Lucienne Gervais

L'amour libre

11 avril 1907

A Henry Bidou, rédacteur au Journal des Débats à propos d'une critique,

Je ne vous rendrai pas votre politesse car je trouve, moi, qu'on lit trop le Journal des Débats, aussi je ne le lis pas.

Un camarade plus fureteur que moi a déniché votre article et nous en parlait la semaine passée, dans l'anarchie.

La combativité et la curiosité aidant ont donc fait que j'ai connu votre prose. Je n'en suis guère satisfaite. Elle est banale. Vous êtes de plus obligé pour étayer votre argumentation, de truquer les textes, non seulement en les coupant aux bons endroits mais encore en les travestissant de façon hypocrite.

Que j'aie parlé de « choses d'amour » maladroitement, que je me sois exprimée peu correctement, soit, je l'admets fort bien, mais pourquoi me faire dire ce que je n'ai point dit.

Je pense que les serments, les sentiments exagérés sont plutôt pour faire fuir l'amour que pour le rendre désirable. Comment aurais-je besoin de sentiments si purs, si délicats, si précieux le jour où je ressentirai ce désir violent qui prend tout le corps ; et comment aussi pourrais-je demander des serments à l'homme vers lequel iront toutes mes aspirations corporelles et intellectuelles.

Si ce n'est que le désir qui me sollicite, oui, que je le dise, les serments ne le contenteront pas, et si c'est un amour plus entier, tout serment sera inutile.

Je sais que l'homme trouve cela fort naturel de contenter son désir, sans avoir l'idée de partager la vie de la femme avec qui il vient de « se satisfaire ». Il trouve cela étrange chez la femme.

Parfaitement, j'ai le regret d'avoir perdu des années de plaisir. Et lorsque j'examine bien ce qui m'a déterminée à agir si « pudiquement », je me rends bien compte que les raisons n'en sont pas qu'en la « pudeur ancestrale » dont vous parlez ; elles sont aussi dans ce fait que ne voulant pas m'unir de façon durable, je n'aurais pu contenter mes désirs que de façon passagère. Pour cette manière de procéder, les hommes sont très durs ; ils « jugent » très sévèrement la femme qui veut agir ainsi. Ils en arrivent au point qu'ils ne satisfont leurs sens que contre argent et qu'ils ne veulent plus connaître comme compagne d'une femme qui aurait jeté « sa gourme ».

Ce n'est donc pas moi qui ai refusé le plaisir, mais bien plutôt les moyens et la liberté de le connaître qui m'ont été refusés, au nom de la morale. J'ai senti, à l'avance, peser sur moi le mépris de ceux qui m'entouraient, j'ai eu peur de l'indifférence de ceux en qui je voulais trouver des amis et je n'ai pas été assez forte pour réagir.

La forme anarchiste de concevoir l'amour sera plus tôt que vous ne croyez, monsieur le représentant de l'esprit bourgeois, car partout la morale sexuelle craque et s'effrite, et vos collègues, parlementaires et législateurs, ont beau s'essayer à la raccrocher avec des lois plus libérales, à élargir le mariage, à le faire à bail, tout le monde comprend bien que l'amour ne se codifie pas.

Je sens bien que la famille, telle quelle, n'a vécu jusqu'ici que pour continuer le régime de la propriété, le système capitaliste avec des riches et des pauvres ; mais vos prédécesseurs ont eu tort, de vouloir légaliser l'amour, c'est peut-être ce qui produira la fissure la plus grave.

Je n'ai voulu éviter aucune des conséquences de ma façon de penser, mais tout simplement économiser des protestations puériles et chaleureuses à la seule lecture d'un article. Je les trouve ridicules : l'amour étant une affinité corporelle autant qu'intellectuelle et ne pouvant se communiquer par télégramme.

Peut-être me trouverez-vous bien prudente et bien circonspecte. Tout m'oblige à l'être. J'aspire au moment où ni hommes ni femmes ne seront obligés de connaître ces formes mauvaises. Pour hâter sa venue, je crois que le mieux est de savoir vivre selon ses désirs.

Où vous et vos pareils vivront le libertinage, nous saurons vivre l'amour libre.

Lucienne Gervais


extrait le 7 septembre 2026 de l'anarchie, tiré d'Archives autonomies