#title L'amour libre
#author Lucienne Gervais
#SORTtopics France, presse anarchiste, sexualité, L'Anarchie, amour libre
#date 28 février 1907
#source extrait le 7 septembre 2026 de l'*[[https://archivesautonomies.org/IMG/pdf/anarchismes/avant-1914/anarchie/anarchie-n099.pdf][anarchie]]*, tiré d'*Archives autonomies*
#lang fr
#pubdate 2026-09-07T01:50:45
#notes Voir [[https://bibliotheque-anarchiste.com/library/anna-mahe-jalousie][le texte auquel elle répond]]
À S. T. C. Antonin.
Après avoir lu ta lettre à Anna Mahé, te le dirais-je, j'ai un peu ri. J'ai tout d'abord eu la pensée de voir en toi un naïf, un vilain naïf. Puis, j'ai réfléchi. J'ai senti ton état d'être et j'ai compris pourquoi « tu brûlais d'écrire tes petites confidences ».
Et comme je manifestais mon opinion sur ta lettre, voilà que des méchants ont crié : « Personne ne répondra. C'est Lucienne qui a la parole. Elle va ouvrir la rubrique, etc., etc. » Plus sérieuses, d'autres voix ont dit : « Pourquoi pas ? — C'est donc entendu. »
Oui, pourquoi pas ? J'ai vingt ans aussi ou presque, et je suis fort maladroite pour exprimer certaines idées, malgré tous mes efforts afin de me débarrasser de cette fausse pudeur qui nous empêche de causer simplement de tout.
Je ne fais pas de l'acte sexuel ma constante préoccupation, mais je sens bien parfois passer en moi des désirs que je ne m'explique pas. Et je pense aussi que ce n'est qu'une fausse conception de l'amour et de ses formes qui m'ont fait conserver cette « virginité » corporelle dont on parle tant.
Je crois que les hommes n'ont pas à parler mariage et fidélité aux femmes. C'est bien souvent eux qui jouent cette corde, pour ne pas dire toujours. Ils ont soif de la femme à eux. Tous les moyens leur sont bons pour assurer la fidélité. Pas assez souvent, les jeunes gens ne parlent de la jouissance et du plaisir que donne l'acte d'amour en lui-même. Ils ne s'inquiètent pas assez d'atténuer les craintes de maternité en employant ou en enseignant la femme à employer des moyens préservatifs.
J'ai souvent à mes oreilles entendu résonner des compliments, des paroles amoureuses, mais combien de fois cela prenait il des allures de serments ! J'étais prête à céder à des désirs de volupté et aussitôt je sentais que je m'engageais, que je pouvais me tromper sur la qualité, la valeur de cet homme. J'aurais été, avec joie, sa compagne d'une heure, l'idée d'une prise plus grande m'effrayait.
Pourquoi aussi les anarchistes sont-ils maladroits ? Que de fois je les ai vu jouer à l'indifférence avec la femme. N'est-il pas simple de faire les premiers pas les uns vers les autres ?
La manifestations des désirs féminins, même dans nos milieux, est encore considérée comme une grossièreté. J'oserais sans doute pas dire ce que j'écris maintenant. Pourquoi ne pas nous débarrasser de cette contrainte.
Peut-être recherche-t-on trop l'élu ou l'élue. Nous sommes trop imbus de l'idée du grand choc au cœur, de la grande passion qui doit nous prendre en voyant l'oiseau bleu. Peut-être chacun de nous, étant amoureux veut-il trop être cet oiseau-là. Pourquoi ne prenons-nous pas la part de joie que doit apporter l'acte, sans pour cela se donner si entièrement qu'on ne puisse, alors qu'on rencontre l'affinité de l'esprit et des sens, se donner de toute autre façon ?
Je crois à l'affection forte, à la joie de vivre intimement avec un camarade, dont les goûts et les désirs corroboreront — ô le mot dur — avec les miens. Quand le trouverais-je ? — Aussi, je me promets de vaincre mes sots préjugés et de connaître les lois sexuelles quand il me plaira. L'obstacle ne viendra-t-il pas de l'homme qui, m'ayant approché une fois, se fera un « droit » pour une deuxième, sans s'occuper de mes sentiments intérieurs ? Je veux me donner librement et me reprendre librement. Les hommes ne se sont-ils pas fait un monopole de cette façon de voir et d'agir ?
Mais où je ris encore de toi, c'est lorsque je pense à ton idée baroque des « Trois mots consacrés à l'amour libre », à la gazette matrimoniale — ou quasi — que tu voudrais voir prendre place en notre quatrième page. Je ne me moque pas trop. Je comprends l'impasse où tu te trouves. Mais vrai, c'est bien le dernier moyen à employer. Déjà, foule de milieux libristes, pour planter des choux ou réparer des souliers, ont employé ce moyen afin de se réunir. Tu peux savoir ce que cela a donné. Bien des choses mauvaises. Mais, en amour — autant que j'en puisse causer — ne doit-on pas faire d'une affinité d'ordre tout particulier la base de la rencontre intime.
Ne vois-tu pas chacun des amoureux par journal se faire de leur correspondant le type oiseau bleu ? Ne sens-tu pas tout le ridicule de la situation d'individus qui s'écriront en vue de la satisfaction de tel sens déterminé et qui lorsque ils se verront auront l'idée de parler mathématiques au lieu de parler amour ?
Ce qui facilite les « unions anarchistes » c'est autre chose que les qualités mises à la poste, ce sont les qualités que se reconnaissent les individus entre eux. Déjà, pour ma part, je vois mes amis et amies entrer trop vite en cohabitation pour ne pas trouver mauvais ce qui pourrait se décider par des « Trois mots » si langoureux soient-ils. Tellement convaincue de cela et venant de parler franchement, je mets ces lignes ici en recommandant que toutes lettres, missives et autres ne me soient pas remises, afin que personne n'en écrive.
Ami, ton idée est grotesque et tu le comprendras.
L'*anarchie* ne pourra y donner aucune suite. Viens parmi nous, si tu le peux. C'est une idée noire de penser qu'on puisse te prendre pour un « suspect ». Nous n'avons pas la manie des mouchards. Discute, ris et cause de droite et de gauche. Autour de toi, dans ta maison, dans la rue, chez les commerçants, fais-en autant. Sois-le le plus naturel possible. Ainsi, j'en suis sûre, tu augmenteras la famille anarchiste, sans serment ni contrainte. Si tu ne trouves parmi nous la ou les compagnes désirées, peut-être nous amèneras-tu de nouveaux éléments.
Convaincs-toi de ceci : Que si l'homme se lamente de la sottise féminine ne comprenant pas l'amour libre, la femme peut se lamenter de ce que la brutalité masculine ne comprend pas le libre amour. C'est plus que trois mots que je te réponds pour terminer cette rubrique dont nous ne voulons pas débiter par tranches.
Poignée de mains, camarade.
Lucienne GERVAI