#title Clemenceau et compagnie #author Michel Antoine #SORTtopics France, presse anarchiste, affaire Dreyfus, antisémitisme, anti-capitalisme #date 29 août 1907 #source extrait le 8 septembre 2026 de l'*[[https://archivesautonomies.org/IMG/pdf/anarchismes/avant-1914/anarchie/anarchie-n125.pdf][anarchie]]*, tiré d'*Archives autonomies* #lang fr #pubdate 2026-09-08T20:44:32 #notes Texte dirigé contre Clemenceau. Attention à la remarque antisémite sur l'affaire Dreyfus. La reine des vaches vient de se mettre longuement au vert. Sa vieille carcasse, détériorée par l'âge, a besoin de restauration. Il faut bien reprendre de nouvelles forces pour de nouvelles vacheries. Ah ! la force ! la force physiologique ! la force vitale ! Si l'on pouvait la voler en propre, aux malheureux à qui on vole tout. Leur voler leur sang, leurs artères, leurs viscères, leurs muscles comme on leur vole leur liberté et leur travail. Et si l'on pouvait aussi bien se les approprier, se les incorporer, tous les grands de la terre seraient immortels. Après avoir fait mettre à l'ombre quelques gêneurs qui gâtaient ses combinaisons ; massacré quelques pauvres diables qui ne les gênaient guère, Monsieur Clemenceau a dû aller se reposer sous les ombrages de la Bohème. Il a pu méditer en paix sur la facilité de gouverner les hommes par ce qu'ils ont de plus lâche et de plus mauvais en eux. Puisse son orgueil lui permettre de comprendre qu'un tel résultat ne s'obtient qu'à la condition de valoir encore moins qu'eux. Son ambition est enfin assouvie. Son but est presque atteint, même celui qu'il voudrait surtout ne pas atteindre. Il n'a plus pour l'instant qu'à soigner ses viscères qui fonctionnent mal en attendant qu'ils ne fonctionnent plus du tout. Pas besoin d'être ministre pour cela. Pas besoin d'emprisonner, ni de fusiller personne pour en arriver à finir. Car il faudra finir comme toutes choses. Arrivé au faîte de sa vie, il en peut mesurer la bassesse. Il peut mettre en parallèle la misère de son passé aboutissant à la vanité d'un tel présent. Quand au futur ? *Consummatum est.* Remonter le passé de cet homme serait fastidieux et inutile. Nauséabond aussi. Prenons-le aux égouts du Panama où, comme tant d'autres, il s'abreuva. Le Panama fut, comme on sait, une entreprise où, pour le percement d'un canal, au lieu d'acheter des perforeuses et de payer des terrassiers, on dut, d'abord, acheter des hommes politiques et payer des journalistes. Ces messieurs après avoir absorbé une quantité de millions ne remuèrent pas une seule pelletée de terre. Comme de juste, l'entreprise fit faillite. Les corruptions capitalistes et les prostitutions politiques débordèrent, ce jour-là, déversant au ruisseau les plus pures gloires bourgeoises. Baïhaut, Floquet, Rouvier, Clemenceau, Hébrard, etc. etc., furent du nombre. Tous les journaux, pris la main dans le sac, gueulaient au voleur pour faire croire que ce n'était pas eux. Pas un homme politique ne fût absolument indemne et tous trempèrent plus ou moins dans « la plus vaste escroquerie du siècle ». Ce fut au point que Rouvier adossé à la tribune où l'avait acculé la meute hurlante et accusatrice des députés coupables, fut obligé de leur crier : « Vous oubliez que si vous êtes sur ces bancs c'est à moi et au Panama que vous le devez. » Ce cri du cœur, arraché à la peur d'un forban en détresse, proclamait la subordination du pouvoir politique au pouvoir corrupteur du Capital. Ceci est de l'histoire. Clemenceau, à cette époque, ne jouait que les troisièmes rôles. Il s'effaça le plus qu'il put. Les maigres billets de mille francs qu'il avait reçus, sous des prétextes divers, parurent innocents, à côté des gros chèques. Néanmoins, il perdit la commandite de Cornélius Hertz et, cruauté du sort, la confiance de ses électeurs par surcroît. Glissons sur la scène tragi-comique où Déroulède le démasqua comme traître et vendu à l'Angleterre, comme si tous les hommes politiques n'étaient pas, sinon vendus, — on n'en veut pas toujours, — mais toujours à vendre, au plus offrant et dernier enchérisseur. Compromis dans ces diverses affaires il fut définitivement rejeté comme trop sale même pour le dépotoir politique. Il resta coi durant quelques années, pansant les blessures de sa vanité, essayant de se refaire un pucelage politique et de lutter contre la dèche qui le menaçait. Revenu du néant des grandeurs auxquelles il n'avait pu atteindre, comme le renard de la fable, il trouva les raisins de la politique trop verts et renonçant au suffrage universel qui le dédaignait il se contenta du journalisme. Ne pouvant faire mieux il s'adonna à la sagesse... théorique. Il nous gratifia d'une série d'articles pleins de belles phrases et de hautes pensées qui lui donnèrent un lustre nouveau. La bourgeoisie ayant besoin d'hommes à tout faire, il fut nommé sénateur par le suffrage restreint. Puis vint la bonne affaire. L'affaire Dreyfus. Ce fut son véritable triomphe. Tous les jours, il mit sa dialectique au service de l'innocence moyennant quelques milliers de francs par mois. C'était maigre. Mais les financiers juifs sont si pingres qu'il est difficile, même à un Clemenceau, de leur soutirer quelque chose. L'innocence de Dreyfus enfin réalisée fut un merveilleux piédestal pour y construire la fortune des malins qui avaient bien flairé le vent. Enfin, le voilà sur le pavois. Avec un tel passé on comprend tout et l'on peut s'attendre à tout. Il serait oiseux de s'attarder sur la probité de cet homme. Nous savons, hélas, que les milieux politiques ne renferment que des aventuriers et des gredins. Le simple fait d'y vivre exclut toute idée d'honnêteté. Les noms de Rouvier, Constans, Dupuy, Clemenceau, Briand, Galliffet, Thiers, etc. etc. sont synonymes de canaillerie. Que de bassesses, que de prostitutions, que de crimes on découvrirait dans la vie de ces flibustiers si l'on voulait remuer la fange de leur passé. Un parlement est toujours le réceptacle des immondices d'un peuple. Il corrompt et empoisonne tout. L'homme politique réputé le plus honnête, ne vaut pas, comme droiture, le dernier des forçats. On peut installer les pensionnaires du bagne à la Chambre, dans les ministères, à l'Elysée, nous ne risquerons pas d'être plus trompés, plus volés, plus assassinés. Au contraire. Tous les soi disant criminels de droit commun, pris dans leur ensemble, sont, humainement parlant, moins vils et moins tarés que tous les dirigeants rassemblés. Et ce sont ces fripouilles qui envoient pourrir et crever dans les pénitenciers malsains les hommes du peuple coupable de rêver le bonheur commun. Qui font fusiller à Raon-l'Étape de naïfs ouvriers dont les folles exigences vont jusqu'à réclamer quelques centimes de plus par jour, pour nourrir leur famille. Comme si, avec un salaire de 2 fr. 80, ils pourraient aller villégiaturer à Carlsbad. Les forbans qui commettent ces crimes au compte des capitalistes qui les payent sont intelligents. Clemenceau, Briand, Viviani, et les autres savent, aussi bien que nous, que le droit sur lequel ils feignent de s'appuyer pour commettre leurs violences est inique et mensonger. Ils n'y croient point à ce droit. Dans le fond de leur scepticisme, rien ne luit plus que la croyance en la force qu'ils imposent, en apparence, au nom des intérêts généraux, en réalité pour l'exaltation de leur mesquine ambition et de leur intérêt personnel. Ils se sont fait sur le monde une doctrine à leur usage, étroite comme leur individu. Ils s'y confinent. Vivant avec la minorité des privilégiés, avec laquelle ils se sont solidarisés, ils ne voient qu'elle et sont toujours prêts, pour peu de chose et même pour rien, à lui sacrifier le reste de l'humanité. Ils ne connaissent que leurs préjugés, leurs vanités, leurs petits intérêts et leurs petites passions. Ce ne sont pas des hommes mais des fantoches qui prétendent diriger les événements sans s'apercevoir qu'ils en sont les jouets. La moindre danseuse avec un sourire, le moindre aventurier millionnaire avec quelques chèques font mouvoir à leur guise ces marionnettes sanglantes qui, à leur tour, se jouent de la liberté et de la vie des hommes. Ô grande ombre de Cornélius Hertz ! qui pourra jamais t'évoquer et te faire dire toute la vilenie de la conscience d'un homme d'état. Pour les intelligences saines, il est avéré que le rôle de dirigeant est un contre-sens. Les hommes qui s'abaissent jusqu'à vouloir gouverner ne gouvernent rien. Ce n'est pas à ce poste que l'homme de valeur peut exercer son influence. La véritable direction des événements et des hommes se fait toujours contre les gouvernements et en dehors d'eux. Au demeurant, l'amélioration des conditions vitales de l'humanité se fait toujours contre les pouvoirs établis. Cette amélioration, idéal supérieur d'un petit nombre d'individus, d'une élite, est, dans sa réalisation, l'œuvre de tous... sauf des dirigeants, dont le rôle historique et logique a toujours été l'opposition à toute réforme, à tout progrès. Quelles que soient ses apparences libérales et même révolutionnaires, un gouvernement est toujours réactionnaire. C'est là une vérité banale. Les réformes qu'il feint d'accomplir ne sont que des sanctions après coup, des légitimations de faits, d'actes qui s'étaient déjà accomplis malgré lui et contre lui. Il en résulte que tout homme qui, après avoir affiché des idées libérales, tend à gouverner, est un fourbe. L'homme sincère et droit, le véritable sage, n'aspire pas au rôle de gouverner ses semblables. Sachant trop bien la folie de l'entreprise et l'impossibilité de la mener à bien, il ne veut même pas essayer. Assumer une aussi lourde tâche, une aussi terrible responsabilité en acceptant un rôle où l'injustice et le crime sont, quoi qu'on fasse, inévitables, c'est le fait de gredins inconscients et sans scrupules qui, pour assouvir leurs appétits vicieux, ne reculent devant aucune infamie. C'est le fait de tous les gouvernants en général et de M. M. Clemenceau et Briand en particulier. Voyez le dernier discours de Briand à Besançon. C'est un monument d'insanités. Monsieur Briand ne veut pas qu'on mette ses fonctions au service de ses idées personnelles. Et il prêche d'exemple. Il sacrifie héroïquement toutes ses idées d'antan. Seulement il a grand soin de remplacer ses idées par ses intérêts au service desquels il consacre énergiquement toutes ses fonctions et celles des autres. Surtout celles des autres. L'impunité assurée d'une telle impudence explique les hardiesses de tous les gouvernants. Il y a si longtemps qu'ils peuvent sans danger berner les populations avec des mots qu'ils se croient tout permis. L'effronterie canaille d'un Clemenceau et d'un Briand n'ont pas d'autre secret. Ces habiles manieurs de la force des autres savent bien qu'abandonnés à leur seule force ils ne vaudraient pas plus qu'un autre. Ils comptent sur le prestige des acrobaties gouvernementales des jongleries légales qui amusent et annihilent les foules. Ils comptent surtout sur la peur et la lâcheté des hommes, pour lesquels ils ont dressé l'épouvantail Police, plus dérisoire et plus vain — si l'on savait — que ceux dressés pour les moineaux. Clemenceau, spadassin pour son compte, dès sa jeunesse, avait déjà senti en lui-même et dans les autres la lâcheté qui soumet tout au régime de la peur et de la force. Connaissant son époque il s'efforça surtout d'être supérieur à l'épée et au pistolet. Très redouté pour la justesse de son tir, la rapidité de ses pointes, il acquit la réputation d'un homme fort, sachant imposer la force. La Bourgeoisie ayant besoin de souteneur ne pouvait mieux choisir. Mais tout cela n'est que battage comme disent certains ministres. Au fond, ces messieurs n'en valent pas quatre. Prenez les Clemenceau, les Briand, les Lépine, les Galliffet, etc. Prenez les tous, ces fiers à bras de la bourgeoisie, braves et crâneurs derrière le rempart que leur font les baïonnettes et la bêtise de nos petits soldats. Mettez les au régime où ils mettent les autres. Faites les passer à tabac, consciencieusement, par cinq ou six brutes de la brigade central, dans le silence complice des postes. Laissez les mijoter au secret dans le fond d'une cellule, pendant plusieurs mois. Envoyez les à fond de cale entassés les uns sur les autres dans des cages en fer. Laissez les tremper dans les marais du Maroni, au milieu des fièvres, des insectes et des alligators et voyez les au bout d'un an, je vous garantis que leur superbe aura baissé et que le Clemenceau par exemple ne porterait plus aussi allègrement son chapeau sur l'oreille... La reine des vaches vient de se mettre longuement au vert. Levieux