#title On insulte le Drapeau !
#author Michel Antoine
#SORTtopics France, anti-patriotisme, presse anarchiste, L'Anarchie, anti-militarisme
#date 26 septembre 1907
#source extrait le 9 septembre 2026 de l'*[[https://archivesautonomies.org/IMG/pdf/anarchismes/avant-1914/anarchie/anarchie-n129.pdf][anarchie]]*, tiré d'*Archives autonomies*
#lang fr
#pubdate 2026-09-09T01:32:39
*...Je chie dessus !*
GÉROME.
Certes, la formule employée par le caporal Gérome est quelque peu triviale et manque d'élégance. Quand on pense que c'est à propos du drapeau qu'elle fut prononcée, cela prend les proportions d'un blasphème.
Quelle horreur que ces antimilitaristes, et quel langage ! Ne devrait-t-on pas les fusiller tous pour leur apprendre à parler plus congrûment des choses respectables.
En attendant, le caporal Gérome est en prison. Que va-t-on lui faire subir pour expier un si grand crime ?
Il est évident que le drapeau n'a pas encore été décrété intangible et sacro-saint, mais cela ne saurait tarder.
Rien ne serait plus plaisant que de voir le vieux pitre qui préside au Conseil et à nos destinées, demander à ses compères de la Chambre une bonne loi spéciale, punissant de mort, les impies qui se rendront coupables du crime de lèse-patrie, en chahutant trop irrévérencieusement, ne fût-ce qu'en écrit ou en paroles, le torchon national.
Faute de mieux on a déjà salé les camarades qui avaient signé une affiche invitant les hommes à cesser de s'entre-tuer. Ils ont une vingtaine d'années de prison à se partager. Les enfants n'ont pas été épargnés. Ils iront dans les geôles de la République attendre leur majorité légale.
Goldski, Ruff, Molinier, Paris, Mouchebœuf, Tafforeau, Josse, Picardat et Mahé pourront réfléchir, tout à leur aise, sur les inconvénients qu'il y a, à dire tout haut, ce que MM. Clemenceau, Briand et Cie pensent tout bas.
Nous devons nous attendre à voir nos gouvernants athées et matérialistes instituer et proclamer la sainte eucharistie tricolore, comme contenant réellement et substantiellement le corps, le sang et l'âme de la patrie. Ce sera le *seul vrai Dieu*. Il faut déjà le défendre et se faire tuer pour lui. Il faudra l'adorer. Gare aux blasphémateurs !
Ah ! vous ne voulez pas vous agenouiller devant l'emblème de la Sainte Patrie dont M. Clemenceau tire ses rentes !! Vous renaclez à l'idée d'aller vous faire casser les os pendant que ces messieurs font la noce et des mots sur votre dos ! Attendez, mécréants ! on va vous montrer comment le bon chouan sait employer la force pour servir la patrie.
Mais, à propos, où donc a-t-il fait son service militaire ce militariste furibond ? Je voudrais bien le savoir. La difficulté est qu'il n'en sait rien lui-même.
Ce vieux truqueur, lorsqu'il s'agit de l'entrechat d'une danseuse, devient facilement un vieux marcheur, mais il n'a jamais marché pour la patrie ni pour son drapeau.
M. Clemenceau, il faut lui rendre cette justice, n'est pas une poire. Jamais il n'aurait consenti, gratuitement, à vivre dans un milieu aussi infect, aussi immonde qu'une caserne.
Être ministre, passe encore, si c'est sale, au moins, ça rapporte. Être soldat, jamais ! ça coûte toujours la liberté ; la dignité quand on en a, et quelquefois la vie. M. Clemenceau s'est empressé de laisser cela pour les jobards.
Il a eu raison. À notre époque, on peut dire que ceux qui consentent à endosser la casaque militaire et toutes les ignominies qu'elle comporte ne sont que des crétins ou des brutes.
Disons toute notre pensée : ce sont surtout des lâches. Ils ont peur du gendarme qui viendrait les chercher s'ils ne partaient pas. On les oblige ainsi, d'affronter un danger par la peur d'un autre danger qui les effraye davantage parce qu'ils sont incapables de le raisonner. La discipline terrorise ces vaillants qui s'en vont bravement à la guerre, la chiasse au ventre, réalisant ce qu'on a si judicieusement nommé : la fuite en avant.
Il faut plus de courage pour fuir ou outrager le drapeau, à la face des nombreux imbéciles qui le subissent, que pour s'aligner sous ses plis comme le feraient des moutons sous la houlette du berger.
M. Clemenceau qui est le berger, le mauvais berger, rit dans sa moustache de la niaiserie et de la couardise des moutons patriotes qui, tout en redoutant l'abattoir n'ont pas l'énergie de s'y refuser. Lui ne serait pas si bête.
Il sait que son métier est répugnant, mais il a ses raisons et ses profits pour le faire. Il est entrepreneur de patriotisme comme il serait entrepreneur de charcuterie. Il a besoin de chair à canon comme un marchand de cochons a besoin de chair à saucisses. C'est pour cela qu'il faut à l'un comme à l'autre un bétail nombreux et docile à saigner. Une différence cependant : par un instinct supérieur, les cochons sont réfractaires à la charcuterie, les hommes ne le sont pas et tendent le cou en bêlant : « Vive la patrie ! » C'est ce qui dégoûte le plus M. Clemenceau. Le métier est trop facile.
Pour se venger de tant de bêtise il s'amuse à faire la fenêtre du bordel ministériel, d'où il aguiche les journalistes, ses copains, avec des sourires et des plaisanteries de loustic. D'un air farceur et bon garçon il les renseigne sur les opérations militaires au Maroc. Il narre avec verve les engagements. Gaiement, il énumère les morts et les blessés. Cela lui met le cœur à la rigolade. Il fait de l'esprit, il est enjoué, il exulte et c'est en batifolant qu'il dirige le massacre.
Jusqu'ici, les gouvernants avaient, au moins, l'air de croire que c'était arrivé. Ils feignaient d'avoir des convictions et de se prendre au sérieux. M. Clemenceau ne se donne pas cette peine. Il s'en fout et ne s'en cache pas. Cela ne l'empêche pas de bien gouverner.
Je suis certain que, dans l'intimité, lorsqu'on est venu lui rapporter le propos du caporal Gérome sur le drapeau, M. Clemenceau, levant la jambe droite, le genou plié, a laissé, en riant, échapper un bruit sec qui voulait dire : « Et moi donc ! » Puis, le cas échéant, il ferait très bien fusiller le caporal Gérome, s'il le pouvait, pour le seul avantage de se donner l'apparence d'un patriote et rallier une majorité qui le maintiendrait six mois de plus au pouvoir.
Je n'exagère rien. Cet aventurier brutal vient d'en donner la preuve en faisant frapper nos camarades antimilitaristes avec une rigueur inouïe.
Pour assurer le succès de ses combinaisons personnelles, financières ou autres, en consolidant son emploi, cet arriviste en retard n'a pas hésité à voler la liberté et la vie de nos amis. Car la prison, pour les êtres indépendants et actifs que nous sommes est une suppression temporaire de vie.
Or, la vie est une chose qui n'a pas d'équivalent en dehors d'elle. Rien ne peut la suppléer ni la racheter, pas même la vie des autres. M. Clemenceau le sait, et, sans scrupule, il supprime aux autres, de la vie pour plus d'années qu'il ne lui en reste à vivre à lui-même. Pour plus d'années qu'il n'en pourrait payer lui-même, sur sa propre vie, en admettant, pour sa responsabilité, une équivalence matériellement et moralement impossible. Qui compensera la vie incompensable ? Qui réparera le mal irréparable ? M. Clemenceau s'en fout.
Ses intérêts commandent, voilà tout. Et, devant cette raison majeure, tout doit s'incliner. Les intérêts d'autrui doivent s'effacer. La vie doit disparaître.
N'ayant aucun idéal, aucune conviction, il ne croit à rien qu'à sa fugace existence. Dans la brièveté des jours qui lui restent, il voudrait, à défaut de la vie, absorber la volonté et la liberté des autres. Mais cela est impossible. Féroce en sa sénile débilité, il se cramponne en vain à la jeunesse et à la force des autres pour se donner l'illusion de la jeunesse et de la force. Il est prêt, pour conserver le plus longtemps possible cette illusion à sacrifier tout ce qui n'est pas lui.
Cependant cette illusion même doit finir.
Tel est l'homme, ou plutôt pour me servir de sa si juste expression : Telle est la *vache*.
N'est elle pas enragée et bonne pour l'équarisseur ?
.
Levieux