#title Critique sociale et positionnement transnational chez Ōsugi Sakae et Akutagawa Ryūnosuke
#subtitle Deux stratégies d’écriture polémique dans le Japon de l’ère Taishō (1912-1926)
#author Marie-Noëlle Beauvieux
#SORTtopics France, Japon, étude scientifique, histoire de l'anarchisme, littérature
#date 2023
#source extrait le 24 septembre 2026 de la *[[https://journals.openedition.org/rsh/3389][Revue des sciences humaines]]*, n°21
#lang fr
#pubdate 2026-09-24T21:16:36
**** Quelle littérature polémique dans le Japon moderne ?
Si la littérature polémique fait l’objet d’une théorisation depuis maintenant plusieurs dizaines d’années en langue française, ce n’est pas vraiment le cas au Japon. De manière générale, la recherche en littérature au Japon fait peu de cas de la question générique. Le débat littéraire – c’est-à-dire, le débat portant sur la littérature, et animé par les écrivains – est pourtant une catégorie d’expression extrêmement prolifique qui prend son essor à la fin du XIXe siècle, et semble, au premier abord, être un terrain privilégié pour esquisser les contours de ce que pourrait être la littérature polémique au Japon. Ces débats sont désignés par le mot de *ronsō*, composé des caractères *akezurau*, « discuter des bons et des mauvais côtés d’une chose », et *arasou*, « donner sa propre opinion en niant les propos de l’adversaire [2] », lequel rentre aussi dans le composé *sensō* (guerre). Il n’est donc pas étonnant que certains échanges soient l’occasion de déployer une violence verbale proche de celle décrite par la critique sur les écrits polémiques français.
Ainsi, en 1916, l’écrivain Mushanokōji Saneatsu se scandalise des attaques d’Ikuta Chōkō, intellectuel et traducteur de Nietzsche [3] : il cite la « déclaration de guerre » de Chōkō dont il décrit les attaques comme une avalanche de coups de bâtons d’un « tueur de chiens enragés ». Il y répond par des arguments *ad hominem* : il affirme que l’intelligence d’Ikuta Chōkō serait « sinon nulle, du moins proche de zéro » et minimise tant l’importance que la qualité de son travail de traducteur. On retrouve ici tous les « polémicènes » possibles, sans pour autant que le texte n’aille au-delà du conflit de personnalités. Or, ainsi que Ruth Amossy l’a rappelé dans son ouvrage *Apologie de la polémique*, « la violence et la passion ne sont pas les fondements de la polémique, qui se définit avant tout par son ancrage dans le conflictuel [4] », en opposant deux thèses antagonistes : la polémique est une joute face à un tiers, le public ; les deux groupes se polarisent en posant un « nous » face à un « eux » ; ils usent de stratégies de disqualification de l’Opposant, qui sert à consolider l’identité du groupe en présentant péjorativement les autres [5]. De ce point de vue, les échanges dont la citation précédente offre un exemple paraissent d’un intérêt limité. En revanche, si l’on se penche sur des textes dont le sujet même est sensible dans le contexte du Japon des années 1920, deux figures emblématiques s’offrent à nous pour penser la littérature polémique de ce pays.
Ces deux auteurs peuvent apparaître comme deux figures limites en comparaison de la figure du polémiste européen. L’écrivain Akutagawa Ryūnosuke a donné son nom à un prix littéraire qui est l’équivalent du Goncourt au Japon. Il fait aujourd’hui partie du canon scolaire de la littérature moderne, et a longtemps été décrit comme un écrivain coupé des réalités sociales de son temps. La seconde figure est celle du révolutionnaire Ōsugi Sakae, dont les activités politiques recoupaient les activités de journaliste, d’éditeur de revues et de traducteur. Si cela fait de lui un polémiste politique de premier plan, Ōsugi ne se définissait pas comme écrivain : l’écriture était certes une source de revenus essentielle mais seulement un moyen d’action parmi d’autres. L’époque, dont le lectorat s’élargit grâce à l’essor de la presse tant généraliste que spécialisée [6], voit l’autonomisation du champ littéraire moderne s’achever et fait de l’écrivain de fictions comme du révolutionnaire des « écrivains-journalistes ».
Les textes qui vont être analysés ici sont indépendants les uns des autres. Ils ont la particularité de ne pas se présenter comme une réponse directe à une attaque, et d’esquiver toute possibilité de réponse directe susceptible de les faire entrer dans un échange polémique à proprement parler. Pourtant, tout en usant de stratégies radicalement opposées qui reflètent la position dans le champ intellectuel et l’image publique de leurs auteurs, nous allons voir que ces textes construisent une véritable dimension critique et dialogique, incarnant ainsi une volonté polémique – et la légitimation de cette écriture polémique passe par sa dimension transnationale, visible tant dans les idées convoquées que dans l’usage explicite d’intertextes étrangers.
Après avoir situé Akutagawa et Ōsugi dans leur époque, nous analyserons un extrait de la « Lettre d’un mari à une de ses maîtresses, sur les sentiments qu’il porte à sa femme [7] » écrite par Ōsugi, en interrogeant particulièrement le conflit entre la nature *a priori* privée d’un tel texte et sa publication. Nous nous intéresserons ensuite à plusieurs écrits d’Akutagawa : quelques passages extraits de fragments publiés sous le titre « Paroles d’un nain » évoquant les pouvoirs politiques et militaires, et un extrait de « Notes éparses sur le grand tremblement de terre », qui porte sur le grand séisme de 1923 [8].
***** Ōsugi Sakae (1885-1923) et Akutagawa Ryūnosuke (1892-1927)
L’ère Taishō (1912-1926) est une période qui se caractérise, d’une part, par l’accélération de la modernisation du pays, par son occidentalisation et une intensification de l’internationalisation des idées qui circulent dans les milieux intellectuels, et d’autre part, par une atmosphère paradoxale de relative liberté et de durcissement du pouvoir [9]. Elle s’ouvre peu de temps après l’affaire du crime de lèse-majesté qui voit en 1911 l’exécution des penseurs socialistes et anarchistes les plus actifs et choque le monde intellectuel [10]. Ōsugi, connu comme idéologue révolutionnaire [11] et journaliste actif depuis le début des années 1900, sort tout juste d’un séjour en prison pour avoir participé à l’affaire des drapeaux rouges [12], et comme de nombreux révolutionnaires, « s’exile dans le milieu littéraire [13] » par la création de la revue *Kindai Shisō*, tandis que le jeune Akutagawa est marqué par la conférence de l’écrivain Tokutomi Roka, intitulée « De la conspiration » (*Muhon-ron*) qui critique l’exécution des « comploteurs [14] » : les discours politiques et littéraires se rejoignent [15] et c’est naturellement qu’Akutagawa et Ōsugi seront publiés par les mêmes éditeurs, indépendamment de leur positionnement. Akutagawa est déjà une figure d’autorité du milieu littéraire quand Kikuchi Kan, un de ses plus proches amis, crée en janvier 1923 la revue *Bungei Shunjū*. Elle contribue activement à la mutation du marché de la littérature : elle est bon marché mais paie bien ses contributeurs, et elle rencontre un rapide succès en capitalisant sur le genre florissant des « notations diverses [16] ». Elle accueille ainsi toute sorte de textes, de l’essai au ragot, en passant par le fragment ironique singulier qu’Akutagawa pratique sous le titre « Paroles d’un nain ». Ce goût pour les « notations diverses » ayant aussi trouvé une place (éphémère) sur le marché du livre, les « Paroles d’un nain » seront rassemblées en volume après la mort de leur auteur.
Dès lors, les postures publiques de ces deux intellectuels diffèrent fondamentalement. Akutagawa, est un écrivain installé tandis qu’Ōsugi joue de son image sulfureuse [17]. Marié à Hori Yasuko, il noue une liaison avec la journaliste Kamichika Ichiko, puis avec la directrice de la revue féminine *Seitō*, Itō Noé, qu’il rencontre à la suite de la publication en 1914 d’un recueil dans lequel elle traduit Emma Goldman et Ellen Key. Ces liaisons font les choux gras des journaux dès le printemps 1916, avant que Kamichika ne tente de tuer Ōsugi à l’automne de la même année.
***** Ōsugi : « Lettre d’un mari à une de ses maîtresses, sur les sentiments qu’il porte à sa femme »
La presse s’intéresse aux idées, mais aussi aux scandales personnels des figures publiques, comme en témoigne la médiatisation rapide des liaisons d’Ōsugi, qui met en pratique ce qu’il a commencé de professer dès 1906 [18]. La notion d’« amour libre » apparaît dans le champ intellectuel japonais en 1903 chez Sakai Toshihiko, qui s’appuie sur l’*Encyclopedia of Social Reform* de William Bliss, puis, en 1904, chez Ishikawa Sanshirō, lequel se réclame du journaliste anglais Robert Blatchford [19]. Tous ces textes s’inscrivent plus largement dans les discours autour de la famille, du mariage, de la chasteté, de l’amour et des relations hommes-femmes, prégnants dans le Japon des années 1910.
Ōsugi voit dans la proposition de numéro spécial que lui fait l’éditeur du magazine féminin *Onna no sekai* [20], son ami Yasunari Jirō, l’occasion de répondre aux critiques. Son texte aurait dû paraître avec d’autres, signés par Kamichika et Itō [21]. Il se présente sous la forme d’une lettre adressée à Itō : Ōsugi fait le choix d’une scénographie épistolaire, c’est-à-dire, d’« une mise en scène publique de la relation épistolaire privée [22] », qui, en se présentant comme une lettre d’amour, ou du moins, comme une lettre entre amants, semble fuir l’échange polémique. Cependant, Ōsugi dévoile dès les premières lignes qu’il s’agit d’un texte de commande (c’est aussi un topos journalistique de l’époque) [23]. De fait, il met en scène la double énonciation intrinsèque à la scénographie épistolaire en citant longuement la correspondance de sa destinataire [24] pour la porter à la connaissance des lecteurs de la revue, à qui il fait aussi la réclame de ses ouvrages.
Cette lettre met ainsi subrepticement en place le schéma communicationnel triangulaire propre à la polémique. Tout d’abord, le « nous » regroupe l’auteur et la destinataire de la lettre, et implicitement tous ceux qui se retrouvent dans l’idée de l’amour libre. À ce nous est opposé un « ils » sous l’expression *seken no yatsura* (qui désigne de manière méprisante « les gens ») : ceux qui acceptent naturellement l’idée d’« un-mari-pour-une-femme » (*ippu ippu*). Importée de l’occident, elle s’opposait au vieux système des concubines (*mekake*) et était donc considérée comme progressiste [25]. Enfin il y a le tiers qui assiste à l’affrontement, mis en scène par Ōsugi dans l’expression « mes chers lecteurs ». Le schéma se singularise par la façon dont Ōsugi utilise les lettres d’Itō pour retracer le parcours de cette dernière de la position du « ils » à celle du « nous ». La position du « nous » refuse le mariage légal monogame, qui prive la femme de sa liberté et de son indépendance financière, et prône une conception des relations hommes-femmes reposant sur la liberté de l’engagement amoureux. Il fait ainsi d’Itō un nouveau modèle pour les lectrices de la revue pour femmes non conformiste qu’est *Onna no sekai*.
Cependant, le but de cette lettre n’est pas d’exposer des idées mais de répondre aux attaques. Par une isotopie croisant le vieux et le malsain, Ōsugi nourrit la polémique en faisant de l’idée devenue majoritaire d’un-mari-pour-une-femme une position conservatrice : il évoque un « débat qui sent le vieux moisi » et sa lassitude de devoir « montrer aux gens jusqu’à ce qu’ils en aient la nausée » la pertinence de ses idées [26]. Il accentue la polarisation du débat tout en installant une confrontation éthique entre le « nous » et le « ils » : le « nous » est lexicalement du côté du bien, de l’égalité (il s’agit de « supprimer toute relation de pouvoir [27] ») et du progrès futur :
[…] l’amour libre comprendra les couples monogames, ou encore les hommes avec plusieurs épouses, ou bien les femmes avec plusieurs maris, ou encore des ménages comprenant plusieurs maris et plusieurs femmes […]. En conséquence il deviendra inutile de rendre publiques les sentiments de ces hommes ou de ces femmes [28].
L’esquisse de ce futur accentue le contraste entre le « nous » tourné vers l’avenir et le « ils », les « gens » qui sont du côté du passé, de la bêtise et de l’hypocrisie. Ōsugi ne se prive d’ailleurs pas d’une petite pique voltairienne dont nous reproduisons une partie ci-dessous :
Je m’écarte un peu du sujet, mais lorsque l’on ouvre le *Dictionnaire philosophique* de Voltaire à l’article « adultère », on y trouve la chose suivante, qui correspond très exactement à ce que je viens de rapporter :
« Les bonnes gens, maris et femmes, ne se servent plus de tous ces vilains termes. On ne prononce même plus le mot d’adultère. […] Quand les femmes parlent à leurs amies de leurs adultères, elles disent : *J’avoue que j’ai du goût pour lui* (Moi, pour dire la vérité, c’est lui que j’aime) [29]. »
Ōsugi met à profit l’aura d’autorité de Voltaire – penseur occidental, symbole de modernité dont l’ancienneté souligne encore le « retard » des partisans de la monogamie… – pour sa propre démonstration, tout en créant par la nonchalance de son geste citationnel un ethos d’intellectuel éclectique. Toutefois, la possibilité même de l’élaboration de cet ethos suppose des valeurs communes (comme la reconnaissance de l’autorité de Voltaire). Ainsi que le note Amossy, « polémiquer, c’est encore partager – des valeurs, des présupposés, les règles du jeu [30] » : et ici, Ōsugi partage avec ses adversaires progressistes une forme de foi dans le progrès social et dans la possibilité d’une société harmonieuse, où les règles participeraient à l’épanouissement de chacun et à la reproduction de l’espèce [31].
La puissance de persuasion du texte d’Ōsugi réside ainsi en grande partie dans le geste proprement littéraire que constitue l’escamotage de la scène générique de l’essai polémique au profit d’une scénographie épistolaire, et dans la caution apportée par l’intertexte étranger, qui apparaît d’autant plus important que dans ses textes théoriques, Ōsugi cite rarement ses influences.
***** Akutagawa et la réflexivité du genre polémique
À rebours de la posture de sincérité d’Ōsugi, qui choisit de défendre ses idées dans une lettre où il met à nu des pans entiers de sa propre vie et de celles de ses compagnes et où le geste citationnel est investi d’une autorité pleine et entière, l’écriture polémique d’Akutagawa ne prend forme que dans une distance d’avec soi-même induisant une forme de réflexivité et de distance d’avec toute forme d’autorité : autorité de la citation comme du discours lui-même. Dans les fragments de « Paroles d’un nain », Akutagawa contrevient aux exigences du genre dans lequel son texte s’inscrit – publier un texte non fictionnel en revue requiert en effet transparence et sincérité [32]. Or, dès le titre, l’auteur prend ses distances avec l’énonciateur du texte qui se présente sous l’identité d’un « nain [33] ». La livraison du mois de juin 1923 offre un bon exemple de cette ambivalence puisqu’elle traite de la partialité de la justice du pouvoir et des rumeurs sur l’état de santé de l’empereur par le détour d’un intertexte étranger dont la valeur d’autorité est minée par le statut du locuteur « nain ». Ainsi, dans la citation suivante (extraite d’un fragment relativement long sur la justice), le « nain » évoque au secours de son analyse sur la partialité de la justice une anecdote tirée de l’histoire chinoise [34] :
Armes
La justice ressemble aux armes. […] Avoir peur des armes ne se limite pas aux armes en elles-mêmes. Ce dont il faut avoir peur, c’est de l’habileté des militaires. Il en va de même pour la justice. Ce dont il faut avoir peur, c’est de l’éloquence des comploteurs. L’impératrice Zetian, sans aucun respect pour les hommes et les dieux, foulait froidement du pied la justice. Mais alors qu’elle affrontait la rébellion de Li Jingye, quand elle lut le manifeste de Luo Binwang, elle ne put s’empêcher de perdre toute couleur. […] [35]
L’évocation de l’anecdote chinoise peint le locuteur en observateur critique savant, dont le discours est interprétable et digne de confiance. Pourtant, la construction de la comparaison brouille les pistes : si « l’habileté des militaires » est associée à « l’éloquence des comploteurs », qui est le « nous » englobant de la scène polémique ? S’agit-il du locuteur, et donc, du peuple, sans pouvoir militaire ou judiciaire, à la merci de la violence étatique, ou bien, avec l’impératrice Wu Zetian qui craint les rebelles, d’un « nous » représentant le pouvoir politique ? Comment élucider cette ambiguïté ? Le fragment qui suit, cité dans son intégralité, est centré autour d’une anecdote de l’histoire de France. Il repose sur ce même retournement en un propos ininterprétable d’une parole qui paraît tout d’abord nimbée d’autorité par la citation :
Respect du monarque
C’est une histoire de la France du XVIIe siècle. Un jour, le duc de Bourgogne demanda à l’abbé Choisy la chose suivante. Charles VI était fou. Pour tourner cela en euphémisme, comment faudrait-il dire ? L’abbé lui répondit d’un même élan : « Pour ma part, je le dirais simplement comme ceci. Charles VI était fou. » On dit que cette réponse resta parmi les aventures de la vie de l’abbé Choisy, et qu’il en tira gloire après longtemps.
C’est-à-dire que la France du XVIIe siècle était si pénétrée de l’esprit de respect du monarque qu’une telle anecdote a été conservée. Mais il semble que le Japon du XXe siècle ne le cède en rien à la France du XVIIe quant à la profondeur de cet esprit de respect du monarque. En vérité – je ne peux réprimer un éclat de joie [36].
Le fragment repose en effet sur l’ambivalence entre le respect porté à la figure royale, respect dont témoigne la persistance du caractère scandaleux de l’anecdote, et l’irrévérence envers cette même figure royale, noyau même de l’anecdote. Quant à la dernière phrase, qui devrait donner la clé d’interprétation du fragment, elle est coupée par le rire du locuteur et sape toute possibilité d’interprétation [37].
L’inactualité de ces deux intertextes contribue à l’apparente innocuité du propos. Ce qui n’empêche pas que la juxtaposition de la référence chinoise (savoir classique) et de la référence occidentale (savoir moderne), toutes deux habilement tronquées – le texte de Luo Binwang n’empêchera pas l’échec de la rébellion, Charles VI a régné a une autre époque que celle de l’abbé de Choisy – disent la volonté de l’écrivain Akutagawa de mettre en relief la puissance de la parole polémique : les deux fragments mettent en exergue les deux caractéristiques d’un trait polémique réussi, à savoir, sa force et sa transmission sur le temps long. Elles viennent rétrospectivement éclairer (d’une lumière ironique ou sérieuse, selon l’angle que le lecteur reste libre de choisir) le fragment « Enfants » qui ouvre la livraison, dont la scène polémique est exagérément schématique :
Les militaires sont proches des enfants. […] Leur vénération de l’entraînement mécanique, l’importance qu’ils accordent au courage animal sont des phénomènes qui ne peuvent se voir que dans les écoles primaires. […] Les décorations aussi – pour moi, en vérité, c’est étrange. Comment donc les militaires peuvent-ils marcher en les arborant sans même être ivres [38] ?
La critique est ici d’autant plus violente quand on sait que derrière le « nain » signe l’écrivain Akutagawa, ancien professeur d’anglais à l’école de la marine de Yokosuka. Toutefois, le statut d’écrivain de l’auteur l’éloigne d’une trop grande implication politique, et l’ironie générale qui marque les « Paroles d’un nain », conjuguée aux accointances des censeurs avec le milieu littéraire [39] et à l’absence de couleur politique de la revue ont sans doute permis la parution de ce texte, avant que la répression ne se durcisse après le grand tremblement de terre du Kantō, le 1er septembre 1923. La censure finira par supprimer les fragments « Armes » et « Enfants » des rééditions de « Paroles d’un nain » à partir de 1937 [40].
Après le séisme, Tokyo est à demi détruite par les incendies déclenchés partis des foyers des cuisines et attisés par les vents violents de la saison. Les jours qui suivent la catastrophe seront marqués par la création de « milices d’auto-défense » (*jikeidan*). Sous l’emprise de rumeurs répandues par la police, elles vont massacrer des milliers de Coréens. Dans ses « Notes éparses sur le grand tremblement de terre », Akutagawa abandonne le masque du « nain » pour évoquer ces événements :
Je suis, pour ma part, un bon citoyen. […] un bon citoyen est quelqu’un qui croit en l’existence d’une conspiration entre [les insoumis coréens [41]] et les bolcheviques. Dans le cas où il ne pourrait vraiment pas y croire, il faut tout au moins qu’il se compose l’expression de celui qui y croit. Mais ce barbare de Kikuchi Kan, lui, s’il n’y croit pas, ne fait pas non plus mine d’y croire [42].
Malgré l’identité assumée de l’auteur et du locuteur, le « je » incarne encore l’idiot : faisant mine de s’associer à sa cible (le gouvernement et ceux qui croient aux rumeurs), il dénonce, par une naïveté factice soulignée par la répétition du verbe « croire », l’absurdité des mensonges gouvernementaux à propos des Coréens et des activistes de gauche. Parmi les victimes de cette catastrophe dans la catastrophe, on comptera Ōsugi : surveillé depuis des années, il est capturé en compagnie d’Itō et d’un de ses neveux, et tous trois seront assassinés dans les jours qui suivent par la police militaire.
**** En guise de conclusion
Les textes d’Ōsugi et d’Akutagawa abordés ici, nourris d’intertextes étrangers, se révèlent riches au regard du genre polémique. Le texte d’Ōsugi transforme le réquisitoire en lettre d’amour. En jouant la carte de la sincérité par le dévoilement de sentiments complexes, il mélange les cadres publics et privés pour mieux condamner une morale bourgeoise qu’il juge délétère. Akutagawa, de sa position d’écrivain, poursuit une veine de critique sociale dans des fragments dont la violence polémique est plus ou moins cachée derrière le masque du « nain » [43]. Reste que, sans renoncer à quelques prises de position essentielles, Akutagawa préfère se tenir à distance de cette dangereuse mascarade qu’est le débat social – laquelle est sans doute une des causes de la « vague inquiétude » dont il témoigne au moment de son suicide, en 1927. Relire Ōsugi et Akutagawa aujourd’hui sous l’angle de la littérature polémique permet de réunir dans un même mouvement critique ces deux auteurs et cent ans après leur mort, de faire entendre à nouveau à travers leurs voix les dissensions qui ont marqué la marche vers la modernité du Japon d’avant-guerre.
[1] Les noms des auteurs et chercheurs japonais sont cités en respectant l’ordre traditionnel, c’est-à-dire en plaçant le nom patronymique avant le nom personnel ou le nom de plume, puis, le cas échéant, en utilisant uniquement le nom patronymique ou le nom de plume (Akutagawa pour Akutagawa Ryūnosuke, Chōkō pour Ikuta Chōkō). En transcription, e se prononce toujours é (on prononce Ryūnosuké, Sakaé).
[2] Ozaki Yūjirō, *Kadokawa Daijigen*, Tokyo, Kadokawa, 1992 [en japonais], p. 1648.
[3] Mushanokōji Saneatsu, « Ikuta Chōkō ni ikusa wo sen serarete chotto » [« À propos de la déclaration de guerre d’Ikuta Chōkō »] (1916), dans Ebii Eiji (éd.), *Hennentai Taishō Bungaku Zenshū* [Anthologie de la littérature de l’ère Taishō par année], vol. 5, Tokyo, Yumani shobō, 2000 [en japonais], p. 541 *sq.*
[4] Ruth Amossy, *Apologie de la polémique*, Paris, PUF, 2014, p. 64.
[5] *Ibid.*, p. 61-63.
[6] Christiane Séguy, *Histoire de la presse japonaise : le développement de la presse à l’époque Meiji et son rôle dans la modernisation du Japon*, Paris, Publication Orientalistes de France, 1993, p. 280 : « La situation [du marché des périodiques] s’accentua considérablement après la guerre russo-japonaise, et, là encore, elle ne fit qu’introduire l’ère de la production industrielle de masse qui prendra son véritable essor à la fin de l’ère Taishō. »
[7] Ōsugi Sakae, « Ichijōfu ni ataete nyōbō ni taisuru teishu no shinjō wo kataru bun » [« Lettre d’un mari à une de ses maîtresses, sur les sentiments qu’il porte à sa femme »] (revue *Onna no sekai*, vol. 2 no 7, 1er juin 1916), dans *Ōsugi Sakae Zenshū* [Œuvres complètes d’Ōsugi Sakae], vol. 4, Tokyo, Paru Shuppan, 2015 [en japonais], p. 16-36.
[8] « Shuju no kotoba » [« Paroles d’un nain »], *Akutagawa Ryūnosuke Zenshū* [Œuvres complètes d’Akutagawa Ryūnosuke], vol. 13, Iwanami shoten, 1995-1998 [en japonais] ; « Notes éparses sur le grand tremblement de terre » (« Daishin zakki », 1923), présentation et traduction Isabelle Fouquart, *Ebisu*, no 21, 1999, p. 61.
[9] Le symbole en est sans doute l’adoption du suffrage universel masculin concomitante de la promulgation de la « loi de préservation de la paix » (*chian iji hō*) en 1925 qui durcit la répression politique.
[10] Sur l’affaire du crime de lèse-majesté (en fait, une série d’arrestations motivées par une suspicion de projet d’assassinat de l’empereur), voir notamment Christine Lévy, « Autour de l’Affaire du crime de lèse-majesté : modernité politique et répression », *Ebisu*, no 44, 2010, p. 87-109.
[11] Il entre au tout jeune Parti socialiste japonais en 1906, et se fait arrêter successivement pour avoir participé à une manifestation contre l’augmentation du tarif des tramways et pour avoir traduit un texte antimilitariste (« Aux conscrits », *L’Anarchie*, 27 septembre 1906, no 77, p. 4). Plusieurs de ses arrestations suivantes ont pour cause des textes ou des discours politiquement subversifs. Voir Komatsu Ryûji, Arnaud Nanta, « Chronologie : La Vie d’Ôsugi Sakae » et Philippe Pelletier, « Ôsugi Sakae, Une Quintessence de l’anarchisme au Japon », *Ebisu*, no 28, 2002.
[12] Vague d’arrestation lors d’un attroupement rassemblant des manifestants brandissant des drapeaux rouges avec des slogans anarchistes.
[13] Expression attribuée à Satō Haruo. Inagaki Tatsurō, « Puroretaria bungaku – sono zenshi no ippan » [« Courte approche des prémices historiques de la littérature prolétarienne »], dans Kindai bungaku-kan (éd.), *Nihon kindai bungaku-shi* [Histoire de la littérature japonaise moderne], Yomiuri shinbun-sha, 1966 [en japonais], p. 183.
[14] Voir Sekiguchi Yasuyoshi, « Muhonron to Akutagawa Ryūnosuke », *Nihon bungaku*, vol. 40, no 2, 1991 [en japonais], p. 64-73, et Christine Lévy, *art. cit.*, p. 96-97.
[15] Voir notamment Owada Shigeru, « 1910 nendai no ichigenron – Ōsugi Sakae to Hirasawa Keishichi ni okeru seiji to bungaku » [« Le discours unifié des années 1910 – politique et littérature chez Osugi Sakae et Hirasawa Keishichi »], *Nihon bungaku*, vol. 63, no 11 (2014) [en japonais], p. 2-11.
[16] Ou *zatsubun*, mot utilisé par Kikuchi Kan comme argument de vente pour représenter « le style non orthodoxe, libre et léger du magazine moderne *Bungei Shunjū* ». Voir Rachel DiNitto, « Return of the zuihitsu: Print Culture, Modern life, and Heterogeneous Narrative in Prewar Japan », *Harvard Journal of Asiatic Studies*, vol. 64, no 2, décembre 2004, p. 280.
[17] Ainsi que le montre la photo sur le revers de son recueil d’essais *Akugi* [Mauvaises plaisanteries], paru chez Ars en 1911, où il apparaît vêtu d’un grand manteau occidental en train de se faire arrêter par plusieurs policiers.
[18] Ōsugi Sakae, « Yo no sōbō suru jiyū ren.ai » [« L’amour libre tel que je l’espère »], *Katei zasshi*, vol. 5, no 1 (novembre 1906) [en japonais], reproduit dans *Ōsugi Sakae Zenshū*, vol. 1, *op. cit.*, p. 101-103.
[19] Gotō Akinobu, « Ishikawa Sanshirō no jiyū ren.ai-ron to shakai kōsō », p. 76-86 et Yamaizumi Susumu, « Shoki shakai-shugi to Free Love », p. 87-109, dans *Shoki shakai-shugi kenkyū* [Recherches sur le premier socialisme], vol. 18, 2005 [en japonais].
[20] Ce magazine féminin a aussi un lectorat masculin, ce qui est singulier pour l’époque. Voir Kindai bungaku-kan [Musée de la littérature japonaise moderne] (éd.), « Onna no sekai », *Nihon Kindai bungaku daijiten* [Grand Dictionnaire de la littérature japonaise moderne], vol. 4, Tokyo, Kōdansha, 1977 [en japonais], p. 41.
[21] Ce numéro sera interdit à la vente par la censure le 30 mai 1916. Le Musée de la littérature moderne de Tokyo conserve l’ensemble des numéros de la revue dans ses collections, consultables aujourd’hui sous forme de microfiches.
[22] Dominique Maingueneau, « Scénographie épistolaire et débat public », dans Jürgen Siess (dir.), *La Lettre entre réel et fiction*, Paris, SEDES, coll. Questions de littérature, 1998, p. 59.
[23] « Comme Jirō Yasunari m’a demandé d’écrire quelque chose sur ce que je ressens pour Yasuko [l’épouse d’Ōsugi], qu’il se trouve que justement nous discutons beaucoup entre nous de ce sujet en ce moment, et que de plus, c’est avec toi que je me sens le plus libre de parler, j’ai décidé de t’écrire cette lettre. » *Ōsugi Sakae Zenshū*, vol. 4, *op. cit.* [en japonais], p. 16.
[24] À qui il a d’abord demandé l’autorisation par correspondance privée. Voir la lettre à Itō Noe datée du 9 mai 1916, dans Ōsugi Yutaka (éd.), *Ōsugi shokan-shū* [Correspondance d’Ōsugi Sakae], Tokyo, Doyōsha, 2018 [en japonais].
[25] Le système des concubines a été supprimé à la toute fin du XIXe siècle.
[26] *Ōsugi Sakae Zenshū*, vol. 4, *op. cit.*, p. 29 et p. 30.
[27] *Ibid.*, p. 28.
[28] *Ibid.*, p. 29.
[29] C’est nous qui signalons la coupure. Les passages en italiques sont en français dans le texte.
[30] Ruth Amossy, *op. cit.*, p. 68.
[31] L’anarchisme du Japon de l’ère Taishō conjugue à la fois l’idée de liberté individuelle et la vie comme valeur suprême, sous l’influence du vitalisme qui se développe avec l’introduction des idées de Darwin. Voir Asaba Michiaki, *Anaakizumu*, Chikuma shinsho, 2004, p. 84 *sq.* Ōsugi a d’ailleurs traduit en 1916 *L’Évolution du mariage et de la famille* (1888), où l’anthropologue Charles Letourneau esquisse la caducité du modèle monogame.
[32] Les critères éditoriaux de l’époque distinguent d’un côté « l’écriture de création » (*sōsaku*), qui regroupe fictions, récits plus ou moins autobiographiques, poésie, et de l’autre l’écriture « au fil du pinceau » (*zuihitsu*). Seule la première est considérée comme une activité spécifique aux écrivains du milieu littéraire.
[33] La traduction « nain » rend le terme rare *shuju*, qui possède trois sens : il peut désigner une personne de très petite taille, un acteur de théâtre ou une personne manquant d’intelligence. Akutagawa joue sur cette polysémie.
[34] Dont la valeur d’autorité dans un contexte japonais est comparable à celle des classiques de l’antiquité gréco-latine dans un contexte occidental.
[35] Akutagawa Ryūnosuke, *Akutagawa Ryūnosuke zenshū*, *op. cit.*, vol. 13, p. 38.
[36] *Ibid.*, p. 39.
[37] Le lecteur de l’époque peut néanmoins facilement faire le lien avec la rumeur, non confirmée par les historiens à ce jour, de l’« incident de la longue-vue » (*engankyō jiken*) : en pleine séance du parlement impérial, l’Empereur aurait roulé un document officiel pour en faire une longue-vue. Voir Marie-Noëlle Beauvieux, *Littéraire, trop littéraire : des compositions fragmentaires d’Akutagawa Ryūnosuke*, Paris, Hermann, 2020, p. 117.
[38] Akutagawa Ryūnosuke, *Akutagawa Ryūnosuke zenshū*, *op. cit.* [en japonais], vol. 13, p. 37.
[39] Kōno Kensuke évoque Matsumura Giichi, chef du bureau de la censure, qui est aussi l’oncle de Mushanokōji Saneatsu et le beau-frère de Shiga Naoya, deux des écrivains les plus célèbres de l’époque. Voir Kōno Kensuke, *Ken.etsu to bungaku*, Kawade Shobō, 2009 [en japonais], p. 21 *sq.*
[40] Mizusawa Fujio, *Ken.etsu to hakkin: kindai Nihon no genron tōsei* [Censure et interdictions de publication : silences médiatiques dans le Japon moderne], Tokyo, Shinwa-sha, 2016 [en japonais], p. 105.
[41] L’expression, censurée lors de la publication, a été rétablie par la traductrice.
[42] Akutagawa Ryūnosuke, « Notes éparses sur le grand tremblement de terre », *art. cit.*, p. 61.
[43] Voir notamment les analyses de Sekiguchi Yasuyoshi à propos de l’antimilitarisme d’Akutagawa dans les nouvelles « Shōgun » [Le Général] (1922), « Momotarō » ou « Le Général Kim » (1924) dans *Akutagawa Ryūnosuke no rekishi ninshiki* [La conscience de l’histoire chez Akutagawa Ryūnosuke], Shin-Nihon shuppansha, 2004 [en japonais].