#title Anarchisme argentin (1890-1930) : contribution à une mythanalyse #author María Laura Moreno Sáinz #SORTtopics France, histoire de l'anarchisme, Argentine, étude scientifique, représentations de l'anarchisme #date 2003 #source extrait le 26 septembre 2026 d'*[[https://hal.science/tel-01556204][Hal Science]]*, thèse de doctorat #lang fr #pubdate 2026-09-26T19:27:33 * INTRODUCTION Il y a présence de l'anarchisme en Argentine Cela a été analysé comme courant d'idées Il nous semble qu'il ne suffit pas de juxtaposer et de donner la ligne directrice de l'évolution des idées, il faut aussi : C'est particulièrement vrai dans le cas de l'anarchisme, remonter aux images, aux imageries, à la rêverie, aux mythes qui sont véhiculés ou qui sont particuliers (?) de l'anarchisme. => La méthode : mythanalyse / donner la définition de 2 ou 3 choses (?) Le terrain choisi (période) Le but (qu'est-ce qu'on cherche) ** Chapitre 1- Problématique ** Chapitre 2- Le choix de la période 1890-1930 Notre étude mythanalitique concerne la période 1890-1930. Ce choix prend en compte des facteurs divers. Des considérations politiques et sociologiques ont sans doute influencé ce choix. En effet, il faut considérer que l'anarchisme fut « implanté » en Argentine à une date bien précise : c'est vers la fin des années 1870 que l'on retrouve les premières traces de la philosophie anarchiste en Argentine et déjà en rapport au monde du travail (on ne peut pas encore parler totalement de monde ouvrier). La présence anarchiste en Argentine, comme nous le verrons ensuite, sera en effet très importante pendant la période considérée. L'année 1930 « inaugura l'ère des gouvernements fascistes en Argentine »[1] ce qui eut des conséquences désastreuses pour l'anarchisme argentin mais aussi pour les mouvements sociaux au sens large. L'anarcho-syndicalisme argentin, prédominant jusqu'en 1915, sera progressivement remplacé par le syndicalisme révolutionnaire (qui en Argentine n'est pas à confondre avec l'anarchisme) qui lui même sera remplacé après 1930 par un syndicalisme progressivement identifié à la personne de Juan Domingo Perón dont l'idéologie ne peut être plus loin des idées libertaires. De la même manière, comme le souligne Angel Cappelletti, «en Argentine et en Uruguay, on peut dire que la plupart des écrivains qui publièrent entre 1890 et 1920 furent, à un moment et en une certaine mesure, anarchistes »[2]. Nous avons pris donc une période où à nos yeux l'anarchisme argentin laissa une forte empreinte non seulement dans les domaines syndical, politique et culturel mais aussi dans l'imaginaire argentin de l'époque. Toutefois le choix de la période pour notre travail ne tient pas qu'à des considérations historico-politiques. La période 1890-1930 est également une période que nous croyons pouvoir considérer comme charnière en ce qui concerne l'imaginaire en Argentine : romantisme et positivisme paraissent traverser toute une génération d'argentins (autour notamment du slogan polémique « civilisation contre barbarie ») ; nous croyons pourtant qu'ils s'imbriquent marquant l'imaginaire argentin en général et l'imaginaire libertaire en particulier d'une manière qu'il nous faudra découvrir. Ainsi la période 1890-1930 représente selon nous une période de transition où deux « siècles imaginaires » se mêlent et à la fin de laquelle (1930) l'Argentine rentre définitivement dans la modernité du XXè siècle. Ce « chevauchement », pour reprendre le terme de G. Durand, constitue pour nous un postulat de départ en ce qui concerne le choix de la période dans laquelle nous plaçons notre étude ; toutefois, reste à savoir la manière dont il affecte la rêverie anarchiste argentine. Soulignons enfin que le choix de la période que nous traitons est moins guidé par des repères chronologiques (historiques ou politiques) que par le souci d'inscrire notre analyse dans le temps kérygmatique[3] qui guide l'imaginaire car celui-ci ne connaît pas le temps linéaire ; c'est-à-dire le temps des représentations symboliques, qui ne suit que le calendrier du sens et des maturations des mentalités. Nous croyons donc que la période 1890-1930 nous permettra de saisir aussi bien les permanences que les métamorphoses de la rêverie libertaire argentine. ** Chapitre 3- Notre but Nous entendons nourrir notre description historique et sociologique du milieu libertaire argentin (cf. infra) par une sociologie de l'imaginaire de ce milieu, c'est-à-dire par un travail qui se propose « l'étude des processus de stabilisation et déstabilisation des savoirs collectifs » pour « montrer comment, dans un univers social et culturel donné, un corpus imaginaire s'organise, se dote d'une certaine homogénéité et se stabilise (...) dans la rencontre entre d'un côté l'outillage mental permanent de l'homme, et de l'autre des situations concrètes, une société dans l'histoire, des faits économiques, politiques, sociaux, des caractères psycho-sociologiques »[4]. Nous nous proposons d'ébaucher au long de ces pages un portrait type (qui se voudrait un « onirotype »[5]) de ceux qui véhiculent l'idéologie anarchiste en Argentine. Qu'entendent-ils par anarchisme? Qu'est-ce qui fait que des hommes et des femmes apparemment si différents, aux parcours de vie si variés, aux positions si diverses (voire même opposés), au-delà de leurs habituelles confrontations, semblent d'accord pour se dire anarchistes? Quels rêves, quelles images réunissent-ils ces hommes? Bref, quelle est leur vision du monde? Nous tenterons également d'examiner ces anarchistes et leur imaginaire sous l'angle du transfert culturel, c'est-à-dire nous nous interrogerons sur les modalités d'adaptation, dans le milieu libertaire argentin, des rêves venus d'ailleurs puisque, comme nous le verrons, l'idéologie anarchiste fut introduite en Argentine par des immigrés européens mais s'enracina très tôt chez les autochtones. De quelle manière l'imaginaire anarchiste argentin s'appropria-t-il les rêves libertaires européens (en les adaptant ou non au milieu politique, social, culturel, historique du pays)? Y-a-t-il une spécificité argentine dans l'imaginaire anarchiste de ce pays? Enfin, nous voudrions aussi nous interroger sur les éléments constitutifs de cette « communauté de rêverie »[6] qui réunit européens et argentins sous le nom d'anarchistes. => cela peut être une des interrogations complémentaires à la problématique ou bien seulement être une question plus ou moins ébauchée (indirectement) tout au long de la thèse et constituant une sorte de perspective de prolongation du travail à évoquer à la fin. => problématique et but à revoir une fois que le plan sera définitif et le corps du texte mieux articulé. => Justification du plan * Partie I : HISTOIRE ET SOCIOLOGIE DE L'ANARCHISME EN ARGENTINE ** Chapitre 1- Immigration et population en Argentine *** 1.A- Le Contexte argentin de l'époque L'année 1880 marque la fin de la période formatrice de l'Argentine et le début de sa modernité. C'est la fin d'une longue période de guerres (frontalières comme civiles), d'instabilité politique et de désordres administratifs et gouvernementaux. Le « Progrès » et la « Civilisation » - deux mots que les élites positivistes argentines de l'époque emploient au quotidien - s'avèrent les vainqueurs de la « barbarie » incarnée par les indiens de la Patagonie et de la Pampa. Cela se traduit par l'annexion au territoire national, en 1881, de 15.000 lieues de terre appartenant aux indiens soumis désormais par l'armée nationale. Cette annexion résulte un des facteurs clés qui pèseront sur l'importante expansion économico-agricole de l'Argentine au début du XXè siècle. Une grande partie de ces terres ira grossir la fortune de quelques familles qui y réaliseront de l'élevage extensif. C'est le début de la forte concentration de la propriété agraire[7] (le « latifundio ») qui caractérise l'Argentine encore de nos jours. Dans cette fin du XIXè siècle la politique est une activité réservée à quelques notables de l'élite traditionnelle[8]. Une partie considérable de la population reste donc en marge du processus de décision politique ; cela concerne aussi bien les secteurs ruraux, marginalisés par leur isolement géographique, qu'un important secteur urbain constitué par les couches populaires et moyennes d'autochtones et d'immigrés. Les secteurs marginalisés de la réussite économique à qui on a fermé toute voie politique, se constitueront en groupes de pression et agiront principalement dans le domaine économique, se groupant par branches d'activités ; leur action se déroulera en dehors du cadre politique et aura pour but, du moins au début, de satisfaire des revendications corporatives. En outre, en Argentine comme ailleurs, on voit l'essor d'une « question sociale » que le pouvoir argentin refuse de reconnaître mais dont les expressions deviennent de plus en plus évidentes et fréquentes, rendant urgente la recherche de solutions. Cette « question sociale » deviendra le cheval de bataille de socialistes et d'anarchistes. Pendant les dernières années du XIXème siècle et les premières années du XXème, ce seront ces derniers qui réussiront à mieux canaliser les aspirations du nouveau prolétariat argentin et à transformer leurs revendications en succès tangibles. Évidement, cela ne se fera pas sans des difficultés de tout sorte. Plus tard, les premières élections au suffrage universel (loi de 1912), convoquées en 1916, amèneront au pouvoir le radical populiste Hipólito Yrigoyen (du parti « Unión Cívica Radical », composé essentiellement des classes moyennes). L'État conservateur mené par les positivistes de la « generación del '80 » (1880-1916) fait ainsi place, non sans difficulté, à une phase de démocratie élargie (1916-1930)[9] sur fond de crise économique et de grands conflits sociaux. Par conséquent, une certaine ouverture du paysage politique argentin verra le jour ; parallèlement, la société argentine devient plus complexe et stratifiée et le prolétariat se diversifie. Cela s'accompagne d'une modification de l'univers syndical et d'une nette perte d'influence du mouvement anarchiste dans les syndicats au profit d'un syndicalisme « sans étiquette anarchiste »[10]. Toutefois, l'anarchisme se fera bien sentir en Argentine jusqu'à 1930. Le 6 septembre de cette année-là le premier coup d'état militaire de l'histoire du pays, inaugure la « décennie infâme », restaure le pouvoir de l'oligarchie conservatrice et assomme le mouvement social ; pour les libertaires argentins ce sera un coup mortel qui se traduira par la mise hors la loi de la Fédération Ouvrière, ainsi que par des déportations, des persécutions et l'envoi à la prison d'Ushuaïa, dans la froide et lointaine Terre de Feu[11] *** 1.B- Immigration et population Dans les années 1880 l'arrivée d'immigrés en Argentine, bien qu'il ne s'agisse pas d'un phénomène nouveau[12], commence à devenir massive. L'expansion économique de la période 1880-1914 attire un important flux d'immigration[13] qui provoque un accroissement spectaculaire de la population argentine[14]. Or, cette augmentation démographique n'est pas un phénomène géographiquement uniforme, les régions du littoral argentin ainsi que les centres urbains étant sans doute celles qui en bénéficient le plus. Deux facteurs endogènes fondamentaux (qui viennent s'ajouter à des facteurs exogènes tels que le contexte économique et social en Europe ) expliquent cette grande vague d'immigration : Tout d'abord il faut mettre en avant le constant effort réalisé par les gouvernements successifs non seulement pour développer et moderniser l'économie du pays mais aussi pour le peupler et pour « européaniser »[15] sa maigre population. Et cela même avant la période qui nous occupe car la tendance à stimuler l'immigration commence peu après l'indépendance du pays en 1816, sous la devise « gouverner c'est peupler ». En effet, pour les positivistes argentins tout ce qui vient du Vieux Continent est synonyme de « civilisation » et s'oppose à la « barbarie » autochtone, surtout lorsqu'il s'agit du domaine des idées. Par ailleurs, comme nous aurons l'occasion de le montrer, cette dialectique civilisation / barbarie traversera les esprits argentins pendant une bonne partie du XXè siècle. On doit souligner ensuite le besoin de main d'œuvre pour l'agriculture d'abord, pour l'industrie plus tard. Dans un premier temps le gouvernement s'intéresse à faciliter l'arrivée d'immigrés avec des connaissances agricoles, raison pour laquelle il vise surtout l'Europe septentrionale et occidentale[16]. L'immigration en provenance de ces régions est constituée d'ouvriers avec un certain degré de qualification et d'instruction et arrivés parfois avec un petit capital. Il s'agit généralement de travailleurs expulsés de leurs pays par l'excèdent de main d'œuvre provoquée par le processus d'industrialisation et de modernisation ou bien de paysans ayant des connaissances d'une agriculture relativement avancée. Ces immigrés s'installent surtout dans la région du littoral argentin (Entre Ríos, Santa Fé, Corrientes). Toutefois, le « latifundio », c'est-à-dire une grande extension de terre appartenant à un seul propriétaire, ne permettra que rarement à ces immigrés agricoles de devenir propriétaires des terres qu'ils cultivent. Ensuite, à partir de 1880, la grande demande de main d'œuvre pour l'industrie argentine dans les régions urbaines entraîne un flux migratoire de travailleurs non qualifiés venant surtout de l'Europe méridionale et centrale. Il s'agit de paysans souvent très pauvres, originaires des régions les plus arriérées de l'Europe : des Italiens des campagnes et des villes du sud de l'Italie et des Espagnols de Galicie conforment l'essentiel de l'immigration de cette décennie. Dans une moindre mesure arrivent aussi des Français, des Anglais, des Allemands, des Russes, des Suisses, des Autrichiens et des Belges[17]. Ces immigrés, dont la mobilité occupationnelle est supérieure à celle des autochtones - et bien qu'ayant déclaré être paysans - intègrent massivement les secteurs industriel et artisanal (commerce et transports surtout), dans lesquels ils constituent, à partir de la décennie 1890, un facteur très important pour la conformation du prolétariat argentin naissant. Composée, en 1914, d'environ un tiers d'étrangers, la population argentine observe donc une consolidation des classes moyennes comme conséquence immédiate de ce grand flux humain. Cette consolidation se base fondamentalement sur le développement du commerce, de l'administration publique, des services en général et de la petite industrie. Autrement dit, en Argentine la consolidation des couches moyennes est due à un surdéveloppement du secteur tertiaire, démesuré par rapport à d'autres secteurs de l'économie. Il existe, par ailleurs, une composition différenciée des classes moyennes selon la nationalité des acteurs : les couches moyennes immigrés sont surtout composées de commerçants tandis que les couches moyennes natives sont plutôt conformées par les métiers de l'éducation nationale et des propriétaires fonciers. *** 1.C- Structure socioprofessionnelle et nationalité A la fin du XIXè siècle la main d'œuvre salariée est concentrée dans l'agriculture, l'industrie provinciale de transformation des matières premières agricoles et d'extraction, l'industrie encore semi-artisanale produisant pour le marché local, le commerce, le secteur des transports et des services ainsi que les activités liées au processus d'urbanisation (bâtiment, par exemple). Or, si l'on suit l'évolution de la période de formation du prolétariat (1880-1914), outre l'importance déjà signalée du secteur tertiaire, qui est composé par le commerce et les transports et emploie dans cette période environ 30 % de la population active, il faut souligner également la perte d'influence du secteur primaire (agriculture et élevage). La diminution de ce secteur se fera au profit du grand développement de celui comprenant le « personnel de service » et les « journaliers, manœuvres et autres », secteur désignant une importante masse de travailleurs qui, n'ayant pas de métier précis, est donc très mobile. En ce qui concerne la participation des immigrés dans le marché du travail, on constate une augmentation pendant la période considérée. Si au début de cette période les autochtones sont majoritaires dans tous les secteurs de l'économie, en 1914 le nombre de travailleurs argentins diminue légèrement dans tous les secteurs également, et en particulier chez les travailleurs journaliers et/ou sans métier précis. Cela est dû non seulement à l'augmentation de la population immigrée mais aussi à une modification de la distribution de cette dernière dans les divers secteurs de l'économie. Les travailleurs natifs abandonnent, en effet, les travaux les moins qualifiés (journaliers, personnel de service) pour occuper les secteurs secondaire et tertiaire (administration publique, professions juridiques, éducation, etc.), c'est-à-dire les secteurs socialement inférieurs à ceux occupés par l'élite dominante. Quant aux immigrés, bien qu’appelés pour remplir des tâches agricoles, ils n'auront pas, pour la plupart d'entre eux, accès à la propriété de la terre. Ils se dirigeront par conséquent vers les centres urbains pour s'ajouter au marché du travail en réalisant les tâches méprisées par les autochtones. Ils constitueront ainsi d'une part le prolétariat urbain, et, d'autre part, ils intégreront les couches moyennes (dans des activités commerciales notamment) et l'industrie, en créant des ateliers et des établissements en général de petite taille car leur capital disponible n'est le plus souvent pas important. Dès lors, la société argentine se compose d'une petite élite liée à la propriété de la terre, au grand commerce et aux finances et, bien sûr - directe ou indirectement -, au pouvoir politique ; d'une classe moyenne de plus en plus solide et d'un prolétariat en formation. *** 1.D- Formation du prolétariat (1880-1914)[18] Dans la distribution de la population argentine par secteurs économiques on soulignera l'importance du groupe des « travailleurs journaliers, manœuvres et autres », qui réunit des personnes sans profession ni occupation précises et constituent donc une masse de main d'œuvre très mobile et capable d'influencer fortement le marché du travail, facilitant la concurrence et la dépréciation du salaire. Cette main d'œuvre disponible, élargie constamment par l'arrivée d'immigrés, peut travailler aussi bien dans les récoltes (qui nécessitent une importante quantité de travailleurs pendant certaines périodes de l'année) que dans les travaux publiques, le bâtiment, les chemins de fer ou les ports. Bref, vendeurs ambulants, porteurs, manœuvres ou apprentis du bâtiment, arrimeurs des ports et des marchés, etc. constituent la base de la pyramide sociale du pays, « une sorte de sous-prolétariat »[19]. Suivent, dans cette pyramide, les travailleurs de la campagne et, en général, les ouvriers de l'intérieur du pays[20]. Ce groupe compte une infime proportion d'immigrés et ne s'organisera que très tardivement (dans la deuxième décennie du XXè siècle dans la plus part des cas), contrairement au prolétariat urbain, ce qui montre l'influence fondamentale de l'immigration européenne dans le développement de la « conscience de classe » et l'organisation des travailleurs argentins, tel que l'on le verra plus bas. C'est donc essentiellement le milieu urbain qui nous intéresse dans cette étude, puisque c'est surtout là (en particulier à Buenos Aires, la capitale argentine, ainsi qu'à Rosario dans la province de Santa Fé) que l'anarchisme s'enracinera et se développera, devenant un important mouvement social. Le prolétariat urbain est composé des travailleurs industriels ainsi que des travailleurs indépendants des petits ateliers et de ceux qui travaillent à domicile. Or, le prolétariat industriel est sans doute le plus homogène du point de vue social ; sa place centrale dans la structure productive lui confère, tout comme au secteur des transports, un poids fondamental ; ceci, ce à quoi s'ajoute l'influence d'individus issus de immigration, facilite son organisation. C'est de ce secteur que surgira l'organisation corporative qui s'étendra ensuite à d'autres branches. Les caractéristiques des travailleurs industriels varient selon la taille de l'établissement qui les embauchent. On peut ainsi constituer, avec Bilsky, trois groupes d'établissements industriels selon le nombre d'ouvriers qui y travaillent. On distingue tout d'abord les grands établissements, où travaillent plus de 100 ouvriers. Il s'agit, entre autres, des industries des salaisons, des fabriques de bière, des raffineries de sucre, des usines de filage et de gaz ainsi que des mines ; ils réunissent l'essentiel du capital investi dans le pays et la mécanisation y est importante, mais le nombre de ces établissements est peu élevé. Dans ce cas, les travailleurs sont en majorité argentins (notamment ceux de l'intérieur du pays) et peu qualifiés (à l'exception des usines de gaz) ; il s'agit très souvent de paysans (immigrés mais surtout argentins), des manœuvres voire des indiens récemment prolétarisés, sans aucune expérience mondes urbain et rural en Argentine, nous avons choisi d'utiliser l'expression (utilisée en Argentine, d'ailleurs) "intérieur de pays" plutôt que le terme "province" car il s'avère mieux adapté pour exprimer la réalité argentine. politique ou d’organisation. Le groupe d'usines de taille moyenne - moins de 100 ouvriers - est composé de quelques usines de l'alimentation, de l'habillement et du bâtiment et, dans une moindre mesure, du chimique et des Arts graphiques. On voit apparaître déjà dans ce groupe quelques organisations corporatives. Un dernier groupe est composé d'un nombre important d'ateliers artisanaux embauchant moins de 10 travailleurs. Ceux-ci possèdent une qualification plus ou moins importante selon les métiers ; les plus important étant : les boulangers, les fabricants de pâtes, dans l'alimentation ; les tailleurs, les cordonniers, les couturières, dans l'habillement ; les charpentiers, les marbriers, le potiers, dans le bâtiment ainsi que les constructeurs de charrettes, les ébénistes, les tonneliers, les fabricants d'articles en osier, les bijoutiers, les graveurs, etc. Il s'agit d'ouvriers souvent qualifiés, avec un plus grand accès à l'éducation, présents dans les grands centres urbains (mais aussi dans une grande partie des villages de l'intérieur du pays) et donc en contact avec des « idées d'avantgarde », ce qui leur permettra d'être, à leur tour, à l'avant-garde de l'organisation ouvrière. Le secteur tertiaire, et tout particulièrement celui des transports, constitue le noyau du système économique : le chemin de fer et les ports (notamment celui de la capitale) s'avèrent tout-à-fait complémentaires, ce qui sera très vite compris par ces travailleurs. On trouve une majorité d'immigrés parmi les travailleurs des ports (Buenos Aires et littoral fluvial) : arrimeurs, marins, etc. Selon le Département National du Travail le nombre de ces travailleurs (hormis les marins) augmente, entre 1900 et 1920, de 9.000 à 12.000, pouvant atteindre jusqu'à 14.000 hommes pendant les périodes chargées. La rapport dudit Département souligne « l'hétérogénéité des hommes (40% d'anglais, de norvégiens, de suisses et d'allemands) », jeunes et très peu qualifiés, et précise qu'ils constituent « une masse constamment changeante » selon les saisons[21]. Si l'on s'intéresse à la composition ethnique de ce prolétariat en formation, on note que la proportion de travailleurs argentins et immigrés varie selon les secteurs d'activité. Les premiers sont majoritaires dans les « arts graphiques », dans le secteur des « tricots et filages » et dans le bâtiment. Dans le premier des cas, la présence native est due sà la nécessité d'une bonne connaissance de la langue pour exercer ce métier, ce qui aura une grande importance au moment de la structuration syndicale : en effet, les ouvriers typographes joueront un grand rôle dans l'organisation ouvrière et dans la transmission des idées anarchistes. La prédominance argentine dans le deuxième secteur évoqué est attribuable à la forte présence de main d'œuvre féminine (c'est le cas aussi pour le secteur de l'habillement) : en effet, l'immigration féminine n'atteint pas les mêmes dimensions que celle des hommes ; dans les activités où la main d'œuvre est surtout féminine celle-ci est donc en générale autochtone (sur le total de femmes employées dans l'industrie en 1914 65 % sont argentines[22]). Quant au secteur du bâtiment, la présence de l'immigré est très hétérogène selon les métiers : ils sont majoritaires chez les maçons notamment et dans la plupart des métiers à Buenos Aires. En effet, à Buenos Aires l'immigré prédomine dans la plupart des métiers : par exemple, chez les boulangers, dont l'organisation syndicale est très précoce, les immigrés constituent entre 89 % et 84 % de la main d’œuvre entre 1895 et 1914. Bref, vers 1914 la participation argentine dans les activités industrielles augmente, et cela malgré un flux d'immigration qui reste stable. Selon Bilsky l'introduction du fils de l'immigré (qui, lui, est Argentin) dans les activités industrielles ainsi qu'une certaine mobilité de l'immigré vers des travaux moins qualifiés (journaliers, personnel de service) en constituent les causes fondamentales. L'argentin prédomine donc à l'intérieur du pays et dans le littoral tandis que l'immigré est majoritaire dans la capitale argentine (à l'exception des typographes et des métiers « féminins »). En résumé, de cette brève analyse du prolétariat argentin, en plein essor au tournant du XIXème siècle, on peut retenir sans doute une hétérogénéité marquante, aussi bien du point de vue national que social. Par conséquent, pendant cette période la classe ouvrière argentine ne peut pas être vue comme un tout : si elle ne peut être totalement considérée comme le semblable de la classe ouvrière européenne de l'époque on ne peut soutenir pour autant qu'il s'agisse d'un simple artisanat ou d'une majorité de paysans en voie de prolétarisation. Il y a sans nul doute des éléments des deux. La distinction la plus marquante est, tel que l'on s'est efforcé de le montrer, une nette différence entre un prolétariat provincial à majorité autochtone, très peu qualifié et sous des conditions de travail extrêmement dures, et un prolétariat urbain composé d'une majorité d'immigrés ayant en général plus de qualification, d'éducation et d'expérience syndicale acquise dans leurs pays d'origine. C'est de ce dernier groupe que partiront les premières tentatives d'organisation et où la philosophie anarchiste sera le mieux enracinée. ** Chapitre 2- Naissance, apogée et déclin du mouvement anarchiste argentin *** 2.A- Antécédents : le socialisme utopique Parmi les idéologies « importées » en Argentine le socialisme utopique est sans doute une des premières arrivées. C'est vers 1838 qu'apparaissent les premières références explicites à Saint-Simon et que l'on utilise le terme « socialisme » pour la première fois. G. Zaragoza, dans un ouvrage remarquable sur les origines de l'anarchisme en Argentine, précise que parallèlement à la réception intellectuelle du socialisme utopique, vers les années 1850 arrive à Buenos Aires le français Amadée Florent Jacques, qui répandra le proudhonisme, se consacrera à l'enseignement et fondera le premier Collège National Argentin. Quelques années plus tard arrive au pays l'espagnol Bartolomé Victory y Suarez, typographe, qui s'inscrira dans la Société des Typographes de Buenos Aires (crée en 1857), publiera dès 1863 le périodique El Artesano (L'artisan), où il défend « l'égalité de la femme, la redistribution des terres et la fédération des sociétés espagnoles »[23], et traduira des œuvres d'Etienne Cabet (« Le Communisme » et « Voyage en Icarie »). Les tentatives de réaliser des sociétés idéales ne manquent pas en Amérique Latine à cette époque[24]; or, pour le cas argentin, l'information existante est assez rare et plutôt dispersée[25]. En outre, il est souvent difficile d'établir un lien directe entre les colonies dont on connaît l'existence et la philosophie libertaire voire même le socialisme utopique puisque ces tentatives se confondent parfois avec les efforts gouvernementaux de colonisation des terres cultivables d'une Argentine encore très peu peuplée (cf. supra, immigration et population). Ainsi, G. Zaragoza explique-t-il qu'en Argentine les colonies anarchistes furent peu nombreuses « peut-être parce que l'on connaissait les colonies agricoles de la république, auxquelles arrivaient tant d'immigrés illusionnés » et qui étaient « des exemples clairs de l'exploitation capitaliste »[26]. Et le chercheur de constater que les anarchistes du pays sont, en général opposés à la constitution de ce type de communautés. A tel point que les nouvelles à propos de la Colonie Socialiste « Cecilia », créé au Brésil en 1890 par l'italien Giovanni Rossi, sont reçues dans le milieu anarchiste argentin avec scepticisme. Malgré cela, il y aura plusieurs projets de création de communautés anarchistes au début du XXè siècle, notamment à Rosario (province de Santa Fé) sans que l'on connaisse pourtant leurs aboutissements[27]. En ce qui concerne les premières associations corporatives, ancêtres des syndicats plus tard anarchistes, 41 sociétés de secours mutuels voient le jour entre 1854 et 1870, tandis que pendant la décennie 1870 plus de cent sociétés seront crées. Il s'agit de sociétés de secours mutuels mais aussi d'organisations corporatives plus combatives, comme par exemple celles des maçons, des boulangers, des typographes, des ouvriers du bâtiment. véritables « sociétés de résistance », selon les termes de l'époque. Soulignons par ailleurs que la grève commence à être utilisée par les travailleurs en tant qu'arme de lutte dès le début des années 1870 (grève des gardiens, des manœuvres des fermes et des repasseuses à Rosario et des ouvriers typographes à Buenos Aires en 1871). *** 2.B- L'Internationale Argentine Ce sont les immigrés français qui seront les premiers à constituer, en 1872, une « Section Française de l'A.I.T. » à Buenos Aires suivant la ligne marxiste du Conseil de Londres. Parmi ses fondateurs on trouve quelques anciens communards comme Eugène Dumas (qui dirigera le périodique Le Laborateur[28]) et des internationalistes comme A. Monnot et A. Aubert. Ce dernier, secrétaire général de l'Internationale à Buenos Aires, précise en 1873, dans une lettre à son homologue uruguayen : « Il y a actuellement à Buenos Aires trois sections internationales, basées sur la différence de langue : la section française, la section italienne et la section espagnole (...); chaque section a son comité central particulier et les questions d'intérêt général sont traitées par un conseil fédéral, composé d'un conseil de six membres (deux de chaque section) »[29]. Bien que la tendance hégémonique soit celle des partisans de Marx, dans les sections italiennes et espagnoles les adeptes de Bakounine seront de plus en plus nombreux au fur et à mesure de l'arrivée de nombreux exilés espagnols après la restauration des Bourbons en 1874. En Argentine les internationalistes, notamment les espagnols et les italiens, transposeront les divergences qui minent l'A.I.T. en Europe (Cf. infra). En tout cas, pour des raisons que nous ignorons, l'Internationale argentine disparaît en 1876 ; or, on a des raisons de croire que cette désagrégation pourrait être l'œuvre des différences entre marxistes et anarchistes, surtout à la vue de la constitution cette même année du Centro de Propaganda Obrera (Centre de Propagande Ouvrière), bakounien. Malgré ces premiers efforts, vers le début des années 1880 l'activité des internationalistes, y compris celle des libertaires, est en déclin : El Descamisado (Le Sans-chemise), premier périodique anarchiste, voit le jour en 1879 mais ne durera guère. Pourtant il ne faudra pas attendre longtemps pour assister à la constitution du mouvement anarchiste argentin. *** 2.C- Quelques précisions Non sans raison Jean Maîtron précise que « L'anarchisme (...) varie dans l'espace et dans le temps et la doctrine est fluide, insaisissable, synthétiquement difficile à définir »[30]. L'anarchisme est, en effet, une philosophie hétérogène et de ce fait les termes sont nombreux pour essayer de la définir dans toutes ses nuances. On parle ainsi de « collectivisme », de « socialisme », de « communisme » anarchistes ou libertaires, d'anarcho-syndicalisme, de syndicalisme révolutionnaire... et on parle aussi, bien sûr, d' « anarchisme » et d' « anarchie ». Devant l'abondance du vocabulaire employé par les uns et les autres, quelques précisions à propos des termes que l'on utilisera dorénavant s'avèrent dès à présent indispensables. Le terme « anarchie » vient du grec « anarkhia », qui signifie « absence de commandement » ; pourtant il faudra attendre 1840 pour que Pierre-Joseph Proudhon « donne au mot anarchie un sens précis, celui d'état sociétaire harmonieux résultant naturellement de la suppression de tout appareil gouvernemental »[31], faisant contrepoids au sens péjoratif que le mot avait porté depuis longtemps et qui lui attribue un sens loin de l'esprit de la plupart des théoriciens de l'anarchisme, celui de « désordre ». « Nous entendons par anarchisme un mouvement européen qui concrétise des tendances idéologiques révolutionnaires présentes dans des diverses associations ou individus, dont un des premiers théoriciens fut Jean[32] Joseph Proudhon (1809-1865), et qui prend une trajectoire spécifique chez quelques groupes révolutionnaires liés à l'Alliance de la Démocratie Socialiste de Bakounine (1814-1876) et à l'Association Internationale des Travailleurs »[33]. L'anarchisme est en effet une branche du socialisme et naît en tant que mouvement (dans le sens donné par J. Maîtron, à savoir « l'action collective ou individuelle d'êtres qu'une idéologie déterminée a conduits à se grouper sous les formes les plus variées »[34]) à partir d'une scission à l'intérieur de l'Association Internationale des Travailleurs, marquée par les divergences entre Marx et Bakounine ; celles-ci mèneront à l'exclusion de ce dernier de l'A.I.T. en 1872 et à la formation de deux courants désormais divergents appelés un peu plus tard marxistes et anarchistes. Bakounine, tel que le précise J. Maîtron, se déclare, dès 1868, « collectiviste » et « pas du tout communiste ». A ce propos l'anarchiste russe dira : « Je déteste le communisme parce qu'il est la négation de la liberté et que je ne puis concevoir rien d'humain sans liberté. Je ne suis point communiste parce que le communisme concentre et fait absorber toutes les puissances de la société dans l'État, parce qu'il aboutit nécessairement à la centralisation de la propriété entre les mains de l'État, tandis que, moi, je veux l'abolition de l'État, l'extirpation radicale de ce principe de l'autorité et de la tutelle de l'État, qui, sous le prétexte de moraliser et de civiliser les hommes, les a jusqu'à ce jour asservis, opprimés, exploités et dépravés. Je veux l'organisation de la société et de la propriété collective ou sociale de bas en haut, par la voie de la libre association, et non du haut en bas par le moyen de quelque autorité que ce soit. Voulant l'abolition de l'État, je veux l'abolition de la propriété individuellement héréditaire, qui n'est qu'une institution de l'État, une conséquence même du principe de l'État. Voilà dans quel sens je suis collectiviste et pas du tout communiste »[35]. L'historien français précise que dans la Ière Internationale ce sont les partisans du socialisme de Marx qui s'estiment « communistes » tandis que les adeptes du socialisme bakounien (c'est-à-dire anarchiste) se considèrent « collectivistes » ou indifféremment « fédéralistes », « antiautoritaires » ou « antiétatiques ». A partir de 1876-1877, signale l'historien de l'anarchisme français, les bakounistes français et belges se déclarent « communistes-anarchistes » ou « communistes-libertaires » tandis que les anarchistes espagnols continuent de se déclarer « collectivistes » (terme utilisé en France par les guesdistes[36]), entendant, selon Kropotkine, par ce mot « la possession en commun des instruments de travail, et la liberté pour chaque groupe, d'en répartir les produits comme il l'entend - selon les principes communistes ou de toute autre façon »[37]. Ils ajouteront le mot « anarchie » à celui de « collectivisme » pour signifier leur rejet de l'État. En Argentine les historiens de l'anarchisme du pays ne sont pas toujours d'accord en ce qui concerne la classification des courants anarchistes qui ont précédé le mouvement libertaire organisé. Ceci n'est évidement point étonnant : d'une part, le caractère multiforme de l'anarchisme européen dont est issu son homologue argentin rend très difficile toute classification et rend cette philosophie insaisissable ; d'autre part, le véritable brassage d'influences de toute sorte ayant eu lieu en Argentine - ce à quoi vient s'ajouter le caractère souvent éparpillé et parfois fragmentaire des sources – transpose et accroît la difficulté. En effet, dans l'Argentine de la fin du XIXè siècle, la discussion sur les bienfaits et les problèmes de l'organisation des anarchistes vient s'ajouter à la panoplie de courants anarchistes européens. En fait, plus que les questions théorico-idéologiques, c'est surtout la question de l'organisation des forces anarchistes et la question de la pénétrations du monde du travail ce qui intéressera et divisera les premiers anarchistes en Argentine. Osvaldo Bayer, par exemple, assure que « en général, l'anarchisme argentin présentera les trois courants qui caractérisaient l'anarchisme italien »et il distingue donc les courants « communiste pro-organisation » proche d'Errico Malatesta, « communiste anti-organisation, qui se définissait par la formulation kropotkinienne de l'anarchisme »[38] et le courant « individualiste nitzschéen-stirnérien »[39] . L'historien espagnol Gonzalo Zaragoza, par contre, distingue les anarchistes « proorganisation » des « individualistes » tout en précisant cependant qu' « il ne s'agit pas de l'individualisme de Max Stirner, dont l'ouvrage El único y su identidad (sic.)[40], fut peu lu par les anarchistes argentins »[41]. L'espagnol considère comme « individualistes », de manière abusive à nos yeux, les groupes et publications qui s'opposent à l'organisation des anarchistes, sous prétexte de faire apologie de la violence, ce qui selon nous ne suffit pas à les considérer comme partisans de la philosophie anarcho-individualiste. Il faudra attendre la période illégaliste (cf. infra) pour que l'individualisme anarchiste s'exprime en Argentine. Quitte à établir une classification nécessairement idéal-typique, nous adopterons celle proposée par I. Oved, historien de l'anarchisme argentin, car elle nous semble la plus précise en ce qui concerne l'univers libertaire argentin de la fin du XIXème siècle. On peut distinguer donc, jusqu'à 1897 environ, trois courants anarchistes en Argentine : un courant anarcho-communiste dont les principaux porte-paroles sont El Rebelde (Le Révolté), proche du Révolté français, et El Perseguido (Le Persécuté), qui s'oppose à toute organisation. Il n'accepte que la formation de groupes d'affinités réunis pour des buts concrets, impossibles à atteindre individuellement, et se séparant une fois ce but atteint. Également opposé à toute organisation, il existe un courant individualiste relativement proche de Max Stirner et dont le porte-parole est Germinal. Le courant anarcho-socialiste ou anarcho-collectiviste, très favorable à l'organisation, est constitué des adeptes à la Federación Regional Española du début des années 1880 (d'où le mot « collectivisme ») et de plusieurs anarchistes italiens (d'où le mot « anarcho-socialisme »[42]) ; le porte-parole de ce courant sera La Protesta Humana. Vers la fin de la décennie 90 commence une « période anarchiste organisatrice et syndicaliste »[43]. On peut désormais parler d' « anarcho-syndicalisme » ou de « syndicalisme étiqueté » c'est-à-dire « identifié à une doctrine sociale »[44], qui n'est autre que l'anarchisme communiste (ou anarcho-communisme) définit au congrès de la Fédération Jurassienne à La Chaux-de-Fonds (octobre 1880) par Kropotkine, Cafiero et Reclus, qui proposent l'abandon du mot « collectivisme » pour « se déclarer franchement communistes en faisant ressortir la différence qui existe entre notre conception du communisme anarchiste et celle qui fut répandue par les écoles communistes mystiques et autoritaires d'avant 1848 »[45]. Bref, il s'agit d'appliquer la formule « De chacun selon ses facultés, à chacun selon ses besoins » et pour ce faire il faut « l'appropriation collective des moyens de production » mais aussi la « jouissance » et la « consommation » collectives des produits, ainsi que « l'abolition de toutes les formes de gouvernement et la libre fédération des groupes producteurs et consommateurs »[46]. « Le communisme anarchiste sera ainsi la conséquence nécessaire et inévitable de la révolution sociale et l'expression de la nouvelle civilisation qu'inaugurera cette révolution »[47]. Les anarchistes argentins considèrent le syndicat comme une entité économique et révolutionnaire en même temps. L'anarcho-syndicalisme argentin est donc singulier : il s'agit d'une « conjugaison d'actions anarcho-communistes et d'actions syndicalistes » qui constitue l'originalité de l'anarchisme argentin[48]. C'est dans ce sens que l'on peut parler de « forisme » pour signifier la « ligne d'action syndicale révolutionnaire de la F.O.R.A. argentine et de la F.O.R.U. uruguayenne comme alternative syndicale propre et non comme simple copie des centrales européennes »[49]. A partir de 1910 environ un autre courant syndicaliste se consolide en Argentine en détriment de l'anarcho-syndicalisme : le « syndicalisme pur » ou « syndicalisme révolutionnaire » inspiré des idées des français Fernand Pelloutier, de Georges Sorel et Hubert Lagardelle et des italiens Arturo Labriola et Enrico Leone. Comme le précise bien J. Maîtron, la question des rapports anarchisme-syndicalisme révolutionnaire n'est pas tranchée : pour les uns anarchisme et syndicalisme révolutionnaire sont deux voies différentes tandis que pour d'autres il s'agit du même courant. En Argentine il n'y a pas de doute, ces deux courants, bien que voisins, sont clairement différenciés[50]. Né au sein du Parti Socialiste argentin, le syndicalisme révolutionnaire représentera surtout une concurrence pour l'anarchisme ; ces deux courants se combattront donc mutuellement. *** 2.D- Divers courants anarchistes Si nous attirons l'attention du lecteur sur les antécédents historiques du mouvement anarchiste argentin, ce n'est que pour mieux souligner la portée de l'influence européenne dans la formation de ce mouvement. Aux travailleurs immigrés déjà évoqués, aux idées véhiculées à travers la presse (Cf. infra) viendront se joindre des hommes souvent moins anonymes que les premiers, des militants anarchistes qui contribueront d'une manière capitale à l'enracinement de l'anarchisme et à l'essor du mouvement libertaire en Argentine. Au début des années 1880 les premiers groupes anarchistes, très restreints et réunis sur la base des nationalités, voient le jour et font circuler quelques publications. I. Oved signale l'existence d'activités animées par des anarchistes espagnols ainsi que d'un groupe hollandais et un autre belge[51]. Parmi ces premiers groupes il faut sans doute citer le Círculo Comunista Anárquico (Cercle communiste anarchiste), constitué en 1884 par des italiens et qui se déclare section de l'A.I.T. Parmi les fondateurs du Cercle se trouve un militant italien dont l'influence dans le milieu libertaire en Argentine est loin d'être négligeable. Il s'agit de l'anarchiste italien Ettore Mattei[52], né à Livorno, Italie, en 1851. Membre de l'Internationale depuis 1868 il devient très tôt « anti-autoritaire ». Émigré en France, après être passé par Barcelone, il s'occupe d'un groupe de propagande libertaire à Marseille et doit ensuite émigrer à nouveau ; cette fois c'est la ville de Buenos Aires qui l'accueille au début de la décennie 1880. Dans la capitale argentine il travaille en tant que comptable et multiplie ses activités de militant. Avec ses compagnons Marino Garbaccio (boulanger), Miguel Fazzi (ébéniste) et Washington Marzorati (graveur)[53], dans un but de propagande anarchiste, il constitue le Círculo Comunista Anárquico où sont distribués gratuitement des périodiques européens[54]: Il Paria, publié à Ancône, La Questione Sociale, édité par Errico Malatesta à Florence mais aussi le désormais parisien La Révolte de Jean Grave. En 1887 E. Mattei rédige Il Socialista, « Organo dei Lavoratori », joue un rôle important dans ce qu'on appellera la « Société Cosmopolite de Résistance des Ouvriers Boulangers » (futur syndicat) dont il est le secrétaire, et devient en outre rédacteur en chef de El Obrero Panadero, périodique dudit syndicat. Il sera également, en 1897, un des créateurs du Círculo Internacional de Estudios Sociales (Cercle international d'études sociales) et d'une Casa del Pueblo (Maison du Peuple). Et bien sûr, en tant que militant, il sera délégué aux deux premiers congrès (1901 et 1902) de la récemment créé Federación Obrera Argentina ainsi que membre du Comité administratif de cette fédération. L'anarchiste italien meurt le 8 juin 1915 loin de sa terre natale, là où il avait passé plus de la moitié de sa vie, là où il s'était consacré à son idéal libertaire, à Buenos Aires[55]. Parmi les militants de l'anarchisme européen dont le rôle s'avérera décisif, Errico Malatesta (1853-1931), sans doute la figure la plus proéminente de l'anarchisme italien, est un des plus influents. Déjà à seize ans il fait partie de l'A.I.T. au sud de l'Italie, il sera désormais toujours lié à l'anarchisme. Sa participation - avec Carlo Cafiero- au Congrès de Rimini en 1872, année de la scission anarchiste, sera décisive pour la Fédération italienne : celle-ci rompra avec le Conseil de Londres, basculant dans la ligne bakounienne. Malatesta a confiance dans l'action révolutionnaire et violente des masses dans un soulèvement spontané, raison pour laquelle il se met à la tête du soulèvement paysan de Bénévent en 1874, mais il croit également au travail de conscientisation individuelle. Lorsque, après le Congrès de Londres en 1881, s'ouvre en Europe une période d'action individualiste basée sur la propagande par le fait, Malatesta s'efforcera, au contraire, de convaincre ses compagnons du fait que l'organisation est non seulement compatible avec l'idée anarchiste mais qu'elle est en outre indispensable pour éviter l'isolement anarchiste du mouvement ouvrier ainsi que le fanatisme. Il est donc un fervent partisan de l'organisation conjointe des paysans et des ouvriers pour préparer la révolution : c'est ce qu'il prône dans sa première brochure de propagande "Fra Contadini" (Entre paysans) publiée en 1884. Errico Malatesta arrive à Buenos Aires en février 1885. Pourquoi l'Argentine? Pour Zaragoza « L'élection de l'Argentine chez un homme qui passa plus de trente ans en exil est due peut-être à la facilité relative d'action dans ce pays, à la moindre répression policière, à la présence d'un groupe anarchiste italien qui pouvait l'accueillir (...), aux possibilités de faire un peu d'argent pour acheter ensuite une imprimerie en Europe dans un but de propagande révolutionnaire. Il ne faut pas non plus écarter le pur hasard, l’occasion propice »[56]. En tout cas, il a connaissance de l'existence du Círculo Comunista Anárquico de Mattei qui reçoit La Questione Sociale et répand ses idées anarcho-communistes. R. Falcon assure que « après avoir fui la prison de Florence, Malatesta arriva à Buenos Aires accompagné de Francesco Pezzi, son épouse Luisa Minguzzi de Pezzi, Galileo Palla et Cesare Agostinelli. Le couple Pezzi collabora directement avec Malatesta dans la publication de La Questione Sociale. Pendant son séjour en Argentine Palla fut impliqué dans une tentative de fraude bancaire, dans laquelle on prétendit aussi impliquer Malatesta. Palla fut libéré de l’accusation, sans qu'aucun des deux ait eu relation directe avec ce fait. Après quelques mois à Buenos Aires, Malatesta et ses compagnons firent un voyage en Patagonie pour retourner ensuite à la capitale »[57]. Dès son arrivée à Buenos Aires il fonde avec ses compagnons de voyage le Círculo de Estudios Sociales (Cercle d'études sociales), qui collabore, apparemment, avec le Círculo Comunista Anárquico de Mattei et qui, en accord avec l'action menée à Florence, édite un périodique : La Questione Sociale[58]. Outre des nombreuses conférences-débats réalisés dans le but de propager la philosophie anarcho-communiste et d'organiser les travailleurs grâce au syndicat, Malatesta rédige le statut du Syndicat de boulangers (Sociedad de Obreros Panaderos), récemment créé par initiative de Mattei, qui servira comme modèle à beaucoup d'autres créés par des anarchistes dans cette fin de siècle. G. Zaragoza souligne que « les émigrés espagnols, qui étaient nombreux à avoir connu l'essor et la chute de la Fédération Espagnole (1881-1888), amènent au nouveau monde le débat sur la Fédération et la lutte entre communistes et collectivistes »[59]. Or, l'italien voudrait éviter en Argentine cette opposition espagnole entre anarchistes collectivistes et anarchistes communistes, ces derniers opposés à toute organisation ouvrière[60]. Malatesta ne pourra pourtant pas épargner l'Argentine de cette controverse entre partisans et opposants de l'organisation. En effet, dans ce processus de transfert d'idées, d'hommes et de pratiques, l'anarchisme européen arrive en Argentine en renouvelant, surtout dans un premier temps, la multiplicité de ses nuances, souvent divergentes. Cependant, les divers courants anarchistes venus du Vieux Continent, une fois en Argentine vont axer leurs controverses autour de la question de l'organisation, c'est-à-dire de la participation des libertaires dans les organisations ouvrières existantes ou à créer (appelées plus tard syndicats). L'anarchisme argentin de la fin du XIXè siècle se trouve ainsi fragmenté en des petits groupes d'affinités souvent éphémères et qui, tournés surtout vers la propagande (écrite en particulier), se prononceront pour ou contre la pénétration libertaire des milieux ouvriers. **** Les « anti-organisation » Parmi les opposants à l'organisation on trouve le courant anarcho-communiste dont les partisans les plus représentatifs s'expriment à travers plusieurs publications : El Peseguido (Le Persécuté), La Liberté, El Rebelde (Le Révolté, comme son homologue européen[61]). Également opposé à l'organisation des forces libertaires mais appartenant au courant anarcho-individualiste on peut citer l'éphémère périodique Germinal. Se voulant fidèle aux idées de Kropotkine, dont les articles sont très souvent cités et reproduits[62], El Perseguido est publié entre 1890 et 1896 par le groupe Los Desheredados (Les Déshérités[63]). Ce groupe, fondé en 1889 par des anarchocommunistes espagnols (andalous pour la plupart), réalise des nombreuses réunions de propagande dans des cafés, publie des manifestes et soutient la publication et diffusion de ce périodique anarchiste. Manuel Reguera, plus tard directeur de El Rebelde et de La Revolución Social de Buenos Aires est l'un des membres les plus actifs de ce groupe. De nombreux anarchistes importants à l'époque collaborent dans les pages cosmopolites d'El Perseguido : Beltran Orsini, le lyonnais Pierre Quiroule, Gregorio Inglán Lafarga (un des militants ensuite à l'origine de La Protesta Humana, en 1897), J. Reaux, l'italien Fortunato Serantoni (le créateur de la Librairie Sociologique, important centre de diffusion libertaire à Buenos Aires) et Rafael Roca[64] (qui avait participé aux deux premiers périodiques anarcho-communistes espagnols, La Justicia Humana (1886) et Tierra y Libertad (1886-1889), de Barcelone). Ce périodique kropotkinien de Buenos Aires, proche de certain de ses homologues barcelonais (Tierra y Libertad, Justicia Humana, La Revolución Social et El Porvenir Anárquico)[65], reçoit avec satisfaction les premières nouvelles européennes du terrorisme anarchiste ; en 1893, après l'explosion d'une bombe au théâtre Liceo de Barcelone, El Perseguido écrit : « La dynamite en action, voilà une bonne nouvelle »[66]. Cette année, 1893, paraît à Buenos Aires en langue française, La Liberté journal éphémère, également kropotkinien, « porte-parole du groupe francophone qui se réunissait dans la Librairie Internationale d'Emile Piette »[67] ouverte à Buenos Aires par le français dans un but de propagande anarchiste. Cette publication, dont seul 39 numéros paraîtront, est dirigée par le lyonnais Alexandre[68] Falconnet (alias Pierre Quiroule) et « transcrivait fidèlement des articles publiés par la presse libertaire française »[69]. Parmi ses collaborateurs on trouve l'anarchiste français Auguste Vaillant qui, arrivé en Argentine en 1891 (où il restera deux ans), deviendra plus tard en France le vengeur du célèbre anarchiste Ravachol[70]. El Rebelde (Le Révolté), suivant son homologue européen (avec quelque peu de retard), se déclare anarcho-communiste et contraire à toute organisation : « Nous sommes communistes-anarchistes, nous refusons la propriété individuelle et la déclarons du vol, nous voulons que chacun consomme selon ses besoins et produise selon ses forces. Nous crions à l'individu : "fait ce que tu voudras", sans porter préjudice au "fais ce que tu voudras" du voisin. Comme tactique nous n'acceptons aucune organisation quelque soit son programme, c'est-à-dire, nous refusons de nous lier à des lignes de conduite déterminées car nous sommes suffisamment convaincus du fait que l'individu doit être libre de ses facultés, ce qui, dans ladite organisation avec tant de Nuestro Mundo N° 47, 1996, p. 361. compromis, n'est pas possible ». Aussi déclare-t-on « Nous acceptons les actes individuels sous quelque forme que ce soit » car ils sont « utiles à la propagande » et « réveillent les cerveaux endormis » tout en maintenant « inquiets nos exploiteurs »[71]. El Rebelde, dirigé par un ancien du groupe éditeur d'El Perseguido (Manuel Reguera), est publié entre 1898 et 1903, devenant un des périodiques libertaires les plus lus dans la capitale argentine de l'époque. Enfin, tout aussi farouchement opposé à l'organisation, Germinal, de courte durée et de tirage réduit[72], prône l'individualisme anarchiste sans toutefois faire de référence explicite au théoricien de l'anarcho-individualisme, Max Stirner, « peu lu en Argentine »[73]. Germinal se déclare « périodique anarchiste » et non pas individualiste. Toutefois, dans son premier numéro, dirigé par B. Salvans, la rédaction prône déjà la « liberté individuelle sans entraves ni conventions », permettant « la plus large autonomie d'action » pour que chaque individu puisse agir « selon ses forces, complètement libre de liens moraux ou matériels avec un autre [individu] » et faire ainsi « oeuvre révolutionnaire »[74]. Dans un article du 21 août 1898, dont le titre « El yo » (Le moi) nous semble révélateur, on écrit : « L'altruisme rendit l'individu soumis et obéissant. Un tel individu est prêt à capituler devant l'injustice. L'individu chez qui l'égoïsme ne s'est pas réveillé ne peut pas comprendre la vie. Les égoïstes vendent cher leur vie et luttent »[75]. Et dans un numéro postérieur (dirigé maintenant par L. S. Urrutia), dans lequel la rédaction précise bien que « chacun est responsable de ses écrits », F. Muñoz, collaborateur assidu de cette publication, consacre quelques lignes à expliquer : «individualisme est la négation la plus totale de toute raison d'État, société ou collectivité et, par conséquent, la négation de n'importe quel type de système sous quelque nom que ce soit, en dehors du pur et simple pouvoir individuel (...) » ; de sorte que l'individualiste est « celui qui au lieu d'avoir un cœur grand et mou en possède un petit mais dur », il s'agit donc de réussir « la plus grande satisfaction de ses désirs dans le moindre temps, avec le moindre effort et avec le moins d'accompagnants possibles » car après tout « plus on est seul, plus on est fort »[76]. Mais les pages de Germinal se consacreront surtout à combattre la formation du « parti » anarchiste, c'est-à-dire les tentatives d'organisation des forces libertaires composites. En fait, qu'il se disent communistes, collectivistes ou individualistes, indépendamment des termes employés par les uns et les autres pour déclarer appartenir ou non à un courant anarchiste déterminé, ce qui marque l'anarchisme argentin du début des années 1890 est sans doute la phobie de l'organisation et l'apologie de la violence. Or, malgré la glorification de la propagande par le fait et de la dynamite dans la presse anarchiste d'avant 1900, les mots ne se traduiront pas, pour l'instant, en actes : il faudra attendre 1905 pour que le premier attentat anarchiste ait lieu en Argentine et les années 1920 pour voir l'illégalisme s'exprimer par l'action (Cf. infra). En attendant, dans les dernières années de ce siècle qui s'achève on observe le déclin des tendances opposées à l'organisation et subséquemment l'essor des tendances organisatrices. **** Les « pro-organisation » En Argentine, le courant anarcho-communiste prédomine sans doute pendant la première moitié des années 1890 ; à partir de 1895 environ débute une période de transition vers un anarchisme « organisateur ». Aux groupes anarcho-communistes vont bientôt s'opposer les anarcho-collectivistes proches de la Fédération Régionale Espagnole du début des années 1880 ainsi que les anarcho-socialistes[77] proche du mouvement anarchiste italien. Ces deux derniers courants ne constituent en fait qu'un en Argentine, la différence n'étant ici que dans les termes. Déjà dès 1894 El Obrero Panadero (L'ouvrier boulanger), El Oprimido[78], L'Avvenire et La Questione Sociale, très influencés par l'anarchisme italien et par les idées de Malatesta particulièrement, se constituent en porte-parole des anarchistes partisans de s'intégrer dans les syndicats[79]. Mais l'anarcho-socialisme trouvera son principal porte-parole dans la publication La Protesta Humana, dont la contribution sera fondamentale pour consolider la tendance qui intégrera l'anarchisme argentin dans les luttes sociales des travailleurs. Cet hebdomadaire fait sa première parution en juin 1897 et devient désormais la publication anarchiste argentine par excellence[80]. Le groupe fondateur de cette publication est composé par plusieurs anarchistes dont quelques espagnols : José Prat, qui séjourne dans le pays pendant deux ans ; Raúl Mella et Anselmo Lorenzo, enverront des articles depuis l'Espagne ; Gregorio Inglán Lafarga, menuisier catalan, qui avait déjà fondé avec Manuel Reguera La Revolución Social[81], devient directeur du nouvel hebdomadaire en 1896. A ses cotés collaborent Francisco Berri, ouvrier boulanger très actif dans son syndicat ainsi que Emilio Arana et le médecin irlandais John Creaghe[82], dont le soutien financier sera de capitale importance pour ce nouveau journal. La Protesta Humana marquera en quelque sorte la transition de la priorité donnée aux groupes réunis par affinités à la prépondérance de l'activité anarchiste dans les syndicats. A travers ses pages le typographe barcelonais Antonio Pellicer Paraire contribuera, fortement lui aussi, à orienter les forces libertaires vers la voie de l'organisation syndicale en divulguant l'exemple espagnol. A. Pellicer Paraire naît à Barcelone en 1851 dans une famille pionnière dans la lutte ouvrière et internationaliste (son cousin n'est autre que le célèbre militant espagnol Rafael Farga Pellicer). Très jeune il devient typographe dans l'imprimerie « La Academia » de Barcelone, noyaux de la Société des Ouvriers Typographes de Barcelone. En 1869 le catalan devient membre de l'Internationale dans sa ville natale dont le secrétaire et le président sont, respectivement, son oncle et son cousin Il fait également partie de l'Alliance bakouniste. Il participe, en 1881, à la création de « La Solidaria », scission anarchiste de la Société des Typographes de Barcelone, qui devient membre de la Fédération des Travailleurs de la Région Espagnole réorganisée cette année. Un des fondateurs de l'Union des Ouvriers Typographes de Barcelone, en 1882 il exercera une fonction conciliatrice lors des divergences entre collectivistes et communistes au Congrès de Séville malgré sa fidélité au collectivisme de la Fédération Espagnole. En 1891 il arrive à Buenos Aires, où il résidera jusqu'à sa mort. Dans la capitale argentine il développe un travail intense en tant que journaliste ( tel qu'il l'avait aussi fait à Barcelone), participe activement à la Société des Typographes de Buenos Aires et y crée une école d'arts graphiques. Selon Abad de Santillan, le libertaire catalan est « le promoteur directe du congrès qui mena à la création de la fédération ouvrière »[83], la Fédération Ouvrière Argentine (1901), ensuite étiquetée anarchiste (cf. infra). Sans doute sa contribution fondamentale consiste en une série d'articles intitulée « L'organisation ouvrière » qui, parue dans La Protesta Humana (1900-1901) sous le pseudonyme de « Pellico », aborde la question de l'organisation anarchiste[84]. Pour Pellico « la force réside en chacun d'entre nous, les opprimés ; mais cette force est nulle sans association »[85]. Ainsi, admet-il deux types d'organisations ouvrières : l'une « révolutionnaire », l'autre « économique ». En effet, « l'organisation peut être et est parfaitement dualiste, divisée en deux branches parallèles, (...) une branche de l'organisation ouvrière, qui peut être appelée révolutionnaire, est constituée par tous ceux qui, pleinement convaincus, travaillent droitement pour le triomphe de l'idéal, et une autre branche qui peut s’appeler économique, constituée par les masses ouvrières qui luttent pour améliorer leur condition ». Selon la conception bakounienne de l'espagnol, l'organisation révolutionnaire est plus facilement réalisable car constituée par « les plus instruits dans le but à atteindre » tandis que l'organisation économique s'avère plus difficile à réaliser étant donné « les grandes masses concernées et la multiplicité d'objectifs qu'elle se propose d'atteindre ». Partisan convaincu du fédéralisme, Pellico prône surtout d'un fédéralisme double : des fédérations par métier mais également des fédérations par région. La fédération par métier doit se consacrer à « assurer le succès des luttes ouvrières contre le capital » tandis que la fédération locale « a, outre l'aspect de solidarité ouvrière, un aspect social plus directe (...), elle est déjà la commune en activité, le peuple exerçant son devoir et son droit ; dans ce sens son importance peut être grande et devrait l'être de plus en plus ». Ainsi, cette organisation révolutionnaire qu'est la fédération locale, pose-t-elle les « bases de la société future » car elle deviendra naturellement le noyaux de la commune anarchiste. De toute évidence, dans la consolidation du courant anarchiste pro-organisation en Argentine l'influence européenne s'avère-t-elle fondamentale. Il faut souligner également le rôle des idées syndicalistes françaises synthétisées dans la figure de F. Pelloutier et P Delesalle. Déjà en 1897 La Protesta Humana publie à Buenos Aires un rapport de ce dernier au Congrès de Toulouse de cette année ainsi que les statuts de la Confédération Général du Travail (C.G.T.) française et fait l'éloge, comme toute la presse anarcho-socialiste, de la grève générale, du sabotage et du boycottage. Cette influence marquera les anarchistes argentins tant que le syndicalisme de Pelloutier fera partie du courant anarchiste français car il servira « d'excuse » aux anarchistes pro organisation argentins pour justifier leur position anarcho-syndicaliste ; mais ils se détacheront vite de la conception syndicaliste révolutionnaire française, tel que nous le verrons plus loin. D'autre part, on ne peut pas oublier le grand rôle que des personnalités internationales joueront pour que l'anarchisme argentin se penche enfin vers l'organisation et l'action syndicale. Aux influences de l'italien E. Malatesta et du catalan A. Pellicer Paraire, viennent s'ajouter les efforts de Pietro Gori (1865-1911)[86]. Né à Messina, Italie, il est - outre le « poète de l'anarchie » dans son pays - un des orateurs les plus prestigieux. Il est, avec son compagnon Malatesta, une figure clé dans l'organisation anarchiste italienne et participe au Congrès de Capolago en 1891. Fondateur et directeur de deux périodiques libertaires dans son pays (L'amico del popolo, le premier à se déclarer anarcho-socialiste, et La lotta sociale, périodique scientifique et littéraire), Gori est en outre un important juriste, expert en criminologie et défendra en tant qu'avocat des nombreux anarchistes poursuivis. En 1898, après des troubles à Milan, il doit s'exiler. En juin de cette année il arrive en Argentine, où ses activités pluridisciplinaires seront fondamentales pour la consolidation du mouvement anarchiste de ce pays. Peu après son arrivée en Argentine et par initiative d'un groupe anarcho-socialiste, Gori se consacre à parcourir le pays pour propager ses idées à travers des conférences dont les thèmes nous révèlent l'essentiel de sa philosophie : « Les droits des travailleurs et la question sociale », « L'organisation ouvrière » « La nécessité de l'organisation pour la lutte et pour la vie et le devoir de résistance », « La morale de solidarité dans la lutte et dans la vie sociale, comme opposition au dogme individualiste », « L'idée de justice dans les romans d'Emile Zola » et tant d'autres. Il expose dans le pays ses points de vue sur la nécessité de l'intégration anarchiste dans les luttes des travailleurs. Le but final est pour lui la révolution qui éliminera la propriété privée et entraînera une société communiste, mais pour y parvenir il faut inculquer l'esprit révolutionnaire aux travailleurs et pour ce faire il est indispensable de développer une activité d'éducation et de propagande qui ne peut se réaliser que grâce à l'organisation des libertaires. Pour contrer le capitalisme Gori propose l'organisation ouvrière à travers le syndicat, qui servant comme « gymnastique révolutionnaire » grâce à l'utilisation de la grève générale, du boycottage et du sabotage, donnera au travailleur l'indispensable conscience révolutionnaire. Bien que lors de l'arrivée de l'anarchiste italien en Argentine le courant pro organisation prime déjà sur les autres tendances libertaires, il est indéniable que l'intense activité de P. Gori contribuera énormément à le consolider, notamment grâce à l'élargissement de la base des partisans anarchistes : ouvriers « modérés », classes moyennes et intellectuels suivent attentivement ses conférences, se « convertissant » parfois aux idées libertaires du poète, avocat mais aussi sociologue italien. Il sera également le rédacteur des statuts de l'éphémère Fédération Libertaire des Groupes Socialistes-Anarchistes de Buenos Aires[87]. Dès lors, à l'aube du XXè siècle, l'essentiel des efforts des anarchistes du pays seront dirigés vers l'incitation à la grève générale et vers la pénétration libertaire du milieu ouvrier. Un premier exemple, bien éloquent, en est la constitution de la Fédération Ouvrière Argentine (F.O.A.) en 1901, pas encore définie comme anarchiste mais ancêtre tout de même de la Fédération Ouvrière Régionale Argentine (F.O.R.A.) très tôt identifiée pleinement à la philosophie libertaire. *** 2.E- Identification de l'anarchisme et du monde ouvrier Cette première Fédération Ouvrière cristallise la grandissante influence de la position anarchiste dans les syndicats, laquelle doit se comprendre dans un contexte d'agitation sociale croissante. En effet, l’aggravation des conflits du travail, la première victime parmi les grévistes, le renforcement de la place des militants libertaires dans les syndicats ouvriers ainsi que la peur qu'inspire l'anarchisme dans la société civile suite aux nouvelles du terrorisme en Europe[88] contribuent à l'augmentation des tensions sociales en Argentine. Nous soulignerons l'ampleur inouïe des dix grands conflits survenus en 1902[89]dont les plus importants sont sans doute ceux des boulangers (qui durera un mois et demi et touchera 7.000 ouvriers) et ceux des travailleurs du port de Buenos Aires ; ces grèves sont très vite étendues par solidarité à la plupart des ports argentins et aux travailleurs du Marché des Fruits de la capitale, paralysant l'économie du pays. Outre la violence des affrontements des travailleurs avec la police, la répression et les incarcérations qui s'en suivent, ce qui caractérise ces deux grands conflits ce sont certainement les « méthodes » employées : le boycottage et la grève générale si chers aux anarchistes y sont pour la première fois mis à l'épreuve bien que souvent ce soit plus l'œuvre de l'imminence des circonstances qu'un plan détaillé à l'avance par les libertaires ; quoiqu'il en soit, leur rôle dans l'activité ouvrière deviendra dès lors fondamentale. A tel point qu'un décret-loi les visera tout particulièrement : la loi dite « de Résidence » (loi N° 4144 de 1902) qui stipule que « le Pouvoir Exécutif pourra, par décret, décider le départ du territoire national de tout étranger ayant été condamné ou poursuivi par des tribunaux nationaux ou étrangers pour des crimes ou des délits de droit commun », il pourra également « décider l'expulsion de tout étranger dont la conduite puisse compromettre la sécurité nationale, troubler l'ordre publique ou la tranquillité sociale »[90]. Il est évident que, même si le texte ne s'adresse pas explicitement aux anarchistes, il leur est consacré puisque leur rôle dans le mouvement social devient prééminent. Cette évolution, ébauchée pendant les dernières années du XIXè siècle, se matérialise en 1904 : les questions théoriques et conceptuelles de la première heure laissent leur place au pragmatisme ; on cherche désormais la voie pour consolider l'anarchisme dans le monde ouvrier. Cela ne signifie pas la disparition des activités anarchistes extra syndicales[91] mais désormais l'essence de l'anarchisme argentin se concentrera dans le syndicalisme, donnant naissance à l'anarcho-syndicalisme argentin sous la bannière de la Fédération Ouvrière Régionale Argentine. Sans doute le IVème Congrès de la Fédération Ouvrière Argentine, réalisé en août de cette année avec la participation de 56 syndicats ouvriers de la capitale et de l'intérieur du pays, marque-t-il le début de l’apogée du mouvement anarchiste argentin, un pas fondamental vers l'imbrication du mouvement anarchiste et du mouvement ouvrier, et qui impliquera presque la réduction du premier au second. En effet, le point fort du IVème Congrès de la Fédération Ouvrière Argentine (F.O.A.) est incontestablement le Pacte de Solidarité, « corps doctrinaire et tactique achevé », selon les mots de Abad de Santillan[92]. Il s'agit d'un des documents les plus importants de l'histoire de la fédération et du mouvement anarchiste argentin car il constitue la base idéologique et pragmatique de la Fédération Ouvrière Argentine, désormais Fédération Ouvrière Régionale Argentine : cette incorporation du terme « régionale » s'avère important puisqu'il entend signifier le refus de la division politique du monde, idée clé de la philosophie anarchiste. Il faut voir ici, tout comme dans le Pacte cité, une fois de plus l'influence de l'anarchisme espagnol : c'est par inspiration de la première Fédération Espagnole (fondée à Barcelone en 1870) que le terme « régionale » est adopté par la fédération argentine, qui fait sienne l'idée qu'une nation est une région, une province est une commune et une ville, une localité. La Pacte de Solidarité[93], présente en détail le système d'organisation adopté par la F.O.R.A. : cette organisation, inspirée elle aussi de celle de la Fédération Régionale Espagnole, prévoit une double structure par localité et par métier. Cette double structure, bien que reprise de la fédération espagnole, n'est d'ailleurs pas éloignée des bourses du travail et des chambres syndicales françaises chères à F. Pelloutier[94]. Cependant, en Argentine le syndicalisme révolutionnaire de ce dernier séduira beaucoup moins les libertaires que les socialistes, avec lesquels la rivalité sera constante (Cf. infra). Or, si l'influence espagnole est évidente dans l'idéologie de la F.O.R.A., et particulièrement dans le Pacte de Solidarité de 1904, il existe tout de même une différence significative : tandis qu'à cette époque les syndicats espagnols sont sous l'influence du syndicalisme français, en Argentine on s'achemine vers un syndicalisme qui se veut anarcho-communiste. *** 2.F- L'anarcho-syndicalisme argentin : un syndicalisme « étiqueté » anarchiste Depuis la « conversion » des anarcho-communistes anti-organisation et leur intégration à l'activité anarchiste dans les syndicats et de la disparition des individualistes, l'anarchisme argentin s’identifiera totalement à l'anarcho-communisme de Malatesta et Kropotkine, bien que cette identification soit conjuguée à l'activité syndicale, ce qui constitue la spécificité du mouvement anarchiste argentin. En effet, en 1905, parallèlement à l'essor du syndicalisme révolutionnaire[95] lors du IIIème congrès de l'Union Générale des Travailleurs (U.G.T., socialiste) tenu en août, les articles qui dans La Protesta appellent à clarifier la définition idéologique de la F.O.R.A. deviennent très nombreux. Cela dépassera le cadre purement théorique lorsque la fédération ouvrière de Rosario, en vue du Vè congrès que la F.O.R.A. tiendra cette année, présente une motion pour considérer la « nécessité de répandre le communisme anarchiste comme base de l'organisation ouvrière »[96]. Il n'est pas étonnant qu'une telle proposition vienne de Rosario, une ville où la tradition anarchiste est fort importante. Cette motion introduit un changement fondamental dans le mouvement anarchiste argentin qui, jusqu'alors, avait toujours pris soin de bien distinguer, dans la pratique, une assemblée ouvrière - de laquelle les questions théorico-idéologiques étaient absentes - d'un meeting anarchiste. La définition idéologique comme anarcho-communiste marque ainsi une évolution considérable dans l'anarchisme argentin du fait que « Le Vème Congrès Ouvrier Régional Argentin, suivant les principes philosophiques qui donnèrent raison d'être aux organisations des fédérations ouvrières, déclare : qu'il approuve et recommande à tous ses adhérents la propagande et l'illustration les plus larges afin d'inculquer aux ouvriers les principes économiques et philosophiques du communisme anarchiste. Cette éducation, tout en empêchant qu'ils [les travailleurs] s'arrêtent à la conquête des huit heures (sic.), les mènera vers leur complète émancipation et par conséquent vers l'évolution sociale que l'on poursuit »[97]. Cette résolution, approuvée par une écrasante majorité, représente le triomphe du courant anarchiste argentin et le point culminant de sa consolidation dans le monde ouvrier. Mais cette orientation donnée à la Fédération Ouvrière Régionale Argentine, constitue également la spécificité du mouvement anarchiste argentin par rapport à son inspirateur européen. Dès lors l'anarchisme argentin prendra une voie différente de celle empruntée par son homologue du Vieux Continent. En effet, dans le cas français, l'anarchisme deviendra syndicalisme révolutionnaire intégrant la plupart des anarchistes dans ses rangs, et considérant cette intégration comme une évolution normale dont la Charte d'Amiens est le point culminant et la C.G.T. sa cristallisation. Il n'existera jamais en France une identification totale de la philosophie et la pratique anarchistes avec le syndicalisme, entendant par « identification » le fait qu'une fédération se reconnaisse anarchiste en tant que groupe. Ceci n'arrivera en Espagne que beaucoup plus tard lorsque l'anarcho-syndicalisme s'enracinera dans la C.N.T. à partir de son IIème Congrès National en 1919, qui déclare à son tour que le « communisme libertaire » constitue la finalité de cette confédération. Dans ce sens on peut sans doute parler d'une influence réciproque entre l'Espagne et l'Argentine, bien que se soit, bien sûr, cette dernière qui bénéficiera en plus grande mesure des contributions de la première. Avec l'adoption du « communisme anarchiste » par la Fédération Ouvrière Régionale Argentine conclut donc la période de formation du mouvement anarchiste argentin. Si les libertaires autochtones n'ont pas apporté au mouvement une conception théorique originale en reprenant les œuvres des grandes plumes de l'anarchisme européen ( Malatesta, Gori, Kropotkine, Mella, Reclus, Grave ) ils ont pourtant réalisé un apport fondamental : la diffusion de ces théories, bien sûr, mais surtout l'application d'une pratique anarchiste adaptée à la réalité argentine. L'originalité de l'anarchisme argentin[98] réside donc dans une conjugaison d'une théorie « importée » et d'une pratique syndicale autochtone qui donne naissance au « forisme », c'est-à-dire à l'anarchosyndicalisme argentin mis en pratique par la F.O.R.A. *** 2.G- Syndicalisme révolutionnaire et anarchisme Déjà vers 1903-1904 un groupe de militants du Parti Socialiste Argentin commence à critiquer l'action politique socialiste car trop éloignée de la praxis et de l'activité syndicale. Ce secteur commence à se consolider après le IIIème Congrès du Parti Socialiste (juillet 1903), avec la contribution idéologique de Walter Mocchi, journaliste de L'Avanguardia de Milan et dirigent de l'aile gauche du Parti Socialiste Italien, qui réalise entre 1900 et 1903 plusieurs voyages en Argentine pour propager les idées du secteur révolutionnaire dans lequel il milite[99]. Dès lors un courant proche de l'aile révolutionnaire du P.S. italien, identifié aux idées d'Arturo Labriola et Enrico Leone, se constitue à l'intérieur du P.S. argentin mais dont l'activité sera éclipsée par l'élection du socialiste A. Palacios à la chambre de députés, d'une part, et par le succès des anarchistes auprès des travailleurs, d'autre part. Les syndicalistes argentins s'inspirent des théoriciens du syndicalisme révolutionnaire européen. Aux idées des italiens déjà évoqués s'ajoutent celles de George Sorel, d'Hubert Lagardelle et surtout de Fernand Pelloutier dont la conception des bourses du travail françaises inspirera en grande mesure le syndicalisme argentin[100], à une époque où elles sont en plein apogée en France. La contribution du syndicalisme français sera « importée » par deux membres du Parti Socialiste argentin qui l'introduiront au parti et à l'Union Générale des Travailleurs (U.G.T.) à travers leur activité militante : il s'agit de la française Gabriela de Coni et de l'argentin Julio Arraga. C'est donc dans l'Union Générale des Travailleurs (U.G.T., de tendance socialiste mais sans lien directe avec le parti) qu'un secteur très critique envers l'action parlementaire s'enracinera, donnant naissance au courant syndicaliste « pur » ou syndicalisme révolutionnaire argentin. Suivant la conception de F. Pelloutier, les syndicalistes argentins assignent au syndicat un « rôle révolutionnaire », le considérant un instrument de lutte supérieur à tout autre ayant une « fonction historique dans le futur » qui n'est autre que celle « d'embryon d'un système de production collectiviste »[101]. Tout paraît, en effet, les rapprocher de l'anarchisme. A tel point qu'un moment d'hésitation se produira vers 1905 ; au moment où une majorité des libertaires se range derrière l'avis d'Eduardo Gilimón pour identifier la F.O.R.A à la philosophie anarchiste, une minorité (dont le directeur de La Protesta, Alberto Ghiraldo, devient le porteparole) semble séduite par ces syndicalistes qui se disent « révolutionnaires » et croit voir en eux une « évolution du socialisme vers l'anarchisme »[102]. Toutefois, pour la plupart des anarchistes de la F.O.R.A., le syndicalisme se présente à peine plus évolué que le socialisme. La subordination de l'action parlementaire au syndicat n'a pour eux rien de révolutionnaire. Aussi, l'idée du syndicat comme but de la révolution ne peut-elle être acceptée par ceux qui ne considèrent le syndicat que comme un simple moyen d'action parmi d'autres[103] mais jamais comme une fin en soi. En témoignent les mots d'Emilio López Arango (1891-1929) : « Nous ne sommes pas d'accord avec ce syndicalisme neutraliste, même s'il s'auto-qualifie révolutionnaire. Les anarchistes doivent être fidèles à leurs principes et conséquents avec leurs idées dans tous les domaines de l'activité révolutionnaire. Et dans le syndicat, même au prix du heurt avec ceux qui s'y opposent, il est nécessaire de défendre les idées libertaires, car cette défense est, pour les anarchistes, la raison d'être du syndicalisme »[104]. A la révolution éminemment économique des syndicalistes les anarchistes opposent donc la révolution sociale, qui non seulement inclue le domaine économique mais aussi, et surtout, le dépasse. Si le syndicalisme se veut purement ouvrier, l'anarchisme se prétend en même temps une philosophie et une pratique sociale englobant tous les aspects de la vie de l'homme et ne pouvant jamais se réduire à la condition prolétarienne. Le syndicalisme apparaît donc comme une tendance purement ouvrière, autonome, révolutionnaire et apolitique (ce qu'il ne faut pas confondre avec la position antipolitique des anarcho-syndicalistes) et préoccupée avant tout par l'unification des forces ouvrières. *** 2.H- La scission de la FORA en 1915 En effet, malgré des rapports très souvent tendus entre anarchistes et socialistes, les tentatives d'unification des efforts sous une même fédération ne manquent point[105] entre ces deux tendances éternellement rivales. Depuis l'apparition du courant syndicaliste argentin la propension à l'union des forces ouvrières commence à se consolider, d'autant plus que les conflits sociaux s'aggravent dans un pays proche de la « guerre sociale », selon les mots d'Abad de Santillán. A vrai dire, les grandes manifestations ouvrières survenues en 1909 et 1910, années bien agitées pour le mouvement social[106], donnent lieu à une répression sans précédent débouchant sur une loi (dite de Défense sociale) qui mine l'action syndicale et tout particulièrement l'activité anarchiste. Ce à quoi il faut ajouter le début d'une crise économique, aggravée ensuite avec la guerre en Europe, qui touchera sévèrement le milieu des travailleurs pendant des longues années[107]. Dans ce contexte, les plus grands efforts réalisés dans le sens de la fusion seront ceux de l'U.G.T., qui devra souvent faire face à la réticence anarchiste. Toutefois, face à la gravité de la situation des travailleurs, l'unité semble s'imposer en 1909 : ainsi, la Confédération Ouvrière Régionale Argentine (C.O.R.A.) voit-elle le jour par fusion, en théorie du moins, de la F.O.R.A. anarchiste et de l'U.G.T. (socialistes et syndicalistes). La nouvelle Confédération Ouvrière accepte le Pacte de Solidarité (constitué en 1904) de la F.O.R.A. mais refuse de conseiller publiquement à ses militants le « communisme anarchiste »[108], soit l'âme de la Fédération anarchiste. Cette dernière se trouve en fait très faiblement représentée au Congrès constitutif de la nouvelle Confédération puisqu'une majorité de libertaires avait décidé de ne soutenir ni assister à aucune tentative de fusion avec l'U.G.T. Bref, la fusion de la F.O.R.A. dans la C.O.R.A. se heurte à des fortes résistances. Du fait que cette dernière a accepté le Pacte de Solidarité de la F.O.R.A. (y compris son système d'organisation, mais avec des légères modifications), les adhérents de celle-ci considèrent que la nouvelle confédération devrait dès lors s'incorporer à la fédération anarchiste. Le résultat est donc la présence simultanée de la Confédération Ouvrière Régionale Argentine (où le courant syndicaliste « neutre » fait son chemin, se rapprochant de l'anarchisme dans certains domaines) et de la Fédération Ouvrière Régionale Argentine qui refuse d'abandonner sa recommandation du communisme anarchiste. On voit bien que l'éternelle rivalité persiste d'autant plus que le nouveau concurrent pour l'anarchisme s'affirme de plus belle dans la conscience de ce prolétariat en pleine mutation. Il faut souligner que, dans ce contexte de tension sociale extrême et d'essor syndicaliste, la fédération anarchiste, ainsi que les groupes anarchistes et leurs publications ne pourront pas rester longtemps comme un bloc homogène. Les divergences (re)commencent parmi les anarchistes, notamment en ce qui concerne la volonté de fusion des forces ouvrières. En fait, tout tourne autour de l'unification, bien sûr, mais surtout de la définition idéologique de la confédération à créer. Comme conséquence des querelles internes au mouvement anarchiste, quelques militants « anarchistes authentiques »[109], surtout des intellectuels, s'écartent peu à peu du mouvement. Le résultat en est une sensible « syndicalisation » de la fédération anarchiste. Ainsi, n'est-il pas difficile de comprendre qu'en 1910 la C.O.R.A. décide sa propre dissolution et son incorporation (concrétisée l'année suivante) à la F.O.R.A.. Or, dans cette nouvelle Fédération (élargie aussi par la jonction de syndicats autonomes) les divergences entre syndicalistes et anarchistes continueront de plus belle. Lorsque cette nouvelle F.O.R.A. élargie décide, en 1915 (à son IXè Congrès), qu'elle « ne se prononce officiellement partisane ni conseille l'adoption de systèmes philosophiques ni d'idéologies déterminées (...) »[110], seule une minorité[111] est prête à conserver la déclaration idéologique anarcho-communiste. Dans une assemblée, réalisée en mai 1915, 21 sociétés de résistance[112] mécontentes des résultats de la fusion cristallisée au IXème congrès de la F.O.R.A décident de méconnaître ce congrès et de maintenir la déclaration du communisme anarchiste du Vème congrès de la fédération en en créant une nouvelle. L'union des forces ouvrières n'aura donc jamais existé en Argentine ; désormais deux fédérations ouvrières coexisteront : la F.O.R.A. du Vème congrès (anarchiste) et la F.O.R.A. du IXème congrès (syndicaliste « neutre »), dénotant encore une fois la scission idéologique des travailleurs mais, surtout, cette vision anarchiste qui prétend la subversion du monde, tout effort moins ambitieux s'avérant dépourvu de sens. C'est cette vision qui caractérisera constamment les anarchistes « authentiques » de la F.O.R.A. du Vè, désormais en déclin dans le monde ouvrier mais toujours fidèles à un Idéal de liberté qui ne peut que concerner la société toute entière. Mais les divisions internes sont aussi un des traits spécifiques de ce mouvement multiforme : le Révolution Bolchevique viendra ajouter une divergence de plus à cette Fédération anarchiste déjà affaiblie où un groupe « anarcho-dictatorial »[113] - dira Abad de Santillán avec amertume - regarde la Russie d'un œil plein d'espoir. C'est avec eux que la F.O.R.A. du IXè conformera, en 1922, l'Union Syndicale Argentine, laissant à la F.O.R.A. anarchiste l'exclusivité dans l'appellation : une seule F.O.R.A. survit désormais, celle des anarchistes, qui profitent d'ailleurs pour se prononcer, une fois de plus, fermement contre toute dictature y compris la « dictature du prolétariat ». Lorsque la première dictature militaire, celle du général José Félix Uriburu, débute en Argentine (en septembre 1930), le mouvement anarchiste n'est plus majoritaire dans l'univers syndical depuis l'essor du courant syndicaliste révolutionnaire cristallisé par la division de le F.O.R.A. en 1915. Au moment du coup d'état du 6 septembre, les militants du mouvement ouvrier sont distribués parmi trois centrales nationales : la F.O.R.A. (anarchiste), l'U.S.A. (syndicaliste) et l'éphémère Confédération Ouvrière Argentine (C.O.A., socialiste)[114]. Quelques jours après l'instauration du gouvernement militaire les syndicalistes, les socialistes et quelques syndicats autonomes fusionnent pour donner naissance à la Confederación General del Trabajo (Confédération Générale des Travailleurs, C.G.T.), à laquelle -on ne s'en étonnera point – les anarchistes de la F.O.R.A. s'opposeront farouchement. La création de la C.G.T. Argentine inaugure ainsi une nouvelle étape dans l'histoire du mouvement ouvrier du pays, de plus en plus éloigné de l'anarchisme « authentique » : la nouvelle Confédération cherchera une bonne entente avec le gouvernement « provisionnel » de 1930 et deviendra plus tard la clé de voûte du pouvoir populiste du général Juan Domingo Perón[115]; la F.O.R.A. continuera son existence (désormais clandestine) séparée du reste des travailleurs « légalistes ». *** 2.I- La période illégaliste Comme le souligne J-M Lacroûte : « L'histoire du mouvement anarchiste s'est construite sur le syndicalisme d'action directe, sur des mouvements communisteslibertaires, des luttes antimilitaristes ou individualistes, et aussi dans les attentats, les actions illégalistes »[116]. Le mouvement anarchiste argentin n'est pas une exception puisqu'il aura connu toutes ces nuances : bien plus méconnu que l'anarcho-syndicalisme de la F.O.R.A., l'anarchisme illégaliste aura pourtant sa période « de gloire », si l'on peut dire, secouant non seulement la société argentine toute entière mais aussi obligeant tout le mouvement anarchiste à prendre position face à la violence. Car c'est de la violence dont il s'agit, même si l'on entend par « illégalisme » un ensemble d'actes relativement hétéroclites dont la violence n'est pas une condition sine qua non, bien qu'elle soit tout de même un élément souvent présent. En effet, « De l'attaque à main armée réalisée, en 1919, par les anarchistes Babby et Boris Wladimirovich, au périple expropriateur légendaire des Espagnols Buenaventura Durruti et Francisco Ascaso dans le sol latino-américain, l'anarchisme violent avait jeté ses bases à Buenos Aires et son histoire atteindra son point culminant avec les figures de Miguel Arcángel Roscigna et Severino Di Giovanni »[117]. L'expropriation ou « reprise individuelle », la création de fausse monnaie, la « propagande par le fait », les meurtres de vindicte ou de vengeance, les attentats auront lieu en Argentine, avec un décalage dans le temps par rapport au mouvement anarchiste européen ; mais comme pour ce dernier, ces actes marqueront la fin d'une époque et une réorientation du mouvement libertaire[118]. En effet, nous voudrions attirer l'attention sur un constat : si la question de l'utilisation de la violence comme méthode révolutionnaire se pose en Argentine dans les années 1890 comme écho aux événements survenus en Europe, ce n'est qu'en 1905, parallèlement à l'essor du syndicalisme révolutionnaire et à la définition idéologique des anarchistes de la F.O.R.A., qu'aura lieu le premier attentat anarchiste, commis par le catalan Salvador Planas contre le président argentin Manuel Quintana. En 1908, encore un attentat contre le président Figueroa Alcorta, commis par Francisco Solano Regis. Le premier sera condamné à 10 ans de réclusion, le second devra purger une peine de 20 ans ; ils seront emprisonnés à la Penitenciaría National, une prison qui à l'époque se trouve en plein centre de la capitale argentine. C'est donc par deux tyrannicides (manqués) que débute une longue période illégaliste. En 1909 Enrique Nido, ancien collaborateur de Francisco Ferrer, réalise un attentat (frustré) contre le consul espagnol à Rosario (Santa Fé), pour venger l'exécution du pédagogue espagnol et, cette même année, le polonais Simón Radowitzky tue le colonel Falcón, chef de la police de Buenos Aires et responsable du triste bilan de cette année lors de la manifestation du 1° mai, devenue la « Semaine tragique » de Buenos Aires. Aux tyrannicides, suivent ainsi deux attentats corps-à-corps contre deux haut responsables de la mort de nombreux grévistes ; car l'action de Radowitzky sera renouvelée, en 1923, par l'allemand Kurt Wilckens, qui tue le colonel Varela, tête de la répression des grévistes en Patagonie (1920-1921)[119]. Emprisonné à Buenos Aires, il sera tué la même année dans sa cellule par un partisan de la Liga Patriótica Argentina (organisation fasciste). S. Radowitzky et K. Wilckens, emprisonnés, bénéficieront d'un grand soutien parmi les libertaires du pays, tout comme les italiens Sacco et Vanzetti, bénéficiant de grandes campagnes de solidarité pendant longtemps. Or, vers 1925, commencent les actions de l'anarchisme illégaliste : attaques à main armée (banques, transporteurs de fonds, gares) mais aussi des attentats à la bombe dont les cibles, d'ailleurs, se diversifient à tel point que cela provoque une sérieuse rupture à l'intérieur même de l'anarchisme argentin. A cette époque l'espagnol Buenaventura Durruti fait un – infructueux – séjour en Argentine pour tenter de remplir les caisses de son groupe anarchiste. Aussi l'italien Severino Di Giovanni se consacre-t-il entièrement à l'action directe telle qu'il la conçoit, soit par la dynamite et par la plume. Severino Di Giovanni naît à Chieti, Italie, en 1901. Tout en travaillant comme maître d'école, il apprend le métier de typographe. En 1922 il abandonne l'Italie fasciste et débarque à Buenos Aires en 1923, avec son épouse et sa fille née entre-temps au Brésil. Dans la capitale argentine il exerce son métier de typographe et se met en contact avec des anarchistes et des anti-fascistes comme lui : en 1924 il écrit son premier article dans L'Avvenire mais dès l'année suivante il commence sa propre publication, Culmine, réalisée entièrement, de la rédaction à l'expédition, par l'italien et un collaborateur. Ce dernier vient du groupe de L'Avvenire et s'appelle Aldo Aguzzi ; il est « la contre-figure de Severino », assure O. Bayer, c'est-à-dire « partisan du travail d'organisation [des anarchistes] et pacifiste »[120]. Or, Di Giovanni, ce « volontariste à l'extrême et individualiste au service de l'humanité »[121], ne se contente pas de cette publication ; il organise aussi une bibliothèque nomade en langue italienne et crée ensuite une librairie qui propose des oeuvres de Bakounine, Kropotkine, Nietzsche, Darwin, Stirner, Morris, Reclus et Malatesta. Il réalise également un travail d'éditeur en publiant des travaux de S. Faure ainsi que d'E. Armand. Mais ses activités ne concerneront pas uniquement l'encre ; et son discours de dynamiteur deviendra en même temps une pratique de la propagande par le fait et de l'illégalisme. « Le 6 juin 1925 commença de façon quasi innocente le vertigineux cycle de la violence. Ce jour-là la colonie fasciste italienne fêtait à Buenos Aires le 25è anniversaire de l'intronisation de Victor Emmanuel III. La grande fête avait lieu dans le théâtre Colon en présence du président de la nation, Marcelo T. de Alvear, et de l'ambassadeur italien Luigi Aldrovandi Marescotti, comte de Viano. Quand l'orchestre entonna l'hymne national italien, un incident bruyant se produisit : un groupe d'anarchistes, duquel se détachait Severino Di Giovanni, interrompit la fête en lançant des tracts et en scandant : mort au fascisme! C'était le point de départ »[122]. En effet, ce n'est que le début d'une suite d'actions directes menées par Di Giovanni et quelques compagnons : 1926, une bombe au consulat américain en Argentine entend manifester pour la libération des anarchistes italiens Sacco et Vanzetti aux Etats-Unis ; en réponse à l'annonce de leur exécution, l'année suivante, une bombe au monument à Washington, une bombe à l'agence de la compagnie étasunienne Ford, une bombe au City Bank et, au passage, une bombe pour faire cesser la production des nouvelles cigarettes marque « Sacco et vanzetti », sans oublier la bombe du 3 mai 1927 qui fait sauter le consulat italien à Buenos Aires. Aux attentats à la bombe Di Giovanni et ses amis ajouteront des actions « expropriatrices » ainsi que l'introduction de fausse monnaie. Il s'agit de financer, bien sûr, la lutte anti-fasciste en Argentine, mais aussi des campagnes de solidarité avec des anarchistes emprisonnés : Sacco et Vanzetti, mais également le russe Radowitzky reclus à Ushuaïa depuis son attentat de 1909. Ces actions vont créer un climat de violence diffuse chez la population de la capitale argentine comme chez les libertaires. Deux courants vont dès lors se combattre autour de la question de l'utilisation de la violence dans les rangs anarchistes. D'une part, la F.O.R.A. et les rédacteurs de La Protesta (parmi les plus connus, D. Abad de Santillán et A. López Arango) prendront une position « modérée », c'est-à-dire nettement contre les coups spectaculaires des expropriateurs, soigneusement différenciés ceux-là des heureuses actions de « vengeance du peuple » accomplies par Radowitzky ou par Wilckens. Les rédacteurs de La Antorcha, d'autre part, défendront souvent (avec R. González Pacheco, T. Antillí et J. Prince en tête) l'action directe, l'illégalisme et ses actifs partisans, si ce n'est pour les justifier systématiquement ce sera du moins pour les comprendre. Et, bien sûr, ouvertement favorable à l'expropriation et à la violence, le journal Culmine rédigé (depuis 1925) par S. Di Giovanni sera le porte-parole des anarchistes expropriateurs argentins. Ainsi, « l'anarchisme individualiste, qui avait eu un grand essor à la fin du [XIXè] siècle, renaquit avec la publication de "Culmine" de Severino Di Giovanni »[123]. Le combat entre protestistas et antorchistas sera rude, au point qu'un meurtre viendra clore cette période d'auto-questionnement libertaire : en 1929 le militant López Arango est tué de trois balles à son domicile très certainement par Severino Di Giovanni[124], celui qu'il combattait le plus depuis les pages de La Protesta car l'italien était devenu le représentant de la ligne violente de l'anarchisme argentin. En 1930, on observe une dernière tentative d'union des libertaires face au coup d'état militaire. Même le clandestin Di Giovanni, commence cette année-là à publier dans l'atelier de La Antorcha, Anarchia, un journal franchement individualiste mais qui se veut toutefois « ouvert à tous : à ceux que nous voulons critiquer comme à ceux qui veulent nous critiquer »[125], comme pour tenter un rapprochement des forces libertaires. Mais le mouvement anarchiste argentin se trouve affaibli et divisé. Severino Di Giovanni, traqué par la police depuis longtemps, sera emprisonné puis sommairement jugé par un tribunal militaire en 1931. Ironie du sort, Franco, un militaire argentin commis d'office, lui assurera une défense brillante, devenue par ailleurs une véritable plaidoirie contre la peine de mort. Mais l'italien sera condamné à mort par unanimité et fusillé le 1° février 1931 devant une foule de curieux qui l'entendront pour la dernière fois ; ce sera pour crier : « Evviva l'anarchia! ». C'est la fin d'une période ; celle pendant laquelle l'anarchisme pèse véritablement dans la société argentine, tant du point de vue des pratiques que du point de vue des mentalités. ** Chapitre 3- Sociologie du milieu libertaire La composition sociologique du milieu libertaire argentin n'est pas toujours aisément repérable puisque, d'une part, on le sait, il s'agit d'un mouvement diversiforme, hétéroclite, aux éléments mouvants et parfois éphémères ; d'autre part, du fait même de cette caractéristique mais aussi en raison des successives persécutions des militants et des consécutifs éparpillements des hommes et des femmes, il est parfois difficile de reconstituer des traces fuyantes de ce mouvement qui existe assez souvent dans la clandestinité, notamment à partir de 1910 (Cf. supra, Loi de Défense Sociale). Ce n'est pas le but de ce travail que d'établir avec précision une sociologie du mouvement anarchiste argentin qui sans doute reste à faire ; toutefois, nous voudrions maintenant montrer en peu de mots l'essentiel des forces composites de ce mouvement. Nous ne pouvons, bien entendu, que compter sur les acteurs relativement organisés puisque ce sont eux qui ont laissé des traces pour la recherche ; quant aux autres, peutêtre pourra-t-on les connaître lors de prochains études sur le milieu libertaire argentin qui, malgré quelques travaux remarquables, reste peu exploré, surtout en ce qui concerne la deuxième moitié de notre période. Sans doute le mouvement anarchiste argentin apparaît-il étroitement lié au monde du travail tout d'abord et à l'anarcho-syndicalisme de la F.O.R.A. ensuite. En effet, avant même la constitution de la Fédération ouvrière on peut noter l'existence de nombreux groupes, cercles et centres d'études, de vie très souvent éphémère, mais dont l'activité est en général fort intense, formés de manière spontanée par des libertaires dans le but de proposer au travailleur et à sa famille des activités concernant tous les aspects de leur vie quotidienne : l'usine, l'atelier, le logement, le quartier, les espaces culturels et de loisir ainsi que les lieux d'expression politique. Situés dans les zones urbaines (Buenos Aires mais aussi des villes portuaires comme Rosario ou Bahía Blanca) et particulièrement dans les quartiers ouvriers de la capitale, toute une panoplie de groupes, réunissant des travailleurs comme des intellectuels, se consacrent à une multitude d'activités telles que l'édition de brochures et périodiques, l'organisation de conférences, des représentation théâtrales, des soirées musicales et dansantes, des pic-nic dans la nature, la constitution de bibliothèques et d'écoles libertaires mais aussi des campagnes de solidarité pour aider les familles des grévistes disparus, déportés ou emprisonnés ... cette liste n'étant que sommaire[126]. J. Suriano rappelle le caractère fragmentaire des sources disponibles et la difficulté de réaliser « une reconstruction satisfaisante » du filet composé par les divers groupes, centres et cercles anarchistes[127]. Il n'est donc pas étonnant que l'on ne puisse établir avec certitude la composition sociologique de ces groupes. Cependant, on est en mesure de croire que cette composition ressemble à celle des organisations ouvrières de l'époque, mieux connues, et cela d'autant plus que, comme le chercheur argentin le souligne, l'existence de ces groupes s'avère dépendante de la santé des libertaires dans le monde du travail ; autrement dit, « la présence des cercles anarchistes atteignit le moment de plus forte diffusion et influence pendant la première décennie de ce siècle [le XXè] et cela simultanément à la croissance de la Fédération Ouvrière Régionale Argentine »[128]. Ainsi, un des premiers groupes libertaires du pays, le « Cercle Communisteanarchiste » créé en 1884, est composé, selon Falcón, par des italiens parmi lesquels un boulanger, un ébéniste et un graveur[129]. Il signale également qu'à partir de 1894 les anarchistes sont présents chez les maçons, les boulangers, les fabricants de cigarettes, les cordonniers, les plâtriers et les sculpteurs. En ce qui concerne les militants et propagandistes de la première décennie du XXè siècle, il faut souligner que, outre une poignée d'anarchistes européens déjà évoqués et dont le séjour en Argentine sera relativement bref, le mouvement libertaire du pays comptera, selon les mots de Suriano, « une large masse de propagandistes » représentatifs des « militants de base », c'est-à-dire « des centaines d'activistes » actifs dans « les usines, les ateliers, le port [de la capitale], le marché central, le transport » ainsi que dans les logements ouvriers et d'autres espaces publics. Et l'historien argentin de préciser que « la plupart de ces propagandistes étaient des ouvriers, notamment des travailleurs manuels : des boulangers, des maçons, des typographes, des mécaniciens, des cordonniers, des peintres, des porteurs, des coiffeurs » mais aussi un bon nombre d'ouvriers non qualifiés tels que « des péons, des journaliers et des arrimeurs » et quelques « employés et commerçants »[130]. Or, à l'exclusion de ces derniers, si l'on ajoute les cheminots de Rosario, on retrouve la composition du secteur anarchiste présent au congrès constitutif de la première Fédération Ouvrière Argentine (F.O.A., 1901) et, à peu de différences près, on est en présence du noyau anarchiste de la Fédération Ouvrière Régionale Argentine de 1905, celle qui - rappelons-le – empreindra le mouvement social, et ouvrier en particulier, de la philosophie anarcho-communiste. Or, outre cette base de militants artisans / ouvriers, le mouvement anarchiste argentin se compose également d'un noyau, bien plus restreint, d'intellectuels qui « organisaient, diffusaient et donnaient impulsion aux idées libertaires notamment à travers la presse et les conférences mais aussi grâce à l'enseignement et aux soirées culturelles »[131]. Ce groupe est composé, surtout à partir de l'application de la Loi de Résidence (1902) d'une majorité d'argentins, contrairement à l'essentiel de la base militante des travailleurs des premières années qui devra attendre un peu plus longtemps pour voir l'achèvement de l'autochtonisation de ses rangs. Il s'agit ici d'un groupe, encore une fois, assez hétérogène tant du point de vue de la nationalité de ses membres que de leurs parcours idéologiques et biographiques : la mobilité géographique des intégrants de ce groupe se traduit par une fluctuation relativement fréquente des individus dans les groupes militants argentins et il n'est pas rare, par exemple, de compter avec la participation, dans tel ou tel cercle, de militants européens dont la présence dans le pays ne sera que transitoire. De même, ce sera aussi le cas pour nombre de militants libertaires argentins qui, plus tard, se rendront en Espagne pour contribuer à grossir les rangs républicains lors de la guerre civile de 1936-39. Il faut noter également que l'implication et la permanence des intellectuels dans l'activité libertaire est variable dans le temps, ce qui, une fois de plus rend difficile une sociologie de ce secteur, pourtant clé, du mouvement anarchiste du pays (et cela même si les libertaires liés au monde du travail ne les chériront pas toujours). En général, ce groupe est composé d'une majorité de journalistes, maîtres d'école, professeurs et écrivains, souvent liés à la bohème de la capitale[132]. L'apport de ces intellectuels n'est pas celui d'une contribution autochtone à l'idéologie anarchiste ; cependant leur participation sera primordiale pour la diffusion (et parfois traduction) des théoriciens de l'anarchisme international. Aussi joueront-ils un rôle « pédagogique » essentiel pour le mouvement, que ce soit à travers leur participation dans la presse libertaire, la création littéraire servant la cause anarchiste, le soutien aux nombreuses « écoles libres »[133], bibliothèques, librairies et cercles divers. En 1915 les anarchistes, minoritaires dans le mouvement syndical, restent pourtant attachés à la philosophie anarcho-communiste qu'ils entendent garder comme « étiquette » de leur fédération : ce noyau qui fait scission en constituant une nouvelle F.O.R.A. (dite du Vè congrès) est composé de chauffeurs de chariots, de menuisiers, d'électriciens, de fabricants de cigarettes, de boulangers, de fondeurs, d'ouvriers du port, de fabricants d'espadrilles, de typographes, de cuisiniers et pâtissiers, de cordonniers et de cheminots, bien que cela n'implique pas forcément la totalité des travailleurs des branches évoquées. Toutefois, notons que la composition des militants par métier et par localité (la capitale, les villes de Rosario et d'Entre Ríos) reste stable depuis le début du mouvement anarcho-syndicaliste. Or, depuis cette date historique, la Fédération anarchiste ne pourra plus se vanter de représenter la majorité du mouvement, désormais plus éparpillé qu'auparavant. Les données nous manquent pour établir avec certitude la composition du mouvement libertaire des années 1920, mais il est clair qu'aux militants de la F.O.R.A. il faudra ajouter désormais une force non négligeable constituée par tous ceux qu'elle combat : le groupe formé autour de l'hebdomadaire La Antorcha (« dirigé » par l'intellectuel argentin R. González Pacheco), les groupes Pampa Libre et Ideas, bannis de ladite fédération en 1924, ainsi que les illégalistes, évidement peu ou pas organisés et dont les parcours s'avèrent relativement hétéroclites. Parmi ces derniers on peu citer, avec O. Bayer, l'allemand Kurt Wilckens, le russe Simón Radowitzky (forgeron), et Boris Wladimirovich, les argentins Miguel Angel Roscigna (leader métallurgiste), Emilio Uriondo et Juán Antonio Morán (« secrétaire général de la Fédération Ouvrière Maritime » de la capitale), l'italien Severino Di Giovanni (typographe), parmi d'autres[134]. Que dire des forces anarchistes en Argentine vers 1930 ? En ce qui concerne la F.O.R.A. nos sources s'avèrent contradictoires : selon Abad de Santillán, par exemple, la fédération comptait avant le coup d'état « non moins de 100.000 adhérents »[135] alors que l'historien A. López signale qu'à cette date « de la F.O.R.A. dite du Vè congrès il n'existait plus que le nom »[136]. Une chose est sûre : le coup d'état militaire de 1930 trouvera les anarchistes divisés ; à cela il faudra ajouter la dispersion provoquée par la nouvelle dictature. A ce sujet, Jacobo Maguid (dit Jacinto Cimazo), militant de la Fédération Anarcho-communiste Argentine (F.A.C.A., 1935[137]) dira : « une fois survenu le coup d'état militaire d'Uriburu le délabrement [du mouvement anarchiste] fut irrépressible. Les meilleurs militants furent emprisonnés, pour la plupart dans les prisons de Villa Devoto [à Buenos Aires] et d'Ushuaïa. D'autres furent déportés ou réussirent à quitter le pays. A [la prison de] Villa Devoto vivaient ensemble environ deux cents anarchistes réunis là-bas par la dictature. Ils venaient de divers endroits [du pays], depuis Jujuy [tout au nord] et El Chaco jusqu'à La Pampa et Río Negro [en Patagonie]. Ils avaient été actifs dans un groupe, une branche foriste ou autonome, une bibliothèque, un athénée (...), un comité pro prisonniers, une association de jeunes ou d'étudiants ». Et le militant argentin de rajouter : « Dans une situation aussi lamentable, la vie commune commença à effacer les antagonismes et la méfiance crées par une division interne [qui avait duré] de longues années »[138]; c'est le début d'une autre étape de l'histoire libertaire argentine, qui – on l'aura compris – échappe au cadre circonscrit pour cette étude. * Partie II : MYTHANALYSE DE L'ANARCHISME ARGENTIN ** Chapitre 1- VISAGES DE PROMETHEE. L'homme anarchiste : du rebelle primitif au révolté conscient *** 1.A- Méphisto, le barbare nomade : l'exemple du gaucho **** Qu'est-ce qu'un gaucho? Rien que le mot gaucho, d'origine incertaine, nous introduit déjà dans un univers mythique. En effet, définir le gaucho ne sera jamais une tâche simple pour les Argentins ; on le trouve au carrefour de l'histoire et de la littérature, de l'anthropologie et de la légende conformant un personnage insaisissable, une figure omniprésente dans l'imaginaire argentin. Toujours vivant pour certains, mort depuis bien longtemps pour d'autres, le gaucho est partout et nulle part. Nous voudrions à présent livrer au lecteur quelques grandes images que le gaucho réveille sans cesse dans les esprits argentins de l'époque. Nôtre tentative n'est pas de décortiquer un personnage historique bien daté mais tout simplement de donner un bref aperçu de ce que l'imaginaire argentin nomma gaucho. En ce qui concerne l'étymologie du mot, et sans prétendre à l'exhaustivité, nous ne pouvons proposer que des hypothèses : Agustín Basualdo dans son ouvrage « El gaucho argentino » [Le gaucho argentin] avance qu'il s'agit d'un mot provenant de la voix indienne (araucano) « gachu » signifiant « ami, camarade ». L'écrivain argentin Martinez Estrada (1898-1964), auteur de la célèbre Radiografía de la Pampa [Radiographie de la Pampa] (1933) ainsi que de Muerte y transfiguración de Martín Fierro [Mort et tranfiguration du Martin Fierro] (1943), considère que l'étymologie « la plus authentique » serait celle qui « par métathèse se forme à partir du mot huacho, « guacho » (orphelin) en quichua. Voilà ce qu'était le gaucho : un être sans père ni famille (...) »[139]. Enfin, l'historien et anthropologue uruguayen Fernando O. Assunção, spécialiste de la question du gaucho, précise[140] qu'au XVIIè siècle, avant que le terme gaucho ne fasse son apparition dans les documents historiques, les termes utilisés par les espagnols et les hyspano-américains pour désigner le type rural de la région du Río de la Plata étaient ceux de « vagabundo » (vagabond), « vagamundo » (que nous nous permettrons de traduire par « vagamonde ») et « vago » (fainéant). C'est en 1771 que l'on trouve la première trace écrite du mot gaucho employé pour désigner l'homme pampéen. Or, le mot gaucho était déjà utilisé dans l'Espagne du XVIIIè siècle, dans le domaine des mathématiques et de l'architecture, pour signifier le « défaut d'une superficie dénivelée » ou encore comme synonyme de « dévié » et « tordu » ; ceci laisserait penser qu'il s'agit d'un mot provenant du terme français « gauche », et qui probablement aurait été utilisé par les fonctionnaires espagnols chargés de délimiter les territoires en Amérique et qui aurait été ensuite utilisé pour nommer l'habitant de la Pampa, également considéré comme un « dévié ». S'il n'existe pas de consensus pour considérer le gaucho en tant que type ethnique et/ou culturel voire social, on peut être presque sûr qu'il s'agit d'un produit du métissage. J. Mafud, dans son étude sur le déracinement argentin, évoque ainsi l'origine du gaucho : « Avant même sa naissance il était incrusté entre l'indien et l'homme civilisé. Dans le processus fœtal du gaucho ont rivalisé une mère indienne et un père blanc. Mais il ne fut ni l'un ni l'autre. Il fut un être intermédiaire : gaucho. Son berceau fut un vide ; le vide existant entre l'indien et le conquistador. Il naquit d'un croisement impossible (...). Il est issu d'un heurt et non pas d'une union »[141]. F.O. Assunção, lui, évoque le mélange ethnique qui eut lieu en Argentine avec l'apport de nombreux groupes aborigènes locaux, du conquistador espagnol et portugais ainsi que d'autres indigènes et/ou métis venus des régions environnantes (Pérou, Bolivie, Paraguay, Brésil, Chili). Le gaucho est donc selon lui une « conjugaison de groupes ethniques aborigènes pédestres qui vivent de la chasse et de la cueillette et qui deviendront des cavaliers dès qu'ils rencontreront le cheval et la colonisation européenne -espagnole et portugaise- »[142]. En général, on parle donc de gaucho pour signifier le type rural du bassin du Río de la Plata et, par extension, de la Pampa (région de l'Argentine centrale). Or le gaucho est devenu l'ancêtre mythique des Argentins. Jusque 1880 environ le mot gaucho aura un sens presque exclusivement péjoratif et sera utilisé par les élites urbaines positivistes en tant que synonyme de « fainéant, voleur de la campagne, vagabond, sans patrie ni patron » dans un contexte politique, idéologique et même imaginaire de lutte entre la « civilisation » (entendue comme le progrès qui ne peut venir que de l'Europe) et la « barbarie » (représentée par tout ce qui est lié à l'indien et, plus largement, autochtone). La littérature (qui, comme la politique, ne concerne qu'un petit nombre d' « élus ») est sans doute le moyen privilégié par lequel le gaucho peut prendre une place symbolique dans les centres urbains les plus importants du pays, soucieux surtout de se distinguer de cette campagne si proche de la « barbarie ». On peut considérer donc que les élites urbaines, en véhiculant leur représentation d'un gaucho mal connu, contribueront fortement à réaliser son portrait. Pendant la deuxième moitié du XIXè siècle la littérature romantique du Rio de la Plata adopte parfois la langue du gaucho (mélange de l'espagnol ancien et de voix indiennes conservées par la tradition orale) pour composer des poèmes souvent satiriques. Ainsi, par exemple, un « Faust » gaucho voit-il le jour en 1866 grâce à la plume de Estanislao del Campo (1834-1880), inspiré par l'opéra de Charles Gounod représentée cette année là pour la première fois à Buenos Aires. Sous le titre Fausto : impresiones del gaucho Anastasio el Pollo en la representación de esta ópera [Faust : les impréssions du gaucho Anastasio el Pollo dans la représentation de cet opéra] l'écrivain nous livre avec ses vers une parodie du monde bourgeois aux aspirations « européisantes » confronté à l'univers du gaucho. Le décor de civilisation contre barbarie y est déjà mais il faudra attendre quelques années avant de voir l'ébauche des traits de caractère du gaucho presque tel qu'il survit encore de nos jours. Un événement littéraire contribuera à faire changer la vision urbaine méprisante de la figure du gaucho : en 1872 José Hernández, écrivain et journaliste cultivé et engagé, publie son célèbre Martín Fierro. Ce poème épique aura un propos pédagogique très clairement exprimé si non par son auteur du moins par son éditeur : la première partie (El gaucho Martín Fierro [Le gaucho Martin Fierro], publiée en 1872) sera adressée aux élites qui par méconnaissance du gaucho le méprisent ; la deuxième partie ( La vuelta de Martín Fierro [Le retour de Martín Fierro], publiée en 1879) aura comme but principal de « faire du gaucho un véritable citoyen, un auxiliaire illustré de la démocratie »[143].). Cette œuvre, qui utilise la langue parlée par le gaucho, inaugure un nouveau genre littéraire : la littérature « gauchesca », très développée vers la fin du XIXè siècle et le début du XXè. José Hernández souhaite également rendre compte de « tous les malheurs dont est victime cette classe déshéritée [celle des gauchos] de notre pays » et introduit son poème épique en annonçant son effort de présenter « un type d'homme qui personnifiât le caractère » du gaucho, pour pouvoir apprécier son « imagination pleine d'images et de couleurs », « tous ses accès d'arrogance immodérés jusqu'au crime » et « tous ses élans », pour ainsi le montrer tel qu'il est : « l'enfant d'une nature que l'éducation n'a pas encore poli et adouci »[144]. Vers la fin du XIXè siècle l'éradication quasi totale des indiens établis dans le territoire argentin ainsi que le développement du barbelé à grande échelle -entre autres raisons- provoqueront la sédentarisation (bien forcée, d'ailleurs) du gaucho et donc un changement fondamental de son mode de vie : le gaucho « matrero » (qui signifie « rusé » mais aussi « vagabond »), nomade, éleveur de bétail, sera progressivement remplacé par le gaucho travailleur dans l'estancia (fermier salarié). On attribuera à ces deux types de gaucho des caractéristiques plus ou moins artificielles ; on les imagine assez différents. Pérez Amuchástegui dans son étude sur la « mentalité du gaucho » ébauche celle-ci en utilisant pèle-mêle des exemples historiques et littéraires. L'intérêt de son travail réside à nos yeux moins dans une analyse « objective » de la figure du gaucho que dans un formidable concentré d'images que ce personnage évoque. Le gaucho « matrero », parfois aussi appelé gaucho méchant, apparaît comme un personnage nomade qui, vivant en pleine liberté dans une Pampa pas encore morcelée par le barbelé imposé avec le latifundio, vit de la chasse du bétail parsemé sur ce sol immense qu'il considère chez lui. Il mange la viande, il vend ou troque le cuir. Mais il « doit faire face à une vie dure et difficile correspondant à une période incertaine de transformation de la vie rurale »[145]. D'une part, l'armée nationale a besoin de lui pour repousser les frontières de la « civilisation » et gagner du terrain aux indiens ; le gaucho, forcé à devenir chair à canon pour défendre une notion - la patrie - qu'il ne connaît point, réveille donc ses « mauvais instincts » de « bagarreur » perpétuel et se rebelle contre cette autorité qu'il ne reconnaît pas, devenant ainsi souvent un déserteur. D'autre part le barbelé fait son entrée triomphale dans la campagne argentine, faisant du chasseur nomade, parfois éleveur de bétail, un simple voleur de la campagne. Il s'agit en tout cas d'un personnage qui permet difficilement un regard « neutre », le gaucho soulève inévitablement des passions à son égard, comme s'il ne pouvait pas s'empêcher de transmettre, par contagion presque, tout le bouillonnement que l'on attribue à l'essence de son être. Or, Amuchástegui, peut-être dans une tentative d'impossible objectivité à l'égard de cette figure légendaire, signale que le gaucho « n'est pas un dégénéré ni un saint, il n'est pas un bandit ni un héros mais un homme méprisé (...) »[146]. Et, avant de finir son paragraphe sur ce type de gaucho, de préciser : « Etre matrero ne signifiait donc pas d'être bon ou mauvais mais d'être farouche, d'être rebelle face à l'impiété arbitraire et capricieuse d'un système de gouvernement qui, occupé du futur, devint insensible à la réalité présente (...) »[147]. Cette vision n'est pas très éloignée de celle de l'écrivain qui, avec son Martín Fierro, dessina dans les villes argentines le visage d'un gaucho qui devint très vite le gaucho. Mais après l'implantation du barbelé, que reste-t-il de cet homme si libre dans cette Pampa sauvage? Le gaucho serait-il mort en devenant travailleur agricole et sédentaire? Encore une fois, pour cette question, le consensus n'est pas de mise. Pour certains (Jorge Luis Borges ; Ezequiel Martínez Estrada), en effet, il est impensable de prétendre transformer le gaucho en salarié agricole : un gaucho est rebelle et nomade ou n'est pas. Ainsi, le gaucho serait-il mort avec le XIX è siècle emportant avec lui tout son bagage de barbarie et sans connaître le XX è siècle du progrès et de la civilisation. Or, évidement ce personnage est toujours d'actualité en Argentine ; encore de nos jours un des plus importants quotidiens argentins consacre au gaucho un espace hebdomadaire : cela nous autorise à soupçonner que, malgré toutes les péripéties et les métamorphoses que l'homme pampéen ait pu subir dans le temps, l'imaginaire argentin ne fut pas capable de tuer le gaucho. En effet, le gaucho vagabond du début du XIX è siècle deviendra progressivement péon à l'estancia ce qui implique déjà de se fixer, parfois même de former une famille, ainsi que de se forger des « bonnes habitudes » : celle du travail et du respect de l'autorité « légitime » (le patron et bien sûr l'État). Mais bien entendu cela ne l'empêche pas de garder très ancré en lui son caractère d'homme libre, solitaire mais également solidaire avec tout être humain qui aurait besoin de lui. Un peu rude mais non moins fraternel, il ne manquera jamais de convier son prochain à partager un bout de viande ; représentant du maté[148], il sera toujours prêt à rendre service. Voilà le gaucho devenu symbole. Pour les anarchistes le gaucho « matrero », méchant, d'avant l'apparition du barbelé deviendra le symbole du rebelle, le précurseur de la révolte ouvrière. Le gaucho « agriculteur », travailleur sédentaire, sera transformé par les élites, dès le début du XXè siècle, en paradigme de l'identité argentine ; il deviendra donc le symbole national en tant que citoyen argentin par excellence. Et pour preuve : en 1993 une loi établit le 4 décembre comme la « journée nationale du gaucho » en hommage à la première publication du Martín Fierro de José Hernandez. Ainsi, le président de la Confederación Gaucha Argentina en 1999, M. Héctor Caballero, écrivait-t-il pour célébrer cette journée : « Aujourd'hui sa figure n'est pas présente dans la Pampa, mais ses vertus impalpables continuent de chevaucher nos rues » et donnent vie au « gaucho citoyen » actuel qui participe à la vie de la communauté, « paye ses impôts et chante l'hymne national »[149]. On en est loin du gaucho revendiqué par les premiers anarchistes, et pourtant encore de nos jours on continue d'évoquer aussi quelques traits de cet ancêtre libre, solitaire et solidaire cher aux libertaires et dont l'héritage resterait vivant : l'historien Félix Luna exalte ainsi la « conscience de l'égalité » et « l'attitude vagabonde » du gaucho qui, bien que disparu selon lui, empreigne la société argentine de son « esprit de liberté », trace indélébile. Et encore de nos jours, on apprécie bien celui qui est capable d'une gauchada (un acte digne d'un gaucho), c'est-à-dire d'un acte généreux, désintéressé, qui rend service à autrui. Par ailleurs, le directeur du Musée Argentin d'Histoire Nationale, Juan José Cresto, définissait le gaucho comme le « personnage archétypique qui nous représente le mieux » et voici le portrait qu'il nous livre : « centaure, chanteur, bagarreur, rebelle, travailleur occasionnel et protagoniste de notre histoire, qui émerge des pages de nos traditions »[150]. Et le journaliste Mariano Grondona de préciser : « le gaucho pur est mort, mais le sentiment qui l'animait (...) reste vivant » car sa figure bien qu'elle représente l'Argentin, est somme toute une figure universelle[151]. Il est évident que cet être légendaire, puisque mythique, reste toujours d'actualité en Argentine. **** Le gaucho, un anarchiste? D'autres chercheurs avant nous observèrent la « revendication » de la figure du gaucho par les anarchistes argentins[152]. Bien sûr, on peut y voir un « outil » astucieux de légitimation idéologique voire un pur moyen de prosélytisme, une manière d'atteindre les couches populaires rurales avec cette Idée venue d'ailleurs et enracinée surtout dans le milieu urbain argentin. Mais à nos yeux il ne s'agit pas que de cela : de toute évidence, la seule réalité, la dureté de la vie ouvrière aussi bien en ville qu'à la campagne auraient pu suffire à légitimer cette idéologie du changement radical. Et pourtant... l'anarchisme argentin semble bien avoir besoin du gaucho, beaucoup moins, par ailleurs, en tant que personnage autochtone qu'en tant qu'expression de l'homme anarchiste. Or là aussi, l'imaginaire libertaire argentin aurait pu se contenter d'adopter des figures telles que Bakounin ou Malatesta, parmi d'autres, pour avoir un « modèle » d'anarchiste « pur ». Cependant, malgré la présence de ces deux libertaires dans les esprits de leurs compagnons argentins, le gaucho s'y fera également une place. Évidement, des idées et des rêves venus d'ailleurs ne pouvaient que s'incarner dans des images bien d'ici. Il est aisé de constater à quel point cette figure légendaire évoquée plus haut se montrait perméable aux rêves romantiques des premiers libertaires européens. Et cela à tel point que, bien que nous ayons présenté deux types de gaucho ayant alimenté l'imaginaire de secteurs argentins différents voire opposés (élites et libertaires), la typification ébauchée plus haut s'avère, comme tout idéal type, relativement artificielle. Et il ne nous semble pas abusif d'affirmer que, si la figure du gaucho fut présente - du moins pendant un temps - dans l'esprit libertaire argentin, ce dernier contribua indéniablement à composer le semblant légendaire que le gaucho présente de nos jours. Mais revenons à l'époque qui nous occupe. Incontestablement, le gaucho est imaginé comme le reflet de la Pampa sauvage, son environnement naturel ; ainsi est-il rêvé par les argentins du tournant du XIX è siècle comme un être proche de la nature (trop proche pour nombre de citadins qui s'en méfient) ; bref, le gaucho est un barbare. Il laisse transparaître, avec toute sa démesure dyonisiaque, des éléments d'un imaginaire nocturne qui caractérise la rêverie des premiers anarchistes européens et « contaminera » également l'imaginaire libertaire argentin. Toutefois, une mise en garde semble nécessaire : le figure idéaltypique du gaucho nocturne que nous nous efforçons de décrire ici eut dans l'esprit anarchiste une durée relativement brève, le rebelle primitif tendant constamment à devenir révolté conscient, ce dernier participant à un tout autre trajet de l'imaginaire. L'intérêt que nous lui portons s'explique dès lors moins par des considérations de durée que par des raisons de prégnance symbolique. Au XIXè siècle finissant le mythe prométhéen réunira les élites argentines et les premiers anarchistes de ce pays au-delà de leurs oppositions idéologiques ; ils laissent transparaître un même souci civilisateur : le gaucho constituera pour les premières un barbare qu'il faut civiliser ; or pour les seconds il s'agira également d'un barbare mais « civilisateur ». C'est Alberto Ghiraldo (1875-1946)[153], un des plus célèbres représentants de la première génération d'anarchistes argentins, qui, à nos yeux, dévoile le mieux la figure du gaucho telle qu'elle est rêvée dans le milieu libertaire de la première époque. Sous sa plume le gaucho apparaît comme un « barbare civilisateur » (dont la valorisation est nettement positive) : en tant qu'incarnation de la Nature, ce primitif « rusé », « méchant », « sauvage », « courageux », selon Ghiraldo, est représenté comme l'archétype du rebelle refusant toute soumission et faisant tête à tout obstacle venant entraver sa liberté. Il s'agit donc d'une figure exemplaire dans sa barbarie puisque capable de nous apprendre la vie en totale Liberté, laquelle ne peut s'accomplir que par la révolte. Ainsi, le gaucho rêvé par les libertaires argentins, met-il en exergue ce qu'Alain Pessin caractérisa comme la rêverie de l'homme reconquis où celui-ci part, comme en voyage, à la conquête de sa nature. Dans ce sens, le gaucho n'est point un prototype du bon sauvage de Rousseau mais un des multiples exemples de la « barbarie exemplaire » chère à Bakounine. C'est pour cela que, bien qu'il soit un être dont la liberté lui est intrinsèque, on exaltera bien plus son côté méchant et rebelle et sera mis en scène non pas dans une Pampa idyllique de liberté absolue mais dans un « décor oppressif »[154] qui fait obstacle à son accomplissement en tant qu'homme. Julio Mafud soutient que « Depuis sa naissance jusqu'à sa mort, le gaucho était entouré d'un monde de cruauté »[155]. Autrement dit, dans ce royaume de la barbarie qu'est la Pampa, le gaucho règne. Dans son conte « Heroica » [Héroïque] Alberto Ghiraldo présente dès les premières lignes une humanité « empêchée d'accomplir son destin »[156] à travers une description de la Conquête du continent, conquête brutale qui introduit déjà la souffrance dans cette chair blessée qu'est celle du peuple d'Amérique Latine. La conquête de l'Amérique est dans les mots de l'auteur, une « orgie au zénith » où « la race vaincue » a été «donnée en offrande » dans un «bûché fumant » au «dieu tragique ». Or, le conte commence par ces termes : « Seul dix mois de séjour dans la terre conquise et l'Espagnol se sentait déjà le propriétaire de l'Amérique, l'Atlantique [sic.] enchantée pressentie par Platon, promesse d'or (...) »[157]. L'exemple semble éloquent et significatif : il ne nous dit rien sur l'Amérique d'avant la conquête tout simplement parce que, comme le souligne Alain Pessin, il n'y a pas d'âge d'or pour l'imaginaire anarchiste puisque « la liberté n'est pas au début mais à la fin de l'histoire »[158]. C'est pourquoi, d'un point de vue mythocritique, le trajet imaginaire ici en œuvre est continuellement celui qui va du chaos à la rédemption (progressisme de G. Durand) ; autrement dit, l'histoire suit son cours naturel vers un destin de liberté conquise par la révolte car, en effet, s'il n'y a pas d'état de nature, il y a du moins des « symptômes de nature », dont les « gestes de refus » et la révolte face aux obstacles que représentent la domination et l'autorité. Et c'est par la barbarie que le refus de toutes les entraves s'exprime le mieux ; le barbare, créature instinctivement rebelle, concentre en lui tous les espoirs pour que l'humanité puisse accomplir son destin et, dans ce sens il ne peut qu'être un barbare civilisateur. Celui-ci est souvent la figure qui s'oppose à celle du « civilisateur barbare » qu'est l'oppresseur : dans le conte déjà évoqué « Indiens et gauchos alzados[159]», « enfants des chardons et des pajas bravas[160] », « occupaient la Pampa » et étaient « persécutés à mort par le chrétien tenace et barbare, civilisateur et sauvage ». Mais nos indomptables personnages ne sont pas prêts de se rendre, ils se veulent « morts ou libres » et mettront toute leur énergie au service de la liberté : « les terribles hors-la-loi » avec leur « attitude rebelle » s'attacheront à « arrêter l'œuvre des civilisateurs barbares »[161]. Dans le contexte argentin de nette polémique entre civilisation et barbarie, la figure du gaucho met en évidence une toute autre logique de l'imaginaire : la « dialectique des antagonismes », structure nocturne qui « [vise à] la cohérence sauvegardant les distinctions, les oppositions »[162], fait, en effet, de notre personnage le porteur d'une barbarie civilisatrice qui contraste avec la civilisation barbare imposée par l'Autorité. Le civilisateur barbare (l'oppresseur) ne se propose que de combattre la barbarie, il s'agit pour lui de civiliser le barbare (du grec « barbaros » et du latin « barbarus », qui signifient « étranger », rappelons-le), de domestiquer l'étranger, bref, de soumettre l'Autre. Or, la barbarie du gaucho rebelle doit être entendue comme une nature qu'il faut découvrir ; dans l'esprit libertaire il s'agit d'absorber cette barbarie, de se laisser apprivoiser par le barbare, de connaître l'étranger, pénétrer dans ses ténèbres et ainsi, en quelque sorte, être l'Autre, s'imbiber de sa puissance profonde. Car ce barbare est rêvé comme étant obscurément puissant, capable de tout pour préserver sa liberté. Il n'est donc pas étonnant que dans un conte qui, de manière bien allusive, s'intitule « Salvaje » [Sauvage][163], Ghiraldo fasse du gaucho un « terrible » « Méphistophélès de la Pampa » dont les yeux resplendissent de manière « étrange » dans l'obscurité et qui « domine » la campagne argentine[164]. Tout comme Méphisto règne aux Enfers le gaucho règne dans une Pampa marquée par le feu et le sang[165]. Il est ainsi ce « Satan généreux »[166] qui dans son rêve humanitaire utilise toute sa puissance pour contrer Dieu dans le but non pas d'assujettir l'homme mais de le libérer, de le rendre maître de lui-même et surtout de le maintenir en perpétuel mouvement car dans l'acte anarchiste d'éternelle rupture le bouillonnement des passions s'avère primordial. Sans doute, la figure du gaucho participe-t-elle fortement de la « rêverie de l'altérité », cette « double rêverie de l'Autre et de l'Ailleurs »[167] qui imprégna l'imaginaire libertaire de la première heure en Europe comme en Argentine. L'anarchiste est, en effet, celui qui « s'inscrit comme étranger aux démarches communes »[168], il se rêve différent. Or nous avons déjà souligné l'origine mythique du gaucho dans l'imaginaire argentin, il n'est donc pas étonnant que cette créature, venue d'on ne sait où et habitant des lointaines contrées sauvages[169], ait pu si bien s'accommoder des rêves concernant l'homme anarchiste puisque le gaucho, en quelque sorte, était déjà, dans l'imaginaire du pays, un rebelle primitif. Et c'est bien parce que « la barbarie [est] considérée comme l'étrangeté absolue »[170] que le gaucho sera combattu (en tant que barbare) par les élites et exalté (en tant qu'exemplaire) par les premiers libertaires argentins. Notons, par ailleurs, que cette rêverie de l'Autre et de l'Ailleurs « contaminera » aussi les mentalités argentines non-anarchistes : l'anarchiste se rêve lui-même comme un sorte d'étranger de ce monde ; or, cette même vision fera qu'il sera tantôt craint, tantôt méprisé par une bonne partie de la société argentine qui le considère toujours comme l'immigré, le barbare venu déranger la paix sociale du pays ; l'anarchisme sera pendant longtemps regardé en Argentine comme une doctrine amenée d'ailleurs par des étrangers indésirables venus corrompre les bonnes habitudes locales, ce qui ne tient pas compte de l'enracinement profond de cette idéologie chez les autochtones[171]. Comme on peut le constater, le rebelle primitif argentin participe de plusieurs éléments de la rêverie concernant Bakounine comme « ancêtre fondateur »[172] mythique du mouvement anarchiste européen. On retrouve chez l'argentin cette « barbarie exemplaire », la rêverie de l'Autre et de l'Ailleurs, la figure d'un Satan humaniste, mais aussi la rêverie nomade. Cet étrange personnage, cet Autre mystérieux venu d'un Ailleurs obscur et enflammé est, en effet, traversé par cet « axe générateur de la rêverie libertaire »[173] qu'est le nomadisme. On retrouve manifestement chez le gaucho cette « liaison en quelque sorte anthropologique » entre « l'errance » et « la diffusion de la subversion »[174]. Ce n'est donc pas un hasard s'il y a eu en Argentine des efforts considérables pour faire du gaucho un travailleur sédentaire (cf. supra), puisque « par rapport au sédentaire, l'errant est toujours inquiétant. Il transporte avec lui trop de rêves complexes. Des rêves, surtout, qu'il n'a pas abdiqués. Des rêves qui continuent à animer sa vie, et qui, justement, le maintiennent en chemin »[175]. Ainsi, le gaucho incarne-il à merveille, pour les anarchistes argentins, le « trimardeur libertaire » décrit par A. Pessin, c'est-à-dire « l'inconnu qui s'enfonce dans le monde, et sème en cheminant des thèmes de révolte. Il réunit en lui, outre ses traits d'homme libre, proche de la nature, ceux du missionnaire de l'anarchie et de l'agitateur impénitent » tout en étant également « un savant à sa manière » car « il réalise la science pragmatique de l'anarchie, science de la solidarité humaine, de l'entraide et de la fraternité »[176]. Le gaucho apparaît donc comme un errant permanent, c'est là sa nature puisqu'il ne connaît ni loi, ni patron ni frontières, il est par conséquent partout chez lui, « propriétaire de la campagne »[177]; ce n'est en effet que par l'errance que le gaucho prend possession de la Pampa en dehors de toute notion de patrie et peut ainsi s'enraciner sans pour autant se fixer. Son errance est ainsi la conséquence d'un choix et d'une nécessité : sa barbarie et sa rébellion font de lui un « éternel persécuté » qui « seul a peur de la captivité »[178] et vit perpétuellement « en fuite », « en chemin »[179]. Voilà donc toute « l'âme du gaucho », que Ghiraldo met en scène dans une pièce de théâtre[180] à travers un gaucho, « Cruz » [Croix], qui refuse de faire son service militaire en se réclamant de l'héritage de son père, qui avait combattu parmi les indiens contre l'armée ; Cruz se souvient de son père dans ces termes : « gaucho alzao[181] -et il avait raison-, il fut persécuté par l'autorité et dut donc gagner la frontière »[182], bref, aller ailleurs est pour lui le seul moyen de rester lui-même. Or, « en étant de partout et de nulle part, l'homme nomade, par opposition à l'établi, est en route avec, vers l'autre, et de là avec, vers l'absolu »[183]. Cet absolu est bien entendu, l'Anarchie. Mais si le gaucho est présenté comme un « missionnaire de l'anarchie » c'est, contrairement au propagandiste (cf. infra), bien malgré lui : son courage frôlant la férocité dans la défense de ses valeurs de liberté et de solidarité, son refus d'autres attaches que celles que son cœur lui conseille, tout comme son contact permanent avec la nature sauvage qui lui colle à la peau, font de lui un exemple pour tout anarchiste. Ce n'est que dans ce sens qu'il pourrait être considéré comme un « propagandiste errant » qui « possède le savoir du devenir »[184], celui de la vie solidaire en totale liberté. Mais le gaucho n'est pas pour autant un anarchiste, ce n'est pas celui qui amène, dans son périple sans cesse, son savoir et sa révolte à ceux qui ne connaissent pas encore les bienfaits de l'Anarchie. Dans notre cas, au contraire, ce sont les libertaires, déjà embrasés par des idées de rédemption, qui rêvent le gaucho comme un être qu'il faut absolument approcher, comme si par contagion on pouvait s'imbiber un peu de la barbarie qu'il porte en soi tel un feu inépuisable. C'est donc un être difforme dans sa démesure, qui effraye les tenants de la civilisation et fascine les libertaires avides de barbarie (même si elle est civilisatrice). Une fois de plus nous considérons que la littérature de Ghiraldo s'avère intéressante pour mettre en évidence l'évolution de cette figure dans l'imaginaire libertaire comme dans l'imaginaire argentin puisque le premier est inévitablement lié au second (et en fait partie), comme nous le laisse soupçonner cette volonté pédagogique et pour ainsi dire « civilisatrice » des deux. Or, le gaucho rappelle ce double monstrueux évoqué par A. Pessin dans sa description de Bakounine en tant qu'homme anarchiste complet[185]. Car le gaucho sera en effet figuré par le Centaure[186]. Bien sûr, la comparaison semble facile du fait que l'homme pampéen se déplace à cheval et que ce dernier semble en quelque sorte faire partie du corps du premier ; mais indéniablement l'imaginaire se trouve mêlé de cette association qui n'est pas à nos yeux que pure coïncidence entre la façon de se déplacer du gaucho argentin et la constitution de la créature mythologique. Rappelons que le Centaure, créature double, mi-homme, mi-cheval apparaît comme une représentation de la double nature (bestiale et divine) de l'être humain : la primitivité des instincts de l'homme est figuré par le bas du corps du cheval, renvoyant à tout ce qui est « bas »[187] dans l'homme et que l'on pourrait résumer sous le terme de bestialité ou bien dans l'expression bakounienne « avoir le diable au corps »[188] (l'âme étant bien entendu réservée aux dieux) ; par contre le haut du corps du centaure est celui du haut du corps humain, là où se trouvent le cœur et l'esprit qui nous distinguent en tant qu'espèce, la tête et donc la conscience qui nous rapproche des dieux, du ciel, bref, du haut. Or, dans l'exemple proposé la symbolique du centaure se trouve renforcée par celle du cheval qui renvoie aussi à deux mondes opposés (monde du dessous, chtonien / monde du dessus, ouranien) tout en les reliant. Les deux symboles (centaure / cheval) avec leur double symbolique se renforcent mutuellement pour dessiner la figure de ce « héros légendaire » qu'est le gaucho selon A. Ghiraldo et pouvoir ainsi le montrer en tant que barbare civilisateur. Le pôle bestial du centaure et le pôle chtonien du cheval[189] sont connotés de manière positive et marqués par une imagerie du fauve, renforcée par celle du feu destructeur/régénérateur que nous étudierons plus tard[190]. Ces deux pôles ne sont là, à nos yeux, que pour valoriser un « chaos initial », cette « pureté terrible », cette « violence primitive »[191] et fécondante dont le contact permettra l'élévation. Dans notre exemple il s'agit de l'élévation du barbare au rang de civilisateur ; d'une manière générale il s'agira de l'élévation de l'humanité par la révolte. Cette notion d'élévation est marquée par le passage des pôles bestial du centaure et chtonien du cheval aux pôles divin et ouraniens respectifs ; ce sont ces deux pôles (haut/bas correspondant à civilisation/barbarie) imbriqués (il s'agit, on l'a dit, d'absorber la barbarie) ce qui permettra à Ghiraldo de faire du gaucho un barbare civilisateur. Dans le conte « Salvaje », « l'éclat barbare et primitif de chaleur sensuelle et sanglante » par lequel le gaucho possède une femme par la force, ne peut être compris qu'en « évoquant l'homme rude des cavernes s'appropriant violemment la femelle dans la nuit des temps »[192]. Il s'agit d'une barbarie qui renvoie à un temps des origines, temps mythique. Et c'est justement parce qu'elle est fondatrice que la barbarie du gaucho peut devenir civilisatrice : le gaucho du conte doit payer son crime (le viol) avec sa vie ; pourtant « il avait quelque chose de sauvagement héroïque lorsqu'il reçut le châtiment »[193]. Le châtiment se trouve ici transmué en sacrifice, la barbarie transmuée en civilisation. Nous venons de faire un parallèle entre la figure du gaucho en tant que rebelle primitif archétypal dans l'imaginaire libertaire argentin et la figure de Bakounine en tant qu'ancêtre mythique des anarchistes européens tel qu'il est analysé par A. Pessin. Mais nous tenons à souligner deux aspects de notre exemple argentin qui diffèrent de celui du sociologue grenoblois. D'une part, il faut dire que si le gaucho argentin peut être compris en termes d'ancêtre mythique des libertaires du pays, ce sera seulement du fait qu'il est ce rebelle primitif exalté par les premiers libertaires, inspirés d'un romantisme humanitaire qu'en Argentine coexiste avec une vision positiviste (dont les élites sont bien représentatives et qui prendra très vite le relais dans les mentalités argentines, qu'elles soient anarchistes ou non). Cela équivaut à dire que si le gaucho est exalté par les anarchistes argentins c'est beaucoup moins en tant que personnage autochtone argentin[194] qu'en tant que rebelle (voué d'ailleurs à devenir très vite révolté), précurseur de la révolte ouvrière. Dans ce sens, le gaucho fera partie des figures que les anarchistes respectent mais au même titre que d'autres figures non autochtones, comme le laissent voir, par exemple, les pseudonymes adoptés par certains abonnés de tel ou tel journal[195] ou les nombreux portraits d'anarchistes européens proposés comme prix dans des tombolas organisées par tel ou tel groupe ou journal anarchiste[196]. La figure du gaucho ne réussit pas à s'imposer dans l'imaginaire libertaire argentin en tant qu'ancêtre mythique unique, elle ne sera pas toujours exaltée à la manière ghiraldienne. Toutefois, nous le verrons, des bribes du portrait gaucho ici décrit viendront constamment contribuer à ébaucher le portrait de l'homme anarchiste en Argentine[197]. Bien sûr le fait que le gaucho soit un autochtone n'est pas un élément à mépriser du point de vue de l'imaginaire puisqu'il semble inévitable que des rêves venus d'ailleurs trouvent à s'exprimer par des images qui évoquent le contexte socio-culturel d'accueil. L'imaginaire anarchiste argentin, c'est ce que l'on tentera de montrer tout le long de ces pages, s'accommodera et de l'imaginaire anarchiste et de l'imaginaire argentin qui lui sont contemporains. D'autre part, si A. Pessin met la figure de Bakounine, « père mythique de l'anarchisme », sous la forme nocturne de la coïncidentia oppositorum[198] (c'est-à-dire la cohérence, l'harmonisation des contraires), nous croyons pouvoir placer notre gauchocentaure plutôt du côté d'une autre structure nocturne : la dialectique des antagonismes. Bien sûr chez le Centaure on trouve une certaine harmonie des contraires[199], le personnage incarnant une certaine complémentarité des pôles haut / bas. Mais il est indéniable que ce qui prime est une « valorisation égale et réciproque des antithèses dans le temps » [le souligné est à nous][200]. C'est-à-dire que dans le cas du gaucho, être monstrueux fait de démesure, dans un premier temps, le pôle bestial sera le plus valorisé, à l'aide de l'aspect ténébreux octroyé par Mephisto, par exemple, ainsi que par une imagerie nocturne liée au feu, au sang et au fauve. Or, il est certain que le facteur temps est primordial pour donner toute sa dimension à cette figure. Car le Centaure tend en permanence à devenir Sagittaire et faire ainsi basculer la figure du gaucho dans un tout autre régime de l'imaginaire. Et cela ne peut être apprécié que dans le temps : du point de vue mythocritique, l'exemple nous semble une fois de plus intéressant puisque, aussi bien chacun des contes choisis que le recueil pris comme un tout, présentent un temps mythique (cristallisé dans le temps chronologique de chaque histoire racontée) allant du chaos à la rédemption, du bas vers le haut, bref, de la barbarie à la civilisation. La figure du gaucho centaure ne peut ainsi qu'être considérée en dynamique, tant du point de vu de l'espace (verticalité) que du temps (« procès dramatique » de G. Durand) car « les thèmes ne restent jamais statiques mais se développent en s'affrontant »[201]. Et G. Durand d'ajouter que dans le symbolisme ascensionnel « [...] c'est le schème du mouvement qui organise les symboles ». Le gaucho centaure tend donc à devenir sagittaire : de la valorisation du pôle du bas on passera progressivement à la valorisation du pôle du haut, allant des pattes du centaure jusqu'à la flèche du sagittaire ; la barbarie sera progressivement bannie au profit de la raison et la conscience, le rebelle primitif devenant révolté conscient et participant non plus au régime nocturne mais au régime diurne de l'imaginaire[202]. Dans le cas du « Méphistophélès de la Pampa » de Ghiraldo, sa figure ténébreuse évoque « des temps épiques » où « ce type de persécuté courageux fut celui qui brillait le plus dans la défense de la liberté ». Le côté nocturne sera vite éclairé par une lumière de plus en plus solaire. L'exemple du film La Patagonia Rebelde [La Patagonie rebelle][203], construit de manière très diurne, nous semble également éloquent de la trajectoire que nous décrivons. En effet, après un combat corps à corps crucial entre les grévistes de Patagonie et les forces de l'ordre argentines, Soto (ouvrier galicien mais pas moins ébauché comme ayant pris certains traits du gaucho, outre le cheval) est montré, dans une Pampa solaire, comme un centaure-sagittaire, la flèche pouvant être devinée par son regard qui vise loin et haut alors que le soleil éclaire son visage. Ce personnage clé dans le mouvement gréviste de 1920-21 fera dans le film l'objet de plusieurs prises de caméra qui le montrent toujours sur son cheval ; on le voit parfois pris d'en bas tel un centaure géant, d'autres prises insistant sur le haut de son corps (dans ce cas on ne voit plus son cheval) ainsi que sur son regard sagittaire. Voici le révolté conscient en lutte contre son ennemi. G. Durand nous rappelle par ailleurs que sagire signifie « percevoir rapidement », la flèche étant symbole du savoir rapide, ce qui dans notre exemple se traduit par un rebelle primitif et barbare devenu révolté conscient, civilisateur par sa révolte, grâce à la conscience, la science et la raison[204]. La figure du gaucho tend ainsi à se diluer dans celle du prolétaire. Un bon exemple de cela se trouve dans les « Milongas »[205] [poèmes chantés par le gaucho] anarchistes écrits par un anonyme (alias « le pauvre gaucho ») et parus dans El Perseguido [Le Persécuté] en 1893. Ici, « le pauvre gaucho » se déclare le « nouveau chanteur du territoire argentin » qui « avec [son] chant annonce le soleil de la liberté ». Il se dit « le gaucho qui cultive et féconde la terre » et dont le « cœur enferme tout un trésor d'amour », « mais en tant que travailleur » il « hait le riche propriétaire qui méprise le prolétaire ». Bref, on est face à un gaucho qui n'inspire plus l'admiration mais la pitié, presque, puisque « le pauvre gaucho » va « toujours de mal en pis » et il a beau travailler « avec une grande ferveur », il ne sort pas de sa condition de « prolétaire ». Alors que d'autres « se vantent d'être des patriotes mais n'ont jamais travaillé » : ils ont « volé » leur capital au « pauvre peuple ». Dans cet exemple le travail est une valeur positive attribuée à ceux d'en bas, alors que le vol est critiqué et attribué à ceux d'en haut[206], le gaucho est ici débarrassé de sa barbarie puisque celle-ci est maintenant à combattre, comme le dit clairement Luis Woollands (dit Juan Crusao[207]) dans sa « Carta Gaucha »[208] [Lettre gaucha, soit par et pour le gaucho], qui contrairement à Ghiraldo, place l'indigène argentin du côté de la barbarie, alors que le gaucho doit se trouver du côté de la civilisation. Ainsi, dira-t-il dans sa lettre « écrite pour les gauchos » « pour qu'ils ouvrent les yeux et marchent sur les bonnes traces » : « nous, les enfants de cette terre sommes barbares et arriérés! »[209], ce à quoi il faut bien sûr remédier. Son souhait est que « le pays des Argentins soit libre un jour et que la fierté des paysans puisse être de dire que si leurs pères en ont fini avec les indiens portant la lance, eux, ils en auront fini avec les indiens portant la redingote »[210]. Et, à en croire Pierre Quiroule[211], le gaucho aurait laissé sa place au héros anarchiste dont le destin est celui de sauver les autres de l'oppression grâce à sa lucidité et sa maîtrise de la science. En effet, à propos de « El Físico » [Le Physicien], qui depuis sa cité anarchiste en Argentine prépare secrètement la rédemption du prolétariat européen grâce à une arme infaillible fruit de sa science, l'auteur précise que « même si sa métamorphose ne pouvait être plus totale, la similitude de son aspect avec celui du classique habitant du désert, évoquait tout de suite la figure légendaire de l'indomptable gaucho de la Pampa argentine » ; notre héros remplaça ses habits « bourgeois » qui « torturaient son corps civilisé » par d'autres « plus hygiéniques et rationnels »[212] qui étaient ceux du gaucho d'autrefois. Ici la parenté avec le gaucho est, de toute évidence, lointaine (nous transcrivons la seule référence au gaucho du texte), mais elle mérite tout de même d'être signalée puisqu'elle place malgré tout le gaucho comme ancêtre de la lignée libertaire autochtone. Mais le gaucho laissera sa place à un autre type d'homme anarchiste, héritier de ce rebelle primitif : celui qui ne se contente pas de se défendre de l'oppression mais qui agit consciemment et se soulève contre l'oppresseur. Dans ce sens, D. Abad de Santillán précise que « les anarchistes du monde (...) ont senti le besoin de développer une action défensive et offensive »[213]. Il ne suffit plus d'être rebelle, encore faut-il se révolter : dans cette prise de conscience de sa propre force l'homme anarchiste prépare soigneusement ses armes et lutte ; le gaucho rebelle, devenu prolétaire, sera ainsi remplacé par le propagandiste, orateur révolutionnaire, militant actif qui va vers les autres pour guider le peuple vers son salut, l'Anarchie. *** 1.B- Le révolté conscient : le propagandiste anarchiste « La révolte est le fait de l'homme informé, qui possède la conscience de ses droits »[214] « La propagande par la parole joua toujours un rôle important dans l'action anarchiste. Les "trimardeurs" accomplissant leur tour de France emportaient dans leurs besace quelques paquets de brochures et n'hésitaient jamais à engager la discussion dans les milieux les plus divers. D'autres organisaient des tournées de conférences et allaient ainsi apporter "la bonne parole" à travers le pays »[215]. Dans la société argentine prométhéenne de la fin du XIXè on s'attachera de plus en plus à réaliser une « véritable œuvre civilisatrice »[216] qui en finisse d'une fois pour toutes avec la barbarie. L'intention pédagogique et de diffusion prend ainsi une place prépondérante dans le mouvement libertaire argentin et se traduit dans l'imaginaire par une valorisation très récurrente de la figure du propagandiste, conscient de sa force et de son rôle de transmission de « l'Idéal ». C'est ainsi que la figure du gaucho d'avant le barbelé, rebelle mais sans intention révolutionnaire, s'estompera quelque peu dans l'imaginaire libertaire argentin ; cette première figure de l'homme anarchiste laissera progressivement sa place à celle du propagandiste, militant et orateur, incarné aussi bien par le travailleur anarchiste syndiqué que par l'intellectuel libertaire engagé, tous les deux militants actifs - par la parole comme par l'action - qui véhiculent la révolte anarchiste. Or, si sur le terrain de la réalité quotidienne du mouvement on peut assez souvent parler d'une certaine coupure entre militants syndicaux et intellectuels anarchistes, dans le domaine de l'imaginaire il n'y a pas de telle scission : l'anarchiste s'estime un homme complet, entier et dans ce sens il se doit aussi bien de penser et de théoriser que d'agir. Cela veut dire qu'il porte en lui et l'homme d'action qu'est le militant syndical et l'homme de réflexion et de connaissance qu'est l'intellectuel. Autrement dit, tout intellectuel anarchiste se rêve comme militant (ne serait-ce qu'un militant par la plume) et tout travailleur syndiqué, réalise, par son action, l'Anarchie et s'estime autorisé à disserter sur ses principes. Bref, travailleur et intellectuel constituent deux visages complémentaires et indispensables réunis dans la figure du propagandiste. **** Parcours Nous avons déjà souligné l'importance de l'apport des travailleurs immigrés dans la transmission des idées anarchistes en Argentine ainsi que le rôle fondamental de certains propagandistes libertaires dans la constitution du mouvement anarchiste argentin et dont les parcours de vie seront très souvent mis en valeur par leurs compagnons sudaméricains. Ces derniers comprendront très vite l'importance de la transmission de l'Idée et deviendront à leur tour des propagandistes dans leur travail, dans leur quartier, dans leur région, dans leur vie. Le propagandiste sera considéré comme l'exemple de l'homme anarchiste complet et sa biographie mythifiée viendra ajouter une leçon de plus à son œuvre pédagogique de diffusion de l'Idéal. Ainsi, peut-on dégager certaines récurrences dans les parcours des militants anarchistes actifs, ouvriers comme intellectuels, ce qui nous permet d'ébaucher le parcours idéal-typique du propagandiste anarchiste en Argentine[217] que voici : 1. Un rebelle destiné à la révolte L'homme anarchiste est issu d'une longue lignée de rebelles 2. Rencontre initiatique et conversion La rencontre avec un militant plus aguerri marque sa conversion à la philosophie anarchiste et en membre d'une communauté universelle 3. Formation autodidacte L'homme anarchiste, intéressé par le savoir et la science, est un studieux infatigable 4. Le révolté conscient devient propagandiste à son tour Militant et orateur, l'anarchiste se consacre à transmettre tout ce que l'on lui a transmis et devient un « semeur d'idées » Bien sûr, on ne naît pas anarchiste, on le devient. Et pourtant... Il semble que le parcours du libertaire ne commence pas au moment où il le devient mais bien avant. En effet, ce que l'on pourrait appeler des signes d'altérité apparaissent très tôt chez l'anarchiste, faisant pressentir chez l'enfant l'homme exceptionnel qu'il est voué à devenir. Car dès sa plus tendre enfance il semble destiné, d'une manière ou d'une autre, à la révolte contre l'injustice. Ce n'est donc pas un hasard si Salvador de la Fuente, « alter-ego de Ghiraldo »[218], débute l'évocation de sa « vie de propagandiste et combattant » par le récit d'un événement survenu dans sa plus tendre enfance et qui marquera ses jours. Ainsi, emprisonné à Barcelone, se souvient-il de son écœurement face à l'agression subie par un « petit gaucho » lors de la célébration du carnaval, fête détestée car considérée « primitive, presque barbare ». Révolté par l'injustice commise, et solidaire avec l'attitude rebelle et courageuse de la victime - qui répond avec violence et refuse de se soumettre -, le petit libertaire ne pourra s'empêcher de solliciter l'aide de son père aux côtés du malheureux. L'enfant n'oubliera jamais la « virilité » du petit gaucho ni le « geste altier » de son père dans la résolution de cette situation périlleuse. Notre personnage restera marqué par cet événement qui aura pour lui « une signification symbolique et profonde » puisqu'il présente « la vertu de lui avoir révélé pour la première fois, étant encore enfant, le véritable sentiment de la justice qui [...] l'accompagnera depuis lors et pour toujours »[219]. Une autre figure proéminente de l'anarchisme argentin, González Pacheco semble, lui aussi, destiné à la révolte et cela avant même sa naissance : son biographe insiste sur le fait qu'il soit né en pleine Pampa, dans un village (Tandil, du nom du grand chef indien de la région) à la frontière entre civilisation et barbarie, terre d'indiens et de gauchos, carrefour de nomades et de vagabonds qui préfigurent la révolte[220]. Dans un tel contexte, quel autre destin aurait pu avoir l'Argentin sinon celui qui mène à la lutte pour la liberté? Ainsi, après s'être attardé sur le village pampéen, son biographe précise-t-il : « Au fur et à mesure qu'il grandit, cet enfant contempla, entendit, absorba les essences et les substances, spirituelles comme physiques, du lieu où il naquit » ; autrement dit, le dramaturge libertaire s'imbibera dès sa naissance des traits de caractère des légendaires habitants de la région, et surtout de « la discussion ardente, [du] geste violent, [de] la dispute, [de] la protestation »[221]. Et sans doute pour insister sur la précocité de l'attitude rebelle de G. Pacheco, De la Guardia donne la parole au libertaire, qui remémore : « cette histoire de casser des réverbères était un sport auquel nous nous étions consacrés [avec des petits camarades] dans le but hygiénique d'aider les flics à digérer les chevaux - maigres et d'autrui – qui constituaient leur repas quotidien »[222]. Ce n'est qu'après avoir savouré « [l]es premières expériences de révolte et de solidarité » du « petit garçon absolument libre »[223] que l'on peut pleinement comprendre cet homme, devenu plus tard anarchiste, presque malgré lui. Ce sont, bien sûr, surtout les intellectuels qui ont laissé les traces biographiques les plus aisément repérables : soit qu'ils aient eux mêmes écrit leurs parcours, soit que, du fait de leur célébrité, ils aient été l'objet d'attention d'historiens et chercheurs décidés à retracer leurs histoires personnelles. Mais, si l'on s'attarde sur la vie d'hommes beaucoup plus anonymes, des militants qui pendant bien longtemps ont été fondus dans la grande masse d'anarchistes argentins, on constate que ce sont les mêmes éléments biographiques qui sont mis en valeur par les uns et les autres. Lorsque l'on demande à J. E. Palmeiro comment il est devenu militant, il répond : « je viens d'une famille d'hommes politiques qui ont participé à des mouvements sociaux. Mon père, qui était un socialiste espagnol, autodidacte et grand lecteur, était délégué pendant les grèves de La Forestal[224]. Mon oncle a été député socialiste. Et moi, j'ai absorbé toute cette ferveur qui m'entourait »[225]. Et l'Argentin d'ajouter : [mon père] prônait un socialisme bien différent de celui d'ici, plus enclin à la liberté, à ce que j'aime. C'est donc avec cette base que j'ai commencé à militer pleinement dans l'anarchisme. Et je suis anarchiste jusqu'à la moelle »[226]. On voit bien dans ces témoignages à quel point l'homme qui deviendra plus tard anarchiste était comme promis d'avance à la cause libertaire. Tout le prédestine à la révolte, on dirait presque qu'il ne peut (ni ne veut) rien contre cette force extraordinaire qui se montre à lui de diverses manières. Avant même de se savoir anarchiste, dès son enfance il découvre son altérité, il sait qu'il n'est pas comme les autres, lui qui ne peut tolérer aucune injustice, qui ne peut supporter la moindre autorité. Le révolté conscient apparaît dans l'imaginaire libertaire comme le descendant d'une longue lignée de révoltés, le lien de sang n'étant, bien entendu, que secondaire. Celui qui peut se venter d'être né au sein d'une famille de révoltés conscients ne se privera pas de souligner cet aspect de ses origines, tout en insistant sur le côté « modeste » de ces origines. Aussi trouvera-t-il sa conversion « naturelle » puisque tel était son destin. Or, celui qui comme G. Pacheco est né, pour ainsi dire, dans le mauvais camp de la lutte sociale, ne pouvant pas afficher des origines populaires, cherchera ses origines mythiques ailleurs. Mais l'un et l'autre auront « absorbé » très tôt quelque chose qui les rendra perméables à des idées de rédemption sociale et les préparera dès l'enfance à la rencontre initiatique qui aura lieu un peu plus tard. En effet, l'esprit rebelle et un environnement de révolte, bien qu'ils constituent « une base » indispensable, n'en font pas pour autant un anarchiste. Il arrive un moment dans la vie de cet homme où il semble mûr pour que la graine de la révolte puisse germer ; c'est à ce moment-là qu'une rencontre viendra lui apporter un élément essentiel : la conscience de sa propre force et de sa capacité à renverser la réalité qu'il a toujours détesté. Bien qu'il soit déjà particulièrement bouleversé à la vue d'une société corrompue par tous les vices[227], ce qui pousse à la révolte son âme rebelle, c'est la rencontre avec un militant souvent plus vieux, toujours plus expérimenté et plus aguerri que lui qui le fera devenir anarchiste ; cette rencontre tiendra lieu d'initiation. A partir de ce contact humain il se saura appartenir à une communauté sans frontières dont les membres sont unis par le libre lien de la solidarité et de la fraternité. C'est sur la Place de Mai[228], le jour du coup d'état militaire de 1930, que Palmeiro aura son premier contact avec les libertaires, lors d'une manifestation pour répudier le coup d'état. « Donc c'est là, dans la rue, que j'ai rencontré les anarchistes. Et depuis ce moment-là j'ai été influencé par l'action directe », raconte-t-il. Et le déclic qui le tournera vers le mouvement anarchiste, il l'attribue à « plusieurs facteurs », qui ne sont que des rencontres : « les bavardages chez le coiffeur », dont le propriétaire était anarchiste, « où se réunissaient plusieurs clients qui pensaient comme lui » ; mais aussi « la rencontre avec les chauffeurs de charrettes », « foristes[229] pour la plupart »[230]; « les campagnes [de solidarité] pour Sacco et Vanzetti, Simón Radowitzky, pour Di Giovanni ainsi que [ses] lectures de Bakounine, P. Kropotkine, R. Barret, P. Gori, E. Reclus »[231]. Et G. Pacheco ne dit pas autre chose lorsqu'on lui demande comment est-il devenu anarchiste : « C'est la faute de quelques agitateurs qui, déguisés en matelots et en contrebandiers, sont arrivés un après-midi des premiers jours de ce siècle [le XXè] à l'estancia de mes parents [...]. Ces faux contrebandiers ont demandé la permission [d'y] passer la nuit et selon l'habitude hospitalière de notre pampa, on leur a donné de la viande grillée et des lits de camp pour coucher dans le hangar des péons. Le lendemain, après leur départ, un des péons m'a apporté une collection de petites brochures que les étrangers avaient oublié dans le hangar, dispersés stratégiquement pour que l'on puisse les trouver après leur départ... Il s'agissait de pensées de Bakounine, de Kropotkine, de Pietro Gori, de Malatesta »[232]. Cette rencontre apporte donc une découverte qui prend l'allure d'une révélation. Salomón Rodríguez, anarchiste galicien arrivé en Argentine dans les années 1930, témoigne d'une expérience similaire. C. Panelas, dans un ouvrage qui retrace les parcours de nombreux anarchistes galiciens ayant milité en Argentine, indique que l'espagnol « découvrit les idées anarchistes au moment de son service militaire, puisque là-bas il rencontra des compagnons libertaires qui étaient détenus à la caserne. Il prit contact avec eux [et] commença à lire des livres et des brochures qui l'ont tourné immédiatement vers le mouvement [anarchiste argentin] »[233]. En tout cas, il s'agit d'une rencontre de cœur et d'esprit, indissociables chez l'homme anarchiste. Sans doute, cet aspect n'est-il point négligeable dans la conversion de ces individus contents d'adhérer à une philosophie qui considère l'homme non seulement en tant que travailleur mais aussi en tant qu'être humain. G. Pacheco se montrera particulièrement éloquent à ce propos. En évoquant les propagandistes libertaires qui lui ont fait connaître l'anarchisme, il avoue : « J'étais un fils-à-papa, un apprenti de gaucho, coureur de jupons dans les bals et bagarreur dans les réunions d'épicerie. Les gauchos me respectaient plus parce que j'étais l'enfant d'un propriétaire terrien et un protégé des flics que pour ma bravoure », et d'ajouter : « Quand je les ai lues [les brochures anarchistes] j'ai remarqué pour la première fois que dans le monde il y avait autre chose que des guitares, du genièvre et des courses de chevaux ; qu'il y avait des gens qui se préoccupaient de leurs congénères ; et que ma vie était vile comparée à la noblesse et aux sentiments de ces gens » qui se souciaient de la question sociale. On comprend qu'après une enfance marquée par des rêves de rédemption sociale et des actes de révolte, la prise de conscience provoquée par une rencontre - qui semble anodine mais s'avère décisive - ne peut aboutir qu'à une conversion (souvent immédiate) à la cause anarchiste. Car la graine de ce « semeur d'idées »[234] qu'est le propagandiste averti ne tombe pas en terrain stérile. Bien au contraire, le novice est prêt pour accueillir ce germe et tout compte fait il ne lui manquaient que les outils pour labourer. La rencontre avec un militant donnera au jeune initié les moyens de canaliser dans un mouvement toute cette énergie dont il disposait depuis longtemps (sinon depuis toujours). Autrement dit, avec l'Idée on lui transmettra également la conviction de pouvoir faire bon usage de l'élan de révolte qu'il porte en lui ; le bon usage consiste à s'associer dans une action collective, bref à devenir militant et transmettre cet élan et cette Idée à son tour. Un trait également essentiel du parcours du propagandiste est sans doute son éducation « autodidacte » dont l'anarchiste se montrera toujours très fier. Peu importent les circonstances qui l'ont poussé à l'être ; qu'il ait dû interrompre sa scolarité par nécessité - comme tant de militants issus de familles pauvres - ou par choix délibéré - comme c'est le cas de l'intellectuel argentin González Pacheco -, ce qui compte c'est de se placer contre l'éducation « officielle », expressément conçue pour abrutir et soumettre l'homme, et de se consacrer à sa formation de manière entièrement libre, digne d'un anarchiste. Le propagandiste va donc parfaire celle-là suivant ses envies, ses rencontres, ses moyens, son implication dans tel ou tel groupe, association, syndicat mais toujours en attribuant au savoir et à la science une grande importance[235]. Ainsi, par exemple, Juan Corral (1912-1962), cheminot libertaire qui, comme tant d'autres anarchistes espagnols habitera en Argentine jusqu'à sa mort, « eut toujours une approche rationnelle de chaque sujet. Aussi rencontra-t-il le professeur Jorge Nicolai (auteur de Biología de la guerra, Miseria de la dialéctica, Los fundamentos reales de la sociología, La seguridad científica, etc.). Cette rencontre contribua de manière fondamentale à consolider la pensée de Corral, car elle le mena à comprendre l'importance de la science et de la méthode scientifique dans la vie »[236]. La « vocation d'autodidacte » que J. Duvignaud signale chez Proudhon[237], est en effet, une constante chez les libertaires argentins. Ainsi, un article de la revue libertaire Reconstruir se souvient de Juan Corral comme un homme « d'origine humble », dont la vie « se forgea à l'école des privations et des sacrifices » comme tous ceux qui « depuis l'enfance durent travailler pour contribuer à maintenir les siens »[238]. Juan Corral est bien sûr un autodidacte, un « lecteur infatigable » qui « formait les militants » : en effet, « il organisait, dans son humble maison, des réunions où l'on lisait et commentait des livres des auteurs classiques de l'anarchisme. On y étudiait des œuvres de Bakounine, Proudhon, Kropotkine, Faure, Nettlan[239], Rocker, entre autres. On analysait les textes, on soulignait les apports de l'idéal libertaire dans l'histoire des luttes sociales »[240]. Car tout cet apprentissage, théorique comme pratique, doit bien entendu être transmis à son tour. Notre rebelle a su canaliser sa puissance de révolte, il est maintenant un homme d'action, un militant, il adhère probablement à un syndicat (bien que ce ne sois pas une condition sine qua non) ; en tout cas il agit pour que dans un temps point lointain l'Anarchie soit une réalité. Il agit de multiples façons, en discutant avec ses proches sur l'instauration d'un monde meilleur, en payant sa cotisation pour tel ou tel groupe, cercle ou syndicat, en vociférant dans les rassemblements ouvriers, pour expliquer les bienfaits des idées libertaires ; il accomplira sa tâche révolutionnaire chaque fois qu'il fera œuvre de transmission, par la parole et par l'action. Notre personnage est d'ores et déjà un militant et un orateur, bref, un nouveau propagandiste de la cause libertaire. Cela est extrêmement important puisque la propagande est le moyen naturel par lequel on devient anarchiste et on s'approche du mouvement. Comme le souligne E. López Arango, l'anarchisme est « le résultat d'une propagande systématique »[241]. Et Jesús Gil, militant actif de la FORA pendant les années 1930, ne dit pas autre chose que son prédécesseur. Interviewé par A. Atán en 2000, il compare « l'anarchisme d'avant » - « très actif en ce qui concerne la diffusion des idées » puisqu'il existaient « des très nombreuses publications »[242] – à l'anarchisme du nouveau millénaire, en nette perte de vitesse « faute de propagande », ce qui entraîne « la méconnaissance », responsable de l'actuel état des choses[243]. Car très souvent les libertaires considèrent que, comme ce fut le cas pour eux-mêmes, il suffit de connaître la philosophie anarchiste pour que l'adhésion se révèle inévitable ; en fait, tout semble être une question de propagande à laquelle travailleurs et intellectuels devenus militants et orateurs, se consacreront sans relâche. Nous retrouvons ici la figure, évoquée par A. Pessin[244], du missionnaire anarchiste dont la vie est consacrée à transmettre tout ce qu'il a appris, bref, son Idéal. Et bien sûr, à l'image de ses ancêtres autochtones comme européens, le propagandiste argentin est un nomade par excellence. Ce n'est plus un barbare en toute liberté dans la Pampa mais un homme debout, révolté qui se consacre à la transmission de l'Idée anarchiste en toute conscience de l'importance de son rôle, de sa « transmission ». Et il n'y a pas besoin d'aller bien loin pour « semer le germe de l'Anarchie », comme on peut souvent lire dans les écrits libertaires. Bien sûr, les premiers propagandistes viennent de loin, de l'autre côté de l'Océan, d'Espagne, d'Italie ... (cf. infra, II). ; et de nombreux libertaires partiront d'Argentine exilés, parfois volontairement, très souvent par obligation, vers des terres lointaines. Mais le nomadisme libertaire n'a pas forcément besoin de parcourir des grandes distances, bien que le territoire argentin s'y prête. Nous avons déjà signalé l'influence fondamentale d'un Errico Malatesta - « qui avait l'habitude de d'offrir des conférences informelles et spontanées dans des cafés »[245] - ou d'un Pietro Gori, qui « contribua à changer dans le pays le sens attribué à la conférence, l'entendant comme un outil essentiel de la propagande anarchiste » en vue de « réveiller les consciences endormies »[246]. Sans doute l'apport des telles figures n'est-il pas uniquement idéologique, leur influence va bien au-delà de l'aide pratique pour l'organisation des forces libertaires argentines. Les esprits autochtones garderont très longtemps le souvenir de ces propagandistes par excellence dont le court séjour dans le pays laissera pourtant des traces indélébiles. E. Gilimón, dans un long paragraphe consacré aux propagandistes, ne peut s'empêcher de faire allusion à P. Gori « orateur sans rival », qui « donna une impulsion extraordinaire à l'anarchisme en Argentine, pays qu'il parcourut en toutes directions, y donnant des conférences et s'y attirant des sympathies grâce à son caractère comme à son talent »[247]. A. Ghiraldo, dans son roman autobiographique, s'est très certainement inspiré des libertaires italiens pour décrire son personnage du propagandiste, au début de la dernière partie de son roman, intitulée par ailleurs « Apostolat ». Selon le poète libertaire « le propagandiste » « était orateur, orateur par excellence ; il sentait la volupté de la parole et vivait dans la tribune. Des heures, des nuits entières passées à disserter sur ses sujets favoris ; le contempler et l'écouter était un véritable spectacle ». Et l'argentin de poursuivre : « il maîtrisait tous les secrets de l'art oratoire et ses discours étaient des chefs d'œuvre magnifiques qu'il polissaient tous les jours avec un amour d'orfèvre ». Le propagandiste était en outre « d'une efficacité unique, il parlait en tous les lieux et pour tous les publics ; et il n'était pas rare de le voir l'après-midi mener, dans une place, une assemblée composée de milliers d'ouvriers et, le soir, dans un centre culturel en train d'élucider des sujet éminemment scientifiques »[248]. Ce n'est donc point étonnant que « la lecture en public et, particulièrement la conférence » soient « considérées, avec la presse, comme des outils primordiaux pour l'éducation et la conversion des travailleurs »[249] par les libertaires argentins, imprégnés d'une grande « confiance dans le rôle rédempteur de la parole »[250] **** Portrait Ce que C. Panelas souligne chez le militant Juan Corral, s'avère transposable à tout propagandiste, à savoir que « sa personnalité réunissait des qualités peu courantes »[251]. Autrement dit, comme l'affirme A. Ghiraldo dans son autobiographie romancée, « le propagandiste » est un « homme extraordinaire »[252]. En effet, son altérité est telle que l'observateur a l'impression d'être face à quelqu'un venu d'un autre monde, d'un Ailleurs mystérieux qui empreigne l'homme lui-même d'un halo de mystère. Cela le rend un être profondément seul dans son humanité puisqu'il ne peut trouver sa place qu'en dehors du monde de l'humain. Incompris de tous ceux qui, aveuglés par une société corrompue, ne voient pas la grandeur de l'Idée qu'il prêche, il est de surcroît persécuté par les ennemis de la liberté et de la véritable justice. Les persécutions, les déportations, l'exil compromettent souvent sa vie personnelle et familiale ; bien sûr, il peut toujours compter sur la solidarité et l'amitié de ses compagnons, mais il n'en reste pas moins que la seule compagne stable du propagandiste est la cause libertaire. Dans ce sens, la solitude morale de cet homme vient du fait qu'il est un être hors du commun, spécial, inégalable. Ainsi, à propos de l'intellectuel anarchiste R. González Pacheco, qui semble « convaincu de sa solitude »[253], son biographe dira-t-il : « même ceux qui, après sa mort, allaient s'ériger en héritiers [de l'anarchiste argentin] n'avaient ni la stature ni l'intelligence pour être à ses côtés ». Car le véritable libertaire est tout aussi grand que l'idéal qu'il propage ; sa solitude est ainsi l'inévitable « prix de sa supériorité »[254]. En effet, l'anarchiste est un Grand Homme. Et, Ghiraldo, dans un conte intitulé « Simbólica » [Symbolique][255], de le présenter à travers un typographe « de taille énorme », un « colosse » « d'énorme présence » qui s'appelle « Hercule ». Ce personnage s'avère intéressant puisqu'il laisse transparaître un homme pas encore épuré des rêves nocturnes de l'imaginaire. Le militant ghiraldien est conçu avec les attributs de l'androgyne, archétype nocturne dont l'isomorphisme avec les figures du médiateur et du messie est souligné par G. Durand[256]. Ce libertaire herculéen, qui préfigure la figure du héros anarchiste[257], est « doté par la Nature des plus hauts attributs du mâle » tout en étant « gentil et suave » et dont la voix « sereine » est « imprégnée de tendresse ». Toutefois, ce « géant » fait preuve d'une intention imaginaire nettement diurne car notre Hercule, « lutteur » sans égal, est le porteur de toute la force virile dont l'anarchiste doit faire preuve dans son combat quotidien contre l'oppression. Il est donc surtout un combattant, et si l'écrivain le présente comme un « homme-montagne » ce n'est, à nos yeux, que pour mieux signifier l'espoir que représente la révolte pour parvenir à l'élévation de l'humanité[258] (cf. chapitre III, partie 2) et le rôle que l'homme anarchiste, avec sa propagande, est voué à y jouer. Car l'homme que nous décrivons est un agitateur qui, par la parole et par l'action, fera preuve à tout moment d'une force et d'une virilité hors du commun mises au service de la lutte sociale. En effet, on le reconnaît par le « tempérament anarchiste » qui le définit non seulement comme libertaire mais aussi en tant qu'être humain. Ce tempérament, bien résumé dans un article de La Anarquía, consiste en une « fibre active » et une « intention combative » qui font du libertaire un homme « toujours débout » qui va constamment « de l'avant » avec « énergie »[259]. E. Gilimón évoque à ce propos une anecdote éloquente quant aux « actes de véritable audace » nécessaires à l'œuvre de propagande libertaire ; il raconte : « Une fois, le docteur Juan Creaghe[260], médecin âgé et homme chez qui l'idéal anarchiste constituait une sorte de seconde nature, prit une voiture, la chargea avec une grande quantité d'exemplaires de La Protesta Humana et sortit les vendre dans les rues du centre de Buenos Aires, criant le titre du périodique, tout en maintenant éloignés, le revolver à la main, les employés de la section Ordre Social de la police, qui ne saisirent pas le journal comme ils l'avaient déjà fait à plusieurs reprises, intimidés probablement par l'attitude du docteur, qui indiquait clairement son intention de terminer par un drame cet abus policier »[261]. Bien sûr l'anarchiste doit se montrer fort et implacable avec l'oppresseur et le combattre sans relâche. Le courage du propagandiste, qui frôle souvent la témérité, provoque sans doute la crainte de ses ennemis. Mais cet homme inspire aussi, par ses qualités morales comme physiques, le respect et l'affection de ses proches. Ainsi, P. Gherra, rédactrice à La Voz de la Mujer, souligne-t-elle que « au foyer il [l'anarchiste] est extrêmement tendre et affectueux »[262]. Et ce n'est pas un hasard si, comme l'Hercule androgyne de Ghiraldo, le visage de José Grunfeld attire l'attention par son « regard ferme qui incarne l'étrange paradoxe entre la dureté et la tendresse »[263]. Car la fermeté du libertaire se conjugue toujours avec une grande gentillesse, une générosité et un dévouement sans bornes, bref, un « cœur magnanime »[264]. Il s'agit donc d'un homme « altier, généreux et sage »[265], dont l'intégrité et le désintérêt seront toujours exaltés car somme toute le propagandiste sème l'anarchie autour de lui mais avant tout il la réalise en lui-même. En effet, les témoignages de la générosité des militants ne manquent pas : de nature fondamentalement noble, le propagandiste n'hésitera pas à donner à profusion ; son temps, ses biens, son savoir, tout ce dont il dispose est mis à disposition de ses semblables et de la cause anarchiste. Un exemple éloquent, dont tous les libertaires argentins se souviendront, est l'achat d'une imprimerie réalisé par J. Creaghe pour permettre la survie de la publication anarchiste la plus importante de l'histoire du mouvement. C'est en effet grâce à l'investissement désintéressé de cet homme que l'hebdomadaire La Protesta Humana deviendra, en 1904, le quotidien libertaire par excellence (sous le nom abrégé de La Protesta). G. Zaragoza, lorsqu'il évoque « quelques anarchistes typiques »[266], souligne la générosité du libertaire à travers la figure d'un militant, Orsini Bertani, fils d'un propriétaire de grands commerces, qui ne peut refuser l'hospitalité aux chômeurs et aux réfugiés ni s'empêcher de distribuer parmi ses camarades tout ce qu'il trouve dans les magasins de son père. Et même ceux qui n'ont rien, ou très peu, font preuve de cette grandeur d'âme. Ainsi, O. Bayer signale-t-il l' « honnêteté » et la « générosité » de celui qui sera un des personnages clé des grandes grèves rurales de Patagonie (1920-1921). José Font, dit Facón Grande (ce qui signifie Grand Couteau), « ne faisait jamais attention aux sous »[267] et était toujours prêt à donner un coup de main à quiconque le lui demanderait, de la même manière que G. Pacheco était « toujours disposé au don de soi avec une totale générosité, sans hésitation, selon les demandes de la cause qu'il se doit de défendre, des camarades qui sonnent à sa porte prêts à la lutte, de l'ami dans le besoin »[268]. Et cette abnégation qui caractérise l'homme anarchiste est confirmée par d'autres militants, comme J. Gil, qui se souvient « avec satisfaction » de l'époque où il était militant à la FORA et précise : « je ne regrette pas [tout] le temps [que j'ai] passé à la FORA car je ne cherchais pas des lauriers [ni] la pédanterie des flatteries personnelles, pas du tout, ça ne m'intéresse pas. Ne m'ont jamais intéressé ni la reconnaissance ni l'argent »[269]. Et J. Grunfeld d'avouer : « j'ai toujours œuvré inspiré par la vocation de servir mon prochain et je me moquais des heures [consacrées à l'activité de militant] et des choses que j'ai abandonnées »[270]. En somme, nous sommes ici en présence de la « figure du militant intégral, toujours bien disposé à effectuer n'importe quel type d'activité, compromis à tous les niveaux de la vie, faisant passer la cause révolutionnaire avant d'autres aspects de sa vie privée »[271]. Il s'agit également d'un être se voulant raisonnable, mesuré et capable de maîtriser ses instincts, qui sont désormais à bannir, tout comme les vices et les mauvaises passions[272]. Un bref dialogue du scénario écrit par O. Bayer pour le film La Patagonia Rebelde, qui peut paraître anodin au spectateur non averti, témoigne pourtant à nos yeux de l'intention civilisatrice du propagandiste anarchiste, soucieux de participer à l'élévation de l'humanité en devenant lui-même un exemple de l'homme à venir, épuré de tout soupçon de vice, aussi minime soit-il. Ainsi, le gaucho José Font (surnommé « Grand Couteau »), un des leaders des grèves de 1920-21 dans sud argentin, rentre dans une salle où deux de ses compagnons, le galicien Soto et l'allemand Schultz, discutent sur la suite des événements du moment. Font porte une bouteille de vin à la main et semble vouloir la partager avec ses deux camarades. Mais son intention est très vite interrompue par Antonio Soto : « non, compagnon, ici pas d'alcool », lui dit-il d'une voix presque suppliante, comme pour écarter la tentation du mal. Le gaucho se justifie : « juste un peu pour digérer! » ; mais l'allemand n'entend pas faire de concession à ce sujet et lui explique sèchement : « l'alcool ne sert qu'à abrutir le peuple, il est une arme de la bourgeoisie », et, en lui tendant un verre sans doute à ses yeux plus digne d'un anarchiste, lui propose : « buvez donc un peu de thé »[273]. Le gaucho Font rejoint le mouvement gréviste d'inspiration anarchiste non pas par idéologie mais par solidarité. Il apportera son énergie de rebelle et son expérience d'homme-à-cheval ; il devra toutefois « apprendre » ce qu'est un militant. Santiago Loscascio, rédacteur de l'hebdomadaire anarchiste La Protesta Humana, en 1916, c'est-à-dire un an après la scission de la Fédération Ouvrière argentine entre anarchistes et syndicalistes, critique le syndicalisme révolutionnaire. Dans un article intitulé « Les simulateurs », il s'insurge contre ces « dirigeants des groupes populaires et ouvriers » qui non seulement ne semblent pas s'inquiéter de « l'état d'imperfection de la société » mais surtout, fait inacceptable pour un libertaire, se consacrent à « réveiller les passions brutales des masses ». Ces « simulateurs » qui prétendent selon l'anarchiste s'octroyer la direction du mouvement ouvrier, n'ont en outre « aucune préparation » et ne possèdent « la moindre notion de leur propre responsabilité ». Bref, ils ne ressemblent en rien aux anarchistes, ces « éducateurs des masses » qui, incapables d' « aveugler leurs cerveaux » avec « des excitants pernicieux », ne se proposent autre chose que de leur « indiquer » quel est le « vrai chemin »[274]. En 1922, un autre rédacteur de La Protesta, qui signe avec le pseudonyme Xaxara, entend exprimer son rejet du communisme et des « adeptes de [cette] nouvelle religion », c'est-à-dire de « ces animaux que l'on appelle ''communistes'' » ; et l'anarchiste d'ajouter : « il est évident qu'ils pensent avec la panse et qu'ils ont les idées dans les intestins »[275]. Cela contraste, bien entendu, avec la figure du propagandiste anarchiste, être rationnel s'il en est. Car dorénavant, la raison est un des principaux alliés du militant, homme d'action par excellence. On comprend donc l'appel que, très tôt, les féministes libertaires de La voz de la Mujer font aux travailleurs : « Sisyphes du travail », clament-elles, « écoutez la voix de la raison qui vous parle »[276]. Car c'est bien au nom de la raison que le propagandiste entend transmettre la « science anarchiste » ; n'oublions pas qu'il s'agit d'un homme éclairé, doté d'un grand esprit d'analyse et qui ne cesse d'étudier les sciences modernes, comme nous aurons l'occasion de le montrer plus bas[277]. Le rebelle primitif est devenu un révolté : il a pris conscience de la rude réalité du monde et de la société ainsi que de son propre rôle dans la lutte sociale. Conscience acquise grâce à la propagande, à la diffusion de brochures, aux diverses et nombreuses conférences, bref, à l'éducation et à la science. Avec la figure du propagandiste nous laissons derrière le personnage du rebelle teinté de romantiques couleurs nocturnes, pour nous confronter - on le verra - à un homme débout, un combattant marqué par un geste postural de verticalisation ascendante (soit la « dominante posturale » durandienne) et qui évolue dans un contexte imaginaire de plus en plus marqué par le conflit de notions antagoniques ( « l'antithèse polémique » selon G. Durand). Le propagandiste argentin conserve de son ancêtre mythique quelques traits essentiels qui lui collent à la peau. Comme le gaucho, il est concerné par la rêverie de l'altérité mais d'une manière assez différente : bien sûr, ces deux personnages partagent dans l'imaginaire libertaire l'appartenance à une autre humanité, différente de l'actuelle, qui préfigure un homme nouveau ; dans ce sens ils sont tous les deux des êtres hors du commun. Mais la monstruosité, qui faisait du gaucho cet Autre légendaire à la recherche des ténèbres, tend à s'effacer chez le propagandiste. Ce dernier ne sera plus rêvé comme un barbare, terrible monstre difforme qui par le Mal tente d'implanter le Bien, mais plutôt comme un colosse civilisateur toujours à la recherche du Bien, combattant le Mal sans repos. Et bien sûr, tout comme ses ancêtres argentins et européens, le propagandiste est un nomade par excellence. Mais le barbare évoluant en toute liberté dans la Pampa, figure représentée par le gaucho, a laissé sa place à un homme révolté totalement conscient de l'importance de son rôle, qui est, en somme, un rôle civilisateur, entendu comme un combat contre la barbarie et les ténèbres et donc comme l'apport de la Lumière à ceux qui, souvent par ignorance, vivent dans l'obscurité. Le propagandiste libertaire se déplacera très souvent d'un bout à l'autre du territoire argentin, voire même dans les pays frontaliers ; c'est particulièrement le cas pour l'Uruguay, placé de l'autre côté du grand fleuve, le Río de la Plata qui sépare Buenos Aires et Montevideo. Il y aura, en effet, des échanges réguliers et une grande solidarité entre les libertaires des deux pays voisins. Mais, bien que les figures anarchistes les plus visibles du pays aient l'habitude du voyage, le nomadisme libertaire n'est pas forcément une question de voyage au sens géographique du terme. Et on peut dire sans exagération que tout anarchiste est un propagandiste puisqu'il consacrera une grande partie de son temps et de sa vie à faire passer son message de liberté, de solidarité et d'égalité, ne serait-ce que dans son entourage le plus proche, à l'atelier, à l'usine, dans sa famille, au café. Souvent nomade au sens propre, par la force des circonstances, le propagandiste, très souvent « catalogué » anarchiste dans les listes noires des employeurs, devra ainsi changer de travail, voire même de métier ; de la même manière, il sera parfois obligé de changer de logement, expulsé par le propriétaire pour cause d'insolvabilité. Mais, comme l'a déjà signalé A. Pessin, l'anarchiste est surtout un « trimardeur »[278], c'est-à-dire quelqu'un qui parcourt constamment le grand-chemin (le « trimard », en argot) à la recherche de rencontres fécondes, de quelqu'un à qui pouvoir transmettre, à son tour, son bagage de rêves et de connaissances. Le propagandiste est un nomade dans son lieu de travail, dans son quartier, dans sa ville. Il est, en effet, un missionnaire de l'anarchie : nous exagérerions à peine si nous disions qu'il ne vit que pour la transmettre. Plus encore, et même si rationnellement il entend s'affranchir de toutes sortes de chefs, le propagandiste libertaire se rêve comme un guide spirituel : il ne se contente pas de transmettre la bonne parole, il prétend également conduire le monde vers le bonheur de la vie future, montrer le chemin vers la Lumière. C'est ce qui fait dire à D. Abad de Santillán que la « solidarité doit être la signification de notre supériorité morale de propulseurs d'une vie plus humaine »[279]. J. Suriano a recueilli le témoignage d'un étranger qui, autour de 1910, en visite dans la capitale argentine, s'étonnait du grand nombre de conférences qui y avaient lieu. Ainsi, parlait-il du conférencier comme étant quelqu'un qui « veut guider toute une partie de l'Amérique Latine vers la route du progrès ; et veut, enfin, semer la graine qui fleurira dans le champ de l'humanité ainsi que libérer les peuples qui dorment encore »[280]. Ces mots exemplifient bien le parcours de notre Prométhée libertaire, dont les visages évoluent au fur et à mesure du temps. On voit donc la figure du missionnaire, devenu très vite un guide, lui même tendant à s'instaurer comme messie / sauveur. Dans d'autre mots, le premier souci de notre Prométhée sera celui de transmettre la bonne parole anarchiste mais il lui sera difficile de ne pas tenter de montrer au monde la voie qui mène au bien-être de la Société Future. Autrement dit, comme le dit l'argentin A. Ghiraldo, le propagandiste trace « les nouveaux chemins par lesquels l'humanité [doit] continuer sa marche ascendante »[281]. Ce sont, bien sûr, des rêveries d'élévation de l'humanité (cf. infra) : les libertaires sont des « éducateurs des masses »[282], des « infatigables gladiateurs du travail », d' « indomptables et altiers portes-paroles de la révolte humaine »[283]. Or, pour ce qui est de « libérer », nous pensons que l'élan du propagandiste tend plutôt à s'épuiser dans son rôle de guide, avide d'éclairer su Soleil libertaire la voie de l'humanité. Mais le rôle de messie / sauveur, qui entend délivrer les peuples de l'oppression, n'est point absent de l'imaginaire anarchiste argentin : tout anarchiste est sans doute empreint d'un halo héroïque ; ainsi, la figure du propagandiste tend à devenir héros anarchiste. Ce dernier, comme nous le verrons plus bas, dans sa volonté de réveiller à tout prix les consciences endormies, opère le passage du guide au messie / sauveur. *** 1.C- Héros et martyrs anarchistes Certains anarchistes se montreront trop impatients d'en terminer une fois pour toutes avec un présent jugé néfaste et corrompu, las de constater que la « bonne parole » militante des libertaires n'a toujours pas amenée l'Anarchie ; ils sont trop avides d'inaugurer le futur. Ce sont eux aussi des propagandistes, mais à la parole ils substitueront « la propagande par le fait », à l'action militante ils opposeront « l'action directe » et individuelle. Car ce n'est que par les actes que l'on pourra réveiller les consciences. De toute évidence le but n'a pas changé mais la propagande cesse pour eux d'être un outil pour devenir une arme au sens propre du terme ( la bombe, le couteau). Ce sont, comme on le verra, des personnages avec des parcours décrits dans des termes épiques ; ce sont des courageux aventuriers de l'anarchie qui mettront tout en œuvre, qui risqueront leur vie à chaque pas pour tenter de libérer l'humanité de l'oppression. **** 1.C.a-Tout anarchiste est-il un héros ? Un héros est, par définition, un être extraordinaire. Le Dictionnaire de la langue française, signale que héros est le « nom donné dans Homère aux hommes d'un courage et d'un mérite supérieurs, favoris particuliers des dieux, et dans Hésiode à ceux qu'on disait fils d'un dieu et d'une mortelle ou d'une déesse et d'un mortel ». Au sens figuré du terme, on appelle héros tous « ceux qui se distinguent par une valeur extraordinaire ou des succès éclatants à la guerre » ainsi que « tout homme qui se distingue par la force du caractère, la grandeur d'âme, une haute vertu ». On apprend également que « le héros d'une chose » est « celui qui y brille d'une manière excellente en bien ou en mal » et que « le héros du jour [est] l'homme qui, en un certain moment, attire sur soi toute l'attention du public »[284]. Sans doute ces définitions ne sont-elles point très éloignées du portrait du libertaire que nous avons ébauché plus haut. Et pour cause, l'homme anarchiste (Prométhée), que ce soit le gaucho rebelle ou le propagandiste conscient, est indéniablement rêvé avec des traits héroïques : en effet, il nous semble que c'est par ce qu'A. Pessin appelle la « rêverie de l'Autre et de l'Ailleurs » que l'anarchiste participe à la rêverie héroïque. Autrement dit, l'anarchiste et le héros partagent des rêves d'altérité et de nomadisme : ils sont tous les deux des êtres différents, de nature mi-humaine, mi-divine, faits de démesure et dont les attributs sur-humains laissent penser qu'ils viennent d'un Ailleurs mystérieux ; combattants au nom de la civilisation, ces personnages hors du commun sont toujours « en chemin vers ». Héros comme anarchistes sont surtout des combattants ; le héros est un libérateur. Or du libertaire au libérateur il n'y a qu'un pas. Nous avons déjà évoqué la manière dont le gaucho argentin devient, pour les libertaires, un barbare civilisateur dans le sens qu'il représente un être exemplaire puisqu'indomptable et totalement libre. On se souviendra de son courage inouï, de son geste altier de refus de l'autorité, bref, de ce « quelque chose de sauvagement héroïque »[285] que Ghiraldo remarquait chez le « Méphistophélès de la Pampa ». Or, si le gaucho n'est pas un anarchiste, par le combat qu'il est obligé de livrer contre l'autorité, ce libertaire malgré lui, en devenant un barbare civilisateur nous renseigne sur la manière de combattre l'oppression. Dans ce sens notre rebelle primitif avait déjà un halo héroïque sur lequel le poète libertaire A. Ghiraldo ne manquait pas d'insister. En ce qui concerne le propagandiste libertaire, nous avons particulièrement souligné l'importance de sa prise de conscience pour son rôle de transmission de l'Idéal anarchiste car c'est cette conscience qu'il a de lui-même et de son environnement ce qui entraînera sa volonté civilisatrice, volonté qui le distingue du gaucho rebelle dont l'attitude civilisatrice n'est pas voulue a priori. Cette volonté du propagandiste viendra « habiller autrement », si l'on peut dire, la figure du gaucho rebelle pour conformer un homme anarchiste qui tend à se rapprocher de la figure du héros. Car le parcours du propagandiste que nous avons retracé plus haut présente, comme nous allons le voir, des similitudes avec le « modèle héroïque »[286] analysé par le chercheur Philippe Sellier ainsi qu'avec la « vie du héros »[287] étudiée par l'anthropologue argentin Guillermo Etchevarría Molloy. En effet, nous avons établi la première étape du parcours du propagandiste en soulignant que l'anarchiste est issu d'une longue lignée de rebelles ; nous avons également montré qu'il semble destiné à la révolte (parfois avant même sa naissance) et que des signes d'altérité apparaissent très tôt chez le futur propagandiste libertaire. En d'autres mots, l'existence du propagandiste libertaire précède sinon l'homme du moins sa conscience d'incarner la révolte libertaire. On se souviendra donc de la révolte précoce du petit A. Ghiraldo devant l'injustice commise par un enfant vis-à-vis d'un gamin gaucho, révolte annonciatrice de l'anarchiste à venir. On pensera également à l'influence qui, selon le biographe de González Pacheco, aura eu la Pampa, terre de nomades révoltés, sur le caractère du libertaire argentin ; il s'imbibera, sans le savoir, de tout ce dont il aura besoin plus tard pour sa mission libertaire. Or, ceci n'est pas très différent de ce qui a été affirmé par Etchevarría Molloy, à savoir que « le héros est un être pré-destiné par excellence »[288] car avant même la naissance du héros, l'oracle, qui bien entendu, ne se trompe jamais, nous annonce déjà que quelqu'un d'extraordinaire s'approche de ce monde. L'anthropologue argentin, suivant la ligne de Lévy-Stauss et se basant sur les travaux de J. Campbell, divise la vie du héros en trois « cycles » composés chacun de différents « épisodes ». Ainsi distingue-t-il le « départ » du héros (composé de « l'oracle », « la naissance » et « l'abandon »), comme étant le premier de ces trois « cycles ». Le « modèle héroïque »[289] schématisé par Philippe Sellier ne dit pas autre chose : la « naissance » est selon lui le premier moment clé du parcours du héros. Il souligne que ce dernier est issu de « parents illustres » dont un des deux est « de nature divine ». Mais un présage l'annonce comme dangereux, généralement pour son père, et l'enfant, rejeté par sa famille, est « exposé » à tous les dangers puis « recueilli » par quelqu'un d'étranger à sa destinée. Il mènera dès lors, tout comme l'anarchiste, une « vie cachée » jusqu'à ce qu'un « signe de son origine » permettra sa « reconnaissance », bien que ce soit le plus souvent par ses « travaux éclatants » qu'il « se révèle au monde ». Quant à notre propagandiste, rappelons que ce que nous avons appelé des signes d'altérité s'avéreront d'une importance fondamentale pour la suite de son parcours. Car il s'agit en quelque sorte de signes qui lui permettront non seulement de se reconnaître lui-même en tant qu'anarchiste mais aussi d'être reconnu des autres (libertaires ou non) ainsi que de distinguer ses compagnons libertaires parmi les hommes côtoyés. La seconde étape importante du parcours du propagandiste consiste en une rencontre initiatique avec un militant plus expérimenté, suivie d'une conversion à la philosophie anarchiste. Cela s'apparente de manière très claire au deuxième cycle de la vie du héros constaté par Etchevarría Molloy, à savoir « l'initiation » (cycle composé des épisodes suivants : « l'éducation », « l'appel », « les dons » et « le collaborateur » du héros). En effet, « à un moment d'une certaine stabilité, le héros doit être "réveillé" du rêve du temps anodin pour réaliser les tâches pour lesquelles il est déterminé »[290]. Ce « réveil », c'est en quelque sorte la fonction du militant plus aguerri qui, nous l'avons dit, apporte à notre personnage la conscience nécessaire à tout anarchiste pour accomplir le rôle pédagogique pour lequel il semble destiné. C'est un « collaborateur », c'est-à-dire « un envoyé sans la présence duquel [le héros] ne pourrait accomplir les tâches qu'il doit réaliser »[291], il « connecte » notre personnage avec son « Destin » ; sans lui « il n'y a pas de garantie de l'accomplissement »[292] de la mission à laquelle il est voué. Car, comme nous l'avons déjà souligné, tempérament anarchiste et environnement de révolte constituent une base préalable importante mais non suffisante pour que notre homme devienne un anarchiste. Ce sont comme des « dons » octroyés par des êtres « d'un autre monde » ; des dons comme « le courage » et la notion de « justice »[293], absorbés par le libertaire grâce à une puissance étrange et méconnue mais dont il lui faudra se rendre compte. La rencontre initiatique puis son éducation autodidacte contribueront grandement à cela. Selon le modèle héroïque de Sellier, notre propagandiste libertaire serait au début de « l'épiphanie héroïque », marquée par des « initiations » et des « épreuves ». Or, indéniablement, c'est là que tout commence pour notre propagandiste puisque c'est à partir du moment où il devient anarchiste à proprement parler, c'est-à-dire membre conscient d'une communauté au sens large (communauté d'idées, d'actions, de rêverie), qu'il doit faire face à des nombreuses épreuves (manifestations de rue, boycottages, grèves, persécutions, emprisonnement, exil...) qui ne feront que le conforter dans son Idée et dans son action de missionnaire. Ces « épreuves » ne sont qu'une « lutte contre le monstre (dragon / colosse) », un combat dans lequel l'homme anarchiste excelle puisque la lutte sociale est au centre de sa propagande libertaire. Sans doute la figure du propagandiste libertaire constitue-t-elle un des visages de notre Prométhée et dans ce sens elle participe de la rêverie héroïque ici évoquée. Cependant, bien que le héros décrit par Sellier et par E. Molloy et le propagandiste anarchiste présentent des traits de caractère communs, il faut préciser que le parcours de ce dernier tend à s'estomper dans la dernière étape évoquée plus haut, c'est-à-dire lorsqu'il devient lui-même propagandiste. Bien sûr, on pourrait voir cette transformation comme une « seconde naissance », caractéristique de ce que Sellier appelle « l'apothéose » du héros. Toutefois, il nous semble que la figure du propagandiste libertaire dont l'ébauche nous présentons ici, ne peut être totalement superposée à celle du héros. En effet, il semble que le parcours héroïque ne puisse en aucun cas se terminer autrement que par la mort, suivie celle-ci de l'après-mort, si l'on peut dire. Etchevarría Molloy, toujours fidèle à Campbell, considère que le dernier « cycle » du héros est constitué par « le retour » : « les tâches » accomplies par le héros le mènent vers la mort, « qui est en réalité, un sacrifice »[294]. Sellier précise que la mort du héros peut être causée par sacrifice mais aussi par trahison. Quoiqu'il en soit, alors que le propagandiste n'a toujours pas vu le triomphe de son Idéal, le héros apparaît comme le « vainqueur de "l'épreuve", le héros apparaît comme celui qui délivre, le "sauveur" de tout un peuple »[295]. Or, après sa mort on assiste au « retour » du héros, soit, dans les mots de Sellier, à « l'Apothéose » : le héros « triomphe de la mort » et « accède à l'immortalité par une seconde naissance »[296]. En ce qui concerne notre propagandiste libertaire, on peut dire sans se tromper que sa figure annonce celle du héros. Mais il est clair que le propagandiste n'est pas luimême un héros à part entière. Son parcours idéal-typique s'estompe, si l'on peut dire, dans l'évocation de son rôle pédagogique, qui durera par ailleurs toute sa vie. On se souviendra de lui comme d'un jeune plein d'énergie devenu un vieillard incorruptible, fidèle aux idées libertaires jusqu'à la fin. Mais justement, le propagandiste type, malgré toutes les épreuves vécues, arrive à la vieillesse (ce qui est rare chez le héros). Son œuvre pédagogique de missionnaire de l'anarchie sera accomplie jusqu'à sa mort ; il deviendra avec le temps un vieillard respectable que l'on admire par sa vie exemplaire de militant, d'orateur, de studieux ; quelqu'un qui continue d'assumer son rôle de propagandiste, auquel il s'ajoute celui de « mémoire vivante » des actes héroïques d'autrefois, bref, du mouvement anarchiste. Ainsi, par exemple, dans un hommage posthume à Jacobo Maguid (1907-1997), l'anarchiste italienne Luce Fabbri éloge « la fécondité de cette longue vie » et déclare : « parler de Jacobo Maguid, alias Maciso, alias Jacinto Cimazo, veut dire parcourir mentalement toute l'histoire argentine du mouvement libertaire (...) ». Et Fabbri d'exprimer : « tu as eu beaucoup de chance, frère Maguid, car tu as légué beaucoup de choses : beaucoup d'idées, une organisation en marche, des livres, un grand exemple et de nombreux souvenirs de création et de lutte »[297]. C'est sans doute une œuvre considérable, mais sans l'éclat de l'acte héroïque. **** Quelques précisions La figure du héros anarchiste est incontestablement liée à la question de la violence anarchiste. Cette question sera abordée plus tard, lorsque nous observerons les rêves véhiculés par notre Prométhée en action. Toutefois, nous voudrions signaler dès à présent que, comme ailleurs, en Argentine la question de l'utilisation de la violence de la part des anarchistes divisera nettement les rangs des militants libertaires. Or, contrairement aux discours des uns et des autres sur ce sujet, qui semblent centrer le débat sur le bien fondé ou non de l'utilisation de la violence dans la lutte sociale, notre mythanalyse nous mène à soutenir que ce qui divise les esprits anarchistes de l'époque (et particulièrement à partir des années 1910 environ) c'est beaucoup moins le positionnement vis-à-vis de telle ou telle « expropriation » ou de tel ou tel attentat, que le choix de la cible visée et le sens qui lui est associé. Si nous tenons à préciser cela c'est parce que le qualificatif de « héros » ne sera décerné, si l'on peut dire, par la majorité des libertaires, qu'à certains anarchistes et non pas à d'autres. Pour quelle raison Simón Radowitzky et Kurt Wilckens seront-ils traités comme des véritables héros? Alors que Severino Di Giovanni, avec un parcours tout aussi semé d'embûches, qui prendra constamment des risques au nom de la cause anarchiste, qui, enfin, sera condamné à la peine de mort par une dictature d'extrême droite, ne réussit pas à obtenir, de la part de la majorité des libertaires, le qualificatif de héros. Bien au contraire, l'individualiste italien sera rudement critiqué et même farouchement combattu dans les pages de La Protesta grâce aux voix de D. Abad de Santillán et d'E. López Arango. Par exemple, en 1928, deux attentats sont réalisés le 23 Mai par Di Giovanni dans le cadre de sa lutte anti-fasciste : l'un contre le Consulat Italien à Buenos Aires, l'autre contre une pharmacie, propriété du président du sous-comité fasciste du quartier La Boca (quartier à majorité italienne, où est situé le port de la capitale). La réaction du quotidien anarchiste se fait sentir très rapidement : « Anarchisme n'est pas terrorisme », assure La Protesta, et se demande « Comment un acte de lâcheté, qui cause des victimes innocentes, sans que le motif politique qui le détermina soit visible, peut-il être l'œuvre d'un homme conscient, d'un révolutionnaire? »[298]. Las auteurs, très influents dans le mouvement anarchiste argentin, amalgament ces attentats aux activités fascistes, considérant qu'il s'agit d'une « violence extrême et bestiale » ; il n'hésitent pas à affirmer que « entre un fait révolutionnaire et un fait fasciste (...) est interposé l'abîme qui existe entre la responsabilité et l'irresponsabilité, entre la conscience et la sauvagerie »[299]. Pourquoi cette « différence de traitement » entre des hommes qui, somme toute, utiliseront les mêmes méthodes dans leur combat contre le monstre ? L'historien O. Bayer soutient que « le problème était la violence même » ; il considère que la question clé consiste à se demander « comment celui d'en bas[300], sans défense, pouvait-il répondre à la violence d'un État omnipotent comme le fasciste ? »[301]. Le chercheur argentin refuse de considérer qu'il puisse exister une différence entre les attentats et donc entre leurs auteurs et considère que « ''La Protesta'' avait recours à l'exemple classique d'attentats ''propres'', comme celui de Wilckens, comme celui de Radowitzky » ; et Bayer d'affirmer que « ces attentats avaient été propres parce que le diable ne s'y était pas immiscé », c'est-à-dire parce qu'il n'y avait pas eu des victimes innocentes et que seuls sont morts les personnes visées. En effet, le colonel R. Falcón, chef de la police de Buenos Aires, et son secrétaire privé, seront tués en 1909, par S. Radowitzky ; il posera à l'intérieur de la voiture où voyagent les fonctionnaires, une bombe préparée par deux de ses amis, des anarchistes galiciens. Falcón est tenu pour responsable de la répression violente exercée à l'encontre des manifestants lors du traditionnel rassemblement ouvrier du 1° Mai qui, cette annéelà, deviendra la dite « Semaine Rouge »[302] de Buenos Aires. Quant à l'allemand Kurt Wilckens, il sera, beaucoup plus tard, en 1923, le responsable de la mort du colonel Varela. Wilckens attendra ce dernier devant la porte de son domicile et lancera au militaire une bombe de fabrication artisanale qui ne réussit pas à le tuer ; l'anarchiste achèvera donc le colonel argentin par six coups de revolver. Car Varela est le responsable des exécutions massives réalisées en Patagonie pour couper court aux grèves organisées par les travailleurs agricoles de la région au début des années 1920[303]. Pourtant, force est de constater que dans les esprits argentins, anarchistes comme non anarchistes, il existe bel et bien une différence entre les deux auteurs des attentats que nous venons d'évoquer et les anarchistes individualistes et expropriateurs, également responsables d'attentats, dont Severino Di Giovanni est la figure la plus célèbre. Autrement dit, tous les attentats ne se ressemblent pas ; il semblerait que certains soient sinon « propres », du moins mieux compris que d'autres attentats qui, eux, n'auraient pas de sens aux yeux d'une grande partie des anarchistes. La Protesta aura des mots très clairs à propos de cette différence, qu'il ne convient pas selon nous de négliger. On peut y lire : « Un fait révolutionnaire est toujours imprégné d'humanité, de clarté dans son propos, de sentiments de responsabilité. Un Wilckens interpose son corps pour que la bombe destinée au colonel Varela ne blessât un enfant, et puis il revendique son acte noblement en expliquant les motifs qui l'ont mené à l'action extrême. Les anarchistes n'ont pas hésité à défendre avec passion le vengeur des massacres de Patagonie. Plusieurs années se sont déjà écoulées et beaucoup d'autres s'écouleront, mais la mémoire de Wilckens sera toujours défendue par les anarchistes, par les partisans comme par les adversaires de l'action individuelle »[304]. C'est que tous les attentats, même commis au nom de la liberté et de l'anarchie, ne sont pas comparables. Les rédacteurs de La Protesta, pourtant opposés par principe à l'utilisation de la violence par les anarchistes, feront couler beaucoup d'encre pour souligner une distinction qui leur semble capitale : « Mettez face à l'acte de Wilckens, les bombes de la Banque de Boston[305] et l'explosion dans le consulat italien[306] et vous comprendrez le contraste. Dans le premier cas il y a de l'esprit de sacrifice, un objectif clair, une conscience pleine de la responsabilité, un héros qui montre son visage ; dans les deux autres, nous trouvons l'inhumanité, la lâcheté, l'irresponsabilité, la bestialité, c'est-à-dire le fascisme pur »[307]. Le périodique anarchiste La Antorcha, dont la position nettement moins hostile (voire même favorable) à la violence le place en franche opposition au groupe éditeur de La Protesta[308], prendra, face aux attentats de 1928 commis par Di Giovanni, une position moins bienveillante qu'à d'autres occasions. En effet, les membres de La Antorcha diront à ce propos : « L'anarchie n'est pas cela. Elle ne s'exprime pas à travers la violence aveugle ou désespérée. Sa violence est défensive et consciente, car elle illumine le sentiment de haine envers l'oppression, par un idéal de justice ». Toutefois, ces attentats ont à leurs yeux du sens ; La Antorcha l'exprimera ainsi : « Nous comprenons, parce que nous sommes capables de sentir ses mêmes déchirements intimes, l'enfant du peuple[309] qui aurait pu mettre la bombe, et dont la douleur serait sans doute aussi sincère que la nôtre devant les victimes innocentes de son acte désespéré »[310]. Selon nous, la distinction, opérée par les libertaires entre les différents auteurs d'attentats en Argentine, concerne beaucoup moins chacun des hommes en tant que militants anarchistes que le sens attribué à leurs actes violents. La violence apparaît comme un ultime recours pour contrer celle qu'ils estiment avoir été exercée contre le peuple (ou du moins, contre les travailleurs). Du moment où le lien entre tel ou tel attentat et la souffrance du peuple ne peut être établi, la violence perd son sens « révolutionnaire » pour devenir « violence aveugle », « violence fasciste », bref, « barbarie ». Ceci est, bien entendu, inacceptable pour la majorité des anarchistes argentins. Tout d'abord, parce qu'il s'agit d'hommes fortement imprégnés des idées qu'ils estiment « rédemptrices » précisément pour le peuple, sans qui l'anarchie n'aurait point de sens ; ensuite, parce qu'ils rêvent d'une société vraiment « civilisée », d'où toute trace de barbarie doit être bannie sans concession[311]. González Pacheco nous paraît très clair à ce sujet lorsqu'il dit : « (...) ce Christ injurié qu'est le peuple argentin, sourit depuis sa croix. Il sourit à Kurt Wilckens »[312]. Encore une précision : la figure idéal-typique du héros anarchiste que nous ébaucherons plus bas a été construite à partir d'hommes dont les actes, les vies, les pensées et les rêves participent selon nous au mythe héroïque que nous avons déjà commencé à ébaucher. Certains d'entre eux, comme Radowitzky et Wilckens, seront clairement considérés comme des héros par les libertaires argentins ; d'autres, comme Di Giovanni et ses compagnons de route, ne seront pas reconnus, en tant que héros anarchistes, par nombre de libertaires du pays. Cependant, dans tous les cas, nous espérons bien le montrer, ces personnages seront rêvés par leurs contemporains (anarchistes et non anarchistes) comme des figures héroïques dont les caractéristiques intrinsèques ne diffèrent guère malgré les appréciations divergentes des uns et des autres vis-à-vis de leurs actes et de leur personnalité. Tous contribueront fortement à donner à l'homme anarchiste son visage prométhéen ; celui d'un héros civilisateur voué à faire basculer l'humanité des ténèbres du présent à la Lumière de l'Avenir. **** 1.C.b-Le héros anarchiste : un propagandiste impatient « Chez Kurt Gustav Wilckens, cet être si évangélique, si tolstoïen, si ascétique et éloigné de toute rivalité, se forme l'image de l'ange avec l'épée de feu »[313]. Nous savons à présent à quel point l'homme anarchiste prend au sérieux son rôle de transmission de l'Idéal. Il est désormais conscient que son devoir de révolte lui exige d'agir. Il lui faut, sans tarder, faire en sorte que l'anarchie soit une réalité. Mais comment? Certains anarchistes s'impatientent ; ils constatent que la propagande libertaire n'a pour l'instant rien changé dans la société oppressante dans laquelle ils doivent vivre. Et pour cause, la bonne parole libertaire ne suffit pas à faire basculer le système ; il faut donc faire autrement, remplacer les mots par des actes. Et puisque l'anarchie se fait attendre, il faut faire de la véritable propagande : de la propagande par l'action. Ils semblent considérer, comme Reszler, que « toute grandeur authentique réside dans la manière dont une grande idée est vécue et transformée en exemple », c'est sans doute pour cela que « la réponse que le héros donne aux grandes questions (...) se trouve invariablement dans une "vie" et non pas dans un "livre" »[314]. En effet, pour les anarchistes italiens installés aux États-Unis, qui suivent de près les activités de Severino Di Giovanni et de son ami proche Paulino Scarfó, les mots de Reszler apparaissent comme une évidence. Dans leur publication, L'Adunata dei refrattari, ils parleront ainsi du groupe illégaliste des deux italiens à Buenos Aires : « La ''bande'' était un groupe d'hommes animés d'une profonde passion pour les idées libertaires et d'une volonté en fer de tester leur propre audace et leurs propres vies pour combattre et rendre propice le futur ». Et en 1931, après l'exécution des deux illégalistes à Buenos Aires, cette publication éditera un numéro spécial qui leur est consacré et où l'on peut lire : « Après le coup d'état [de 1930 en Argentine] seul restèrent dans la résistance (...) des petits noyaux d'action (...). Parmi ceux-ci figuraient – comme à chaque fois que la parole devait céder sa place à l'action - Severino Di Giovanni, Paulino Scarfó et leurs amis, plus actifs et résolus que jamais ». Et le journal remémore les débuts des activités illégalistes de Scarfó en disant : « Pour le compagnon Paulino il devient de plus en plus clair que la meilleure propagande est celle de l'exemple »[315]. C'est par ailleurs, probablement, ce qui s'est dit Di Giovanni, dont le premier métier en Argentine ne sera autre que celui de typographe dans une imprimerie de Buenos Aires, avant de se consacrer à la propagande par le fait, dont le « complément », si l'on peut dire, restera l'encre et la plume à travers les pages de sa propre publication, Culmine. K Wilckens, après son attentat contre le colonel Varela, explique son acte dans une lettre à Diego Abad de Santillán en disant : « ne parlons pas de vengeance. Je ne me suis pas vengé : je n'ai pas vu en Varela un officier quelconque. Non, en Patagonie, il a été tout : gouverneur, juge, bourreau et fossoyeur. J'ai voulu frapper en lui le symbole dénudé d'un système criminel. Mais la vengeance est indigne d'un anarchiste »[316]. Et Wilckens de continuer : « L'avenir, notre avenir, n'est pas l'affirmation de rancœurs, de crimes, de mensonges ; il est l'affirmation de la vie, de l'amour, de la science ; travaillons pour en hâter la venue »[317]. De la même manière, en 1919, Boris Wladimirovich, après sa condamnation à perpétuité pour avoir réalisé une « expropriation » en vue de financer la propagande, écrit quelques mots pour la presse. Il y signale : « La vie d'un propagandiste d'idées comme moi s'expose à des telles contingences [en l'occurrence la prison à perpétuité] ; aujourd'hui comme demain ». Quant à l'acte qu'on lui reproche et pour lequel il est condamné, il dira : « c'est l'avenir qui l'expliquera, plutôt que le procès judiciaire »[318]. Et González Pacheco, tout de suite après l'attentat de K. Wilckens, exprimera son admiration vis-à-vis de l'anarchiste allemand en disant : « Kurt Wilckens : blanc et fin, son visage est baigné par le bleu clair de ses yeux. Plutôt qu'un ouvrier, on dirait un artiste. Demain, lorsque le travail ne salira plus, ne déformera plus, tous les travailleurs seront comme lui »[319]. Voilà ce qui, à nos yeux, constitue le véritable sens non seulement d'un acte individuel mais aussi le sens de toute action de ces anarchistes qui tâcheront de réaliser une propagande par le fait. En effet, le héros anarchiste, propagandiste impatient, n'agit que dans le but d'accélérer le temps, de hâter le Grand Jour où tout sera, enfin, différent du présent. **** Portrait Comme le souligne A. Pessin, « l'esprit anarchiste » est dans une « recherche constante de la formulation la plus abrupte de son altérité »[320]. Ces mots, qui nous semblent très justes pour dessiner le visage de l'homme anarchiste en général, acquièrent une profondeur particulière lorsque l'on s'intéresse à la figure du héros anarchiste. Ce dernier présente sans doute tous les traits de caractère du propagandiste tel que nous l'avons déjà décrit. Mais on retrouve chez le héros libertaire tous ces traits de manière exacerbée. L'homme anarchiste, rappelons-le, apparaît comme un homme différent aux autres, il incarne l'altérité dans un monde qui ne lui correspond pas. Or, différent parmi les différents, le héros libertaire, dans sa démesure, incarne l'altérité la plus totale y compris parmi ses compagnons anarchistes. Les Russes Simón Radowitzky et Boris Wladimirovich, l'Allemand Kurt Wilckens, les Italiens Severino Di Giovanni et Paulino Scarfó, les Argentins Miguel Angel Roscigna (leader métallurgiste), Juán Antonio Morán (secrétaire général de la Fédération Ouvrière Maritime de la capitale) et Emilio Uriondo, sont autant d'anarchistes qui prendront l'allure d'hommes extraordinaires, héros à la frontière entre la réalité et la légende. Dans une publication hebdomadaire de La Protesta (1929) consacrée entièrement aux grèves des travailleurs agricoles de Patagonie (1921-22) et à « l'acte » du proclamé « vengeur individuel »[321] Kurt Wilckens, on peut lire : « Dans cette maison nous sommes iconoclastes ; nous ne reconnaissons aucune sorte d'idoles. Mais la première chose que les compagnons voient quand ils arrivent est un portrait de Kurt Wilckens, posé à un endroit bien visible, pour qu'il soit à la vue de tous ceux qui y passent ». Et d'ajouter : « Nous avons des raisons d'être fiers de ce héros, à cause de sa vie privée, de sa longue trajectoire révolutionnaire, de son acte hautement humain et revendicateur. Bien que Wilckens nous ait quitté il y a si peu de temps, il est pour nous comme un symbole, comme une figure légendaire »[322]. Il est intéressant de constater à quel point K. Wilckens pourra susciter une admiration qui frôle l'idolâtrie, y compris (et surtout) chez les libertaires, c'est-à-dire tous ceux qui prétendent s'affranchir des symboles et des idoles. Mais la rêverie est toujours la plus forte. Severino Di Giovanni est l'anarchiste individualiste le plus combattu de l'époque, l'ennemi de tout le monde : « de la société », selon l'opinion publique, « de la cause anarchiste », selon une grande partie des libertaires, « du fascisme », selon lui-même. Pour lui, « L'anarchisme est subversion, audace, intrépidité », mais surtout, l'anarchisme doit être un « destructeur d'idoles ». Cependant, il ne cachera pas son admiration du dit « vengeur » des travailleurs de Patagonie. Dans un article intitulé « Les annonciateurs de la Tempête : Kurt Wilckens dans l'idée et dans l'action »[323], l'Italien trace un portrait poétique de ce « noble compagnon et frère » ; il exalte l'homme « à la trempe adamantine » et « l'anarchiste [qui possède] toutes les vertus ». Les mots que nous transcrivons sont, bien sûr, ceux de quelques libertaires émus, reconnaissants et admiratifs devant la figure d'un compagnon[324] qui leur est cher et qui de plus, est disparu, assassiné pendant son sommeil par un membre de l'extrême droite argentine, dans la cellule où il purgeait sa peine de prison à perpétuité. On pourrait nous reprocher la partialité de tels témoignages. Pourtant, ces derniers s'avèrent représentatifs des images convoquées dans les esprits à l'évocation de ces hommes hors du commun, solitaires, mystérieux. Ainsi, n'oserait-on mettre en doute l'objectivité et le sérieux d'un historien tel que O. Bayer, chercheur minutieux et fort documenté, auteur de travaux qui s'avèrent capitaux pour la compréhension du mouvement anarchiste argentin, et particulièrement des anarchistes illégalistes. Or, comme le souligne Bachelard, l'image précède la pensée ; et dans le mouvement anarchiste argentin, il y a des hommes dont les parcours de vie appellent des constellations d'images qui, obsédantes de par leur redondance, sont partagées par tout un groupe social. Ces hommes sollicitent des rêves héroïques qui sont communs à tous ceux qui évoquent leurs portraits et leurs parcours. Prenons l'exemple d'un anarchiste qui fait partie des « expropriateurs » tant détestés par le courant libertaire majoritaire. Boris Wladimirovich, d'origine russe et noble, est médecin, biologiste et peintre ; il parle couramment - outre sa langue maternelle et plusieurs dialectes de son pays – l'allemand et le français et se débrouille assez bien en espagnol. Il arrive en Argentine en 1909, après la mort de sa femme, et déçu de l'échec de la révolution russe de 1905. Il est l'auteur de trois livres de sociologie et le réalisateur de quelques expropriations. Mais il est surtout l'idéologue d'une vengeance : en effet, en tant qu'expropriateur, il est condamné à perpétuité et envoyé à Ushuaïa (où se trouve déjà emprisonné l'anarchiste russe S. Radowitzky). C'est dans la lointaine prison de la Terre de Feu qu'il commence à se faire passer pour un fou, dans le but d'être transféré à l'asile de la capitale où est interné (apparemment pour lui éviter la prison) Pérez Millan, l'assassin de K. Wilckens. Une fois dans l'asile en question, il peaufinera minutieusement l'assassinat du membre de la Ligue Patriotique Argentine. L'attentat sera commis le 9 novembre 1925 par un déséquilibré de l'asile (nommé Lucich) qui, contrairement à Boris, a libre accès au pavillon où se trouve l'ultra nationaliste argentin. Cet anarchiste éclairé, « est un intellectuel, oui, mais on trouve chez lui quelque chose que l'on ne trouve pas chez d'autres intellectuels : l'action ». Et Bayer d'expliquer : « Wladimirovich est un des bombistes [sic] les plus expérimentés que connurent les rues de Moscou, de Leningrad, de Paris et de Barcelone ». C'est un « professeur » de « figure étrange », un « personnage hallucinant », nous dit l'historien argentin, à tel point qu' « on dirait une figure tirée d'un conte d'Hemingway, de Melville, de Jack London, de Joseph Conrad. Une grande moustache noire, des cheveux bouclés, des yeux vifs »[325]. Et la presse de l'époque ne peut que coïncider avec une telle description, car le russe fascine tout le monde avec son air intelligent de professeur universitaire ; même s'il est soupçonné par l'opinion publique de vouloir financer la préparation de bombes et non pas de la propagande écrite comme il le soutient ; même s'il est condamné à perpétuité. Le quotidien La Prensa, par exemple, considérera que Wladimirovich « n'est pas un délinquant ordinaire ». Et dans La Razón, on parlera de lui comme d'une « curieuse, sinistre, romanesque silhouette »[326]. Prenons à présent l'exemple d'une autre personnage : Severino Di Giovanni, anarchiste individualiste, anti-fasciste, dix attentats, quatre « expropriations ». Il est l'ennemi publique numéro un de l'Argentine des années 1920, un personnage célèbre dans le pays. Il s'agit peut-être de l'anarchiste qui a suscité les plus grandes passions en Argentine, de son vivant comme de nos jours[327]. Mais, qu'on l'aime ou qu'on le haïsse, il ne déclenche que des réactions enflammées, à la hauteur de la démesure du héros. O. Bayer est l'auteur d'une biographie considérable de celui qu'il appela « l'idéaliste de la violence ». L'Argentin voudrait raconter l'histoire du « vrai Di Giovanni », celui qui contraste avec la « satanisation du personnage »[328] opérée par l'opinion publique de l'époque et même plus récente. Et l'historien d'assurer : « j'ai découvert un homme différent au milieu d'une époque spéciale » ; c'est que Severino Di Giovanni « ne se contente pas du possible »[329]. Et précisément, parmi d'autres qualités magnifiques que nous évoquerons plus tard, on trouve chez le héros anarchiste cette ivresse de l'impossible et un tempérament excessif, qui font qu'il ne peut en aucun cas être confondu avec le commun des mortels. Or, pour que le héros puisse être reconnu comme tel, il faut que le personnage suscite chez tout le monde, chez ses amis comme chez ses détracteurs, ce mélange d'admiration et de crainte dû à la croyance dans ses mystérieuses capacités sur-humaines. Le 29 janvier 1931 Severino Di Giovanni est enfin arrêté par la police de la capitale, qui le cherchait depuis longtemps. Plutôt que de se laisser capturer par l'ennemi, l'Italien se tire lui-même une balle dans le thorax ; mais il survit. Le lendemain de sa détention des autorités officielles vont lui rendre visite à l'hôpital où il se récupère de sa blessure avant d'aller en prison : La Nación, quotidien conservateur, informe : « (..) pendant un long moment il resta impénétrable à la curiosité de tous et immuable telle une momie égyptienne. Tout ceci était nécessaire, indispensable, pour que la figure extraordinaire du délinquant prît un prestige nouveau et méconnu de tous »[330]. Nous pourrions multiplier les exemples pour montrer la fascination que ces anarchistes susciteront chez leurs contemporains. Tels des véritables héros, ils seront entourés d'un halo surnaturel qui fera l'unanimité parmi ses amis comme parmi ses ennemis. Nous voudrions proposer encore un témoignage éloquent : celui de L'Adunata dei refrattari, qui en 1931, après l'exécution de Severino Di Giovanni et de Paulino Scarfó leur consacre un numéro spécial. Dans celui-ci on peut lire : « La figure de Severino révèle sans aucun doute une trempe extraordinaire (...). Mais la fantaisie de ceux qui ne font rien et la méchanceté des ennemis (...) se sont rejoints pour créer autour de son nom une légende plus extraordinaire que ce que la réalité pouvait humainement concevoir, traçant un portrait de Severino (...) comme étant celui d'un personnage fantastique doté d'attributs surhumains tels que l'ubiquité et l'évanescence, chef d'une bande non moins fantastique de méconnus perturbateurs de l'ordre et de la digestion des bons bourgeois »[331]. L'homme extraordinaire décrit jusqu'ici apparaît sans doute comme un héros, mais il s'agit d'un héros anarchiste. Et en tant qu'homme anarchiste, il est l'héritier de certains traits caractéristiques du libertaire. En effet, le héros anarchiste est, comme ses ancêtres spirituels (le gaucho et le propagandiste), un nomade, un véritable « trimardeur ». La vie du héros anarchiste est un chemin perpétuel rythmée par ses activités d'homme voué à la cause : il ne peut se poser que provisoirement puisque sa vie n'est possible que dans la clandestinité. Nomade dans le monde, il passera d'un pays à l'autre selon les besoins et les circonstances ; nomade dans la ville, il changera fréquemment de domicile pour brouiller les pistes à ses adversaires. Ainsi, par exemple, on mettra en valeur le périple réalisé par Kurt Wilckens avant d'arriver en Argentine en 1920, comme faisant partie de son bagage de travailleur militant et propagandiste. Né à Bad-Bramstedt en 1886, Wilckens est issu de la haute bourgeoisie allemande. En 1910, après avoir travaillé en tant que mineur en Silésie, il émigre aux États-Unis. « Sa vie en Amérique était celle de nombreux Scandinaves et Allemands que Knut Hamsun a si bien décrits dans son livre Landstreicher (les Vagabonds), c'est-à-dire parcourant le pays avec juste un baluchon sur l'épaule, travaillant aux récoltes ou dans tout autre métier exigeant de la force physique »[332]. Aux États-Unis il travaille d'abord dans une usine de poisson en conserve, d'où il sera expulsé en raison de l'organisation d'un sabotage. Devenu mineur en Arizona, dans les mines de charbon, il participe à une grève générale en 1916, ce qui lui vaut d'être emprisonné au Nouveau Mexique puis à Fort Douglas. En 1917 il s'échappe du camp où il est arrêté pour aller travailler dans les récoltes à Seattle et en 1919 il tente de redevenir mineur au Colorado mais se fait arrêter par la police et finit par être expulsé du pays. Il rentre en Allemagne en 1920 mais son séjour dans son pays natal sera bref : « A Hambourg, dans des cercles anarchistes, il apprend qu'en Argentine il existe un grand mouvement ouvrier libertaire et décide de voyager dans ce pays méconnu »[333]. Il arrive à Buenos Aires le 29 septembre 1920. Une fois en Argentine, il travaille, au début, dans la récolte des fruits à Cipolletti, dans la province de Río Negro, au nord de la Patagonie, ensuite il est embauché en tant qu'arrimeur à Ingeniero White puis il exercera à Bahía Blanca (au sud de la province de Buenos Aires) le métier pour lequel il s'était formé pendant sa jeunesse en Allemagne, celui de jardinier. C'est en 1923 que, ayant pris connaissance des événements de Patagonie et du sort subi par les travailleurs agricoles de cette région immense, il devient « l'ange exterminateur »[334] du colonel Varela. Dès lors, il sera considéré en Argentine comme un véritable héros anarchiste. Il n'est donc pas étonnant que les libertaires du pays l'aient admiré au même titre que leur ancêtre mythique, le gaucho. Plus encore, Wilckens deviendra explicitement un héritier, un digne descendant de ce brave nomade argentin. Les anarchistes de la ville de General Pico (province de La Pampa), rendront un hommage admiratif et respectueux à l'allemand. Ce sera dans ces termes : « Gaucho étranger! Frère Wilckens, recevez une accolade de vos compagnons gauchos de La Pampa qui voient en vous un exemple de la justice du petit peuple! »[335]. Severino Di Giovanni ne manquera pas non plus de souligner la parenté entre le héros allemand et le gaucho rebelle. Il écrira : « L'homme, l'anarchiste de toutes les vertus, embrassa le front de milliers de ses frères. Ceux-ci semèrent sur les chemins du monde le verbe formidable des mâles rebelles (...). Ils s'élevèrent vers les hauteurs de la révolte (...). Ils s'élevèrent de plus en plus haut (...). Ils s'élevèrent vers les hauteurs les plus inatteignables et volèrent au-dessus de toutes les régions du monde. Ils obtinrent l'impossible dans tous les pays (...). Ils semèrent à plein mains tous les prodiges, toutes les révoltes, tous les pêchés, toutes les audaces. Un d'eux, Kurt Wilckens, vola et sema dans le grand sol argentin. Un sol qui n'avait connu que le gaucho, symbole de la révolte du passé, et qui attendait le symbole de la révolte à venir ». Heureusement, la révolte du gaucho argentin trouve son continuateur dans ce pays en attente, et Wilckens « arrive enfin, après avoir parcouru tant de chemin hérissé de difficultés »[336]. Un autre anarchiste du pays, le français A. Falconnet (qui signe « Pierre Quiroule »), observera le lien imaginaire qui existe entre le gaucho et le héros anarchiste. Ce lyonnais arrivé très jeune en Argentine (vers 1890), écrira La Ciudad Anarquista Americana, une fiction qui traduit ses rêves les plus chers d'un monde idéal. La cité anarchiste américaine est, en effet, une société où l'on a déjà instauré l'Anarchie. Quiroule commence par nous expliquer : « vingt ans s'étaient écoulés depuis la chute de la Monarchie d'El Dorado, rasée par la vague révolutionnaire, et depuis la disparition de la domination bourgeoise dans cette partie du continent américain. Le prolétariat émancipé s'était organisé immédiatement dans tout le territoire exproprié »[337]. L'action se déroule dans cette « jeune commune anarchiste » installée dans la « cité des Enfants du Soleil », où l'on prépare une arme salvatrice terrible, le « Vibraliber », dans le but de « terminer avec l'esclavage du prolétariat européen » qui ne connaît pas encore le bonheur de l'anarchie. Le réalisateur de cette invention qui changera le monde outre-Atlantique est un héros anarchiste dans son portrait le plus caricatural. En effet, « on ignorait son vrai nom » mais « certains l'appelaient ''Le Physicien'', en raison de ses activités préférées ; d'autres, principalement ceux de la nouvelle génération, le nommaient, tendre et simplement, ''L'Ancien'', non pas parce qu'il fût vieux mais du fait d'être né et d'avoir agit pendant l'époque précédente [à la révolution]. Les autres (...) avaient gardé, sans ironie, le surnom de ''Super'', forme abrégée de sur-homme, avec lequel étaient connus auparavant les individualistes ''purs'' »[338]. « Super, pourtant, était communiste »[339], précise Quiroule, « mais avant tout il était anarchiste ». Et il est impatient de sauver l'Europe de l'oppression, c'est pour cela qu'il construit son arme, c'est sur cela qu'il concentre toutes ses énergies. Or, cet homme mystérieux, « peu communicatif » et qui « sourit de manière énigmatique » est présenté par l'anarchiste français comme un lointain descendant du gaucho. « Peu après le triomphe de la Révolution », nous dit Quiroule, notre héros avait « modifié radicalement ses habitudes », à commencer par l'abandon de ses « habits de bourgeois élégant », « ridicules et compliqués » et qui « torturaient son corps de civilisé ». Il les remplacera par des vêtements plus « hygiéniques et rationnels » qui ne sont autres que ceux du gaucho : il adopte ainsi le pantalon bouffant (la bombacha) , très « anatomique », ainsi que « le chaud poncho du paysan de la terre américaine ». Et l'auteur de préciser, à propos du héros : « bien que sa métamorphose ne pût être plus totale, la ressemblance de son aspect avec celui du classique habitant du désert, évoquait tout de suite la figure légendaire de l'indomptable gaucho des pampas argentines »[340]. Mais, bien entendu, le gaucho (tout comme le propagandiste) ne transmettra pas seulement son nomadisme au héros anarchiste. Ce dernier héritera de tous les traits fondamentaux du rebelle pampéen auxquels viendront s'ajouter, légués par le propagandiste, la volonté de révolte et la conscience de son propre rôle dans la lutte sociale. Nous avons déjà évoqué cette combinaison de dureté et de tendresse qui marquait le caractère du propagandiste. Elle sera également présente chez le héros anarchiste. Ainsi, par exemple, La Protesta dira à propos de K. Wilckens : « derrière cette douceur évangélique il y avait tout un caractère et une énergie en fer »[341]. Et Pierre Quiroule avertira que chez « Super », le héros de la cité anarchiste américaine, « le regard tranquille et froid octroyait à son allure une certaine apparence de dureté, qui n'était qu'un faux reflet d'une âme exquisément sensible et altruiste »[342]. Or, dans le cas du héros anarchiste, bien que l'on ne manque pas de souligner sa sensibilité et son côté humain, c'est son caractère fort et énergique qui tend à être le plus valorisé. Il n'est donc pas étonnant qu'il soit présenté comme un agitateur exceptionnel. Le tempérament combatif, la virilité, la force, le courage, la témérité dont le propagandiste faisait preuve, prennent, évidement, chez le héros libertaire, des proportions inouïes. Car un héros ne peut être que vaillant et intrépide. Les admirateurs de Di Giovanni saluent la « magnifique témérité » d'un homme qui « lutte en risquant tous les jours sa vie dans les entreprises les plus difficiles »[343]. Et même l'opinion publique argentine, qui bien sûr désapprouve totalement les actions violentes de l'anarchiste italien, soulignera ces traits remarqués par ses adorateurs. La quotidien conservateur La Nación écrit en 1931 : « Di Giovanni, véritable type d'homme légendaire, conserva après l'événement[344] (...) cette audace et cette rare énergie qui le caractérisaient et qui transparaissaient jusqu'au moindres détails. On connaissait déjà son audace et sa tranquillité à toute épreuve mais, après son arrestation, il démontra qu'on n'avait encore rien vu ». Et le journal d'ajouter : « Il était audacieux, vaillant, d'une bravoure irréfléchie, plus digne d'un fauve que d'un homme »[345]. Comme dans le cas du gaucho rebelle, dont on soulignait le courage de lion et l'astuce de loup, nous retrouvons à nouveau l'imagerie du fauve associée au héros anarchiste. Sans doute parce que, comme le souligne G. Durand, le loup et le lion (avec le jaguar et le tigre) sont pour l'imagination humaine des animaux féroces et terribles[346]. Le 6 juin 1925 Severino Di Giovanni se fait connaître à Buenos Aires en répandant, depuis le paradis du théâtre Colón, des tracts contre le fascisme italien, alors que le président argentin chante l'hymne royal italien en compagnie de l'ambassadeur d'Italie lors d'une soirée officielle. Des jeunes de la collectivité fasciste argentine présents tentent de battre le libertaire italien et ses quelques compagnons. Mais dans la bagarre, Di Giovanni, qui, selon O. Bayer, « a la force d'une bête », « se défend comme un lion »[347]. Et lorsque le 16 juin 1923 (date de l'assassinat de Kurt Wilckens), le chanteur Luis Acosta García, improvise, dans un rassemblement public, une chanson en son hommage, il imagine K. Wilckens, dans sa cellule de la prison, la poitrine transpercée par l'arme de son meurtrier, rugissant comme un « lion blessé »[348]. Dans le cas du héros anarchiste l'imagerie du fauve contribue selon nous à renforcer l'ambiguïté inhérente au mythe du héros. Comme le souligne Ph. Sellier, « le personnage héroïque possède souvent certains traits du monstre. Il suffit d'accentuer un peu la fulgurance solaire du regard pour obtenir les yeux qui lancent des flammes (...). Ainsi s'explique que le héros soit à la fois être divin et animal dangereux »[349]. Or, nous avons déjà analysé les deux pôles, bestial et divin, du gaucho centaure. Notre héros anarchiste type est également composé de ces deux pôles. Ceci pourra être observé parfois chez un même personnage, comme c'est le cas du portrait de Di Giovanni. Mais cette double nature du héros (tantôt dieu tantôt bête, tantôt ange tantôt monstre) est plus aisément repérable à l'observation de tous les personnages qui contribuent à dessiner le héros anarchiste type. Ainsi, peut-on indiquer que (du moins pour une majorité des libertaires) la rêverie associée à Simón Radowitzky et à Kurt Wilckens contribuera, en général, à esquisser l'aspect angélique ou divin du héros anarchiste, alors que celle qui concerne Severino Di Giovanni et la plupart des illégalistes les représente plutôt en tant que figures proches de l'aspect monstrueux du héros libertaire. Bien sûr, dans la rêverie anarchiste et même argentine en général, chacun de ces hommes portera en lui une part de chacun des deux aspects du héros, une facette solaire et une facette ténébreuse[350]. Ainsi, par exemple, Severino Di Giovanni sera tantôt considéré comme un Robin des Bois tantôt comparé à Al Capone. En effet, le cas de l'individualiste italien semble intéressant puisque, au moment de parler de lui, tout le monde laissera transparaître une certaine admiration mêlée de crainte et de répulsion, tout comme du fauve on admire ses traits caractéristiques en même temps qu'on les redoute. Et cet homme est sans doute un des personnages les plus redoutés de l'époque. On se souvient de l'anecdote qu'E. Gilimón raconte à propos du docteur Greaghe et de son « geste de véritable audace » pour tenir à l'écart, pistolet en main, la police de la capitale argentine et pouvoir ainsi distribuer à sa guise La Protesta Humana, la plus importante publication anarchiste du pays[351]. Le courage inouï du propagandiste irlandais restera dans les pages libertaires comme un souvenir impérissable. Or, ce courage atteint chez le héros libertaire des sommets insoupçonnés. Voici, pour en témoigner, les souvenirs du petit-fils de E. M. Vázquez Aguirre, un poseur de bombes, que l'on approche ici grâce aux enquêtes de Carlos Panelas. Cet anarchiste galicien connaissait les plus célèbres héros anarchistes du début du XXè siècle argentin ; « Simón Radowitzky était son ami proche, il l'appelait "mon frère" »[352]. Il connaissait également l'italien Severino Di Giovanni. En effet, son petit-fils raconte : « Severino fréquenta pendant longtemps la maison de mon grand-père (...). Une fois, Di Giovanni était recherché par la police. On avait placé un agent devant la porte d'entrée de chez mon grand-père. On a dit à l'agent de police : "Si jamais [Severino] est à l'intérieur, il ne faut pas qu'il sorte, s'il veut rentrer, tu le lui empêcheras". Mon grand-père l'attendait. Il savait qu'il devait venir. Des heures s'écoulèrent. A un moment, à la tombée de la nuit, un homme robuste, avec un chapeau, d'un pas ferme et d'une démarche lente, s'approche. Il s'arrête devant la porte de la maison de mon grand-père, qui était prêt et regardait en cachettes par la fenêtre. Le policier dit à l'homme : "Et vous, vous êtes qui?". Celui-ci lui répond donc, sèchement, le regardant droit dans les yeux, le transperçant du regard : "Chi sono io? Io sono Severino Di Giovanni". Le policier est parti en courant. Severino est entré chez mon grand-père »[353]. Pour appuyer son courage, le propagandiste irlandais avait du moins utilisé de son pistolet. Ce n'est pas que Severino ne porte pas d'arme, loin s'en faut. Mais dans ce cas il n'en a pas besoin, son regard suffit largement à faire fuir un agent de police ! Car « dans la plupart des cas, c'est le regard qui laisse deviner la grandeur solaire du héros », or « comme le soleil, le héros est invincible »[354]. Ghiraldo, dans son conte « Salvaje » [Sauvage] ne manquait pas de souligner les « resplendissements étranges » des « yeux du gaucho »[355], qui, à la fin du récit, est « transformé en héros » ; « la figure du gaucho », tué par ses persécuteurs, semble au poète anarchiste, « grande, superbe, héroïque »[356]. Et comme nous pouvons le constater, le héros anarchiste marquera, lui aussi, les esprits argentins avec son regard, et tout particulièrement avec cet « éclat sombre du regard » lié au côté ténébreux du héros[357]. Car en effet, on parlera à peine des yeux (que l'on sait clairs) du Russe Radowitzky et de l'Allemand Wilckens (dont Bayer souligne tout de même le « regard intelligent »[358]) ; par contre, les yeux de l'Italien Di Giovanni (homme blond-châtain, à la peau blanche et aux yeux bleus), seront pourtant rêvés comme étant foncés, obscurs. Voici encore un témoignage éloquent à propos de la puissance contenue dans les yeux du héros ; la presse argentine informe ainsi l'emprisonnement de Severino Di Giovanni : « Lorsqu'il fut arrêté, il ne voulut pas parler. Tout le mystère de sa vie romanesque était enfermé derrière ces yeux terribles ». Plus encore, au lendemain de son arrestation : « Quand il fut hospitalisé à l'Hôpital Ramos Mejía il [S. Di Giovanni] s'enferma dans un mutisme impénétrable et laissa, par ailleurs, parler ses yeux. Des yeux de lynx, incontestablement. Il regardait, hier, avec une tranquillité effrayante, durement, sans même sourciller. Il y avait dans son regard tout un monde d'accusations et de menaces, ce avec quoi il inspirait un début de panique chez ceux qui osèrent soutenir le poids accablant de ce je ne sais quoi de bizarre et de fort qui s'écoulait de ses yeux profonds »[359]. De la même manière, au moment de la condamnation à mort de Di Giovanni et de son ami Scarfó, les divers témoins de l'exécution insisteront sur le regard des condamnés. Le quotidien Crítica remarquera chez Paulino Scarfó « ses yeux petits, noirs, éclairés par un éclat étrange, qui laissent passer un regard traduisant la ferme volonté de ne pas se plier en dernier ressort »[360]. Et le célèbre écrivain et journaliste argentin Roberto Arlt, qui assistera à l'exécution publique de Di Giovanni en tant que correspondant du journal El Mundo, fera une description sobre de l'événement[361]. Il restera, lui aussi, marqué par « des yeux terribles et fixes, vernis de fièvre ». Pendant la lecture de la sentence de mort, « Di Giovanni regarde le visage de l'officier. Il projette sur ce visage la force terrible de son regard ». Il refuse qu'on lui couvre les yeux pour mourir et « regarde durement les exécuteurs ». Enfin, le corps sans vie de l'anarchiste tendu par terre offre une dernière occasion d'observer ses « yeux entrouverts ». Nous reviendrons plus tard sur le thème de l'apothéose du héros anarchiste, c'est-àdire le moment où sa figure triomphe sur la mort. Soulignons pour l'instant, comme le fait G. Durand, que l'œil et le regard sont étroitement liés au « schème de l'élévation et aux idéaux de la transcendance »[362]. En effet, bien que les rêves sollicités par la figure de notre héros anarchiste hésitent parfois à le rapprocher de dieu ou du diable, de l'ange ou de la bête, cette figure tend à participer, à sa manière, de la rêverie d'élévation de l'homme que nous analyserons ultérieurement. Comme le note A. Pessin, l'homme anarchiste est un « savant, à sa manière, il réalise la science pragmatique de l'anarchie, science de la solidarité humaine, de l'entraide, de la fraternité, qu'en esquissant entre libertaires, il souhaite propager dans le peuple entier »[363]. Notre héros anarchiste n'en est pas une exception. Il entend lui aussi concrétiser l'anarchie, tout de suite, ici et maintenant : ses actes visent à terminer d'une fois pour toutes avec le présent néfaste pour accélérer ainsi l'avènement du futur. Il matérialise, dans son être comme dans ses actes, la société idéale chère aux libertaires. Ainsi, Wilckens, incarnait-il à tel point l'Anarchie que, selon La Protesta, « en le côtoyant on pouvait se faire l'illusion de vivre déjà un bout de la vie de l'avenir »[364]. C'est que toutes les qualités du libertaire, exaltées chez le propagandiste, se trouvent amplifiées chez le héros : la générosité, la solidarité, le dévouement , l'intégrité, la pureté s'expriment à travers le héros anarchiste, qui les personnifie d'une manière presque caricaturale. Vers 1910, une dizaine d'années avant son arrivée en Argentine, Wilckens émigre aux États-Unis d'Amérique pour y travailler en tant qu'ouvrier ; il y fait partie des I. W. W. (Industrial Workers of the World[365]) et s'engage dans les luttes ouvrières du pays ; La Protesta exalte le parcours du héros en disant : « son abnégation et son esprit solidaire furent si grands que la bourgeoisie le distingua très vite, le signalant comme un des rouges les plus dangereux du West »[366]. Il semble naturel qu'un héros « indiscuté » tel que Kurt Wilckens apparaisse comme un homme aux innombrables qualités. Mais on pourrait croire que d'autres personnages, dont les actes seront rudement critiqués et désapprouvés d'une manière générale, serait dépourvus de tels attributs. Or, il n'es est rien. A ce sujet, nous nous permettrons de multiplier les exemples car ils contiennent à nos yeux la confirmation du fait que, même si les opinions sont divisées à propos de l'utilisation de la violence et des actions anarchistes illégales en général, les hommes qui les mettront en œuvre ne sont pas moins imaginés en tant que véritables anarchistes, héros d'une cause somme toute, commune. Miguel Arcángel Roscigna fait partie des anarchistes activistes du Buenos Aires des années 1920. Cet Argentin, ferronnier de métier et leader métallurgiste, partage ses activités d'expropriation avec une participation active au Comité de défense des prisonniers et déportés du pays, dont il est le secrétaire. Il participe avec la « bande à Durrutti », le 19 janvier 1926, au braquage d'une banque du centre de la capitale argentine, dans le but de remplir les caisses du groupe de l'anarchiste espagnol. L'année suivante, Roscigna réalise, avec trois compagnons, une « expropriation » (soit l'attaque d'un convoyeur de fonds) dans le but de financer la fabrication de fausse monnaie et de venir à l'aide des anarchistes emprisonnés en Argentine et en Uruguay. Plus tard, par ailleurs, il en aidera quelques uns en organisant une évasion mémorable. Un de ses camarades, dont O. Bayer nous livre le témoignage, écrira que « la vie de Miguel Arcángel Roscigna, si on la considère avec du recul, fut un véritable poème épique, un hymne à la solidarité » ; un autre de ses compagnons, l'Argentin Emilio Uriondo, considérera son compatriote comme « le plus désintéressé » « de tous les anarchistes activistes », « un homme qui, dans la vie bourgeoise, aurait pu vivre une existence confortable et paisible, mais qui a préféré tout laisser tomber et jouer sa vie pour son idéal ». Et Bayer de préciser que « même Abad de Santillán, ennemi des expropriateurs, a dit de Roscigna que ''c'était un homme intelligent, décidé et généreux'' »[367]. Il semble clair que, comme tout anarchiste, même ceux qui seront connus comme les « individualistes » de l'anarchisme, font preuve de générosité et de solidarité. Nous retrouvons avec Roscigna la figure du « bandit à grand cœur » analysée par A. Pessin pour le cas des illégalistes français[368]. Et ce n'est certainement pas un hasard, moins encore « une gaffe » comme le soutient O. Bayer, si un haut fonctionnaire du service d'Ordre Social de la police argentine parle de S. Di Giovanni comme d'un « moderne Robin des Bois »[369]. Il n'aura fait que traduire une rêverie commune à tous ceux qui évoquent non seulement la figure de l'anarchiste italien mais, d'une manière plus générale, celle du héros anarchiste tel que nous nous efforçons de le décrire dans ces pages. C'est en effet, dans ces termes que L'Adunata dei refrattari, après l'exécution de Severino et de Paulino Scarfó en 1931, s'exprime à propos de Scarfó : « Il aurait très bien pu, avec le premier argent obtenu avec audace, mener une vie confortable et régulariser plus tard sa situation devant la loi. Mais dans son action d'attaque au capital on ne trouvera pas un seul soupçon d'égoïsme (...). Il sait se comporter en rebelle qui attaque le capital pour affaiblir le régime ; et il exproprie, il ne vole pas, il exproprie puisqu'il rend tout aux déshérités. C'est une partie, bien que minime, de la richesse que ceux-ci, ces déshérités, ont produit »[370]. Plus récemment, dans un documentaire consacré à Severino Di Giovanni, plusieurs témoins s'appliquent à à ébaucher un portrait de cet homme qui continue de nos jours à faire parler de lui. Un ancien dirigent communiste, Fernando Nadra, se souvient de Di Giovanni comme d'un « homme magnifique », « sélecte », « excellent ». Il rappelle que Severino est un « autodidacte » et le considère comme le représentant de « la mauvaise violence mise en œuvre par des hommes qui personnellement étaient un modèle de vertu », bref, « la mauvaise violence chez un homme magnifique ». Et Nadra ajoute, comme pour essayer de le comprendre : « Di Giovanni était un amant, un père, un studieux, un travailleur ... pourtant il finissait par tuer des gens ». Nadra n'hésitera pas à qualifier l'action de Di Giovanni comme « très négative » ; malgré cela, il regrette le portrait que l'opinion publique tracera de l'anarchiste : « on l'a dépeint comme un démon, un bandit, un criminel, en laissant croire que, du fait d'être un bandit et un criminel, il était méchant. Et celle-là n'était pas la vérité! »[371]. Le héros anarchiste apparaît donc comme un être aux qualités incroyables et nombreuses. On soulignera souvent son intégrité morale, qui fait de lui un homme debout, constamment dans la lutte et au caractère inébranlable. Quelqu'un capable de subir toutes sortes de tortures morales comme physiques sans pour autant renoncer aux idéaux de liberté et de justice qui sont les siens. C'est un homme droit, incorruptible et capable d'une bonté altruiste. Les rédacteurs de La Protesta, lorsqu'ils évoquent la figure de K. Wilckens, déclarent : « Nous n'avons jamais trouvé un homme d'une pureté morale aussi élevée » ; et les libertaires d'ajouter : « Sa bonté, son honnêteté, sa noblesse, frôlaient presque le mysticisme »[372]. Et, on l'a vu, même le contesté Di Giovanni apparaît comme un « modèle de vertu », comme quelqu'un qui sait se faire aimer car « même s'il était impétueux, son caractère jovial lui attirait des amis et des copains »[373]. Or, si le héros anarchiste inspire un tel respect c'est aussi et surtout parce qu'il fait preuve d'un dévouement hors du commun pour sa cause. Bien sûr, comme un digne propagandiste, il ne comptera pas son temps ni son énergie du moment qu'il s'agit de propagande anarchiste, quitte à « voler des heures au sommeil », comme on lira souvent un peu partout. Ainsi, par exemple, Donato Antonio Rizzo, administrateur du journal La Antorcha,se souvient que, de l'écriture jusqu'à l'expédition de sa publication Culmine, Di Giovanni « faisait tout le travail (...). Il était de ces hommes qui veulent tout faire car autrement ils croient que rien ne marche. Il oubliait de manger pendant les heures interminables qu'il passait au travail. De temps en temps il mâchait un bout de pain dur qui lui tombait sous le bras tout en restant absorbé dans sa tâche »[374]. Mais le héros libertaire n'est pas seulement un propagandiste ; sa passion, comme tout son être, est démesurée : nous avons déjà montré que son extrême courage mène le héros aux entreprises les plus audacieuses voire périlleuses. Ainsi, son abnégation de propagandiste se verra commuée en sacrifice, car transmettre l'Idéal ne lui suffit point, il voudrait en outre libérer le monde de l'oppression et de l'injustice, laver les immondices d'une société qu'il trouve abjecte. Le héros anarchiste ne vit que pour combattre le monstre, au risques et périls de sa propre vie, bien entendu. La figure du propagandiste libertaire, Missionnaire de l'Anarchie, qui s'attribuait un rôle de guide du peuple, se trouve amplifiée en excès dans celle du héros anarchiste, qui somme toute est un propagandiste à outrance. La pureté du propagandiste devient chez le héros anarchiste une ferme volonté purificatrice et libératrice dont la violence en est la matérialisation[375]; la rationalité et l'intérêt pour les sciences humaines (hygiène et médecine, biologie) et sociales (sociologie) observés chez le propagandiste libertaire impliquent chez le héros anarchiste une passion de la chimie : le pédagogue se fait chimiste ; la conscience du premier devient chez notre héros une extrême lucidité vis-àvis de la réalité, tout comme de son propre rôle social, qui n'est autre que celui de délivrer le monde. Le Missionnaire / Guide tend ainsi, dans son impatience et sa démesure, à devenir Messie / Sauveur. **** Parcours Le parcours du héros anarchiste commence là où s'estompait celui du propagandiste libertaire. Car il est somme toute un propagandiste à outrance, la propagande étant à tel point au centre de sa vie que l'on croirait que celle-ci ne commence qu'au moment où il entreprend de combattre le monstre. En effet, on ne saura rien ou très peu sur l'enfance d'un Kurt Wilckens, d'un Simon Radowitzky ou d'un Di Giovanni ; ce n'est pas cette période de la vie du héros qui intéresse l'imaginaire. On ne retiendra pas non plus de quelle manière il est devenu anarchiste, comme si on l'imaginait libertaire depuis toujours. Tout au plus on soulignera sa formation autodidacte, comme pour rappeler sa parenté avec le propagandiste libertaire. Sans doute, le parcours du héros anarchiste commence-t-il au moment de « l'épiphanie », pour reprendre les termes de Ph. Sellier. Dans ce sens, le rigoureux et fort documenté travail de recherche historique réalisé par O. Bayer sur Severino Di Giovanni, nous fournit un exemple intéressant puisque l'organisation de son contenu présente une étonnante similitude avec le parcours héroïque esquissé par les mythologues cités plus haut[376]. Le premier chapitre de cette biographie monumentale de plus de 400 pages s'intitule, de manière très éloquente, « faccia a faccia col nemico », c'est-à-dire « face-à-face avec l'ennemi » : ce sont les mots que l'anarchiste italien avait choisi pour intituler une des sections de sa publication Culmine (« Sommet », « Cime », « Hauteur », selon la traduction du biographe argentin) ; mais ces mots condensent également la vie du héros, consacrée entièrement à la lutte contre le monstre. La biographie de Di Giovanni débute donc par le récit de l'acte qui le rendra connu à Buenos Aires (l'affaire du Théâtre Colón). Plus encore, nous ne saurons que très peu de chose à propos de cet homme avant le début de son épiphanie. Et O. Bayer, emprunte les mots de L'Adunatta dei Refrattari, journal anarchiste des italiens aux États-Unis, pour préciser : « On ne connaît que très peu de chose sur son enfance mais on sait qu'il fut un enfant intelligent, vif, rebelle à l'autorité familiale (...) »[377]. Bien sûr Severino présente les traits du propagandiste (cf. supra), et l'historien argentin complétera cette ébauche succincte par quelques éléments biographiques de la période qui précède l'arrivée de Di Giovanni à Buenos Aires. Mais cette période est loin d'être au centre du travail et cela, nous semble-t-il, pour une raison imaginaire majeure : le personnage étudié incarne la figure du héros anarchiste et en tant que tel, même si l'on devine ses signes d'altérité, il va se « révéler au monde » (Ph. Sellier) par une démonstration rayonnante de cette altérité que l'on soupçonne innée. Car c'est par des « travaux éclatants » que le héros se fera connaître. Et en cela le héros libertaire n'est pas une exception : on rencontrera Kurt Wilckens, Simon Radowitzky ou Severino Di Giovanni grâce à leurs actes (de « vengeance » pour certains, de « justice » selon d'autres), leurs attentats, ou leurs expropriations, parus dans la presse et dont tout le monde parle. Le parcours du héros anarchiste commence donc par sa première confrontation avec le monstre qu'il combattra jusqu'à la fin. Nous avons déjà souligné que la biographie mythifiée du propagandiste libertaire peut être comprise comme étant une leçon de plus de son œuvre pédagogique de diffusion de l'Idéal. De la même manière, le parcours type du héros anarchiste constitue sans doute la matérialisation d'une idée clé pour comprendre notre personnage, à savoir, rappelons-le, que la seule propagande efficace est celle de l'action. La propagande par le fait, dont nous parlerons au moment d'évoquer les rêveries liées à l'action, s'incarne donc dans des vies, celle de ces hommes considérés comme héroïques. Nous avons relevé des étapes récurrentes mythifiées dans ces biographies et pouvons esquisser à présent le parcours idéal-typique du héros anarchiste : 1) Premier acte héroïque L'anarchiste réalise un acte spectaculaire par lequel il se fait connaître 2) Persécutions et Clandestinité Son action lui vaut d'être persécuté par l'ennemi. Sa vie n'est donc possible que dans la clandestinité 3) Échec (apparent) du héros et Châtiment Un dernier acte spectaculaire tourne mal : il doit payer son défi par la prison ou par l'exil. 4) Mort Il meurt par sacrifice volontaire ou par trahison d'un tiers 5) Apothéose Sa figure glorifiée vit dans la mémoire de tous, il accède ainsi à l'immortalité. Premier acte spectaculaire Le colonel Ramón Falcón, chef de la police de la capitale est déclaré l'ennemi numéro un par les anarchistes en raison de sa participation active dans la répression de la manifestation du 1er mai 1909, pendant laquelle on entendra de très nombreux manifestants hurler des slogans péremptoires contre la police et son chef, tout autant détestés que la bourgeoisie et le capitalisme. Cette manifestation, où la présence anarchiste est majoritaire, aura sa continuation dans la dite « Semaine Tragique » de Buenos Aires, pendant laquelle des locaux ouvriers et anarchistes sont fermés et une grève générale est décidée pour demander la démission du colonel Falcón. Le 14 novembre 1909 Falcón, dont le poste est confirmé publiquement par le président de la république, sort d'un enterrement dans prestigieux cimetière de la Recoleta, en plein centre de la capitale. Le cocher fait le nécessaire pour que les chevaux démarrent la voiture qui doit ramener le chef de la police et son secrétaire privé, le jeune Alberto Lartigau. Le Russe Simón Radowitzky attend un peu plus loin et lorsqu'il aperçoit sa cible, il court derrière voiture et lance une bombe de fabrication artisanale aux pieds de l'homme visé. L'attentat aura le succès escompté car Ramón Falcón et son secrétaire privé seront gravement touchés ; ils mourront quelques heures plus tard de suite de leurs blessures. C'est ainsi que « Simón Radowitzky donnait la mort, en pleine lumière du jour, à l'enfant de l'ombre, au monstre fatidique (...), terrible fléau pour le peuple ouvrier (...) »[378]. Bien sûr, Radowitzky n'aura pas organisé cet attentat seul. Le témoignage du petitfils de l'anarchiste galicien Eduardo Vázquez Aguirre, indique que la bombe aura été préparée par ce dernier en collaboration avec un autre Galicien, Andrés Vázquez Paredes. Le témoin raconte qu'une réunion sera réalisée avec les trois anarchistes en vue d'organiser l'attentat et déterminer l'auteur par tirage au sort. Le Russe aura été ainsi mandaté pour poser la bombe[379]. Désormais il sera considéré comme le seul auteur de l'attentat : il s'auto-qualifiera de seul responsable de son acte (ce qui constitue par ailleurs une constante chez le héros anarchiste type que nous étudions). Son attentat deviendra ainsi un « acte individuel » héroïque par lequel un anarchiste, un travailleur russe se paiera la tête du personnage le plus détesté de l'époque par les travailleurs de la capitale argentine et vengera ainsi le sort des manifestants devenus des martyrs sur la place publique. En 1923, les 1.500 grévistes tués en Patagonie un an plus tôt et dont le lieutenantcolonel Varela est tenu pour responsable, ne sont toujours pas oubliés. Kurt Gustav Wilckens, « un anarchiste allemand, de tendance tolstoïenne, ennemi de la violence »[380] se chargera, pourtant violemment, de raviver le souvenir. Un matin de janvier 1923[381], avec une bombe à la main et un revolver dans la poche, [L'Anarchie. Bulletin mensuel de la Confédération Anarchiste R. A.], I, N°1, Novembre 1912, p. 2. La souligné est à nous. Wilckens attend la sortie du dit « commandant » Varela devant la porte de son domicile. O. Bayer, auteur de la seule recherche historique existante à notre connaissance sur cet événement, nous livre le récit détaillé que voici : « Quand il voit arriver Varela, Wilckens n'hésite pas. Il va à sa rencontre et se place dans l'entrée du numéro 2493 de la rue Fitz Roy. Là, il attend. Les pas du militaire se font déjà entendre. L'anarchiste sort du porche pour lui faire face. Mais tout ne va pas être si simple, car à ce moment une enfant traverse la rue, puis se trouve à trois pas devant Varela, allant dans la même direction. « Wilckens n'a plus le temps : l'apparition de la fillette bouleverse son plan, mais il prend une décision : saisissant l'enfant par un bras, il la fait partir en criant : – File! Une auto arrive! « La fillette ne comprend pas, s'effraie, hésite. Varela observe ce curieux incident et arrête sa marche. Wilckens, au lieu de lancer la bombe, avance vers lui en tournant le dos à l'enfant qui part alors en courant. Wilckens se tient face à Varela et jette la bombe au sol, entre le militaire et lui-même. C'est un explosif usiné ou artisanal de grande puissance. Les éclats frappent de plein fouet les jambes de Varela stupéfait, mais frappent aussi Wilckens qui, sous le coup de la douleur aiguë, revient sous le porche et monte d'instinct trois ou quatre marches. C'est pour se ressaisir, car la terrible déflagration l'a laissé étourdi. A peine quelques secondes se sont écoulées et Wilckens redescend ; il réalise qu'il est perdu, qu'il ne pourra fuir. Une de ses jambes est cassée (...), et le pied de l'autre reste immobilisé par une esquille qui a pénétré le cou-de-pied. « Sortant du porche, il se trouve devant Varela dont les deux jambes sont brisées et MLMS), p. 407. Précisons que cette dernière phrase est omise dans la traduction française, qui commet en outre une erreur évidente en situant le jour de l'attentat ainsi : « Le 27 juin 1923, dès 5 heures 30 du matin, la journée s'annonçait chaude à Buenos Aires », cf. BAYER (O.), La Patagonie rebelle. 1921-1922 : chronique d'une révolte des ouvriers agricoles en Argentine, Lyon, ACL, 1996 (traduit par S. Guittard et F. Mintz) , p. 13. L'erreur nous paraît évidente puisque non seulement l'hiver argentin commence le 21 juin (et n'est pas très chaud), mais encore parce que Wilckens sera assassiné dans la prison de Buenos Aires le 15 juin 1923. qui, essayant de se tenir debout en s'agrippant à un arbre, avec le bras gauche, tente de dégainer son sabre avec sa main droite. Wilckens avance en se traînant et sort un colt. Varela pousse un rugissement qui n'est guère qu'un râle, comme pour effrayer cet inconnu aux grands yeux bleus qui va l'abattre. Le commandant s'affaisse, mais il n'est pas de ceux qui se rendent en demandant grâce. Il continue à tirailler son sabre sans pouvoir le sortir de sa gaine : il s'en faut de vingt centimètres. Varela a encore l'espoir d'y parvenir quand il reçoit la première balle en pleine poitrine. Ses forces l'abandonnent et il commence à glisser peu à peu le long du tronc de l'arbre. Mais il a encore assez de force pour pour crier une injure à celui qui le tue. « La seconde balle lui sectionne la jugulaire. Wilckens vide son chargeur, tous les impacts sont mortels. Varela reste comme enroulé à l'arbre. (...) « Le lieutenant-colonel Varela est mort. Exécuté. Son agresseur est gravement blessé (...) »[382]. Six ans après cet attentat célèbre, le quotidien anarchiste La Protesta publie un supplément dans lequel on entend informer sur les grandes grèves agricoles de Patagonie (1921-22), ses « causes » et ses « conséquences ». Il n'est pas un hasard que, des 20 pages dédiées à la question, 18 soient consacrées aux « causes » , c'est-à-dire à la description du contexte social, politique et économique du début des années 1920 puis à la description de la « tragédie de la Patagonie », soit le déroulement des grèves et la gestion gouvernementale du conflit qui se deviendra un des événements les plus sanglants dans l'histoire du pays. Cette longue introduction s'avérera indispensable pour comprendre « la chute du colonel Varela », c'est-à-dire « le geste » de Kurt Wilckens. Car c'est justement parce qu'il viendra laver l'affront commise contre le peuple que l'acte de l'anarchiste allemand le transformera en héros. On parlera par ailleurs dorénavant du « geste » de Wilckens, terme qui traduit non seulement le mouvement du corps (donc l'action) mais aussi, et surtout, un acte de gentillesse ou de générosité. Une courte page sera suffisante pour ébaucher le parcours de l' « ouvrier humble » et nomade qu'était cet Allemand inconnu avant qu'il ne devienne le héros incontesté du peuple argentin. Mais ce sont des lignes importantes puisqu'elles nous rappellent les traits essentiels de celui qui apparaît avant tout comme un propagandiste (cf. supra), impatient de sanctionner la barbarie du colonel Varela. La Protesta décrit ainsi cet attentat historique : « Le 25 janvier 1923 [Wilckens] trouva le colonel Varela dans la rue et lui lança une bombe. La hyène tomba. Wilckens tomba également, blessé ; précisément au moment de lancer la bombe, un enfant traversa son chemin et, pour éviter que cet innocent ne fût atteint par les projectiles, il s'interposa d'un mouvement rapide et reçut ainsi lui même quelques blessures (sic), ce qui le fît tomber par terre. Cependant, en voyant que le lieutenant-colonel Varela bougeait encore, [Wilckens] puisa dans sa volonté en fer des forces surhumaines, se mit debout et lui tira quelques coups de revolver, jusqu'à ce qu'il fût certain que le ''pacificateur de la Patagonie'' ne nuirait plus jamais. Wilckens eut d'autres occasions de tuer Varela ; il le trouva à d'autres reprises, mais il [Varela] était en compagnie de ses petits enfants. Et sa sensibilité et sa morale lui empêchèrent de faire payer à des innocents des délits qu'ils n'avaient pas commis »[383]. Comme nous l'avons déjà souligné, cette question de « ne pas faire payer des innocents » est d'une importance capitale pour la majorité des libertaires, tout comme pour l'opinion publique argentine. Car c'est un élément qui fera de Radowitzky comme de Wilckens des héros incontestés ou tout du moins « compris », dont le seul but aura été en quelque sorte de redresser des torts commis contre le peuple. Le cas de Di Giovanni et des autres illégalistes sera, rappelons-le, quelque peu différent. Il n'en reste pas moins que l'anarchiste italien rentrera pompeusement sur la scène argentine grâce à une manifestation pour le moins déconcertante pour l'opinion de l'époque. Récemment, lors d'un événement que nous évoquerons plus tard, la presse argentine traçait un bref profil de l'anarchiste et rappelait que c'est le 6 juin 1925 que Di Giovanni « fut le protagoniste de son premier acte public : lors d'une célébration réalisée au Théâtre Colón [de Buenos Aires] pour le 25è anniversaire du royaume de Victor Emmanuel III, [Di Giovanni] y fit irruption, avec quelques partisans, en criant des slogans contre Mussolini et en jetant des pamphlets »[384]. Nous avons signalé que la biographie de Severino Di Giovanni réalisée par O. Bayer commence par une description minutieuse de ce premier acte public de l'anarchiste italien. En effet, cette soirée officielle, tenue dans le théâtre le plus prestigieux du pays, réunit les plus hautes autorités argentines : le président de la république, Marcelo T. de Alvear, ainsi que les ministres de l'Intérieur, des Affaires Étrangères et de l'Éducation Nationale y rendront hommage au roi d'Italie, représenté par l'ambassadeur italien à Buenos Aires, Luigi Aldrovandi Marescotti, comte de Viano. C'est au moment où l'orchestre commence à jouer la Marche Royale Italienne et que les invités chantent les premiers vers de cet hymne, que l'on entend crier Di Giovanni, qui avait pris place au paradis du théâtre : « Assassini! Ladri! Viva Matteotti[385]! »[386]. Ces mots adressés à l'ambassadeur italien, seront les premiers d'un discours anti-fasciste contre le gouvernement de Mussolini que l'anarchiste prononcera en plusieurs étapes, car des nombreux assistants de la soirée se ruent déjà sur l'italien et sur la dizaine de compagnons qui sont avec lui. La bagarre se termine avec l'arrivée de la police et des pompiers. « Tout le monde voulait frapper [les perturbateurs], des messieurs élégants aux visages décomposés de rage et des jeunes hommes dont l'allure était digne d'un champs de bataille », raconte l'historien argentin. Enfin, les perturbateurs « sont emmenés dans le hall d'entrée [du théâtre] et menottés » devant une « foule indignée ». Or, avant de monter dans la voiture de police, Di Giovanni « lance un crachat adroit au visage d'un militaire italien rigide » puis est emmené en criant « Evviva l'anarchia! »[387]. Voilà « le point de départ de l'action d'un jeune homme qui pendant un peu plus de cinq ans allait constamment apparaître dans les chroniques de la presse »[388]. Car cette fois il sera détenu mais vite relâché ; « désormais, ses actes seront de plus en plus violents »[389] et Di Giovanni, de plus en plus célèbre. Car, à nos yeux, Severino Di Giovanni doit sa célébrité, en une certaine mesure à la propagande écrite qu'il réalise dans les pages de son journal Culmine, mais aussi et surtout à la multiplicité des activités illégales (actions expropriatrices et terroristes) tout comme à son habileté pour se dérober de la police. Ceci nous mène à avancer quelques précisions qui nous semblent nécessaires en ce qui concerne l'ennemi du héros anarchiste. D'une façon générale et schématique, on peut dire que l'anarchisme concentre ses attaques sur l'inégalité, l'injustice et l'autorité ; or, le héros anarchiste devra matérialiser son ennemi et donc le définir d'une manière plus précise, décider qui représente ces notions à combattre, car c'est la seule voie pour lui de « passer à l'action ». Comme le souligne Ph. Sellier, cet ennemi, désigné en tant que Monstre, pourra ainsi prendre le visage d'un dragon, d'un « horrible colosse » ou bien celui d'une « multitude d'ennemis, le grand nombre apparaissant par lui-même comme monstrueux » car « il existe, en effet, une relation à peu près constante entre le monstrueux et le multiple »[390]. Dans le cas qui nous occupe, chacun des hommes, dans le choix de sa cible, contribuera à ébaucher un Monstre qui, on le voit, ne peut être que multiforme. Plus concrètement, Radowitzky comme Wilckens, en attentant contre deux hommes, chacun incarnant à un moment donné « le bourreau du peuple », se présentent comme les combattants de cet « horrible colosse » dont parle le mythologue cité ci-dessus. Et, outre le lien qui unit le héros anarchiste au peuple, le choix d'un ennemi clairement identifiable contribue, selon nous d'une manière fondamentale, au « succès » indiscuté du Russe comme de l'Allemand, dont les figures seront unanimement exaltées en Argentine, contrairement au controversé Di Giovanni. C'est que l'Italien aura fait le choix d'un ennemi multiple, à divers visages ; or, cette multitude d'ennemis fera de lui une figure redoutable y compris pour une grande partie des libertaires, qui lui reprochent, comme le fait A. de Santillán, par exemple, de ne pas avoir bien identifié sa cible. C'est pour cela que, outre la question des morts « innocents », la violence des illégalistes comme Di Giovanni sera considérée comme étant « aveugle ». Pourtant, les cibles choisies par l'anarchiste italien ne sont pas en dissonance avec les revendications des autres libertaires à la même période. Il n'y a que la méthode qui change. Ainsi, par exemple, en 1926, alors que l'opinion internationale attend le verdict du procès des anarchistes italiens Nicola Sacco et Bartolomeo Vanzetti (qui risquent la peine de mort aux États-Unis), alors qu'à Buenos Aires les anarchistes créent un « Comité pro Sacco et Vanzetti » et réclament leur libération dans la presse libertaire comme dans des manifestations de rue, Severino Di Giovanni se consacre à faire entendre la voix individuelle de la dynamite pour exprimer sa solidarité envers les deux prisonniers en Amérique. Ainsi, le 16 mai 1926 une bombe éclate à l'ambassade des États-Unis à Buenos Aires. C'est le premier d'une suite d'attentats commis par l'Italien, qui écrira dans sa publication Culmine un article intitulé « Face à face avec l'ennemi » ; on peut y lire : « un généreux, un de ceux qui surgissent lorsque le sadisme de la réaction atteint son comble, a donné le signal. Une bombe a explosé dans l'ambassade des États-Unis. C'est le signal de la lutte! Le délit contre nos deux compagnons sera vengé! »[391]. Persécutions et clandestinité Une fois initié son combat contre le monstre, le héros anarchiste ne pourra jamais revenir en arrière : désormais il a identifié son ennemi, mais de la même manière ce dernier connaît maintenant son visage et ne cessera de le pourchasser. Le héros devient donc, selon le terme qui revient constamment dans les discours, un « persécuté », et doit rentrer dans la clandestinité. Car la vie du héros anarchiste n'est possible que dans la clandestinité, ce qui bien sûr contribue à augmenter le halo de mystère qui lui colle à la peau et, plus généralement, à renforcer les traits du héros évoqués dans le portrait cidessus. Bien sûr, les activités de l'Italien n'iront pas sans conséquences, d'autant plus que, dans un premier temps, il refuse la vie clandestine et ne se cache point ; c'est ainsi que la police n'aura aucun mal à trouver le domicile de la famille Di Giovanni[392]. L'homme est détenu et interrogé par la police de la capitale. Il déclare être le propriétaire et le rédacteur de Culmine et se définit « anarchiste », bien qu'il ne reconnaisse pas être l'auteur de l'attentat contre l'ambassade américaine. Mais la clarté de ses réponses au commissariat, et surtout le fait de revendiquer haut et fort son idéologie constituent la première étape de ce qui sera considéré comme un véritable défi lancé à la société argentine. En raison d'une grande campagne anarchiste de solidarité envers les libertaires détenus après cet attentat (Di Giovanni n'est, en effet, pas le seul à devoir s'expliquer sur ce sujet au commissariat), l'Italien est finalement relâché. Mais il sera désormais fiché en tant qu' « anarchiste redoutable »[393]. Après deux autres attentats à la bombe pour attirer l'attention sur l'affaire Sacco et Vanzetti, il ne tardera point à rentrer dans une vie clandestine faite de constants changements de domicile, dans le but de dépister la police tout en continuant ses nombreuses activités illégales[394] mais aussi celles d'édition et de traduction d'écrits libertaires. Car il faut noter que Di Giovanni publiera et rédigera deux journaux (Culmine et L'Anarchia) et aura, en 1930, l'intention d'éditer les œuvres complètes d'Elisée Reclus, en hommage aux cent ans de la naissance du géographe anarchiste français. Mais indéniablement ce qui contribue à la « légende Di Giovanni » c'est surtout sa vie de hors la loi, de bandit, de conspirateur, toujours prêt aux activités les plus périlleuses, préparées soigneusement avec l'aide de quelques amis inconditionnels. Il est vrai que les actions du héros anarchiste apparaissent souvent comme étant des actes individuels, car il est habituel que, par solidarité envers ses compagnons, il se déclare l'unique responsable de son acte. Il est donc rêvé comme un chimiste solitaire et mystérieux, d'autant plus que, rappelons-le, l'imagination admet mal une multiplicité de héros, le multiple étant fortement lié au redoutable. Or, le héros anarchiste est rarement seul. Ainsi, tout comme Radowitzky était entouré de quelques compagnons pour préparer son attentat, Di Giovanni est lié à des nombreux hommes d'action qui, selon les circonstances, participeront avec lui dans telle ou telle opération ou l'aideront d'une manière ou d'une autre dans sa vie d'homme caché. Ce qui par ailleurs ajoutera à la figure de l'Italien un aspect encore plus redoutable, car la variété de ses actions va de pair avec une multiplicité de collaborateurs indépendants[395], faisant de Di Giovanni la part visible d'un iceberg implacable, le chef d'une bande redoutable qui occulterait d'innombrables hommes comme lui. Au moment d'évoquer les collaborateurs du héros libertaire, dont le rôle est particulièrement important dans sa vie clandestine, il faut sans doute faire allusion à une figure influente lorsqu'il il y a lieu de d'ébaucher le parcours de Di Giovanni. Il s'agit d'une femme : América Scarfó. Sœur de Paulino et Alejandro, elle n'a que 14 ans lorsque Severino Di Giovanni s'installe avec sa famille, comme locataire, dans une chambre de la maison des Scarfó. Paulino et Alejandro, déjà sympathisants libertaires, deviendront des amis inconditionnels de Severino. Quant à la jeune América, « ce qui était au début de l'admiration, deviendra un amour platonique pour enfin déborder dans une histoire d'amour romanesque et passionnée, qui se développera d'une manière désespérée dans ce périple de violence et persécution dont Di Giovanni sera le protagoniste quelques mois plus tard »[396]. En 1928, dans une des nombreuses lettres d'amour qu'il écrira à América, Severino lui parle de « chanter la rapsodie héroïque de la vie difficile »[397]. Cette année-là ils prendront la décision d'être ensemble ; mais même si l'anarchiste est déjà séparé de sa femme, la relation avec la jeune fille ne devient pas pour autant plus aisée : l'action clandestine et la vie de nomade de l'Italien viennent se joindre à la surveillance permanente des parents de la jeune Argentine, déjà préoccupés par les activités des deux frères d'América, que la police recherche, tout comme Di Giovanni. Mais la jeune fille n'hésitera pas à participer à la « rapsodie héroïque » de Di Giovanni et ses compagnons, par amour sans doute, par amitié envers ses deux frères, mais aussi par engagement vis-à-vis de la cause anarchiste. Car cette femme, qui devient la compagne du héros, n'incarne pas uniquement la Sagesse et la Sérénité que l'univers féminin apporte au héros[398]. América Scarfó, ne représente pas, ou du moins pas seulement, le « repos du guerrier » ; elle est une anarchiste engagée, fière de pouvoir incarner ne serait-ce qu'un petit bout de cet Idéal. Ainsi, écrit-elle dans une lettre adressée à l'anarchiste français Émile Armand : « (...) je souhaite l'anarchie pour toute l'humanité. Je crois que pour l'atteindre nous devons faire la révolution sociale. Mais je pense aussi que pour arriver à cette révolution il est nécessaire de se libérer de toute sorte de préjugé, de conventionnalisme, de fausse morale et de codes absurdes. Et, en attendant que la grande révolution éclate, nous devons accomplir cet œuvre dans toutes les actions de notre existence »[399]. C'est ainsi que, en 1930, après un plan bien rôdé, qui inclut le « respect » de toutes les conventions, América Scarfó se marie légalement avec Silvio Astolfi, un anarchiste proche de Di Giovanni qui avait accepté de fréquenter la jeune fille pour jouer le rôle du fiancé, l'épouser ensuite et pouvoir ainsi rendre possible l'union de Severino et América. Après la fête de mariage, les mariés partiront, en guise de voyage des noces, à la rencontre de Di Giovanni, qui se cache dans un petit village de la province de Buenos Aires. Et c'est ensemble que, en octobre de la même année, il rédigeront le seul journal qui ose encore s'opposer à la dictature militaire instaurée en septembre 1930. Le couple, qui ne se quittera que l'année suivante, par la force des circonstances (puisque l'anarchiste italien sera condamné à mort), apparaît donc comme le « couple héroïque » évoqué par Sellier[400]: ce n'est donc pas par hasard que, dans la biographie de Severino Di Giovanni, un chapitre consacré à « l'anarchiste, l'amour, la femme » présente une photo de la jeune América Scarfó « déguisée en Bonnie », c'est à dire la version féminine du couple de bandits, stéréotypé dans le célèbre couple formé par Bonnie et Clyde. La jeune Argentine est photographiée dans une attitude qui hésite entre la moquerie et la fierté, portant une casquette et un foulard autour du cou ; une cigarette à la main qui semblerait vouloir défier le monde entier. La jeune fille est dès lors rêvée en tant que « double » du héros anarchiste, devenant une figure qui, sans le rayonnement et la démesure du héros lui-même, vient toutefois compléter, voire continuer, le mythe du héros anarchiste. Elle sera la compagne inconditionnelle, dans les idées comme dans ce parcours fait de combat, de clandestinité, de persécution. Dans l'imaginaire argentin elle reste jusqu'à nos jours « la compagne » de Severino Di Giovanni[401]. Car si ce dernier reste une figure de « légende » en Argentine, il faut noter qu'il l'est devenu de son vivant. L'intense activité clandestine et le cache-cache continuel de l'anarchiste avec des forces de l'ordre ne pourront que contribuer à nourrir sa figure héroïque. Ainsi, en juin 1930, un braquage pompeux est commis par l'Italien et ses compagnons, dans le but de réunir des fonds pour « libérer » des anarchistes emprisonnés à Buenos Aires ; Di Giovanni réussit une fois de plus à se déjouer d'une police déjà bien ridiculisée par la presse argentine, qui suit de très près les entreprises audacieuses du bandit et commence à réclamer des gros moyens pour le capturer. Et, comme le souligne Bayer, la popularité de Di Giovanni est telle, que, de l'autre côté de l'Océan, la presse italienne fasciste s'insurge. Il Mattino d'Italia publie, en effet, un article qui traduit bien la manière dont l'anarchiste est perçu aussi à Buenos Aires. On peut y lire : « La fuite de Di Giovanni gâche le triomphe de l'autorité (...). On espère que la police prendra bientôt sa revanche. Non seulement en vue d'empêcher d'autres délits mais aussi pour que la figure de ce délinquant ne réussisse à se faire une auréole de quelque chose d'irréfrénable, de courage indomptable et d'astuce géniale qui pourrait séduire et atteindre une certaine forme d'admiration publique qui, bien que basée sur la peur, ne reste pas moins l'hommage à une supériorité reconnue, même dans le mal. Di Giovanni, qui apparaît et disparaît, qui est à la tête d'une bande de délinquants et qui tient en échec la police à lui tout seul, alors que d'autres se laissent attraper ; Di Giovanni qui exerce son activité obscure avec un total succès tout comme ses vengeances en tant que bandit de légende ; Di Giovanni l'anarchiste, le bombiste, le braqueur, le meurtrier, le chef d'une bande d'audacieux, commence à devenir une espèce de héros du délit, un personnage auquel tout le monde s'intéresse, bien que terrorisés, mais en lui reconnaissant une supériorité. Il serait bon que la légende s'estompe avant de naître (...). Lorsque la police aura capturé Di Giovanni (...) la légende d'un Di Giovanni (...) ne pourra se former ni ne le sera, elle sera détruite »[402]. Mais il est trop tard ; la « légende » est déjà née et ne mourra pas. La figure de cet Italien célèbre est probablement celle qui contribuera le plus à conformer le visage du héros anarchiste argentin. Échec apparent et châtiment Une des raisons à cela est probablement le fait que seuls Di Giovanni et quelques illégalistes pourront renouveler leurs exploits. Ce ne sera pas le cas (était-ce par ailleurs le but ?) de Radowitzky et de Wilckens. Mais en fin de compte le nombre d'exploits n'est pas l'essentiel du parcours du héros anarchiste. Le Russe et l'Allemand, en tuant chacun un « bourreau du peuple », auront accompli un acte héroïque comparable à tous les exploits de l'Italien. En tous cas, le héros anarchiste devra tôt ou tard payer son défi. Sa démesure ne tardera pas à être châtiée. Radowitzky, tout de suite après l'explosion de la bombe qui blessera à mort le colonel Falcón et son secrétaire, partira en courant du lieu de l'attentat ; mais deux hommes du cortège du militaire, qui auront vu le Russe lancer la bombe devant eux, se lancent déjà à sa poursuite, suivis de nombreux curieux. Lorsque le terroriste s'aperçoit que la foule à ses trousses n'est pas loin, et qu'il sera bientôt coincé, il pointe son revolver vers sa poitrine et il tire. C'est donc blessé et par terre que ses persécuteurs le trouveront, non loin de l'endroit de l'attentat, pour l'insulter en attendant la police. La persécution n'aura duré que quelques mètres. Kurt Wilckens, on se souvient, ne sort pas indemne de l'explosion de sa propre bombe. Il sait qu'il ne pourra pas fuir car il a une jambe et un pied gravement blessés. Et malgré un « suprême effort »[403] pour quitter le lieu de l'attentat, on peut difficilement considérer cela comme une fuite. Très vite, deux policiers arrivent : « lorsqu'ils se trouvent à deux pas de Wilckens ils sortent leurs armes, mais ils n'ont besoin de faire quoique ce soit car il [Wilckens] leur avance la crosse de son propre revolver. Ils lui enlèvent l'arme et l'entendent dire, en mauvais espagnol : ''j'ai vengé mes frères'' »[404]. La tâche est accomplie et peu importe désormais le sort du héros. Wilckens l'exprimera clairement ensuite. L'attentat a eu lieu à quelques mètres de deux quartiers d'infanterie (ce qui ne manque pas d'ajouter à la figure de l'anarchiste une touche supplémentaire de courage) ; des militaires qui connaissent bien le commandant tué rejoignent le lieu de l'attentat et exigent que Wilckens leur soit livré pour l'exécuter au plus vite. L'anarchiste répliquera alors : « Je ne suis pas nécessaire dans la vie, j'ai accompli mon devoir, vous pouvez me tuer »[405]. En effet, ces deux héros incontestés, ne s'efforceront pas d'éviter les conséquences de leurs actes ; bien au contraire. La tâche héroïque apparaît comme le but ultime : une fois celle-ci accompli, peu importe la suite des événements. Le châtiment ne tardera pas à arriver, mais ce n'est qu'un échec apparent dans le parcours héroïque. On retrouve ici la notion de « sacrifice individuel volontaire » analysé par A. Pessin. Sans doute, la notion de sacrifice est-elle au centre des gestes de Radowitzky comme de Wilckens. Ce qui leur importe c'est que « le bourreau » ne soit plus en mesure du nuire le peuple ; bien sûr ceci ne s'avère possible que par la mise à mort de cet être monstrueux qui ne mérite pas le qualificatif d'humain[406]. Et pour cela, ils sont prêts à sacrifier leurs vies. Le cas de l'anarchiste allemand sera, de ce point de vue, celui qui marquera le plus l'imagination des anarchistes argentins : en effet, le « geste » de Wilckens sera toujours remémoré en soulignant que, pour épargner la vie d'un enfant, il fut lui même blessé par sa propre bombe. De la même manière, Radowitzky préférera se donner la mort plutôt que se rendre aux forces de l'ordre. Et quelques années plus tard Severino Di Giovanni reproduira ce même schéma. En janvier 1931 le troisième volume des Œuvres Complètes de Reclus est prêt pour être imprimé. Di Giovanni tient beaucoup à ce travail de diffusion, d'autant plus que les effets de la dictature militaire se font déjà sentir à Buenos Aires. Or, à la sortie de l'imprimerie la police l'attend. Mais une fois de plus l'Italien tentera de s'y soustraire. Il faudra une longue course-poursuite à travers les rues et les toits du centre de la capitale, des nombreux coups de feu et des morts avant que l'anarchiste accepte de se rendre ... aux évidences : il est encerclé par les forces de l'ordre. Alors, comme l'anarchiste russe l'avait fait bien avant lui, il pointera son arme vers sa poitrine et tirera. Mais la mort n'est pas encore au rendez-vous pour nos anarchistes. Car tout héros doit payer son défit des dieux par un châtiment à la mesure de sa démesure. La tentative suicidaire de Radowitzky ne se soldera que par quelques blessures sans gravité, soignés à l'hôpital où il se sera détenu dans un premier temps. On demande la peine de mort contre lui, que l'on présente comme l'exemple type de l'anarchiste criminel décrit par Cesare Lombroso[407]. Or, après une longue enquête, il est démontré que le Russe n'a que 18 ans quand il commet l'attentat en 1909 ; la peine de mort lui est commuée en prison à perpétuité. Il passera deux ans dans la Penitenciaría, une prison du centre de Buenos Aires, où il est isolé et nourri au pain et à l'eau pendant 20 jours par mois, en commémoration de son crime. Or, en 1911, suite à l'évasion de deux anarchistes[408] (suivis de 11 prisonniers de droit commun), Radowitzky, qui n'a pas pu s'enfuir, est transféré à la prison d'Ushuaïa, dite « la Sibérie argentine », que l'on réserve aux prisonniers récidivistes et dangereux. Désormais, les libertaires argentins ne cesseront de dénoncer les mauvais traitements, voire les « tortures » subis au « bagne » par le « vengeur du peuple », devenu un véritable « martyr » de la cause. Car la prison d'Ushuaïa représente une véritable descente aux enfers Le châtiment est à son comble ; mais le héros ne se laissera pas vaincre si facilement, il tentera encore un nouvel acte héroïque. En effet, le 9 novembre 1918 l'anarchiste russe s'évade de la prison d'Ushuaïa. Ce château-fort, réputé inviolable, est construit dans une région extrêmement inhospitalière, faite de steppes et de montagnes enneigées, entourées de mer et d'îles rocheuses ; autrement dit, seul un véritable héros serait capable de fuir une telle forteresse. « C'est que les anarchistes de Buenos Aires sont des bons amis. Ils préparèrent les plans pour vaincre l'impossible et réunirent de l'argent », raconte O. Bayer. Un matin, le Russe quittera donc la prison, déguisé en gardien. Deux anarchistes argentins, Apolinario Barrera et Miguel A. Roscigna, l'attendront dans un cotre, prêts à faire front au Détroit de Magellan, à défier les froides mers australes, pour libérer leur compagnon. Après 4 jours de navigation, un bateau approche les fugitifs : Radowitzky décide donc de nager jusqu'à la côte chilienne et de continuer son périple à pied. Mais déjà les polices argentine et chilienne sont à ses trousses et, « épuisé, ses habits gelés »[409], il ne tardera pas à être retrouvé près de Punta Arenas (Chili). L'échec de cette évasion signifie pour l'anarchiste, dans un premier temps, l'emprisonnement dans un bateau de guerre, puis le retour à la prison qu'il avait quitté presque un mois auparavant. Mort par sacrifice ou par trahison Nous savons le propagandiste libertaire capable d'une abnégation totale pour sa cause. Or, l'anarchiste « jusqu'à la moelle » qu'était déjà le propagandiste, trouvera une expression encore plus extrême chez le héros libertaire, qui se voudra « anarchiste jusqu'à la mort ». Car seule la mort physique de l'homme, d'ailleurs très souvent prématurée, peut mettre fin aux activités incessantes du héros. Et la mort d'une créature extraordinaire ne peut être en aucun cas banale : « la mort du héros est en réalité un sacrifice »[410], soutien E. Molloy. En effet, le héros n'est pas dupe, il sait que chacun de ses pas peut lui coûter la vie. Mais sa vie n'apparaît que comme un modeste échange : elle vient promettre le triomphe de l'Idéal, inaugurer la rédemption de tout un peuple. A. Ghiraldo, dans une nouvelle, intitulée, de manière suggestive, « Symbolique », condense la vie du héros anarchiste, qu'il appelle « Hercule ». Ce lithographe, « de taille immense » et aux « yeux clairs, d'une clarté d'abîme », était « impulsif dans sa bonté, généreux jusque la splendeur et le sacrifice, vaillant jusque la témérité ». Son « attitude héroïque » est constante, et sa force est telle que les trois balles reçues en pleine poitrine pendant une confrontation avec la police n'ont sur lui aucun effet. Plus tard, dans un repas entre amis, on parlera « du sacrifice individuel réalisé au nom d'une idée » ; alors Hercule semble « s'illuminer tout d'un coup » et « transfiguré par l'émotion », éclate en sanglots. Cela s'explique par « la douleur qu'il ressent de ne pas pouvoir offrir sa vie en holocauste » en honneur des « idées de rédemption humaine » ; car « il avait rêvé plus d'une fois de donner sa vie (...) pour le bien de la cause et de l'avenir »[411]. Or, Hercule finit par se suicider. Severino Di Giovanni, après le coup d'état de 1930, écartera le choix de l'exil bien qu'il sache que sa vie est menacée ; il n'hésitera pas à continuer de plus belle ses activités clandestines. L'Adunata, dans un hommage posthume à Severino Di Giovanni, salue cette décision courageuse de l'anarchiste italien, qui lui coûtera l'application de la peine de mort en 1931. L'auteur de l'article précise : « Severino me répétait qu'il ne pouvait que rester [en Argentine] » et d'ajouter : « Au moment où toute liberté disparaît, où l'on empêche l'exercice des droits les plus élémentaires, où l'on interdit toutes les formes de propagande de nos idées alors que nos compagnons sont persécutés, il ne nous reste qu'une attitude à adopter : nous armer et revendiquer avec la force les droits et la liberté qu'on nous refuse, démontrer avec le sacrifice de nos vies, où que ce soit, que ce n'est pas tout le monde qui se rend, que la cause de la liberté a encore des défenseurs et que les anarchistes savent faire face à la lutte qu'on leur impose avec tant de férocité, jusqu'aux ultimes conséquences. C'est une bonne logique, la sienne et il y resta toujours fidèle »[412]. Et, bien sûr, cette fidélité l'amènera devant l'échafaud. Severino Di Giovanni dira à l'avocat commis d'office pour sa défense : « je n'aurai qu'une manière de déclarer : la vérité. Je vous demande seulement de ne pas me faire mentir sur mon idéologie. Je suis anarchiste et ça je ne le renie pas, pas même devant la mort. Je suis conscient de ma situation et je ne compte esquiver aucune sorte de responsabilités. J'ai joué, j'ai perdu. Comme un bon perdant, je paye avec la vie »[413]. On voit bien que, comme le note A. Pessin, « les terroristes anarchistes – et nihilistes – ont souvent considéré leur mise à mort rituelle comme partie intégrante de leur projet, sinon comme l'instant décisif de celui-ci »[414]. En effet, après un procès sommaire, un tribunal militaire le condamne à mort par unanimité. Sa mise à mort, le 1 février 1931, aura lieu à la manière d'un rituel sacrificiel. Si la capture de l'Italien avait déjà impressionné l'opinion argentine, son exécution prendra l'allure d'un spectacle publique auquel la presse mais aussi tous les citoyens sont conviés. Et, bien sûr, le public sera très nombreux ; à tel point que le trafic du centre de la capitale sera dévié pour éviter le passage de véhicules autour de la prison où s'appliquera la condamnation ; en outre, la présence policière et militaire sera nettement renforcée pour contenir la foule qui voudrait assister à l'exécution du célèbre personnage. C'est que, comme le dit bien O. Bayer, « la société argentine semble convaincue qu'avec l'exécution de cet égaré s'arrangeraient tous les problèmes. C'est un peu comme un acte de rédemption. ; la crucifixion du mauvais voleur ; l'offertoire du pêcheur afin de stopper la colère de Dieu pour que le Suprême bénisse ainsi ce peuple argentin »[415]. Or, A. Pessin ne dit pas autre chose lorsqu'il considère que « c'est toujours la violence sociale que l'on dissoudra par la mort d'un seul »[416]. Pour la société argentine, la mort de Di Giovanni sera rêvée comme une promesse de retour au calme, d'instauration d'une nouvelle paix sociale qui écarterait la menace de dissolution de cette société[417]. Pour le héros anarchiste, son sacrifice individuel est également annonciateur d'une autre société : celle qui ne peut être possible que dans l'Anarchie. Severino Di Giovanni se trouve, une dernière fois, face-à-face avec l'ennemi : il voudra regarder dans les yeux les soldats qui s'apprêtent à tirer sur lui ; avant les coups de feu, un cri perçant, dit-on, inonda la salle bondée : « Evviva l'anarchia! ». Kurt Wilckens n'aura pas le temps d'un tel débordement de passion héroïque. La nuit du 15 au 16 juin 1923, encore convalescent des blessures causées par sa bombe meurtrière, il attend son procès dans une cellule de la prison du centre de Buenos Aires. Il dort au moment où Jorge Ernesto Pérez Millán Temperley, un « jeune de famille aristocratique, membre de la Ligue Patriotique Argentine et parent lointain par alliance du lieutenant-colonel Varela »[418], rentre dans la cellule habillé en gardien de la prison. « Es-tu Wilckens? », lui demandera-t-il ; à la réponse affirmative de l'anarchiste suivra un coup de fusil mortel. Sa mort sera perçue, de manière quasi unanime, comme une trahison. On soulignera avec insistance le fait qu'il ait été « lâchement assassiné » pendant son sommeil, sournoisement surpris par un ennemi déloyal. Ceci fait du « vengeur du peuple » un martyr, ce qui constitue un des aspects du visage de tout héros. Car, en effet, « le titre de ''martyr'' est un triste blason que le héros [au sens large du terme] exhibe ''presque'' sans exception »[419]. Ainsi, le journal Crítica, qui n'a pourtant aucun lien avec l'univers anarchiste, informera : « Wilckens a été lâchement agressé aujourd'hui à la Prison Nationale » ; l'article continue en précisant : « Wilckens, dignifié par la mort, est passé, en un instant, de la condition de prisonnier ordinaire, à la condition de martyr. Peut-être n'aspirait-il à autre chose puisque son esprit était toute générosité, détachement et sacrifice. Il avait, on peut dire, la vocation magnifique du sacrifice, renforcée par une foi inébranlable en un monde meilleur, d'où le fait qu'il ait, peut-être, expiré satisfait, comme les véritables martyrs »[420]. Et on ne l'oubliera jamais : « Pour les pionniers de la Liberté Kurt Wilckens sera une étoile qui les guidera lors des jours sombres »[421]. Apothéose La mort du héros anarchiste n'est en fait qu'un début : celui de son apothéose, une seconde naissance par laquelle le héros accède à l'immortalité[422]. Sa figure, glorifiée, purifiée, restera à jamais dans la mémoire de tous. La tâche de transmission du propagandiste libertaire devient, chez le héros anarchiste, une trans-mission, c'est à dire une mission qui transcende l'homme au-delà même de sa vie sur terre et fait de lui un personnage libérateur. La mort de K. Wilckens en 1923 provoquera en Argentine une véritable commotion chez les travailleurs de toutes les tendances (anarchistes mais aussi socialistes et communistes) ; à tel point que, de manière spontanée, une grève générale s'instaure à peine connue la nouvelle, avant même que les organisations ouvrières aient pu s'exprimer sur le sujet. Comme le remarque O. Bayer, toutes les tendances du mouvement ouvrier voudraient « s'approprier Wilckens ». Ceci n'est, à nos yeux, pas étonnant puisque, même si les libertaires se chargeront de rappeler que le héros de tous était tout de même un anarchiste, la figure de l'allemand est devenue celle d'un « héros du peuple ». Quelques jours après sa mort, par exemple, un tract circulant dans une petite ville de la province de Buenos Aires, parle déjà de la transcendance de la figure purifiée du héros. On peut y lire : « Kurt G. Wilckens, ton oeuvre noble et pure gît dans le coeur des gens cultivés, qui bat tel un volcan! Ton corps est mort mais ton oeuvre est immortelle. L'humanité te remercie (...)! Gloire à ta tombe, Wilckens! »[423]. Des années plus tard, La Protesta se souvient de K. Wilckens en disant : « Nous l'aimions comme un frère avant le 25 janvier 1923 [date de son attentat], nous l'avons admiré après cette date mémorable, et nous le vénérons presque, depuis le 16 juin de cette même année [date de sa mort] »[424]. Or, cette vénération dépasse largement le cadre de l'univers anarchiste. En effet, la figure de Kurt Wilckens sera maintes fois reprise par des payadores[425] argentins qui, même avant sa mort, tracent, en vers, le portrait monstrueux du colonel Varela et exaltent la figure héroïque de l'anarchiste allemand. Ces chansons perdureront bien longtemps dans la mémoire populaire argentine : ce n'est que dans les années 1970 que l'historien O. Bayer les a compilées, grâce à des témoins qui se souvenaient toujours de ces paroles. Ainsi, par exemple, le chanteur Martín Castro, très célèbre dans les années 20, saluera la figure du héros libertaire dans un long poème intitulé « Kurt Wilckens ». Ce dernier apparaît comme un « homme de conscience », un « martyr généreux de l'Idée » qui n'hésita pas à « porter la Croix sur son épaule » : c'est pour cela qu'il est comparé à « un nouveau Christ », bien que ces vers aient été écrit pendant l'incarcération de l'anarchiste et donc avant la mort du héros[426]. Le soir même de la nouvelle de l'assassinat de Wilckens, un autre chanteur improvise, dans un rassemblement public, une chanson mettant en scène la mise à mort du héros. S'adressant au « bourreau », Luis Acosta García s'exclame : « tu as tué Kurt Wilckens (...) parce qu'il était l'apôtre martyr d'une haute idéalité, sans voir que, dans un autre siècle, à Galilée, il y avait un homme comme lui, blond et avec la même idée, qui a honoré avec sa mort toute l'humanité »[427]. Et en 1924, voit le jour la payada « El Héroe » [Le héros], écrite par Fernando Gualtieri. Cette longue chanson décrit tout d'abord le « crime » commis contre les grévistes en Patagonie. Elle évoque ensuite l'attentat de Wilckens puis remémore l'assassinat de l'anarchiste. Encore une fois, le héros apparaît comme un « Christ » qui « porte la croix », un Messie au rôle purificateur, car c'est grâce à lui que « tout le peuple argentin se sent lavé enfin d'une salissure qui déshonorait son noble cœur et troublait sa face pâle ». Et l'hommage posthume de conclure : « Noble peuple argentin! Au front qui a été lavé de la honte, n'oublie jamais le héros de janvier, qui a payé de son sang sa fraternité! Ne l'oublie pas! Pense au geste de ce martyr qui eut un égal : ce noble Simón Radowitzky qui végète encore sur la terre infernale. Ce sont deux héros, deux grands, deux nobles, deux étoiles au splendide éclat, qui ont tracé des voies du bonheur avec deux bombes chargées d'amour »[428]. La voix de Gualtieri n'aura pas de mal à être entendue ; le culte des héros anarchistes n'est en effet pas nouveau. Déjà en 1898 El Rebelde consacrait un poème en prose à « La mort du héros » dans lequel le poète s'exclamait : « Dormez, les ombres, dormez ; reposez-vous, illustres héros, mâles austères qui pensâtes à émanciper ceux qui souffrent, à libérer ceux qui pleurent, à dignifier la conscience humaine (...). Vivez dans le souvenir de ceux qui vous aimèrent, respirez dans l'esprit de ceux qui écoutèrent vos enseignements, encouragez l'âme de ceux qui vous imitent, dormez dans l'histoire, reposez-vous dans l'avenir (...). Nous incarnerons cette pensée et, si nous ne pouvons ceindre vos tempes flétries avec les lauriers du triomphe, du moins ornerons-nous vos noms avec l'amarante de l'immortalité »[429]. Nous voyons bien que, comme le précise E. Molloy, « la permanence du héros dans l'esprit humain est garantie »[430]; et c'est cela le triomphe du héros anarchiste : outre la réussite des épreuves vécues, outre le succès de tel ou tel acte, ce qui importe c'est que son passage sur terre a rendu le sol moins stérile, le préparant pour que d'autres continuent sa tâche libératrice. Ainsi, par exemple, Boris Wladimirovich, qui n'est autre que le vengeur de la mort de Kurt Wilckens, se montrera optimiste malgré sa condamnation à perpétuité dans la prison d'Ushuaïa (où il mourra). Il témoigne de l'importance du rôle posthume du héros anarchiste en disant : « Je sais que je ne verrai pas le triomphe de mes idées, mais après moi, d'autres viendront tôt ou tard »[431]. Car, comme l'exprime un groupe d'ouvriers (pourtant non syndicalisés) de la province de La Rioja, l'important est « que le sang du martyr stoïque augmente la force dynamique et morale du rouge drapeau libertaire »[432]. C'est bien pour cela que la figure du héros anarchiste laissera un trace indélébile dans l'imaginaire libertaire. Mais c'est également l'imaginaire argentin qui restera marqué par cette figure héroïque. Severino Di Giovanni en est sans doute l'exemple le plus éloquent. Déjà en 1931, après son exécution, le marchandage dont fera l'objet son corps sans vie montre bien que, somme toute, le héros n'est pas mort. Il ne s'agit pas d'un cadavre ordinaire et c'est bien pour cela qu'il ne sera pas rendu à sa famille. Le cercueil, par ordre ministérielle, sera conduit au cimetière escorté par la police et dans le plus grand secret quant à l'endroit de l'enterrement, qui aura lieu pendant la nuit et sans témoins. Malgré toutes ces précautions, la tombe de l'anarchiste apparaîtra le lendemain « totalement couverte de fleurs rouges », signale le biographe de l'Italien. Cet hommage provoquera l'indignation du Ministre de l'Intérieur, qui ordonnera donc une surveillance permanente des restes de l'anarchiste, jusqu'à ce qu'ils soient déposés ailleurs[433]. Un documentaire récent retrace, avec des nombreux témoignages, la vie de Severino Di Giovanni. Ce document précise que c'est Uriburu, à la tête de la junte militaire au pouvoir, qui aura donné l'ordre de transférer la dépouille de l'anarchiste dans une fosse commune, sur laquelle, semble-t-il, on ait bâti ensuite ; en tout cas, quant aux restes de Di Giovanni, « de nos jours personne ne sait où ils sont »[434]. Or, sa figure reste vivante dans la mémoire collective des Argentins. En effet, plus de 60 ans après l'exécution de l'anarchiste, le nom de Severino Di Giovanni continue d'être prononcé en Argentine et fait toujours l'objet de débat. Des événements récents permettent de constater à quel point le mythe du héros anarchiste se perpétue et contribue à alimenter un mythe plus large, celui de l'anarchisme argentin. En juillet 1999 le gouvernement argentin décide de rendre à América Scarfó les lettres d'amour et les quelques poèmes que son compagnon Severino lui avaient écrits vers la fin des années 1920. Ces lettres se trouvaient jusque là au Musée de la Police Fédérale Argentine ; elles seront rendues dans une cérémonie officielle tenue à la Casa Rosada (le siège du gouvernement), par le Ministre de l'Intérieur argentin, M. Corach, qui considère que cette remise était « une obligation morale de l'État argentin ». Le Ministre reconnaîtra que Di Giovanni « est mort pour ses idéaux » et qualifiera la relation de Severino et América de « très belle histoire d'amour ». Or, quant à cette relation, déjà très contestée à l'époque, le consensus n'est toujours pas de mise, comme s'il s'agissait de rappeler la difficulté de l'imaginaire à placer le héros du côté des dieux ou du côté de la bête. En 2000, Severino Di Giovanni est à nouveau un sujet de controverse. Tout comme la figure de l'anarchiste italien « Severino Di Giovanni. El Idealista de la violencia, par Osvaldo Bayer, est un livre passionnant et maudit », écrit une journaliste dans un magazine de cinéma. En effet, après quelques projets non aboutis de plusieurs cinéastes, l'Argentin Luis Puenzo achète à l'historien les droits de cette biographie dans le but d'en faire un film. La querelle ne tarde pas à se présenter. América Scarfó, consultée par le cinéaste argentin, se plaint publiquement de la mauvaise qualité du scénario produit et accuse Puenzo de dénaturer complètement l'histoire, d'insinuer une relation incestueuse entre elle et son frère Paulino Scarfó, ainsi que de présenter les figures des deux anarchistes (P. Scarfó et S. Di Giovanni) comme des « brutes fainéantes », selon les mots de Silvia Schwarzböck, qui signe l'entretien avec O. Bayer. Ce dernier, écœuré, affirme : « Je ne comprends pas Puenzo. Il a un personnage incroyable chez Severino. Il a cet amour merveilleux, tout pureté, entre Severino et l'adolescente América. Et il prend tout cela pour faire une ''histoire officielle'' qui paraît tirée des journaux à sensation de l'époque, lesquels reproduisaient et augmentait les versions de la police. Plus encore : Puenzo invente des choses très sales que même la société établie [de l'époque] n'a pas osé inventer ». Décidément, ballotté entre le pur et le sale, notre héros anarchiste ne laisse toujours pas les argentins indifférents. Et Schwarzböck se demande « pourquoi [Puenzo] abruti-t-il les protagonistes [de son film], et particulièrement Di Giovanni? » ; elle tente ainsi d'y répondre : « on dirait que ce qui a le plus perturbé Puenzo (au point de devenir un obstacle) est le fait que Severino était intellectuellement brillant ». Et la journaliste d'ajouter : « Chaque page [du livre de Bayer] prouve que Di Giovanni était un homme meilleur que les autres, indépendamment du fait qu'il ait pu avoir politiquement tort (...). Ôter l'intelligence et la culture à cet homme peut s'avérer une vengeance inconsciente, dans laquelle Puenzo voudrait secrètement nous représenter nous tous, tout en essayant de nous proposer - nous, spectateurs - une façon de nous voir nous-mêmes comme étant plus lucides que son Severino. Si tel est le cas, nous devrions refuser son indulgence »[435]. Il nous semble que cette « vengeance inconsciente » dont le cinéaste argentin serait le véhicule, n'est autre chose que l'imaginaire à l'œuvre. Nous n'avons pas connaissance du scénario controversé ; pour des raisons que nous ignorons, le film en question n'a toujours pas vu le jour. Quoiqu'il en soit, le respect de la vérité historique qui préoccupe à juste titre l'historiographie, ne doit pas contrarier l'analyse mythanalitique. Bien au contraire, aux yeux du sociologue, cette querelle présente, nous semble-t-il, un intérêt particulier : elle apporte encore un témoignage de la tension permanente, entre le côté lumineux et le côté sombre, suscitée dans l'imaginaire argentin par le héros anarchiste. Mais ce souci « d'étiquetage » du héros en tant que « ange » ou « bête » montre également la prégnance du mythe libertaire au sens large puisque le héros anarchiste, nous l'avons vu, n'est somme toute que le portrait le plus extrême de tout homme anarchiste ; autrement dit, nous sommes en présence du visage de Prométhée dans sa forme la plus abrupte. Or, tout anarchiste porte en lui un élan prométhéen. **** Héros et martyrs anonymes Si tout anarchiste porte en lui quelque chose de Prométhée et tend donc à devenir un héros, c'est bien parce que celui-ci va toujours jusqu'au bout de sa démarche, transformant son abnégation pour la cause en sacrifice. Or, le martyr est précisément celui qui souffre jusqu'à la mort plutôt que de renoncer à sa foi. Dans ce sens, les anarchistes argentins rendront hommage à des nombreux anonymes. En effet, il n'est pas nécessaire d'avoir posé des bombes ou d'avoir tenté de s'évader pompeusement de la prison d'Ushuaïa pour devenir un héros : un ouvrier mort « au combat », lors d'une grève par exemple, sera considéré par ses compagnons comme un martyr et ainsi, en quelque sorte, « canonisé » si l'on peut dire, bref, transformé en héros. Car, comme le précise O. Bayer lorsqu'il évoque les manifestations ouvrières du Premier Mai 1909 (qui donneront lieu à la dite « Semaine Rouge » de Buenos Aires), « c'est une époque à laquelle beaucoup de travailleurs veulent devenir des martyrs des idées »[436]. Or, le thème du sacrifice dans l'imaginaire anarchiste argentin marque sans doute toute la période que nous considérons dans ce travail. Déjà en 1898, dans le premier numéro de la publication anarchiste « El Rebelde », un article en souvenir des « martyrs de Chicago »[437], intitulé « Vengeance », s'écriait : « Dormez le sommeil[438] éternel, oh nobles victimes! Vos sacrifices seront dans le souvenir de tous les cœurs élevés et votre abnégation sublime sera admirée par les hommes de l'avenir ». Le sacrifice n'est jamais considéré comme stérile, le sang versé s'avère toujours fécondant : ainsi, « lorsque l'on se souvient des martyrs de l'idéal ils nous stimulent dans la lutte »[439]. C. Panelas, pour sa part, introduit sa galerie de portraits des galiciens anarchistes en Argentine en rendant hommage à ces hommes qu'il voudrait évoquer car ils sont « oubliés, humiliés » et pourtant « font partie de notre histoire ». Ces hommes présentent « une trajectoire héroïque et épique », bref, « ils sont les martyrs non reconnus par l'histoire, les combattants anonymes qui donnèrent en offrande leurs vies pour un monde plus juste, plus libre, plus humain »[440]. Nous ne pouvons que donner raison à J. Suriano lorsqu'il affirme que « l'ouvrier inconnu tombé dans la mobilisation devenait le ''héros vainqueur'' et en tant que tel il jouissait désormais des attributs du héros, comme par exemple le courage du révolutionnaire »[441]. Et si l'historien argentin souligne « l'importance du rituel funèbre »[442] consacré à ces martyrs anonymes, c'est à nos yeux parce que ceux-ci, avec leurs mort, contribuent de manière fondamentale à renforcer le parcours de Prométhée. L'apothéose du héros anarchiste s'avère primordiale puisque l'immortalité du héros garantit en quelque sorte la pérennité de L'Idéal anarchiste : « Et lorsque le héros expire, dans le drapeau de la nuit, s'ouvre un œil de lumière »[443] *** 1.D- Conclusion du chapitre L'anarchisme arrive d'Europe avec toutes ses nuances du point de vue idéologique mais aussi en tant que porteur du grand mythe titanesque et civilisateur qu'est le mythe prométhéen : celui-ci marqua de son empreinte ignée les rêves humanistes et progressistes du XIX siècle occidental. Prométhée, héros civilisateur par excellence, en dérobant le feu à Zeus pour l'apporter aux hommes, tente, par son action désintéressée, d'être le créateur d'une humanité nouvelle. En tant que mythe moderne, « la figure de Prométhée resurgit au carrefour des réflexions sur deux thèmes capitaux et connexes : rapport de la nature et de la civilisation, rapport de l'audace et du respect »[444]; ceci mène à un autre grand thème qu'est celui de la révolte. En effet, ce personnage mythologique, s'institue comme héros de la révolte, tout comme Satan et Caïn, ses « frères en romantisme », et s'instaure en tant qu' « archétype du titanisme acquis à l'idée du Progrès »[445]. Dans ce sens, le mythe prométhéen traverse non seulement l'imaginaire anarchiste mais aussi celui de toutes les philosophies dialectiques et des utopies sociales du XIXè siècle[446] en Occident. Or, d'autres chercheurs avant nous ont montré que, dans l'imaginaire libertaire, la figure de Satan, ce rebelle qui tente « la régénération de l'humanité par la négation »[447], tend constamment à l'emporter sur celle de Prométhée, « héros plus pur et plus affirmateur »[448]. En ce qui concerne l'imaginaire anarchiste argentin, ces deux figures cohabitent également. Toutefois, dans notre cas d'étude, nous avons constaté que même si la figure d'un Satan guidé par son instinct et sa barbarie ne disparaît pas totalement pendant la période considérée, celle-là s'empreigne assez vite d'éléments prométhéens purificateurs, pour ainsi dire, tendant ainsi constamment à être substituée par un Prométhée de plus en plus rationnel et civilisé. C'est pour cela que nous considérons que dans le cas argentin l'aspect méphistophélique du rebelle primitif fait partie des visages d'un Prométhée qui se veut de plus en plus un révolté conscient. Le rebelle n'est donc pas, au demeurant, un révolté. Lorsque nous parlons du « Rebelle », nous évoquons celui qui refuse d'obéir et de se soumettre à l'autorité, mais un peu malgré lui puisqu'on vient dérager sa liberté ; il adopte ainsi une attitude presque défensive face à une imposition venue de l'extérieur mais qu'il ne se propose pas, a priori, de combattre. Comme Dionysos, il incarne l'Autre et l'Ailleurs ; il est toujours du côté de la Nature, du sauvage, du non-civilisé[449] et c'est son instinct - qui frôle toujours la bestialité - et non pas sa raison ce qui le place en rébellion, à la défense d'une liberté qui lui est intrinsèque et qu'il veut à tout prix conserver. Alors que le « Révolté » se place consciemment en état de rébellion, de soulèvement contre une autorité soi-disant légitime mais à laquelle il n'octroie aucune légitimité ; il adopte ainsi une position « contre ». L'affrontement et le combat deviennent chez lui des notions clé puisqu'il se doit de (re?)conquérir sa liberté et dans cette (re)conquête la raison et la science seront leurs meilleurs alliés ; son souci pédagogique le place du côté de la civilisation. Nous avons vu de quelle manière l'imaginaire anarchiste argentin trouvera dans la figure du gaucho rebelle un ancêtre mythique autochtone qui permet à cette idéologie venue d'Europe de s'enraciner dans les mentalités de l'Argentine de l'époque. Et même si ce gaucho rebelle devient très vite un propagandiste libertaire bien conscient de sa révolte et de son rôle civilisateur, les traits du gaucho, nous l'avons vu, ne disparaissent jamais totalement : il n'est ainsi pas anodin que certains libertaires soulignent la parenté imaginaire qui relie le héros anarchiste (qu'il soit Allemand, Russe ou Italien), à cet ancêtre mythique des Argentins. Le héros anarchiste sera un barbare pour certains, un civilisé pour d'autres, mais il montrera toujours des signes, aussi infimes soient-ils, qui le relient au gaucho. Car dans la généalogie anarchiste argentine cette parenté est capitale puisque, somme toute, tout homme anarchiste est un peu gaucho, un peu propagandiste et donc aussi un héros, qui peut à tout moment devenir martyr. ** Chapitre 2- PROMETHEE EN ACTION. La recomposition du monde « Nous les anarchistes devons créer un instrument d'action qui nous permette d'être une force agissante et belligérante dans les luttes pour la conquête de l'avenir »[450] *** 2.A- Images de la réalité **** Une société barbare et pourrie La notion de question sociale fait son apparition en Argentine vers la fin du XIX è siècle. De toute évidence, cet intérêt pour les conditions de vie des masses populaires va de pair avec une vision spécifique de la société du moment (ou plutôt des sociétés, car ladite vision n'est pas particulière au pays que nous étudions mais elle relie ce dernier à ses contemporains occidentaux). La société argentine apparaît aux libertaires comme le lieu de toutes les barbaries ; c'est donc elle qui perpétue la malheureuse situation que les travailleurs, et plus généralement les pauvres, subissent au quotidien. Ainsi, n'épargneront-ils pas les termes les plus crus pour décrire ce qu'ils considèrent comme un environnement néfaste. Dans un article intitulé « Vers le sommet », paru en 1916 dans l'hebdomadaire La Protesta Humana, on décrit de manière allégorique une société où règne « la bestialité la plus cruelle et sauvage que l'on puisse imaginer », mal cachée sous « une morale, une justice et un ordre » « dénigrants et destructeurs » et qui laissent voir la « condition sociale de l'homme » comme un véritable « état de barbarie » puisque « le crime, le vol, le mensonge et la cruauté » font partie d'une légalité « répugnante ». Misère, exploitation, égoïsme, injustice, faim, parmi tant d'autres « affreux fléaux », font de « l'homme civilisé un fauve beaucoup plus terrible et dangereux que ceux qui appartiennent à l'ordre animal inférieur »[451]. La presse anarchiste octroie, en effet, une place importante à consigner tous les malheurs dont sont victimes « ceux d'en bas » : les privations subies par les familles ouvrières, les atrocités commises contre le mouvement social par les forces de l'ordre lors des manifestations et des grèves, les mauvais traitements des « prisonniers sociaux », les lois aberrantes promulguées au parlement, sont autant de caractéristiques de la société actuelle, confondue souvent avec « le régime » et « le système ». Il s'agit donc d'une société « infâme », « injuste », « pourrie », « barbare », « viciée », « corrompue », « malade », « maudite »... « Ah! société abjecte et corrompue (...). Ah! Société de fripons et de voyous, je vous méprise et vous maudis! », s'écrie un des collaborateurs de la publication El Obrero Panadero[452]. Et il n'est point étonnant, par ailleurs, lorsque l'on sait que le mouvement anarchiste argentin est fondamentalement urbain, que cette vision de la société apparaisse étroitement liée à la vision de la ville en tant que Monstre dévorant et lieu de toutes les pestes. D'autant plus que nous sommes dans une période où, rappelons-le, la population du pays s'accroît considérablement et se concentre tout particulièrement dans la capitale et les principales villes argentines. Les centres urbains sont donc en pleine expansion et cela n'est pas sans conséquences, particulièrement (bien que pas seulement) dans la ville de Buenos Aires. Le déficit de logements se fera cruellement sentir des la fin du XIXè siècle et deviendra un des principaux problèmes de la vie quotidienne des classes défavorisées. La société argentine « découvre » l'exiguïté, l'entassement et la promiscuité de l'habitat urbain des plus démunis. La presse argentine tout comme la littérature et ensuite les pouvoirs publiques commencent à s'intéresser de près aux maisons de quartier, plus connues sous le nom de conventillos. Lieu de vie et parfois même atelier précaire de travailleurs et d'immigrés, le conventillo est un immeuble généralement vétuste composé de très nombreuses chambres, souvent sans fenêtres ; chaque chambre, jamais plus grande que 20 m2, est louée par une famille qui partage, avec ses très nombreux voisins, une cour commune où se trouvent, bien que pas toujours existants, une cuisine, un wc et une salle d'eau. A ce propos, J. Suriano précise : « une des caractéristiques les plus significatives des maisons de quartier était le taux d'entassement très élevé, lié à des déficiences sanitaires notoires » car « en raison du prix élevé des loyers, le groupement de plusieurs travailleurs pour louer une chambre était fréquent » en vue de diminuer le prix de la location. Et l'historien d'ajouter : « il faut préciser que ces mêmes chambres où ils vivaient – mangeaient et dormaient – entassés, presque sans espace pour bouger, devenaient des ateliers improvisés dans lesquels des couturières, des repasseuses, des assembleuses et des petits tailleurs s'intégraient au système de ''travail à domicile'' si mal rémunéré »[453]. Ces conditions de vie, réunies au manque de service sanitaire de base, feront du conventillo un « véritable foyer d'irradiation des maladies infectieusescontagieuses » : en effet, en 1904, 22% de ce type d'habitation de la capitale ne possédait ni douches ni latrines[454]. Ainsi, comme le soulignent Mabel Bellucci et Cristina Camusso « ce type d'habitat fait partie de l'histoire du mouvement ouvrier argentin et se caractérise par des conditions d'entassement et d'insalubrité extrêmes »[455], ainsi que par des prix de location très élevés (autour de 25% du salaire moyen ouvrier, selon J. Suriano) et des règlements intérieurs très strictes. Ainsi, par exemple, « le propriétaire de la maison se réserve le droit d'inspecter les chambres pour contrôler l'état de propreté requis par l'hygiène » ; en outre, la musique et la danse sont défendues, « il est interdit de se poser devant l'entrée de la maison » ainsi que d'inviter dans les chambres « toute personne n'ayant pas été présentée au concierge ». Ce dernier, locataire représentant le propriétaire, aura un rôle pour le moins étendu : il s'occupera du ménage mais aussi de faire payer le loyer et même de « garantir l'ordre » de la maison. Ces conditions attireront, de toute évidence, l'attention de ceux qui s'intéressent à la question sociale naissante et feront l'objet de nombreuses protestations dont le point culminant aura lieu en 1907 avec une grande grève des locataires des conventillos de la capitale et des principales villes du pays. La vie quotidienne dans ce type d'habitat marquera sans aucun doute la vision des anarchistes en ce qui concerne la réalité argentine de l'époque, qu'ils ne cesseront pas de dénoncer. Dans ce contexte, Pierre Quiroule[456], dans les « deux mots d'explication » qui précèdent sa Ciudad Anarquista Americana (1914), s'écrie : « Non, nous ne voulons plus de votre formidable progrès, hommes de génie! Ni de vos villes colossales, illustres patriotes! Ces grandes villes, dont la splendeur, composée de sang prolétaire, cache tant de vices[457] dégueulasses! Nous voulons de la lumière, nous voulons de l'air, nous voulons du soleil... et dans vos villes et dans votre organisation sociale il n'y a qu'asphyxie et ténèbres...! »[458] **** Eux contre nous Sans doute l'anarchisme partage-t-il avec son père mal-aimé – le marxisme – une vision du monde souvent qualifiée de manichéenne. Nous utiliserons plutôt, avec G. Durand, la notion d'antithèse polémique pour décrire le regard des anarchistes argentins sur le monde (souvent concentré presque exclusivement dans une vision sociale) car il ne s'agit pas seulement d'un face à face, d'une simple opposition du Bien et du Mal mais d'un véritable conflit, d'une lutte frontale et franche entre ces deux forces, lutte qui transparaît partout, dans tous les domaines de la vie et de la mort, de la pensée et des sentiments. Ce « dualisme exacerbé », structure schizomorphe dont parle G. Durand , et qui ne peut donner à penser le monde autrement qu'en termes de scission et de conflit, s'avère fondamental pour comprendre l'imaginaire anarchiste argentin, imprimé fortement d'une coloration diurne. Or, nous insistons, la vision anarchiste du monde tend à se concentrer sur la société actuelle. Rappelons que l'organisation fédérale prônée par les libertaires, aussi bien pour organiser les travailleurs dans l'immédiat que pour construire la future société sans hiérarchie, considère qu'une nation n'est qu'une région du monde (d'où, par exemple, le nom de Fédération Ouvrière Régionale Argentine). Il n'est donc point étonnant que ce soit la société qui fasse l'objet de tous les regards puisque le monde n'est finalement composé que de sociétés ; recomposer le monde équivaut donc à recomposer la société car c'est en elle que nichent toutes les pestes responsables des pires maladies humaines : l'inégalité et l'oppression. Précisons tout de même que l'intérêt des anarchistes argentins pour les questions sociales ne s'arrête pas aux frontières argentines ni mêmes sud-américaines (frontières, par ailleurs, que comme tous les libertaires, ils ne reconnaissent pas en tant que telles) ; au contraire, comme chez les libertaires d'ailleurs, l'internationalisme est de mise chez les argentins. Ainsi, les journaux, les conférences libertaires abondent-ils en nouvelles du monde, et sont tout particulièrement attentifs aux mouvement sociaux chez leurs contemporains. Tout dans l'imaginaire libertaire, semble être représenté en termes de dualité conflictuelle. Les riches contre les pauvres, le beau opposé au laid, le grand face au petit, etc., tout élément constitutif du monde est présenté accompagné de son contraire et en franc combat contre lui. Ainsi, par exemple, P. Guaglianone, dans un discours en commémoration des « pâques des opprimés » (soit le premier mai), déclare-t-il : « qui aime le grand, le juste et le beau, déteste le petit, l'injuste et le laid. Et nous haïssons et détestons cette maudite société bourgeoise avec toutes ses lois, ses prisons, ses échafauds ; nous la détestons et la haïssons avec toute sa misère et ses inégalités économiques ; nous la détestons et la haïssons avec toutes ses guerres, ses armées et ses magistrats ; nous la détestons et la haïssons avec toute sa religion, sa patrie, son amour moral et métallique »[459]. Ce regard sur la société en termes de contrastes criants peut être particulièrement bien observé dans des nombreux dessins parus dans la presse anarchiste de l'époque. Ainsi, par exemple, un dessin publié par La Protesta en 1926[460], offre-t-il une bonne synthèse de la société argentine telle qu'elle est perçue par les anarchistes : sous le titre de « démocratie bourgeoise » on peut voir deux couples représentatifs de cette société scindée en riches et pauvres. Sans doute pour bien marquer la bassesse d'une telle organisation sociale (la société bourgeoise), ne peut-on voir les personnages que à partir des genoux, soit le bas des corps. La scène a lieu sur un trottoir : à gauche, dans une position statique, un homme exhibe un pantalon déchiré et une chaussure en lambeaux dans sa seule jambe saine, l'autre mollet, amputé, étant remplacé par une prothèse misérable composée d'un bâton en bois. A son côté on peut voir les jambes déformées et mal vêtues d'une femme de sa même condition sociale, elle aussi dans une attitude de fixité qui laisse deviner la mendicité. Par contre, à droite, un couple de toute évidence « bourgeois », dont le pas sûr laisse deviner une certaine arrogance, passe devant les miséreux : on observe en effet les jambes sveltes d'une femme élégante chaussée de hauts talons aiguille ainsi que celles de son compagnon, qui expose, dans une attitude ferme, un pantalon au tissu épais et une paire de chaussures bien cirées[461]. La société, reflet du monde, est donc perçue comme un lieu barbare où deux forces irréconciliables s'affrontent. Les anarchistes décriront cette société en utilisant l'image de la pyramide sociale, qui représente bien, en fin de compte, la hiérarchie qu'ils prétendent abolir. Il s'agit d'une pyramide très simplifiée, sans nuances et, bien entendu construite, en termes de dualité conflictuelle : eux / nous correspondant à sommet / base. Ainsi, dans la vision libertaire de la société « ceux d'en haut » écrasent en permanence « ceux d'en bas » ; la société est un lieu pervers où tout est conçu pour que les uns profitent et les autres subissent ; il s'agit d'un terrain où s'opposent oppresseurs et opprimés. **** « classe » et de « lutte de classes » Ces deux forces qui s'affrontent dans la société représentent « les deux pôles opposés dans la dynamique sociale »[462]. Certains libertaires parleront même de « classe » ; T. Antillí, par exemple, déclare : « L'homme se trouve aujourd'hui entre deux classes (...) qui luttent, l'une pour imposer, l'autre pour ne pas se laisser imposer. La première possède le monde, la seconde ne possède rien. Les droits appartiennent à la première, les devoirs, à la seconde »[463]. On l'aura compris, la société est définitivement scindée en deux. Selon les rédacteurs du périodique El Oprimido [L'Opprimé] « la société, divisée en deux classes diamétralement opposées, n'a cessé de lutter poussée par la loi du progrès »[464]. D'autres, au contraire, refuseront catégoriquement le terme de « classe », issu du marxisme tant combattu. « L'idée de classe nous semble contredire les principes soutenus par l'anarchisme. Nous croyons découvrir en celle-là l'ultime refuge de l'autoritarisme et, alors que nous luttons pour libérer le mouvement ouvrier des partis politiques, en affirmant l'idée de classe nous préparons le terrain pour une nouvelle domination », et d'ajouter : « Nous ne voyons pas pourquoi il serait nécessaire d'avoir recours à l'idée de classe pour grossir les files des partisans de la révolution (...) »[465]. Quoiqu'il en soit, chez les anarchistes ce terme est souvent utilisé. Mais le terme importe sans doute moins que le sens, et à notre avis, chez les libertaires cette notion de « classe » va bien au-delà de la distinction marxiste entre capitalistes et prolétaires, car pour les libertaires, l'homme ne peut se résumer au rôle de producteur salarié qu'il joue dans la société capitaliste. C'est pour cela que deux militants d'envergure précisent : « nous n'agissons pas en tant que composants d'une classe économiquement inférieure mais en tant que défenseurs d'une idée de justice et de liberté sociales que nous voudrions voir réalisée. Et si nous voulons la révolution, ce n'est pas seulement en vue de soulager la situation de ceux qui ont faim de pain, mais en vue d'organiser la vie sociale de sorte que tous les hommes aient une place dans le banquet de la vie, et puissent jouir des avantages de la liberté »[466]. A l'antagonisme marxiste entre prolétaires et capitalistes, les anarchistes opposent leur vision d'une société également scindée ; mais « loin de constater une frontière divisant salariés et capitalistes, nous ne constatons, dans tout le mouvement ouvrier moderne, qu'une ligne qui divise les partisans et les ennemis de la révolution (...) »[467]. « Nous », les révolutionnaires, « eux », les ennemis de la révolution. De sorte que tous ceux qui ne sont pas avec nous sont forcément contre nous. La scission s'opère donc en termes de verticalité entre « ceux d'en haut » et « ceux d'en bas ». Bref, il s'agit d'une « société d'oppresseurs et d'opprimés »[468], où les premiers écrasent les seconds de tout leur poids fait d'exploitation et de tyrannie. Car si la société est néfaste et barbare c'est bien parce qu'elle est dirigée par ceux qui se trouvent en haut d'une pyramide sociale caractéristique de cette société « bourgeoise » vouée à disparaître. De toute évidence, il n'y a pas d'entente possible entre « eux », ceux d'en haut et « nous », ceux d'en bas. L'opposition devient donc un combat perpétuel puisque l'homme a un devoir de révolte vis-à-vis de l'oppresseur qui en l'assujettissant le déshumanise. En effet, ce sont « eux » que l'on trouve en haut, ou plutôt « lui », l'ennemi, puisque le singulier est souvent de mise comme s'il s'agissait d'insister plus sur le poids de la force qui opprime que sur les acteurs qui l'exercent. En haut est placé donc pèle-mêle le riche, le capitaliste, le propriétaire, le bourreau, le magistrat, le prêtre, le soldat, le policier, le bourgeois, l'exploiteur mais également le Capital, la Loi, la Religion, les Institutions (Église, État, Armée), le Pouvoir. Les majuscules[469] sembleraient plus lourdes que les minuscules puisque cet Autre que l'on combat, c'est évidement l'oppresseur. Or, si l'ennemi est assez bien défini, on ne peut pas en dire autant de « ceux d'en bas » : il s'agit d'un « nous » « fourre-tout » qui s'avère assez difficile à définir, probablement car c'est une notion qui recoupe la notion de Peuple, dont on parlera plus tard. Pour l'instant on se contentera de constater que l'autre pôle de cette altérité conflictuelle est constitué par « nous » « ceux d'en bas » : le bas Peuple, les vagabonds, les malfaiteurs, la canaille, la scorie de la société, la foule de déshérités, les proscrits, les méprisés ; mais aussi les pauvres, les dépossédés, les victimes, les exploités ; et également l'ouvrier, le travailleur (ou les travailleurs), le producteur (ou les producteurs), le prolétaire (ou les prolétaires). Bref, comme le dit dans un discours du 1° Mai 1900 l'intellectuel anarchiste argentin Pascal Guaglianone, « nous sommes opprimés »[470]. Et bien sûr il faut se libérer, par la révolte, de ce poids écrasant : l'opposition conflictuelle entre ceux d'en haut et ceux d'en bas devient très vite une lutte sociale sans merci dans laquelle victimes d'aujourd'hui mais héros d'un demain imminent combattent ce monstre qu'est l'oppresseur. Ainsi, la vision sociale libertaire ne laisse-t-elle pas de doutes quant à la connotation nettement négative de la barbarie. Désormais il n'y a plus de barbarie civilisatrice grâce à laquelle le rebelle gaucho devenait centaure exemplaire : la barbarie, la bestialité, les mauvaises passions, les bas instincts ont, pour ainsi dire, changé de camps et sont dorénavant à combattre. **** Ces fauves d'en haut Soulignons par ailleurs que les libertaires feront couler beaucoup d'encre pour décrire et menacer cette sale bête immonde qu'est pour eux l'oppresseur. En effet, on insistera plus sur les caractéristiques de ce poids accablant que représentent ceux d'en haut que sur les éléments qui pourraient constituer la cohésion de ceux d'en bas, les opprimés. Mais cette cohésion n'est-elle pas basée précisément sur le combat de la barbarie ? Car ceux d'en haut, qui détiennent le Pouvoir, représentent en effet la pire des barbaries, cause de toutes les misères du monde. Selon un des rédacteurs de La Escuela Popular, publication de la Ligue d'Éducation Rationaliste argentine, ceux qui se trouvent « au sommet », les « hauts fonctionnaires », ne sont que des « criminels » qui « corrompent le pays » ainsi que « l'environnement [social] », qui « volent au peuple » et restent pourtant « impunis »[471]. Celle-ci reste cependant une vision relativement nuancée. Or, d'autres vont encore plus loin dans la description de ceux d'en haut, point de vue qui s'avère paradigmatique du milieu libertaire. La Voz de la Mujer, périodique anarcho-communiste, présente clairement « nos exploiteurs », ces « suceurs de sang ouvrier »[472], comme une véritable bête affreuse. Il est nécessaire de souligner que cette représentation de ceux d'en haut en tant que monstre ou bête à combattre va souvent de pair avec une importante imagerie du fauve à connotation nettement négative, c'est-à-dire liée au symbolisme de l'agressivité et de la cruauté que représente la « gueule prête à mordre »[473]: Si l'intellectuel anarchiste P. Guaglianone[474], dans son discours du 1° mai évoqué plus haut, défie les « griffes du pouvoir », « les gueules des loups capitalistes » et « les serviles qui deviennent des chiens »[475], dans La voz de la mujer « la bourgeoisie », est présentée comme un « fauve insatiable », une « hyène jamais satisfaite », un « reptile venimeux », bref, un monstre qui « renferme tout l'infâme, tout ce qui est le plus salement répugnant »[476]. On voit bien à quel point le fauve est associé au miasme : le juge y est décrit comme une « hyène », un « loup », un « chacal » « nauséabond », « répugnant », qui rend tout « pourri » et « qui sent la mort ». El Obrero Panadero tente, pour sa part, de mettre en garde le « pauvre ouvrier » quant aux appétits sans limites du patron. Que le boulanger soit donc prévenu : « l'argent qu'on t'a volé et avec lequel tu pourrais acquérir des médicaments pour guérir tes maux, est dans la poche de ton maître ; cet argent qui t'appartient lui sert à s'adonner à des folles orgies ». Puis, en s'adressant à ce répugnant individu, l'auteur de l'article d'exclamer : « vous, exploiteurs impies, vous célébrez, avec l'argent du pauvre, des grands festins somptueux, agrémentés de rires stridents d'ivrognes, qui sont une insulte grossière à l'humanité pauvre et souffrante! Et vous, femmes girouettes et sans pudeur, vous formez avec eux cet ensemble de bêtes humaines qu'on appelle société culte et civilisée ; vous, désengrenage (sic.) pourri qui infestez le foyer du pauvre, serez les responsables de vos œuvres infâmes et iniques »[477]. Ce discours, représentatif des images que ceux d'en haut convoquent chez les anarchistes, permet d'observer la « bassesse » de l'ennemi tant détesté, imaginé avec tous les attributs de la bestialité que les libertaires voudraient éliminer de la société, dans leur tentative de purification civilisatrice. Des nombreuse figures seront ainsi individualisées, tout au long de la période qui nous occupe, pour exemplifier le visage de l'ennemi grâce à un vaste bestiaire qui contraste, évidement, avec l'humanité de l'Idéal anarchiste. Ainsi, par exemple, lorsque La Protesta entend analyser les « causes et conséquences » des grands mouvements grévistes de Patagonie (1920-1922), ainsi que du « geste de Kurt Wilckens », le périodique anarchiste commence par évoquer la « vermine de la faune politique » et les « requins de la finance » liés au président H. Yrigoyen qui ordonna l'envoi des troupes nationales pour réprimer le mouvement patagonien. Ensuite, on s'attardera à la description des événements et particulièrement à la description du lieutenant-colonel Varela, chef de ces troupes et principal ennemi des grévistes, qui révélera, lors de sa deuxième expédition dans le sud, ses « instincts de hyène ». Puis La Protesta, laisse la parole à un témoin de l'époque qui décrit le militaire comme un « chacal » « sanguinaire et sauvage », un « ogre insatiable » aux « instincts bestiaux », qui aura pris dans ses « griffes » des centaines de vies innocentes. Ce témoin des exécutions massives des grévistes par les soldats de l'armée nationale raconte : « Moi, blessé par une balle (...), en voyant l'œuvre de ces hyènes en furie, j'ai eu l'heureuse idée de me faire passer pour un cadavre, ce que je serais effectivement devenu s'ils avaient vu en moi des signes de vie, car les gémissements et les supplications ne servaient à rien, vue la férocité de ces panthères aux allures humaines »[478]. En effet, les troupes nationales envoyées en Patagonie seront décrites comme des « corbeaux », des « loups affamés à l'affût » dont « l'attitude barbare » n'est autre chose que de la « furie bestiale » mise au service du propriétaire terrien de la région, lui-même un « boa vorace » « terriblement assoiffé » du « torrent de sang bu avec délectation »[479]. Aussi, le chanteur Luis Acosta García, lorsqu'il met en chanson l'assassinat de l'anarchiste allemand K. Wilckens par Pérez Millán, considère-t-il que « seul une bête sans âme, au cœur pourri », seul un « fauve » pouvait accomplir un tel crime contre le porteur d'un « haut idéal »[480]. De la même manière, une chanson anonyme consacrée au colonel Falcón, tenu pour responsable des événements de la dite Semaine Rouge de Buenos Aires (1909), adresse à cet ennemi des travailleurs une longue liste d'insultes où le Monstre apparaît, une fois de plus, clairement associé au miasme. En voici un extrait : « Oh, crétin cabotin, oh, fripon satanique, (...) Méphistophélès infâme, trafiquant de consciences ouvrières, inutile, dégénéré, libertin, licencieux dissolu, perverti, (...) misérable sans conscience et sans pudeur, vil suceur insatiable du sang doux et pur de ce peuple laborieux, vile créature indécente qui ne vaux même pas ce que vaut la défécation d'un ouvrier. Homme triste, homme mauvais, homme inutile, homme immonde, pernicieux, homme de paille, larve fétide et bileuse (...) »[481]. Nous pourrions encore multiplier les exemples pour montrer que, de toute évidence, nous sommes loin du fauve exemplaire et sympathique (puisqu'héroïque) qui permettait à A. Ghiraldo d'exalter la figure d'un gaucho révolté, ce Méphistophélès au courage de lion et à l'astuce de loup. Si, dans un premier temps, l'imaginaire anarchiste argentin a pu courtiser les ténèbres et adorer la figure de Satan, il faut souligner que très tôt l'imagerie de l'obscurité se retrouvera dans le camps ennemi. Le bestiaire que nous venons d'évoquer montre bien à quel point les anarchistes argentins redoutent désormais la noirceur, exècrent le miasme et se placent sans conteste du côté de la Lumière et du pur dont Prométhée est le porteur. A présent, nous le voyons, le fauve est devenu Monstre et le but dorénavant est de le terrasser. Et pour cela, bien entendu, il faut le combattre. **** Une lutte sociale au nom de la (vraie) civilisation « A la lutte, compagnons » car « la lutte est la vie »[482], lit-on dans les pages de El Oprimido. Cette « maudite société bourgeoise », « non seulement nous la détestons, nous la haïssons, mais nous la combattons (...) »[483], s'écrie P. Guaglianone. Alors qu'un lecteur du quotidien anarchiste au titre éloquent, La Batalla [La bataille], se réjouit de constater que « de plus en plus, ceux d'en bas montrent leurs poings »[484]. La lutte est déclarée ; mais il s'agit d'une lutte sociale, qu'il ne faut surtout pas confondre avec la lutte des classes, tant critiquée par les anarchistes parce que « la lutte de classes menée à la Révolution a pour but la "dictature prolétaire" » alors que « la lutte sociale menée à la Révolution a pour but la liberté de l'Humanité »[485]. Rappelons que l'anarchisme ne s'attaque pas seulement à l'inégalité mais aussi à l'Autorité, l'égalité n'étant rien sans la liberté ; dans ce sens l'ennemi combattu est bien plus vaste que celui des marxistes : au bourgeois capitaliste s'ajoutent donc les institutions qui soumettent l'homme à leur tyrannie, c'est-à-dire l'Église, l'Armée et l'État. La notion de lutte dans l'imaginaire anarchiste prend donc une connotation différente de celle octroyée par le marxisme. Bien sûr, la notion d'antagonisme réunit en dernière instance ces deux courants voisins, mais là où les marxistes voient une lutte purement économique, les anarchistes se confrontent à un ennemi beaucoup plus large qui inclut également toute Autorité, sous quelque forme que ce soit. En d'autres termes, « la lutte pour le pain ne suffit pas. Il faut inscrire dans la conscience de l'homme les valeurs de son individualité perdue, déterminant ainsi une résistance morale aux monstrueuses constructions du capitalisme et opposant à la réalité matérielle une réalité spirituelle »[486]. La lutte sociale est pour les libertaires « d'une nature humaine et supérieure »[487] aux propositions, jugées autoritaires, de Marx et ses partisans. C'est donc une lutte au nom de la « vraie civilisation », celle que représentent ceux d'en bas puisque ce sont eux les porteurs des plus hautes qualités humaines et morales, que l'on devine par opposition à la description de l'abominable société actuelle et de ceux d'en haut, c'est-à-dire de cette prétendue civilisation qui n'est autre chose que pure barbarie. Si A. Ghiraldo, dans un poème de 1900, convoque à « la lutte rédemptrice contre tous les barbares du monde »[488], c'est parce que toute trace de barbarie doit être bannie ; désormais, comme le dit clairement P. Quiroule, il s'agit de « dompter les forces de la nature pour les faire servir l'œuvre de civilisation libertaire »[489] **** Les armes de la lutte sociale Or, il faut tout de même préciser que, face au constat de cette société barbare où règnent ces bêtes en perpétuelles bacchanales, l'esprit anarchiste, comme nous le verrons plus tard, hésite entre deux démarches distinctes qui sont très liées à sa conception de la Révolution dans le temps[490]. En effet, d'une part, on est tenté d'attendre que le régime actuel s'écroule et tombe comme un fruit pourri ; et d'autre part, on ne peut s'empêcher d'agir pour aider ainsi à la destruction de la société actuelle et donc à l'avènement de la nouvelle société anarchiste. En Argentine, à la première tentation correspond une période assez courte marquée par des discours enflammés, très violents, empreints de rêves de destruction de l'actuelle société[491]; ce sont pourtant des discours en franc décalage avec une action anarchiste peu violente, centrée sur l'organisation des forces libertaires et syndicales. Par contre, la tentation d'agir et combattre, qui tend constamment à prendre le dessus chez les anarchistes argentins, se reflétera dans une période où la plupart des discours anarchistes diminuent leur contenu ultra-violent mais appellent en même temps à démultiplier les forces libertaires : on verra donc s'exprimer une multiplicité d'actions anarchistes très diverses, plus ou moins violentes, mais qui révèlent, tout comme les discours, une rêverie d'élévation et de purification de l'homme[492]. Même si les modalités de l'action anarchiste sont très diverses, il est certain que celle-ci sera toujours perçue dans le cadre d'une lutte sociale : pour les libertaires agir c'est combattre et, bien entendu, combattre c'est la meilleure manière d'agir. Dans ce sens, l'arme principale de l'anarchiste est l'action ; très tôt et de plus en plus, l'idée s'impose chez les libertaires qu'il faut cesser de discourir et de théoriser et se consacrer d'une fois pour toutes entièrement à l'action. Mais que signifie « action » pour les uns et pour les autres? Cette question clé renvoie à une autre, non moins centrale, qui consiste à déterminer quels moyens il faut mettre en œuvre pour atteindre l'Idéal libertaire. Or, il n'y a pas de consensus anarchiste pour répondre à ce problème. Les modalités de l'action sont, évidement, multiples et chaque anarchiste s'estime libre de mettre en œuvre, dans la lutte, les outils qu'il considère les plus appropriés à chaque situation. Ainsi, la propagande écrite et orale compte-t-elle parmi les premiers instruments utilisés dans la lutte sociale par les anarchistes argentins. La presse libertaire jouera donc un rôle essentiel ; en 1901 La Protesta Humana déclare : « Celle-ci, notre action, celle-ci, notre labeur, a pour objet la diffusion des idées qui ne sont pas présentes dans la conscience populaire »[493]. Or, cette propagande sera également véhiculée, surtout au début du mouvement libertaire, par des nombreux groupes, cercles et centres d'étude ou centres culturels, dont la Casa del Pueblo [La Maison du Peuple] est sans doute le plus emblématique. Comme le souligne J. Suriano, les noms octroyés à ces groupes en dit long sur les images que les anarchistes se font de la réalité. Ainsi, par exemple, certains s'identifieront clairement à ceux d'en bas, comme Los desheredados [Les déshérités], Los Vagabundos [Les Vagabonds], Los Errantes [Les errants], Hijos del Pueblo [Enfants du Peuple], Los Hambrientos [Les affamés] ou El Colmo de la Miseria [Le comble de la misère]. D'autres feront ouvertement allusion au monde du travail, c'est le cas, par exemple, de El Grito del Obrero [Le cri de l'ouvrier] et Il Proletario [Le Prolétaire][494]. D'autres, encore, exprimeront dans leur nom l'importance de l'action et la diversité que nous évoquons : La Lucha [La Lutte], La Expropiación [L'expropriation], ainsi que les rêves de destruction[495], comme La Venganza [La Vengeance], Los Dinamiteros [Les Dynamiteurs], Emulos de Ravachol [Émules de Ravachol] ou Destruir es crear [Détruire c'est créer]. Puis on retrouve également des groupes nettement identifiés au rêves d'élévation[496], comme El Sol [Le soleil], La Aurora [L'aurore], Fulgor [Fulguration], Hijos del Sol [Enfants du soleil] ou bien Aurora del Porvenir [Aurore de l'avenir][497]. Comme on peut le constater, ces quelques cercles, qui appartiennent à la période 1897-1910, renvoient déjà à l'essentiel des images que nous nous efforçons d'organiser tout au long de cette étude. Or, bien que nos efforts consistent à dégager des tendances et des évolutions dans la rêverie anarchiste argentine au fur et à mesure du temps, force est de constater que, d'une manière générale, toutes ces images, fort différentes, coexistent tout au long de la période considérée. Il n'en reste pas moins que, d'un point de vue chronologique, les moyens mis en œuvre par les libertaires dans la lutte contre l'ennemi, sont, de toute évidence, étroitement liés aux images convoquées (de manière relativement successive dans le temps) par l'imaginaire anarchiste argentin. C'est-à-dire que l'on peut parler d'une certaine évolution dans le choix des armes de la lutte sociale. Autrement dit, notre Prométhée aura tendance à privilégier des méthodes d'action qui correspondent aux visages déjà analysés[498]. Ainsi, le propagandiste conscient, ajoutera-t-il très tôt à la propagande écrite et orale (cercles, presse, conférences) son activité de militant syndical : la grève générale, le boycottage et le sabotage comptent, en effet, parmi les méthodes privilégiées des anarcho-syndicalistes argentins. En 1899 la publication des boulangers syndiqués consacre un long article aux « Moyens de lutte » dans lequel, après avoir cité des exemples de boycottage à Berlin, à Londres et à Paris, on exalte les vertus de cette méthode que l'on devrait appliquer à la situation présente : « Le boycottage s'emploie de la manière suivante. Quand un patron veut réduire les salaires, supprimer le peso supplémentaire ou bien éliminer un ouvrier de l'équipe, alors on applique le boycottage à cette boulangerie à travers d'annonces, de circulaires, de réunions, de manifestations ou d'autres moyens adéquats, en invitant le public à ne pas acheter son pain dans ces magasins, jusqu'au jour où [le patron] accédera à nos demandes. Puisque le public reconnaîtra la justice de nos réclamations, il n'y sera pas indifférent, et les patrons se verront obligés de capituler complètement »[499]. Et il n'est pas rare de trouver dans la presse anarchiste, pendant toute la période considérée, des annonces appelant au boycottage ; ainsi, par exemple, peut-on lire dans El Libertario, en 1920 : « Nous prévenons les maçons que la branche est en conflit avec l'entreprise Wayss J. Freitung, qui s'occupe des chantiers suivants, auxquels aucun ouvrier conscient ne doit aller travailler : rue Libertad N° 145 ... (etc.) »[500]. Et en 1922 La Protesta, rappelait au milieu de ses articles, encadré et en gras, que « les boycottages représentent un aspect de la grande lutte que nous avons entreprise contre le capitalisme. Les soutenir est un devoir des exploités conscients »[501]. C'est ce que fera la FORA, par exemple, l'année suivante, en décidant « d'appliquer au niveau régional le boycottage aux produits de la brasserie Bieckert »[502]. Et, « quand le boycottage appliqué aux patrons n'a pas le succès attendu, alors on lui applique une autre tactique du même genre que nous qualifierons de sabotage », explique El Obrero Panadero à ses lecteurs ; cette tactique « complémentaire du boycottage » peut être résumée dans une seule phrase : « à mauvaise paye, mauvais travail »[503]. Or, c'est sans doute la grève qui constitue pour les libertaires l'arme par excellence de la lutte sociale. Il serait fastidieux d'énumérer toutes les grèves ayant eu lieu pendant la période considérée car elles sont fort nombreuses. Mais il est tout de même intéressant de souligner que la grève, et tout particulièrement la grève générale, sera non seulement considérée en tant qu'arme de protestation et de lutte mais aussi comme une première étincelle menant à la révolution car avec « les grèves générales à caractère révolutionnaire » le travailleur peut acquérir progressivement une « éducation révolutionnaire »[504]. C'est ainsi que, en 1904, la Fédération Ouvrière Régionale Argentine réunie en congrès à Buenos Aires déclare : « Le Congrès recommande que les grèves partielles soient aussi révolutionnaires que possible pour qu'elles puissent servir d'éducation révolutionnaire et de prologue pour une Grève Générale ; celle-ci peut être motivée par un événement bouleversant la classe laborieuse et que la Fédération Ouvrière Argentine doit soutenir »[505]. Ainsi les organisations syndicales anarchistes, avec la FORA en tête, déclarerontelles systématiquement la grève face chaque événement important concernant « ceux d'en bas » : la réduction du temps de travail ( journée de 8h puis de 6 h), la baisse des loyers des conventillos, la réaction contre la répression de leurs manifestations ou l'emprisonnement de tel ou tel compagnon, en Argentine comme ailleurs, comptent parmi tant d'autres causes de grève, que les anarchistes tenteront toujours de convertir, avec plus ou moins de succès, en « générale ». Dans tous les cas, la grève apparaît toujours aux yeux des libertaires comme une véritable lutte, voire même comme une guerre. Ainsi, par exemple, ce qui avait commencé en 1901 comme une campagne d'agitation pour améliorer les conditions de vie et faire baisser les loyers des conventillos de la capitale et des principales villes du pays, deviendra en 1907 une grande grève des locataires. En 1906 un groupe de locataires constitue la « Ligue de Lutte contre les loyers et les impôts élevés », chargée de mener une grande mobilisation grâce à la distribution de pamphlets et à la réalisation de conférences sur la question. En septembre 1907 le Comité Central de cette Ligue, exigeant une baisse de 30% du prix des loyers, la suppression des trois mois de dépôt et des améliorations sanitaires, appelle à la grève générale des locataires des conventillos. Le mouvement devient très important : « plus de 2.000 maisons cessèrent de payer le loyer ; ce chiffre représentait environ 80% du total de maisons en location de Buenos Aires et le nombre de grévistes s'éleva à environ 100.000 personnes »[506]. Les grévistes, parmi lesquels les femmes anarchistes joueront un rôle fondamental[507], s'organisent par quartiers et par zones, ce qui n'est pas sans rappeler l'organisation, chère aux anarchistes, de la Fédération Ouvrière. Face aux décisions judiciaires d'expulsion des grévistes de leurs habitations, la résistance est forte. La Protesta se fera ainsi l'écho du mouvement : « Expulsions? ... De l'eau bouillante! (...) Toutes les armes sont bonnes en temps de guerre ; et personne ne peut dire que nous ne soyons pas en pleine guerre contre l'exploitation et l'usure. Faut se défendre, donc! Et il y a beaucoup de manières de défense ». Parmi les méthodes, La Protesta propose « les pierres, bien adressées depuis un deuxième étage » et « des bons seaux d'eau bouillante »[508]. Peu à peu, la propagande, considérée au début du mouvement anarchiste en tant qu'outil de transmission de la philosophie libertaire, devient véritablement une arme privilégiée de la lutte sociale dont l'exemple extrême est la « propagande par le fait » véhiculée par le héros anarchiste déjà évoqué. Selon D. Colson, la propagande par le fait est une « notion inventée à la fin des années 1870 par les cercles militants issus du bakounisme (Reclus, Malatesta, Cafiéro, Brousse, Kropotkine, etc.) qui prétend – de l'insurrection aux vertus explosives de la chimie, en passant par toutes les formes de révolte ou toute autre action immédiate et transformatrice aussi minuscule et anodine qu'elle puisse paraître – substituer les "actes" aux paroles, "l'action" aux "discours" »[509]. Or, « dans le retournement de sens que la ''propagande par le fait'' impose au mot ''propagande'', à ce qu'il désignait comme pratiques et comme rapport au monde, paroles, discours, écrits et mises en formes symboliques ne disparaissent pas. Ils changent de nature eux aussi. De ''représentatifs'', ils deviennent ''expressifs''. Et si les ''faits'' se mettent à parler, les paroles deviennent elles-mêmes des ''actes'' »[510]. En Argentine, cette question des paroles et des actes divisera les anarchistes. Pour certains, avec la FORA en tête, l'action sera définie en termes de propagande écrite et orale, de grèves, de boycottages et de sabotages ; pour d'autres, dont l'exemple le plus notoire est celui de Severino Di Giovanni, la propagande devient une arme au sens propre du terme : outre la propagande écrite, l'action ne peut qu'impliquer la bombe, le revolver et le couteau. D'autres, enfin, comme les adeptes de la Ligue d'Éducation Rationaliste Argentine, participeront à la lutte sociale libertaire avec d'autres armes encore : l'instruction, l'éducation et la science. Mais ils poursuivent tous un même but : celui de réveiller les consciences pour permettre ainsi l'élévation de l'homme[511]. Car, comme le souligne avec justesse D. Colson, « lorsque Kropotkine, en 1880, invite à ''la révolte permanente par la parole, par l'écrit, par le poignard, le fusil, la dynamite [...], tout est bon pour nous qui n'est pas de la légalité'', ''parole'' et ''écrit'' n'ont pas de statut spécial au regard du ''poignard'', du ''fusil'' ou de la ''dynamite''. Ce sont eux aussi des armes, des instruments balistiques ou explosifs, des actes, porteurs de tous les mouvements, qu'ils cherchent à instaurer dans les corps et les esprits »[512] *** 2.B- Rêves de destruction « Lorsque tout le présent sera détruit, la nouvelle civilisation sera un fait »[513]. « Réfléchissez, ouvriers, et à l'œuvre! Un coup d'épaule, un coup de pouce et la société tombera, et une nouvelle, tout amour, charme et poésie, surgira comme le phœnix de ses cendres » (I. Illenatnom, ou Montanelli ?, ds El Libertario, n°1, 1920) **** La question de la violence A. Pessin a bien montré que la violence anarchiste, qui « constitue l'un des nœuds essentiels de la rêverie de l'homme anarchiste »[514], fait l'objet d'un paradoxe qui s'avère être clé pour comprendre l'imaginaire libertaire. En effet, la violence suscite en même temps la répulsion et l'exaltation des anarchistes : elle est réprouvée mais également « imposée et, en dernier lieu, nécessaire »[515]. Il semble naturel que ce paradoxe soit aussi au cœur de l'imaginaire anarchiste argentin. Car même si l'Idéal anarchiste aspire à une société de paix et d'amour, d'harmonie, de justice et d'égalité ; même si l'homme anarchiste ne manquera point d'exprimer sa sensibilité et sa solidarité, « l'imagination de l'altérité amène nécessairement à la provocation », c'est-à-dire à provoquer chez l'Autre « la crainte, la haine, le dégoût »[516]. Ce paradoxe de la violence s'exprimera en Argentine à travers un franc décalage dans le temps entre les discours et les pratiques anarchistes, ce qui ne fait que rappeler « la contradiction entre la violence exaltée et la timidité de l'action »[517] notée par A. Pessin. La décennie 1890, jusqu'à 1904-1905 environ, se caractérise par des discours anarchistes qui, toutes tendances confondues, exaltent clairement la violence « révolutionnaire », font souvent écho au mouvement anarchiste européen et, d'une manière générale, appellent par tous les moyens disponibles à la destruction au sens large, comme une manière de terminer avec le Présent pour accéder au plus vite à l'Avenir radieux promis par l'anarchie[518]. En 1890 le groupe Los Desheredados [Les Déshérités] publie le premier numéro d'un des périodiques anarchistes les plus marquants de la fin du XIXè siècle : El Perseguido [Le Persécuté], qui « joua un rôle principal dans l'expression et la diffusion de l'anarchisme en Argentine »[519]. Ce numéro inclut une sorte de Manifeste, publié en espagnol, en italien et français, qui sous le titre « Que sommes-nous et que ferons nous? »[520] annonce la couleur des intentions du groupe fondateur mais aussi des premiers libertaires du pays. Car il s'agit, comme le souligne I. Oved, du « premier document authentique dans l'esprit des groupes anarchistes au début de la décennie 1890 »[521]. Pour ceux-ci « la liberté », « l'égalité » et « la solidarité » constituent une « trinité » essentielle et ils méprisent toute hiérarchie, toute autorité et toute exploitation. « Pour atteindre notre but nous rejetons toute réserve, tout opportunisme et nous nous déclarons ouvertement révolutionnaires, c'est-à-dire, promoteur et exécuteur (sic.) de tout acte qui puisse avoir comme effet l'écroulement de l'édifice de l'ordre constitué ». Comme l'avait déjà prôné Kropotkine dix ans auparavant[522], les Argentins précisent : « Nos moyens sont tous ceux que la loi condamne ». Et de crier : « mort à l'autorité! ». Pour ce faire, « si nous voulons vraiment détruire, nous écarterons tout sentiment de pitié et de générosité (...). Sans pitié, jusqu'au bout, sera notre devise. Ceci est absolument nécessaire ». Car - et voici une notion clé pour comprendre l'imaginaire anarchiste - « lorsque tout le présent sera détruit, la nouvelle civilisation sera un fait » ; et le manifeste de conclure : « Destruam et aedificado »[523]. En 1895 un nouveau périodique anarcho-communiste voit le jour à Buenos Aires et entend se faire le porte-parole, comme son nom l'indique, de La Voz de Ravachol [La Voix de Ravachol]. La rédaction explique, dans le premier (et seul) numéro paru, la raison de cet hommage au terroriste français : « La voix de Ravachol, en détruisant des limites et en dépassant des frontières, se fera sentir pour que tant d'autres Ravacholes connaissent la manière d'arriver à la totale émancipation de l'humanité » ; et de préciser : « nous ne devons pas hésiter dans la construction d'engins explosifs, comme l'ont déjà fait nos prédécesseurs, peu importe qu'après on nous coupe la tête, qu'on nous martyrise, qu'on nous fusille, Bof! Ce n'est rien à côté de notre idéal »[524]. Puis, après la traduction des déclarations de Ravachol (lors de son dernier procès, apparemment), la rédaction se dit « solidaire » « avec tous ses actes » et déclare que tout « ennemi des moyens violents » est par conséquent « notre ennemi »[525]. El Rebelde publie en 1898 son premier numéro, qui inclut une « Déclaration de Principes Anarchistes » dans laquelle le groupe éditeur considère que « la violence s'impose » ; et il précise : « nous acceptons les actes individuels sous quelque forme que ce soit, et nous les acceptons parce qu'ils sont utiles à la propagande, car ils réveillent les cerveaux endormis en les faisant méditer sur le pourquoi de tels actes et, en même temps, ils maintiennent inquiets nos exploiteurs »[526] A cette époque, nombreux sont les anarchistes qui considèrent, en se réjouissant, que « nous avons à notre disposition la chimie »[527]. On assiste, en effet, à un véritable engouement pour la dynamite. Ainsi, par exemple, lorsqu'en 1893 la police dissout une assemblée anarchiste et emprisonne quelques uns des participants, le groupe « Los Dinamiteros » [Les dynamiteurs] distribue dans la rue des Buenos Aires des tracts où ils considèrent que « il est nécessaire que nous conquérions la liberté et pour cela nous avons besoin de la dynamite, car sa force fait contre-poids à la force employée par nos oppresseurs (...). Vive la dynamite. Vive la révolution sociale. Vive l'anarchie »[528]. Et Josefa Martinez, exclamera dans les pages de La Voz de la Mujer [La voix de la Femme] : « Oh! Dynamite! Combien de pourriture il faut remuer et extirper ! » ; et la féministe de conseiller aux ouvriers : « avez-vous faim? Expropriez, tuez (...)! » puis « partons [de la fête bourgeoise] et lorsque nous reviendrons, soyons préparés, avec la dynamite à la main pour la mettre en action, et alors nous verrons fuir toute cette lâche canaille (...) »[529]. Et même les anarchistes les plus « modérés », s'il nous est permis d'utiliser cet adjectif peu compatible avec l'univers anarchiste, s'intéresseront de près à la violence. Félix Basterra, en 1902, constate : « Des attentats individuels, des groupes impétueux, des branches qui se soulèvent possédés par une combativité toujours justifiée, des villes s'acheminent vers la révolution, voici les caractères de notre époque (...). Notre temps, donc, est fait de violence ». Et personne n'y peut rien, la violence est en effet, une fatalité : « Si aujourd'hui nous voyons que nous sommes ainsi faits, que nos parents nous ont ainsi élaborés, que notre entourage nous pousse à la combativité, malgré tout ce que l'on puisse prôner dans le sens opposé, nous serons ce que l'on a fait de nous : des êtres impulsifs et violents ». De sorte que, selon F. Basterra, « il faut que nous nous convainquions, donc, d'une fois pour toutes : dans une époque comme la nôtre, où la violence prédomine, la violence est tout et de la violence sortira tout » ; ceci ne constitue pas pour le libertaire une prise de position mais une simple observation empirique : « nous ne sommes ni partisans ni adversaires des faits violents. Nous observons notre temps, nous l'étudions », soutient-il. Mais il ne pourra pas échapper au paradoxe, et Basterra de conclure : « Ce qu'il y a de positif c'est que la génération actuelle porte la rébellion dans le sang et dans les nerfs, et que lorsque ce sang et ces nerfs traversent telle ou telle période déterminée, ils mènent, soit individuellement soit collectivement, à la violence »[530]. Comme l'a noté avant nous l'historien J. Suriano, cette « ambiguïté à propos de la violence » sera générale dans le monde libertaire ; il signale, par exemple, l'existence d'un groupe d'exilés russes qui, vers 1904, organise des conférences pratiques aux intitulés bien suggestifs : « Le dernier attentat russe, portée et nécessité des attentats », « Explosions simultanées en deux ou plus de cibles pré-déterminées », « Les acides et leur maniabilité » ou bien « Chimie pratique : la nitroglycérine, le chlorure de potassium et le coton-poudre ». Et même le périodique La Protesta, qui pourtant a l'habitude de concentrer ses énergies à l'organisation syndicale des forces anarchistes, se laissera parfois charmer par les vertus de la chimie et publiera quelques petits articles isolés qui « sous le titre de ''El Mundo Científico'' [Le Monde Scientifique] ou ''Química práctica'' [chimie pratique] indiquaient comment fabriquer des bombes ou de la dynamite, comment les manipuler et comment les faire exploser »[531]. Il est évident que « l'ère des attentats » qui aura lieu en France entre 1892 et 1894, avec les actions individuelles de Ravachol, Léauthier, Vaillant, Henry et Caserio[532], tout comme les divers attentats anarchistes en Espagne (Pallás, 1983 ; Angiolillo, 1897), en Suisse (Luccheni, 1898), en Italie (Bresci, 1900), aux États-Unis (Czolgosz, 1901)[533] marqueront les discours des anarchistes en Argentine, et cela d'autant plus que, on l'a dit, le rôle des libertaires européens installés dans le pays dans cette première époque représente un apport fondamental pour le mouvement anarchiste naissant. En effet, même si, contrairement au Français Vaillant et à l'Espagnol Pallás, Ravachol n'aura jamais mis ses pieds sur le sol argentin, ce dernier sera clairement glorifié par les premiers anarchistes en Argentine, indignés par la mise à mort de celui qui « incarne le principe de la rébellion » et « symbolise les idées de liberté et d'action individuelle »[534]. D'une manière générale, les attentats anarchistes commis dans le monde à la fin du XIXè siècle seront très souvent « justifiés » ou tout au moins « compris » par les libertaires argentins puisque la violence apparaît comme un mal nécessaire. Lorsqu'en 1901 le président étasunien Mac Kinley est victime d'un attentat anarchiste, les boulangers qui éditent El Obrero se font ainsi l'écho du paradoxe de la violence : « Nous ne condamnons pas le fait mais nous ne l'applaudissons pas non plus »[535]. Une position qui résume bien le traitement de la question de la violence par les anarchistes argentins. A propos de cet événement, A. Ghiraldo explique dans un discours qu'il ne pouvait pas en être autrement puisque « la violence d'en bas » ne fait que répondre à « la violence d'en haut ». A tel point que la publication qu'il dirige, El Sol [Le Soleil], qui se veut pourtant plutôt littéraire, publie cette année-là une brochure intitulée Manual del perfecto dinamitero [Manuel du parfait dynamiteur], dont le prologue précise : « [le journal espagnol]El País, il y a quatre jours, note très justement le manque de révolutionnaires d'action à Buenos Aires, de propagandistes par le fait, d'anarchistes dignes d'un tel nom, dotés d'énergie suffisante pour lancer une bombe au Sénat (...). Il se permet en même temps d'adresser quelques dards ironiques contre les jeunes théoriciens des plus modernes idées sociologiques, sans s'apercevoir que c'est parmi ceux-là que surgit [l'anarchiste français] Henry. Malgré tout cela, nous croyons, en effet, que la propagande par le fait s'impose parmi nous, et c'est dans le but d'apporter nos efforts (...) que la bibliothèque vient d'éditer le Manual del perfecto dinamitero »[536]. A ce climat discursif de violence et d'appel à la destruction, contribueront les souscripteurs aux diverses publications anarchistes ; en effet, par leur choix des pseudonymes, beaucoup tenteront de se montrer méchants et de faire peur. Et même si souvent le résultat est plus risible qu'effrayant, il n'en reste pas moins qu'ils contribueront à nos yeux à dessiner le visage de l'anarchiste violent et à créer un climat de « psychose anti-anarchiste », qui mènera à des lois spécialement conçues pour les combattre[537]. Ainsi, par exemple, nous trouverons parmi les pseudonymes des abonnés de Germinal, de La Voz de Ravachol ou de El Rebelde, « dynamite pour le pape », « sérieux et sang froid », « un cireur qui voudrait cirer avec du sang de bourgeois », « un qui veut faire des chaussures avec de la peau de bourgeois », « un gardien de l'enfer », « un égorgeur de bourgeois », « je veux jouer au billard avec des couilles de bourgeois », « une bombe », « un expropriateur », « un coup de canon » ainsi que « Juan Pallás », « Ravachol » ou bien « Caserio ». Même si toute cette violence ne se traduira en actes que plus tard[538], lorsque certains illégalistes tâcheront de mettre en œuvre l'action directe et la propagande par le fait, il est indéniable que les discours de cette première période sont porteurs d'une rêverie de destruction qui, bien que assez vite diluée dans des rêves d'élévation de l'homme, marquera les mentalités argentines du début du XXè siècle. **** Images de la destruction La rêverie anarchiste est animée d'une profonde foi millénariste, c'est-à-dire la croyance en l'avènement définitif d'une société juste et heureuse. Or, le constat d'une réalité bien éloignée de ce futur royaume de bonheur pour tous pousse les anarchistes à rêver de destruction. Comme le souligne A. Pessin, « dans la mesure où cette rêverie invite au chaos, elle impose alors ce dernier comme condition de possibilité d'une renaissance ultérieure »[539]. El Perseguido l'exprimera clairement en 1890 en considérant que « lorsque tout le présent sera détruit, la nouvelle civilisation sera un fait »[540]. En effet, le présent est synonyme de ténèbres et de barbarie, la société actuelle est totalement corrompue, bref, tout est miasme : la destruction de tout cela apparaît donc comme seule solution purificatrice et régénératrice, permettant ainsi l'avènement tant attendu. Ainsi, par exemple, le périodique Germinal considère que : « L'actuelle atmosphère corrompue qui abîme les cerveaux de l'humanité (...) doit forcément être désinfectée, étant nécessaire pour cela la totale extermination des causes qui engendrent des telles saletés » ; et c'est précisément cela l'anarchie, « une idée qui, voyant tant d'immondice et tant de corruption, tend à détruire les causes qui les engendrent, attaquant les gouvernement, les lois, les codes, les religions et tout ce qui représente autorité, prophétie ou superstition ». La violence apparaît donc non seulement comme une fatalité mais aussi comme un élément bénéfique : « la violence, la force brute, la rébellion, l'incendie, enfin, sont des armes plus logiques et raisonnables [que « les prophéties » et « les divagations »] pour détruire totalement l'organisation bourgeoise » ; la destruction s'impose donc : « Pas de moyens termes (...) Détruisons ce qui nous prive de la liberté et du bien-être individuel »[541]. Un sonnet anonyme publié par le périodique La Voz de Ravachol ne laisse pas de doutes quant à la nécessité de la destruction : Des poignards, des bombes, des espingoles, des couteaux des pierres, des coutelas, des pistolets et des canons des mausers, (...) des flèches, (...) des bâtons, des revolvers, des escopettes, des marteaux Des navajas, des baïonnettes, des sabres et des briques des fleurets, des lances, des pics et des ciseaux, des épées et des haches, des machettes et des pointeaux ; Des mortiers, des alênes, (...) Nous devons utiliser tout cela et plus encore pour détruire la bourgeoisie infâme, détruire, brûler, casser et empoisonner! Et après cette lutte acharnée le bien-être aura triomphé, ce sera le triomphe de l'Anarchie![542] Nous le voyons, il s'agit d'une volonté destructrice qui s'avère fondatrice puisque la pureté de l'Idéal anarchiste nécessite, pour être instaurée, d'une rupture symbolique fondamentale : celle d'un monde inerte débarrassé de toute trace de l'ancien. Car après la destruction viendra la rédemption. Dès la première page La Voz de Ravachol exprime clairement qu'il faut « tout détruire jusqu'à ce que [tout] reste ras comme la paume de la main, pour implanter plus tard la nouvelle société, avec les fondements sains et élevés jusqu'au plus haut degré de Liberté, d'Égalité et de Fraternité, qui sera véritablement COMMUNISTE ANARCHISTE »[543]. La fondation d'une nouvelle société ne peut donc avoir lieu qu'après une hécatombe qui lavera le monde de tout le miasme passé et présent et inaugurera le futur radieux promis par l'anarchie. C'est donc par des images apocalyptiques, c'est-à-dire des événements grandioses et terribles, que les anarchistes évoqueront la fin d'un monde (celui du présent) et l'avènement de l'Anarchie. Les images d'une réalité abominable sont ainsi le prélude d'un grand événement annonciateur de cette rupture nécessaire à l'inauguration du futur. C'est, à nos yeux, pour cette raison qu'ils feront couler tant d'encre pour décrire l'épouvantable société actuelle. En traçant son portrait les anarchistes indiquent clairement leur ennemi mais surtout ils « démontrent » que la déchéance étant à son paroxysme, la fin de ce monde devient inévitable. Car rien n'est possible après le pire sinon la destruction. L'humanité se trouve ainsi, pour les libertaires, à un moment charnière où tout peut et va basculer, la révolution est imminente, et sa première étape sera naturellement la destruction du vieux monde. « L'histoire de la révolte est, dans le monde occidental, inséparable de celle du christianisme », nous dit A. Camus ; en effet, l'esprit anarchiste, héritier malgré lui de la civilisation judéo-chrétienne, convoque dans sa rêverie le mythe de l'apocalypse. On pourrait dire, avec M Eliade, que selon les libertaires, l'heure est au « règne de l'Antéchrist » ; ce dernier « équivaut dans une certaine mesure à un retour au Chaos. D'une part, l'Antéchrist est présenté sous la forme d'un dragon ou d'un démon, et ceci rappelle le vieux mythe du combat entre Dieu et le Dragon »[544]. Or, nous avons déjà souligné l'importance que les anarchistes octroient à leur combat contre le monstre de la société bourgeoise ainsi que leur hantise du la réalité du présent. Pour M. Eliade « il importe de souligner un fait : certaines époques historiques, particulièrement tragiques, étaient considérées comme dominées par l'Antéchrist – mais on gardait toujours l'espoir que son règne annonçait en même temps l'imminente venue du Christ », et le mythologue de préciser : « les catastrophes cosmiques, les fléaux, la terreur historique, le triomphe apparent du Mal, constituaient le syndrome apocalyptique qui devait précéder le retour du Christ et le millénium »[545]. En effet, c'est selon nous dans le cadre d'une rêverie millénariste qu'il faut comprendre l'imaginaire anarchiste qui, comme l'a déjà précisé A. Pessin, est fortement marqué du trajet destruction / rédemption ; cela n'épargne pas, bien entendu, les libertaires argentins. M. Eliade caractérise les mouvements millénaristes chrétiens par deux éléments centraux que nous retrouvons également dans l'imaginaire anarchiste argentin : q d'une part, « leurs inspirateurs attendent et proclament la restauration du Paradis sur la Terre, après une période d'épreuves et de cataclysmes terribles », q d'autre part on observe « l'idée religieuse » selon laquelle « ce monde-ci – le Monde de l'Histoire – est injuste, abominable, démoniaque ; heureusement, il est déjà en train de pourrir, les catastrophes ont commencé, ce vieux monde craque de tous les côtés ; très prochainement, il sera anéanti, les forces des ténèbres seront définitivement vaincues (...) »[546]. Or, nul ne peut savoir exactement la forme que cela prendra ; les anarchistes hésitent même à voir dans cette destruction tantôt un événement fatal qui devait de toutes façons se produire, tantôt le résultat de leur propre action, d'où leur hésitation être attendre l'hécatombe et agir pour qu'elle se produise. Toutefois, ils ont quelques intuitions sur l'imminente destruction universelle. En effet, deux grandes images concentrent leurs rêves de destruction : celle de la chute tonitruante et celle du grand incendie. **** La chute tonitruante Face au constat de la décrépitude du présent les anarchistes concluent que la fin de ce monde approche inéluctablement : l'humanité se trouve en des « instants suprêmes » où « tout s'écroule, où tout naufrage et tombe ; où tout périra », c'est-à-dire « le vieux », « le mauvais » et « le pourri »[547]. Ils attendent donc une chute tonitruante de ce vieux monde craquelé de partout, annonciatrice des Nouveaux Jours promis par l'Idéal. Cette image va souvent de pair (bien que pas uniquement) avec l'idée de fatalité millénariste déjà évoquée. La société actuelle, et ceux d'en haut qui en sont les maîtres, apparaissent donc aux libertaires comme un fruit pourri qui ne tardera pas à tomber par son propre poids oppresseur. L'oppresseur devient ainsi un sorte d'Icare, qui a vouloir aller toujours plus haut, finira inéluctablement par tomber. Car, la chute n'est autre chose que la punition de la pesanteur noire[548] exercée par ceux d'en haut. Alors que l'opprimé est parfois comparé à Sisyphe : le poids écrasant qu'on exerce sur lui fait qu'il ait du mal à monter vers le sommet, c'est-à-dire à réussir son élévation en tant qu'être humain. Mais bientôt, une fois débarrassé du « rocher » qu'il porte, l'opprimé s'élèvera et avec lui l'Humanité. On verra ce changement plus tard, par exemple, sur la couverture de la publication Culmine, de Severino Di Giovanni, dans laquelle on peut voir, sur fond de ciel bleu, un grand pic rocheux escaladé par un homme agile et musculeux qui, sans aucun poids qui l'encombre, n'est pas loin d'arriver sommet[549]. Mais on en est pas encore là ; pour l'instant les libertaires tentent d'avertir Sisyphe de l'imminente chute d'Icare. Car ils considèrent que « du bas vers le haut, l'ascension est difficile, laborieuse ; mais du haut vers le bas... on dégringole si facilement! », de sorte que « la bourgeoisie tombera pour ne plus jamais se relever »[550]. Et « votre chute, bourgeoisie anthropophage, ouvrira la terre et fera déborder la mer pour nettoyer votre sang impur, corrompu depuis autant d'années que vous avez d'existence, jusqu'à ce que la trace de vos pas sur la terre disparaisse. L'abîme vous attend! Race maudite! Je te maudis! »[551]. Ici l'abîme, « leitmotiv de la punition apocalyptique »[552], vient renforcer l'aspect terrible de la chute et insister sur la fin fatale tant attendue. Or, la tendance à l'attente quasi passive de cet écroulement du monde prophétisé par les premiers libertaires, n'est jamais totalement une simple attente ; elle sera toujours complétée par une ferme volonté de pousser l'édifice fragile du présent pour l'aider à le faire tomber. Autrement dit, le schème de la chute, « solidaire des symboles des ténèbres et de l'agitation »[553], va de pair avec des images de feu destructeur / régénérateur car celui-ci permet, on le verra, de raccourcir l'attente en agissant. **** Le feu De la flamme au grand incendie, de l'étincelle à l'explosion, le feu est sans doute au centre des rêves de destruction anarchistes. Lorsqu'A. Ghiraldo exalte son gaucho rebelle, qu'il appelle « Méphistophélès de la Pampa », c'est toujours dans un environnement igné qu'il le fait évoluer. Le symbolisme du feu est en effet omniprésent, par exemple, dans son conte « Heroica » [Héroïque] : indien et gauchos y combattent l'Autorité, représentée par le régiment des soldats nationaux ; la lutte se déroule sous un « soleil furieux » « qui menace d'être feu », dans une Pampa où « tout brûlait en des crépitements de désespoir et d'angoisse ». Enfin, c'est grâce à un grand incendie qui encercle l'ennemi que les autochtones triomphent : « La Pampa en flammes, servant comme tombe au régiment, symbolisa dans ce crépuscule tragique, le triomphe momentané de l'astuce du gaucho sur la force disciplinée du chrétien civilisateur et barbare »[554]. Il s'agit d'un feu purificateur toujours rattaché au chaos apocalyptique régénérateur , par ailleurs souvent associé à l'image du sang fécondant. Le feu cher aux anarchistes rappelle le feu-germe bachelardien puisqu'il suffit d'une étincelle pour embraser le monde : « l'étincelle, comme le germe, est une petite cause qui produit un grand effet. D'où une intense valorisation du mythe de la puissance ignée »[555], auquel les anarchistes n'échappent point. Ainsi, par exemple, dans El Rebelde, Palmiro rêve-t-il du « jour où la flamme de la Révolution embrasera l'édifice bourgeois »[556] et, plus explicite encore, Virgilio Prajoux, satisfait de l'existence du périodique anarchiste, considère : « à mon sens, il y a un grand besoin du feu purificateur de Germinal »[557]. Dans l'imaginaire libertaire, le feu vient donc imager « la destruction universelle d'où va jaillir le monde nouveau » ; et très souvent, l'imagerie du sang fécondant vient côtoyer celle du feu purificateur, comme pour rappeler que la rédemption viendra ensuite, mais par la « médiation du sacrifice individuel volontaire »[558]. On pourrait sans doute multiplier les exemples de cette connivence des images du feu et du sang. Ainsi, par exemple, dans la Pampa ghiraldienne, c'est sous un « soleil sanglant » que « le sang fécondait les champs, et avec le sang, l'Idée »[559]. Encore plus explicite nous semble l'article de Luisa Michel[560] publié par El Obrero Panadero de Buenos Aires en 1899. Dans un hommage posthume aux « martyrs de Chicago », au nom des « incendiaires du vieux monde pestilentiel », L. Michel se demande : « Quand viendra-t-il ce jour où la rosée de sang lavera la terre pour une humanité libre! » ; car c'est après cela que l'on verra pointer « l'aurore de la rédemption ». On l'aura compris, le feu destructeur-régénérateur annonce la rédemption humaine. Dans La Ciudad Anarquista Americana [La cité anarchiste américaine], P. Quiroule se consacre à une description minutieuse de la vie d'une commune libertaire imaginaire, celle des « Enfants du Soleil », qu'il situe quelque par en Amérique[561]: dans « l'El Dorado ». Dans cette cité paradisiaque où règnent l'harmonie et la liberté, un petit groupe de libertaires se prépare pour délivrer de la tyrannie leurs compagnons européens, qui n'ont pas encore fait la Révolution. Un physicien, appelé Super, peaufine la création du « Vibraliber », un « appareil diabolique », une « arme terrible » avec une « puissance destructrice » incroyable : ses « ondes radioactives » transpercent les cerveaux produisant, comme l'étincelle bachelardienne, « une brûlure imperceptible mais fatale »[562]. Ce sera l'arme qui va « rédimer le vieux continent » et qui « annonce qu'une nouvelle aurore brillera resplendissante sur les ruines de cet affreux chaos social »[563]. Et c'est « la terrible mission » de Super et ses compagnons, réunis dans la « Légion Libertaire », que de faire la Révolution en Europe, qui sera véritablement une « œuvre destructrice ». Après des années de préparation, les révolutionnaires du nouveau monde se rendent enfin dans le Vieux Continent. Ils choisiront le moment le plus propice, à savoir, pendant la nuit, lors de la célébration des fêtes du royaume, qui ne sont que des affreuses bacchanales, des « orgies patriotiques » où « des masses compactes et turbulentes » se montrent « ivres d'enthousiasme patriotique et d'eau de vie à bon marché »[564]. Le feu viendra donc purifier cette ambiance fétide de déchéance et de corruption. « La tâche destructrice de la révolution »[565] aura lieu pendant la nuit et prendra la forme d'un grand incendie à l'aide de la dynamite : « des effrayants incendies qui éclairaient le ciel avec des resplendissements rougeâtres transformaient en bûcher de nombreux point de la capitale du royaume »[566]. Enfin, « la capitale du royaume brûlait de partout, telle un bûcher géant, lorsque les révolutionnaires considérèrent terminée leur terrible mission destructrice ... De tout le pouvoir de la monarchie il ne restait plus rien (...) tout avait disparu, tout avait été réduit en cendres par le feu des incendies »[567]. On voit bien à quel point « l'alchimie politique »[568] évoquée par A. Pessin est présente chez les anarchistes argentins. En effet, l'écroulement du vieux monde aura fatalement lieu, en témoigne la totale déchéance du présent ; or, puisque la fin tarde à venir, pourquoi ne pas donner « un coup de pouce » au destin? C'est donc par le feu, comme les alchimistes, que l'on pourra accélérer « la maturation du processus révolutionnaire »[569] et donc l'avènement du nouveau monde de l'Anarchie. A. Ghiraldo se fait le porte-parole alchimiste dans un discours du 1er Mai 1901, dans lequel il s'insurge contre ce qu'il considère une perte de l'essence révolutionnaire de cette date. Il l'exprime ainsi : « On veut, on prétend rien de moins qu'endiguer dans le lit d'un fleuve doux et pacifique, les courants d'énergie, la lave ardente qui descend, rugissante, du cerveau et du cœur du prolétariat pour former une mer de feu, dans laquelle doivent fatalement brûler, se consommer et s'évaporer tous les préjugés, toutes les formules et toutes les tyrannies »[570] du présent. Car, comme le souligne Bachelard, « le feu suggère le désir de changer, de brusquer le temps, de porter toute la vie à son terme, à son au-delà. (...) L'être fasciné entend l'appel du bûcher. Pour lui, la destruction est plus qu'un changement, c'est un renouvellement »[571]. Ainsi, Quiroule précise-t-il : « le développement du plan révolutionnaire avait été si rapide et complet qu'à l'aube les libertaires étaient déjà totalement maîtres de la ville »[572]. Ils proclament donc la « libre commune » : le « triomphe de la révolution » aura été « le travail d'une seule nuit »[573]. Nous voyons bien que « tout ce qui change vite s'explique par le feu »[574]. L'obsession ignée de la fin du XIXè siècle se calmera relativement dans les discours une fois les forces anarchistes canalisées en grande partie dans la pratique anarchosyndicale ; au fur et à mesure que l'anarchisme argentin devient anarcho-syndicalisme, le feu purificateur tend à devenir Lumière qui montre la voie de l'élévation. Mais l'alchimie politique trouvera son apogée dans la violence mise en œuvre bien après les discours les plus enflammés, dans les années 1920, par quelques illégalistes dont Severino Di Giovanni est probablement la figure la plus proéminente. Pendant la grande campagne d'agitation anarchiste qui aura lieu en Argentine pour tenter d'épargner aux anarchistes Sacco et Vanzetti la peine de mort aux États-Unis, Di Giovanni écrit dans sa publication Culmine : « Les heures courent vite, chaque seconde qui passe doit être une catapulte lancée violemment contre la forteresse de la réaction bourgeoise. Ne perdons pas de temps à discourir sur comment et quand doit-on agir (...). Soyons ennemis des ordres du jour et des assemblées remplies de démagogues : AGIR, AGIR, AGIR, comme la foudre, forts comme le cyclone, puissants comme un cataclysme! »[575]. Di Giovanni voudrait en même temps purifier le présent et vivre tout de suite le futur et c'est dans ce but qu'il agit, par la bombe comme par la plume. Pour lui, les armes servent à « liquider la maladie corrosive », à « faire une entaille pour isoler la gangrène »[576]. Son intention est donc purificatrice mais aussi « civilisatrice » ; ainsi s'exprime-t-il après le coup d'état militaire survenu en Argentine en septembre 1930 : « Agiter l'esprit humain, se rebeller en cette heure obscure, venger ceux qui tombèrent sous le poids de la barbarie et de la prépotence bourgeoise doivent être les devoirs constants de chaque révolutionnaire, aujourd'hui, demain, toujours » ; et l'anarchiste voudrait déchirer les ténèbres : « Élevons avec toutes les forces de nos êtres la flamme de la foi, la lumière de l'idéal, la vertu révolutionnaire qui furent toujours les meilleurs espoirs de notre mouvement. En action! »[577]. S'il propose la destruction du présent c'est donc parce qu'il rêve de l'élévation de l'humanité, il voudrait « changer le plat de lentilles contre un héritage fabuleux de sommets inaccessibles »[578]. Mais pour cela il faut d'abord un réveil collectif, une prise de conscience générale de la situation chaotique du présent ainsi que de la puissance que chacun pourrait et devrait mettre en œuvre pour terminer une fois pour toutes avec la tyrannie. C'est dans ce sens qu'il entend son travail d'éditeur ; lorsqu'en 1930 Di Giovanni lance le premier numéro du périodique Anarchia, il affiche parmi les buts de sa publication, « la formation de l'individualité consciente ». Malgré des méthodes non partagées par la majorité des anarchistes argentins des années 1920, le souci pédagogique de l'italien et ses rêveries d'élévation humaine le rapprochent de ses contemporains libertaires. Mais il se montrera bien plus impatient que ceux-ci et trouvera dans la dynamite le moyen de précipiter l'avènement du futur radieux dont il rêve. Car pour lui « attendre méssianiquement (sic.) est un délit. Il est nécessaire d'intervenir, de réfléchir aux moyens d'imposer le basta! (...) L'agitation est urgente! »[579]. C'est pour cela qu'il écrit dans son nouveau périodique que « tout ce qui servira pour accélérer la chute du système social présent aura notre soutien le plus fervent et inconditionnel » et Di Giovanni de préciser : « le passé, pour nous, reste derrière, devant il y a l'avenir. Marchons! »[580]. Bien qu'ils soient plus prégnants au début de la période choisie, les rêves de destruction ne disparaissent pas totalement. Ainsi, par exemple, pourra-t-on lire en 1920, dans El Libertario : « Réfléchissez, ouvriers, et à l'œuvre! Un coup d'épaule, un coup de pouce et la société tombera, et une nouvelle, tout amour, charme et poésie, surgira comme le phœnix de ses cendres »[581]. De la même manière, la rêverie rédemptrice qui met en œuvre un trajet imaginaire axé sur une verticalité ascendante, est présente déjà très tôt chez les libertaires argentins. Dès 1894, les boulangers organisés, qui éditent à Buenos Aires El Obrero Panadero, proclament dans le premier numéro de la dite publication : « Nous hissons le drapeau de la rédemption humaine et de la dignité de l'ouvrier piétinée par les puissants »[582], et d'encourager le lecteur : « dressons-nous à la hauteur de la dignité qui correspond à tout homme »[583]. Mais c'est à partir de la seconde moitié de la période considérée, que la rêverie destructrice tend d'une manière générale à laisser sa place aux rêves de l'élévation de l'homme. Tout se passe comme si « le sacrifice » inauguré en 1909 par l'attentat commis avec succès par Simón Radowitzky, devenu le premier héros anarchiste du pays, avait renforcé le redressement postural toujours présent chez les libertaires. Nous avons déjà souligné l'importance de la notion de sacrifice volontaire lorsque nous avons évoqué le parcours du héros anarchiste, sacrifice qui vient inaugurer la rédemption du peuple et qui est complété par le sacrifice collectif, pas précisément volontaire mais tout aussi annonciateur, des « victimes tombées » pour l'Idéal lors des grèves et manifestations de rue. A travers ce sacrifice, le sang répandu (du tyran comme des « victimes ») annonce donc le début de la rédemption espérée, qui deviendra désormais l'axe de l'imaginaire libertaire. Les anarchistes cesseront progressivement de concentrer leur attention sur la destruction du présent pour commencer, d'une certaine manière, à tenter de « vivre » le futur : tout en combattant la société dite bourgeoise, ils rêvent de « civilisation », c'est-àdire de tout ce qui humanise l'homme et élève son esprit. C'est dans ce contexte qu'E. López Arango, dans les années 1920, écrira : « il ne suffit pas de détruire les effets immédiats du mal-être ; il faut détruire le système. Et pour opérer un changement aussi profond dans l'agencement de la société, il faut avoir conscience de ce que l'on détruit »[584]. Bien sûr, on continue de parler de destruction, mais elle n'est plus conçue de la même manière qu'à la fin du XIXè siècle. Les termes « changement » et « conscience » deviennent clé pour comprendre cette seconde période : la disparition du régime actuel pourrait finalement être une question de changement progressif des mentalités, et pour que cela arrive, la conscience de sa propre puissance et de son propre rôle s'avère fondamentale. « C'est avec des raisons et non pas avec des bâtons que le monde sera conquis », estime encore López Arango. Les libertaires s'intéresseront désormais moins à la destruction qu'à la rédemption, en mettant en œuvre, dans leur combat contre le Monstre, des armes plus « constructives », si l'on nous permet de nous exprimer ainsi. *** 2.C- Rêves d'élévation de l'homme **** Civilisation contre barbarie « La société moderne occidentale s'est construite (...) sur l'idée d'une nette séparation entre la liberté de l'homme et le déterminisme de la nature », rappelle D. Colson. En effet, on assiste, depuis trois siècles, à une « construction dualiste de la réalité » qui met en conflit l'humain et le non-humain, la culture et la nature, l'esprit et la matière. Or, selon cette vision, l'homme, qui appartient au monde naturel, doit devenir véritablement humain et accéder au monde de la culture : « c'est en se libérant qu'il devient homme, en s'opposant radicalement à cette nature qui l'enveloppe, qu'il est supposé faire naître un autre monde, qualitativement différent, non naturel, le monde de la ''liberté'' »[585]. Ainsi, la pensée moderne occidentale se propose-t-elle la maîtrise de la nature grâce à la science et la technique ainsi que le triomphe de l'humain et de son œuvre la plus achevée, la culture. En 1845, l'écrivain et pédagogue argentin Domingo Faustino Sarmiento[586], publie un essai célèbre[587] qui introduit en Argentine l'opposition civilisation / barbarie. Pour l'auteur, « la ville est le centre de la civilisation argentine » : « l'homme de la ville porte le costume européen, vit de la vie civilisée telle que nous la connaissons partout : c'est là où se trouvent les lois, les idées de progrès, les moyens d'instruction, une organisation municipale, le gouvernement régulier, etc. ». Alors que l'immense campagne est pour lui synonyme de barbarie : « en sortant de la ville tout change d'aspect » ; ainsi « la vie pastorale » rappelle-t-elle le souvenir de « la vie primitive des peuples, la vie éminemment barbare et stationnaire »[588]. Son projet entend donc en finir avec l'ignorance et l'analphabétisme et apporter ainsi la « civilisation » à tout le territoire du pays. Très vite, exaltée par les positivistes de la dite « génération des 1880 », la devise devient « civilisation contre barbarie », englobant une grande partie de la problématique de la modernité, dont la vision prométhéenne, on le voit, marquera aussi les mentalités argentines. En effet, dans la jeune société argentine du début du XXè siècle, en pleine formation, chacun voudrait incarner cette « civilisation » si hautement considérée, entendue comme une vision « à l'européenne » de la modernité et du progrès[589]; or, les libertaires n'en feront pas une exception. Nous avons déjà ébauché les caractéristiques fondamentales de la réalité telle qu'elle est perçue par les anarchistes argentins et qui peut se résumer en deux mots : société barbare. Car, à la vision de la modernité, du progrès et de la civilisation, inséparable du système capitaliste, prônée par les élites argentines au pouvoir, les anarchistes opposeront leur propre vision, qu'ils considèrent la « vraie civilisation » et le « véritable progrès » qu'apportera l'Anarchie ; tout le reste n'est donc que barbarie. Et pour combattre tout ce qui représente pour eux « la barbarie » et « les ténèbres », les libertaires tenteront d'incarner « la vraie civilisation » ; il faut donc se couper d'une manière radicale de sa propre barbarie et par conséquent, de rompre avec la société établie. Or, préparer la Société future consiste à incarner, ici et maintenant, l'Idéal ; l'Anarchie doit donc être « vécue ». C'est la raison pour laquelle la tâche des anarchistes argentins ne se cantonne pas au domaine syndical ; en effet, les libertaires s'intéresseront profondément à tous les domaines de la vie quotidienne puisqu'ils refusent de considérer l'homme en tant que seul producteur ou acteur purement économique. Ainsi, dans le domaine de la vie privée, depuis l'amour et la sexualité, en passant par les coutumes populaires au sens large, jusqu'au temps consacré au loisir, les anarchistes auront-ils toujours leur mot à dire. Leur souci vis-à-vis de ces questions s'avère clairement pédagogique, se veut « civilisateur » et donc empreint d'une ferme volonté de combattre la barbarie sur tous les fronts. Cette volonté doit impérativement être mise en perspective avec les idées eugénistes et néo-malthusiennes, en vogue dans cette Argentine positiviste des premières décennies du XXè siècle, et auxquelles les anarchistes rendront, à leur manière, un hommage tout aussi enthousiaste que celui des autres secteurs sociaux[590]. Le combat contre « les ténèbres de l'ignorance »[591] devient pour eux central ; seul un individu « pur » et « à l'esprit élevé » peut préparer la transformation radicale qu'implique la vie dans une société véritablement libre. Tous les efforts libertaires vont concourir dès lors à l'élévation de l'homme dans tous les aspects de sa vie, imprimant à l'imaginaire des « fortes colorations positivistes, scientistes, éducatrices »[592]. Parmi les questions abordées par les libertaires en Argentine, l'amour et la sexualité sont sans doute au centre de leurs préoccupations. Le rejet de l'institution du mariage (dans le cadre de leur refus de toute institution) est une des caractéristiques majeures de la vision libertaire du couple, qui doit s'unir en toute liberté et sans autre avis que celui des intéressés. Mais ces questions ne traduisent pas uniquement le point de vue idéologique des anarchistes ; elles laissent transparaître également (comme tout autre domaine, bien entendu) des rêves fondamentalement diurnes[593], très prégnants dans l'imaginaire anarchiste argentin. Dans leur souci de se débarrasser de tous les « vices » sociaux, parmi lesquels les « bacchanales » attribuées à « ceux d'en haut » font partie des plus répudiés, les libertaires n'hésiteront pas à introduire la sexualité et le plaisir (sujets cantonnés, à l'époque, à la sphère privé) dans l'arène publique. Or, malgré des discours qui se voudraient sans préjugés, l'imaginaire de l'époque semble l'emporter dans la rêverie libertaire, laissant pour la vie future une certaine idée de « l'amour libre » et gardant pour le quotidien des pratiques teintées par « la morale sexuelle prédominante »[594], dans le cadre desquelles l'union libre apparaît bien entendu comme une transgression. Par ailleurs P. Quiroule s'attachera, dans les années 20, à préciser la différence entre « amour libre » et « union libre », différence qui avait déjà été soulignée par l'anarchiste argentine Mercedes Gauna en 1913. En effet, l'amour libre signifie la possibilité, pour un homme comme pour une femme, de changer de partenaire au cours du temps et des aléas du cœur ; or, en aucun cas les libertaires argentins de la période acceptent-ils la notion de simultanéité dans les rapports amoureux. Comme le précise D. Barrancos, « la promiscuité et l'adultère » représentent « des terrifiantes descentes dans l'échelle morale de l'anarchisme »[595]. Ils seront fermement condamnés, d'autant plus que l'union libre permet à tout moment la rupture d'un contrat affectif purement moral : changer de partenaire est possible (bien que plus en théorie qu'en pratique) à condition d'avoir rompu ce contrat avec le partenaire précédent. Les termes de D. Barrancos nous semblent particulièrement justes à la vue de l'obsession élévatrice des anarchistes argentins et de leur hantise permanente de toute « descente » sous quelque forme que ce soit. C'est à nos yeux à la lumière de cette hantise qu'il faut comprendre, par exemple, que certains anarchistes proches de Di Giovanni n'aient pas vu d'un très bon œil sa relation amoureuse avec América Scarfó[596], même s'il avait déjà rompu avec la mère de ses enfants et que celle-ci, Teresina, avait une relation très amicale avec la nouvelle compagne de Severino[597]. Par ailleurs, la désapprobation d'une partie de l'entourage du couple poussera la jeune América à écrire une lettre au libertaire français E. Armand, pour le « consulter » et lui demander son « avis » sur cette relation hors normes. Dans cette lettre elle considère que « l'amour véritable est pur. Il est un soleil dont les rayons aveuglent ceux qui ne peuvent pas escalader les hauteurs (...) Rendons à la beauté, aux plaisirs de l'esprit, à l'amour, le culte qu'ils méritent »[598]. Ces appréciations ne sont pas uniquement celles d'une jeune fille amoureuse, elles sont aussi celles d'une anarchiste en pleine consonance avec la rêverie de ses homologues contemporains. En effet, déjà en 1915, un débat s'était instauré dans la presse libertaire autour de la question de l'amour et du plaisir. La « Liga de Educación Racionalista Argentina » organise même une table ronde pour réfléchir à la notion de plaisir ; les conclusions manifestent clairement les rêves d'élévation de l'homme que nous nous efforçons de décrire dans ces pages. Ainsi, les intellectuels libertaires réunis, après avoir établi une distinction entre « les plaisirs matériels, qui correspondent aux besoins physiques » et « les plaisirs intellectuels, artistiques, affectifs, moraux », ils concluent que les plaisirs « moraux » sont « supérieurs » aux plaisirs « matériels ». Quant au plaisir sexuel, il ne résulte pas banni de la vie, bien entendu, mais il doit lui aussi contribuer à l'élimination de la barbarie : « l'acte sexuel » est préconisé « entre deux êtres physiquement sains, à l'esprit cultivé et réciproquement amoureux »[599]. Bref, l'esprit doit à tout moment maîtriser le corps car le premier est toujours du côté de la civilisation alors que le second pourrait très vite céder à la barbarie ; la culture doit donc constamment l'emporter sur la nature. Dans le combat entre civilisation et barbarie nul ne peut laisser triompher cette dernière. Autrement dit, Prométhée doit toujours emporter le combat contre Dionysos. Ainsi, les libertaires déclareront-ils la guerre à tous les « vices » qui rabaissent l'homme à un état méprisable. Parmi ceux-là, l'alcool prend une place privilégiée : les libertaires se feront ainsi l'écho des préoccupations sanitaires et hygiénistes de l'Argentine des années 1900. En outre, l'ivresse est totalement proscrite, puisqu'elle obscurcit l'esprit et corrompt la raison en abrutissant l'homme. Lorsqu'en 1902 surgit l'idée de créer une Maison du Peuple à Buenos Aires, le projet de création déclare : « Le service de café-bar ne satisfera que des commodités utiles et salubres ; les boissons alcoolisées seront absolument exclues pour corriger le vice funeste qui dégénère et abruti, et diffuse la plus noire misère et la désolation de tant de foyers prolétaires »[600]. D. Barrancos signale l'existence, chez les libertaires des premières décennies du XXè siècle, d'une véritable « croisade anti-alcool »[601], menée grâce à des nombreux outils pédagogiques, tels que les publications, les conférences et les soirées théâtrales. Cette croisade s'étendra également à « la fainéantise », souvent vue comme une conséquence du penchant éthylique. Malgré une large diffusion en Argentine, du célèbre Droit à la paresse écrit par le Français Paul Lafargue en 1880, la plupart des libertaires argentins se détacheront de ces idées : la paresse sera considérée comme un véritable « vice » qui mène à la misère matérielle puis à la misère morale, sommet de toute déchéance. Ainsi, en franche opposition à P. Lafargue, le libertaire argentin Ricardo Carrencá affirme : « la fainéantise est un mal qui réside dans la société et puisque nous luttons contre les maux sociaux, nous devons lutter contre celui-ci qui, malheureusement, attaque beaucoup des nôtres »[602]. Or, déjà en 1898 un projet d'école libertaire, qui se donnait pour but « la régénération de l'espèce humaine », entendait combattre ce vice. L'École Libertaire se proposait ainsi « d'empêcher [chez l'élève] que l'aptitude productive se distende à cause de l'habitude d'une vie parasitaire » ainsi que de lui inculquer « la conscience de la laideur de mener une vie parasitaire » ; bref, il est précisé que « les instincts de rapacité, de paresse ou d'inimitié ne seront pas tolérés »[603]. La croisade prométhéenne menée par les libertaires, aux allures nettement pédagogiques, trouvera dans l'art et la culture un soutien fondamental. Dans un article intitulé « Credo estético » [credo esthétique][604] A. Ghiraldo présente son idéal de l'art, qui ne peut exister selon lui que pour servir l'Idée. « Comprendre la beauté – dit-il – l'aimer, s'identifier à elle, s'imprégner de ses effluves sublimes, revient à se préparer pour penser noblement, à élever l'intelligence à la hauteur des harmonies sereines, où la vie se purifie et se déploie ». Et après déplorer le succès de « ces créations vides, banales et frivoles » qui prolifèrent dans « la médiocrité ambiante », il vaticine : « bientôt arrivera le moment où la lumière sera faite » et où « tous les inconscients du monde » se tourneront vers l'art véritable, c'est-à-dire celui qui élève l'âme humaine. Et Ghiraldo de convier : « oh, poètes, mes frères! (...) chantez la gloire de la lumière triomphale parmi les brumes épaisses formées par l'ignorance et le fanatisme et vous aurez fait ainsi œuvre de poètes-hommes. Croyez-moi : seulement alors vous aurez réalisé l'idéal de l'art. Nous voulons donc que l'artiste soit un homme d'idées ». Car, l'art sans « mission sociale » n'est rien. Bien plus tard, en 1924, P. Quiroule sera du même avis. Selon lui, il faut se demander « quelle influence moralisatrice, ou plutôt civilisatrice, exerce [l'art] sur la mentalité collective? ». Et tout en soulignant son « influence régénératrice », il précise : « nous entendons que si l'art a une mission sociale supérieure à accomplir, celle-ci ne peut être que celle de contribuer à la réalisation d'une étique de floraison humaine dans l'égalité – économique et libertaire – des individus »[605]. Dès lors, les pratiques culturelles et artistiques deviendront pour les libertaires, non seulement un véhicule de propagande idéologique mais aussi et surtout une manière de « vivre » quelques instants un bout de la vie future, une vie de laquelle serait bannie toute la déchéance du présent. La guerre déclarée par les anarchistes argentins au carnaval constitue à nos yeux un bon témoignage de cela. Comme le souligne avec justesse J. Suriano, cette « guerre au carnaval » s'inscrit dans le cadre de la recherche libertaire de « divertissements sains et rationnels »[606]. Le carnaval était, en effet, la fête populaire par excellence dans l'Argentine du début du XXè siècle. Des milliers de personnes y participaient chaque année, avec une profusion de déguisements évoquant souvent l'univers rural du gaucho, cet être toujours soupçonné de connivence avec la barbarie[607]. « Dans ce contexte, l'anarchisme combattait le sens profond du carnaval car il concevait un modèle de divertissement souhaitable en rapport à son adhésion fervente (...) à la raison, et dans ce sens, cette fête représentait précisément le contraire à ses aspirations, puisqu'elle était perçue comme une manifestation de totale irrationalité »[608], précise J. Suriano. Et A. Ghiraldo lui donne raison dans un paragraphe de son roman Humano ardor, intitulé « Carnaval de province » où il n'épargne pas son mépris : « ces fêtes de carnaval se célébraient alors d'une façon primitive, presque barbare » ; et l'auteur, qui s'indigne de la tolérance générale vis-à-vis de ces festivités, d'ajouter : « ce divertissement, si l'on peut l'appeler ainsi, était brutal, violent et presque féroce ». Il s'agit en somme d'un « jeux barbare », sorte de « fatalité collective » presque incontournable. 28-30, p. 21. Les conceptions de P. Quiroule, correspondant à Buenos Aires de La Revista Blanca de Madrid, rentrent totalement dans la ligne éditoriale de cette importante publication anarchiste espagnole. Voir LOPEZ CAMPILLO (E.), « Vanguardia burguesa y cultura anarquista en la Revista Blanca (1923-1936) », dans HOFMANN (B.) et al., El anarquismo español y sus tradiciones culturales, Veubert-Iberoamericana, Madrid, 1995, p. 237-242. Ainsi, n'est-il pas difficile d'adhérer au commentaire de J. Suriano, qui signale : « le carnaval était interprété [par les anarchistes] comme une fête des sens libérés du poids de la raison, qui paralysait le sens de la logique, annulait la faculté de réflexion de l'individu ainsi que le sens moral »[609]. Le carnaval concentre donc tous les « vices sociaux » que les libertaires combattent ; ils y verront un affreux déchaînement de pulsions collectives, de corps mêlés qui, à l'aide de l'alcool, se laissent aller aux bas instincts. En outre, cette fête détruit en quelques jours le travail de toute une vie consacrée à la conscientisation et à l'élévation spirituelle du peuple. C'est donc une déchéance qui jure avec les rêves de régénération humaine. Une fois de plus l'analyse de Suriano nous semble très pertinente lorsqu'il souligne que le carnaval est perçu par les anarchistes argentins comme « une manifestation rudimentaire de divertissement, liée à une forme atavique et à une régression dans le passé, dont les origines remontent jusqu'aux temps de corruption débridée que représentent les fêtes païennes des saturnales de l'Empire Romain »[610]. Il est aisé de constater, encore une fois, la prégnance du mythe dans l'imaginaire anarchiste argentin. Indéniablement, Prométhée, héros civilisateur par excellence, ne peut tolérer que Bacchus (Dionysos) s'octroie, ne serait-ce que pour le temps de trois jours, une quelconque emprise sur le peuple. Car tous les efforts sont consacrés à « vivre moins bestialement »[611]; il faut absolument « dominer, organiser et humaniser jusqu'à la fin » « le chaos »[612]. Dans ce sens la « soirée » représente pour les anarchistes le modèle idéal de divertissement, qui doit avoir un apport « culturel » et donc, comme le souligne D. Barrancos, une triple fonction de propagande, d'éducation et de divertissement. C'est pour cela qu'en général, la soirée libertaire type comporte : au début de la période une conférence-débat, progressivement remplacée par une pièce de théâtre, puis de la musique « révolutionnaire », pour ensuite se terminer par un bal populaire. Ces soirées, souvent complémentaires des pique-nique organisés dans la nature, se voulaient également un contre-poids aux fêtes patriotiques et au carnaval ; bref, une manière de proposer au peuple des loisirs « civilisés » et de combattre ainsi la barbarie sociale. Or, en ce qui concerne la danse, il est intéressant de constater la grande méfiance[613] des anarchistes, du moins au début de notre période, vis-à-vis de cette pratique populaire si répandue. Dans les conventillos, par exemple, il était habituel (malgré l'interdiction) d'entendre toutes sortes d'instruments jouer les rythmes les plus variés, représentant le cosmopolitisme de ses habitants. La danse était sans doute un des liens sociaux fondamentaux chez les plus défavorisés et c'est probablement cela qui poussera les libertaires à l'incorporer aux moments de loisirs qu'ils organisent. Il n'en reste pas moins que, sans totalement la combattre comme dans le cas du carnaval, l'agitation et le rapprochement des corps que représente la danse sera plus tolérée qu'encouragée par les anarchistes argentins. Et parmi les principaux « suspects » se trouve bien évidement, le Tango. Danse marginale et passionnelle par excellence, dansé à l'origine par des maquereaux et des prostituées, il était loin de combler les rêves d'élévation culturelle et spirituelle des libertaires des années 1900. Ainsi, D. Barrancos précise-t-elle : « son origine était une menace à la morale préconisée, et ceux qui le pratiquaient étaient franchement répudiés, du moins pendant une bonne partie des premières décennies [du XXè siècle] »[614]. Les anarchistes argentins, participant fidèlement à l'imaginaire du pays, ne dérogeront pas cette règle et il faudra attendre quelque temps avant que les intellectuels, libertaires ou non, acceptent le Tango comme une véritable composante de la culture populaire. On l'aura compris, « deux géants humains » sont en « lutte terrible et inégale » : « le cerveau » (avec « le bras », son allié) et « la passion » (dont « l'alliée » est « l'ignorance »). Le bras, « force positive », doit toujours obéir au cerveau et non pas à la passion qui, elle, doit être « bannie de la lutte émancipatrice »[615]. Faire œuvre de civilisation libertaire signifie donc de combattre la passion et l'ignorance qui font plonger l'homme dans les ténèbres de sa propre barbarie. « Il est de notre devoir d'humaniser tous les hommes qui feront la Révolution », soutient l'Argentin Julio Barcos en 1921, qui considère que « plus le degré de conscience des masses laborieuses sera important, plus le niveau de leur morale révolutionnaire sera élevé et, par conséquent, leur capacité pour construire le nouvel échafaudage des institutions libres dans la future société (...) sera d'autant plus importante. C'est pour cela que la seule chose qui puisse nous faire craindre pour le sort de la Révolution est l'état de barbarie des foules »[616]. Tous les efforts seront dirigés vers le combat de « la barbarie », associée au ténèbres, alors que la « civilisation » devient synonyme d'élévation, de Lumière, de pureté. Or, comme l'assure clairement P. Quiroule, « l'homme fuira les ténèbres » grâce à la « raison »[617]. La quête d'élévation concerne, on l'a vu, tous les domaines de la vie. Car si l'anarchie mènera tout naturellement à l'élévation économique et sociale des plus démunis, celle-ci n'est pas une fin en soi mais juste une heureuse conséquence de l'action de « ceux qui luttent pour élever leur condition de salariés à celle d'hommes »[618]; c'est cela le fondamental, que ceux d'en bas, abrutis par un système monstrueux, conquièrent leur véritable humanité grâce à leur élévation intellectuelle et morale. Il s'agit donc d'un effort de conscientisation vis-à-vis de « ceux d'en bas ». « Je crois à la civilisation lorsque je dirige mon regard vers les conscients prolétaires qui, tels de nouveaux titans, consacrent leurs efforts à se débarrasser de l'hydre répugnante qui entoure et opprime leur corps et tente d'aplatir leur dignité », s'exclame en 1910 un anonyme sous le pseudonyme de « Pluton »[619]. Serpent monstrueux à sept têtes combattu par Héraclès (Hercule), l'hydre apparaît ici en tant que symbole de tous les vices sociaux combattus par un Prométhée de plus en plus rationnel : elle doit donc être combattue par la Raison et la Science libertaires, seules capables d'apporter la Lumière de la liberté. En effet, l'élan civilisateur des anarchistes se traduit par une rêverie ascensionnelle qui convoque constamment des images visuelles de lumière solaire purificatrice. Après avoir sondé les abîmes obscurs de la société du présent et annoncé sa chute tonitruante, les libertaires entendent aider Sisyphe à se débarrasser du rocher qui l'encombre pour lui permettre enfin de réaliser pleinement son geste vertical vers le sommet. Car, comme le souligne Bachelard, « l'être qui monte voit s'effacer les dessins de l'abîme. Pour lui, l'abîme se dissout, s'embue, se trouble »[620]. C'est ce redressement postural qui fera du gaucho-centaure un sagittaire, opérant le passage du rebelle primitif au révolté conscient[621]. Et « en prenant conscience de sa force ascensionnelle, l'être humain prend conscience de tout son destin. Plus exactement, il sait qu'il est une matière d'espérance »[622]. Or, l'anarchisme voit le futur d'un œil résolument optimiste. Basée sur une profonde foi dans le Progrès, la vision libertaire est celle d'une grande espérance : l'humanité, debout, s'achemine inéluctablement vers « un monde nouveau fortifié par un soleil de justice » dont « les puissants rayons de lumière » « éclaireront les intelligences »[623]. Ainsi, « la torche de la vérité éclairera avec ses rayons purificateurs »[624] tous ceux qui, par leur révolte, contribuent à l'avènement du futur radieux promis par l'Anarchie. Car ce destin d'espoir c'est bien entendu, l'Anarchie. Rien que le mot est suffisant pour évoquer tout ce que la Lumière de la « vraie civilisation » comporte : « Anarchie c'est le rêve heureux du poète, la vision éblouissante des âmes grandes, les désirs des cœurs nobles, l'aspiration sublime des être avides de justice. C'est la pensée humaine dans son plus haut vol, l'aigle osé qui conquiert l'espace insondable, qu'il défie, habillé de rayons de soleil (...) »[625]. Dans l'imaginaire anarchiste argentin, les rêves de destruction, marqués par le schème de la chute et par l'image de feu, sans toutefois disparaître totalement, seront progressivement remplacés par une rêverie ascensionnelle qui transmue l'image du feu qui brûle en feu qui éclaire ; autrement dit, le feu purificateur devient Lumière pure. L'imaginaire accomplit ainsi l'opération alchimique d'accélération du temps, faisant rentrer les libertaires dans le temps mythique de l'anarchie. Après la destruction symbolique du vieux monde et le sacrifice des martyrs morts pour la cause, on est en mesure d'attendre la rédemption promise. Dans ce monde scindé entre « ceux d'en haut » et « ceux d'en bas », l'élévation de ces derniers, fruit du courage et de la volonté alliés au Progrès et à la Science, laisse augurer les Nouveaux Temps. « En tant qu'anarchiste, je lutte contre tout ce qui soit la négation du Progrès et de la Science »[626]. On le voit, le combat contre le Monstre ne cessera point ; mais désormais une partie importante des efforts libertaires sera consacrée à « élever » le peuple, dans tous les sens du terme puisque c'est son éducation qui permettra l'ascension. Le combat doit ainsi être mené sur tous les fronts : bien sûr, la lutte syndicale s'avère de fondamentale importance. La grève, le boycottage et le sabotage, utilisés dès le début du mouvement anarchiste, sont sans doute des armes puissantes de la lutte sociale et doivent continuer d'être utilisées en tant que telles, tout comme la propagande. Mais ces armes doivent impérativement aller de pair avec l'éducation du peuple. Nous avons observé, comme le fait C. Panelas, que dans la presse anarchiste il existe « une incroyable production de discours à l'intention informative ou théorique » alors que par la littérature les libertaires entendent « dénoncer, sans trêve, les misères sociales et conscientiser les victimes des telles injustices » ; et C. Paneles de souligner : « ils doivent lutter constamment, avec acharnement, grâce à l'instruction, à l'éducation et, surtout, à l'exemple », pour « encourager et purifier », car « ils s'obstinent à en finir avec une société d'injustices, de vices, de corruption et de privilèges »[627] **** De la propagande à l'éducation Il nous semble important de préciser qu'en tant qu'état-nation, l'Argentine se constitue comme un fidèle héritier des Lumières, Buenos Aires se plaçant en tête de ce qui deviendra une véritable « croisade civilisatrice ». La science et la raison sont hissées au rang des plus hautes valeurs dans cette jeune république où la nouvelle capitale[628] entend devenir une « province pédagogique, c'est-à-dire une métaphore des Lumières, image qui, d'une manière où d'une autre, arriva à nous à travers la tradition cosmopolite, européenne, artistique et spectaculaire de la ville »[629]. Les dernières décennies du XIXè siècle argentin témoignent ainsi d'un grand élan pédagogique qui place l'éducation au centre des préoccupations puisqu'elle est considérée comme synonyme de progrès[630]. Nous avons déjà souligné l'importance, pour les anarchistes, de transmettre l'Idéal ainsi que le rôle fondamental de la propagande libertaire (sous des multiples formes) dans cette tâche de transmission. Or, dans cette mission de réveiller les consciences, la propagande, déjà à caractère pédagogique, tend à devenir une volonté d'éducation intégrale. Il semblerait que, aux efforts du « semeur d'idées » qu'est le propagandiste, il faille très tôt ajouter ceux d'un pédagogue libertaire, véhicule des sciences modernes. Diffuser les vertus de l'anarchie est sans doute utile mais la tâche, semble-t-il, doit aller encore plus loin ; il s'agit, en quelque sorte, de former l'homme libre de la société future. C'est donc dans ce contexte rationaliste et scientificiste qu'il faut comprendre le grand intérêt des anarchistes pour l'éducation, lequel doit être mis en perspective dans le cadre général des mentalités argentines de l'époque. Dans un ouvrage fort documenté qui analyse les rapports entre le monde du travail et la divulgation de la science en Argentine à l'époque qui nous occupe, Dora Barrancos synthétise bien les idées fondamentales des divers « socialismes » du pays en ce qui concerne le statut attribué à la science[631]. Elle distingue, en effet, cinq « principes à haute signification », que nous reprenons ici car ils constituent la base sur laquelle l'imaginaire anarchiste argentin vient s'asseoir. Ces principes sont les suivants : 1. La pensée scientifique s'identifie à la vérité 2. La pensée scientifique est l'expression la plus élevée du progrès 3. La pensée scientifique instituera un nouvel ordre moral 4. La Science assure la justice et la fraternité 5. La Science conduit vers le socialisme Dans ce contexte, il n'est pas étonnant que le propagandiste apparaisse, on l'a vu[632], comme un grand « studieux » autodidacte, toujours intéressé par la science et le savoir au sens large. Il semble également naturel que l'effort de propagande libertaire évolue vers une tâche éducatrice plus vaste, d'autant plus qu'il est dans l'air du temps de combattre l'Ignorance par l'éducation. Dans l'esprit anarchiste cela signifie instruire le peuple pour qu'il puisse, par ses propres moyens, prendre conscience de l'oppression qu'il subit. Or, les efforts d'alphabétisation et de transmission de connaissances adressés aux travailleurs vont paraître insuffisants aux anarchistes, tournés de plus en plus vers la construction de la société future. Très tôt, il leur apparaît donc comme essentiel de s'occuper aussi des enfants, l'éducation étant rêvée comme libératrice. Ils entendent proposer une éducation alternative à l'école officielle, jugée autoritaire et reproductrice des vices sociaux du présent ; une éducation qui soit – on le verra - « libre », « rationaliste », « intégrale » ou « moderne »[633], et qui associant théorie et pratique, activités manuelles, intellectuelles et physiques, considère l'individu comme un tout indissociable et le forme pour devenir l'être libre de la société à venir. C'est très tôt, en 1898, qu'apparaît en Argentine le premier projet d'École libertaire conçu par l'Argentin Julio Molina y Vedia et publié dans l'édition argentine de la brochure « Éducation et autorité paternelle » du Français André Girard[634]. Ce projet, comme tant d'autres de la période considérée, restera lettre morte, mais il n'en constitue pas moins un précédent important, témoin d'une forte tendance initiée dès la fin du XIXè siècle chez les libertaires argentins, influencés par leurs homologues européens. Ce projet d'École libertaire, qui se propose comme « principes suprêmes de la méthode éducative » « la préservation ou régénération de l'espèce humaine » et « le bonheur de l'élève », entend se baser sur « l'expérience ». Il prévoit donc, « pour les étudiants des deux sexes depuis l'âge de six ans », un « enseignement scientifique » large, comprenant l'étude de « la biologie et la psychologie (appliquées à la préservation de la santé individuelle) », ainsi que de « la chimie, la physique, les mathématiques et la sociologie » ; il prévoit en outre « l'enseignement esthétique », c'est-à-dire « la pratique de la sculpture, de la peinture et de la musique » ainsi que la lecture des « œuvres des grands poètes, romanciers, historiens et philosophes »[635]. A cela s'ajoute, selon G. Zaragoza, des excursions, le travail de la terre dans le jardin de l'école, ainsi que la fabrication de meubles et d'habits[636]. Ce projet pédagogique de Molina y Vedia ne se concrétisera pas en raison du manque de fonds puisque l'appel à contributions réalisé par son inspirateur s'avérera un échec. Toutefois, il témoigne à nos yeux de « l'indéniable influence française dans le modèle culturel de l'anarchisme argentin »[637]. Cette influence sera véhiculée non seulement par des communards français exilés en Argentine, tel que le rappelle D. Barrancos, mais aussi par des contacts réguliers des anarchistes des deux pays à travers la presse libertaire[638]. Nous ne sommes pas en mesure de fournir des précisions au sujet de la brochure du Français A. Girard ni sur l'auteur lui-même[639]; mais il est probable qu'il ait contribué à répandre en Argentine les idées pédagogiques du libertaire Paul Robin dont l'influence dans ce pays ne fait pas des doutes[640]. En effet, même si à notre connaissance il ne fait aucune référence explicite à un quelconque idéologue, le programme de Molina y Vedia – sans toutefois être comparable - présente quelques similitudes avec Cempius, l'expérience pédagogique d'enseignement intégral menée par P. Robin en France entre 1880 et 1894[641]. Cela s'observe, d'une part, dans un état d'esprit général commun : l'enseignement mixte, la volonté d'éradication des mauvais sentiments chez les élèves (la rivalité, la jalousie chez Robin, la rapacité ou l'inimitié chez Molina y Vedia), la pédagogie par l'exemple et le bonheur comme un des buts suprêmes de l'expérience éducative. D'autre part, les enseignements proposés par le Français et par L'Argentin ne sont pas très différents : l'instruction scientifique allant de pair avec l'apprentissage et la pratique des arts ainsi qu'avec des travaux manuels, le tout complété par des sorties en dehors de l'enceinte scolaire, qui devraient rapprocher l'élève de la nature et lui apporter en outre un véritable contact avec la réalité empirique. Ces similitudes semblent moins étonnantes lorsque l'on sait que l'établissement libertaire français géré par P. Robin avait reçu des visiteurs de divers pays du monde, dont l'Argentine, tel que le précisa Gabriel Giraud, beau-frère de P. Robin et auteur de sa biographie[642]. En tout cas, c'est en 1899 que la première école libertaire est créée en Argentine ; ouverte à Corrales, ancien quartier de la capitale, elle portera un nom éloquent : « Nueva Humanidad » [Nouvelle Humanité]. A l'origine de cette expérience on trouve, d'une part, le Groupe Libertaire de Corrales, opposé à l'organisation des forces anarchistes mais toutefois partisan « d'une alternative éducatrice rationaliste et scientifique »[643]. D'autre part, l'école bénéficiera d'un soutien actif des ouvriers des abattoirs du quartier Corrales, de la Société de Résistance des Maçons, des sociétés anarchistes de Barracas, un quartier voisin, ainsi que des périodiques El Rebelde et La Protesta Humana. Dirigée par l'Espagnol Juan C. Cazabat (qui quittera le pays en 1902), cette école fonctionnera pendant environ 3 ans avec 79 élèves en 1900 et 70 en 1901, mais elle sera toujours déficitaire. La précarité des conditions de fonctionnement ( manque de fonds, conditions d'hygiène minimales non assurées) semble donc la raison principale de sa fermeture[644]. Comme le souligne J. Suriano, cette expérience pédagogique installera le débat dans le mouvement anarchiste argentin quant à l'importance de l'éducation alternative. Il nous semble pertinent d'établir une distinction entre les intentions transcrites dans les discours, d'une part et, d'autre part, le champs des réalisations pédagogiques libertaires puisqu'il existe sans doute un certain décalage. Celui-ci, à nos yeux, témoigne précisément de cette rêverie en pleine mutation que nous nous efforçons de décrire tout au long de ce travail. D'un point de vue des intentions exprimées dans les discours des anarchistes, les premières déclarations de la F.O.R.A. s'avèrent assez éloquentes quant à l'importance attribuée aux questions pédagogiques en général et à celle de l'éducation libertaire en particulier. En effet, en 1901, parallèlement à la création de L'École Moderne de Barcelone par Francisco Ferrer (1859-1909)[645], la Fédération Ouvrière Argentine (F.O.A.)[646] récemment crée (mai 1901) vote dans son premier congrès « l'installation d'écoles libres »[647]. Mais c'est en 1903 que cette fédération se montrera plus explicite : en effet, « le 3° congrès de la F.O.A. considère nécessaire et urgente la fondation d'écoles libres où, excluant toute éducation sectaire, on expose l'enfant au plus grand nombre de connaissances, pour éviter ainsi la déformation cérébrale et préparer des critères larges, capables de commenter et comparer plus tard tout genre de doctrines. La devise de ces écoles sera la liberté par l'éducation, et l'instruction esthétique ainsi que l'apprentissage manuel devront se joindre à l'enseignement scientifique, ayant toujours comme but le développement intégral de toutes les facultés. Quant aux académies d'enseignement pour adultes, elles fonctionneront le soir dans le même local de l'école »[648]. On voit déjà apparaître la volonté de soustraire les enfants du peuple de l'éducation officielle, tenue pour responsable de la « déformation » de la nature humaine et donc de la perpétuation de la société corrompue du présent. L'Ignorance apparaît donc comme en grande partie responsable des malheurs actuels et la connaissance scientifique comme l'antidote à cette peste qui doit être éradiquée : l'éducation devient ainsi « libératrice » ; ceci introduit la notion, de plus en plus prégnante à l'époque (et donc aussi chez les anarchistes), d'une transformation radicale de la société à travers un changement progressif des mentalités. L'influence des principes pédagogiques de F. Ferrer s'avère, par ailleurs, évidente en ce qui concerne le « développement intégral » de l'enfant, refusant un morcellement, jugé artificiel, de l'individu ; selon cette vision, ce dernier doit pouvoir s'épanouir en tant qu'être humain tout en se préparant en tant qu'acteur social clé de la nouvelle société à venir. Sans exclure donc l'instruction de l'adulte, que l'on espère continuer de « conscientiser », on commence à insister tout particulièrement dans la formation de l'enfant, espoir du succès de la tâche régénératrice entreprise. La rêverie destructrice, on le voit, laisse donc sa place à des rêves d'élévation régénératrice du peuple et par conséquent, de la société. C'est ainsi qu'en 1905, le Vè congrès de la F.O.R.A., qui approuve et recommande « les principes économico-philosophiques du communisme anarchiste », relance la question de la nécessité de « l'instruction libre » et « recommande à toutes les sociétés fédérées de consacrer une partie de leurs fonds au soutien d'écoles libres » mais aussi « de bibliothèques et de l'édition de brochures »[649]. On voit bien que, du moins pour le moment, la nécessité d'éducation n'éclipse pas pour autant l'importance de la propagande de l'Idéal. Il semblerait que, sans pour autant renoncer complètement au rêve d'un soulèvement spontané qui terminerait avec le vieux monde, sorte d'étincelle révolutionnaire qui l'embraserait tout (d'où l'importance de la propagande et de l'instruction des futurs acteurs d'un tel changement), une autre rêverie commence à s'installer : celle d'une régénération humaine, certes plus lente, mais peut-être aussi plus profonde puisqu'elle confie à la connaissance scientifique (garante du progrès) le soin d'éduquer pour la liberté et la solidarité humaines. Ainsi, J. Suriano signale-t-il, dans les premières années de 1900, l'existence d'un sorte de débat implicite parmi les anarchistes. Alors que certains, influencés par les conceptions bakouniennes, entendent laisser l'éducation libertaire pour après la révolution, d'autres, encore minoritaires à l'aube du XXè siècle, influencés par les idées de P. Robin et F. Ferrer, considèrent que seule une éducation rationnelle, conçue pour la liberté, sera capable de transformer la société et mener donc à la révolution. Cette observation nous semble très importante et dépasse à nos yeux une pure question idéologique. Bien au contraire, ces deux visions à propos de l'éducation libertaire témoignent du changement qui commence à s'opérer au niveau de l'imaginaire anarchiste argentin. En effet, la prégnance d'une rêverie de destruction qui convoque – on l'a vu - le feu purificateur et la chute de l'actuel régime, commence à s'essouffler au profit d'une rêverie qui appelle à l'élévation humaine à travers une pédagogie de la liberté. Bien sûr, ce changement de régime imaginaire[650] ne se fera pas du jour au lendemain. Ainsi, comme le précise J. Suriano, pendant la première décennie du XXè siècle, trois positions peuvent être observées chez les anarchistes vis-à-vis du rôle de l'éducation. Il s'agit de positions rarement explicites et qui constituent très difficilement des véritables courants étanches, d'autant plus que, rappelons-le, aucun libertaire n'aurait osé contester l'importance, pour la cause anarchiste, d'une éducation alternative. Il nous semble donc intéressant de présenter ces positions car elles mettent en évidence le changement fondamental qui commence à s'opérer dans l'imaginaire anarchiste argentin. J. Suriano distingue[651]: 1. Un groupe de « doctrinaires purs » qui, sans nier l'importance de l'éducation rationnelle, n'en font pourtant pas une priorité, d'autant plus qu'ils considèrent, avec l'Argentin E. Gilimón et l'Espagnol R. Mella, que le rôle de l'éducation intégrale n'est certainement pas celui de « faire des anarchistes » mais, au contraire, celui de donner libre accès à la connaissance (rationnelle et scientifique) pour favoriser ainsi le libre arbitre de l'élève. Mieux vaut donc se concentrer sur la propagande de L'Idéal pour réveiller le peuple et laisser la question de l'éducation pour la société post-révolutionnaire. 2. Les « secteurs ouvriers » et particulièrement les organisations syndicales anarchistes qui intègrent la F.O.R.A., pour qui le milieu anarchiste militant, avec la vaste panoplie d'activités proposées, constitue déjà un bon moyen d'éducation pour les travailleurs. 3. Un secteur qui, imprégné de l'expérience de F. Ferrer à Barcelone, octroie à l'anarchisme argentin un « fort profil pédagogique », notamment à partir de 1905[652], grâce aux activités d'un pédagogue libertaire, l'Argentin Julio Barcos (1883-1960)[653], qui donnera un grand élan aux expériences éducatrives rationalistes. Or, d'un point de vue des expériences pédagogiques sur le terrain, on assiste sans doute à une multiplicité diversiforme de projets et des réalisation libertaires. Cette esquisse, ne peut donc qu'apparaître « figée » par rapport à la complexité de la réalité bouillonnante de l'époque. Toutefois, elle a selon nous le mérite d'ébaucher la tendance qui se profile dans l'imaginaire libertaire puisque -on le verra - c'est le « profil pédagogique » qui tend à l'emporter au détriment d'une propagande strictement anarchiste. Or, une fois constaté le soutien théorique général dont bénéficie l'éducation libertaire parmi les anarchistes, l'analyse des expériences concrètes résulte moins évidente. Il est difficile de déterminer, pour chacun des très nombreux projets et réalisations pédagogiques alternatives de la période considéré pour cet étude, la provenance du premier élan. D'une part, les sources s'avèrent souvent insuffisantes, dispersées ou contradictoires ; d'autre part, la volonté de proposer une alternative à l'éducation officielle argentine n'est certainement pas l'apanage des seuls anarchistes, qui auraient eu pourtant un rôle moteur dans ce type de réalisations. Les expériences éducatives alternatives se développeront, entre 1898 et 1930, par cycles plus ou moins florissants qui sont étroitement liés au sort du mouvement anarcho-syndicaliste argentin. Ainsi, peut-on distinguer, avec D. Barrancos, trois périodes pendant lesquelles les activités pédagogiques libertaires tenteront de s'installer dans le tissu social du pays avec plus ou moins de succès. La période 1900-1910 est sans doute la plus prospère : on assiste à une vaste panoplie de projets mais aussi de nombreuses expériences concrètes, avec des durées de vie variables. Parmi les plus importantes on peut citer Esc Laica Lanus 1906 Esc Mod Lujan 1907 Esc Mod Bs As 1907 =>La FORA et ses résolutions; ses liens et soutien aux réalisations De ce point de vue, même si J. Suriano assure que « le principal effort pédagogique ne provint pas des organisations syndicales »[654], nous ne pouvons passer outre le lien étroit existant indéniablement entre les pratiques anarcho-syndicales et les pratiques éducatives alternatives et cela malgré des nombreuses tensions et désaccords[655]. Entre 1900 et 1909, =>Ainsi, par exemple : 1906 Escuela Laica de Lanus lancée par des socialistes, des anars, des librespenseurs, des libéraux et des franc-maçons (Suriano p. 238, Barrancos p 104). 1907- 1910 Escuela Moderna Bs As (Barrancos p. 114) 1900-1909: multiplication de projets et de réalisations pédagogiques mais manque de véritable connaissance de la pédagogie de Ferrer et d'enseignants spécialisés (suriano, p. 243 1911-1919: periodo de limitada expansion (barrancos p 87; bref de la période p. 145) =>1912: liga educac racionalista (Barrancos p. 134 + 222) *** 2.D- Conclusion du chapitre On ne peut penser l'anarchisme autrement qu'en termes d'action car « dans la nature, tout est mouvement et action : être ne signifie pas autre chose que faire »[656]. En Argentine, ces mots de Bakounine seront pris au pied de la lettre : être anarchiste signifie, avant tout, réaliser l'anarchie, autrement dit, agir. Or les modalités de l'action sont multiples : parler d'anarchisme autour de soi, écrire dans la presse libertaire, vendre des journaux, faire partie d'un syndicat (adhéré à la FORA de préférence), faire grève, utiliser le boycottage et le sabotage, contribuer à la création et au fonctionnement d'une école libre, d'une maison du peuple, d'une bibliothèque ... ce sont autant de manières d'agir en anarchiste et d'avancer ainsi vers l'instauration de la société tant désirée. Agir est, en effet, une manière d'accélérer le temps, une façon de rendre plus proche la révolution. Mais si n'importe quel acte de la vie quotidienne peut être considéré comme une forme d'action, mesurer la portée de l'action en termes d'utilité et de pertinence en vue d'instaurer au plus vite l'anarchie, c'est une autre affaire. Il n'y aura pas de consensus parmi les libertaires pour déterminer ce que signifie agir et surtout pour définir la « bonne » action, l'action utile pour la cause. C'est surtout cette problématique qui sera au centre de la question de la violence, étroitement liée à celle de l'action. Car ce n'est pas tous les libertaires qui « se contenteront » pour ainsi dire, de simples et modestes actions quotidiennes telle qu'assister à une conférence sur sur l'Idée, par exemple. Et c'est là que les notions de « propagande par le fait » et d' « action directe » prennent tout leur sens : il faut faire immédiatement, ici et maintenant, quelque chose de concret, de visible pour changer le régime actuel ; dans ce sens exproprier le riche ou tuer le bourreau du peuple représentent des actions palpables en vue de remettre de l'ordre dans une société perçue comme chaotique. Et en même temps elles ont « le mérite » d'obliger chaque anarchiste à se re-positionner par rapport au mouvement. =>Ainsi, l'image du feu destructeur-régénérateur, qu'il s'agisse du grand incendie ou de l'explosion par la dynamite, transcrit-elle la tentation des anarchistes d'agir contre une réalité abominable qui ne leur convient pas et de précipiter de cette manière l'avènement de l'Anarchie. Le trajet « destruction / (sacrifice) / rédemption », qui est au centre de l'imaginaire anarchiste (cf Pessin, « rêv » p. 151), est bien résumé par El Rebelde (N° 104, 1903, p. 1) : « Démolition et réédification ; présent et futur. Voilà notre œuvre ». Autrement dit, le trajet imaginaire essentiel chez les libertaires correspond à « chute / redressement ». En Argentine, dans un premier temps assez bref, les libertaires concentreront leur attention sur la chute de l'actuel système, c'est-à-dire aux rêves de destruction du présent (notamment par le feu). Mais très vite leur attention se portera sur le redressement postural du peuple, c'est-à-dire à l'élévation de l'homme par la raison et la science. =>La vision du monde du révolté est marquée par l'antithèse polémique. En effet, la société actuelle, corrompue et barbare, cause de tous les malheurs, est perçue comme scindée en deux forces irréconciliables qui ne peuvent que se combattre dans une lutte sans merci. Dans ce contexte, « ceux d'en haut » écrasent de tout leur poids « ceux d'en bas » ; il s'agit d'une « société d'oppresseurs et d'opprimés » (El Oprimido, n°1, 1894). C'est pour cela que l'anarchisme, philosophie d'hommes débout et conscients de leur force, est fondamentalement un vision « contre » ; contre le régime actuel qui cause tant de souffrance mais aussi, bien sûr, contre les principaux responsables d'un tel état de choses, contre un « eux » devenu « l'ennemi ». Dès lors, la lutte sociale est déclarée au nom da la « vraie civilisation » incarnée par un « nous » assez flou, relativement indéfini (le travailleur? L'anarchiste? le Peuple?), mais qui en tout cas entend procéder à une recomposition du monde grâce à l'éradication des ténèbres et au triomphe définitif de la Lumière. Or, l'éradication des ténèbres implique la chute de l'actuel système (société bourgeoise), dont l'énorme poids écrasant impliquera sans doute un écroulement tonitruant. Seulement ensuite l'élévation de l'homme (rédemption) sera possible. Et ce moment est imminent (cf. Révolution). En attendant, l'anarchiste se place sans conteste du côté de la Lumière, du Progrès, de la Raison et de la Science. Et ceux d'en bas sont les porteurs des plus hautes qualités alors que ceux qui se trouvent en haut incarnent les plus bas et monstrueux attributs. ?? Un redressement s'avère dès lors nécessaire : ceux d'en haut sont voués à la chute. La lutte sociale, avec ses armes, tout en conscientisant le Peuple, contribuera à cette chute sans laquelle le Monde Nouveau (sans hiérarchie) ne peut surgir ni l'élévation de l'humanité avoir lieu. ** Chapitre 3- PEUPLE ET RÉVOLUTION *** 3.A- Le Peuple, civilisation ou barbarie? ?? Le constant ballottement du mvt ouvrier et peut être même du mvt anarchiste, entre les conceptions purement anarchistes et celles du syndicalisme révolutionnaire au sujet du rôle du syndicat et de la FORA (est-ce que la FORA est / doit être une organisation ouvrière ou anarchiste?) contribue probablement (ou en tout cas s'ajoute) à la difficulté de définition d'un « nous » ainsi que du « peuple ». Ce « nous », c'est qui ? Les opprimés / les pauvres / les exploités ? Les travailleurs / ouvriers / prolétaires ? Ou bien seulement les anarchistes (révoltés conscients) ? Cette notion floue d'un « nous », recoupe-t-elle la notion de « peuple » ? Paradoxe « nous » (« infelices » dont le bourgeois rit mais aussi ceux qui réveillons les insconscients) / « vous » (« pobres ilusos », « miserables idiotas ») / « tú y yo y todos los obreros », ds art « Obreros » (voz mujer 1896) => Lire art « peuple sauveur » ds Peuple, mythe et hist. Selon Reszler, ds le « projet proudhonien » le Peuple est un « héros collectif » (p. 176) => « El Oprimido » n° 27, 1897 => peuple océan > El Rebelde n° 104, 1903 => El Rebelde n° 104, 1903 « Je suis le troubadour de ta misère, peuple. Et cette voix qui sur le monde telle une rébellion sonne rugissante est ta voix, qui se hisse jusqu'aux nuages, comme le cri de tous tes vésubes convoquant à la lutte rédemptrice contre tous les barbares du monde »[657] **** 3.A.a-Peuple barbare? Les parias, les pauv'-diables Les anti Les provoc', les méchants => El Oprimido n° 27, 1897 (pseudonymes) => Germinal n° 15, 1898 (a la fin du n° 1, 1897), Peuple indigne car inconscient (tiré du Libetaire) **** 3.A.b-Prolétariat civilisé? Ceux d'en bas *** 3.B- La révolution sociale Déf révolution selon DUVIGNAUD : « rupture dans la durée et dans l'histoire (...) et par conséquent concentration, en un lieu et un temps déterminés, de tous les éléments qui, dans une société globale, peuvent concourir à la déstructuration de celle-ci ». Hérésie et subversion, p. 46. Selon moi : la rév est l'acte de destruction du vieux monde et le processus de reconstruction du nouveau, avec l'instauration de l'Anarchie. Idée de la révolution inséparable de celle de Peuple. Voir texte de La Protesta 1919 ds Revue « de la FORA a la CGT » p. 90 « (...) revolucion (...) no es un proceso historico fatal, sino una labor sistematica de propaganda y de organizacion y de accion inspirada por una finalidad » (L. Arango, Santillan, El anarquismo en el movimiento obrero, Barcelona, Ed Cosmos, 1925 cité par A Lopez, La FORA..., t1, p. 74) « la revolucion sera un estado de conciencia, nuevo, inusitado », G pacheco, « Carteles, t2, en biografia, p. 97 Voir « La Anarquia » 1913, art « la rev » Lire « el concepto de revolucion » dfe Luce Fabbri, ds Anar en Am Lat, p. 226 => « El Rebelde » n° 1, 1898 (art « lo que entendemos por rev ») => La Anarquia n°1, 1912 (art « rev », art « pueblo! ») + n°4, 1913 => révolution / évolution > Prometeo 1919, p. 8-9 => PQ p. 120 (feuille 64) : 2 visions opposées de la rév (Europe / Amérique) Europe : soulèvement spontané destructeur > « la turba desordenada, inconscientemente destructora, seria indudablemente la que obraria desde el primer instante, no interviniendo el elemento reflexivo sino después, es decir, cuando ya estaria aplacado el tremendo deseo de venganza de las masas oprimidas » « En América debia suceder precisamente lo contrario; es decir que desde el principio seria el elemento ordenado y consciente el que intervendria en todos los actos de la Revolucion. Ademas,era imprescindible pensarlo y estudiarlo muy cuidadosamente todo, con prudente anticipacion, para que llegado el momento se pudiera obrar con precision matematica, fria y serenamente » En tout cas, elle n'est pas en soi le but à atteindre mais le moyen d'atteindre l'Idéal (càd l'Anarchie). A vérifier : peuple barbare => instinct révolutionnaire => la révolution sera un gd déchaînement de passions qui fera tomber le régime actuel. Prolétariat civilisé => apprentissage de la révolution => la révolution sera « un nouvel état de conscience » (G. Pacheco) acquis progressivement. C'est peut-être qq'chose qui s'achemine vers la vision que donne Mimmo de la « révolution libertaire » de l'an 2000, soit « une transformation au jour le jour de la sphère personnelle, politique, sociale, culturelle ... » (Mimmo, Im Lib ajd, p. 317). Vision paradoxale de la rév ds le temps : la rév est imminente, elle peut se produire n'importe quand Ms! Il faut l'aider voire la provoquer. A relier au Peuple : il est prêt pour la rév, il est même le grand acteur de la rév Ms! il faut lui donner un coup de pouce, le guider. => a las « inconscientes muchedumbres » « explicadle con amor vuestras ideas como a los niños » y comprenderán // « despertad de la apatía, obreros! »(La voz de la mujer n°9, 1897) * Partie IV : Bibliographie 1 ABAD DE SANTILLAN (D.), La FORA, ideología y trayectoria del movimiento obrero revolucionario en la Argentina, Buenos Aires, Ediciones Nervio, 1978 2 ABAD DE SANTILLAN (D.), LOPEZ ARANGO (E.), El anarquismo en el movimiento obreo, Barcelona, Ed. Cosmos, 1925 3 ASSUNÇÃO (F.), « Reseñas del pasado en las márgenes del Plata », La Nación, Rincón gaucho, 24 Avril 1999 4 ASSUNÇÃO (F.), « Una cuestión de palabra », La Nación, Rincón gaucho, 19 Juin 1999 5 ASSUNÇÃO (F.), « Tras los rastros de un arquetipo », La Nación, Rincón gaucho, 22 Août 1998 6 ATAN (A.), Cuatro Historias de Anarquistas. 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Dardo BATUECAS, secrétaire général de la Fédération Libertaire Argentine 38 COLOMBO (E.), « Prologue » dans BAYER (O.), Les anarchistes expropiateurs, Lyon, ATCL, 1995 (pour la traduction française) 39 COLSON (D.), « La science anarchiste », Réfractions, N° 1, hiver 1997, 89-118 40 COLSON (D.), Petit lexique philosophique de l'anarchisme. De Proudhon à Deuleuze, Paris, Librairie Générale Française, Le livre de poche, 2001 41 COQUIO (C.), « Politique et poétique du trimard à la fin du XIX è siècle. George Bonnamour, Mécislas Goldberg » dans PESSIN (A.) et TERRONE (P.), Littérature et anarchie, Toulouse, Presse Universitaires du Mirail, 1998, p. 387-409 42 CORDERO (H. A.), Alberto Ghiraldo, precursor de nuevos tiempos, Buenos Aires, Editorial Claridad, 1962 43 CRESTO (J.J.), « En la senda del triunfador », La Nación, Rincón gaucho, Buenos Aires, 6 Mars 1999 44 Cuasimodo. Revista quincenal, II, N°14, Buenos Aires, 4 Avril 1921 45 CHAUVIN (D.), « Mythocritique et hypertextualité. 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[3] DURAND, G. « Méthode archétypologique : de la mythocritique à la mythanalyse » In : DURAND (G.), Champs de l'imaginaire, Grenoble, Ellug, 1996 p.150. [4] PESSIN (A.), Le mythe du peuple et la société française au XIXè siècle, Paris, PUF, coll. Sociologie d'aujourd'hui, 1992, p. 36-37. [5] C'est-à-dire, un type-idéal de l'esprit libertaire, des rêves communs à tous ceux qui s'estiment anarchistes ; un « état d'âme ou mieux une communauté de rêverie ». DURAND (G.), « Préface », dans PESSIN (A.), La rêverie anarchiste. 1848-1914, Lyon, Atelier de Creation Libertaire, 1999 p. 12. [6] DURAND (G.), « Préface », dansPESSIN (A.), La rêverie anarchiste. 1848-1914, Lyon, Atelier de Creation Libertaire, 1999 p. 11. [7] Entre 1876 et 1903 41.700.000 hectares seront distribuées parmi 1.843 personnes. Cf. MELGAR BAO (R.), El Movimiento obrero latinoamericano, Madrid, Alianza editorial, 1988, p. 155. [8] Étant donné qu'en Argentine les titres nobiliaires et la noblesse héréditaire n'ont jamais existé, c'est le pouvoir économique qui donnera l'accès au pouvoir politique et social ; c'est dans ce sens que l'on utilise la notion d' « élite traditionnelle ». [9] CARABALLO (L.), CHARLIER (N.) et GARULLI (L.), Documentos de historia argentina (1870- 1955), Buenos Aires, Eudeba, 2000. [10] Cf. infra, II.2.F : L'anarcho-syndicalisme argentin : un syndicalisme « étiqueté » anarchiste. [11] COLOMBO (E.), « Prologue » dans BAYER (O.), Les anarchistes expropiateurs, Lyon, ATCL, 1995 (pour la traduction française), p.16. [12] Avant les années 1880 on compte des nombreux exilés de la Commune de Paris ainsi que des internationalistes fuyant les lois répressives de Bismark ; à partir de la décennie 80 c'est surtout la crise économique en Europe qui conditionne l’émigration espagnole et italienne. A ce sujet dit ZARAGOZA G. (op. cit. p. 27) : « ... en Argentine de 1870 à 1910 les salaires des manœuvres doublaient ou triplaient ceux des villes françaises, italiennes et espagnoles et étaient assez plus élevés que ceux de Londres et de Liverpool ». Il ajoute plus loin: « L'émigration représentait aussi pour les gouvernements italien et espagnol une sorte d'échappatoire face aux graves problèmes de transformation rurale et de chômage, et une façon de se débarrasser des éléments révolutionnaires, dangereux et indésirables ». [13] Plus de 3.000.000 de personnes dans la période énoncée, dont le solde d’immigration est 1.899.579 personnes. BILSKY( E.), La F.O.R.A. en el movimiento obrero (1900-1910), 2 tomes, Buenos Aires, Centro Editor de América Latina, 1985, p.31. [14] En effet, en 1869 le pays compte 1.830.000 d'habitants, en 1880 ils sont 2.492.000, en 1895 il y a déjà 4.044.911 habitants et en 1914 la population argentine s'élève à 7.885.000 d'habitants. FLORIA (C.) et GARCIA BELSUNCE (C.), Historia política de la Argentina contemporánea (1880-1983), Buenos Aires, Alianza Editorial, 1988, p. 69. FALCON (R.), Los orígenes del movimiento obrero, Buenos Aires, Centro Editor de América Latina, 1984, p 58. GODIO (J.), El movimiento obrero y la cuestion nacional. Argentina : inmigrantes asalariados y lucha de clases 1880-1910, Buenos Aires, Editorial Erasmo, 1972, p. 35. [15] Selon les mots de Miguel Cané, sénateur auteur d'un projet de loi antianarchiste qui deviendra la « Ley de Residencia » (voir plus bas), l'Europe est « sans aucun doute source de tout progrès ». Cité par ZARAGOZA (G.), Anarquismo argentino (1876-1902), Madrid, Ediciones de la Torre, Coll. Nuestro Mundo N° 47, 1996, p. 30. ZARAGOZA dit aussi: « Les pères fondateurs de la Nation - Alberdi, Sarmiento - avaient imaginé (...) que ce serait la sève du nord de l'Europe (anglo-saxonne, allemande, scandinave) qui moderniserait le pays barbare légué par la colonisation ». Ibid. p.24. [16] Selon FALCON (R.), Los orígenes del movimiento obrero, Buenos Aires, Centro Editor de América Latina, 1984 p 21 ; 94% des arrivés en 1870 et 65% des arrivés dans la décennie suivante proviennent de ces régions. [17] Voir tableau en annexe. [18] Nous reprenons ici l'essentiel des travaux de BILSKY, particulièrement détaillés sur cette question. Cf. BILSKY( E.), La F.O.R.A. en el movimiento obrero (1900-1910), 2 tomes, Buenos Aires, Centro Editor de América Latina, 1985, p.27-58. [19] BILSKY( E.), La F.O.R.A. en el movimiento obrero (1900-1910), 2 tomes, Buenos Aires, Centro Editor de América Latina, 1985, p. 41 [20] Étant donné l'énorme distance (physique mais aussi sociale, économique, culturelle) qui sépare les [21] Cité par BILSKY( E.), La F.O.R.A. en el movimiento obrero (1900-1910), 2 tomes, Buenos Aires, Centro Editor de América Latina, 1985 p. 55. Il calcule également que parmi les travailleurs du port de Buenos Aires seul 34 % sont argentins (vers 1908). [22] BILSKY( E.), La F.O.R.A. en el movimiento obrero (1900-1910), 2 tomes, Buenos Aires, Centro Editor de América Latina, 1985, p.50. [23] ZARAGOZA (G.), Anarquismo argentino (1876-1902), Madrid, Ediciones de la Torre, Coll. Nuestro Mundo N° 47, 1996 p. 66. [24] Voir FLORIA (C.) et GARCIA BELSUNCE (C.), Historia política de la Argentina contemporánea (1880-1983), Buenos Aires, Alianza Editorial, 1988, p. 82-97 et GUTIERREZ (R.), « La utopía urbana y el imaginario de Pierre Quiroule » dans GOMEZ TOVAR (L.), GUTIERREZ (R.) et VAZQUEZ (S. A.), Utopías Libertarias Americanas. La Ciudad Anarquista Americana de Pierre Quiroule, Madrid, Ediciones Tuero, colección Investigación y crítica, 1991, p. 123-173. [25] GUTIERREZ (R.) signale très succinctement l'existence non datée d'une colonie appelée « Perfection » par son créateur, l'espagnol Vives de Lara et située dans la province argentine d'Entre Ríos ; elle se serait soldé par un échec. L'auteur consigne également la présence, entre 1880 et 1916, d'un « Phalanstère de San José » constitué par l'italien Juan José Durandó « avec une population en majorité française ». Cf. GUTIERREZ (R.), « La utopía urbana y el imaginario de Pierre Quiroule » dans GOMEZ TOVAR (L.), GUTIERREZ (R.) et VAZQUEZ (S. A.), Utopías Libertarias Americanas. La Ciudad Anarquista Americana de Pierre Quiroule, Madrid, Ediciones Tuero, colección Investigación y crítica, 1991, p. 123-173. [26] ZARAGOZA (G.), Anarquismo argentino (1876-1902), Madrid, Ediciones de la Torre, Coll. Nuestro Mundo N° 47, 1996, p. 437. [27] Cf. ZARAGOZA (G.), Anarquismo argentino (1876-1902), Madrid, Ediciones de la Torre, Coll. Nuestro Mundo N° 47, 1996, p. 438. [28] le titre original est en français. [29] OVED (I.), El anarquismo y el movimiento obrero en Argentina, México, Siglo XXI, 1978, p. 19. [30] MAITRON (J.), Le mouvement anarchiste en France des origines à 1914, Paris, Maspéro, coll. Bibliothèque socialiste, 1983 p. 20. [31] MAITRON (J.), Le mouvement anarchiste en France des origines à 1914, Paris, Maspéro, coll. Bibliothèque socialiste, 1983 p.14. [32] Il nous semble évident que Zaragoza fait ici allusion à Pierre-Joseph Proudhon malgré l'erreur dans le prénom de ce dernier. [33] ZARAGOZA G. op. cit. p.75. [34] MAITRON (J.), Le mouvement anarchiste en France des origines à 1914, Paris, Maspéro, coll. Bibliothèque socialiste, 1983, p. 14 [35] James GUILLAUME, L'Internationale. Documents et souvenirs, 1864-1878. Cité par J. MAITRON, op. cit. p.15. [36] Nous parlons des partisans du français Jules Guesde (1848-1922), qui introduisit, en 1879, les thèses marxistes au sein du mouvement ouvrier français. Il est convaincu que la révolution se fera dans le cadre de la légalité et du suffrage universel. Guesde fut député à partir de 1893 puis ministre d'État de 1914 à 1916. [37] KROPOTKINE P., La conquête du pain. Cité par J. MAITRON, op. cit. p.17. [38] Pourtant kropotkine est loin d'être « anti-organisation »; J. MAITRON le précise clairement en disant que sur « le problème de l'entrée dans les syndicats (...) Kropotkine fut un des premiers à en déclarer l'urgence ». MAITRON (J.), Le mouvement anarchiste en France des origines à 1914, Paris, Maspéro, coll. Bibliothèque socialiste, 1983, p.266. [39] BAYER (O.), « La influencia de la inmigración italiana en el movimiento anarquista argentino », dans Los anarquistas expropiadores, Buenos Aires, Legasa, 1986, p. 135-161, p.158. Pour des précisions à propos de Malatesta, de Kropotkine et de Stirner, voir annexe N°??. [40] Nous ignorons s'il s'agit d'une erreur ou bien si le titre de l'ouvrage de Max Stirner fut ainsi traduit en espagnol ; toutefois il s'agit, de toute évidence, de L'Unique et sa propriété. [41] ZARAGOZA (G.), Anarquismo argentino (1876-1902), Madrid, Ediciones de la Torre, Coll. Nuestro Mundo N° 47, 1996, p. 130. [42] OVED précise que « le terme "anarchisme socialiste" a son origine dans les cercles de l'anarchisme italien, et fut employé pour la première fois par les proches de Malatesta et Merlino, dans la décennie de 1900 en Italie ». Il assure aussi que « En Argentine, ce terme parut pour la première fois dans La Protesta Humana dans un article théorique de S. Merlino: "Por qué somos anarquistas" ("Pourquoi sommes-nous anarchistes"), 9 Janvier 1898 ». OVED (I.), El anarquismo y el movimiento obrero en Argentina, México, Siglo XXI, 1978, p. 89. [43] ZARAGOZA (G.), Anarquismo argentino (1876-1902), Madrid, Ediciones de la Torre, Coll. Nuestro Mundo N° 47, 1996, p. 116. [44] VAZQUEZ DE FERNANDEZ (S.), « Semblanza del socialismo libertario argentino », dans SAAVEDRA (M.) et al., Historia de los argentinos, Buenos Aires, Luis Dupuy, 1990, p. 277. [45] Compte rendu du Congrès de la Fédération Jurassienne de 1880 paru dans Le Révolté, Genève, 17 octobre 1880 transcrit dans GUERIN (D.), Ni Dieu ni maître. Anthologie historique du mouvement anarchiste, Lausanne, La cité éditeur, 1965, p. 338-342. [46] Ce sont des mots de Kropotkine parus dans Le Révolté du 18 octobre 1879 et cité par MAITRON (J.), Le mouvement anarchiste en France des origines à 1914, Paris, Maspéro, coll. Bibliothèque socialiste, 1983, p. 82. [47] "Le Révolté" 17 octobre 1880 dans GUERIN (D.), Ni Dieu ni maître. Anthologie historique du mouvement anarchiste, Lausanne, La cité éditeur, 1965, p. 342. [48] OVED (I.), El anarquismo y el movimiento obrero en Argentina, México, Siglo XXI, 1978, p. 423. [49] ZARAGOZA (G.), Anarquismo argentino (1876-1902), Madrid, Ediciones de la Torre, Coll. Nuestro Mundo N° 47, 1996, p. 15. [50] Cf. infra. [51] FALCON (R.) assure que « le groupe espagnol était animé par Francisco Morales, Feliciano Rey, Gabriel Abad, qui serait plus tard un militant socialiste connu, et Zacarias Ravassa, qui deviendrait une importante figure de l'anarchisme. L'autre groupe était composé de français et de belges. Les plus connus étaient : Emile Piette, propriétaire de la Librairie Internationale qui était un centre de propagande anarchiste, et un belge, Gérard Gérombou, qui entre 1884 et 1885 essaya sans succès de créer une colonie anarchiste dans la province de Buenos Aires. Parmi les français il y avait Jean Roux, appelé "le marseillais" et qui avait été dirigeant cordonnier à Paris ». FALCON (R.), Los orígenes del movimiento obrero, Buenos Aires, Centro Editor de América Latina, 1984, p. 122. [52] VOIR BIOGRAPHIE EN ANNEXE [53] ZARAGOZA (G.), Anarquismo argentino (1876-1902), Madrid, Ediciones de la Torre, Coll. Nuestro Mundo N° 47, 1996, p. 82. [54] OVED (I.), El anarquismo y el movimiento obrero en Argentina, México, Siglo XXI, 1978, p. 36. [55] Pour la vie de Ettore Mattei, voir FALCON (R.), Los orígenes del movimiento obrero, Buenos Aires, Centro Editor de América Latina, 1984, p. 121 ; Los Orígenes del Anarquismo en la Argentina, Documentos de Polémica N° 17, Buenos Aires, Centro Editor de América Latina, 1972, p. 8. [56] ZARAGOZA G. op. cit. p. 89. [57] FALCON (R.), Los orígenes del movimiento obrero, Buenos Aires, Centro Editor de América Latina, 1984, p. 121. [58] Seul 14 numéros paraîtront entre août 1885 et 1886 lorsqu'il arrête sa publication. [59] ZARAGOZA G. op. cit. p. 361. [60] Sur cette controverse dans l'anarchisme espagnol voir MAURICE (J.), L'anarchisme espagnol, Paris, Bordas, coll. Études, 1973, p. 27. A ce propos, L. Gómez Tovar précise : « La polémique apparue en Espagne entre anarcho-collectivisme (Ricardo Mella, Tárrida del Mármol, etc.) et anarcho communisme (Miguel Rubio, F. Urales, etc.) provoqua [en Argentine] toutes sortes de positions et d'argumentations nuancées par la présence de Malatesta, mais elle accentua le besoin de disposer d'un organe de diffusion du courant anarchiste » : La Protesta Humana. Cf. GOMEZ TOVAR (L.), « Geografía de lo imaginario », dans GOMEZ TOVAR (L.), GUTIERREZ (R.) et VAZQUEZ (S. A.), Utopías Libertarias Americanas. La Ciudad Anarquista Americana de Pierre Quiroule, Madrid, Ediciones Tuero, colección Investigación y crítica, 1991, p. 45-46. [61] Le Révolté fut fondé par Kropotkine à Genève en 1879 puis transféré à Paris en 1885, modifiant légèrement son nom (La Révolte) deux ans plus tard. Il se déclara anarchiste-communiste et fut le porte-parole des opposants à l'organisation anarchiste pendant la période anti organisation qui eut lieu en Europe vers la fin des années 1880. Le numéro 11 du Révolté parisien (du 13-26 septembre 1885) exprime ainsi son refus: « Nous ne croyons pas (...) aux associations, fédérations, etc., à long terme. Pour nous, un groupement (...) ne doit s'établir que sur un point bien déterminé, d'une action immédiate ; l'action accomplie, le groupement se reforme sur des nouvelles bases, soit entre les mêmes éléments, soit avec des nouveaux (...) » Cité par MAITRON J. op. cit. p. 118. [62] En 1891 le périodique publie Le Salariat, et en 1895, La Conquête du Pain, de Kropotkine. Des nombreuses œuvres de l'anarchiste russe paraissent en Argentine pendant la décennie 90 : L'anarchie dans l'évolution socialiste en 1895, La loi et l'autorité (paru en italien), Comunismo anárquico et Aux jeunes gens (paru en italien) en 1897, La morale anarchiste et La loi et l'autorité en 1898. [63] Ce groupe, fondé en 1889 par des anarcho-communistes espagnols (andalous pour la plupart), réalise des nombreuses réunions de propagande dans des cafés, publie des manifestes et soutient la publication et diffusion de El Peseguido. Manuel Reguera, qui sera directeur de El Rebelde et de La Revolucion Social de Buenos Aires est un des membres les plus actifs de ce groupe. D'autres anarchistes importants à l'époque ayant collaboré dans les pages de El Perseguido : Beltran Orsini, Pierre Quiroule, Inglán Lafarga, J. Reaux, Fortunato Serantoni... [64] Voir biographie en annexe. [65] Selon ZARAGOZA (G.), Anarquismo argentino (1876-1902), Madrid, Ediciones de la Torre, Coll. [66] El Perseguido, 11 Novembre 1893. Dans OVED I. op. cit. p. 56. [67] ZARAGOZA (G.), Anarquismo argentino (1876-1902), Madrid, Ediciones de la Torre, Coll. Nuestro Mundo N° 47, 1996, p. 141. [68] Ou bien, Joaquín Alejo Falconnet, selon les sources. En effet, il est très courant à l'époque, en Argentine, que les prénoms européens soient hispanisés, ce qui fait partie à nos yeux, d'un véritable processus d'acculturation. [69] SURIANO (J.), Cultura y política libertaria en Buenos Aires. 1890-1910, Buenos Aires, Ediciones Manantial, cuadernos argentinos, 2001, p. 186. [70] Voir annexe. [71] El Rebelde, cité par OVED I. op. cit. p. 94. [72] Paru entre le 14 Novembre 1897 et le 25 Décembre 1898, tiré à 2.000 exemplaires. Cf. ZARAGOZA (G.), Anarquismo argentino (1876-1902), Madrid, Ediciones de la Torre, Coll. Nuestro Mundo N° 47, 1996, p. 167. [73] ZARAGOZA (G.), Anarquismo argentino (1876-1902), Madrid, Ediciones de la Torre, Coll. Nuestro Mundo N° 47, 1996, p. 130. [74] Germinal. Periódico anarquista [Germinal. Périodique anarchiste], I, N° 1, 14 Novembre 1897, p. 1. [75] Cité par OVED (I.), El anarquismo y el movimiento obrero en Argentina, México, Siglo XXI, 1978, p. 81. [76] Germinal. Periódico anarquista [Germinal. Périodique anarchiste], II, N° 25, 5 Mars 1898, p. 4. [77] Oved précise que « le terme "anarchisme socialiste" trouve son origine dans les cercles de l'anarchisme italien et sera utilisé pour la première fois dans la décennie 1900 par les partisans de Malatesta et de Merlino ; en Argentine le terme apparaît pour la première fois dans La Protesta Humana en 1898 dans un article théorique de Merlino : « Pourquoi sommes-nous anarchistes? ». OVED (I.), El anarquismo y el movimiento obrero en Argentina, México, Siglo XXI, 1978, p. 89. [78] El Oprimido, d'abord publié dans la province de Buenos Aires (à Lujan) puis transféré à la capitale, est dirigé par l'anarchiste anglais John Creaghe, arrivé en Argentine dans les années 80 et un des premiers anarchistes partisan de l'organisation en Argentine. La vie de El Oprimido sera courte car le groupe qui le publie s'incorporera à la rédaction de La Protesta Humana. [79] Selon FALCON rien qu'en 1894 se constituent 15 nouveaux syndicats (« sociedades de resistencia »), le total étant de 21 existant cette année. [80] L'hebdomadaire abrégera son nom en 1903, s'appelant désormais La Protesta, dont la parution deviendra périodique à partir de 1904. [81] Paru entre février 1896 et avril 1897. [82] Voir annexe. [83] ABAD DE SANTILLAN (D.), La FORA, ideología y trayectoria del movimiento obrero revolucionario en la Argentina, Buenos Aires, Ediciones Nervio, 1978, p. 59. [84] Nous empruntons les extraits des douze articles de Pellicer Paraire parus dans La Protesta Humana entre novembre 1900 et février 1901 sous le titre « La organización obrera » (I-XII) à ABAD DE SANTILLAN (D.), La FORA, ideología y trayectoria del movimiento obrero revolucionario en la Argentina, Buenos Aires, Ediciones Nervio, 1978, p. 59-71 ; et à OVED (I.), El anarquismo y el movimiento obrero en Argentina, México, Siglo XXI, 1978, p. 148-157. [85] ABAD DE SANTILLAN (D.), La FORA, ideología y trayectoria del movimiento obrero revolucionario en la Argentina, Buenos Aires, Ediciones Nervio, 1978, p. 61-62. [86] Cf. BAYER (O.), « La influencia de la inmigración italiana en el movimiento anarquista argentino », dans Los anarquistas expropiadores, Buenos Aires, Legasa, 1986, p. 135-161. [87] A ce sujet, rappelons toutefois avec J. Suriano que « P. Gori fut sans doute un grand organisateur et son rôle dans la maturation de l'anarchisme local fut remarquable, mais son action fut circonscrite à la période de formation (1898-1902). Par ailleurs, son influence ne concerna que le courant anarchiste favorable à l'organisation car il fut combattu de manière catégorique par les individualistes ». SURIANO (J.), Cultura y política libertaria en Buenos Aires. 1890-1910, Buenos Aires, Ediciones Manantial, cuadernos argentinos, 2001, p. 142. [88] Voir chronologie en annexe. [89] Les travailleurs en grève pendant l'année 1902 sont les suivants : coupeurs de briques (qui demandent une augmentation de salaire, la reconnaissance de leur syndicat et le préavis lors du licenciement), les matelots et chauffeurs portuaires (qui demandent une convention de travail), les chaudronniers et les mécaniciens des ports (qui demandent la journée de 9 (!) heures et d'autres améliorations), les coiffeurs (qui demandent la journée de 9 ou 10 heures!), les fondeurs de la compagnie Vasena (qui demandent la reconnaissance de leur syndicat), les cochers, les boulangers de Chivilcoy et de Pergamino ... [90] Cette loi n'a été abolie qu'en 1958. Tiré du journal des séances de la chambre de sénateurs du Congrès National de la République Argentine, séance du 8 juin 1899 ; dans GODIO (J.), El movimiento obrero y la cuestion nacional. Argentina : inmigrantes asalariados y lucha de clases 1880-1910, Buenos Aires, Editorial Erasmo, 1972, p.178-179. [91] Nous pensons, par exemple, aux nombreuses tentatives, plus ou moins heureuses, de mise en place d' « écoles libres » dans le but de proposer aux milieux populaires une « éducation rationaliste », ou bien à l'organisation de nombreux et variés événements culturels et de recréation (soirées théâtrales et musicales, fêtes, pique-niques dans la nature). Cf. infra : III.2.C., Rêves d'élévation de l'homme. [92] ABAD DE SANTILLAN (D.), La FORA, ideología y trayectoria del movimiento obrero revolucionario en la Argentina, Buenos Aires, Ediciones Nervio, 1978, p. 125. [93] Voir la traduction du texte intégral en annexe. [94] Les bourses de travail correspondant à l'organisation de tous les métiers d'une même région, les chambres syndicales réunissant les travailleurs de toutes les régions qui réalisent un même métier. [95] cf. infra. [96] « La F.O.R.A., su V° Congreso », La Protesta, 23 août 1905, dans OVED (I.), El anarquismo y el movimiento obrero en Argentina, México, Siglo XXI, 1978, p. 416. [97] ABAD DE SANTILLAN (D.), La FORA, ideología y trayectoria del movimiento obrero revolucionario en la Argentina, Buenos Aires, Ediciones Nervio, 1978, p. 154-155. [98] Cf. OVED (I.), El anarquismo y el movimiento obrero en Argentina, México, Siglo XXI, 1978 ; VAZQUEZ DE FERNANDEZ (S.), « Semblanza del socialismo libertario argentino », dans SAAVEDRA (M.) et al., Historia de los argentinos, Buenos Aires, Luis Dupuy, 1990. [99] BILSKY( E.), La F.O.R.A. en el movimiento obrero (1900-1910), 2 tomes, Buenos Aires, Centro Editor de América Latina, 1985, p. 167. [100] En Argentine, ce qu'en Europe est connu comme « syndicalisme révolutionnaire », s'appellera « syndicalisme pur », « syndicalisme neutre » ou tout simplement « syndicalisme », par opposition à « l'anarcho-syndicalisme » ou « syndicalisme étiqueté » de la F.O.R.A. anarchiste. [101] Programme syndicaliste paru dans La Accion Sindicalista, juillet 1905 ; cité par DEL CAMPO (H.), El ''sindicalismo revolucionario'' (1905-1945). Selección de textos, Buenos Aires, Centro Editor de América Latina, 1986, p. 33-34. [102] Cf. « Palestra, socialismo viejo, socialismo nuevo », La Protesta, 14 mai 1905 ; cité par BILSKY( E.), La F.O.R.A. en el movimiento obrero (1900-1910), 2 tomes, Buenos Aires, Centro Editor de América Latina, 1985, p. 126. [103] En effet, bien que l'activité syndicale est une priorité pour les anarchistes argentins, ils ne s'écarteront jamais du travail de conscientisation réalisé par la propagande écrite mais aussi par le théâtre libertaire, par la création d'écoles libertaires, par la diffusion d’œuvres libertaires théoriques mais également littéraires, par la création de groupes de discussion, etc. Cf. infra : III.2.C., Rêves d'élévation de l'homme. [104] LOPEZ ARANGO (E.), « Sindicalismo revolucionario », Ideario, Buenos Aires, ACAT, 1942, dans RAMA (C.) et CAPPELLETTI (A.), El anarquismo en América Latina, Caracas, Biblioteca Ayacucho, 1990, p. 72. [105] Voir chronologie en annexe. [106] Voir chronologie en annexe. [107] Si en 1914 le chômage touchait plus de 300.000 travailleurs, en 1917 ils étaient 455.870 à ne pas être embauchés, soit 20 % de la population active. Source : DEL CAMPO (H.), « De la FORA a la CGT », Historia del movimiento obrero, n° 38, Buenos Aires, Centro Editor de América Latina, 1973, p. 77. [108] Cf. Déclaration de la F.OR.A. en 1905, en annexe. [109] Étant donné l'évolution de certains anarchistes vers la conception syndicaliste, les anarchocommunistes, critiquant les uns comme les autres, se définissent comme « anarchistes authentiques » par opposition aux anarchistes « convertis » au syndicalisme ; même les socialistes parleront des « anarchistes authentiques » car eux aussi s'opposent aux deux courants révolutionnaires. [110] Déclaration de principes du IXème congrès de la F.O.R.A. ; dans DEL CAMPO (H.), El ''sindicalismo revolucionario'' (1905-1945). Selección de textos, Buenos Aires, Centro Editor de América Latina, 1986, p.48-49. Voir traduction du texte complet en annexe. On y remarquera par ailleurs l'influence de la Charte d'Amiens (1906) de la C.G.T. Française. [111] Il s'agit des sociétés de résistance suivantes : celle de menuisiers, chauffeurs de chariots, maçons, peintres, chaudronniers, ouvriers du tabac, coupeurs de chaussures, chambre syndicale de cuisiniers, de la capitale; et boulangers de Chacabuco, métiers similaires de Punta Alta, constructeurs de charrettes de Rosario, chambre syndicale de cuisiniers de La Plata et métiers similaires de Berazatagui. ABAD DE SANTILLAN (D.), La FORA, ideología y trayectoria del movimiento obrero revolucionario en la Argentina, Buenos Aires, Ediciones Nervio, 1978, p. 248. [112] Ces sociétés de résistance sont : celle des chauffeurs de chariots, menuisiers, électriciens, tabaquiers, plusieurs sections de boulangers, fondeurs et métiers similaires, ouvriers du port, fabricants d'espadrilles, travailleurs des arts graphiques et métiers similaires, Centre Ouvrier de l'Est, Fédération d'arts graphiques, Chambre syndicale de cuisiniers et pâtissiers, métiers similaires de Berazategui, ouvriers cordonniers de Rosario, Section ferroviaire de San Cristobal, métiers similaires de Santa Fé et Fédération Ouvrière de Entre Rios. ABAD DE SANTILLAN (D.), La FORA, ideología y trayectoria del movimiento obrero revolucionario en la Argentina, Buenos Aires, Ediciones Nervio, 1978 p. 254. [113] ABAD DE SANTILLAN (D.), La FORA, ideología y trayectoria del movimiento obrero revolucionario en la Argentina, Buenos Aires, Ediciones Nervio, 1978 p. 269. [114] Créé en 1926 par initiative de l'Unión Ferroviaria (cheminots), elle adoptera un organisation verticale et centralisée. [115] Cf. BELLONI (A.), Del anarquismo al peronismo. Historia del movimiento obrero argentino, Buenos Aires, Ediciones Documentos, 1960. [116] LACROÛTE (J-M), « Introduction » dans BAYER (O.), Les anarchistes expropiateurs, Lyon, Atelier de Creation Libertaire, 1995 (pour la traduction française), p. 5. [117] BAYER (O.), Severino Di Giovanni el idealista de la violencia, Buenos Aires, Planeta, 1998, p. 151. [118] Cf. PESSIN (A.), La rêverie anarchiste. 1848-1914, Lyon, Atelier de Creation Libertaire, 1999, p.199-210. Pour le cas argentin, E. Colombo signale : « [dans les années 30] s'organisa au niveau régional le mouvement spécifique, c'est à dire ce qui sera pour la première fois en Argentine une organisation nationale spécifiquement anarchiste » et il précise que le « spécifisme » est le « nom sous lequel on définit la tendance qui défend l'organisation nationale et permanente des anarchistes en tant que tels » et à laquelle la F.O.R.A. s'est toujours opposée. COLOMBO (E.), « Prologue » dans BAYER (O.), Les anarchistes expropiateurs, Lyon, ATCL, 1995 (pour la traduction française), p. 16. [119] Il s'agit de deux grandes grèves successives réalisées en 1920 et 1921 par les ouvriers agricoles embauchés notamment dans la tonte des moutons dans les immenses estancias de la région de la Patagonie argentine. Ces grèves seront organisées par la Fédération Ouvrière de Río Gallegos (non loin du Détroit de Magellan, dans la Province de Santa Cruz), où les idées anarchistes sont majoritaires. Voir BAYER (O.), La Patagonie rebelle. 1921-1922 : chronique d'une révolte des ouvriers agricoles en Argentine, Lyon, ACL, 1996 (traduit par S. Guittard et F. Mintz). Pour une version succincte et également en français voir BAYER (O.), « Lutte de classes sur fond d'estancias », dans SCHNEIER-MEDANES (G.) (dir.), Patagonie. Une tempête d'imaginaire, Autrement, Hors Série N° 94, Mai 1996, p. 165-180. [120] BAYER (O.), Severino Di Giovanni el idealista de la violencia, Buenos Aires, Planeta, 1998, p. 37. [121] BAYER (O.), Severino Di Giovanni el idealista de la violencia, Buenos Aires, Planeta, 1998, p. 39. [122] BAYER (O.), « La influencia de la inmigración italiana en el movimiento anarquista argentino », dans Los anarquistas expropiadores, Buenos Aires, Legasa, 1986, p. 135-161. Le paragraphe est extrait de la « Note sur Severino Di Giovanni » parue dans BAYER (O.), Les anarchistes expropiateurs, Lyon, Atelier de Creation Libertaire, 1995 (pour la traduction française) , p. 42 ; traduction réalisée par Sabine Chakroun et Frédéric Goldbronn. [123] BAYER (O.), Severino Di Giovanni el idealista de la violencia, Buenos Aires, Planeta, 1998, p. 28. [124] Cf. BAYER (O.), Severino Di Giovanni el idealista de la violencia, Buenos Aires, Planeta, 1998, p. 256. [125] Anarchia, N° 1, 11/04/30, cité par BAYER (O.), Severino Di Giovanni el idealista de la violencia, Buenos Aires, Planeta, 1998, p. 239. [126] SURIANO (J.), Cultura y política libertaria en Buenos Aires. 1890-1910, Buenos Aires, Ediciones Manantial, cuadernos argentinos, 2001, p. 37-57. [127] SURIANO (J.), Cultura y política libertaria en Buenos Aires. 1890-1910, Buenos Aires, Ediciones Manantial, cuadernos argentinos, 2001, p. 41. [128] SURIANO (J.), Cultura y política libertaria en Buenos Aires. 1890-1910, Buenos Aires, Ediciones Manantial, cuadernos argentinos, 2001, p. 56. [129] FALCON (R.), Los orígenes del movimiento obrero, Buenos Aires, Centro Editor de América Latina, 1984, p. 120. [130] SURIANO (J.), Cultura y política libertaria en Buenos Aires. 1890-1910, Buenos Aires, Ediciones Manantial, cuadernos argentinos, 2001, p. 129. [131] SURIANO (J.), Cultura y política libertaria en Buenos Aires. 1890-1910, Buenos Aires, Ediciones Manantial, cuadernos argentinos, 2001, p. 130. [132] Parmi les plus connus on peut citer, sans prétention d'exhaustivité, Alberto Ghiraldo, José de Maturana, Alejandro Sux, Julio Barcos, Teodoro Antillí, John Creaghe, Félix Basterra, Pascual Guaglianone, Virginia Bolten, Elam Ravel, Eduardo Gilimón, Mariano Cortés (dit Altair), Santiago Loscascio, Fortunato Serantoni, Bautista Fueyo, Emilio Arana, Rodolfo González Pacheco, Emilio López Arango, Diego Abad de Santillán, Pierre Quiroule. [133] En effet, « les expériences pédagogiques menées par l'anarcho-communisme [argentin] pendant les trois premières décennies » du XXè siècle sont nombreuses. Sous l'influence des idées de Paul Robin et du projet pédagogique de Francisco Ferrer particulièrement, les écoles « laïques », « libres », « modernes », « rationalistes », « intégrales » ou « libertaires » (termes qui désignent des expériences semblables) se développeront fortement entre 1900 et 1930, bien qu'avec des cycles de succès / échec, suivant les fluctuations du mouvement anarchiste dans le pays. Cf. BARRANCOS (D.), Anarquismo, educación y costumbres en la Argentina de principios de siglo, Buenos Aires, Editorial contrapunto, 1990, p. 86. [134] Cf. BAYER (O.), Les anarchistes expropiateurs, Lyon, Atelier de Creation Libertaire, 1995 (pour la traduction française) ; BAYER (O.), « Simón Radowitzky, ¿mártir o asesino? », dans Los anarquistas expropiadores y otros ensayos, Buenos Aires, Galerna, 1975, p. 79-118 et BAYER (O.), Severino Di Giovanni el idealista de la violencia, Buenos Aires, Planeta, 1998. [135] ABAD DE SANTILLAN (D.), La FORA, ideología y trayectoria del movimiento obrero revolucionario en la Argentina, Buenos Aires, Ediciones Nervio, 1978, p. 296. [136] LOPEZ (A.), Historia del movimiento social y la clase obrera argentina, Buenos Aires, Editorial Programa, 1971, p. 277. [137] Devenue Fédération Libertaire Argentine (F.L.A.) en 1955. [138] CIMAZO (J.), « Una innovación metodológica. La organización anarquista en la Argentina », Jornadas Interdisciplinarias sobre anarquismo, Facultad de Filosofía y Letras [de la Universidad de Buenos Aires], 1991. Ce papier écrit et présenté par Jacinto Cimazo m'a été octroyé par M. Dardo BATUECAS, secrétaire général de la Fédération Libertaire Argentine ; qu'il en soit sincèrement remercié. [139] Cité par MAFUD (J.), El desarraigo argentino, Buenos Aires, Americalee, 1959 p. 29. [140] ASSUNÇÃO (F.), « Reseñas del pasado en las márgenes del Plata », La Nación, Rincón gaucho, 24 Avril 1999 ; ASSUNÇÃO (F.), « Una cuestión de palabra », La Nación, Rincón gaucho, 19 Juin 1999 [141] MAFUD (J.), El desarraigo argentino, Buenos Aires, Americalee, 1959, p. 29. [142] ASSUNÇÃO (F.), « Tras los rastros de un arquetipo », La Nación, Rincón gaucho, 22 Août 1998 [143] Prologue à la 10è édition argentine du Martín Fierro Cité par PEREZ AMUCHASTEGUI (A.J.), Mentalidades argentinas (1860-1930), Buenos Aires, Eudeba, 1965, p.289. [144] Lettre de José Hernández à José Zoilo Miguens, datée à Buenos Aires, décembre 1872, dans HERNANDEZ (J.), Martín Fierro, Buenos Aires, Kapelusz, septième édition, 1965, p. 2. [145] PEREZ AMUCHASTEGUI (A.J.), Mentalidades argentinas (1860-1930), Buenos Aires, Eudeba, 1965, p. 319. [146] PEREZ AMUCHASTEGUI (A.J.), Mentalidades argentinas (1860-1930), Buenos Aires, Eudeba, 1965, p. 319. [147] PEREZ AMUCHASTEGUI (A.J.), Mentalidades argentinas (1860-1930), Buenos Aires, Eudeba, 1965, p. 322. [148] Infusion d'une plante originaire du Paraguay (la yerba mate) préparée dans une petite courge creusée (récipient également appelé maté, mot quechua qui signifie « pot »), elle est bue avec une sorte de paille (la bombilla) qui filtre l'eau en laissant les feuilles broyées au fond du récipient. Le maté, puisqu'il est toujours partagé en passant de bouche en bouche, constitue un sorte de rituel d'amitié. Cela reste une pratique quotidienne très enracinée dans l'Argentine contemporaine. [149] CABALLERO (H.), « La expresión profunda del alma criolla », La Nación, Rincón gaucho, 4 Décembre 1999. [150] CRESTO (J.J.), « En la senda del triunfador », La Nación, Rincón gaucho, Buenos Aires, 6 Mars 1999. [151] GRONDONA (M.), « Vigencia del sentir gaucho », La Nación, Rincón gaucho, 13 Novembre 1999. [152] ZARAGOZA (G.), Anarquismo argentino (1876-1902), Madrid, Ediciones de la Torre, Coll. Nuestro Mundo N° 47, 1996, p. 75 ; DIAZ (H.), Alberto Ghiraldo : anarquismo y cultura, Buenos Aires, CEAL, 1991, p.46. [153] Voir éléments biographiques en annexe. [154] PESSIN (A.), La rêverie anarchiste. 1848-1914, Lyon, Atelier de Creation Libertaire, 1999, p. 216. [155] MAFUD (J.), El desarraigo argentino, Buenos Aires, Americalee, 1959, p. 43. [156] PESSIN (A.), La rêverie anarchiste. 1848-1914, Lyon, Atelier de Creation Libertaire, 1999, p.216. [157] GHIRALDO (A.), Carne doliente, Buenos Aires, Las Grandes Obras, Año II, N° 34, 1923 (1ère édition 1906), p. 1-2. [158] PESSIN (A.), La rêverie anarchiste. 1848-1914, Lyon, Atelier de Creation Libertaire, 1999, p. 89. [159] Provenant du verbe alzarse (« se lever », « se soulever », « s'enfuir »), l'adjectif signifie « fugitif », « sauvage », mais aussi « arrogant », « insolent » et « rebelle ». [160] La paja brava (gynérion argenté) est une herbe de la pampa dont le nom signifie littéralement « paille brave »; l'adjectif, est synonyme de courageux, hardi, héroïque, intrépide, résolu, téméraire, vaillant mais renvoie également au féroce et au sauvage voire même au déchaînement des forces de la nature. [161] GHIRALDO (A.), Alma gaucha. Drama en 3 actos y 8 cuadros, Buenos Aires, Pascual Mediano Editor, 1909 (1ère édition 1906), p. 6. [162] DURAND (G.), Les structures anthropologiques de l'imaginaire, Paris, Dunod, 1992 , p. 403. [163] GHIRALDO (A.), Alma gaucha. Drama en 3 actos y 8 cuadros, Buenos Aires, Pascual Mediano Editor, 1909 (1ère édition 1906), p. 11-16. [164] GHIRALDO (A.), Alma gaucha. Drama en 3 actos y 8 cuadros, Buenos Aires, Pascual Mediano Editor, 1909 (1ère édition 1906), p. 11. [165] Cf. infra : III.2.B, Rêves de destruction [166] PESSIN (A.), La rêverie anarchiste. 1848-1914, Lyon, Atelier de Creation Libertaire, 1999, p. 216. [167] PESSIN (A.), La rêverie anarchiste. 1848-1914, Lyon, Atelier de Creation Libertaire, 1999, p. 81 sqq. [168] PESSIN (A.), La rêverie anarchiste. 1848-1914, Lyon, Atelier de Creation Libertaire, 1999, p. 81. [169] Rappelons par ailleurs que le mouvement anarchiste argentin est fondamentalement urbain et que les distances sont immenses en Argentine, ce qui contribue à une vision objectivement lointaine et déformée de l'habitat rural d'avant le barbelé où le gaucho « rebelle » passe ses jours. [170] PESSIN (A.), La rêverie anarchiste. 1848-1914, Lyon, Atelier de Creation Libertaire, 1999, p. 125. [171] Voici quelques exemples : En 1894 le journal « La voz de la iglesia [La voix de l'Eglise] dénonce que l'on « prépare une nouvelle remise d'individus provenant de la crème de l'anarchisme, qui [veulent continuer ici] l'œuvre démolisseuse qu'ils essayent aujourd'hui en des diverses villes européennes (...) Il est temps donc de contrôler et de sélectionner l'immigration qui arrive à nos ports ». Cité par ZARAGOZA (G.), Anarquismo argentino (1876-1902), Madrid, Ediciones de la Torre, Coll. Nuestro Mundo N° 47, 1996, p. 454. A cela s'ajoutent deux lois visant l'expulsion d'immigrés indésirables : Loi de Résidence (1902) et de Défense sociale (1910) (Cf. supra : II.2.E et II.2.H..Voir également chronologie en annexe). [172] PESSIN (A.), La rêverie anarchiste. 1848-1914, Lyon, Atelier de Creation Libertaire, 1999, p. 63. [173] PESSIN (A.), La rêverie anarchiste. 1848-1914, Lyon, Atelier de Creation Libertaire, 1999, p. 77. [174] MAFFESOLI (M.), Du Nomadisme. Vagabondages initiatiques, Paris, Librairie Générale Française, 1997, p. 152. [175] MAFFESOLI (M.), Du Nomadisme. Vagabondages initiatiques, Paris, Librairie Générale Française, 1997, p. 154. [176] PESSIN (A.), La rêverie anarchiste. 1848-1914, Lyon, Atelier de Creation Libertaire, 1999, p.79-80. [177] GHIRALDO (A.), Alma gaucha. Drama en 3 actos y 8 cuadros, Buenos Aires, Pascual Mediano Editor, 1909 (1ère édition 1906), p. 12. [178] GHIRALDO (A.), Alma gaucha. Drama en 3 actos y 8 cuadros, Buenos Aires, Pascual Mediano Editor, 1909 (1ère édition 1906), p. 15. [179] GHIRALDO (A.), Alma gaucha. Drama en 3 actos y 8 cuadros, Buenos Aires, Pascual Mediano Editor, 1909 (1ère édition 1906), p. 12. [180] GHIRALDO (A.), Alma gaucha. Drama en 3 actos y 8 cuadros, Buenos Aires, Pascual Mediano Editor, 1909 (1ère édition 1906). [181] Rappelons que l'adjectif signifie aussi bien « fugitif » et « sauvage » que « rebelle », « arrogant » et « insolent ». [182] GHIRALDO (A.), Alma gaucha. Drama en 3 actos y 8 cuadros, Buenos Aires, Pascual Mediano Editor, 1909 (1ère édition 1906), acte I, cadre I, scène II, p. 9. [183] MAFFESOLI (M.), Du Nomadisme. Vagabondages initiatiques, Paris, Librairie Générale Française, 1997, p. 143. [184] PESSIN (A.), La rêverie anarchiste. 1848-1914, Lyon, Atelier de Creation Libertaire, 1999, p. 56-57. [185] PESSIN (A.), La rêverie anarchiste. 1848-1914, Lyon, Atelier de Creation Libertaire, 1999, p. 63-67. [186] La figuration du gaucho par le centaure ne concerne pas seulement les anarchistes, bien entendu ; on continue encore de nos jours à l'associer à ce personnage mythologique (Cf. Supra). Il semble donc que « Le gaucho sans cheval est un corps sans âme ». MAFUD (J.), El desarraigo argentino, Buenos Aires, Americalee, 1959, p. 47. [187] Rappelons comme exemple que les « bas instincts » sont précisément en bas en non pas en haut! L'expression a sans doute ses raisons imaginaires! [188] Dans une lettre du 1873 Bakounine, en parlant d'Elisée Reclus, regrette qu'il n'aie pas « tout le diable au corps désirable », cité par COLSON (D.), « La science anarchiste », Réfractions, N° 1, hiver 1997, 89-118, p. 92. [189] Nous pensons au « cheval chtonien » ou « cheval infernal » lié au Mal et à la Mort ; cf. DURAND (G.), Les structures anthropologiques de l'imaginaire, Paris, Dunod, 1992 , p. 78 sqq. [190] Cf. III.2.B., Rêves de destruction [191] cf. PESSIN (A.), La rêverie anarchiste. 1848-1914, Lyon, Atelier de Creation Libertaire, 1999, p. 141-146. [192] « Salvaje » [Sauvage], dans GHIRALDO (A.), Carne doliente, Buenos Aires, Las Grandes Obras, Año II, N° 34, 1923 (1ère édition 1906), p. 14. [193] « Salvaje » [Sauvage], dans GHIRALDO (A.), Carne doliente, Buenos Aires, Las Grandes Obras, Año II, N° 34, 1923 (1ère édition 1906), p. 14. [194] Notons l'absence totale de référence à l'indigène dans l'anarchisme argentin, contrairement à d'autres pays d'Amérique Latine (Pérou, Mexique) où le mouvement anarchiste inclura la composante indigène locale, certes plus nombreuse qu'en Argentine, dans le projet de société libertaire. Il semble intéressant de souligner que pour A. Ghiraldo, indigènes et gauchos représentent tous les deux beaucoup plus le rebelle primitif que l'autochtone argentin en tant que tel ; c'est ce qui permet à l'écrivain de placer indigènes et gauchos ensemble alors que des points de vue historique et sociologique ils ne forment point un groupe homogène. [195] On retrouve, par exemple, « un ami de Caserio » et « le frère de Ravachol » dans El Oprimido [L'Opprimé], IV, N° 27, 14 Mars 1897, p. 4. Dans Germinal, II, N°25, 5 Mars 1898, p. 5, un abonné signe « Vive Zola! » et un autre « E. Malatesta ». [196] Ceux de Bakounine, Reclus, Proudhon, Zola et Victor Hugo, par exemple. Cf. SURIANO (J.), Cultura y política libertaria en Buenos Aires. 1890-1910, Buenos Aires, Ediciones Manantial, cuadernos argentinos, 2001, p. 314. [197] Cf. infra : figures du propagandiste et du héros anarchistes. [198] PESSIN (A.), La rêverie anarchiste. 1848-1914, Lyon, Atelier de Creation Libertaire, 1999, p. 68. [199] Cf. DURAND (G.), Les structures anthropologiques de l'imaginaire, Paris, Dunod, 1992 , p. 400-403. [200] DURAND (G.), Les structures anthropologiques de l'imaginaire, Paris, Dunod, 1992 , p. 403. [201] DURAND (G.), Les structures anthropologiques de l'imaginaire, Paris, Dunod, 1992 , p. 403. [202] Cf. DURAND (G.), Les structures anthropologiques de l'imaginaire, Paris, Dunod, 1992 . [203] Film : OLIVERA Héctor, La Patagonia Rebelde, Fiction basée sur des faits réels, Argentine, Video Films S.R.L., s/d (VO espagnol). Avec un scénario rédigé par Osvaldo Bayer, ce film est basé sur le livre du même titre écrit par cet historien et journaliste argentin. [204] Cf. infra : III.2.C., Rêves d'élévation de l'homme. [205] « Milongas Anarquistas », El Perseguido, N° 54, 8 Janvier 1893, retranscrit par ZARAGOZA (G.), Anarquismo argentino (1876-1902), Madrid, Ediciones de la Torre, Coll. Nuestro Mundo N° 47, 1996, p. 497-499. [206] Cf. infra : III.2.A., Images de la réalité. [207] « crusao » renvoie, dit à la manière du gaucho, à l'adjectif « cruzado » qui signifie aussi bien « croisé » (dans le sens métissage d'animaux) que « cinglé » ou « revêche » ; les deux sens étant bien entendu attribués au gaucho. [208] WOOLLANDS (L.), Carta Gaucha y la descendencia del Viejo Vizcacha, Buenos Aires, Impresiones El Sol, 1960 [209] WOOLLANDS (L.), Carta Gaucha y la descendencia del Viejo Vizcacha, Buenos Aires, Impresiones El Sol, 1960, p. 15 [210] WOOLLANDS (L.), Carta Gaucha y la descendencia del Viejo Vizcacha, Buenos Aires, Impresiones El Sol, 1960, p. 24 [211] QUIROULE (P.), La Ciudad anarquista americana, Madrid, Ediciones Tuero, col. Investigación y Crítica, 1991 (1ère edition 1914). [212] QUIROULE (P.), La Ciudad anarquista americana, Madrid, Ediciones Tuero, col. Investigación y Crítica, 1991 (1ère edition 1914), p. 23. [213] ABAD DE SANTILLAN (D.), « Significación de una campaña contra la represión gubernativa », La Protesta. Suplemento semanal [La Protestation. Supplement hébdomadaire], I, N° 1, 9 Janvier 1922, p. 1. [214] CAMUS (A.), L'homme révolté, Paris, Gallimard, Collection Folio/essais N° 15, 1951, p. 35 [215] MAITRON (J.), Le mouvement anarchiste en France des origines à 1914, Paris, Maspéro, coll. Bibliothèque socialiste, 1983, t. I, p. 133-134. [216] El Oprimido. Periódico comunista anárquico [L'Opprimé. Périodique communiste-anarchiste], I, N° 1, 9 Septembre 1894, p. 3. [217] Dans la mesure où ces militants, hommes et femmes, ont vécu et milité en Argentine pendant toute (ou presque toute) leur vie, nous ne ferons pas de distinctions de nationalité et les considérerons comme Argentins du fait d'avoir contribué grandement et pendant longtemps à constituer le mouvement anarchiste du pays. Pour des éléments biographiques voir les biographies en annexe. [218] DIAZ (H.), Alberto Ghiraldo : anarquismo y cultura, Buenos Aires, CEAL, 1991, p. 9. [219] GHIRALDO (A.), Humano ardor (Aventuras, luchas y amores de Salvador de la Fuente.). Novela argentina, Madrid, C.I.A.P., s/d (1ère édition 1928), p. 8-9. [220] DE LA GUARDIA (A.), Rodolfo González Pacheco, Buenos Aires, Ediciones Culturales Argentinas, 1963, p. 13-17. [221] DE LA GUARDIA (A.), Rodolfo González Pacheco, Buenos Aires, Ediciones Culturales Argentinas, 1963, p. 15. [222] GONZALEZ PACHECO (R.), Carteles, cité par DE LA GUARDIA (A.), Rodolfo González Pacheco, Buenos Aires, Ediciones Culturales Argentinas, 1963, p. 16-17. [223] DE LA GUARDIA (A.), Rodolfo González Pacheco, Buenos Aires, Ediciones Culturales Argentinas, 1963, p. 17. [224] Grève des travailleurs des plantations de quebracho dans l'estancia La Forestal, province de Santa Fé, survenue en 1915. [225] ATAN (A.), Cuatro Historias de Anarquistas. Testimonios orales de militantes del anarcosindicalismo argentino, Buenos Aires, Gráfica MPS, 2000, p. 51-52. [226] ATAN (A.), Cuatro Historias de Anarquistas. Testimonios orales de militantes del anarcosindicalismo argentino, Buenos Aires, Gráfica MPS, 2000, p. 56. [227] Cf. III.2.A., Images de la réalité. [228] Place du centre de la capitale argentine où se trouvent le siège du gouvernement, ainsi que la banque centrale et la cathédrale. [229] C'est-à-dire membres de la Fédération Ouvrière Régionale Argentine (FORA), anarchiste. [230] ATAN (A.), Cuatro Historias de Anarquistas. Testimonios orales de militantes del anarcosindicalismo argentino, Buenos Aires, Gráfica MPS, 2000, p. 55 ; 57. [231] ATAN (A.), Cuatro Historias de Anarquistas. Testimonios orales de militantes del anarcosindicalismo argentino, Buenos Aires, Gráfica MPS, 2000, p. 57. [232] Entretien avec G. Pacheco à la « Sociedad de Actores » [syndicat des comédiens], cité par BAYER (O.), « El santo ácrata », Página/12, 9 Avril 1994. [233] PANELAS (C.), Los gallegos anarquistas en Argentina, Buenos Aires, Ediciones del Valle, 1999, p. 77. [234] BAYER (O.), « El santo ácrata », Página/12, 9 Avril 1994. [235] Cf. III.2.C., Rêves d'élévation de l'homme. [236] PANELAS (C.), Los gallegos anarquistas en Argentina, Buenos Aires, Ediciones del Valle, 1999, p. 76. [237] DUVIGNAUD (J.), Hérésie et subversion. Essai sur l'anomie, Paris, La Découverte, ??, p. 125 [238] PEREYRA (O.), Reconstruir, Mars 1971, cité par PANELAS (C.), Los gallegos anarquistas en Argentina, Buenos Aires, Ediciones del Valle, 1999, p. 75. [239] Nous croyons pouvoir y lire Max Nettlau. [240] PANELAS (C.), Los gallegos anarquistas en Argentina, Buenos Aires, Ediciones del Valle, 1999, p. 75. [241] LOPEZ ARANGO (E.), « Una "exposición concreta" », La Protesta. Suplemento semanal [La Protestation. Supplement hébdomadaire], I, N° 1, 9 Janvier 1922, p. 2. [242] Voir annexe [243] ATAN (A.), Cuatro Historias de Anarquistas. Testimonios orales de militantes del anarcosindicalismo argentino, Buenos Aires, Gráfica MPS, 2000, p. 36-37. [244] PESSIN (A.), La rêverie anarchiste. 1848-1914, Lyon, Atelier de Creation Libertaire, 1999, p. 75-85. [245] SURIANO (J.), Cultura y política libertaria en Buenos Aires. 1890-1910, Buenos Aires, Ediciones Manantial, cuadernos argentinos, 2001, p. 121. [246] SURIANO (J.), Cultura y política libertaria en Buenos Aires. 1890-1910, Buenos Aires, Ediciones Manantial, cuadernos argentinos, 2001, p. 122. [247] GILIMON (E. G.), Hechos y comentarios seguido de Páginas Intimas y algunos artículos de varios escritores, Buenos Aires - Montevideo, Imprenta B. Puey, 1911, p. 32. [248] GHIRALDO (A.), Humano ardor (Aventuras, luchas y amores de Salvador de la Fuente.). Novela argentina, Madrid, C.I.A.P., s/d (1ère édition 1928), p. 143-144. [249] SURIANO (J.), Cultura y política libertaria en Buenos Aires. 1890-1910, Buenos Aires, Ediciones Manantial, cuadernos argentinos, 2001, p. 118. [250] SURIANO (J.), Cultura y política libertaria en Buenos Aires. 1890-1910, Buenos Aires, Ediciones Manantial, cuadernos argentinos, 2001, p. 121. [251] PANELAS (C.), Los gallegos anarquistas en Argentina, Buenos Aires, Ediciones del Valle, 1999, p. 75. [252] GHIRALDO (A.), Humano ardor (Aventuras, luchas y amores de Salvador de la Fuente.). Novela argentina, Madrid, C.I.A.P., s/d (1ère édition 1928), p. 143. [253] DE LA GUARDIA (A.), Rodolfo González Pacheco, Buenos Aires, Ediciones Culturales Argentinas, 1963, p. 55. [254] DE LA GUARDIA (A.), Rodolfo González Pacheco, Buenos Aires, Ediciones Culturales Argentinas, 1963, p. 56. [255] « Simbólica », GHIRALDO (A.), Carne doliente, Buenos Aires, Las Grandes Obras, Año II, N° 34, 1923 (1ère édition 1906), p. 34-40. [256] DURAND (G.), Les structures anthropologiques de l'imaginaire, Paris, Dunod, 1992 , p. 346. [257] Cf. infra. : III.1.B., Héros et martyrs anarchistes [258] Cf. infra. : III.2.C., Rêves d'élévation de l'homme. [259] « A qué venimos », La Anarquía. Boletín mensual de la Confederación Anarquista R. A. [L'Anarchie. Bulletin mensuel de la Confédération Anarchiste R. A.], I, N°1, Novembre 1912, p. 1. [260] Voir annexe. [261] GILIMON (E. G.), Hechos y comentarios seguido de Páginas Intimas y algunos artículos de varios escritores, Buenos Aires - Montevideo, Imprenta B. Puey, 1911, p. 41. [262] GHERRA (P.), « Siluetas », La Voz de la Mujer, 18 Octobre 1896, cité par ZARAGOZA (G.), Anarquismo argentino (1876-1902), Madrid, Ediciones de la Torre, Coll. Nuestro Mundo N° 47, 1996, p. 449. [263] ATAN (A.), Cuatro Historias de Anarquistas. Testimonios orales de militantes del anarcosindicalismo argentino, Buenos Aires, Gráfica MPS, 2000, p. 91. [264] GHIRALDO (A.), Carne doliente, Buenos Aires, Las Grandes Obras, Año II, N° 34, 1923 (1ère édition 1906), p. 34-35. [265] La Protesta Humana. Periódico semanal anarquista [La Protestation Humaine. Périodique hebdomadaire anarchiste], I, N° 28, 25 Septembre 1916, p. 2. [266] ZARAGOZA (G.), Anarquismo argentino (1876-1902), Madrid, Ediciones de la Torre, Coll. Nuestro Mundo N° 47, 1996, p. 448-452. [267] BAYER (O.), La Patagonia rebelde, Buenos Aires, Hyspamérica, 1985 (traduction : MLMS), p. 213 (traduction MLMS). [268] DE LA GUARDIA (A.), Rodolfo González Pacheco, Buenos Aires, Ediciones Culturales Argentinas, 1963, p. 50. [269] ATAN (A.), Cuatro Historias de Anarquistas. Testimonios orales de militantes del anarcosindicalismo argentino, Buenos Aires, Gráfica MPS, 2000, p. 38. [270] ATAN (A.), Cuatro Historias de Anarquistas. Testimonios orales de militantes del anarcosindicalismo argentino, Buenos Aires, Gráfica MPS, 2000, p. 145. [271] SURIANO (J.), Cultura y política libertaria en Buenos Aires. 1890-1910, Buenos Aires, Ediciones Manantial, cuadernos argentinos, 2001, p. 46. [272] Cf. infra. : III.2.C., Rêves d'élévation de l'homme. [273] OLIVERA Héctor, La Patagonia Rebelde, Fiction basée sur des faits réels, Argentine, Video Films S.R.L., s/d (VO espagnol). [274] LOSCASCIO (S.), « Los simuladores », La Protesta Humana. Periódico semanal anarquista [La Protestation Humaine. Périodique hebdomadaire anarchiste], I, N° 28, 25 Septembre 1916, p. 2-3. [275] XAXARA, « El ombligo de Marx », La Protesta. Suplemento semanal [La Protestation. Supplement hébdomadaire], I, N° 1, 9 Janvier 1922, p.2. [276] La Voz de la Mujer. Periódico comunista-anárquico [La Voix de la Femme. Périodique communisteanarchiste], II, N° 9, 1° Janvier 1897, p. 2. [277] Cf. infra. : III.2.C., Rêves d'élévation de l'homme. [278] Cf. PESSIN (A.), La rêverie anarchiste. 1848-1914, Lyon, Atelier de Creation Libertaire, 1999, p. 75- 85. [279] La Protesta. Suplemento semanal [La Protestation. Supplement hébdomadaire], I, N° 1, 9 Janvier 1922, p. 1. Le souligné est à nous. [280] RUSIÑOL (S.), Un viaje o Plata, Madrid, 1911, p. 143, cité par SURIANO (J.), Cultura y política libertaria en Buenos Aires. 1890-1910, Buenos Aires, Ediciones Manantial, cuadernos argentinos, 2001, p. 121. [281] GHIRALDO (A.), Humano ardor (Aventuras, luchas y amores de Salvador de la Fuente.). Novela argentina, Madrid, C.I.A.P., s/d (1ère édition 1928), p. 144. [282] LOSCASCIO (S.), « Los simuladores », La Protesta Humana. Periódico semanal anarquista [La Protestation Humaine. Périodique hebdomadaire anarchiste], I, N° 28, 25 Septembre 1916, p. 3. [283] La Voz de la Mujer. Periódico comunista-anárquico [La Voix de la Femme. Périodique communisteanarchiste], II, N° 9, 1° Janvier 1897, p. 2. Le souligné est à nous. [284] Dictionnaire de la langue française, de Littré, dans SELLIER (Ph.), Le mythe du héros, Paris, Bordas, 1990, p. 13. Le souligné est à nous. [285] « Salvaje » [Sauvage], dans GHIRALDO (A.), Carne doliente, Buenos Aires, Las Grandes Obras, Año II, N° 34, 1923 (1ère édition 1906), p. 14. [286] Cf. SELLIER (Ph.), Le mythe du héros, Paris, Bordas, 1990, p. 14-16. [287] Cf. ECHEVARRIA MOLLOY (G.), Una vida de héroe. Función y significado del mito, Buenos Aires, Biblos, 2001 [288] ECHEVARRIA MOLLOY (G.), Una vida de héroe. Función y significado del mito, Buenos Aires, Biblos, 2001, p. 129. [289] SELLIER (Ph.), Le mythe du héros, Paris, Bordas, 1990, p. 14-16. [290] ECHEVARRIA MOLLOY (G.), Una vida de héroe. Función y significado del mito, Buenos Aires, Biblos, 2001, p. 147. [291] ECHEVARRIA MOLLOY (G.), Una vida de héroe. Función y significado del mito, Buenos Aires, Biblos, 2001, p. 171. [292] ECHEVARRIA MOLLOY (G.), Una vida de héroe. Función y significado del mito, Buenos Aires, Biblos, 2001, p. 172. [293] ECHEVARRIA MOLLOY (G.), Una vida de héroe. Función y significado del mito, Buenos Aires, Biblos, 2001, p. 153. [294] ECHEVARRIA MOLLOY (G.), Una vida de héroe. Función y significado del mito, Buenos Aires, Biblos, 2001, p. 183. [295] SELLIER (Ph.), Le mythe du héros, Paris, Bordas, 1990, p. 16. [296] SELLIER (Ph.), Le mythe du héros, Paris, Bordas, 1990, p. 16. [297] FABBRI (L.), « Jacobo Maguid (1907-1997 », dans FONTANILLAS BORRAS (A.) et TORRES PANELLS (S.) (comp.), Luce Fabbri. La libertad entre la historia y la utopía. Tres ensayos y otros textos del siglo XX, Barclona, édité par les auteurs, 1998 [298] La Protesta, 25 Mai 1928, cité par BAYER (O.), Severino Di Giovanni el idealista de la violencia, Buenos Aires, Planeta, 1998, p. 111. [299] La Protesta, 25 Mai 1928, cité par BAYER (O.), Severino Di Giovanni el idealista de la violencia, Buenos Aires, Planeta, 1998, p. 112. [300] L'historien adopte à nos yeux la vision classique de l'époque (et qui dépasse largement la seule appréciation anarchiste) qui consiste à considérer que la société est divisé entre « ceux d'en haut » et « ceux d'en bas ». Cf. infra., III.2.C., Images de la réalité. [301] BAYER (O.), Severino Di Giovanni el idealista de la violencia, Buenos Aires, Planeta, 1998, p. 113. [302] En effet, le rassemblement du 1° Mai se solde avec 3 morts et 40 personnes gravement blessées. Dans les jours qui suivent, 16 dirigeants anarchistes seront arrêtés et tous les locaux où se réunit cette tendance seront fermés. Anarchistes et socialistes appellent à la grève générale pour demander la démission du colonel Falcón, mais le succès de la grève n'est que partiel et le président argentin F. Alcorta conforte le colonel dans son poste. Une usine est attaquée par un groupe d'ouvriers et 60.000 ouvriers défilent en silence derrière le cercueil des manifestants tués le 1° Mai. Cf. BAYER (O.), « Simón Radowitzky, ¿mártir o asesino? », dans Los anarquistas expropiadores y otros ensayos, Buenos Aires, Galerna, 1975, p. 79-118. [303] Cf. BAYER (O.), La Patagonie rebelle. 1921-1922 : chronique d'une révolte des ouvriers agricoles en Argentine, Lyon, ACL, 1996 (traduit par S. Guittard et F. Mintz). [304] La Protesta, 25 Mai 1928, cité par BAYER (O.), Severino Di Giovanni el idealista de la violencia, Buenos Aires, Planeta, 1998, p. 112. [305] Le 24 Décembre 1927, Severino Di Giovanni entend une fois de plus s'élever contre l'annonce de l'application de la peine de mort aux les anarchistes italiens Sacco et Vanzetti aux États-Unis. Il pose donc une bombe au City Bank et une autre à la Banque Boston. Cette dernière manque d'exploser et ne produit qu'une grande flamme ; mais la bombe du City Bank, prévue pour exploser à midi, après la fermeture de la banque, explose finalement plus tôt que prévu se soldant par 23 blessés et deux morts. [306] Il s'agit également d'un attentat à la bombe réalisé par Severino Di Giovanni, cette fois dans le cadre de sa lutte anti-fasciste : la bombe explosera le 23 Mai 1928 au Consulat Italien à Buenos Aires et fera 9 morts et 34 blessés. [307] La Protesta, 25 Mai 1928, cité par BAYER (O.), Severino Di Giovanni el idealista de la violencia, Buenos Aires, Planeta, 1998, p. 112. [308] Cf. supra. : II.2.I, La période illégaliste. [309] Le souligné est à nous. [310] La Antorcha, 9 juin 1928, cité par BAYER (O.), Severino Di Giovanni el idealista de la violencia, Buenos Aires, Planeta, 1998, p. 113-114. [311] Cf. infra. : III.2.C., Rêves d'élévation de l'homme. [312] GONZALEZ PACHECHO (R.), « Kurt Wilckens, s/d, cité dans BAYER (O.), La Patagonia rebelde. El Vindicador, T. 4, Buenos Aires, Planeta / Espejo de la Argentina, 1997, p. 226. [313] BAYER (O.), La Patagonia rebelde. El Vindicador, T. 4, Buenos Aires, Planeta / Espejo de la Argentina, 1997, p. 216. [314] RESZLER (A.), Mythes politiques modernes, Paris, PUF, 1981, p. 183. [315] L'Adunata dei refrattari, s/d, cité longuement dans BAYER (O.), Severino Di Giovanni el idealista de la violencia, Buenos Aires, Planeta, 1998, p.362-366. Les soulignés sont à nous. [316] BAYER (O.), La Patagonie rebelle. 1921-1922 : chronique d'une révolte des ouvriers agricoles en Argentine, Lyon, ACL, 1996 (traduit par S. Guittard et F. Mintz), p.261-262. [317] BAYER (O.), La Patagonia rebelde, Buenos Aires, Hyspamérica, 1985 (traduction : MLMS), p. 373. [318] BAYER (O.), La Patagonia rebelde. El Vindicador, T. 4, Buenos Aires, Planeta / Espejo de la Argentina, 1997, p. 311. [319] GONZALEZ PACHECHO (R.), « Kurt Wilckens, s/d, cité dans BAYER (O.), La Patagonia rebelde. El Vindicador, T. 4, Buenos Aires, Planeta / Espejo de la Argentina, 1997, p. 225. Le souligné est à nous. [320] PESSIN (A.), « Anarchie et anomie », Réfractions, n°1, hiver 1997, p. 161-170, p. 161. [321] Et cela même si l'allemand rejettera catégoriquement le terme de « vengeance » pour expliquer son attentat. Cf. supra. [322] « Causas y efectos. La tragedia de la Patagonia y el gesto de Kurt Wilkens » [Causes et conséquences. La tragédie de Patagonie et le geste de Kurt Wilkens], Suplemento Quincenal La Protesta [Supplement hebdomadaire La Protestation], 31 Janvier 1929, p. 34-53, p. 52. Le souligné est à nous. [323] Longuement reproduit dans BAYER (O.), La Patagonia rebelde. El Vindicador, T. 4, Buenos Aires, Planeta / Espejo de la Argentina, 1997, p. 354-355. [324] Kurt Wilckens sera considéré comme un « compagnon » par tous les courants de l'univers anarchiste, pourtant très divisé au sujet de la violence. Et même si l'anarchiste allemand avait sa carte d'adhérent de la FORA, l'individualiste Di Giovanni verra en lui « le prototype de l'anarchiste expropriateur ». [325] BAYER (O.), La Patagonia rebelde. El Vindicador, T. 4, Buenos Aires, Planeta / Espejo de la Argentina, 1997, p. 305-306. [326] BAYER (O.), La Patagonia rebelde. El Vindicador, T. 4, Buenos Aires, Planeta / Espejo de la Argentina, 1997, p. 312. [327] Cf. infra (apothéose). [328] BAYER (O.), Severino Di Giovanni el idealista de la violencia, Buenos Aires, Planeta, 1998, p. 10. [329] BAYER (O.), Severino Di Giovanni el idealista de la violencia, Buenos Aires, Planeta, 1998, p. 12. Le souligné appartient à l'auteur. [330] La Nation, Buenos Aires,s/d, cité dans BAYER (O.), Severino Di Giovanni el idealista de la violencia, Buenos Aires, Planeta, 1998, p. 314. [331] L'Adunata dei refrattari, s/d, cité in extenso dans BAYER (O.), Severino Di Giovanni el idealista de la violencia, Buenos Aires, Planeta, 1998, p. 364. [332] BAYER (O.), La Patagonie rebelle. 1921-1922 : chronique d'une révolte des ouvriers agricoles en Argentine, Lyon, ACL, 1996 (traduit par S. Guittard et F. Mintz), p. 253. [333] BAYER (O.), La Patagonia rebelde. El Vindicador, T. 4, Buenos Aires, Planeta / Espejo de la Argentina, 1997, p.211. [334] BAYER (O.), La Patagonie rebelle. 1921-1922 : chronique d'une révolte des ouvriers agricoles en Argentine, Lyon, ACL, 1996 (traduit par S. Guittard et F. Mintz), p.13. [335] La Pampa Libre, General Pico, 15 février 1923, cité dans BAYER (O.), La Patagonia rebelde, Buenos Aires, Hyspamérica, 1985 (traduction : MLMS), p. 355. [336] DI GIOVANNI (S.), « Los anunciadores de la Tempestad: Kurt Wilckens en la idea y en la accion », s/d, cité dans BAYER (O.), La Patagonia rebelde. El Vindicador, T. 4, Buenos Aires, Planeta / Espejo de la Argentina, 1997, p. 354-355. [337] QUIROULE (P.), La Ciudad anarquista americana, Madrid, Ediciones Tuero, col. Investigación y Crítica, 1991 (1ère edition 1914), p. 17. [338] QUIROULE (P.), La Ciudad anarquista americana, Madrid, Ediciones Tuero, col. Investigación y Crítica, 1991 (1ère edition 1914), p. 20. [339] QUIROULE (P.), La Ciudad anarquista americana, Madrid, Ediciones Tuero, col. Investigación y Crítica, 1991 (1ère edition 1914), p. 22. [340] QUIROULE (P.), La Ciudad anarquista americana, Madrid, Ediciones Tuero, col. Investigación y Crítica, 1991 (1ère edition 1914), p. 23. [341] « Causas y efectos. La tragedia de la Patagonia y el gesto de Kurt Wilkens » [Causes et conséquences. La tragédie de Patagonie et le geste de Kurt Wilkens], Suplemento Quincenal La Protesta [Supplement hebdomadaire La Protestation], 31 Janvier 1929, p. 34-53, p. 52. [342] QUIROULE (P.), La Ciudad anarquista americana, Madrid, Ediciones Tuero, col. Investigación y Crítica, 1991 (1ère edition 1914), p. 19-20. [343] L'Adunata dei refrattari, s/d, cité in extenso dans BAYER (O.), Severino Di Giovanni el idealista de la violencia, Buenos Aires, Planeta, 1998, p. 364. [344] On fait ici allusion à la course poursuite avec la police argentine pendant laquelle, cerné, Di Giovanni se tire une balle dans la poitrine, ce après quoi il est fait prisonnier, à l'hôpital d'abord et à la prison ensuite. [345] La Nación, Buenos Aires, s/d (probablement le lendemain de la capture de l'anarchiste, survenue le 29 Janvier 1929), cité par BAYER (O.), Severino Di Giovanni el idealista de la violencia, Buenos Aires, Planeta, 1998, p. 314. [346] DURAND (G.), Les structures anthropologiques de l'imaginaire, Paris, Dunod, 1992 , p. 91-93. [347] BAYER (O.), Severino Di Giovanni el idealista de la violencia, Buenos Aires, Planeta, 1998, p. 20 et 22. [348] BAYER (O.), La Patagonia rebelde, Buenos Aires, Hyspamérica, 1985 (traduction : MLMS), p. 388. [349] Cf. SELLIER (Ph.), Le mythe du héros, Paris, Bordas, 1990, p. 126. [350] Cf. « solarité du héros », SELLIER (Ph.), Le mythe du héros, Paris, Bordas, 1990, p. 19. [351] Cf. supra, p.?? [352] PANELAS (C.), Los gallegos anarquistas en Argentina, Buenos Aires, Ediciones del Valle, 1999, p. 104. [353] PANELAS (C.), Los gallegos anarquistas en Argentina, Buenos Aires, Ediciones del Valle, 1999, p. 105. [354] SELLIER (Ph.), Le mythe du héros, Paris, Bordas, 1990, p. 17. [355] GHIRALDO (A.), Carne doliente, Buenos Aires, Las Grandes Obras, Año II, N° 34, 1923 (1ère édition 1906), p. 11. [356] GHIRALDO (A.), Carne doliente, Buenos Aires, Las Grandes Obras, Año II, N° 34, 1923 (1ère édition 1906), p. 12. [357] Cf. SELLIER (Ph.), Le mythe du héros, Paris, Bordas, 1990, p. 19. [358] BAYER (O.), La Patagonia rebelde, Buenos Aires, Hyspamérica, 1985 (traduction : MLMS), p. 363. [359] La Nación, Buenos Aires, s/d (probablement le lendemain de la capture de l'anarchiste, survenue le 29 Janvier 1929), cité par BAYER (O.), Severino Di Giovanni el idealista de la violencia, Buenos Aires, Planeta, 1998, p. 314. [360] BAYER (O.), Severino Di Giovanni el idealista de la violencia, Buenos Aires, Planeta, 1998, p. 356. [361] ARLT (R.), Obras completas, Buenos Aires, Ed. Carlos lohlé, tomo II, 1981, cité longuement dans BAYER (O.), Severino Di Giovanni el idealista de la violencia, Buenos Aires, Planeta, 1998, p. 349- 351. [362] DURAND (G.), Les structures anthropologiques de l'imaginaire, Paris, Dunod, 1992 , p. 170. [363] PESSIN (A.), La rêverie anarchiste. 1848-1914, Lyon, Atelier de Creation Libertaire, 1999, p. 80. [364] « Causas y efectos. La tragedia de la Patagonia y el gesto de Kurt Wilkens » [Causes et conséquences. La tragédie de Patagonie et le geste de Kurt Wilkens], Suplemento Quincenal La Protesta [Supplement hebdomadaire La Protestation], 31 Janvier 1929, p. 34-53, p. 52. [365] Grande Centrale Ouvrière crée en 1905 à Chicago, par des anarchistes, des syndicalistesrévolutionnaires et des socialistes et rassemblant notamment des immigrants, des ouvriers nonspécialisés et des marginaux. Cf. TARIZZO (D.), L'Anarchie. Histoire des mouvements libertaires dans le monde, Paris, Seghers, 1978. [366] « Causas y efectos. La tragedia de la Patagonia y el gesto de Kurt Wilkens » [Causes et conséquences. La tragédie de Patagonie et le geste de Kurt Wilkens], Suplemento Quincenal La Protesta [Supplement hebdomadaire La Protestation], 31 Janvier 1929, p. 34-53, p. 52. Le souligné est à nous. [367] Témoignages cités dans BAYER (O.), Les anarchistes expropiateurs, Lyon, Atelier de Creation Libertaire, 1995 (pour la traduction française), p. 57. Le souligné est à nous. [368] PESSIN (A.), La rêverie anarchiste. 1848-1914, Lyon, Atelier de Creation Libertaire, 1999, p. 129- 134. [369] BAYER (O.), Severino Di Giovanni el idealista de la violencia, Buenos Aires, Planeta, 1998, p. 26. Le souligné est à nous. [370] L'Adunata dei refrattari, s/d, cité in extenso dans BAYER (O.), Severino Di Giovanni el idealista de la violencia, Buenos Aires, Planeta, 1998, p. 365. [371] Témoignage de NADRA Fernando, dans ALVAREZ Eliseo (producteur), Severino Di Giovanni. Una vida ... Una historia de pasión y muerte, Documentaire, Argentine, Blakman, s/d (VO espagnol). [372] « Causas y efectos. La tragedia de la Patagonia y el gesto de Kurt Wilkens » [Causes et conséquences. La tragédie de Patagonie et le geste de Kurt Wilkens], Suplemento Quincenal La Protesta [Supplement hebdomadaire La Protestation], 31 Janvier 1929, p. 34-53, p. 52. [373] L'adunata dei Refrattari, New York, , 28 Mars 1931, dans BAYER (O.), Severino Di Giovanni el idealista de la violencia, Buenos Aires, Planeta, 1998, p. 26. [374] BAYER (O.), Severino Di Giovanni el idealista de la violencia, Buenos Aires, Planeta, 1998, p. 26. [375] Cf. infra., Rêves de destruction. [376] Cf. ECHEVARRIA MOLLOY (G.), Una vida de héroe. Función y significado del mito, Buenos Aires, Biblos, 2001 ; SELLIER (Ph.), Le mythe du héros, Paris, Bordas, 1990. [377] L'Adunatta dei Refrattari,New York, 28 mars 1931, cité par BAYER (O.), Severino Di Giovanni el idealista de la violencia, Buenos Aires, Planeta, 1998, p. 24. [378] « Remembranzas. 1909-1912 », La Anarquía. Boletín mensual de la Confederación Anarquista R. A. [379] PANELAS (C.), Los gallegos anarquistas en Argentina, Buenos Aires, Ediciones del Valle, 1999, p. 107. [380] BAYER (O.), La Patagonia rebelde, Buenos Aires, Hyspamérica, 1985 (traduction : MLMS), p. 14. [381] La date de l'attentat contre Varala fut très vraisemblablement le 25 janvier 1923. C'est cette date qui est annoncée dans La Protesta, cf. « Causas y efectos. La tragedia de la Patagonia y el gesto de Kurt Wilkens » [Causes et conséquences. La tragédie de Patagonie et le geste de Kurt Wilkens], Suplemento Quincenal La Protesta [Supplement hebdomadaire La Protestation], 31 Janvier 1929, p. 34-53, p. 52. O. Bayer, lorsqu'il reconstruit les événements qui mèneront à l'assassinat de l'anarchiste allemand, précise également, et cela malgré la première ligne de son ouvrage qui annonce le 27 janvier comme date de l'attentat de Wilckens, que « la mort du commandant Varela se produisit le 25 janvier 1923 », cf. BAYER (O.), La Patagonia rebelde, Buenos Aires, Hyspamérica, 1985 (traduction : [382] BAYER (O.), La Patagonie rebelle. 1921-1922 : chronique d'une révolte des ouvriers agricoles en Argentine, Lyon, ACL, 1996 (traduit par S. Guittard et F. Mintz), p. 14. [383] « Causas y efectos. La tragedia de la Patagonia y el gesto de Kurt Wilkens » [Causes et conséquences. La tragédie de Patagonie et le geste de Kurt Wilkens], Suplemento Quincenal La Protesta [Supplement hebdomadaire La Protestation], 31 Janvier 1929, p. 34-53, p. 52-53. [384] « Las cartas de amor de Severino Di Giovanni », Clarín, Buenos Aires, 27 Juillet 1999, p. 26. [385] Giacomo Matteotti (1885-1924) fut le secrétaire général du Parti Socialiste Italien (1922), assassiné par les fascistes [386] BAYER (O.), Severino Di Giovanni el idealista de la violencia, Buenos Aires, Planeta, 1998, p. 20. [387] BAYER (O.), Severino Di Giovanni el idealista de la violencia, Buenos Aires, Planeta, 1998, p. 22. [388] BAYER (O.), Severino Di Giovanni el idealista de la violencia, Buenos Aires, Planeta, 1998, p. 23. [389] « Las cartas de amor de Severino Di Giovanni », Clarín, Buenos Aires, 27 Juillet 1999, p. 26. [390] SELLIER (Ph.), Le mythe du héros, Paris, Bordas, 1990, p. 15-16. [391] DI GIOVANNI (S.), « Cara a cara con en el enemigo », Culmine, Buenos Aires, s/d, cité dans BAYER (O.), Severino Di Giovanni el idealista de la violencia, Buenos Aires, Planeta, 1998, p. 45. [392] Severino arrive en Argentine avec sa femme, Teresina, et leurs trois enfants, Ilvo, Laura et Aurora. En Argentine, il rencontrera América Scarfó, sœur de ses proches compagnons Paulino et Alejandro Scarfó, nés Argentins de parents Italiens. Avec cette jeune Argentine Severino vivra, à partir de 1928, une histoire d'amour passionnée et tout aussi célèbre que sa figure. [393] BAYER (O.), La Patagonia rebelde, Buenos Aires, Hyspamérica, 1985 (traduction : MLMS), p. 395. [394] Voir « tableau des activités illégalistes », en Annexe. [395] Di Giovanni aura des liens avec des très nombreux activistes de Buenos Aires. Parmi les amis proches on trouvera les frères Alejandro et Paulino Scarfó, Silvio Astolfi et Miguel Arcángel Roscigna ; mais l'Italien côtoiera, de manière plus ou moins régulière, des très nombreux anarchistes du pays, comme, Emilio Uriondo, Juan Antonio Morán, Jorge Tamayo Gavilán, Paco González, Braulio Rojas, Umberto Lanciotti, Juan López Dumpiérrez ... Notons par ailleurs que Di Giovanni maintiendra un contact épistolaire assez régulier avec les anarchistes d'Italie, grâce à Ugo Treni, qui est en contact avec Luiggi Fabri et Errico Malatesta. Cf. BAYER (O.), Severino Di Giovanni el idealista de la violencia, Buenos Aires, Planeta, 1998. [396] BAYER (O.), Severino Di Giovanni el idealista de la violencia, Buenos Aires, Planeta, 1998, p. 59. [397] Lettre de Severino Di Giovanni à América Scarfó, datée le 10 Décembre 1928, citée dans BAYER (O.), Severino Di Giovanni el idealista de la violencia, Buenos Aires, Planeta, 1998, p. 131. [398] Cf. SELLIER (Ph.), Le mythe du héros, Paris, Bordas, 1990, p. 20-22. [399] Lettre d'América Scarfó à Émile Armand, datée à Buenos Aires, le 3 Décembre 1928, et publiée par L'en Dehors du 20 Janvier 1929. Elle fut écrite en français, dont la traduction en espagnol est citée in extenso dans BAYER (O.), Severino Di Giovanni el idealista de la violencia, Buenos Aires, Planeta, 1998, p. 141-144. [400] Cf. SELLIER (Ph.), « Héroïque (le modèle – de l'imagination) », dans BRUNEL (P.), Dictionnaire des Mythes Littéraires, éditions du Rocher, 1988, p. 733-741, p. 740. [401] Cf. infra, l'apothéose du héros anarchiste. [402] Il Mattino d'Italia, 21 Juillet 1930, cité in extenso dans BAYER (O.), Severino Di Giovanni el idealista de la violencia, Buenos Aires, Planeta, 1998, p. 245-246. Le souligné est à nous. [403] BAYER (O.), La Patagonia rebelde. Los Bandoleros, T. 1, Buenos Aires, Planeta / Espejo de la Argentina, 1993, p. 21. [404] BAYER (O.), La Patagonia rebelde. Los Bandoleros, T. 1, Buenos Aires, Planeta / Espejo de la Argentina, 1993, p. 21. [405] BAYER (O.), La Patagonia rebelde. Los Bandoleros, T. 1, Buenos Aires, Planeta / Espejo de la Argentina, 1993, p. 22. [406] Cf. infra, l'imagerie du fauve associé au miasme, chapitre 2.A. [407] L'Italien Cesare Lombroso (1835-1909), médecin et criminologue, est le fondateur de l'anthropologie criminelle. Ses travaux se veulent une description du criminel-né type, qui présenterait selon lui des caractéristiques morphologiques précises. Dans son ouvrage Les Anarchistes, on peut lire : « Ce qui frappe à première vue dans la physionomie de Ravachol, c'est la brutalité ; la face, qui présente une asymétrie très nette, se distingue par une énorme sténocrotaphie et par l'exagération des sourcils, par le nez très dévié à droite, les oreilles en anse, placées à des hauteurs différentes, enfin par la mâchoire inférieure énorme, carrée et prédominante, qui complète dans cette tête les caractères typiques de mon criminel-né », Cf. LOMBROSO (C.), Les Anarchistes, traduit de la 2è édition italienne (1896), Paris, Ernest Flammarion Editeur, s/d, p. 49-50. On ne peut que noter l'influence du criminologue italien chez les Argentins de l'époque quand l'on lit le rapport du procureur lors du procès de Radowitzky : « La physionomie de l'assassin présente des caractères morphologiques qui montrent, de manière bien accentuée, tous les stigmates du criminel. Développement excessif de la mâchoire inférieure, proéminence des arcades sourcilières, dépression du front, regard torve, légère asymétrie faciale, voici les caractères somatiques qui accusent Radowitzky comme étant le délinquant type », Cf. BAYER (O.), « Simón Radowitzky, ¿mártir o asesino? », dans Los anarquistas expropiadores y otros ensayos, Buenos Aires, Galerna, 1975, p. 79-118, p. 89. [408] Il s'agit des Espagnols Salvador Planas et Francisco Solano Regis ; le premier est l'auteur d'un attentat contre le président argentin Manuel Quintana, commis en 1905 et pour lequel il sera condamné à 10 ans de prison ; le second fera de même contre le président argentin Figueroa Alcorta, en 1908, et sera condamné à 20 ans de réclusion. Cf. BAYER (O.), « Simón Radowitzky, ¿mártir o asesino? », dans Los anarquistas expropiadores y otros ensayos, Buenos Aires, Galerna, 1975, p. 79-118, p. 92-93. [409] BAYER (O.), « Simón Radowitzky, ¿mártir o asesino? », dans Los anarquistas expropiadores y otros ensayos, Buenos Aires, Galerna, 1975, p. 79-118, p. 101. [410] ECHEVARRIA MOLLOY (G.), Una vida de héroe. Función y significado del mito, Buenos Aires, Biblos, 2001, p. 183. [411] GHIRALDO (A.), Carne doliente, Buenos Aires, Las Grandes Obras, Año II, N° 34, 1923 (1ère édition 1906), p. 34-37. [412] BAYER (O.), Severino Di Giovanni el idealista de la violencia, Buenos Aires, Planeta, 1998, p. 364. [413] BAYER (O.), Severino Di Giovanni el idealista de la violencia, Buenos Aires, Planeta, 1998, p. 318. [414] PESSIN (A.), La rêverie anarchiste. 1848-1914, Lyon, Atelier de Creation Libertaire, 1999, p. 168. [415] BAYER (O.), Severino Di Giovanni el idealista de la violencia, Buenos Aires, Planeta, 1998, p. 340. [416] PESSIN (A.), La rêverie anarchiste. 1848-1914, Lyon, Atelier de Creation Libertaire, 1999, p. 168. [417] Il faut noter tout de même que, d'un point de vue de la réalité historique, on ne peut en aucun cas parler de « paix sociale » dans l'Argentine de 1930. [418] BAYER (O.), La Patagonia rebelde. El Vindicador, T. 4, Buenos Aires, Planeta / Espejo de la Argentina, 1997, p. 244-245. [419] ECHEVARRIA MOLLOY (G.), Una vida de héroe. Función y significado del mito, Buenos Aires, Biblos, 2001, p. 183. [420] BAYER (O.), La Patagonia rebelde. El Vindicador, T. 4, Buenos Aires, Planeta / Espejo de la Argentina, 1997, p. 253. [421] Alarm, N° 3, Hambourg, 1925, cité dans BAYER (O.), La Patagonia rebelde. El Vindicador, T. 4, Buenos Aires, Planeta / Espejo de la Argentina, 1997, p. 247. [422] Cf. SELLIER (Ph.), Le mythe du héros, Paris, Bordas, 1990, p. 16. [423] « Au Peuple », tract du Centro de Estudios Sociales Germinal, Coronel Pringles, juin 1923, reproduit dans BAYER (O.), La Patagonia rebelde. El Vindicador, T. 4, Buenos Aires, Planeta / Espejo de la Argentina, 1997, p. 104. [424] « Causas y efectos. La tragedia de la Patagonia y el gesto de Kurt Wilkens » [Causes et conséquences. La tragédie de Patagonie et le geste de Kurt Wilkens], Suplemento Quincenal La Protesta [Supplement hebdomadaire La Protestation], 31 Janvier 1929, p. 34-53, p. 52. [425] Les payadores sont des chanteurs ambulants d'Argentine, du Chili et d'Uruguay qui improvisent sur un thème en s'accompagnant de la guitare, comme le faisaient autrefois les gauchos. Leurs chansons, les payadas, eurent au XIXè siècle, une influence très importante sur la littérature gauchesca, celle qui parle de la vie et à la manière du gaucho. [426] CASTRO (M), « Kurt Wilckens », s/d, chanson reproduite dans BAYER (O.), La Patagonia rebelde. El Vindicador, T. 4, Buenos Aires, Planeta / Espejo de la Argentina, 1997, p. 266-269. [427] Improvisation de Luis Acosta García à Buenos Aires, le 16 Juin 1923, chanson reproduite dans BAYER (O.), La Patagonia rebelde. El Vindicador, T. 4, Buenos Aires, Planeta / Espejo de la Argentina, 1997, p. 264-265. [428] GUALTIERI (F.), « El Héroe », octobre 1924, dans BAYER (O.), La Patagonia rebelde. El Vindicador, T. 4, Buenos Aires, Planeta / Espejo de la Argentina, 1997, p. 270-277. L'extrait reproduit se trouve dans BAYER (O.), La Patagonie rebelle. 1921-1922 : chronique d'une révolte des ouvriers agricoles en Argentine, Lyon, ACL, 1996 (traduit par S. Guittard et F. Mintz), p. 279. [429] ZOZAYA (A.), « La muerte del héroe », El Rebelde. Periódico anarquista [Le Rebelle. Périodique anarchiste], I, N° 1, 11 Novembre 1898, p. 3. [430] ECHEVARRIA MOLLOY (G.), Una vida de héroe. Función y significado del mito, Buenos Aires, Biblos, 2001, p. 190. [431] BAYER (O.), La Patagonia rebelde, Buenos Aires, Hyspamérica, 1985 (traduction : MLMS), p. 419. [432] BAYER (O.), La Patagonia rebelde, Buenos Aires, Hyspamérica, 1985 (traduction : MLMS), p. 396. [433] BAYER (O.), Severino Di Giovanni el idealista de la violencia, Buenos Aires, Planeta, 1998, p. 351. [434] ALVAREZ Eliseo (producteur), Severino Di Giovanni. Una vida ... Una historia de pasión y muerte, Documentaire, Argentine, Blakman, s/d (VO espagnol) [435] SCHWARZBOCK (S.), « La Voluntad. Entrevista a Osvaldo Bayer », El Amante. Revista de cine y otras pasiones, 10 septembre 2000, (page consultée le 26 février 2002). [436] BAYER (O.), « Simón Radowitzky, ¿mártir o asesino? », dans Los anarquistas expropiadores y otros ensayos, Buenos Aires, Galerna, 1975, p. 79-118, p. 82. [437] En Mai 1886 des manifestations ouvrières ont lieu à Chicago en demande de la journée de 8 heures ; fortement réprimée par la police étasunienne, cette manifestation se solde par la condamnation à mort (survenue en 1887) de cinq anarchistes, connus désormais comme « les martyrs de Chicago ». [438] Il nous semble intéressant de préciser qu'en espagnol un seul terme, « sueño », désigne aussi bien le sommeil que le rêve. NDT. [439] PALMIRO, « Venganza », El Rebelde. Periódico anarquista [Le Rebelle. Périodique anarchiste], I, N° 1, 11 Novembre 1898, p. 1. [440] PANELAS (C.), Los gallegos anarquistas en Argentina, Buenos Aires, Ediciones del Valle, 1999, p. 64. [441] SURIANO (J.), Cultura y política libertaria en Buenos Aires. 1890-1910, Buenos Aires, Ediciones Manantial, cuadernos argentinos, 2001, p. 311. [442] SURIANO (J.), Cultura y política libertaria en Buenos Aires. 1890-1910, Buenos Aires, Ediciones Manantial, cuadernos argentinos, 2001, p. 310. [443] GHIRALDO (A.), Carne doliente, Buenos Aires, Las Grandes Obras, Año II, N° 34, 1923 (1ère édition 1906), p. 39. [444] MASSAN, Jean, Prométhée, mythe moderne, >http://www.encyclopediauniversalis.?????? [445] RESZLER (A.), Mythes politiques modernes, Paris, PUF, 1981, p. 29 [446] DURAND (G.), Figures mythiques et visages de l'oeuvre, De la mythocritique à la mythanalyse, Paris, Dunod, 1992, p. 249. [447] RESZLER (A.), Mythes politiques modernes, Paris, PUF, 1981, p.28. [448] RESZLER (A.), Mythes politiques modernes, Paris, PUF, 1981, p.30. [449] Cf. DETIENNE (M.), « Dyonysos, mythologie », >http://www.encyclopediauniversalis.?????? A ce sujet, Maffesoli soutien que « le rebelle, que ce soit de manière radicale ou, au contraire, ponctuelle, fuit l'emprise totale de la civilisation », cf. MAFFESOLI (M.), Du Nomadisme. Vagabondages initiatiques, Paris, Librairie Générale Française, 1997, p. 155. [450] LOPEZ ARANGO (E.), Ideario, dans RAMA (C.) et CAPPELLETTI (A.), El anarquismo en América Latina, Caracas, Biblioteca Ayacucho, 1990, p. 73. [451] RAJADASA, « Hacia la cumbre », dans La Protesta Humana. Periódico semanal anarquista [La Protestation Humaine. Périodique hebdomadaire anarchiste], I, N° 28, 25 Septembre 1916, p. 3. [452] PEREZ (J. M.), « Pobre obrero! », El Obrero Panadero. Periódico defensor del gremio [L'Ouvrier Boulanger. Périodique défenseur de la corporation], I, N° 15, 9 Novembre 1899, p. 2-3. [453] SURIANO (J.), Movimientos sociales. La huelga de inquilinos de 1907, Buenos Aires, CEAL, 1983, p.10. [454] SURIANO (J.), Movimientos sociales. La huelga de inquilinos de 1907, Buenos Aires, CEAL, 1983, p.11. [455] BELLUCCI (M.) et CAMUSSO (C.), La huelga de inquilinos de 1907. El papel de las mujeres anarquistas en la lucha, Cuadernos del CICSO, Buenos Aires, Centro de Investigaciones en Ciencias Sociales, 1987, p. 43. [456] Voir biographie en annexe. [457] En espagnol : lacras, ce qui peut se traduire par « tare », « défaut », « fléau » mais qui signifie également les traces laissées par la maladie (« ulcère », « plaie », voire « cancer », « gangrène »). NDT. [458] QUIROULE (P.), La Ciudad anarquista americana, Madrid, Ediciones Tuero, col. Investigación y Crítica, 1991 (1ère edition 1914), p. 12. [459] GUAGLIANONE (P), « La Pascua del proletariado », dans La Protesta Humana, Buenos Aires, III, N° 83, 29 avril 1900, p. 1. Source : ZARAGOZA (G.), Anarquismo argentino (1876-1902), Madrid, Ediciones de la Torre, Coll. Nuestro Mundo N° 47, 1996, p. 495-496. [460] Dessin paru dans La Protesta, Buenos Aires, 18 Août 1926, reproduit dans DEL CAMPO (H.), Los anarquistas, Buenos Aires, Centro Editor de América Latina, 1971, p. 67. Dessin en annexe. [461] Le périodique argentin La Protesta publia dans les années 1920 des nombreux dessins allégoriques qui semblent nettement inspirés de la presse anarchiste espagnole du début du siècle ; il existe en effet une grande similitude dans les représentations comme dans le style, ce qui s'avère moins étonnant lorsque l'on connaît la grande influence de l'anarchisme espagnol et ses partisans sur le mouvement anarchiste argentin, particulièrement présente dans La Protesta. Pour une comparaison des dessins en question, voir DEL CAMPO (H.), Los anarquistas, Buenos Aires, Centro Editor de América Latina, 1971, p. 52-72 ; LITVAK (L.), La mirada roja. Estética y arte del anarquismo español (1880-1913), Barcelona, Ediciones del Serbal, 1988, p. 81-128 et LITVAK (L.), « La prensa anarquista. 1880-1913 », dans HOFMANN (B.), TOUS I (P. J.) et al. (eds.), El anarquismo español y sus tradiciones culturales, Madrid, Iberoamericana, 1995, p. 215-236. [462] LOPEZ ARANGO (E.), Ideario, dans RAMA (C.) et CAPPELLETTI (A.), El anarquismo en América Latina, Caracas, Biblioteca Ayacucho, 1990, p. 80. [463] ANTILLI (T), Salud a la anrquía!, Buenos Aires, Ed. La Antorcha, 1924, dans RAMA (C.) et CAPPELLETTI (A.), El anarquismo en América Latina, Caracas, Biblioteca Ayacucho, 1990, p. 154. [464] El Oprimido. Periódico comunista anárquico [L'Opprimé. Périodique communiste-anarchiste], I, N° 1, 9 Septembre 1894, p.2. [465] ABAD DE SANTILLAN (D.), LOPEZ ARANGO (E.), El anarquismo en el movimiento obreo, Barcelona, Ed. Cosmos, 1925, p. 90 cité par LOPEZ (A.), La FORA en el movimiento obrero, 2 t., Buenos Aires, CEAL, 1987, p.73-74. [466] ABAD DE SANTILLAN (D.), LOPEZ ARANGO (E.), El anarquismo en el movimiento obreo, Barcelona, Ed. Cosmos, 1925, p. 90 cité par LOPEZ (A.), La FORA en el movimiento obrero, 2 t., Buenos Aires, CEAL, 1987, p.73-74. [467] ABAD DE SANTILLAN (D.), LOPEZ ARANGO (E.), El anarquismo en el movimiento obreo, Barcelona, Ed. Cosmos, 1925, p. 90 cité par LOPEZ (A.), La FORA en el movimiento obrero, 2 t., Buenos Aires, CEAL, 1987, p.73-74. [468] El Oprimido. Periódico comunista anárquico [L'Opprimé. Périodique communiste-anarchiste], I, N° 1, 9 Septembre 1894, p.2. [469] Il est très fréquent, dans les journaux, de trouver tous les visages de l'oppresseur écrits en majuscule (la Loi, l'Autorité, etc.) comme pour souligner le poids écrasant qu'il représente ; bien sûr, il y a une exception à l'usage de ces majuscules péjoratives : c'est le Peuple, seul acteur social capable de peser aussi lourd voire plus que l'oppresseur, seul contre-poids possible pour faire basculer l'ordre établi et de ce fait, la majuscule devient une preuve de grandeur et de puissance. Bref, seul le héros peut égaler le monstre. [470] GUAGLIANONE (P), « La Pascua del proletariado », dans La Protesta Humana, Buenos Aires, III, N° 83, 29 avril 1900, p. 1. Dans ZARAGOZA (G.), Anarquismo argentino (1876-1902), Madrid, Ediciones de la Torre, Coll. Nuestro Mundo N° 47, 1996, p. 495-496. [471] La Escuela Popular. Revista mensual [L'Ecole Populaire. Magazine mensuel], I, N° 1, 1° Octobre 1912, p. 5-6. [472] La Voz de la Mujer. Periódico comunista-anárquico [La Voix de la Femme. Périodique communisteanarchiste], I, N° 1, Janvier 1896, p. 1. [473] DURAND (G.), Les structures anthropologiques de l'imaginaire, Paris, Dunod, 1992 , p. 90. [474] Cf. annexe. [475] GUAGLIANONE (P), « La Pascua del proletariado », dans La Protesta Humana, Buenos Aires, III, N° 83, 29 avril 1900, p. 1. Source : ZARAGOZA (G.), Anarquismo argentino (1876-1902), Madrid, Ediciones de la Torre, Coll. Nuestro Mundo N° 47, 1996, p. 495. [476] La Voz de la Mujer. Periódico comunista-anárquico [La Voix de la Femme. Périodique communisteanarchiste], I, N° 1, Janvier 1896, p. 1. [477] PEREZ (J. M.), « Pobre obrero! », El Obrero Panadero. Periódico defensor del gremio [L'Ouvrier Boulanger. Périodique défenseur de la corporation], I, N° 15, 9 Novembre 1899, p. 3. [478] « Causas y efectos. La tragedia de la Patagonia y el gesto de Kurt Wilkens » [Causes et conséquences. La tragédie de Patagonie et le geste de Kurt Wilkens], Suplemento Quincenal La Protesta [Supplement hebdomadaire La Protestation], 31 Janvier 1929, p. 34-53, p. 46. [479] « Causas y efectos. La tragedia de la Patagonia y el gesto de Kurt Wilkens » [Causes et conséquences. La tragédie de Patagonie et le geste de Kurt Wilkens], Suplemento Quincenal La Protesta [Supplement hebdomadaire La Protestation], 31 Janvier 1929, p. 34-53. [480] Improvisation de Luis Acosta García à Buenos Aires, le 16 Juin 1923, chanson reproduite dans BAYER (O.), La Patagonia rebelde. El Vindicador, T. 4, Buenos Aires, Planeta / Espejo de la Argentina, 1997, p. 264-265. [481] Chanson anonyme, dans Cassette de chansons anarchistes. [482] El Oprimido. Periódico comunista anárquico [L'Opprimé. Périodique communiste-anarchiste], I, N° 1, 9 Septembre 1894, p. 2. [483] GUAGLIANONE (P), « La Pascua del proletariado », dans La Protesta Humana, Buenos Aires, III, N° 83, 29 avril 1900, p. 1. Source : ZARAGOZA (G.), Anarquismo argentino (1876-1902), Madrid, Ediciones de la Torre, Coll. Nuestro Mundo N° 47, 1996, p. 495-496. [484] La Batalla. Diario anarquista de la tarde [La Bataille. Quotidien anarchiste du soir], I, N° 44, 26 avril 1910, p. 2. [485] ANTILLI (T), Salud a la anrquía!, Buenos Aires, Ed. La Antorcha, 1924, dans RAMA (C.) et CAPPELLETTI (A.), El anarquismo en América Latina, Caracas, Biblioteca Ayacucho, 1990, p. 154- 155. [486] LOPEZ ARANGO (E.), Ideario, dans RAMA (C.) et CAPPELLETTI (A.), El anarquismo en América Latina, Caracas, Biblioteca Ayacucho, 1990, p. 61. [487] ANTILLI (T), Salud a la anrquía!, Buenos Aires, Ed. La Antorcha, 1924, dans RAMA (C.) et CAPPELLETTI (A.), El anarquismo en América Latina, Caracas, Biblioteca Ayacucho, 1990, p. 154- 155. [488] GHIRALDO (A.), El Sol, 24 septembre 1900, extrait cité dans ZARAGOZA (G.), Anarquismo argentino (1876-1902), Madrid, Ediciones de la Torre, Coll. Nuestro Mundo N° 47, 1996, p. 413. [489] QUIROULE (P.), La Ciudad anarquista americana, Madrid, Ediciones Tuero, col. Investigación y Crítica, 1991 (1ère edition 1914), p. 155. [490] Cf. infra. [491] Cf. infra. [492] Cf. infra. [493] La Protesta Humana, 12 Janvier 1901, cité dans SURIANO (J.), Cultura y política libertaria en Buenos Aires. 1890-1910, Buenos Aires, Ediciones Manantial, cuadernos argentinos, 2001, p. 107. [494] Il faut noter que le cosmopolitisme du mouvement anarchiste argentin, notamment au début de la période considérée, se reflétera, naturellement, dans le choix des noms des groupes et cercles, tout comme dans ceux de la presse. [495] Cf. infra, III.2.B [496] Cf. infra, III.2.C. [497] Cf. SURIANO (J.), Cultura y política libertaria en Buenos Aires. 1890-1910, Buenos Aires, Ediciones Manantial, cuadernos argentinos, 2001, p. 41-45. Voir aussi ZARAGOZA (G.), Anarquismo argentino (1876-1902), Madrid, Ediciones de la Torre, Coll. Nuestro Mundo N° 47, 1996. [498] Cf. supra, III.1. [499] « Medios de Lucha », El Obrero Panadero. Periódico defensor del gremio [L'Ouvrier Boulanger. Périodique défenseur de la corporation], I, N° 15, 9 Novembre 1899, 1-2. [500] « Notas varias », El Libertario [Le Libertaire], I, N° 1, 22 Mai 1920, p. 8. [501] La Protesta. Suplemento semanal [La Protestation. Supplement hébdomadaire], I, N° 1, 9 Janvier 1922, p. 8. [502] Déclarations du IXè Congrès de la FORA, tenu à Buenos Aires en Mars-Avril 1923, citée dans LOPEZ (A.), La FORA en el movimiento obrero, 2 t., Buenos Aires, CEAL, 1987, t. 2, p. 128. [503] « Medios de Lucha », El Obrero Panadero. Periódico defensor del gremio [L'Ouvrier Boulanger. Périodique défenseur de la corporation], I, N° 15, 9 Novembre 1899, 1-2. [504] A. G., « A organizarnos »,El Obrero Panadero. Periódico defensor del gremio [L'Ouvrier Boulanger. Périodique défenseur de la corporation], I, N° 15, 9 Novembre 1899, p. 3. [505] Déclarations du IVè Congrès de la Fédération Ouvrière Argentine, tenu à Buenos Aires en Juillet 1904, citée par LOPEZ (A.), La FORA en el movimiento obrero, 2 t., Buenos Aires, CEAL, 1987, t. 1, p. 100. [506] SURIANO (J.), Movimientos sociales. La huelga de inquilinos de 1907, Buenos Aires, CEAL, 1983, p. 15. [507] Cf. BELLUCCI (M.) et CAMUSSO (C.), La huelga de inquilinos de 1907. El papel de las mujeres anarquistas en la lucha, Cuadernos del CICSO, Buenos Aires, Centro de Investigaciones en Ciencias Sociales, 1987. [508] La Protesta, 2 Octobre 1907, p. 1, cité dans SURIANO (J.), Movimientos sociales. La huelga de inquilinos de 1907, Buenos Aires, CEAL, 1983, p. 80. [509] COLSON (D.), Petit lexique philosophique de l'anarchisme. De Proudhon à Deuleuze, Paris, Librairie Générale Française, Le livre de poche, 2001, p. 251. [510] COLSON (D.), « La science anarchiste », Réfractions, N° 1, hiver 1997, 89-118, p. 105. [511] Cf. infra. [512] COLSON (D.), « La science anarchiste », Réfractions, N° 1, hiver 1997, 89-118, p. 105. [513] « Qué somos y qué haremos? », El Perseguido, 18 Mai 1890, cité dans OVED (I.), El anarquismo y el movimiento obrero en Argentina, México, Siglo XXI, 1978, p. 42-43. [514] PESSIN (A.), La rêverie anarchiste. 1848-1914, Lyon, Atelier de Creation Libertaire, 1999, p. 124. [515] PESSIN (A.), La rêverie anarchiste. 1848-1914, Lyon, Atelier de Creation Libertaire, 1999, p. 117. [516] PESSIN (A.), La rêverie anarchiste. 1848-1914, Lyon, Atelier de Creation Libertaire, 1999, p. 125. [517] PESSIN (A.), La rêverie anarchiste. 1848-1914, Lyon, Atelier de Creation Libertaire, 1999, p. 127. [518] Cf. infra, partie II, chapitre 2.B : Images de la destruction. [519] OVED (I.), El anarquismo y el movimiento obrero en Argentina, México, Siglo XXI, 1978, p. 43. [520] « Qué somos y qué haremos? », El Perseguido, 18 Mai 1890, reproduit intégralement dans OVED (I.), El anarquismo y el movimiento obrero en Argentina, México, Siglo XXI, 1978, p. 42-43. C'est la version en espagnol à laquelle nous avons eu accès et que nous traduisons pour cette étude. [521] OVED (I.), El anarquismo y el movimiento obrero en Argentina, México, Siglo XXI, 1978, p. 42. [522] « Tout est bon pour nous qui n'est pas de la légalité », Le Révolté, N° 22, 25 Décembre 1880, cité dans COLSON (D.), « La science anarchiste », Réfractions, N° 1, hiver 1997, 89-118, p. 105. [523] « Qué somos y qué haremos? », El Perseguido, 18 Mai 1890, reproduit intégralement dans OVED (I.), El anarquismo y el movimiento obrero en Argentina, México, Siglo XXI, 1978, p. 42-43. C'est la version en espagnol à laquelle nous avons eu accès et que nous traduisons pour cette étude. [524] La Voz de Ravachol. Periódico comunista anárquico [La Voix de Ravachol. Périodique communisteanarchiste], I, N° 1, 11 Novembre 1895, p. 1. [525] La Voz de Ravachol. Periódico comunista anárquico [La Voix de Ravachol. Périodique communisteanarchiste], I, N° 1, 11 Novembre 1895, p. 2. [526] « Declaración de principios Anarquistas », El Rebelde. Periódico anarquista [Le Rebelle. Périodique anarchiste], I, N° 1, 11 Novembre 1898, p. 1. [527] « La Miseria », La Voz de Ravachol. Periódico comunista anárquico [La Voix de Ravachol. Périodique communiste-anarchiste], I, N° 1, 11 Novembre 1895, p. 3-4. [528] « A los anarquistas de Sudamérica », tract distribué par le groupe « Los Dinamiteros », cité par OVED (I.), El anarquismo y el movimiento obrero en Argentina, México, Siglo XXI, 1978, p. 55-56. [529] MARTINEZ (J. M. R.), « Obreros! », La Voz de la Mujer. Periódico comunista-anárquico [La Voix de la Femme. Périodique communiste-anarchiste], I, N° 1, Janvier 1896, p. 2. [530] BASTERRA (F.), « Lo que es la violencia », La Protesta Humana. Periódico anarquista [La Protestation Humaine. Périodique anarchiste], VI, N° 169, 18 Avril 1902, p.1. [531] SURIANO (J.), Cultura y política libertaria en Buenos Aires. 1890-1910, Buenos Aires, Ediciones Manantial, cuadernos argentinos, 2001, p. 282. [532] Cf. MAITRON (J.), Le mouvement anarchiste en France des origines à 1914, Paris, Maspéro, coll. Bibliothèque socialiste, 1983, p. 206-249. [533] Voir chronologie en annexe. [534] Ravachol, brochure éditée par le groupe « La Expropiación », Buenos Aires, Mai 1895, cité par OVED (I.), El anarquismo y el movimiento obrero en Argentina, México, Siglo XXI, 1978, p. 57. [535] « La tragedia de Buffalo », El Obrero, 22 Septembre 1901, cité par OVED (I.), El anarquismo y el movimiento obrero en Argentina, México, Siglo XXI, 1978, p.202. [536] El Sol, 15 Septembre 1901, cité dans OVED (I.), El anarquismo y el movimiento obrero en Argentina, México, Siglo XXI, 1978, p.203. [537] Cf. les dites Loi de Résidence (1902) et Loi de Défense Sociale (1910). [538] Cf. supra, La période illégaliste. [539] PESSIN (A.), La rêverie anarchiste. 1848-1914, Lyon, Atelier de Creation Libertaire, 1999, p. 149. [540] « Qué somos y qué haremos? », El Perseguido, 18 Mai 1890, cité dans OVED (I.), El anarquismo y el movimiento obrero en Argentina, México, Siglo XXI, 1978, p. 42-43. [541] Matilde, « La Anarquía », El Libertario [Le Libertaire], I, N° 15, 23 Octobre 1920, p.1. [542] « En avant! Sonnet, La Voz de Ravachol. Periódico comunista anárquico [La Voix de Ravachol. Périodique communiste-anarchiste], I, N° 1, 11 Novembre 1895, p. 4. [543] « La Miseria », La Voz de Ravachol. Periódico comunista anárquico [La Voix de Ravachol. Périodique communiste-anarchiste], I, N° 1, 11 Novembre 1895, p. 3-4. [544] ELIADE (M.), Aspects du mythe, Paris, Gallimard / Idées, 1963, p. 86. [545] ELIADE (M.), Aspects du mythe, Paris, Gallimard / Idées, 1963, p. 86. [546] ELIADE (M.), Aspects du mythe, Paris, Gallimard / Idées, 1963, p. 87-88. [547] GHERRA (P.), « Estridentes! », La Voz de la Mujer. Periódico comunista-anárquico [La Voix de la Femme. Périodique communiste-anarchiste], II, N° 9, 1° Janvier 1897, p. 2. [548] Cf. DURAND (G.), Les structures anthropologiques de l'imaginaire, Paris, Dunod, 1992 , p. 122-129. [549] Cf. ALVAREZ Eliseo (producteur), Severino Di Giovanni. Una vida ... Una historia de pasión y muerte, Documentaire, Argentine, Blakman, s/d (VO espagnol). [550] El Rebelde. Periódico anarquista [Le Rebelle. Périodique anarchiste], V, N° 104, 28 Mai 1903, p. 2. [551] El Rebelde. Periódico anarquista [Le Rebelle. Périodique anarchiste], I, N° 1, 11 Novembre 1898, p. 3. [552] DURAND (G.), Les structures anthropologiques de l'imaginaire, Paris, Dunod, 1992 , p. 125. [553] DURAND (G.), Les structures anthropologiques de l'imaginaire, Paris, Dunod, 1992 , p. 122. [554] GHIRALDO (A.), Carne doliente, Buenos Aires, Las Grandes Obras, Año II, N° 34, 1923 (1ère édition 1906), p. 8-9. [555] BACHELARD, G., La psychanalyse du feu, Paris : Gallimard, 1949, p. 86. [556] El Rebelde. Periódico anarquista [Le Rebelle. Périodique anarchiste], I, N° 1, 11 Novembre 1898, p. 1. [557] Germinal. Periódico anarquista [Germinal. Périodique anarchiste], I, N° 15, 19 Juin 1898, p. 2. [558] PESSIN (A.), La rêverie anarchiste. 1848-1914, Lyon, Atelier de Creation Libertaire, 1999, p. 151. [559] GHIRALDO (A.), Carne doliente, Buenos Aires, Las Grandes Obras, Año II, N° 34, 1923 (1ère édition 1906), p. 16 ; 3. [560] Étant donné l'habitude très répandue des libertaires argentins d'hyspaniser les noms de leurs compagnons d'ailleurs, nous croyons que l'article pourrait bien être la traduction d'un texte de la Française Louise Michel. Toutefois, la version en français que nous proposons ici correspond à la traduction par nos soins du texte paru en espagnol, sous le titre « Acordaos! Los mártires de Chicago (1887 – 11 Noviembre – 1899), dans El Obrero Panadero. Periódico defensor del gremio [L'Ouvrier Boulanger. Périodique défenseur de la corporation], I, N° 15, 9 Novembre 1899, p. 1. [561] Malgré le manque de références précises de la part de l'auteur et probablement du fait que ce dernier vécut presque toute sa vie en Argentine, L. Gómez Tovar localise le récit de Quiroule dans ce pays. Quoiqu'il en soit, la situation géographique de La Cité Anarchiste Américaine est pour nos propos moins intéressante que son contenu, qui s'avère être un concentré des intuitions libertaires. [562] QUIROULE (P.), La Ciudad anarquista americana, Madrid, Ediciones Tuero, col. Investigación y Crítica, 1991 (1ère edition 1914), p. 28. [563] QUIROULE (P.), La Ciudad anarquista americana, Madrid, Ediciones Tuero, col. Investigación y Crítica, 1991 (1ère edition 1914), p. 33-34. [564] QUIROULE (P.), La Ciudad anarquista americana, Madrid, Ediciones Tuero, col. Investigación y Crítica, 1991 (1ère edition 1914), p. 124 ; 127. [565] QUIROULE (P.), La Ciudad anarquista americana, Madrid, Ediciones Tuero, col. Investigación y Crítica, 1991 (1ère edition 1914), p. 128. [566] QUIROULE (P.), La Ciudad anarquista americana, Madrid, Ediciones Tuero, col. Investigación y Crítica, 1991 (1ère edition 1914), p. 129. [567] QUIROULE (P.), La Ciudad anarquista americana, Madrid, Ediciones Tuero, col. Investigación y Crítica, 1991 (1ère edition 1914), p. 131. [568] PESSIN (A.), La rêverie anarchiste. 1848-1914, Lyon, Atelier de Creation Libertaire, 1999, p. 159. [569] PESSIN (A.), La rêverie anarchiste. 1848-1914, Lyon, Atelier de Creation Libertaire, 1999, p. 164. [570] GHIRALDO (A.), discours prononcé dans un miting de la Plaza Once (à Buenos Aires), paru dans El Sol N° 118, 19 Mai 1901 et reproduit dans DIAZ (H.), Alberto Ghiraldo : anarquismo y cultura, Buenos Aires, CEAL, 1991, p. 108-110. [571] BACHELARD, G., La psychanalyse du feu, Paris : Gallimard, 1949, p. 39. [572] QUIROULE (P.), La Ciudad anarquista americana, Madrid, Ediciones Tuero, col. Investigación y Crítica, 1991 (1ère edition 1914), p. 132. [573] QUIROULE (P.), La Ciudad anarquista americana, Madrid, Ediciones Tuero, col. Investigación y Crítica, 1991 (1ère edition 1914), p. 133. [574] BACHELARD, G., La psychanalyse du feu, Paris : Gallimard, 1949, p. 23. [575] DI GIOVANNI (S.), « Tengan cuidado los verdugos de Sacco y Vanzetti », Culmine N° 9, cité par BAYER (O.), Severino Di Giovanni el idealista de la violencia, Buenos Aires, Planeta, 1998, p. 49. [576] Lettre de Severino Di Giovanni à Ugo Treni et à Adone Moscallegra, 27 Mars 1930, cité par BAYER (O.), Severino Di Giovanni el idealista de la violencia, Buenos Aires, Planeta, 1998, p. 256. [577] « Acción! », article de Di Giovanni sous le pseudonyme de Mario Vando, paru dans Anarchia N° 12 et reproduit dans BAYER (O.), Severino Di Giovanni el idealista de la violencia, Buenos Aires, Planeta, 1998, p. 298-299. [578] DI GIOVANNI (S.), Fragmentos del reino de Psique, cité par BAYER (O.), Severino Di Giovanni el idealista de la violencia, Buenos Aires, Planeta, 1998, p. 219. [579] Anarchia, N° 2, 15 avril 1930, cité par BAYER (O.), Severino Di Giovanni el idealista de la violencia, Buenos Aires, Planeta, 1998, p. 241. [580] Anarchia, N° 1, 11 avril 1930, cité par BAYER (O.), Severino Di Giovanni el idealista de la violencia, Buenos Aires, Planeta, 1998, p. 238-239. [581] ILLENATOM (I.), « ¿Dónde vamos? », El Libertario [Le Libertaire], I, N° 1, 22 Mai 1920, p. 8. [582] « Nuestros propósitos », écrit par La Commission de Rédaction, El Obrero Panadero. Organo de la Sociedad Cosmopolita de Resistencia y colocación de Obreros Panaderos [L'Ouvrier Boulanger. Organe de la Société de Resistance et d'Embauche des Ouvriers Boulangers ], I, N° 1, 16 Septembre 1894, p. 1. [583] MAZZOLA (J. B.), « A los obreros panaderos », El Obrero Panadero. Organo de la Sociedad Cosmopolita de Resistencia y colocación de Obreros Panaderos [L'Ouvrier Boulanger. Organe de la Société de Resistance et d'Embauche des Ouvriers Boulangers ], I, N° 1, 16 Septembre 1894, p. 2. [584] LOPEZ ARANGO (E.), Ideario, chapitre I, Buenos Aires, ACAT, 1942, reproduit entièrement dans RAMA (C.) et CAPPELLETTI (A.), El anarquismo en América Latina, Caracas, Biblioteca Ayacucho, 1990, p. 111. [585] COLSON (D.), « La science anarchiste », Réfractions, N° 1, hiver 1997, 89-118, p. 90. [586] Francophile et partisan d'un pays centralisé, Sarmiento (1811-1888), dit « le Père de l'École » en raisons de ses constantes préoccupations pédagogiques, sera président de l'Argentine de 1869 à 1874, s'occupant tout particulièrement d'éducation et de culture. En tant qu'écrivain, il est l'auteur, entre d'autres nombreux écrits, de De la educación popular [De l'éducation populaire] (1849) et d'un essai de sociologie intitulé Conflictos y armonías de las razas en América [Conflits et harmonies des races dans le Continent Américain] (1883). [587] Il s'agit de Civilización i barbarie. Vida de Juan Facundo Quiroga. Aspecto físico, costumbres i ábitos de la República Argentina [Civilisation et barbarie. Vie de Juan Facundo Quiroga. Aspects physiques, coûtumes et habitudes de la République Argentine], édité à Santiago du Chili en 1845. Le titre a évolué au fur et à mesure des éditions : la dernière édition du vivant de l'auteur s'intitule Facundo. Civilización y barbarie en la Pampas argentinas [Facundo. Civilisation et barbarie dans la Pampa Argentine] ; de nos jours l'œuvre est connue sous le titre abrégé de Facundo. Civilización y barbarie. Cet essai fut écrit à peine 35 ans après l'indépendance du pays et avant même l'existence de la Constitution Argentine (qui date de 1853), dans un contexte de guerres internes entre « unitaires », partisans d'un gouvernement centralisé et « fédéraux », adeptes d'une organisation fédérale du pays. Sarmiento, « unitaire », est alors exilé au Chili, et attend la fin de la dictature du fédéral Juan Manuel de Rosas, auquel il entend s'opposer par cette biographie de Facundo Quiroga, caudillo régional et principal combattant du dictateur. Toutefois, l'un comme l'autre incarnent selon Sarmiento la « barbarie » de cette époque sanglante. [588] SARMIENTO (D. F.), Facundo. Civilización y barbarie, Madrid, Ediciones Cátedra, col. Letras Hispánicas, 1993, p. 66-67. [589] On peut trouver un bon aperçu des mentalités argentines de l'époque dans VAZQUEZ RIAL (H.) (dir.), Buenos Aires 1880-1930. La capital de un imperio imaginario, Madrid, Alianza editorial, 1996. [590] Cf. BARRANCOS (D.), Anarquismo, educación y costumbres en la Argentina de principios de siglo, Buenos Aires, Editorial contrapunto, 1990. [591] Ce sont les termes employés par un groupe anarchiste du quartier Villa Crespo (Buenos Aires) qui voudrait reprendre la propagande dans le quartier, cf. La Protesta, 3 Décembre 1924, propos cités par BARRANCOS (D.), Anarquismo, educación y costumbres en la Argentina de principios de siglo, Buenos Aires, Editorial contrapunto, 1990, p. 312. [592] PESSIN (A.), La rêverie anarchiste. 1848-1914, Lyon, Atelier de Creation Libertaire, 1999, p. 215. [593] Au sens attribué par Gilbert Durand dans DURAND (G.), Les structures anthropologiques de l'imaginaire, Paris, Dunod, 1992 . [594] SURIANO (J.), Cultura y política libertaria en Buenos Aires. 1890-1910, Buenos Aires, Ediciones Manantial, cuadernos argentinos, 2001, p. 174. [595] BARRANCOS (D.), Anarquismo, educación y costumbres en la Argentina de principios de siglo, Buenos Aires, Editorial contrapunto, 1990, p. 256. Le souligné est à nous. [596] CF supra, partie II, Chapitre 1.C.b : parcours du héros (PAG 163 ) [597] Voir BAYER (O.), Severino Di Giovanni el idealista de la violencia, Buenos Aires, Planeta, 1998. [598] Lettre d'América Scarfó à Emile Armand, daté du 3 Décembre 1928 et publiée par L'en Dehors du 20 Janvier 1929 ; elle est reproduite dans BAYER (O.), Severino Di Giovanni el idealista de la violencia, Buenos Aires, Planeta, 1998, p. 141-144. [599] La Protesta, 14 Juillet 1914, cité par BARRANCOS (D.), Anarquismo, educación y costumbres en la Argentina de principios de siglo, Buenos Aires, Editorial contrapunto, 1990, p. 245. [600] Tiré du Projet de création de la Casa del Pueblo, Buenos Aires, 1902, paru dans La Protesta du 18 Mai 1902, cité dans BARRANCOS (D.), Anarquismo, educación y costumbres en la Argentina de principios de siglo, Buenos Aires, Editorial contrapunto, 1990, p. 295. [601] BARRANCOS (D.), Anarquismo, educación y costumbres en la Argentina de principios de siglo, Buenos Aires, Editorial contrapunto, 1990, p. 300. [602] Propos de Ricardo Carrencá receuillis par BARRANCOS (D.), Anarquismo, educación y costumbres en la Argentina de principios de siglo, Buenos Aires, Editorial contrapunto, 1990, p. 302. [603] MOLINA Y VEDIA (J.), Proyecto de Escuela Libertaria, paru dans La Protesta Humana, N° 27, Buenos Aires, 13 Février 1898, reproduit dans ZARAGOZA (G.), Anarquismo argentino (1876-1902), Madrid, Ediciones de la Torre, Coll. Nuestro Mundo N° 47, 1996, p. 502-503. [604] Selon DIAZ (H) cet article fut publié plusieurs fois par A. Ghiraldo ; la première parution serait celle de la première édition de Los Nuevos Caminos (1901). Nous utilisons la version tirée de Crónicas Argentinas, s/d, reproduite entièrement par DIAZ (H.), Alberto Ghiraldo : anarquismo y cultura, Buenos Aires, CEAL, 1991, p. 110-115. [605] QUIROULE (P.), « Nuestro concepto del arte », La Revista Blanca, Madrid, 15 Septembre 1924, p. [606] Cf. SURIANO (J.), Cultura y política libertaria en Buenos Aires. 1890-1910, Buenos Aires, Ediciones Manantial, cuadernos argentinos, 2001, p. 152-156. [607] Cf. supra, partie II, chapitre 1. A, « qu'est-ce qu'un gaucho? ». [608] SURIANO (J.), Cultura y política libertaria en Buenos Aires. 1890-1910, Buenos Aires, Ediciones Manantial, cuadernos argentinos, 2001, p. 153-154. [609] SURIANO (J.), Cultura y política libertaria en Buenos Aires. 1890-1910, Buenos Aires, Ediciones Manantial, cuadernos argentinos, 2001, p. 154. [610] SURIANO (J.), Cultura y política libertaria en Buenos Aires. 1890-1910, Buenos Aires, Ediciones Manantial, cuadernos argentinos, 2001, p. 154. [611] PRAT (J.), « Fragmento », La Voz del Campesino [La voix du paysan], I, N° 1, General Pico, La Pampa, Septembre 1925, p. 1. [612] GILIMON (E. G.), Hechos y comentarios seguido de Páginas Intimas y algunos artículos de varios escritores, Buenos Aires - Montevideo, Imprenta B. Puey, 1911, p. 129. [613] Cf. SURIANO (J.), Cultura y política libertaria en Buenos Aires. 1890-1910, Buenos Aires, Ediciones Manantial, cuadernos argentinos, 2001, p. 152 ; BARRANCOS (D.), Anarquismo, educación y costumbres en la Argentina de principios de siglo, Buenos Aires, Editorial contrapunto, 1990, p. 310. [614] BARRANCOS (D.), Anarquismo, educación y costumbres en la Argentina de principios de siglo, Buenos Aires, Editorial contrapunto, 1990, p. 310. [615] SEGUNDO (J.), URIARTE (J.), « El brazo emancipador », La Protesta Humana. Periódico semanal anarquista [La Protestation Humaine. Périodique hebdomadaire anarchiste], I, N° 28, 25 Septembre 1916, p. 2. [616] BARCOS (J.), « Entre los míos », Cuasimodo. Revista quincenal, II, N°14, Buenos Aires, 4 Avril 1921, p. 11. [617] QUIROULE (P.), La Ciudad anarquista americana, Madrid, Ediciones Tuero, col. Investigación y Crítica, 1991 (1ère edition 1914), p. 14. [618] GILIMON (E. G.), Un anarquista en Buenos Aires (1890-1910), Buenos Aires, CEAL, 1971, p. 17. [619] La Batalla. Diario anarquista de la tarde [La Bataille. Quotidien anarchiste du soir], I, N° 44, 26 avril 1910, p. 2. [620] BACHELARD, G., L'air et les songes. Essai sur l'imagination du mouvement, Paris, Librairie José Corti, 1943, p. 79. [621] Cf. supra : partie II, chapitre 1.A, « le gaucho, un anarchiste? ». [622] BACHELARD, G., L'air et les songes. Essai sur l'imagination du mouvement, Paris, Librairie José Corti, 1943, p. 79. [623] La Protesta Humana, Buenos Aires, 1° Mai 1898, cité par SURIANO (J.), Cultura y política libertaria en Buenos Aires. 1890-1910, Buenos Aires, Ediciones Manantial, cuadernos argentinos, 2001, p. 306. [624] Fulgor, N° 12, 13 Octobre 1906, cité par SURIANO (J.), Cultura y política libertaria en Buenos Aires. 1890-1910, Buenos Aires, Ediciones Manantial, cuadernos argentinos, 2001, p. 306. [625] LOMBARDOZZI (I.), « ¿Qué es la anarquía? », La Protesta Humana. Periódico semanal anarquista [La Protestation Humaine. Périodique hebdomadaire anarchiste], I, N° 28, 25 Septembre 1916, p. 1. [626] La Batalla. Diario anarquista de la tarde [La Bataille. Quotidien anarchiste du soir], I, N° 44, 26 avril 1910, p. 2. [627] PANELAS (C.), Los gallegos anarquistas en Argentina, Buenos Aires, Ediciones del Valle, 1999, p. 54. [628] La ville de Buenos Aires devient la capitale du pays en 1880. [629] LOZANO (C.), « Buenos Aires, provincia pedagógica », dans VAZQUEZ RIAL (H.) (dir.), Buenos Aires 1880-1930. La capital de un imperio imaginario, Madrid, Alianza editorial, 1996, p. 414-428, p. 418. [630] En 1884 une loi (dite « loi 1420 ») établit que, pour les enfants de 6 à 14 ans, l'école publique sera désormais obligatoire, gratuite et laïque. [631] BARRANCOS (D.), La escena iluminada. Ciencias para trabajadores, 1890-1930, Buenos Aires, Plus Ultra, 1996, p.15-32. [632] Cf. supra, partie II, chapitre 1.B. [633] Ces termes utilisés indistinctement par les uns et les autres désignent des expériences similaires. D. Barrancos, bien que ce soit le terme qu'elle utilise le plus souvent dans son travail, considère qu'il est « un peu arbitraire d'étiqueter « rationalistes » les expériences pédagogiques menées par l'anarchocommunisme pendant les trois premières décennies de notre siècle en Argentine » ; et l'historienne de préciser que celles-là « virent le jour sous des dénominations différentes : écoles laïques dans des rares occasions, modernes dans la plupart des cas, libres dans d'autres cas, rationalistes, intégrales ou simplement libertaires ». BARRANCOS (D.), La escena iluminada. Ciencias para trabajadores, 1890- 1930, Buenos Aires, Plus Ultra, 1996, p.86. [634] La brochure fut publiée en espagnol par le groupe anarchiste de Buenos Aires « Los Ácratas » en 1898. Cf. GIRARD, André, Educación y Autoridad Paternal, Biblioteca de Propaganda Anarquita, N° 6, « Los Ácratas », répertorié dans ZARAGOZA (G.), Anarquismo argentino (1876-1902), Madrid, Ediciones de la Torre, Coll. Nuestro Mundo N° 47, 1996, p. 434 ; 517. [635] Projet d'École libertaire, paru dans La Protesta Humana, N° 27, Buenos Aires, 13 Février 1898, reproduit dans ZARAGOZA (G.), Anarquismo argentino (1876-1902), Madrid, Ediciones de la Torre, Coll. Nuestro Mundo N° 47, 1996, p. 502-503. [636] ZARAGOZA (G.), Anarquismo argentino (1876-1902), Madrid, Ediciones de la Torre, Coll. Nuestro Mundo N° 47, 1996, p. 434. [637] BARRANCOS (D.), Anarquismo, educación y costumbres en la Argentina de principios de siglo, Buenos Aires, Editorial contrapunto, 1990, p. 55. [638] A titre d'exemple, G. Zaragoza signale que, pour les années 1891 et 1892, les anarchistes de quatre pays (L'Italie, L'Espagne, la Grande Bretagne et la France) envoient leurs publications en Argentine en échange d'El Perseguido de Buenos Aires. Les périodiques français sont : La Révolte, La Tribune Libre, Le Père Peinard et Les Gueux. Cf. ZARAGOZA (G.), Anarquismo argentino (1876-1902), Madrid, Ediciones de la Torre, Coll. Nuestro Mundo N° 47, 1996, p. 364. [639] Nous pouvons tout de même préciser que dans Ciencia Social. Revista mensual de sociología, artes y letras [Science Sociale. Revue mensuelle de sociologie, arts et lettres], II, N° 1, Juillet 1898, la « Librería Sociológica » de Buenos Aires, dont le propriétaire (Fortunato Serantoni) est également l'administrateur de cette publication, annonce parmi les nombreux titres en vente en espagnol « Educación y autoridad paternal de A. Ghirard », « Los crímenes de Dios, por Sebastian Faure », « La sociedad futura, por Juan Grave », « Psicología del socialista anarquista, y El socialismo y el congreso de Londres, por A. Hamon » ainsi que « El derecho a la pereza, por P. Lafargue ». Elle propose également quelques ouvrages en italien et en français ; parmi ces derniers : L'individu et la société et La grande famille (Jean Grave), L'évolution, la révolution et l'idéal anarchique (Elisée Reclus), La philosophie de l'anarchie (Ch. Malato) et Le socialisme en danger (Domela Nieuwenhuis). [640] Cf. BARRANCOS (D.), Anarquismo, educación y costumbres en la Argentina de principios de siglo, Buenos Aires, Editorial contrapunto, 1990, p. 37-51. [641] Cf. BARRANCOS (D.), Anarquismo, educación y costumbres en la Argentina de principios de siglo, Buenos Aires, Editorial contrapunto, 1990, p. 37-51. [642] Cf. GIRAUD (G.), Paul Robin. Sa vie. Ses idées, Paris, G. Mignolet & Storz, s/d cité par BARRANCOS (D.), Anarquismo, educación y costumbres en la Argentina de principios de siglo, Buenos Aires, Editorial contrapunto, 1990, p. 50. [643] SURIANO (J.), Cultura y política libertaria en Buenos Aires. 1890-1910, Buenos Aires, Ediciones Manantial, cuadernos argentinos, 2001, p. 232. [644] BARRANCOS (D.), Anarquismo, educación y costumbres en la Argentina de principios de siglo, Buenos Aires, Editorial contrapunto, 1990, p. 91-92 ; SURIANO (J.), Cultura y política libertaria en Buenos Aires. 1890-1910, Buenos Aires, Ediciones Manantial, cuadernos argentinos, 2001, p. 233 ; ZARAGOZA (G.), Anarquismo argentino (1876-1902), Madrid, Ediciones de la Torre, Coll. Nuestro Mundo N° 47, 1996, p. 435. [645] D. Barrancos rappelle à juste titre l'exil en France du Catalan ( vers 1885) et son contact étroit avec les libertaires français Grave, Malato et Robin. Si Barcelone sera toujours un sorte de pont entre les anarchistes de France et leurs compagnons argentins, Francisco Ferrer contribuera sans doute à véhiculer non seulement ses propres idées et expériences mais aussi celles de P. Robin, bien moins connue dans l'Argentine de l'époque. L'œuvre de F. Ferrer La Escuela Moderna. Póstuma explicación y alcances de la enseñanza racionaliste (1907) sera édité en Argentine du moins trois fois jusqu'en 1930. Cf. BARRANCOS (D.), Anarquismo, educación y costumbres en la Argentina de principios de siglo, Buenos Aires, Editorial contrapunto, 1990, p. 53-69. [646] Il faut préciser que cette Fédération, qui compte déjà avec une présence anarchiste importante, déclare pourtant « n'avoir aucune sorte d'engagement ni avec le parti Socialiste ni avec l'Anarchiste ni avec tout autre parti politique » ; il faudra attendre 1905 pour que cette fédération, devenue Fédération Ouvrière Régionale Argentine (F.O.R.A.) en 1904, adopte les « principes économico-philosophiques du communisme anarchiste », Cf. BILSKY( E.), La F.O.R.A. en el movimiento obrero (1900-1910), 2 tomes, Buenos Aires, Centro Editor de América Latina, 1985, p. 191 ; 215. [647] I. Oved précise que cette information sera transmise différemment par les périodiques socialistes, qui parlent d'écoles « théorico-pratiques », et La Protesta Humana, anarchiste, qui parle d'écoles « libres », Cf. OVED (I.), El anarquismo y el movimiento obrero en Argentina, México, Siglo XXI, 1978, p. 169. Or, au-delà des divergences terminologiques, ce qui est à souligner à nos yeux, est bien cette volonté unanime de placer l'éducation au centre des débats et des efforts. [648] Résolution du 3° congrès de la F.O.A., tenu en juin 1903, reproduite dans BILSKY( E.), La F.O.R.A. en el movimiento obrero (1900-1910), 2 tomes, Buenos Aires, Centro Editor de América Latina, 1985, p.203. Le souligné fait partie du texte original. [649] Résolutions du 5° congrès de la F.O.R. A., tenu en août 1905, reproduites dans BILSKY( E.), La F.O.R.A. en el movimiento obrero (1900-1910), 2 tomes, Buenos Aires, Centro Editor de América Latina, 1985, p.211-216. [650] Au sens octroyé par Gilbert Durand, cf. DURAND (G.), Les structures anthropologiques de l'imaginaire, Paris, Dunod, 1992 . [651] SURIANO (J.), Cultura y política libertaria en Buenos Aires. 1890-1910, Buenos Aires, Ediciones Manantial, cuadernos argentinos, 2001, p. 228-231. [652] Il est intéressant de constater que cette date correspond à-peu-près à l'essor du syndicalisme révolutionnaire en Argentine qui, rappelons-le, sera « importé » de L'Italie et de la France par des socialistes et mènera une vie indépendante de l'anarchisme. Cf. supra, Partie I, Chapitre 2.G : « syndicalisme révolutionnaire et anarchisme ». [653] Voir biographie en annexe. [654] SURIANO (J.), Cultura y política libertaria en Buenos Aires. 1890-1910, Buenos Aires, Ediciones Manantial, cuadernos argentinos, 2001, p. 231. [655] Cf. BARRANCOS (D.), Anarquismo, educación y costumbres en la Argentina de principios de siglo, Buenos Aires, Editorial contrapunto, 1990, p. 87. [656] BAKOUNINE (M.), Considérations philosophiques sur le fantôme divin, sur le monde réel et sur l'homme, Oeuvres, Stock, t. 3, 1908, p. 384, cité par COLSON (D.), Petit lexique philosophique de l'anarchisme. De Proudhon à Deuleuze, Paris, Librairie Générale Française, Le livre de poche, 2001, p. 15. [657] GHIRALDO (A.), El Sol, 24 septembre 1900, extrait cité dans ZARAGOZA (G.), Anarquismo argentino (1876-1902), Madrid, Ediciones de la Torre, Coll. Nuestro Mundo N° 47, 1996, p. 413.