Bieuzy-les-Eaux nous a offert, cette année, un cru exceptionnel. Cette rencontre des premiers jours d’octobre 2004 offrait aux participants un véritable nectar. S’il ne conférait pas l’immortalité, il y faisait penser par son thème, la vieillesse.
Sujet rarement abordé dans les discussions militantes et auquel se combinaient d’autres événements tout aussi rares : une figure tutélaire, l’écrivain chinois Pa Kin, dont on célébrera bientôt le centenaire ; un public, des hommes et des femmes avec ou sans étiquette politique ; et des conférenciers qui se sont surpassés.
Sans doute, la population vieillit, et l’on comprend que beaucoup d’auditeurs (et d’orateurs !) se soient sentis concernés. Les pessimistes verront peut-être aussi un autre phénomène : les exigences d’une économie qui se dit libérale ruinant les liens interpersonnels qui sont dissous par les exigences de cette même économie qui trouve avantageux de cibler les consommateurs par tranches d’âge. En effet, durant les années de prospérité, les individus pouvaient espérer changer leur statut social par une certaine ascension ; les démocraties se flattaient ainsi de ne pas enfermer les gens dans une caste à laquelle ils appartenaient dès la naissance et pour le restant de leur vie.
Désormais, au nouvel ordre social fondé sur la couleur de la peau et l’origine ethnique de la société de consommation s’ajoute un communautarisme purement statistique et catégoriel, celui de l’âge.
En effet, le baby-boom des années 60 avait ouvert l’appétit des marchands, qui créèrent le phénomène jeunesse — notamment par la mode et la musique. Puis, les revendications liées à la libération sexuelle et au choix d’une identité ont suscité leurs institutions propres : associations, librairies et commerces. Il est à craindre que le papy-boom ne devienne le fonds de commerce pour les clubs du troisième âge, les revues spécialisées, les agences de voyage ou de l’immobilier qui vont labelliser cette catégorie de personnes dans le qualificatif pseudo-prestigieux de « senior » et l’enfermer dans un ghetto.
Mais, pour en bénéficier, les doyens et doyennes devront adopter un look faussement jeune et surtout disposer d’un portefeuille approprié ; sinon, on les rangera parmi les vieux fossiles.
On n’examinera pas ici tous les thèmes abordés, en particulier les témoignages personnels, notamment le très beau texte de Marie-Christine Mikhaïlo, lu par la comédienne Loïca : les mots manqueraient de pudeur s’ils voulaient se substituer au vécu d’une émotion partagée par tous, jeunes et vieux. De même, les contes de Françoise Frédérique, les perles offertes par Arthur Thoucour sur les vieux fous et les vieux sages, le projet de Jean-Marc Raynaud pour la création d’un espace pertinent, la table ronde avec Roger-Henri Guerrand, expriment des moments intenses, où une fois de plus le langage du cœur se révèle intraduisible.
Comment révéler la remarquable interprétation du texte de Gaston Couté, Les Maîtres et le mauvais gâs, par la Compagnie Arludie ?
Beaucoup de spectateurs n’oublieront jamais la performance de Lucien Seroux qui servit d’annonce à la soirée. Quant aux plus jeunes, car il y en avait, ils dansèrent toute une belle nuit au son du djembé.
Ce vécu inénarrable des journées de Bieuzy fait toute la différence entre un colloque et une rencontre. Sans doute, dans les coulisses des conférences, les retrouvailles interpersonnelles jouent un rôle irremplaçable. Dans nos milieux, il y a toujours place pour des repas conviviaux et chantants, des moments ludiques, pour les heures de vérité d’un affrontement ou d’un spectacle. Mais il est rare que sur l’estrade des orateurs se vive en termes aussi limpides le théâtre du quotidien de ces personnes que l’on dit pudiquement « d’un certain âge ».
Car les idées ne manquèrent pas : puisque pour une fois le compte rendu est dithyrambique, répercutons à qui veut bien l’entendre ce commentaire de deux enseignants de passage : « Les conférences étaient du niveau du Collège de France. » Rien que ça !
C’est d’abord le statut social de la vieillesse qui scandalise, ce que Suzanne Weber nomme l’« âgisme », qui est à la fois l’image que la société projette sur l’individu à partir d’un certain moment de sa vie, les pressions sociales qu’elle lui fait subir et l’idéal qu’elle lui impose. La personne d’un âge avancé se trouve souvent soumise à un chantage affectif, psychologique, financier aussi, qui peut même entraîner un sentiment de culpabilité.[1] Ou encore, comme l’explique Jean-Jacques Gandini, on la maintient artificiellement en vie contre son gré, comme c’est le cas de Pa Kin, victime de l’acharnement thérapeutique.
La dynamique intérieure personnelle est tout aussi cruciale. Espérance, naïveté, lassitude laissent croire que la vieillesse est l’âge du repos, de la retraite, de l’assagissement, peut-être de la sagesse.
Chimère, estime Roger Dadoun, qui perçoit le crépuscule de la vie comme un « âge agonique » (du grec agon, « combat », mais aussi « jeux »), une saison de lutte incessante, au croisement de multiples violences : violence du temps comme tel, qui est l’irréparable même, avec son terrifiant horizon, la mort ; violence du corps, affecté de troubles, déficits, impotences ; violence de la société, qui ne tolère pas les improductifs ; violence de l’âme, harcelée, dans une solitude croissante, de souvenirs, remords, ruminations qui rongent.
Contre ces images d’une vieillesse « blason de pertes », Roger Dadoun dresse une galerie de portraits d’octogénaires auxquels le grand âge a donné une nouvelle vigueur et une extraordinaire liberté de création, tels, parmi bien d’autres, un Freud inventeur de la psychanalyse, un Duchamp inventeur de l’art moderne. D’autres créateurs et formes de pensée sont mis en avant : la Bible, avec l’emblématique poème de Hugo, Booz endormi, le bouddhisme, le Roi Lear de Shakespeare, le Faust de Goethe.
S’appuyant aussi bien sur un « originaire » paléontologique du grand âge que sur l’époustouflant texte utopique de Fourier, le Nouveau Monde amoureux, Roger Dadoun propose une entrée « agonique » (combative et ludique) du grand âge sur la scène de l’histoire, pour un nouvel âge de la civilisation sous le signe de l’« éros éternel ».
Autre figure de la vieillesse, celle de Caton, à travers laquelle Cicéron ponctue « une tradition hostile à la jouissance du corps, qui voit en lui et en elle une entrave à l’exercice de l’esprit ».[2]
René Schérer dénonce cet enseignement qui invite à jouir le moins possible ; si « la philosophie est l’apanage des vieillards », « philosopher consiste, dès la jeunesse, à s’anticiper comme déjà vieux ». Il oppose la perspective d’un Fourier, préoccupé par la satisfaction de la vieillesse. Celui-ci ne veut point d’une société niveleuse et qui impose son dispositif normatif ; il mélange les âges, multiplie les agencements de la sexualité et remet en cause l’amour. Celui-ci n’est pas une entité monolithique, inanalysable ; c’est un sentiment à la fois, décomposable et composable, c’est-à-dire « qu’il peut être induit en s’associant à d’autres passions ».
Comme le suggère Claire Auzias, « créons des phalanstères de vieillards rieurs, qui inventeront d’autres avenirs pour le monde. Et pour mot de la fin, qu’on me permette d’évoquer l’ouvrage qui, jadis, avait fait tant de bruit, le Droit à la paresse, écrit par Paul Lafargue. Il semble qu’aujourd’hui où la jouissance est refusée aux anciens un autre cri s’impose, celui du Droit à la caresse ».[3]
À signaler que les textes des conférences de Bieuzy-les-Eaux sont sur le site Recherche sur l’anarchisme.
Matthew Salem
[1] Aux États-Unis, les assurances médicales invitent les médecins à expliquer à leurs patients que, « à partir d’un certain âge, il ne faut plus s’attendre à des miracles ». Ainsi peuvent-elles espérer réduire les remboursements de traitements coûteux.
[2] De Senectute (De la vieillesse).
[3] On pourra retrouver plusieurs des textes sur le site Recherche sur l’anarchisme http://raforum.apinc.org