je reçois depuis huit jours ! — je la connaissais.
Il y a là, sur ma table de travail, pour un million et plus de demandes de secours pour de poignantes misères ; et s'il était possible de trouver ce million, ce ne serait pas, en comparaison de tous ceux qui souffrent, plus qu'un grain de poussière en comparaison de la terre entière.
Comment faire comprendre à ceux qui meurent de froid, de faim, d'anxiété, que nous ne pouvons les tirer de peine ?
Quand des malheureux sont surpris dans des accidents de mine ou de chemins de fer, on les entend longtemps gémir avant de pouvoir les retirer des décombres ; nous sommes comme ceux qui ôtent les débris pour délivrer les victimes qu'ils écrasent.
La mâture qui s'écroule c'est le vieux monde ; nous arrachons toutes sanglantes les pierres maudites, pour les jeter si loin qu'elles n'écraseront plus personne ; c'est tout ce que nous pouvons faire.
Quels horribles décombres, et combien on a hâte que tout ait disparu ! Mais aussi quelle joie quand on ne verra plus souffrir !
Ah ! si, au lieu d'une personne, on voyait revenir les camarades survivants des mitraillades de Cayenne où on tirait sur eux comme à la cible ; si Lorion et tant d'autres nous étaient rendus — et non seulement eux, mais tous ceux qu'enferment tous les bagnes du Capital et de l'État.
Si des familles entières, vieux petits, hommes et femmes n'avaient plus pour objectif la Seine accessible à tous plus que le boisseau de charbon qu'il faut acheter.
Si ceux qui s'aiment, passant la main dans la main, se choisissant librement d'affinités semblables, en avaient fini avec les tortures des mariages du vieux monde ; si tous étaient heureux et libres, par conséquent, conscients et bons, qui donc regréterait le coupe-gorge qu'on appelle la société civilisée ?
Tandis que j'écrivais ces choses qui arriveront aussi sûrement que montera en gerbes la moisson confiée à la terre, je pensais confusément que la propagande fait tache d'huile, s'élargissant toujours, que l'anarchie roulant par le monde fait boule de neige et que l'humanité ne peut pas être assez bête pour s'enfermer volontairement dans l'horrible geôle dont elle peut briser les portes, et en même temps aussi qu'il a fallu toujours, à chaque révolution, donner le coup d'épaule qui met la force au service du droit et que toutes ces cloches, envoyées hier de Savoie et demain de Russie, pourront bien un jour, avec leur voix d'airain, sonner à plein vol le dernier tocsin qui réveillera tous ceux qui veulent la liberté.
Louise Michel