#title l'Art et la Vie #author Michel Antoine #SORTtopics France, presse anarchiste, L'Anarchie, philosophie, art, poésie #date 14 mars 1907 #source extrait le 8 septembre 2026 de l'*[[https://archivesautonomies.org/IMG/pdf/anarchismes/avant-1914/anarchie/anarchie-n101.pdf][anarchie]]*, tiré d'*Archives autonomies* #lang fr #pubdate 2026-09-08T13:59:11 La poésie est fort malmenée par Deniau-Morat dans le *Libertaire*. Les poétisants sentant vaguement la faiblesse de leur cause la défendent mollement. Leurs arguments sont pitoyables et impuissants à préserver leur idole qui reçoit des coups mérités. Tout ce que Deniau-Morat a écrit sur les rimailleurs est parfaitement judicieux et irréfutable. Les citations de Le Dantec s'inspirent de la plus claire évidence et de la plus saine raison. Il est regrettable que Deniau-Morat et Le Dantec n'aient pas enveloppé dans la même critique et le même mépris tous les artistes et mis dans le même sac rimailleurs et barbouilleurs, rapins et cabotins. Tous les artistes en général, y compris les poètes et les musiciens, sont des êtres puérils et sans virilité. Leur sensibilité morbide tend à s'imposer en supériorité, et la contagion de leur névrose agit sur une foule de détraqués (amateurs) qui composent leur suite et entretiennent l'endémie de la maladie. Ces gens-là sont des hallucinés. Ils ne voient pas la vie où elle est. Quand par hasard ils l'aperçoivent, ils n'ont de cesse qu'après l'avoir faussée, maquillée, et salie. Épris d'artificiel, ce n'est qu'à travers l'écran de leur imagination qu'ils consentent à la regarder et c'est ainsi qu'ils la corrompent et la décomposent pour nous en donner des copies qui ne sont que d'abominables caricatures. La vie splendide et infinie, inimitable et mystérieuse, mobile et vibrante, libre et active, ils prétendent la limiter, l'interpréter, la fixer, la dompter. Tel la voit dans ses barbouillages, tel autre dans l'argile qu'il pétrit et tel autre dans ses batouillages avec rimes, ou sans rimes ni raison. Et c'est au nom de la beauté qu'ils prétendent truquer la vie. Au nom de la beauté, dont ils se font les grands prêtres, ils édictent des règles, érigent des doctrines et des dogmes de son culte. Ils ne sont pas loin de croire que ce sont eux qui la créent : comme si la beauté pouvait exister en dehors de la vie. Jamais les peintres avec leurs images, les sculpteurs avec leurs poupées de bois ou de pierre, les poètes avec leur charabia, les musiciens avec leur bruit, les acteurs avec leurs grimaces ne comprendront ce qu'est la vie parce qu'ils en sont l'antipode. Vaniteux et inutiles, les artistes sont aussi dangereux. Ils abrutissent et empoisonnent l'humanité au même titre que les prêtres dont ils sont les complices inconscients et les successeurs. Les premiers nous éloignaient de la vie pour nous faire adorer son reflet mystique dans l'éternité. Les autres nous en éloignent encore pour nous faire adorer son image dans l'idée. D'ailleurs les mots Art et Religion sont inséparables, en ce sens qu'il y a de l'art dans toute religion et de la religion dans tout art. La manifestation de ces deux maladies mentales qui n'en font qu'une, s'accompagne toujours des mêmes phénomènes qui sont, la négation des réalités auxquelles on substitue la fiction, le symbole et le simulacre. Cela va de l'idole grossière taillée dans le bois, affreux simulacre d'homme-dieu, à la Vénus de Milo, superbe simulacre de femme. L'art n'est qu'un reste de crasse religieuse dont l'homme encore enfantin et barbare ne s'est pas bien lavé. Mais pour l'homme moderne et sain qui voit la vie et l'aime telle qu'elle est sans ignorer ce qu'elle pourrait être, que sont ces horribles toiles barioléées à côté de la beauté réelle des sites naturels et des splendeurs météorologiques ? Se peut-il qu'en face de ces merveilles, on ne songe qu'à les pasticher ? Que sont les poupées de bronze ou de marbre quand on aperçoit de beaux êtres de chair rose frémissante dont les formes n'ont certes pas été inventées par Phidias ni Praxitèle ? Se peut-il qu'en face de la beauté vivante on ne songe qu'à prendre de l'argile pour la modeler ? Que sont les œuvres littéraires ou poétiques, avec tout le clinquant des mots, les oripeaux de la rhétorique, guenilles sordides et puantes qui servent depuis des siècles, et le faux lyrisme et les faux sentiments, quand la vie réelle et nue surgit de toutes parts, nous environne et nous étreint sous ses baisers ; quand sa puissante influence fait circuler en nos veines le feu de tous les désirs et fait monter à notre cerveau l'énergie et la volonté de les réaliser ? Se peut-il que devant la vie, sensuelle et voluptueuse comme une femme pâmée qui attend la caresse et s'apprête à la rendre, on ne songe, au lieu de la prendre, qu'à se masturber à son spectacle pour éjaculer des insanités, soi-disant poétiques ? Non ! non ! l'homme digne de ce nom aime trop la vie pour perdre son temps à la noter, la sculpter, la peindre ou l'écrire. Il sait que son existence sera toujours trop brève pour qu'il puisse jamais savourer toutes ses délices, éprouver toutes ses sensations véritables. Il ne veut pas rêver la vie, il veut la vivre. Passifs comme tous les timides, les faibles, les efféminés, les artistes regardent la vie de loin comme un collégien regarderait une femme nue, en se cachant, avec un mélange de crainte et d'envie, de dégoût et d'adoration. Ils n'osent pas s'approcher, toucher, agir. Ce sont des voyeurs et ils ne marchent qu'à distance en se chatouillant un peu, avec art, comme Onan. Ils en sont encore à apprendre que la poésie et la beauté ne peuvent exister que dans l'exercice de la vie active et non dans sa contemplation ou son imitation passive. Car, s'il fallait une preuve de plus que l'homme descend du singe on la trouverait dans l'art. Laissons donc toutes ces singeries et cherchons la beauté dans la vie effective. Poursuivons le but d'une humanité saine, intelligente, forte, heureuse et nous réaliserons le seul poème qui puisse intéresser des hommes. Taillons nos héros et nos dieux dans de la chair vivante, composons nos poèmes avec de la vie sensible, joyeuse ou douloureuse. Vivons des idylles, des drames et des tragédies, mais n'en écrivons jamais. Vivons. Ne faisons pas joujou avec la vie. Levieux