#title Lettre du 27 février 1881 à Malatesta #author Pierre Kropotkine #SORTtopics France, Royaume-Uni, Londres, Suisse, Internationale noire, Internationale anti-autoritaire, congrès de Londres #date 27 février 1881 #source extrait le 13 aout 2026 de la collection d'*[[https://anarchiv.wordpress.com/][Archives anarchistes]]*, tiré du dossier de police (353081 MALATESTA) aux archives de l'Etat (Bruxelles) #lang fr #pubdate 2026-08-12T22:39:55
1. Une organisation secrète qui peut être peu nombreuse, mais bien organisée d'abord entre gens qui se connaissent bien, et puis — qui étendent leurs ramifications sur tous les pays — ce genre d'organisation ne se fait pas à un Congrès. Il s'arrête entre gens qui se connaissent tous et non pas dans un Congrès où il y aura 2, 3 mouchards, puisque le principe d'un congrès de ce genre, c'est la liberté de toute organisation révolutionnaire, ou se disant telle, de s'y faire représenter.Veut-on une organisation secrète ? J'y applaudis de toutes mes forces et nos amis du Jura y applaudissent aussi. Nous l'avons toujours pratiqué et nous le pratiquons. Mais alors que diable va-t-on faire un Congrès, qui est chose publique, ouverte à tous. Qu'on convoque dans un endroit central, Paris par exemple ou même Bruxelles, une conférence clandestine. Qu'on élabore un plan d'alliance et qu'on fasse à cette conférence clandestine, une organisation secrète. Si on ne le fait pas c'est qu'on ne se rend pas compte de ce que doit être une conférence sérieuse poursuivant ce but.
2. Pour que l'organisation clandestine ne reste pas isolée de la main des ouvriers, pour que la masse ouvrière, elle aussi, entre dans le mouvement — il faut, en outre, une organisation ouvrière vaste englobant des 100 000 hommes.Le plan de cette organisation est tout fait. C'est l'Internationale et il n'y a qu'une clause à ajouter à ses statuts, celle-ci : *L'Internationale ne prend aucune part aux luttes parlementaires. Elle poursuit la lutte sur le terrain économique.* D'un coup nous avons ainsi exclu les politiciens et nous créons, si nous y travaillons sérieusement, une organisation pacifique au début, mais nombreuse, imposante, et qui — dans la situation actuelle où chaque grève dégénère en combat, et avec le travail souterrain qui se fera par l'organisation secrète — devra devenir le foyer de la révolution populaire. Est-ce clair ? Eh bien le Congrès de Londres est un congrès manqué. Il n'est pas assez franchement révolutionnaire pour être une réunion de conspirateurs qui se connaissent. Il n'est pas non plus un congrès destiné au public qui ferait beaucoup de bruit, imposant par le nombre de nos délégués (c'est matériellement impossible à cause de la distance). Évidemment nous y serons. Évidemment *le Révolté* en sera solidaire et lui fera de la propagande. Évidemment nous en endosserons tous la responsabilité ; mais, entre nous, nous devons nous dire ce qu'il y a de défectueux. Si nous n'avions pas devant nous le Congrès de Zürich qui peut se terminer par la constitution d'une association internationale ouvrière excluant de son sein tous les éléments révolutionnaires et soumettant les masses ouvrières à la dictature occulte des meneurs anti-révolutionnaires — si nous n'avions pas devant nous cette éventualité, j'aurais dit : eh bien, c'est une partie remise. Allons à Londres, faisons figure de poudre aux yeux de l'Europe, mais au moins entendons-nous là pour convoquer un congrès sérieux avec beaucoup d'organisations ouvrières et entendons-nous entre quelques-uns pour constituer une entente secrète. Mais le temps presse et le Congrès de Zürich peut rendre impossible ce que nous devrions viser : l'Internationale des groupes ouvriers ne s'occupant pas de minimumisme. Si ces observations arrivent encore à temps, profitez en. Sinon, eh bien disons : le vin est tiré, il faut le boire. Dans ce cas-là : 1. Que les écrivains écrivent à la fédération jurassienne (l'adresse du bureau fédéral est : Henri Robert Paves, 39 Neuchâtel) la date du Congrès, l'adresse du comité d'organisation du Congrès et surtout quelles propositions les amis belges se proposent de faire et qu'est-ce qu'ils entendent sous cette phrase (si malheureusement choisie pour un Congrès qui n'est pas un Congrès de l'Internationale) par réorganisation de l'Internationale. La fédération espagnole étant clandestine et fortement poursuivie en ce moment, je peux me charger de leur expédier la lettre du comité organisateur du Congrès et alors ils verront eux-mêmes en Espagne quelle adresse ils peuvent donner à ce comité. Si le Congrès a lieu, on tâchera de le faire pour le mieux et d'atténuer ce qui doit fatalement lui être nuisible. De cette solidarité nous avons toujours fait preuve et les Belges qui nous connaissent n'en douteront certainement pas. Je n'y mets qu'une seule condition ; c'est qu'on dise enfin, qu'est-ce que l'on se propose de faire à ce Congrès ? Alors je saurai au moins ce que j'ai à en dire dans *le Révolté* et je sortirai enfin de cette situation stupide, dans laquelle les amis belges nous ont mis — celle de parler d'un Congrès dont on ne sait pas même qu'est-ce qu'il veut. On ne s'enthousiasme d'ailleurs jamais pour l'inconnu. Il est temps de finir et je finis en vous serrant bien fraternellement la main. (signé, Léopold N'adressez pas Levachoff. J'ai abandonné depuis longtemps mon nom de guerre.