#title Les Satyres #author Michel Antoine #SORTtopics France, presse anarchiste, homophobie, pédophilie, amour libre, sexualité #date 1er aout 1907 #source extrait le 8 septembre 2026 de l'*[[https://archivesautonomies.org/IMG/pdf/anarchismes/avant-1914/anarchie/anarchie-n121.pdf][anarchie]]*, tiré d'*Archives autonomies* #lang fr #pubdate 2026-09-08T20:23:21 Il ne faut pas s'attendre à trouver sous cette rubrique si exploitée par les érotologues du *Journal* et du *Matin* les gravelures dont ils ont coutume de régaler la sottise malsaine de leurs lecteurs. N'étant pas des entrepreneurs de pornographie mais des philosophes, nous savons regarder en face, sans fausse honte, comme sans libertinage, les sujets réputés scabreux. Toutes les aberrations humaines : autorité, propriété, morale, pudeur et leurs corollaires violence, vol, corruption, lubricité, appellent au même titre l'intérêt de notre analyse. Nous disséquons impertubablement le corps social. Nous indiquons ses purulences. Nous en cherchons les causes. Pour nous, Soleilland, Vacher et leurs émules sont des victimes de la misère d'amour. Leur déséquilibre mental est, en grande partie, occasionné par l'illogisme de la vie sociale et la pénurie de tendresse et de raison où ils ont vécu, où nous vivons tous. Les légitimes exigences de la vie naturelle toujours comprimées par les préjugés sociaux, finissent par éclater en des conflits violents. Il y a des victimes. L'hypocrisie sociale, cause de tout le mal, plaint les uns, flétrit les autres et personne ne songe à rechercher la cause de ces faits qu'il est bien plus commode de condamner que de comprendre. Et pourtant, si l'on voulait réfléchir, si l'on voulait trouver la cause principale de toutes les aberrations génésiques, ne faudrait-il pas la chercher dans le sentiment conventionnel et artificiel de la pudeur ? La pudeur née du vice et de l'ignorance est le signe d'une dépravation spéciale. Elle est la négation des plus nobles parties de nous-mêmes qu'elle affecte injurieusement de considérer comme honteuses. Le mépris stupide dans lequel elle tient l'acte primordial et suprême auquel tout doit la vie, la met en contradiction flagrante avec les lois naturelles et les besoins physiologiques les plus légitimes. Cette vertu essentiellement bourgeoise fait partie de la bonne éducation chez tous les peuples civilisés. Dès le plus jeune âge, on cache soigneusement à l'enfant tout ce qui a rapport à l'acte de génération. Par une généalogie ridicule, on le fait naître sous un chou. L'œuvre de chair est un péché. Le geste vital par excellence est abominable. Il faut le réprimer sans souci des écarts qui en résulteront. Les organes qui président à ce geste sont frappés d'interdit. Vite, cachez ces horreurs que nous ne saurions voir. De raisons, on n'en donne point, car il n'y en a pas. C'est laid, c'est sale, c'est indécent. Voilà tout. La seule chose indécente dans tout cela est précisément cette éducation de la pudeur ? Ces cachotteries, ces réticences, ces défenses finissent par exciter l'imagination de l'enfant le plus calme. Élevé dans l'idée que tout ce qui concerne les parties génitales est un secret redoutable, l'enfant, quel que soit son sexe, ne pense plus qu'à cet excitant mystère. Il n'a de cesse qu'il ne l'ait pénétré. Dès le commencement de la puberté, sa curiosité aiguisée par le désir naissant arrive à saisir en fraude certains spectacles dont il se satisfait faute de mieux. Il en prend plus ou moins l'habitude et la conserve. De là les voyeurs. D'autres dont la perversion prend une direction opposée deviennent, pour des causes analogues, exhibitionnistes. La séparation des sexes faite au nom de la pudeur a comme conséquence fatale, l'initiation réciproque aboutissant à la pédérastie pour les garçons, au lesbisme pour les filles. Il m'est impossible de noter ici toutes les impudicités de la pudeur ni tout le mal qu'elle a fait aux humains. Elle n'est peut-être pas étrangère à l'asservissement social car, on peut se demander si une hiérarchie sérieuse serait possible dans une humanité vivant innocemment à « poil. » L'autorité a toujours tiré parti des oripeaux. Insignes, galons, dorures, panaches font plus pour son maintien que toute autre chose. On se représente difficilement dans l'accoutrement de la nature, une séance au Palais-Bourbon ; un conseil de ministres ; une réception à l'Élysée, une audience au Palais de Justice, un *Te Deum* à Notre-Dame, une revue à Longchamp, etc, etc. Cette simplicité d'apparat nuirait évidemment au prestige de nos dirigeants et M. Fallières en ce costume succinct, même orné du grand cordon, apparaîtrait peu solennel. Je ne veux pas m'étendre en ce domaine hypothétique. Je reviens aux réalités : En fait, deux grandes lois physiologiques dominent l'Être : la conservation de l'individu : manger. La conservation de l'espèce : aimer. Pourquoi l'acte de reproduction, ses accessoires, ses préliminaires scandaliseraient-ils davantage que l'acte d'alimentation ? Ne sont-ils pas aussi nécessaires, aussi inévitables l'un que l'autre ? On ne comprend pas bien pourquoi les organes génitaux de l'homme et de la femme sont plus honteux à voir que ceux des bêtes ou des plantes. Ni pourquoi on les cache de préférence à d'autres qu'on exhibe. Une dame ne se croit pas obligée de rougir en voyant le nez du monsieur à qui elle parle, lequel n'est pas forcément ému en regardant la bouche de la dame. Pourquoi la vue constante de ces organes ne trouble-t-elle pas les sens ? Parce qu'on est accoutumé à les voir. S'il en était de même pour tous, il est probable que l'effet serait identique. Pour un esprit bien équilibré, le fait de voir copuler en plein jour sur les bancs du boulevard des Italiens n'aurait rien de scandaleux. Le spectacle qui s'y étale quotidiennement, ainsi qu'ailleurs, est bien autrement immonde : macs et putains, pédés et gougnottes, tapettes et proxénètes, vieux michés gâteux, fillettes en jupe courte menées par une maman vénale s'y disputent le trottoir. Toutes ces misérables créatures vouées au négoce des fausses voluptés, des luxures frelatées, attestent l'abominable corruption de nos mœurs et l'avilissement dans lequel nous tenons le grand acte d'Amour. Il n'est pas douteux qu'avec de telles mœurs l'acte si naturel de la reproduction ne pourrait s'effectuer partout, en public, sans déchaîner un rut général dégénérant en orgie. Mais pourquoi ?? Cela prouve assez que les hommes affamés d'amour, n'ont jamais pu s'en rassasier, simplement, chastement, à discrétion. Les gens repus dont la nourriture est bien réglée, n'éprouvent pas le besoin de participer à tous les repas qu'il leur est donné d'entrevoir. Ils passent, heureux d'avoir mangé et ils peuvent, en toute sérénité, voir manger les autres, sans envie comme sans déplaisir. Au restaurant, lieu public, il n'y a pas non plus d'exemple, quel que soit l'appétit des clients, de les voir s'arracher réciproquement leurs plats. Ils attendent patiemment qu'on leur serve ceux qu'ils ont commandés et ils consomment sans s'occuper de ce que consomment leurs voisins. Quant au repas collectif, communion de l'acte alimentaire, il n'a rien d'obscène. La communion érotique pourrait donc avoir lieu sans plus de luxure, si l'éducation des individus et leurs habitudes étaient moins perverses. Je pense néanmoins que, pour satisfaire l'instinct génésique les individus préfèrent s'isoler. Ce n'est pas une raison qui permette de condamner l'exercice collectif de l'amour pour ceux auxquels cela peut plaire. La seule chose à respecter en cette affaire est la liberté de l'individu. Rien n'est plus odieux que l'obligation de participer sans désir à l'acte charnel qui ne devrait être accompli qu'en vertu du désir logique, *ad hoc*, et jamais pour autre chose. Quant aux enfants, ils doivent être mis à l'écart de ces actes, non par pruderie, mais par raison d'hygiène. Leur organisme inachevé ne pourrait, sans dommage grave, s'essayer prématurément à des fonctions pour lesquelles il n'est pas encore apte. D'ailleurs, les rares anormaux qui recherchent actuellement les impubères ne le font pas toujours par un goût exclusif. C'est le plus souvent la privation résultant des facultés d'assouvissement du besoin génésique qui pousse les érotiques timides aux excès de violence. Il est à remarquer que les satyres ne recherchent pas que les enfants. Ils s'attaquent aussi aux vieilles femmes, aux bêtes et même aux cadavres. Cela nous induit à penser que ces érotomanes sont surtout des malades, des faibles, dont la concupiscence débile et morbide n'ose affronter les êtres normaux. Ils ont besoin d'éviter toute résistance. Leur désir, tant de fois méconnu, repoussé, contrarié par les conventions sociales, s'est mué en une lubricité brutale qui recherche avant tout la certitude de pouvoir s'imposer. De là, la violence et les crimes commis par les satyres issus de la pudeur. Voyez-vous cet être de vingt ans, ignorant tout de la vie, sentant sourdre en lui l'irrésistible désir sans le jamais pouvoir satisfaire. Il avait trouvé jusqu'à vingt ans des êtres compatissants pour lui donner le pain nécessaire à la vie mais aucun ne s'était avisé de ses besoins d'amour. Ses lèvres ardentes vainement tendues pour le baiser ne rencontraient que refus, dégoût ou colère. Personne n'offrant la caresse à sa bouche il la prit, de force, sur un être plus faible. Il serait pourtant facile d'apaiser, à peu de frais, ces fringales. Avec la liberté de l'amour répartissant les désirs au gré des désirs analogues la plupart des satyres disparaîtraient. Il n'y aurait plus de viols à déplorer, encore bien moins d'assassinats. Je n'ai jamais pu me défendre d'un certain mépris pour l'humanité en passant près des casernes et des couvents. Ici, de jeunes gens vigoureux, là de jeunes femmes en pleine fleur, enfermés, cloîtrés, séparés les uns des autres alors que la nature les a faits les uns pour les autres et les pousse impérativement vers le coït auquel nul être ne se peut refuser sans folie. En vérité, avec de telles coutumes on ne peut que s'étonner du petit nombre de satyres. Ils disparaîtront cependant, quand nous serons revenus à la primitive candeur. Nous naquîmes, nus et innocents. Nous montrâmes à tous les yeux, en arrivant au monde, la pureté d'un corps sans pudeur. Les peuplades sauvages, restées simples, vont nues, sous le soleil, exhibant honnêtement l'intégralité de leurs formes. Tous les animaux s'accouplent, béatement, sans honte en plein jour. La fleur éphémère, épanouissant sa corolle, érige glorieusement son pistil, jette aux brises d'été le pollen enivrant de ses étamines. La nature entière est un foyer d'ardent amour où le voluptueux désir flamboie éternellement, où les astres s'attirent dans l'infini des espaces, où l'atome invisible soumis à la loi impérieuse, attiré, attirant, cherche l'union d'affinité, la conjonction amoureuse d'où naîtront toutes les formes supérieures de la vie. Tel est le grand et chaste mystère de la formation des êtres et des choses que, les hommes, dans leur démence, ont voulu, on ne sait pourquoi, dissimuler, proscrire, salir. Ils ne veulent même pas tolérer la vue des organes spéciaux chargés d'accomplir le phénomène sans lequel rien ne fut, rien n'est, rien ne sera. Levieux