Maurice Talmeyr

Le procès des anarchistes

8-10 août 1894

    LEURS PORTRAITS

      Jean Grave

      Sébastien Faure

      Ledot

      Chatel et Agneli

      Fénéon

      Bastard

      Bernard

      Brunet

      Daressy

      Tramcourt

      Billon

      Molmeret

      Matha

      Ortiz

      Soubrié

      Chericotti

      Madame Chericotti

      Bertani

      Antoinette Cazal

      Liégeois

      La veuve Milanaccio

      La femme Belotti

      Belotti

LEURS PORTRAITS

Alors, voilà les gueules qui vous emballent ?

En style de Père Peinard, c'est ce qu'on pourrait dire, devant cet interminable banc d'accusés, aux farceurs et aux dilettantes qui ont imaginé, à leur sujet, le sport de l'attendrissement. On n'avait rien vu de pareil depuis la fournée des avorteuses. Mêmes alignées de pantins lugubres ; mêmes figures de jeu de massacre, espacées de pompons de shakos. Seulement, c'est le côté des hommes, après celui des femmes. D'où viennent toutes ces têtes-là ? De la souffrance, de l'école et du vice ! Où vont-elles, et qu'en fera-t-on ? On ne sait pas si on les reverra au pied d'un mur d'exécution, ou dans un « Gouvernement provisoire ».

Jean Grave

Un ouvrier qui a mis la redingote d'un pion. Une figure « peuple », avec un air studieux, une moustache courte et des cheveux en broussaille. Ancien directeur de la Révolte, il y analysait les massacres de la Rue des Bons-Enfants et du Restaurant Véry comme certains critiques analysent les romans et les pièces de théâtre, en les trouvant toujours bons. On n'aurait jamais dit, à lire sa prose posée et dogmatiquement élogieuse, qu'il y louait, en réalité, comme dans une bibliographie de parti pris, l'assassinat anonyme des innocents. Il y encourageait les jeunes gens à éventrer à coups de bombes le plus de femmes et d'enfants possible, du ton dont on conseille aux gens de se retremper dans les bons auteurs.

Une notoriété du parti. Très estimé des fumistes.

Sébastien Faure

Le précepteur de Léauthier, et son professeur en assassinat. Ne tue pas et ne massacre pas lui-même, mais vous engage, avec toutes sortes de séductions, de paroles et de fines plaisanteries, à tuer et à massacrer. Éclate ensuite d'un rire supérieur, et se frotte joyeusement les mains.

Chauve, et d'une calvitie classique de vieille estampe. Un nez pointu, des yeux guetteurs, un busquement de visage ironique, et l'air d'un mauvais moine qui ne connaît plus les remords. Un Claude Frollo de crèmerie qui bourgeonne dans la goguette.

Ledot

Homme de lettres, publiciste et rédacteur de la Révolte. Il y rédigeait le « Mouvement Social », et succéda ensuite à Jean Grave, dans la direction du journal. C'est encore « un doux », et qui écrivait avec onction, quelques jours avant les explosions de Liège : « Nous recevons de là-bas de bonnes nouvelles... Les camarades paraissent sortir de l'indifférence et vont donner un nouvel essor à la propagande. » Les Liégeois, en effet, ne tardaient pas à apprendre ce que l'aimable Ledot appelait de « bonnes nouvelles », ce qui lui représentait « un nouvel essor », et ce qu'il entendait par « sortir de l'indifférence ».

Lorgnon, moustache noire et figure de jaunisse.

Chatel et Agneli

Agneli est peintre, et Chatel homme de lettres. Ils habitaient ensemble, dit l'acte d'accusation, et « font profession de se livrer exclusivement à des occupations philosophiques, littéraires et artistiques ». Ils admirent donc avec exaltation, mais en se bornant soigneusement à cette admiration exaltée, les « beaux gestes de l'anarchie » : les maisons qui flambent, les palais qui croulent, les victimes se tordant dans le feu, éventrées dans les rues, hurlant sous les décombres. Tout cela s'annonce et se dessine à Agneli et à Chatel comme un magnifique avenir esthétique, et donne par avance aux deux Nérons en chambre, au peintre comme peinture, et au littérateur comme littérature, d'extraordinaires jouissances d'art. Ils attendent le « grand Soir », mais l'envisagent simplement comme coucher de soleil.

Encore deux « doux » évidemment !

Un long fleuve de cheveux, d'un noir d'encre de Chine, pleurant autour d'une longue figure cuivrée terminée par la fourche d'une petite barbe aussi noire que l'encre des cheveux, et tout cela penché rêveusement sur les bouillons d'une cravate grande comme un gilet, avec un long corps en perche dressé dans une redingote aussi râpée qu'esthétique. Voilà Chatel !

Un jeune Suédois frêle et pâle, blond grêle et chimérique, avec un veston de velours, une cravate safran et des lunettes fumées... Voilà Agneli !

Fénéon

Voilà un Yankee de Montmartre qui a dû longtemps chercher « sa tête » avant de la trouver. On sent, à sa figure d'Américain en bois blanc sous le menton de laquelle tremblotte une barbiche en petit balai, qu'il n'est pas arrivé à cette physionomie du premier coup. Il l'aura retouchée, remise sur le métier, y biffant le naturel, y rajoutant du dédain, et consultant là-dessus ses amis des petites revues. A l'heure qu'il est, elle ne semble même pas encore tout à fait définitive. Elle vise bien à l'esthète, mais on ne voit pas positivement tout de suite à qui elle est. Supposez-la sur un petit collet, et vous avez un pasteur protestant ; mettez lui un tablier, et vous obtenez un garçon de café.

Monsieur Félix Fénéon était commis principal au Ministère de la Guerre, d'une ponctualité parfaite, très sévère, et « muet et solennel » dans le service. Seulement, quand l'anarchiste allemand Kampfmeyer s'absentait de Paris, il laissait sa clé en s'en allant à cet employé de l'Etat.

C'était comme voisin ! proteste Fénéon, dont la barbiche de clergyman s'agite alors sous son menton avec une angoisse extrême.

Mais vous viviez, lui dit le président, dans la fréquentation d'Ortiz, de Matha et d'Emile Henry.

Je m'occupais, proteste-t-il encore, de philosophie et de symbolisme, et j'étais curieux de leurs idées !

Et, quand on lui représente les détonateurs saisis chez lui :

Mon père, s'écrie-t-il de plus en plus agité, les avait trouvés dans la rue !

Est-ce vrai ? N'est-ce pas vrai ? Et la fiole de mercure découverte aussi chez lui provenait-elle vraiment, comme on le dit, des explosifs d'Emile Henry, déménagés par ses complices après l'attentat du Terminus ? Que faut-il et que doit-on voir derrière l'osseuse et sèche figure du commis « solennel et muet » ? Que cache-t-elle ou ne cache-t-elle pas ?

Bastard

Un nez en pied de marmite, une barbe en fer à cheval, des oreilles écartées, et une gesticulation désespérée.

Permettez...

Tantôt sur un ton, tantôt sur un autre, il répète à chaque instant ce « Permettez », depuis le « Permettez » conciliant jusqu'au « Permettez » furieux, en passant par le « Permettez » suppliant.

Ancien garçon boucher, et devenu anarchiste, d'après son propre aveu, à force d'avoir volé des beefsteacks à son patron.

Bernard

Commis voyageur de la Drôme. Condamné à Saint-Etienne pour excitation à l'incendie et à l'assassinat dans des conférences. Condamné à Lyon pour le même genre de propagande. S'est trouvé ensuite à Barcelone, comme par hasard, au moment d'une explosion.

Une face pâle, et une moustache rousse de sous-officier pommadé.

Brunet

Une tête de jeune lion avec une voix d'eunuque... Un menuisier et un orateur...

Daressy

Sournois, miteux, barbu et trotte-menu. Un Père Eternel grêlé qui n'aurait pas la taille de soldat.

Comparse.

Tramcourt

Mécanicien.

Col droit, paletot bourgeois, voix de faubourg et tête rasée et terreuse d'un chanteur de beuglant frappé de choléra au milieu d'une chansonnette.

Autre comparse.

Billon

Pauvre petit être noiraud, à figure de tourlourou, le nez en l'air, les yeux fous, avec la bouche ouverte, comme pour gober les mouches. A commencé clerc d'huissier, continué garçon de café, s'est fait ensuite typographe, s'y est amouraché de la nature en lisant des paysages, et puis s'est mis à courir la province pour distribuer des brochures dans les champs.

Billon aime les grandes routes, les sentiers de la campagne, le ciel, le plein air, la solitude. Il tient en même temps le carnet de sa vie, y note ses pensées, et on y lit des choses dans le goût de celles-ci :

« Oh ! comme on est bien dans les bois ! Qu'on est heureux à mesure qu'on s'enfonce dans la nature ! Mais je vois des croix sur les chemins ! Encore la superstition ! Je traverse des villes où les femmes se prostituent, et où les hommes les y excitent ! Je me sauve... »

Molmeret

Gros garçon châtain et boulot, sans gilet et sans cravate, dans une vieille chemise de flanelle et un vieux paletot d'hiver.

Monsieur, dit-il au président d'un air goguenard et d'une voix prétentieuse, vous me reprochez de changer de nom, mais tout le monde en change, monsieur ! Et les princes d'Allemagne eux-mêmes, quand ils viennent visiter la France, ne voyagent qu'incognito !

Matha

Belle barbe, impertinent, cascade de cheveux frisés, front d'artiste, poses de ténor, et ancien coiffeur à Casteljaloux. Une de ces physionomies entre Arsène Houssaye et Flammarion, fatalement vouées au mac-farlane. Matha, avant de se lever, tire son mouchoir, en fait un petit tampon, et, tout en répondant avec un de ces sourires qui semblent grincer tant ils sont aigres, se lisse la moustache, se tient la lèvre en fleur, plastronne d'un air de gouaille et lance des vibrations de cabotin où roule un agréable auvergnat.

Ortiz

Possède un beau-père mexicain, une mère autrichienne, sort du collège Chaptal, où il était boursier de la Ville de Paris, et s'est fait cambrioleur, aussitôt muni de son diplôme. Etranger par le sang, rastaquouère d'éducation, nourrisson de la République et malfaiteur de profession, il est donc le plus synthétique et le plus complètement moderne de la bande.

Très élégant, serré dans sa redingote à la mil huit cent trente, le jabot encadré dans ses vastes revers, il tient une de ses mains à la poche de son pantalon, et l'autre dans le gousset de son gilet. Haute cravate à triple tour, large échancrure de linge au-dessous, et, posée par là-dessus, comme un buste sur un socle, une tête effrayante de jeunesse, de froideur et de décision, les cheveux soignés, la mâchoire en avant, avec des yeux glacés, écarquillés et fixes. Politesse esthétique et ton parlementaire.

Ortiz, lui dit le président, vous collaboriez à l'Evolution cosmopolite, et vous y prêchiez le vol en engageant les ouvriers à s'emparer des usines et des machines.

Mais ce n'est pas là prêcher le vol, répond-il avec un sourire. Le vol, c'est ce que l'individu prend à l'individu pour lui, individu ! Mais, quand j'engage les travailleurs à s'emparer des machines, c'est pour la masse, pour la nation, pour la collectivité... Je suis un collectiviste.

Et ça ? lui demande le président en lui montrant des tables couvertes de vaisselle plate, d'argenterie, de linge et de pendules.

Ça ?

Oui... C'est un échantillon de vos vols dans les châteaux et les maisons que vous avez dévalisés.

Moi ?... J'ai dévalisé ?

Mais oui !... Et le vol de Ficquefleur ?

Le vol de Ficquefleur ?

Oui, le vol de Ficquefleur !... Les trois voleurs masqués qui ont attaché et bâillonné une propriétaire et lui ont pris pour sept cent mille francs de titres ?... Vous étiez l'un des trois... Tout le monde vous a reconnu ensuite dans le pays !

Mais je ne sais pas, monsieur !

Vous ne savez pas ?... Et le vol d'Abbeville, où l'un de vos amis, un nommé Schouppe, a forcé le volet d'un magistrat et pris quatre cent mille francs ?

Mais, monsieur, je ne peux pas savoir...

Vous ne pouvez pas savoir ?... Et le vol de Nogent-les-Vierges, où l'on a encore dévalisé une maison, et notamment volé des fusils de chasse retrouvés plus tard en votre possession ?... Comment les aviez-vous, ces fusils ?

Mon Dieu ! monsieur, mais je vais vous l'expliquer... Je lesavais achetés à l'Hôtel des ventes....

Ortiz, demande alors l'Avocat Général Bulot, assis en tapinois dans son fauteuil, j'ai là un papier sur lequel je voudrais avoir votre avis. C'est la clé d'un langage conventionnel destiné à une correspondance clandestine... Tel mot y est désigné comme signifiant pendule, tel autre comme signifiant vol, tel autre comme signifiant fusils, tel autre comme signifiant Matha... Et ainsi de suite... Eh ! bien, vous n'auriez jamais, par hasard, entendu parler d'un papier de ce genre ?

Non, jamais, monsieur l'Avocat Général.

Tenez, huissier, passez donc ce papier à Ortiz pour qu'il le regarde... Eh ! bien, Ortiz, voyons, maintenant que vous l'avez vu... Ça ne vous rappelle rien ?... Vous ne pouvez rien nous dire ?

Ma foi, répond Ortiz en tournant et en retournant le papier et en l'examinant bien, je ne sais pas du tout... Je ne peux vraiment pas vous dire...

Et l'écriture ?... Vous ne la connaissez pas ? Elle ne vous dit rien non plus ?

Ma foi, non !

Voyons, regardez-la bien.

Non, je ne la connais pas...

C'EST LA VOTRE !

Curieux, Ortiz ! se disait-on dans le prétoire pendant la suspension d'audience... Très curieux !

Ortiz ? renchérissait un autre... Mais je vous crois !... Et vous ne le connaissiez pas comme écrivain ?

Non.

Très remarquable !

Et ce glapissement d'avocat :

Les anarchistes ! Mais il y a plus d'honnêtes gens sur leur banc que sur celui des jurés !

Soubrié

Un mineur, et compromis autrefois dans l'assassinat de l'ingénieur Watrin. Une mauvaise petite face jaune, un front d'hydrocéphale et des haillons.

Un vieux figurant de massacre.

Chericotti

Le plus hideux... Une grosse bouche lippue qui suinte au milieu d'une barbe rare, et baragouine un italien rocailleux dans une face livide et plate aux yeux enfoncés et faux.

Un homme de la bande Ortiz, soupçonné d'avoir pillé la maison de Nogent-les-Vierges. Tenant du nain par la taille et de l'ogre par la tête.

Madame Chericotti

Ni laide ni jolie, jeune et fanée, la voix douce et le ton hargneux. Modiste.

Elle aurait eu part, comme complice, aux pillages de maisons organisés par Ortiz, et discute avec la Justice comme avec une cliente qui ne voudrait pas lui payer deux fois un chapeau.

Bertani

Deuxième Italien et autre complice d'Ortiz. Beau garçon, fine tête, joli monsieur, mais seulement un peu trop foncé en bile et trop pain-d'épice.

Le Lauzun de la maladie de foie.

Antoinette Cazal

Veste noire à revers et chemisette blanche... Serpentine, ébouriffée, figure de petit pruneau piquant, et la voix d'or de l'innocence.

Toujours la bande à Ortiz.

Liégeois

Le centralisateur des valises...

Toute les fois qu'un compagnon avait une valise à mettre à l'abri, il l'apportait chez Liégeois. Chacun lui confiait la sienne, et il avait fini par en tenir un entrepôt. Quand on regarda ce qu'il y avait dedans, on les trouve pleines de pendules et de réveille-matin.

Dites-moi, Liégeois, est-ce que cette valise que Chericotti avait déposée chez vous ne vous paraissait pas suspecte ?

Mais pas du tout !

Vous n'avez pas eu l'idée de voir dedans ?

Jamais de la vie !

Oui !... Mais quand il vous en a apporté une seconde, et puis ensuite une troisième, et puis une quatrième ?... Vous aviez fini par en loger une dizaine... Est-ce que tant de valises ne vous semblait pas singulier ?

Mais Liégeois ne s'explique même pas la question. Il est anarchiste, Chericotti l'est aussi, et le premier devoir, entre anarchistes, est de se garder réciproquement ses valises.

La veuve Milanaccio

Œil et nez pointus, grand chapeau, bandeaux à la vierge, et petit bout de femme en deuil à gras baragouin.

Ne sait rien, et ne voit même pas la figure des gens qui viennent coucher chez elle.

Toujours le pays du macaroni.

La femme Belotti

Une vieille en cheveux gris qui baragouine aussi, répond aux accusations de recel par le récit de ses malheurs de famille, larmoie au milieu des coq-à-l'âne, et finit par se rasseoir près de son fils, accusé aussi d'on ne sait trop quoi, et à côté d'elle sur le banc...

Belotti

C'est le dernier, et il est sourd...

Alors l'huissier monte auprès de lui, le fait descendre et amène au pied de la Cour une espèce de Quasimodo, boiteux, bossu, tordu, qui n'entend rien et qui a du plâtre dans le dos.

On rit, et une voix crie dans la salle :

Un homme d'action !

MAURICE TAYLMER


extrait le 24 août 2026 des Gil Blas du 8 au 10 août 1894