#title Caresses de Marie de Saint-Rémy à Lorion Girier
#author Marie de Saint-Rémy
#SORTtopics France, Guyane, bagne, poésie, littérature érotique, prison, presse anarchiste, Le Christ anarchiste
#date 1er décembre 1896
#source extrait le 12 septembre 2026 de la collection d'*[[https://anarchiv.wordpress.com/][Archives anarchistes]]*, tiré du n°9 du *Christ anarchiste*
#lang fr
#pubdate 2026-09-12T18:06:03
Pauvre chère victime, des grands inquisiteurs !
Reçoit de mes caresses toute l'atroce ardeur.
Vois mon âme collée aux lèvres de la tienne.
Fais moi, frère, ce soir les honneurs de Cayenne
Sur des ailes d'amour, près de Toi, cette nuit
Je viens panser tes plaies, charmer ton insomnie ;
Je viens, de tous nos frères, te porter les baisers
Et pour toutes mes sœurs ton âme caressée.
Ta main est froide, humide. Ton regard presque éteint
Et pourtant ton visage est si beau, si serein
Que je crois voir en toi un Michel Ange armé
Endormi attendant l'heure de se venger
— Me venger ? Et de qui ? Et de quoi chère sœur ?
De ce qu'ils sont vaincus, et moi glorieux vainqueur ?
De ce qu'ils m'ont brisé et rebrisé le corps ?
Ma vengeance sera, pour eux, l'affreux remord
D'apprendre que bientôt mon calvaire est gravi
Et qu'en mourant je veux que tous les miens oublient
Qu'ils m'ont supplicié pendant six mois durant
Et qu'ils m'ont outragé, enchainé et mourant.
— Pardonner, Lorion crois-tu avoir le droit,
D'oublier que ces monstres t'ont déchiré le foie.
Lâcheté et pardon sont des mots synonymes ;
Nul être n'a pouvoir de pardonner au crime.
Au crime social, je m'entends ; comprend bien !
Ce que tu as souffert de juste leur revient
S'ils meurent sans avoir expiés leurs forfaits
Ils renaitront encore pour subir leurs méfaits ;
— J'ai saisi ! en mon Etre se fait un jour étrange.
Je serai justicier ! A moi Michel-Archange !
Je frapperai de fait ou de consentement
Tous les supplicieurs des justes et innocents.
Que je vive ou je meure se sera pour maudire ;
Que j'écrive ou je parle se sera pour redire
Que tous les créateurs et les forgeurs des lois
Sont d'ignobles vendus aux monstres qui des rois
Ont fait des instruments pour défendre à la terre
De devenir un monde d'amour et de prière,
Et de rester toujours monde de pillage
De malédiction, de honte et de carnage.
Je te le jure encore mort ; vivant maudirai
La tourbe du Sénat, et tous les députés.
Et maintenant Marie, verse-moi tes baisers.
La nuit suffira-t-elle pour m'en rassasier !
— Je reviendrais encore précédée de nos frères
Chargés d'ouvrir les bagnes, d'étouffer la misère.
Alors en plein soleil, ils seront tous armés.
— Ce jour est il bien loin, dit ma sœur bien aimée ?
— Je n'en sais rien moi-même ! C'est un secret pour tous.
Attendons patiemment, d'ici-la aimons-nous,
Evitant de mal faire, partout semant le bien.
Au revoir Lorion. J'ai ton cœur, toi le mien.
J'ai laissé en ton Etre quelque chose de moi
Et j'emporte avec moi un de tes Etres à toi !
Nos âmes confondues forment une seule âme
Ta douleur ma fait mal ! Mon amour le rend femme.
Allons, en apparence il faut nous séparer
Mais resterons ensemble dans la réalité.
Tu rendras à nos frères ce que tu m'as donné
Et à toutes nos sœurs leurs caresses et baiser.
Marie de Saint-Rémy