Le Congrès anarchiste a très bien réussi. La Fédération est constituée. Elle se porte très bien. Souhaitons lui longue vie.
Quant à y participer, c'est autre chose. Cela n'est pas dû à tout le monde.
Il faut être connu, avoir un nom, un passé, des relations, des recommandations et des papiers, en règle et bien légalisés. Toutes choses qui ne sont point à la portée du premier venu. Vous doutez ? voyez plutôt : « Pour faire partie de l'Internationale, les camarades devront avoir été IDENTIFIÉS, soit par le bureau, soit par des camarades du bureau. » Identifiés ! ! !... ? ? ?...
Oui, identifiés, vous avez bien lu.
En fait, qu'est ce qu'une identification, dans le sens où l'entend le Congrès ? C'est un contrôle de garantie, imposé à un individu, avec confrontation, comparaison, permettant à des tiers de le déclarer conforme à lui même et d'en donner le certificat.
Pour se faire, il faut une base, un critérium, un point de relation qui permette de conclure que cet individu est bien celui qu'il dit être.
Dans ce cas, où la trouver cette base ? Comment comparer cet individu avec lui même puisque c'est lui même qu'on suspecte ? Qu'est ce qu'on entend et qu'est ce qu'il entend par lui même ? Voilà ce qu'il faudrait savoir.
Presque toujours, au point de vue bourgeois, on entend et il entend qu'il est M. Untel. Ce n'est qu'un nom, ce n'est pas un homme. L'identification est simple. L'homme étant néant, il ne reste que les papiers à vérifier, vrais ou faux.
Mais, quand il s'agit d'un anarchiste, c'est à dire d'un homme, cela devient plus compliqué, et les papiers n'ont que faire.
Comment peut on identifier un homme, un anarchiste, dès qu'il ne s'agit plus d'une vaine formalité de paperasserie d'état civil ? Comment aller chercher, en dehors de lui, quelque chose ou quelqu'un qui puisse l'attester mieux que lui, bien que n'étant pas lui ? Est ce que l'individu n'est pas le mieux qualifié pour s'attester lui même par sa personne présente, quelque soit le point de vue sous lequel on le veuille et il se veuille présenter ?
Les principaux signes d'identité, à part la mensuration anthropométrique dont je parlerai quelque jour, sont le nom et la signature, accompagnés de papiers différents.
Mais, est ce bien des anarchistes qui oseraient demander cela et s'en servir ? Quel cas font ils de ces signes ineptes autant que néfastes ? Ne savent ils pas que pour être valable, une signature inconnue a besoin d'être légalisée par le commissaire de police ? Faudra-t-il aller jusque là, pour faire partie de l'Internationale ?
J'entends bien que dans la circonstance, les commissaires de police seront des camarades. C'est bien là le danger. Je ne vois pas sans inquiétude cette singulière restauration d'une fonction que nous méprisons et voulons détruire. Il serait bizarre qu'on puisse dire : « Le premier acte de la Fédération a été d'instituer des commissaires de police. »
Pour en revenir à la question de fond, je voudrais bien savoir quelle valeur ou quel sens une signature et un nom peuvent avoir pour des anarchistes. Car il n'est pas sans intérêt de connaître comment on pourrait démontrer l'indispensabilité de ces signes dans les rapports d'idées entre camarades.
Quelqu'extravagant que cela puisse paraître aux anarchistes pondérés, dont l'optique sociale ne dépasse pas sensiblement celle des bourgeois, je vais me permettre d'attaquer une vieille institution qu'on n'ose pas encore regarder bien en face.
Certaines idées ne sont encore qu'éparses, nébuleusement et intuitivement dans les mentalités, parce que, pour les concevoir, il faut sortir de l'habitude et des nécessités de l'actuel régime qui n'est pas forcément parfait ni indispensable.
Donc, quand on réfléchit en dehors de ces habitudes et de ces nécessités purement transitoires et artificielles, on s'aperçoit de suite que le nom n'est pas seulement inutile mais nuisible et que le fait d'aller se faire inscrire sur les registres de l'état civil n'est pas précisément anarchiste. Le nom apparaît comme le sceau initial de la servitude sociale. Il est le signe conventionnel et métaphysique qui, dans nos sociétés modernes, prend l'individu, dès sa naissance, pour l'opprimer jusqu'à sa fin.
Ce signe odieux qui étouffe l'individu, qui l'enserre, le couvre et l'absorbe jusqu'au point de s'y substituer : à quoi sert il ? Il ne représente pas l'individu. Il ne le prouve pas. Il ne le garantit pas. Il ne le remplace pas. Alors, je le répète, à quoi sert il ?
Quand il sert, c'est contre l'individu, dont il est l'ennemi, une sorte de sosie irréel toujours hostile et prêt à trahir.
Ce n'est pas pour attester l'individu qu'on lui a imposé un nom c'est pour le garrotter et mieux, l'asservir. On sait bien que la véritable attestation de l'individu ne peut être faite que par lui même. Que rien en dehors de lui n'existe et que lui seul peut dire : Ego sum, qui sum.
On sait que son identité réelle ne peut être autre que sa personne présente. Mais on désire autre chose : on veut le rattacher, le fixer, le mêler, le confondre, en un mot, l'identifier à un individu passé qui n'est plus lui, qui ne sera jamais plus lui, ni personne,
On veut, en même temps qu'on l'identifie avec un passé qui n'est plus, tendre à le maintenir dans un présent et un futur identiques à ce passé.
La prétention est tyrannique autant que folle, car l'indépendance individuelle, aussi bien morale que physique, a besoin, pour être complète et réelle, d'être affranchie de tout a priori et de toute tendance préconçue.
Les idées, les choses, les faits, les actes, les êtres ne sont vrais et réels qu'au présent. Au passé, ils n'existent plus. Au futur, pas encore. Il n'y a donc jamais lieu de les lier indissolublement, comme c'est le cas pour les individus qu'on veut identifier.
A quoi peut on vouloir les identifier, si ce n'est à leur passé alors qu'ils ne sont plus et ne peuvent être ce qu'ils furent. Le passé d'un homme est chose morte. C'est un cadavre. On n'identifie pas la mort et la vie.
Est il donc si difficile d'admettre que le présent seul existe, contenant en lui le passé, dont il est le fruit, le futur dont il est le germe.
Il n'y a donc pas lieu de s'inquiéter de ce que fût un homme ni de ce qu'il sera, mais seulement de ce qu'il est, tel qu'il se présente et dit être. En observant un peu, on verra bien vite s'il ment.
L'identification actuelle n'a de valeur qu'au point de vue policier. Moralement elle est nulle.
Combien d'hommes identifiés, très connus, notables dans leur milieu, et qui n'en sont pas moins le contraire de ce qu'ils disent être. Leur unique occupation est de mentir, tromper, trahir. Tel M. Clemenceau se disant philosophe, dont les actes révèlent l'aventurier sans idéal et sans scrupules. Tel M. Briand, se disant socialiste révolutionnaire, dont les actes révèlent l'arriviste effronté prêt à toutes les palinodies.
Il faut bien, en face de ces identités conventionnelles et menteuses, en arriver à la seule et véritable identification positive, qui consiste à apprécier l'individu d'après la valeur de ses actes.
Cela nous amène à rejeter, pour l'individu, qui ne peut être traité comme une chose inerte et sans vie, toutes les marques et distinctions qui doivent servir à le désigner. Que lui seul, par ses actes, se nomme, se distingue et s'affirme. Laissons le numérotage, le matriculage, l'estampillage pour dénombrer les bestiaux et les militaires.
Méprisons aussi les signes décoratifs qui vont, depuis le tatouage du sauvage et l'arête de poisson qui orne ses narines, jusqu'aux plumes d'autruche de nos généraux, la tiare du « Saint Père » et la couronne du Kaiser.
Laissons aux bourgeois, vaguement conscients de leur néant, ces vaines parures d'anthropoïdes dont ils essaient d'augmenter leurs individus, pour se donner l'illusion d'être quelque chose, ne pouvant être quelqu'un.
La personnalité d'un être supérieur doit être, pour lui, exclusivement subjective. C'est en lui, dans sa volonté, dans sa connaissance, dans sa conscience qu'il doit trouver le signe et la certitude de sa valeur pour en imprimer le sceau irréfragable à tous ses actes qui deviendront ainsi les seules objectivations sérieuses de lui même.
Il est donc enfantin de considérer les individus à travers leur nom, leur réputation, leur situation. C'est à travers leur réalité physiologique, intellectuelle et morale qu'il faut les voir.
Au point de vue bourgeois, les présentations, les recommandations, les identifications peuvent être logiques. Au point de vue anarchiste, c'est stupide.
Je ne sais pas si les anarchistes ont bien réfléchi à tout ce que comporte le mot : identifier. Avant d'y avoir réfléchi moi même, j'avais toujours senti surgir du plus profond de mon être la révolte furieuse de tous mes instincts d'indépendance, de dignité et de conservation contre ce mot et cette chose.
Un nom ! Je n'en ai pas. Je n'en ai plus. Je n'en veux pas avoir. Il y a longtemps que j'ai rejeté avec dégoût les signes, les marques, les étiquettes, les matricules et estampilles que la servitude sociale imprime au front des hommes pour en faire des bestiaux.
Je n'ai pas de nom. Je ne suis pas M. Untel. Je suis moi. C'est bien assez. C'est même beaucoup et c'est la grâce que je souhaite à tous.
Je dois convenir, cependant, que parfois, les circonstances m'obligent à prendre momentanément ce qu'on appelle un nom. C'est une formalité douloureuse dont je souffre, physiquement, à tel point que, quand on prononce ce nom en me l'appliquant, j'ai la sensation qu'on l'imprime dans ma peau avec un fer rouge.
Cette sensibilité peut paraître anormale, mais elle n'est pas déraisonnable, puisque ma raison faisant ensuite l'analyse de cette instinctive horreur du nom m'a démontré qu'elle était justifiée par les faits.
Je n'entrerai pas dans le détail des motifs qui m'ont fait rejeter le nom comme un carcan impossible à porter. C'est une étude que chacun peut faire s'il sent en lui une étincelle de la fierté et de l'indépendance qui, certainement, animeront le bel animal humain des temps futurs.
En attendant que les hommes soient des hommes, tout simplement et sans adjonction nominative, le numérotage social n'oblige pas moins tout individu à porter le signe de sa dépendance morale et physique. L'Etat n'en fait grâce à personne. C'est un fait. Mais des anarchistes n'ont aucune raison d'imiter l'Etat. C'est un vilain modèle.
Ils ne peuvent pas ignorer le rôle social du nom : c'est le lien, c'est la chaîne, c'est l'entrave, c'est le boulet. On le rive à l'individu dès qu'il naît et c'est par là qu'on le tient jusqu'à la fin.
Au point de vue moral et intellectuel, c'est encore pire. Le nom est la base immobile et morte sur laquelle vient se fixer et se circonscrire toute la vie de l'individu. Passé, présent, futur, viennent s'y souder étroitement, sans solution de continuité, dans une dépendance malsaine qui empoisonne toute initiative, toute originalité et toute liberté. C'est de cet amalgame absurde qu'est faite la personnalité nominale, si factice, si négative de la réelle individualité que la plupart des hommes auront passé dans la vie sans rien connaître d'eux, que leur nom et ce qu'il impliquait.
Voyons, franchement, je le demande à tout anarchiste conscient : quelle impression éprouve-t-il à l'aspect des syllabes qui composent son nom, en songeant qu'elles sont le signe représentatif de son individu. Le signe métaphysique scripturaire et phonétique qui est lui en dehors de lui ? ? Je serais curieux de le savoir. Se dire qu'on tient dans ces quelques syllabes si quelconques, si étrangères, si baroques, n'est ce pas agaçant, obsédant, exaspérant ?
Pour éviter cette obsession, je n'ai pas un nom, j'en ai cent. J'en ai autant que les circonstances l'exigent, ce qui équivaut à n'en pas avoir. J'en change selon mes besoins ou mes fantaisies, comme on change de chemise, par propreté. Ils n'ont pas le temps de laisser sur moi aucune empreinte. Je devrais dire aucune souillure. Je retrouve toujours dessous, en les retirant, mon individualité intacte, propre et nue.
Levieux