Michel Antoine

Critiques générales

31 octobre 1907

Camarades,

J'ai remarqué, avec plaisir, la bonne camaraderie qui vous fait citer, toutes les semaines, les Temps nouveaux et le Libertaire avec de brèves appréciations qui ne peuvent qu'engager vos lecteurs à lire aussi ces deux feuilles.

J'ai également remarqué, avec surprise, que ces deux journaux ne vous rendent pas la pareille. Pourquoi ?

Les feuilles bourgeoises organisent la conspiration du silence vis à vis des feuilles anarchistes et encore pas complètement.

Mais comment admettre que les Temps Nouveaux et le Libertaire puissent employer vis à vis de l'anarchie un procédé si méprisable.

J'aime mieux croire, momentanément, que ces gens là ignorent l'anarchie parce que vous avez oublié de leur faire le service du journal.

Ils auraient pourtant grand besoin de le lire, ne serait-ce que pour y puiser des principes de solidarité et de bienveillance qui semblent leur faire complètement défaut.

Une justice à leur rendre. Ils sont aussi rossards vis à vis l'un de l'autre que vis à vis de vous. Ils ne se citent jamais. Tous les boutiquiers sont comme ça.

Nous autres, lecteurs des Temps Nouveaux, du Libertaire et de l'anarchie, nous ne pouvons pas partager des sentiments si mesquins. Nous nous efforçons de propager les trois feuilles, au même titre, par tous les moyens qui sont à notre portée.

Je ne lis guère le journal de J. Grave, pas beaucoup plus celui de Matha. Je les achète tout de même.

Chaque semaine, j'en prends une douzaine à des libraires différents pour les intéresser à en avoir ; puis, le plus souvent, sans les avoir lus, je les oublie, à propos, un peu partout. Dans les omnibus, le métro, les chemins de fer, dans toutes les salles d'attente possible. Dans les administrations, les hospices, les églises, les théâtres.

J'en ai semé en des endroits invraisemblables, tels que le Palais de Justice, les ministères, la Chambre des députés, et, le dirai je ? jusque dans l'Elysée, (celui du faubourg Saint Honoré). Néanmoins, dans ces maisons, je ne les prodigue pas. Je sais trop le cas qu'on en fait pour les gaspiller inutilement.

J'en glisse aussi dans les boîtes à lettres. J'en envoie par la poste. Il va sans dire que je choisis au mieux mes destinataires pour que l'envoi puisse avoir son maximum d'effet. Etant obligé, par profession, de fréquenter les milieux bourgeois, j'en profite en laissant adroitement traîner partout où je peux nos journaux, inquiétants pour les uns, intéressants pour les autres. Ils tombent parfois en d'excellentes mains.

L'anarchie, par son petit format et son titre brutal, se prête bien à ce genre de semaille. Les camarades qui n'auraient pas le moyen de dépenser deux ou trois francs par semaine à cette petite distraction, doivent pouvoir se procurer des bouillons à cet effet.

Pour finir dans la note où j'ai commencé, je propose à tous les lecteurs de l'anarchie, qui sont certainement aussi des lecteurs des Temps Nouveaux et du Libertaire, de mettre en demeure ces deux journaux d'avoir à cesser leur sourde hostilité contre l'anarchie et contre eux mêmes, et de s'annoncer, réciproquement, toutes les semaines, comme cela s'est déjà fait jadis dans les feuilles anarchistes... et comme cela se fait dans l'anarchie. Libre à chacun de critiquer ouvertement et franchement, rudement même. Mais avoir l'air de s'ignorer et feindre de dédaigner, c'est vraiment trop plat cul pour des anarchistes.

C'est à nous, lecteurs, d'y mettre ordre.

Dans un mouvement comme le nôtre, il ne doit pas y avoir place pour le jésuitisme, la vanité et la rivalité des pontifes.

Qu'en pensent les camarades ?

Levieux


extrait le 9 septembre 2026 de l'anarchie, tiré d'Archives autonomies