Comme Libertad arrivait au Havre afin d'exposer les idées anarchistes, côte à côte avec un prêtre, lequel devait exposer les idées sillonnistes, il était reçu par un journal havrais Le Progrès, organe socialiste dont les tendances semi-libertaires sont bien connues.
Et de la meilleure des façons ! En annonçant en trois lignes, après le fameux « on nous communique » la réunion du soir au Théâtre-cirque (3 000 personnes) mais par contre en mettant en première page un passage « de la magistrale réponse de Sébastien Faure à Mauricius », passage où il est question des barbes hirsutes, des cheveux en broussailles et des voix tonitruantes ; puis en insérant plus loin une moquerie de l'Éveil démocratique au sujet de Libertad sur son goût plus qu'évident pour l'Inquisition. On prend ses armes où on le peut.
Le directeur de cet organe, de tout fait, prit le train pour Paris afin de recevoir en son home, le camarade Libertad, ainsi qu'il a coutume de le faire pour le camarade Faure, et sans doute pour mieux l'aider de son expérience au sujet de la conférence du soir.
Libertad, qui comprend, chez ces médiocres, les soucis de la clientèle, excusait ce pauvre Hanriot, de ses mauvaises insinuations — chez les chiens édentés la rage ne saurait être très dangereuse — et quoique le sire lui montra le bas du dos, il se retint d'y poser le pied.
Comme il nous racontait cela, riant, des camarades ayant habité plusieurs villes du Nord, sortirent de la poche, des journaux reçus de quelques jours, voire même du matin. C'étaient...
Le Cri du Peuple, organe de la Fédération socialiste de la Somme.
La Défense des Travailleurs de l'Aube, organe de la Fédération socialiste de l'Aube.
Le Combat de Saint-Quentin, journal socialiste de l'Aisne.
La Lumière, journal socialiste de Reims pour la Marne.
Le Combat, de Tours, organe du Parti socialiste.
Le même filet, pris de l'article de Sébastien Faure — le seul, à mon avis, qui eût quelque sens d'ailleurs — déjà cité par Le Progrès, y était reproduit.
Ah ! les malpropres, les maltenus, les gueulards, les fats, les ignorants, les méprisants que sont les anarchistes, « qu'ils en prennent de la graine » comme le dit si bien La Défense de l'Aube.
Le Cri de la Somme l'adresse « aux poseurs qui veulent épater le vulgaire » ; la Défense de l'Aube trouve que c'est bien la peinture exacte des cinq ou six anarchistes qui battent la campagne contre les socialistes de Troyes, de ces « grotesques » qui font œuvre de division et de découragement ; le Combat de l'Aisne croit que les compagnons de Saint-Quentin se reconnaîtront dans ce portrait ; La Lumière de Reims, plus discrète et plus ironique, ne met qu'un titre à la coupure : Anarchistes !... alors qu'au contraire, le Combat de Tours qui ne veut pas « comme Don Quichotte lutter contre des moulins à vent » met le filet, l'accompagnant d'une colonne de réflexions. Oyez la prose : « Sollicité, avec quelque vivacité par un certain Mauricius, de dire pourquoi il ne voulait pas mener la lutte contre les socialistes, Sébastien Faure réplique en deux articles d'une puissante logique et réduit à néant les critiques de son adversaire. » Et le canard pense que voilà bien « une leçon dont certains libertaires tourangeaux feraient bien de profiter ».
Quelle touchante unanimité ! Comme voilà bien le Cri du Cœur et la Défense de la poche. Les anarchistes sont perdus. Qu'ils restent sages et qu'ils la ferment, ou nous les bouclons. N'avons-nous pas les paroles de l'Évangile : « Ainsi, je vous le dis, heureux les pauvres d'esprit, car, les certains Mauricius, et ceux qui n'ont pas de visages de laquais et ceux qui n'ont pas des voix de châtrés n'entreront pas dans la Société Future. »
Comme j'écoutais ces lectures, j'éprouvais une grande peine — je suis comme ça — non d'entendre cinq ou six fois le filet, nos amis ayant eu l'esprit de le sauter, mais en évoquant la peine de Sébastien Faure, voyant ses paroles si mal comprises... Le voilà, épuisé comme il est, obligé de repartir en campagne pour parler de la Crevaison avant terme du Socialisme.
Vrai, faut-il que les gens soient canailles pour sauter, avec une pareille unanimité, — il paraît qu'il y a une vingtaine d'autres canards socialistes qui n'ont pas non plus raté le coup — pour sauter, dis-je, sur un pareil renvoi provenant d'un article mal digéré, la surprise, la colère, et qui sait aussi quelque vanité poussant notre pauvre.
Comme c'est un gaillard solide encore, il est capable de les obliger à insérer les deux et troisième volumes de la Douleur Universelle où il doit nous expliquer tout au long le mensonge socialiste. Ce sera peut-être un cheveu pour le lecteur, mais une bonne occasion pour rattraper le temps perdu.
Ces socialistes veulent compromettre tout le monde, mais surtout S. Faure. Ainsi tenez jusqu'à Chauvière qui vient par surprise occuper le siège présidentiel à une de ses conférences et à Jaurès qui le sollicite — il a refusé dignement — de présider sa réunion de Carmaux.
Qu'ils ne continuent pas, qu'ils ne l'emboîtent pas, car si notre leader s'y met il les prendra au mot. Et lui et ses amis se feront nommer députés dans tous les comptoirs électoraux socialistes.
Soyez au moins prudents, socialos. N'augmentez pas le nombre des concurrents, d'autant que le nombre des poires électorales diminue.
Qui Cé