#title Qu'est-ce que l'anarchisme ? #author Nelly Trumel #SORTtopics anarcha-féminisme, histoire de l'anarchisme, Goldman, France, Bakounine, Proudhon #date 1992 #source extrait le 9 août 2026 des *Actes de la rencontre internationale anarcho-féministe (1992)* ; numérisation fournie gracieusement par le collectif [[https://www.instagram.com/desfemmesetdesarchives/][*Des femmes et des archives*]]. #lang fr #pubdate 2026-08-09T10:11:46 Selon Emma Goldman, anarchiste américaine (1869-1940), l'anarchisme "*représente la libération de l'esprit humain de la domination de la religion, la libération du corps humain de la domination de la propriété, la destruction des chaînes et des entraves du gouvernement. L'anarchisme représente un ordre social basé sur le libre groupement des individus dans le but de produire un bien social ; un ordre qui garantira à chaque être humain le libre accès à la terre et la pleine jouissance des choses nécessaires à la vie, suivant les désirs, les goûts et les inclinations de chacun.*"[1] Les projets libertaires s'articulent autour de deux principes : la liberté et l'égalité ; l'un n'existe pas sans l'autre. "*Le mouvement, c'est la vie*" a écrit Maurice Joyeux. Il n'est pas question de progrès ou d'évolution figés. Liberté, égalité et refus de la dictature ne peut être un moyen révolutionnaire (la dictature ne peut être un moyen révolutionnaire). Selon Bakounine : "*Je suis partisan convaincu de l'égalité économique et sociale, parce que je sais qu'en dehors de cette égalité, la liberté, la justice, la dignité humaine, la moralité et le bien-être des individus ainsi que la prospérité des nations ne seront jamais rien que des mensonges. Mais partisan quand même de la liberté, cette condition première de l'humanité, je pense que l'organisation spontanée du travail et de la propriété collective des associations de producteurs librement organisées et fédéralisées dans les communes doit s'établir par l'organisation du travail et de la propriété collective, et non par l'action suprême de l'Etat.*"[2] Pour ce faire, il est donc nécessaire de combattre toute forme d'exploitation économique mais également toute forme de domination étatique ou gouvernementale. *** Sans Etat et sans patrons, comment s'organiser ? L'autonomie étant contraire à la notion de liberté individuelle, un contrat égal et réciproque doit être librement conclu entre les intéressés, issus de libres débats, pouvant se modifier au gré de la volonté des contractants. Il n'a rien à voir avec le contrat social de Rousseau, qui ne concerne que le pouvoir politique, et néglige la vie économique. Ce dernier est sans contenu social. Selon Proudhon, "*c'est en son nom, à l'aide d'une superchérie savante, la législation du chaos social, la consécration basée sur la souveraineté du peuple, de la misère. Du reste, un mot du travail, de la propriété, des forces industrielles que l'objet du contrat social est d'organiser. Rousseau ne sait ce que c'est que l'économie. Son programme parle exclusivement de droits politiques, il ne reconnaît pas de droits économiques.*"[3] Le fédéralisme remplace l'organisation étatique. Il s'agit d'une prise en charge collective des intérêts eux-mêmes de toutes les fonctions inhérentes à la vie sociale. Il ne s'agit évidemment pas du fédéralisme politique pratiqué par du fédéralisme organisation sociale à part entière englobant tous les aspects de la vie d'une collectivité humaine. Il s'agit de s'organiser en respectant l'autonomie des composantes de l'organisation tout en répondant aux impératifs collectifs : autogestion des entreprises, organisation fédérative (basée sur le contrat) répondant aux imprévus des producteurs, des communes, des régions. Ainsi à travers le contrat, le fédéralisme, l'autonomie individuelle est inscrite dans le cadre social et la liberté de chacun se confond avec la liberté de tous et Bakounine de préciser : "*La loi de la solidarité sociale est la première loi humaine, la liberté est la seconde loi. Ces deux lois s'interpénètrent et étant inséparables, elles constituent l'essence de l'humanité. Ainsi la liberté n'est pas la négation de la solidarité, au contraire, elle en est le développement et, pour ainsi dire, l'humanisation.*" L'anarchisme est un mouvement social qui vise à la défense des exploités, à un mieux-être et au progrès social. Pour ce faire, le syndicat, outre la défense sociale, représente une force de défense des intérêts des salariés. Pour être plus précis, on peut dire que les libertaires, refusant les solutions politiques, proposent des solutions sociales : les travailleurs, représentant la force réelle d'une société, peuvent exprimer directement leurs revendications sans intermédiaire, mener eux-mêmes leurs luttes par les moyens de l'action directe, de la grève... Et pour échapper à toute tentative de récupération autoritaire, ils préconisent l'auto-organisation, l'action collective et autonome des travailleurs. Les anarchistes combattent donc toutes les formes de domination ou de hiérarchie : domination des individus sur d'autres individus ou sur la nature ; avoir le contrôle de sa propre vie et ce qui implique humains sur la nature doit être libre, l'être humain sur la nature, ce qui implique la destruction de toutes les relations de pouvoir. Les anarchistes représentent un courant à part entière du mouvement syndical et ouvrier international qui s'est manifesté particulièrement pendant la Commune de Paris, les révolutions russe et espagnole. C'est durant cette dernière que les idées libertaires se sont le plus illustrées. La FAI (Fédération anarchiste ibérique) et la CNT (Confédération nationale du travail) en ont été les moteurs. La lutte contre les militaires insurgés s'est rapidement transformée en révolution sociale : collectivisation des transports, des usines, des ports, gestion directe du domaine agricole, coordination et rationalisation des différentes activités par un conseil de l'économie. Vingt mille femmes anarchistes, féministes, se regroupèrent au sein de l'organisation "*Femmes libres*" qui luttera pour libérer les femmes de leur oppression spécifique, de l'exploitation économique et de leur ignorance. Elles feront légaliser l'avortement en 1936 en Catalogne, revendiqueront (et pratiqueront) l'amour libre, le droit à l'éducation, au travail. "*Bien que la force ait eu raison de cette révolution, il s'agit de la révolution sociale la plus profonde*", écrira Gaston Leval. Nelly TRUMEL préliminaire à un projet d'article introduisant l'anarcho-féminisme pour une revue féministe. [1] Emma Goldman, *Anarchism*, New York, Dover, 1969. [2] Bakounine, in "*Qu'est-ce que l'anarchisme ?*", Ed. du *Monde libertaire*, Brochure. [3] Proudhon, *Idée générale de la révolution au XIXe siècle*.