L'évènement qui vient de s'accomplir en Russie est si important, que tout commentaire serait inutile. Nous préférons donc donner à nos lecteurs une analyse de la situation.
Dès que la nouvelle de la mort du tsar s'est répandue en Europe, la presse réactionnaire de toutes nuances s'est mise à verser des larmes sur le cadavre de l'autocrate. Fidèle à sa mission, celle de fausser l'opinion publique, elle cherche à représenter le tsar, tué le 13 mars, comme un bienfaiteur de la Russie, succombé sous les bombes d'une poignée de malfaiteurs.
Mais l'opinion populaire s'est déjà prononcée catégoriquement à ce sujet ; elle s'est prononcée précisément dans un sens contraire, et le Révolté qui n'a pas besoin d'endosser l'habit noir et la cravate blanche des diplomates de la presse, peut dire franchement, la vérité telle quelle. Dans toutes les grandes villes de France, et même dans la froide Genève, la nouvelle a été accueillie par des témoignages... de joie, non dissimulée. La grande masse du peuple, cette masse qui ne se laisse pas séduire par les apparences, a compris parfaitement que les bombes des nihilistes venaient de débarrasser la Russie d'un grand oppresseur.
Le sentiment du peuple ne s'est pas trompé. Dans toute la Russie, depuis les grandes villes jusqu'aux villages perdus dans les forêts, la nouvelle sera accueillie avec un sentiment de soulagement ; en vérité, la situation était devenue absolument intenable.
Et cependant, jamais un tsar ne fut reçu avec autant de confiance et d'espérance qu'Alexandre II, lorsqu'il devint, il y a vingt-six ans, maitre des destinées de la Russie. Après ce lourd cauchemar qui avait pesé sur le peuple russe pendant les trente années du règne de Nicolas I, — tous pensaient alors, que le régime du monomane de l'autocratie et du militarisme une fois tombé, la Russie pourrait poursuivre librement son développement.
Il n'en fut rien. Toutes les espérances s'évanouirent bientôt, et l'on ne tarda pas à s'apercevoir que le nouveau règne n'était qu'une continuation de l'ancien, avec cette seule différence qu'autrefois la Russie subissait un régime franchement despotique, et que maintenant elle allait subir un régime lâchement et jésuitiquement despotique, couvert du manteau des réformes pseudo-libérales.
On a tant parlé en Occident des réformes accomplies durant le règne du tsar Alexandre, que nous sommes forcés d'en dire un mot.
Imposées par la force des choses et par les formes révoltantes des abus, réclamées à grands cris par la société toute entière, ces réformes n'ont pas été l'œuvre du tsar. Au contraire, son intervention n'a toujours eu qu'un but : celui de contrarier les efforts de ceux qui croyaient, par ces réformes, arriver à une amélioration réelle du sort du peuple, celui d'annuler leur effet. Cédant pour un moment à l'opinion publique, Alexandre II laissait rédiger sur le papier des projets de lois libérales ; mais immédiatement après, effrayé de sa hardiesse, et voyant au bout de chaque réforme la guillotine de Louis XVI, il s'empressait, le lendemain même, de prendre des dispositions qui rendaient toutes les réformes absolument illusoires, et il sévissait contre ceux qui persistaient à y croire. Il exilait le journaliste qui croyait de bonne foi à la liberté de la presse ; il faisait fusiller les paysans qui croyaient devenir libres ; il faisait exporter l'avocat qui croyait à la liberté de la défense. C'est pourquoi, malgré la liste des réformes aux titres pompeux que l'on peut inscrire au bilan de son règne, aucun règne précédent ne compte autant d'exportations, d'exils et d'exécutions, que le règne d'Alexandre II.
Ainsi, lorsque les émeutes des serfs eurent pris des proportions vraiment grandioses de 1853 à 1860, voyant venir la Jacquerie, il céda et se résigna à signer l'acte qui proclamait l'abolition du servage. Mais cette réforme ne fut qu'un leurre. La liberté personnelle fut accordée aux serfs, mais au prix de l'esclavage économique, la nouvelle loi ayant admis, contrairement à toutes les conceptions du peuple, le droit des seigneurs aux terres cultivées par les paysans, et imposé aux paysans des redevances si lourdes qu'en vingt ans ils ont été complètement ruinés. C'est la baïonnette au fusil et par des fusillades qu'on força les paysans à accepter la nouvelle loi. Et plus tard, le peu que les serfs eurent gagné par l'abolition de la servitude personnelle, fut réduit à néant par des mesures ultérieures.
Il en fut de même pour toutes les réformes. Toutes furent réduites à l'état de lettre morte, soit par des dispositions ultérieures, contraires à l'esprit de la réforme, soit par l'arbitraire des satrapes. Il suffisait à un Chouvaloff, à un Trépoff, ou à un Totleben, de dire : « V. M., il y va du salut de votre personne », et un ukase annulait complètement l'effet d'une loi pseudo-libérale qui, la veille, avait été arrachée au tsar.
C'est déjà en 1861, cinq ans à peine après être monté sur le trône, que le tsar Alexandre se montra sous son vrai aspect. Déjà alors commencèrent les fusillades, les exportations sans jugement, les perquisitions, les vexations, bref, le règne du cabinet noir. Deux ans plus tard, lorsque l'insurrection polonaise éclata, le doux tsar donna à la bête féroce Mouravioff-le-Pendeur, l'ordre de noyer l'insurrection dans le sang. Mouravioff procéda par le peloton d'exécution et par la corde. Combien de patriotes polonais furent pendus dans l'espace de quelques mois ? — Nul ne le sait au juste : on parle de quinze cents ; plusieurs centaines, en tout cas, furent exécutés, tandis que plus de 70,000 personnes étaient exportées en Sibérie et dans la Russie-Orientale.
Dès lors, la réaction se déchaîne. Il n'est plus question de réformes ; la raison suprême, c'est la prison, l'exil, la potence.
Pendant que la fortune publique est gaspillée en festins, dont l'ami d'Alexandre II, le Fleury de triste mémoire, pourrait nous dire quelque chose, une horde de pillards se déchaîne sur la Russie. Les gouverneurs de provinces deviennent des satrapes qui n'ont qu'un but, celui d'arracher au paysan les redevances par des exactions de toute sorte, qui les réduisent à la mendicité. Les fonds publics sont livrés à une bande de jouisseurs qui se font des fortunes scandaleuses. Chemins de fer, banques, domaines de l'Etat, tout se vend au plus-donnant dans les bureaux, dans les ministères, dans les palais. — « Pillez, enrichissez-vous, jouissez ! seulement, jurez de faire la chasse aux mécontents, vous serez les bienvenus ! Massacrez le peuple, affamez-le, menez l'empire à la banqueroute, peu importe ! soyez seulement des chiens faisant mine de monter la garde autour de l'absolutisme. Voici la Russie, prenez-la, déchirez-la en morceaux, mais, dès que vous flairerez un vent de mécontentement, frappez sans discernement, exportez en masse, enfermez hommes, femmes et enfants dans les prisons, perquisitionnez, traquez, assassinez, fusillez, pendez ! on vous donne plein pouvoir à une condition : veillez à ma personne, sauvez-moi du sort de Louis XVI ! » — Voilà le mot d'ordre de ce règne depuis quinze ans.
Cela se fait partout, cela se fait aussi bien en France, en Italie, en Allemagne, partout, dira-t-on ? Certainement ! Mais, soit que les formes fussent plus grossières, soit que la Russie fût trop fatiguée de ce régime qui pèse sur elle sans répit, le fait est que la révolte s'est établie en permanence dans l'Empire des tsars.
Déjà en 1861, les hommes intelligents ont compris qu'il n'y avait plus rien à attendre de bon de ce règne, et ils se mirent à préparer la révolution.
Cinq ans plus tard, un petit cercle de socialistes décida qu'il fallait porter un coup mortel à l'absolutisme, en le frappant dans la personne du tsar. Karakosoff se dévoua et déchargea son pistolet sur Alexandre II. On connaît son sort : la torture d'abord, puis — la potence.
Mais c'est surtout depuis 1869 que le mouvement prend un caractère grandiose, en même temps qu'il pénètre dans les masses du peuple et qu'il se sent appuyé par le mécontentement croissant et les émeutes des paysans. Des milliers de jeunes gens, hommes et femmes, appartenant à toutes les classes de la société, vont dans les villages et les usines, propager les idées de la révolution sociale. Ils sont traqués, arrêtés, emprisonnés, mais d'autres viennent constamment les remplacer. Ils meurent par centaines dans les prisons, par milliers en exil, — mais le courant ne tarit jamais, et plus la lutte devient difficile, plus ils déploient d'énergie. Les persécutions deviennent féroces ; alors, la lutte suprême s'engage acharnée contre l'absolutisme, et, forts de leur dévouement sans bornes, de leur persévérance, de leur énergie, ils finissent par remporter la victoire.
C'est dans cette lutte surtout que se dévoile le vrai caractère d'Alexandre II qui, au dire des laquais de la presse, aurait été un ange de bonté. Les idées humanitaires des propagandistes socialistes ne lui disent rien ; de leurs souffrances, il ne veut pas entendre parler. Les grèves des détenus qui préfèrent les souffrances terribles de la mort de faim à celles de la prison, ne le touchent pas ; avec un raffinement sans exemple, il va dénicher sur la carte des villages aux bords de l'Océan Glacial à deux cents lieues en deçà du cercle polaire pour y enfermer un économiste comme Tchernychevsky, pour y envoyer des femmes coupables d'avoir dit aux paysans qu'ils sont exploités. Enfin, il ne s'arrête pas devant des exterminations en bloc et il fait hisser aux gibets vingt-deux cadavres en deux ans. C'est la plus méchante de toutes les cruautés, la cruauté de celui qui tremble pour son existence et qui ne s'arrête devant rien pour la prolonger, ne fût-ce que d'un quart d'heure.
Un moment, il semblait, cependant, que la lutte allait être suspendue. Le comité exécutif avait fait trêve d'action terroriste, et le tsar faisait mine de vouloir céder à la demande générale de réformes. Il n'en fut rien. Tout récemment encore, il faisait pendre deux de ses ennemis, Presniakoff et Kviatkovski, pris au hasard, parmi les accusés. — « On pend, on pend encore ! en cachette ! » — disait-on à Pétersbourg. « Et nous nous sommes tous dits alors : Ils répondront par de la dynamite ! » écrit un correspondant de Russie. La réponse ne se fit pas attendre : jusqu'au 3 mars on avait encore un vague espoir que le 20ᵉ anniversaire de l'émancipation des serfs, serait le jour de la convocation des États Généraux ; les agents de Mélikoff faisaient circuler ce bruit ; mais ce n'était qu'un mensonge : le tsar tenait si bien à son système, que la veille même de sa mort, il répondait par un refus formel, à la noblesse de Pétersbourg, qui se hasarda à demander l'abolition de l'exil administratif.
Le lendemain, il finissait sa vie, les jambes broyées, l'abdomen déchiré, et un Tcherkesse, un de ces tigres dressés, parmi lesquels il choisissait ses défenseurs, ramassait dans la boue les débris de ses décorations, mises en morceaux.
On se demande, quelle sera la portée de l'événement du 13 mars ? Personne n'espère certainement qu'Alexandre III veuille et puisse faire mieux que son père. On connaît assez son caractère fougueux et dominateur, et on sait bien qu'un autocrate est toujours pour le maintien des privilèges des classes gouvernantes. Ce n'est donc pas de ce côté que les révolutionnaires peuvent porter leurs espérances.
D'abord, il est certain que l'événement du canal Catherine a porté un coup mortel à l'autocratie. Le prestige s'évanouit devant une fiole de nitroglycérine. Et il est établi maintenant, que l'on ne massacrera plus le peuple impunément ; les opprimés apprennent à se défendre.
Mais il y a des époques historiques, où tout changement en amène d'autres et accélère nécessairement la marche des événements. Sans s'exposer à succomber comme son père, Alexandre III ne peut plus continuer le même système. Il est forcé de concéder des libertés quelconques, tout en sachant que l'on usera de ces libertés pour démolir le vieil édifice, dont il occupe le sommet. Et une fois la démolition commencée, on ne sait plus où elle s'arrêtera ; quand tout un édifice tombe en pourriture, le moindre choc suffit quelquefois pour le faire effondrer.
Enfin, l'essentiel pour la Russie sera certainement l'attitude des paysans. Or, nous savons que leur situation est devenue déjà absolument intenable. Ils ne peuvent plus supporter la double charge des impôts et des redevances aux seigneurs. Depuis quatre mois, le tiers de la Russie se nourrit avec de l'écorce de bouleau et des lichens, et ceci, non-seulement dans les provinces où la nature est une froide marâtre, mais aussi, mais surtout, dans celles qui jadis étaient la grange de l'Europe, qui cette année même ont exporté des millions de tonnes de blé. Une pareille situation ne peut durer ; le paysan doit secouer les parasites qui le rongent, il y va de son existence.
Mais, si la Jacquerie éclate en Russie, elle sera bien autrement terrible que celle de 1793 : trop de souffrances se sont accumulées pendant des siècles. Quoi qu'il en adviene d'ailleurs, un fait est certain. C'est que l'événement du 13 mars a fait faire à la prochaine révolution en Russie un pas immense, et ceux qui l'ont fait, veilleront à ce que le sang des martyrs ne soit pas versé en vain.