Depuis quelques années le mouvement anarchiste est calme. Il va piano, pianissimo.
Après avoir constaté ce ralentissement et recherché ses causes où elles n'étaient pas, beaucoup « d'anarchistes » ont carrément proposé, comme moyens d'accélération l'action politique et l'action syndicaliste. Ces deux actions étant légales, cela revenait à dire que, pour rénover le mouvement anarchiste, il fallait cesser d'être anarchiste.
Cette mystification a été discutée sérieusement, et beaucoup l'ont admise comme une chose raisonnable.
Naturellement, les plus enclins et les plus pressés d'adhérer à cette cocasserie ont été ceux qui avaient le plus d'intérêt immédiat à le faire.
Secrétaires, sous-secrétaires et autres parasites ont trouvé que le syndicalisme avait du bon pour mener à la révolution en passant par une sinécure.
Les plus habiles ont fait, sournoisement, de la politique à côté, intriguant, contribuant, négociant avec les ministres, préparant les voies d'un... revirement futur en sablant le champagne gouvernemental.
Les plus intègres, confinés dans la propagande théorique, continuent à bâtir la cité future, en noir sur blanc, avec du papier et de l'encre. Ces doctrinaires, sans participer effectivement aux diverses tentatives légales les admettent par un éclectisme d'idées qui indique bien leur lassitude et leur désarroi. Bref, le peu d'anarchistes qui reste est devenu contemplatifs ou à peu près.
Sous des prétextes divers, suivant les convenances et les intérêts personnels, le mouvement anarchiste s'est éparpillé à tort et à travers sur un terrain étranger. Il s'est divisé, épuisé en stratégies futiles, en expériences puériles, en combinaisons contradictoires.
Aujourd'hui, la confusion est telle que nombre de gens se recommandent des idées anarchistes pour faire précisément, le contraire de ce qu'elles impliquent.
Au fond, cette confusion voulue et intéressée n'a pas grande importance. Le qualificatif appliqué à un acte n'en change pas la nature et l'acte anarchiste dans sa simplicité logique, est trop facile à distinguer des autres.
Jadis, il s'appelait « propagande par le fait ». Il consistait à appliquer les théories anarchistes dans leur partie négative ou positive suivant le cas. C'était quelquefois brutal et souvent dangereux.
La plupart des théoriciens qui, naguère, prêchaient cette « propagande par le fait » aujourd'hui la répudient. Détail fâcheux : ce revirement soudain date exactement de la promulgation des lois spéciales. Soit coïncidence ou influence de la peur des dites lois, c'est bien ce moment qui marque le point d'évolution dans la tactique des théoriciens anarchistes.
En admettant la défaillance des anarchistes succombant sous la violence de « l'action légale », nous ne ferons que constater un fait très naturel. Toute action s'arrête et se transforme devant une action contraire qui lui est supérieure en force. Menacés, traqués, serrés de près par une loi agressive, les anarchistes, trop peu nombreux pour s'imposer, ont réfléchi, puis se sont abstenus. Jusque là, c'est très bien, très logique et surtout opportun. Les âges héroïques ne sont-ils pas clos ?
Mais à défaut d'héroïsme, on aurait pu, au moins, ne pas tomber dans l'excès contraire. Nous ne sommes plus au temps de Galilée et la loi, si scélérate soit-elle, ne nous oblige pas à la rétractation. L'abstention lui suffit.
Pourquoi donc, certains théoriciens, renchérissant sur la loi, abjurent-ils l'action ? Ces professeurs d'inertie, ne pourraient-ils, au moins, se taire ?
On répondra : ils ont évolué, et par loyauté, ils disent et écrivent ce qu'ils pensent. Soit. Évolution ou involution cela m'est égal. Mais, quand on songe au point de départ de cette évolution, il conviendrait d'être modeste.
Si la menace d'une loi « action légale » a suffi pour triompher de l'idée de nos penseurs, combien faible était cette idée, ou combien forte est la loi qui l'a vaincue ? Quel hommage implicite rendu par nos idéologues à la prépondérance de l'acte sur l'idée, sur la leur principalement. Et quand on pense que la loi n'est pas encore de l'acte. Que serait-ce ?
Néanmoins, je veux croire que, parmi les anarchistes actuels, il n'y a pas que des endormeurs et des endormis. J'espère même qu'il reste encore quelques hommes bien éveillés, bien lucides, voyant clair, pensant juste et agissant de même. C'est à ceux là que je m'adresse.
J'eus préféré ne pas insister et laisser en paix les anarchistes légaux à tempérament mitigé de mouton et de lièvre. Quoique ce caractère ne semble pas cadrer avec les conclusions brutales de l'idée.
Si ces amateurs du statu quo social se tenaient prudemment dans leur gîte ou à leur écurie, sans doute bien pourvue de foin, on pourrait les ignorer. Mais pourquoi, faut-il qu'ils essaient de jeter le ridicule sur les tempéraments ardents et spontanés qui ne peuvent s'accommoder des immondices sociales et s'y faire un nid confortable ?
Don Quichottes, illégaux, démolisseurs de murs à coups de tête sont des épithètes malheureuses. Elles annoncent de faibles tendances vers l'énergie.
Les bavards, les snobs, les phraseurs et toutes les pies-borgnes de la révolution à coups de gueule ont beau jeu pour blaguer. Ils peuvent attendre, eux. La vie leur est bonne à vivre et c'est tant mieux. Mais je pose en principe que ceux auxquels la société offre des conditions matérielles et morales, suffisamment tolérables pour trouver la vie bonne à vivre, ne pourront jamais être, très logiquement, quoiqu'ils disent ou écrivent, que des conservateurs effectifs de cette société. Pour les autres, qui sont masse, et que la société écrase inexorablement ils ne doivent pas, logiquement, contribuer à son maintien.
Ceux qui trouvent que la vie est bonne en dehors de la lutte et qui craignent de compromettre leur repos par l'action n'ont rien à voir avec la révolution ni avec l'anarchie. Ce sont des spectateurs, des amateurs, peut-être des farceurs qui, sans y croire, sans le vouloir, puisqu'ils n'en ont pas besoin attendent la révolution sous forme de la propagande.
Leurs élucubrations, pour si scientifiques ou philosophiques qu'elles soient n'ont que la valeur d'un constat. Or, constater un fait, ce n'est ni l'accomplir, ni même y participer. Ces gens là peuvent être des sociologues, ce ne sont pas des anarchistes. Cependant, en dépit de leurs sarcasmes et de leurs sophismes, en dépit de leur indolence et de leur inertie, l'acte est permanent. Il est plus ou moins intense, plus ou moins conforme à l'idée, mais il est. Tout ce qui vit doit agir et agit. La vie elle-même n'est qu'une série d'actes plus ou moins logiques, raisonnés et conscients. L'idée qui détermine l'acte, provient des faits et des nécessités du milieu, combinés avec le tempérament de l'individu. Si l'idée est sincère et forte ; si les nécessités provenant des faits et du milieu sont pressantes ; si l'individu est de valeur ; l'acte s'accomplira indispensablement.
Dans ces conditions, si les théories anarchistes sont véridiques les actes qui, logiquement, en découlent, doivent être accomplis non moins logiquement par les individus qui, sous la pression des nécessités vitales, ont été contraints de formuler ces théories, ainsi que par ceux qui les acceptent et auxquels elles conviennent.
Or, je ne sache pas que ces théories impliquent la patience de tolérer une existence avilie sous le prétexte pusillanime que cela vaut mieux que rien. Il n'est pas prouvé que tous ceux qui cherchent à améliorer leur vie par des moyens « logiques » n'y réussissent pas.
Et puis, je le répète, c'est une question de nécessité. Ceux qui n'agissent pas se reconnaissent satisfaits de ce qu'ils ont ? Alors de quoi se plaignent-ils ? Que veulent-ils ? ? ? De quoi se mêlent-ils ? ? ?
C'est bien en vain que, juchés sur les hauteurs sereines d'une philosophie qui n'a pas à redouter la faim, ils prêcheront la tactique de la prudence à tout prix. Cette tactique ne pourra jamais convenir qu'aux mentalités d'esclaves qui ont peur d'agir ou aux dilettantes anarchistes n'ayant, dans l'action, rien à espérer et tout à craindre. Pour le purotin qui crève dans l'ordure des misères modernes cette tactique est fausse et n'a même pas le mérite d'éviter à ses partisans ce qu'ils redoutent le plus. La mort dont ils ont si peur les atteindra encore plus vite et plus sûrement sur le fumier de leur résignation que dans le champ libre de la révolte. Car pour vivre, il faut agir dans le sens de la vie à laquelle on aspire. C'est inéluctable. Individus, groupes, collectivités, espèces, races ne se peuvent soustraire à cette loi suprême de la vie. Il faut donc en prendre son parti. Si l'individu veut améliorer son sort immédiatement et effectivement, il ne pourra jamais le faire que directement par des « actes logiques » immédiats et effectifs. En conséquence il faut agir, et pour agir, il faut risquer.
L'acte le plus banal, le plus insignifiant comporte des risques. À chaque minute de l'existence on affronte la mort. On le sait, mais on y est tellement accoutumé qu'on n'y songe même pas. On est héroïque sans le savoir, par habitude. D'où vient donc que certains actes de défense sociale entraînant un risque inaccoutumé, ni plus ni moins terrible qu'un autre, nous semblent plus imprudents ? C'est qu'on n'en a pas l'habitude.
Il y a aussi le préjugé.
Tel homme qui risque sa vie tous les jours pour un salaire dérisoire ne voudra pas risquer quelques mois de prison dans une aventure extra-légale. Avili par la misère et la servitude, il moisit dans ce qu'il appelle son honnêteté laquelle n'est faite que de bêtise et de lâcheté.
Tous les pauvres ignorent que la vie se conquiert et ils l'attendent stupidement tandis que les bourgeois, plus avisés s'en emparent. Les déshérités de la vie ne savent pas assez que pour l'individu comme pour la collectivité, chaque avantage se paie de volonté ; chaque amélioration s'acquiert au prix d'un effort chaque ; progrès représente de l'idée réalisée, c'est à dire de l'action.
Jusqu'ici, le progrès humain n'a pas marché que sur des roses. Sa voie triomphale mais sanglante est semée de cadavres. Les penseurs, les novateurs, les réfractaires, les révoltés montrant le chemin, s'élancent hardiment, marchant seuls, en avant. S'ils tombent c'est en luttant, en espérant, en agissant, en vivant. Les innombrables résignés piétinent en arrière, bêlant et crevant dans la pourriture des hécatombes légales ou des charniers industriels et syndi-capitalistes. Ils tombent aussi, ces résignés, sans avoir lutté, sans avoir espéré, sans avoir agi et vécu autrement que par et pour les autres.
Pourtant il faut choisir. S'il faut risquer sa vie — et dans quelle situation ne la risque-t-on pas ? — ne vaut-il pas mieux la risquer pour quelque chose que pour rien et pour son compte plutôt que pour le compte d'autrui ? ?
Il ne s'agit pas ici de sacrifice, d'abnégation, de martyrs, comme d'aucuns feignent le croire. Les martyrs ne sont pas ceux qui tombent en luttant, ce sont ceux qui crèvent dans leur abjection sans jamais essayer de lutter pour se relever. Il s'agit ici de logique, de fierté, de courage et du véritable amour de la vie. C'est dans cet amour seul que nous devons et pouvons puiser la force et le courage d'agir pour la conquérir, cette vie, si bonne à vivre, à la condition qu'elle soit telle qu'on la rêve, telle qu'on la veut, telle enfin qu'elle doit être pour mériter ce nom superbe : La Vie.
Mais les misérables qui couchent sous les ponts ou dans les asiles de nuit, les travailleurs de toutes industries abrutis par un travail machinal, excédant et mal payé. Tous ceux qui triment du matin au soir pour arriver à gagner tout juste leur niche et leur miche. Tous ceux qui voient grandir autour d'eux une génération d'êtres marqués, dès leur naissance, du sceau de la défaite, mal-venus, mal-nourris, mal-soignés, mal vêtus pour laquelle une perspective meilleure n'apparaît pas. Est-ce qu'ils vivent, ceux-là ?
Non. La vie, pour ces innombrables damnés, est un enfer qui ne doit finir qu'avec eux. Pour ceux qui le savent, il s'y ajoute comme raffinement de souffrance, l'ironie du bien être des riches, l'insolence de leur puissance, l'injustice de leur superflu et l'affolante certitude que, légalement, régulièrement, il n'y a rien, absolument rien à espérer.
Que faire dans ces conditions ?
Faut-il donc toujours n'employer sa force que contre soi, jamais pour soi ? Toujours trimer, souffrir, patienter, attendre et jamais... agir.
Quoi ! les neuf dixièmes de l'humanité seraient venus sur la terre pour assurer l'existence de l'autre dixième, assister à ses jouissances et faire cortège à son triomphe. On se contenterait de produire toujours des choses que d'autres se réserveraient sans cesse. On naîtrait pour turbiner, souffrir et mourir sans trêve, sans liberté ; sans bonheur, sans jamais se dire que les fruits de la vie sont à ceux qui savent et osent les prendre. Sans jamais essayer de tendre la main vers eux, pour les saisir, dût-on, pour cela, risquer de rencontrer les mains brutales qui les veulent accaparer ?
Ceux qui acceptent la vie sous cette forme inférieure et vile sont des faibles, des martyrs. L'esprit de sacrifice et de renoncement est en eux résultant de leur impuissance à vivre. Or, comme la vie n'aime pas les faibles, elle s'en venge en les rendant malheureux, d'abord pour les supprimer au plus vite, eux et leur race.
Oui, je sais : se grouper, se syndiquer, s'unir. Attendre le bonheur que sont en train de nous confectionner des rédempteurs de tout acabit qui trouvent d'abord leur compte à ce métier. La conquête du pouvoir politique par les socialistes. L'augmentation des salaires par les grèves. Une législation équitable du travail par la C. G. T. La révolution par la grève générale ou par l'intensité de la propagande écrite ou parlée. Tout cela est magnifique. Malheureusement comme pour tout acte, le profit immédiat et unique en revient seulement à ceux qui l'exploitent, qui en vivent et qui peuvent mettre au bas de l'affiche annonçant le « Grand Soir » : Entrée : deux francs les premières, un franc les secondes, cinquante centimes les troisièmes. Pour les autres, ils ont l'honneur de la contribution.
En résumant, il faut reconnaître que, pour chaque individu placé en face du sphinx social, l'énigme se pose différemment. Pour l'individu, la question du progrès humain n'existe pas. Celle de la supériorité des idées anarchistes pas davantage. Tout ce qui l'intéresse est de savoir ce qu'il peut espérer ou craindre de l'état social actuel et quelle est l'attitude que son intérêt « bien compris » lui commande d'avoir. La légalité peut-elle lui donner davantage que la révolte ? Tout est là.
Certes la vieille église légale, si dure aux faibles, si douce aux forts, n'a pas, malgré tous ses vices, que des inconvénients. Elle abrite encore sous ses voûtes branlantes beaucoup d'intérêts.
Une foule de gens ne peuvent, bénévolement, renoncer aux bénéfices de sa communion sans examiner ce qu'ils auront en échange. C'est ce qui explique, en partie, la résistance, la durée de l'organisation actuelle qui, malgré son illogisme et sa fausseté tient encore solidement de toute la force des intérêts qu'elle protège, et tiendra aussi longtemps que la force des intérêts qu'elle lèse ne viendra pas rompre l'équilibre par des actes logiques.
Levieux