#title Photographie de la conscience d'un sénateur
#author Marie de Saint-Rémy
#SORTtopics France, presse anarchiste, poésie, Le Christ anarchiste
#date 1er décembre 1896
#source extrait le 12 septembre 2026 de la collection d'*[[https://anarchiv.wordpress.com/][Archives anarchistes]]*, tiré du n°9 du *Christ anarchiste*
#lang fr
#pubdate 2026-09-12T18:09:41
Prison de Toulon, mars 1896.
Il m'a été donné de voir dans une nuit
La conscience d'un membre d'un des vivants Sénats.
C'est l'horrible sans nom, c'est l'horrible infini.
Si je ne suis pas morte, d'horreur ne mourrais pas.
Le Dante nous a dit, dans un sombre langage
Ce que c'est que l'enfert, son atroce insondable,
Mais aucun des poètes, du vieux, moyen, jeune âge
N'a chanté quelque chose d'aussi épouvantable.
Appelle, Michel-Ange, Corrège, Le Titien
Raphaël et Millet ralliant tout leur génie
Et tous les autres peintres dont je ne me souviens,
Ne pourraient rien produire, qui ne viennent à l'appui,
De ce qu'il m'a été de donner de voir ; revoir
Dans ce sommeil qui trouble tous mes jours,
Car en tous sénateurs je crois voir le miroir
De l'effrayant spectacle qui me poursuit toujours.
C'était le spectre de Sodome, dans toute son horreur ;
L'atroce dans l'atroce, l'infâme dans l'inâme ;
C'était un cœur de monstre dans un monstre de cœur
Et l'enfert s'agitait dans l'âme de cette âme.
Voyez vous en pensée, la nuit, dans une nuit
Et l'abject dans l'abject et le pire odieux
Ramasser trahisons, lâchetés, perfidies !
Vous serez encore loin de ce fatras hideux.
On l'aurait cru du sang mêler à de la boue ;
On l'aurait dit du fiel trempé dans du vinaigre
Et si, par la pensée, vous en sentiez le goût,
Il vous empoisonnait par l'amer de son aigre.
Cela vous paraissait une masse confuse ;
Puis, ça prenait l'aspect d'un tigre couroucé,
On voyait dans cette ombre la tête de Méduse,
On sentait un serpent en dessous s'agir.
On voyait des lambeaux de cervelles humaines
Attachaient aux parois de cette conscience.
Ça suintait la douleur, le sang, la mort, la haine ;
On y voyait des cœurs se tordre de souffrances.
On y voyait des vierges, des enfants, des martyrs.
Des héros, des savants dans des convulsions;
On voyait les bourreaux du présent, l'avenir
Préparant des humains l'agonie, la passion !
On y voyait des christs se mourant sur des christs
Et des inquisiteurs torturant des sauveurs ;
Et on y entendaient aussi d'horribles cris
Qu'on en perdait l'ouïe et séchait de frayeur.
On y voyait des mères demandant leurs enfants
Et des enfants pleuraient sur le sort de leur père;
On y voyait des vieillards et des soldats mourants
Piquer par le venin de l'affreuse vipère.
On y voyait des enfants encore à la mamelle
Etouffer lentement par l'air de la prison;
On y voyait des fillettes, suaves, chastes et belles
Pourrir dans les maisons qu'on dit de correction.
On voyait des gamins de 12 à 14 ans
Condamnés à servir de..... aux géoliers,
Pour avoir déplacé une paire de gants
Ou avoir voulu mettre des chaussures à leurs pieds.
Ce qu'on voyait encore d'horrible, monstrueux
Serpentant dans le fond de cette conscience,
C'était des journalistes ayant chanté les Dieux !!!
Ainsi emprisonnés pour cause d'innocence.
On y voyait encore de nombreux orateurs
Qu'on avait enchaînés pour avoir osé dire :
Que les hommes sont frères, et que les exploiteurs
Jettent l'humanité dans un affreux délire.
Parmi des écrivains, des savants, des artistes,
On voyait des héros sur lesquels on bavait ;
On voyait les géants du parti anarchiste
Dont on brisait les os pour les épouvanter !
Et parmi tant de braves des Universelistes
Accusés d'avoir pris, ravi, le feu du ciel !!!
Etaient supliciés pour que tous les sophistes
Déversent sur le monde tout l'amer de leur fiel.
Que des intelligences et de riches cerveaux
Broyer sous le talon de cette conscience
Qu'on voyait venir fous de voir que leurs bourreaux
Les tenaient en prison malgré leur innocence.
Oh ! oh ! ce qu'il y avait de lâches trahisons
Amoncelés en elle depuis de si longs jours
Qu'il faudrait les registres des bagnes et des prisons
Pour compter les victimes de cet affreux séjour
Oh ! conscience, conscience ce que j'ai vu en toi
Ne s'effacera plus jamais de ma mémoire.
Je t'entends me répondre : c'est la loi, c'est la loi.
Si ce monstre est la loi comment en elle croire.
Comment oses-tu dire que la loi c'est le mal
Et que toi tu es son agent complaisant.
Ose tu avouer que tu es le rival
De ce qui est hideux, ignoble et infamant ?
Tu tournes et tu retournes dans un cercle vicieux.
Si la loi est coupable, pourquoi l'exécuter ?
Et si c'est de son chef que tu frappes hommes et Dieux
Malheur, malheur à toi car tu seras frappé.
Et sûr, bien sûr, un jour arrivera
Où tu verras s'armer contre toi tes victimes.
Ce que tu as semé, sûr tu récolteras
Si c'est le bien, le bien; si c'est le crime, le crime.
L'immuable justice ne transige jamais.
Si elle cascadait serait-elle justice ?
Si tu as enchaîné, tu seras enchaîné
Et c'est avec le vice qu'elle frappe le vice.
Marie de Saint-Rémy