Dans l'anarchisme, des lignes de force s'interfèrent, tissent théorie et pratique. Le féminisme est l'une d'entre elles.
Dans son combat contre toute forme de hiérarchie et de domination, l'anarchisme est par essence féministe, mais l'inverse n'est pas vrai car le féminisme à lui tout seul ne suffit pas à la libération de tous les êtres humains.
Cependant, dans les textes fondateurs de l'anarchisme, il est question de l'Homme, de l'individu. Cet individu semble donné comme modèle, il serait indivisible au contraire de multiple, immuable au lieu d'être en mouvement. Il apparaît impersonnel, asexué. Est-ce une négation de la sexualité ou est-il assimilé à l'individu masculin ?
En outre, la problématique pouvoir/patriarcat n'est pas abordée. En poussant cette logique jusqu'à l'absurde, on pourrait imaginer une société libertaire sans Etat, sans rapports de pouvoir, mais patriarcale ! (cf Proudhon et la place qu'il donne aux femmes : ménagères ou courtisanes).
« Sexualité et pouvoir sont associés étroitement dans la structure de domination et cette association est le résultat d'une façon particulière de lier la filiation et l'échange, les générations et les sexes à partir d'une même interdiction : l'interdiction de l'inceste. »[1]
Elle est le prototype de toute loi dont le père (signifiant inconscient) est le support. Filiation et échange impliquent une hiérarchie de statuts et de sexes.
Obtenir une femme suppose que le frère ou le père y a renoncé, mais suppose également que la femme ne soit qu'un objet à échanger. La relation entre les sexes est asymétrique, c'est une relation dominant/dominé. Ainsi, selon Edouardo Colombo cité plus haut, cette structure symbolique de reproduction du pouvoir reste inscrite de manière inconsciente dans notre société contemporaine tant au niveau individuel qu'institutionnel.
L'anarcho-féminisme veut donc essayer d'actualiser la pensée anarchiste, née d'un XIXe siècle férocement patriarcal, à la lumière du féminisme et d'organiser le féminisme trop souvent divisé, et/ou utilisé comme courroie de transmission soumis aux partis.
« L'anarcho-féminisme veut donc essayer d'actualiser la pensée anarchiste, née d'un XIXe siècle férocement patriarcal, à la lumière du féminisme et d'organiser le féminisme trop souvent divisé... »
« Féminiser le mouvement libertaire en y apportant un autre regard, des pratiques différentes, complémentaires et par conséquent profondément égalitaires. Anarchiser les pratiques féministes en refusant le totalitarisme de la sororité en nommant les différences d'intérêt et donc d'objectifs des courants politiques traversant les mouvements femmes ; refuser les diktats de l'urgence sociale et des politiques d'intégration ; rompre avec les réflexes partidaires propres à toute organisation fût-elle anarchiste. Nommer les différences, les fédérer, les sexualiser pour les révolutionner et donc les égaliser dans leur multiplicité. »[2]
Par féminiser le mouvement libertaire, les anarcho-féministes entendent attaquer le sexisme qui règne trop souvent dans nos organisations ; politiser le privé en analysant les rapports ambigus à l'argent, à la propriété, à la consommation, à l'amour, au sexe, même si les libertaires ont toujours prôné l'amour libre, le droit de choisir, une éducation différente.
Comment faire coïncider idéal et pratique dans une société qui n'est pas libertaire ?
Les anarcho-féministes se reconnaissent dans le mouvement des femmes, qui par certains aspects a eu un fonctionnement libertaire ; il a apporté une contribution importante à la pensée anarchiste. Mais il ne faut pas nier une récupération du féminisme par certains partis, par l'Etat ou les institutions. « L'égalité par la loi ne change pas la société, elle donne seulement aux femmes le droit de s'adapter dans une économie hiérarchique. Attaquer le sexisme signifie attaquer toute forme de hiérarchie au niveau économique, politique et personnel. »[3]
La loi n'est pas toujours bonne (travail de nuit au nom de l'égalité) et n'est pas toujours appliquée (égalité dans le travail).
D'autre part, le féminisme constituant un danger pour le pouvoir, tout est bon pour entraver son action, sa division par exemple. Une des politiques de division consiste à financer certaines activités, le financement s'arrêtant à la raison d'Etat. (Le premier ministre annule une campagne d'information sur la contraception organisée par le secrétariat aux droits des femmes et des organisations féministes). C'est la carotte et le bâton. Une autre politique de division est celle de l'infiltration qui conduit à vider de sa substance tout projet jugé trop subversif.
Les temps sont durs, bien des acquis sont remis en cause, mais il serait angoissant que ces remises en cause soient les seuls moteurs du féminisme d'aujourd'hui. Lutter pour conserver nos acquis, garder une fidélité avec les luttes passées « mais une fidélité qui s'exprime par le refus de toute appropriation, de toute marque déposée, de tout mandarinat matriarcal, lequel singe, comme une macha, les vieux machos ».[4]
Il est temps de nous recentrer autour de la question des multiples projets de femmes. C'est une des problématiques anarcho-féministes.
Nous sommes un mouvement social. Nous militons au sein de groupes locaux, et c'est individuellement dans nos groupes et collectivement au sein de la commission « Femmes » que nous agissons.
L'organisation anarchiste a les moyens de fédérer les luttes (sans les hiérarchiser) :
« nous définissons l'anarcho-féminisme en terme de mouvement social anarchiste et a-patriarcal, jetant ses bases résolument dans l'espace libertaire et agissant à la fois dans le mouvement féministe et anarchiste ».[5]
Cet entre-deux tend à égaliser la politique et le social. Se savoir multiples et liées aux autres alternatives implique une non-hiérarchisation des revendications et des pratiques, mais leur nécessaire complémentarité au sein d'un même mouvement qui englobe toute la vie sociale.
D'autre part, les anarcho-féministes travaillent à une réapparition de l'anarchie sur le terrain féministe international. La France est un exemple de cette réimplantation. Les atteintes au corps et aux droits des femmes sont des signaux d'alarme, représentent des reculs idéologiques, sociologiques et économiques. Le tiers monde, les pays de l'Est, l'émergence d'un quart monde pour une grande part féminin, nous interpellent en la matière. Et, comme à tout recul correspond une radicalisation des luttes, l'anarcho-féminisme peut surgir de ces situations ponctuelles ; nous pourrions ajouter qu'au même titre, où la lutte des femmes représente dans de nombreux pays les derniers remparts contre la montée de l'autoritarisme, l'anarcho-féminisme peut devenir le tremplin militant théorique du mouvement libertaire pour mener une réflexion sur les luttes et la révolution. La lutte des femmes dépasse les frontières, et puisque nous nous proclamons révolutionnaires (avec à la clef l'émergence d'une utopie sociétaire), l'abolition du patriarcat est évidemment un des ciments à toute société à vocation égalitaire.
Ce qui se traduit par : une volonté d'entretenir des liens, des relations, des échanges avec les mouvements féministes et le mouvement libertaire, et par voie de conséquence, avec tout groupement naviguant dans « l'entre-deux » (groupe anarcho-féministe, commissions « Femmes » d'organisations libertaires, syndicales ou spécifiques), voire avec les organisations dans leur globalité, dans la perspective de leur faire prendre conscience de cette situation particulière que représente un mode de vie, de militance anarcho-féministe ; ce qui nous conduit à une attitude non sectaire, ouverte et acceptant d'avance de travailler avec tout groupe en accord avec ce principe. Les mouvements féministes, même si cela les conduit à une dérive réformiste (conséquence directe de l'amalgame sororal), se sont toujours voulus unitaires, chacune et chacun pouvant s'en réclamer. Les femmes anarchistes françaises militant sur le féminisme, se connaissent, et ont toujours à un moment ou à un autre travaillé conjointement au sein du mouvement féministe pour développer une pratique libertaire ou vice versa, quelque soit leur mode d'appartenance au mouvement libertaire. C'est pourquoi nous ne rejetons personne en préalable : les « clivages », les oppositions s'opérant au fil des pratiques, se nouant autour d'un projet théorique ou militant et non l'inverse.
Ainsi se crée un espace de liberté grâce :
au développement des liens horizontaux en reliant les bases multiples de nos luttes ;
à la non-hiérarchisation des liens verticaux (ce qui s'opère dans les lieux de paroles est aussi important que ce qui s'opère dans les lieux de décision) ;
en revendiquant des valeurs féminines positives (solidarité, non-pouvoir...) ;
en se reconnaissant dans les autres et en étant solidaires (c'est le fer de lance de la citoyenneté moderne) ;
en se faisant plaisir ;
en sachant que nous sommes dans une politique sociale.
Nelly Trumel
(pour la Commission « Femmes » de la FA)
[1] Edouardo Colombo, « La femme et le pouvoir », IRL n° 74, octobre-novembre 1985.
[2] Antje Reyners, « Anarcho-féminisme », in Chroniques féministes n° 13, avril-mai 1985.
[3] Thyde Rosell, dossier de presse anarcho-féministe du 2 mai 1992.
[4] Collectif Malgré Tout, « Féminismes », Monde libertaire n° 868, 23/29 avril 1992.
[5] Thyde Rosell, dossier de presse anarcho-féministe du 2 mai 1992.