#title La Mer #author Michel Antoine #SORTtopics France, presse anarchiste, L'Anarchie #date 5 septembre 1907 #source extrait le 8 septembre 2026 de l'*[[https://archivesautonomies.org/IMG/pdf/anarchismes/avant-1914/anarchie/anarchie-n126.pdf][anarchie]]*, tiré d'*Archives autonomies* #lang fr #pubdate 2026-09-09T01:23:16 Chatelaillon, 21 août, Comme aux premiers jours de la vie, elle chante toujours, la grande aïeule, son éternelle chanson si douce et si reposante à la fatigue humaine. L'homme harassé, déçu des vaines agitations où s'épuisèrent ses énergies, revient vers la mer demander à la fraîcheur de ses ondes, nouvelles forces pour des luttes nouvelles. Car la lutte, comme le flux et le reflux, ne s'arrête jamais. Et la mer, accueillante et bonne, a conservé dans ses flancs profonds, d'où nous sortîmes, des réserves immenses de force où nous pouvons nous revivifier aux heures de faiblesse. Loin des agglomérations humaines empoisonnées, elle a maintenue son domaine fécond et sain où notre lassitude peut venir s'endormir, comme s'endort un enfant las sur le sein de sa mère. Aussi tous les visages sont rayonnants et heureux à la mer depuis les bourgeois du *Beau-séjour* jusqu'au camarades du *Libertaire-plage* en passant par ceux du *Rayon de soleil* et de *la Nature pour tous* sans excepter les habitants des villas. On a fait trêve aux luttes habituelles, bercé par la chanson de l'aïeule éternelle qui vous dit qu'en créant la vie elle créa aussi l'activité et la liberté, éléments essentiels du bonheur. En rêvant à ces choses, nous arrivâmes aux dernières maisons de Chatelaillon. Tout autour vivaient des êtres d'allures simples. Les uns causaient, d'autres mangeaient. D'autres encore épluchaient des carottes pour le déjeuner suivant. Nous avions faim. Nous entrons « Je suis un inconnu qui passe, pouvez-vous me vendre du lait ? — Nous ne vendons pas, me répondit-on. — Alors pouvez-vous m'en donner ? — Oui. » Rassasiés l'enfant qui m'accompagnait et moi, nous nous reposâmes quelques minutes, tout en participant aux travaux du groupe épluchant les légumes. Ce fut notre communion de production après notre communion de consommation. Puis nous partîmes inconnus, comme nous étions venus, et sans savoir si jamais nous reviendrions. Ainsi, peut-être agiront les humains dans mille ans si non avant. La monnaie périmée, l'état-civil inconnu, la propriété abolie l'individu reprendrait toute sa valeur et tout son droit. Il n'aurait jamais à se nommer ni à payer nulle part. Il consommerait partout ce qui lui serait nécessaire et donnerait partout, en échange, sa part de force et de production suivant son mode personnel et les nécessités du moment et de l'endroit où il serait. N'est-ce pas là le sens de la chanson des flots dont les innombrables molécules, librement, vont et viennent, sans que jamais on leur demande où elles vont ni d'où elles viennent. Elles apportent et remportent le sable des grèves. Elles font et défont les continents. Combinées avec la chaleur solaire, les plus nomades s'élèvent en nuages, et retombent en pluie, fécondant les campagnes, alimentant les sources désaltérantes, grossissant les fleuves qui les ramènent à la mer, la grande mer féconde, qui continue à chanter librement la chanson de l'éternelle activité dans l'éternel retour. Levieux