#title Lettre du 27 février 1881 à Malatesta #author Pierre Kropotkine #SORTtopics France, Royaume-Uni, Londres, Suisse, Internationale noire, Internationale anti-autoritaire, congrès de Londres #date 27 février 1881 #source extrait le 13 aout 2026 de la collection d'*[[https://anarchiv.wordpress.com/][Archives anarchistes]]*, tiré du dossier de police (353081 MALATESTA) aux archives de l'Etat (Bruxelles) #lang fr #pubdate 2026-08-12T22:39:55
27 février 1881 — Genève, 17 route de Carouge Cher ami,
Je viens de recevoir votre seconde lettre et je m'empresse d'y répondre. J'ai déjà dit une fois formellement dans *le Révolté*, à propos du Congrès de Zürich et je le répète à propos du Congrès de Londres — et la fédération jurassienne a unanimement approuvé cela — que je blâme de toutes mes forces cette habitude qui s'établit aujourd'hui de faire tout entre rédacteurs de journaux, qui s'érigent en meneurs, tandis que les organisations ouvrières restent de côté. J'ai dit que *le Révolté* n'avait pas à prononcer s'il adhérait, oui ou non au Congrès, c'est à la fédération jurassienne à se prononcer. Or, celle-ci ne s'est pas prononcée parce que jusqu'à présent. 1. Elle n'a su du Congrès que par les journaux. 2. Parce que jusqu'à présent il n'est venu de nulle part aucune proposition sérieuse concernant le sujet des discussions au Congrès. Il ne suffit pas que quelques personnes disent qu'ils vont réorganiser à Londres l'association internationale des travailleurs (en se gardant bien de formuler une seule proposition pratique) ; il faut savoir si l'Internationale veut se réorganiser et dans quel sens veut-elle modifier ses statuts et son mode d'action, s'il y a lieu de le modifier. Eh bien, la fédération jurassienne, la fédération espagnole, ni les groupes de l'Italie qui ont tenu bon à l'Internationale pendant la période difficile, n'ont jamais reçu aucune communication à ce sujet ni aucune proposition. *Le Révolté* n'a pas à se placer comme organisateur du Congrès de Londres. C'est l'organe de la fédération jurassienne et il suivra la fédération. Si l'on veut savoir ce que la fédération pense du Congrès, il faut lui exposer ce l'on se propose de faire au Congrès, s'entendre tous sur l'ordre du jour, et alors la fédération dira si, oui ou non, elle participe à ce Congrès. Je vous avoue que la manière de faire tout entre 4, 5 personnes me répugne au plus haut degré. Nous l'avons assez vu fonctionner chez les Social-démocrates allemands pour que nous en soyons dégoûtés par dessus la tête et pour que nous, qui les avons toujours attaqués à ce sujet, ne fassions pas de même. Je le répète donc : *Le Révolté* n'a pas à se faire le bureau pour un Congrès. Ses adhésions doivent être envoyées directement aux organisateurs et, si les organisateurs formulent des propositions d'une certaine importance, ils seront sûrs d'avoir des adhésions. Maintenant, puisque les amis belges tiennent à avoir un Congrès à Londres, la fédération jurassienne se fera représenter à ce Congrès. Il est mal lancé ; le renvoi même lui fera du tort — c'est vrai, mais il est évident que la fédération jurassienne fera tout ce qu'elle pourra pour qu'il réussisse. Malheureusement ce "à qu'elle pourra" devra se réduire à l'envoi d'un délégué ; car vous comprenez que nous n'avons pas des masses d'argent en caisse et que l'on regardera de près avant de dépenser 300 francs par délégué — pour discuter quoi ? Je l'ai dit dans une lettre à Delsaute et je vous prie de lire cette lettre et de la faire lire à tous. Quel but visons nous par le Congrès de Londres ? Est-ce la création d'une forte organisation révolutionnaire ? Je crois que oui. Eh bien, comment faut-il s'y prendre ? Il faut pour cela deux choses : 1. Une organisation secrète qui peut être peu nombreuse, mais bien organisée d'abord entre gens qui se connaissent bien, et puis — qui étendent leurs ramifications sur tous les pays — ce genre d'organisation ne se fait pas à un Congrès. Il s'arrête entre gens qui se connaissent tous et non pas dans un Congrès où il y aura 2, 3 mouchards, puisque le principe d'un congrès de ce genre, c'est la liberté de toute organisation révolutionnaire, ou se disant telle, de s'y faire représenter. Veut-on une organisation secrète ? J'y applaudis de toutes mes forces et nos amis du Jura y applaudissent aussi. Nous l'avons toujours pratiqué et nous le pratiquons. Mais alors que diable va-t-on faire un Congrès, qui est chose publique, ouverte à tous. Qu'on convoque dans un endroit central, Paris par exemple ou même Bruxelles, une conférence clandestine. Qu'on élabore un plan d'alliance et qu'on fasse à cette conférence clandestine, une organisation secrète. Si on ne le fait pas c'est qu'on ne se rend pas compte de ce que doit être une conférence sérieuse poursuivant ce but. 2. Pour que l'organisation clandestine ne reste pas isolée de la main des ouvriers, pour que la masse ouvrière, elle aussi, entre dans le mouvement — il faut, en outre, une organisation ouvrière vaste englobant des 100 000 hommes. Le plan de cette organisation est tout fait. C'est l'Internationale et il n'y a qu'une clause à ajouter à ses statuts, celle-ci : *L'Internationale ne prend aucune part aux luttes parlementaires. Elle poursuit la lutte sur le terrain économique.* D'un coup nous avons ainsi exclu les politiciens et nous créons, si nous y travaillons sérieusement, une organisation pacifique au début, mais nombreuse, imposante, et qui — dans la situation actuelle où chaque grève dégénère en combat, et avec le travail souterrain qui se fera par l'organisation secrète — devra devenir le foyer de la révolution populaire. Est-ce clair ? Eh bien le Congrès de Londres est un congrès manqué. Il n'est pas assez franchement révolutionnaire pour être une réunion de conspirateurs qui se connaissent. Il n'est pas non plus un congrès destiné au public qui ferait beaucoup de bruit, imposant par le nombre de nos délégués (c'est matériellement impossible à cause de la distance). Évidemment nous y serons. Évidemment *le Révolté* en sera solidaire et lui fera de la propagande. Évidemment nous en endosserons tous la responsabilité ; mais, entre nous, nous devons nous dire ce qu'il y a de défectueux. Si nous n'avions pas devant nous le Congrès de Zürich qui peut se terminer par la constitution d'une association internationale ouvrière excluant de son sein tous les éléments révolutionnaires et soumettant les masses ouvrières à la dictature occulte des meneurs anti-révolutionnaires — si nous n'avions pas devant nous cette éventualité, j'aurais dit : eh bien, c'est une partie remise. Allons à Londres, faisons figure de poudre aux yeux de l'Europe, mais au moins entendons-nous là pour convoquer un congrès sérieux avec beaucoup d'organisations ouvrières et entendons-nous entre quelques-uns pour constituer une entente secrète. Mais le temps presse et le Congrès de Zürich peut rendre impossible ce que nous devrions viser : l'Internationale des groupes ouvriers ne s'occupant pas de minimumisme. Si ces observations arrivent encore à temps, profitez en. Sinon, eh bien disons : le vin est tiré, il faut le boire. Dans ce cas-là : 1. Que les écrivains écrivent à la fédération jurassienne (l'adresse du bureau fédéral est : Henri Robert Paves, 39 Neuchâtel) la date du Congrès, l'adresse du comité d'organisation du Congrès et surtout quelles propositions les amis belges se proposent de faire et qu'est-ce qu'ils entendent sous cette phrase (si malheureusement choisie pour un Congrès qui n'est pas un Congrès de l'Internationale) par réorganisation de l'Internationale. La fédération espagnole étant clandestine et fortement poursuivie en ce moment, je peux me charger de leur expédier la lettre du comité organisateur du Congrès et alors ils verront eux-mêmes en Espagne quelle adresse ils peuvent donner à ce comité. Si le Congrès a lieu, on tâchera de le faire pour le mieux et d'atténuer ce qui doit fatalement lui être nuisible. De cette solidarité nous avons toujours fait preuve et les Belges qui nous connaissent n'en douteront certainement pas. Je n'y mets qu'une seule condition ; c'est qu'on dise enfin, qu'est-ce que l'on se propose de faire à ce Congrès ? Alors je saurai au moins ce que j'ai à en dire dans *le Révolté* et je sortirai enfin de cette situation stupide, dans laquelle les amis belges nous ont mis — celle de parler d'un Congrès dont on ne sait pas même qu'est-ce qu'il veut. On ne s'enthousiasme d'ailleurs jamais pour l'inconnu. Il est temps de finir et je finis en vous serrant bien fraternellement la main. (signé, Léopold N'adressez pas Levachoff. J'ai abandonné depuis longtemps mon nom de guerre.