Ce titre rend rêveur. En serait-il de la vraie ? Je demande à voir.
En admettant comme critérium la valeur intrinsèque de la matière employée à la confection des monnaies, les pièces de bronze et d'argent n'ont pas la moitié de leur valeur représentative. La pièce d'or, non plus, ne vaut pas ce qu'elle est marquée.
Quant à la valeur matérielle du billet de banque, elle est nulle. Bien que représentatif d'une encaisse métallique, soi disant équivalente à la somme des billets émis, il est avéré que c'est « faux ».
Ceci, bien entendu, en admettant la convention sociale du mensonge monétaire. En dehors de cette convention la valeur monétaire est tout à fait imaginaire.
Que la pièce soit en plomb ou en argent, en or ou en galvano, il n'y a qu'une différence de métal dont la valeur est toute relative et sujette à fluctuations, suivant les besoins, les temps et les lieux. En principe, on peut affirmer avec certitude que toutes les monnaies sont fausses.
Leur cours ne dépend nullement de leur valeur propre, mais de la puissance de ceux qui l'imposent.
En fait il n'est qu'une valeur réelle, c'est celle des choses indispensables à la vie. Les productions naturelles participent dans des proportions notables à cette valeur.
L'air, l'eau, le sol, l'espace, les végétaux, les animaux utilisés par les hommes et combinés avec leur activité, constituent les seules valeurs réelles.
Si je dis utilisés et combinés, c'est que la valeur en soi n'existe pas. Humainement parlant, les richesses les plus inimaginables sont nulles s'il n'y a personne pour en jouir.
Ainsi ramenés à l'origine de la valeur, nous trouvons que l'individu-homme en est la source. Il représente la valeur primordiale, absolue, et lui seul peut la donner aux choses par l'appréciation et l'utilisation plus ou moins sage qu'il en fait.
L'homme, seule valeur initiale et réelle, devient donc générateur de valeur et, se prolongeant, se dépassant dans ses œuvres, il a créé la valeur artificielle dont il s'est fait l'esclave. Son pouvoir de valeur poussé jusqu'au mensonge, jusqu'à la négation de lui-même a produit la monnaie.
En réalité, dans une société normalement comprise, l'individu avec sa force, son activité, sa volonté ne devrait jamais être subordonné à aucune valeur des choses puisque lui seul est la valeur suprême et le critérium unique de la valeur de toutes choses.
Malheureusement c'est là une conception encore un peu nouvelle. Elle n'a pas bien pénétré tous les cerveaux des anarchistes puisqu'il s'en trouve encore pour appliquer le mot voleur à d'autres qu'aux propriétaires et aux capitalistes. Comme si l'individu qui dispose des choses à sa portée pouvait être un voleur tant qu'il ne prétend pas avoir un droit exclusif à ces choses.
Il faut être volontairement stupide comme monsieur Harduin pour parler, ainsi qu'il le fait, des capitalistes avec « leur argent, leur propriété, leur capital »...
Leur argent, leur propriété, leur capital, c'est « notre travail » passé, présent et futur. C'est notre travail capté, accumulé, escompté jusque dans l'avenir. C'est notre part de vie volée, mise en coffre, ou transformée en travaux d'art et de luxe à l'usage exclusif des capitalistes. C'est la vie de nos ascendants assassinés, transformée en capital à l'aide duquel on nous assassine nous-même, comme on assassinera nos enfants avec le capital que notre travail et notre vie auront produit.
Si rien ne devait venir déranger cet ordre, ce serait l'esclavage économique rendu héréditaire à perpétuité avec, comme corollaire, la suprématie capitaliste également héréditaire à perpétuité.
Malheureusement pour les privilégiés, de telles combinaisons ne durent que quelques siècles. Ce qui est encore bien long pour les générations qui ont l'honneur d'en faire les frais. Sous la pression des forces vitales qui veulent se dilater, tous les cercles tyranniques éclatent, qu'ils soient de fer, de bronze ou d'or.
Tout le passé de l'homme ne fut qu'une longue hallucination causée par l'ignorance. Il vécut dans un mirage, environné de fantômes auxquels il donnait la réalité et la vie en se les retirant à lui-même.
Extériorisant et objectivant sa propre valeur, la seule qui fût il plaça toujours en dehors de lui ce qui n'était qu'en lui.
Les religions, les lois, les morales et toutes les fantasmagories qui en découlent, furent autant de créations de son imagination délirante. Autant de fictions mortelles et négatives de son moi.
S'il veut vivre, maintenant, il faut que, cessant de se méconnaître, cessant de se chercher en dehors de lui-même, il se retrouve enfin et détruise, en cessant d'y croire, tous les mensonges qui le cachent à lui-même.
Plus que tout autre, le mensonge fiduciaire est négatif et pernicieux. Il permet la captation, l'accumulation et l'appropriation définitive de l'énergie humaine au point de faire un homme plus puissant que les cent mille hommes dépouillés et annihilés à son profit.
Ce monstrueux phénomène d'absorption, rêve de démence — hélas réalisé — d'un philosophe détraqué, ne fait pas un surhomme mais cent mille brutes, plus une qui les domine et les dépasse en brutalité.
Voilà pour l'ensemble du principe. Dans les détails, le mensonge monétaire est aussi celui qui ligotte le plus étroitement les individus, qui s'oppose le plus directement à leurs désirs. Faute de la petite monnaie — en métal, papier ou coquillage — exigée, des hommes peuvent mourir de faim à la porte des boulangeries pleines de pain ; de froid, à la porte des hôtelleries dont toutes les chambres seraient disponibles, etc. etc.
Il importe donc de détruire ce mensonge.
Mais comment imposer, d'évidence, aux récalcitrants de bonne et de mauvaise foi, la démonstration triomphante et définitive de la « fausseté » de toutes les monnaies ? ?
Je ne suis pas féroce. J'aime trop la vie et l'humanité pour vouloir du mal, même aux capitalistes. Néanmoins une expérience serait juste. On nous menace depuis longtemps de l'exode des capitaux. Eh bien, j'estime qu'il faudrait le faciliter ainsi que celui de tous les capitalistes.
Ils peuvent s'en aller au diable tous les clients de Monsieur Harduin, les commanditaires et les patrons de Monsieur Clemenceau. Oui, qu'il s'en aille avec eux ce viveur vidé, fini ; qu'il s'en aille avec sa rhétorique et sa monnaie aussi fausses l'une que l'autre... avec les quelques millions si péniblement, si tardivement, si honteusement agrippés durant son court séjour au pouvoir ; qu'il s'en aille avec ses compères les financiers et les capitalistes.
Qu'ils s'en aillent et qu'ils emportent avec eux tout leur vain numéraire.
Ils peuvent y joindre leurs œuvres d'art, leurs palais, leurs châteaux, leurs musées, leurs cathédrales. Nous pourrons très bien nous en passer. Nous les aiderons nous-même à emporter toutes les « valeurs » qu'ils voudront et à se construire un monde suivant leur cœur, mais, sans aucune communication ni contact avec les vilains gueux que nous sommes.
Nous entasserons toutes les richesses dans cet Éden capitaliste auquel nous ferons un sol de bronze, des montagnes d'or et d'argent, des fleurs de diamant, un océan de papiers, actions, obligations, un firmament de billets de banque.
Et, quand ils seront tous parqués hermétiquement dans ce paradis des valeurs, nous les laisserons méditer en paix sur le prix réel de tous ces trésors pour lesquels, bien entendu, nous ne consentirons pas à donner ni une once de pain, ni un verre d'eau.
Tous les jours, on ira s'informer de la vigueur de leurs convictions capitalistes. Monsieur Clemenceau sera autorisé à nous en donner le reflet chaque matin, dans l'Aurore.
Ceux qui confesseront que tout l'or du monde ne vaut pas un bon repas et qu'ils seraient trop heureux d'abandonner celui-ci pour obtenir celui-là, seront délivrés.
Les irréductibles qui s'obstineront, seront laissés jusqu'à inanition complète, afin que leurs cadavres finissent par proclamer à la face des hommes l'inanité de toutes les valeurs.
Si cette expérience, dont la fantaisie n'est qu'apparente, est impossible à effectuer collectivement, il n'y aurait, le cas échéant, pour la réaliser, qu'à enfermer chaque capitaliste dans son coffre-fort, avec toutes ses valeurs, en lui disant : « Vis là-dedans de ce dont tu as toujours vécu quand nous consentions à en mourir. »
Conclusion : Toutes les valeurs sont fausses, y compris les monnaies ; puisque réunies toutes, elles ne pourraient faire vivre un seul bourgeois. Haïssant le mensonge, nous haïssons les faussaires. Mais ce ne sont pas ceux qui font de la monnaie en plomb. Elle n'est pas dangereuse cette monnaie-là. Elle n'a jamais fait de mal à personne qu'à ceux qui furent assez naïfs ou assez malheureux pour essayer d'en fabriquer.
La « fausse monnaie criminelle et infâme » qui corrompt toutes les relations humaines, empoisonne les sources de la vie, écrase l'humanité sous le poids de son horrible métal est bien en or et en argent. Elle n'en est que plus néfaste.
C'est par elle qu'une poignée de coquins ont pu capter la force et le travail d'autrui sous une forme abstraite dont les effets n'en sont pas moins cruellement concrets ; par elle que toute la richesse de la production humaine est accaparée, volée, accumulée au détriment de presque tous pour le profit de quelques-uns.
Jamais les abus de la propriété et du capital par l'accumulation des énergies individuelles n'eussent été possibles, sans le « mensonge monétaire. »
La puissance capitaliste sous laquelle les hommes crèvent n'a pas de base plus solide que cette abominable fiction.
Toujours debout le veau d'or ! Il est le dieu qui survit à tous les autres. Son culte imbécile a semé la folie et le crime parmi les hommes.
Par les sortilèges de ses prêtres, toute l'activité et la vie humaine enfermés dans les alambics financiers, vont se résoudre en or, dans les coffres des maîtres. Et plus il en arrive, de cet or, qui est le sang des peuples, transmuté en l'odieux métal, par une alchimie effrayante, plus son accumulation pèse d'un poids énorme sur la vie, qu'elle écrase au point d'en compromettre l'avenir.
Mais la vie veut être et doit être. Et la vie sera.
Pour être, elle brisera la servitude monétaire comme toutes les autres. Elle fera sauter le laboratoire infernal où des insensés ont tenté de l'emprisonner, de la décomposer, de la détruire afin d'en distiller l'essence pour eux seuls.
Levieux