Pierre Quillard

Pour l'Arménie

Mémoire et dossier

1902

  I

    1. Interdiction de circuler

    2. Perception des impôts

    3. Police et prisons

    4. Installation d'émigrés sur les terres arméniennes

    5. Évictions brutales, assassinats et brigandages ; complicité des beys kurdes et des autorités ottomanes

    6. Massacres proprement dits : Zeïtoun et Sassoun

  II

    A

      Métiers agricoles et de plein air

      Construction pierre, bois, fer, cuivre, cuir

      Métaux précieux

      Vêtement, ameublement, objets de ménage et de toilette

      Alimentation

    B

      1. Chiffre total de la population

      2. Répartition géographique et sectionnements arbitraires

    C

      Liste de condamnés politiques

        I. Professeurs et maîtres de séminaires et d'écoles

        II. Les écrivains

        III. Les étudiants

        IV. Fonctionnaires d'État

        V. Employés de bureau

        VI. Clergé

        VII. Artisans

        VIII. Les commerçants

        IX. Professions libérales

    D

      Expédition de Khannazor

      Coup de main d'Antranik

      Pendaison d'Andrinople

    E

Le traité de San Stefano, conclu le 3 mars 1878, contenait la clause suivante :

ARTICLE XVI. — Comme l'évacuation par les troupes russes du territoire qu'elles occupent en Arménie et qui doit être restitué à la Turquie pourrait donner lieu à des conflits et à des complications préjudiciables au maintien des bonnes relations entre les deux pays, la Sublime Porte s'engage à mettre à exécution, sans retard, les améliorations et les réformes que nécessitent les besoins locaux des provinces habitées par des Arméniens et à garantir leur sécurité contre les Kurdes et les Circassiens.

Pendant le Congrès de Berlin, le patriarche Nersès Varjabédian fit remettre secrètement aux représentants des Puissances un long mémoire où il exposait le sort lamentable de ses compatriotes : nulle égalité réelle devant la loi ; nulle liberté réelle de conscience ; nulle sécurité pour les personnes et pour les biens. Il demandait donc en leur nom, non point l'établissement d'un État indépendant sous certaines conditions de vassalité, comme la principauté bulgare, « mais une organisation chrétienne autonome entourée des mêmes garanties que celles du Liban ».

Dans le traité, non plus russo-turc, mais européen, qui fut signé à Berlin, le 13 juillet 1878, la clause de San Stefano fut remplacée par un texte qui liait plus étroitement les Puissances signataires et assurait certaines garanties contre le mauvais vouloir de la Porte :

ARTICLE LXI. — La Sublime Porte s'engage à mettre à exécution sans autre délai les améliorations et les réformes nécessitées par les besoins locaux dans les provinces habitées par les Arméniens et à garantir leur sécurité contre les Circassiens et les Kurdes. Elle fera périodiquement connaître les mesures prises à cet effet aux Puissances qui veilleront à leur application.

Ainsi, pour le peuple arménien dont l'histoire tout entière est faite de persécutions et de massacres, qui s'est trouvé sur la route des grandes invasions asiatiques et a subi les conquêtes successives sans perdre sa langue, sa religion et ses traditions nationales, il semblait qu'une vie nouvelle allait commencer et que toutes les aptitudes de la race pourraient dès lors se développer librement. De grandes espérances s'éveillèrent : dans les écoles de Constantinople et d'Asie toute une génération se forma qui rêvait d'un sort meilleur, tandis qu'en Allemagne, en France, en Angleterre, comme au temps des hétairies grecques, des étudiants et des commerçants s'initiaient à la culture occidentale.

Le rêve dura peu. En guise de réformes, le sultan Abd-ul-Hamid II prépara et exécuta de 1893 à 1896 les plus épouvantables massacres qu'ait enregistrés l'histoire des souverains illustres : en temps de paix, avec la complicité des Puissances signataires du traité de Berlin, il fit pendre, écarteler, brûler vifs trois cent mille Arméniens.

Bien qu'il ait négligé de notifier aux Puissances ces mesures de définitif apaisement, les tueries furent connues en Europe et dénoncées, mais vainement, aux ministres des divers États. Il dut renoncer cependant, par pudeur provisoire, aux égorgements en masse à partir du mois de novembre 1896, et depuis cette date le système de l'extermination sournoise s'est substitué à celui de l'extermination violente, qui est repris depuis quelque temps seulement.

On voudrait exposer ici l'état présent des Arméniens. En l'absence de Livres Jaunes, les documents utilisés n'ont pas un caractère d'authenticité diplomatique. Toutefois, de l'aveu même du ministre des affaires étrangères français, qui n'a rectifié ou nié aucun des faits apportés à la tribune par M. Gustave Rouanet, ces documents, qui ont été publiés dans Pro Armenia depuis le mois de novembre 1901, sont exacts.

Ils sont de deux ordres :

  1. Documents de caractère officiel (rapport des vicaires patriarcaux Papghen, de Bitlis, et X., de R. — Communications émanant d'un très haut notable arménien). Toutes ces pièces sont connues des chancelleries européennes, auxquelles elles ont été transmises.

  2. Documents de caractère privé (correspondances émanant de simples particuliers ou de représentants des comités révolutionnaires). Toutes ces correspondances sont confirmées par les documents officiels énumérés ci-dessus : la véracité de leur témoignage est donc présumable pour les faits qui sont connus par elles seules et on leur doit accorder la plus sérieuse créance.

Je montrerai d'abord quelle est la situation présente des Arméniens ; j'établirai que cette situation s'aggrave de jour en jour et que la suppression de ce peuple est poursuivie selon un plan méthodique, méthodiquement exécuté.

Je tâcherai ensuite de détruire certaines légendes et préjugés courants, parfois contradictoires, par exemple que les Arméniens ne forment la majorité en aucune partie de l'empire ottoman ; qu'ils sont tous des usuriers et manieurs d'argent ; qu'ils sont, par une irrémédiable couardise, incapables de se défendre ; que leurs mouvements révolutionnaires sont soudoyés par la Russie ou par l'Angleterre : sur le dernier point j'ai reçu des révolutionnaires tant droschakistes que hentchakistes les explications les plus probantes, confirmées d'ailleurs par certains documents recueillis dans les Blue Books.

J'indiquerai ensuite par quels moyens il serait encore possible de sauver la race arménienne d'une disparition totale.

I

Les divers procédés administratifs et militaires employés pour détruire sûrement les Arméniens peuvent être rangés sous les rubriques suivantes :

  1. Interdiction de circuler ;

  2. Perception des impôts ;

  3. Police et prisons ;

  4. Installation d'émigrés sur les terres arméniennes ;

  5. Évictions brutales ; assassinats et brigandages ; complicité des beys kurdes et des autorités ottomanes ;

  6. Massacres proprement dits : Zeïtoun et Sassoun.

1. Interdiction de circuler

Il est interdit aux Arméniens non seulement d'aller de Turquie à l'étranger, mais même de circuler de province à province, de ville à ville, de village à village ; tout Arménien qui se hasarde à rentrer de l'étranger à Constantinople est aussitôt arrêté, eût-il un passeport en règle. Il en résulte que, dans les campagnes, en organisant la famine par mesure administrative, il est fort aisé de faire mourir sur place un nombre notable d'individus (famine de Van en 1896, 1897), et que, dans les villes, le commerce arménien est entièrement ruiné.

Par une répercussion imprévue, le commerce européen souffre aussi de ces mesures de police qui semblaient devoir simplement le débarrasser de concurrents actifs et intelligents. Un Européen établi depuis longtemps à Constantinople écrivait à la fin de l'année 1901 :

« La plus grande et la plus sérieuse difficulté du moment présent et celle qui pèse le plus cruellement sur les Arméniens de la classe commerçante, c'est que toutes sortes d'obstacles sont mis sur le chemin de ceux qui quittent leurs villes ou leurs villages. Par exemple, je connais le cas d'un homme qui depuis deux ans cherche à obtenir la permission de venir de Brousse à Constantinople, pour toucher les créances qui lui sont dues sur ses affaires. La permission lui est constamment refusée.

« Je connais une compagnie dont les affaires étaient traitées surtout par des Arméniens (commis-voyageurs). Son commerce a été ruiné simplement parce que les Arméniens ne pouvaient obtenir la permission de voyager. Il y a littéralement des centaines de cas semblables — et par suite l'accroissement de la pauvreté en Asie Mineure — et la diminution des affaires européennes — est largement dû aux obstacles qui empêchent les Arméniens de quitter leur résidence. »

2. Perception des impôts

Tant dans la plaine que sur la montagne, les Arméniens sont mélangés aux populations musulmanes et surtout aux Kurdes qui exercent sur eux depuis un temps presque immémorial une sorte de suzeraineté. Les chefs des achirets (tribus) kurdes, les uns sédentaires, les autres nomades (Kotchères) prélèvent ainsi l'impôt de khafirlik (impôt de mécréant) aux dépens de ceux dont ils se disent les aghas ou maîtres, qu'ils sont censés protéger et qu'ils protègent en effet quelquefois avec une certaine loyauté contre les incursions et pillages des autres tribus.

Le gouvernement de son côté a établi de lourds impôts, aggravés encore par le mode de perception.

Voici en effet quelles étaient, avant les massacres, en temps normal, les charges pesant sur une famille arménienne, évaluées en piastres : la piastre vaut un peu moins de 25 centimes et la livre turque vaut 100 piastres or. La cote personnelle est de 40 piastres par mâle, à partir de la naissance, payée seulement en principe à partir de la majorité, mais en fait, dès la naissance ou même avant : car les percepteurs turcs déclarent volontiers que toute femme enceinte accouchera d'un garçon. L'impôt sur le revenu atteint de 100 à 200 piastres par famille. Pour chaque meule à blé, 30 piastres ; pour chaque métier à tisser, 30 piastres ; pour chaque charge d'herbes coupée dans la montagne, 2 piastres ; par tête de mouton, 5 piastres ; enfin le huitième et même le sixième des récoltes va au fisc. Une quittance annuelle est délivrée à chaque famille, moyennant une somme de 100 piastres pour « graisser la patte » de l'agent du fisc.

Les Kurdes, en outre, se font donner chaque année au moins deux moutons, un matelas d'une valeur de 50 piastres, du beurre, de la nourriture, en tout 150 piastres par famille. Mais en sus des tribus soi-disant suzeraines, il en vient d'autres, et quand tout a été ainsi emporté, la quatrième ou cinquième en date ne trouve plus rien et se venge de sa déconvenue en pillant, brûlant, violant et massacrant.

Les procédés des percepteurs officiels ne sont pas empreints de plus de mansuétude. Où un percepteur suffirait, arrivent 5, 7, 15 individus, généralement des cavaliers, qui s'installent chez l'habitant et y commettent les plus effroyables sévices. Un document antérieur représente comme il suit la perception des impôts dans la plaine de Moush :

Les hommes sont battus, emprisonnés, barbouillés d'excréments ; les femmes et jeunes filles insultées et déshonorées, arrachées nues de leur lit pendant la nuit ; les enfants ne sont pas épargnés et des outrages sont proprement les amusements des zaptiés (gendarmes), pour pousser à la vente de ce qui reste de menus biens dans le village au quart de leur valeur : des vaches de 30 à 40 piastres (6 à 8 francs), des moutons de 10 à 15 piastres (2 à 3 francs) ; des bouchers de Moush de connivence avec le collecteur d'impôts l'accompagnent dans leurs tournées. Et après chaque nouvel acte de cruauté, les zaptiés disent ironiquement aux victimes : « Maintenant allez vous plaindre aux consuls étrangers ! »

(Livre Bleu, Turkey, numéro 2, annexe au numéro 25)

Cet état atroce n'a fait qu'empirer depuis 1896. Bien que le pays ait été ruiné par les massacres, les mêmes impôts sont encore perçus, mais plusieurs fois par an, et les corvées en nature fournissent encore prétexte à de nouvelles vexations. Chaque individu mâle est astreint à quatre jours de travail ou au paiement d'une somme de 12 piastres. Le fisc perçoit l'argent et fait encore travailler l'Arménien bien au delà du temps légal :

De même, contrairement à la loi, on réquisitionne les chariots des paysans ; on réclame quarante chariots d'un village qui n'en a que vingt ; les bêtes attelées aux chariots, ne pouvant résister à la faim et au travail trop rude, crèvent ; les paysans sont battus et affamés ; et comme la corvée a lieu dans la saison des semailles, au printemps, la culture est interrompue.

(Rapport Paghen)

Après l'impôt, l'usure, le « séleffe » pratiqué par les percepteurs eux-mêmes ou par des gens à leur suite :

Pour piller le laboureur, le « séleffe » est employé sous forme de trafic. Par exemple, on convient que le laboureur qu'on lui donnant 20 piastres, il rendra un kilé de blé pendant la moisson, mais à cette époque, le kilé de blé vaut de 60 à 120 piastres. Les percepteurs sont eux-mêmes « séleffdjis » avec ou sans besoin ils les amènent avec eux dans les campagnes, tous Turcs, et si les paysans n'ont pas de dettes, on les force sous différents prétextes de faire le « séleffe » ; on vend leurs animaux, les céréales et leurs boeufs, et le peuple ne peut par conséquent labourer ses champs.

(Rapport Paghen)

Il existe bien une Banque agricole ; mais c'est encore un instrument de ruine :

Les cultivateurs arméniens, qui ont procuré le capital de la Banque agricole, ne peuvent faire d'emprunt qu'avec une grande difficulté ; pour une somme insignifiante, ils donnent comme gage des champs et des immeubles d'une grande valeur ; et à l'échéance, on les tracasse tellement qu'ils sont obligés d'abandonner les champs ou de les vendre aux Turcs à la Banque, ou de le vendre : par exemple un immeuble valant 10.000 piastres est vendu pour 1.500 ou 2.000 piastres.

(Rapport Paghen)

3. Police et prisons

Si les Arméniens, à qui d'ailleurs il est formellement interdit d'avoir une arme, fût-ce un couteau de cuisine trop long ou un bâton trop lourd, s'enhardissent jusqu'à protester contre les employés du fisc ou en général contre l'un quelconque de leurs persécuteurs, la police ne manque jamais de prétextes pour les rappeler à un sentiment plus juste de leurs droits.

À Gomse, près de Moush, un certain Mahmoud Emin viole la belle-fille d'un notable arménien et s'empare de sa maison ; l'Arménien proteste : il est condamné à quinze ans de prison. Sous les prétextes les plus odieux et les plus extravagants, les Arméniens sont jetés dans les geôles du Sultan : à Diarbékir, les nommés Ohannès Sarkissentz, âgé de soixante-quinze ans et Kasantji Ohannès Tachdjian sont arrêtés, parce que leurs fils ont émigré en Amérique ; au même endroit, Bédross Tufendjian est arrêté également pour être revenu d'Amérique en Turquie. Près de Mersine, le domestique arménien du consul anglais est arrêté pour avoir porté un chapeau et relâché à grand peine, grâce à l'intervention énergique de son maître.

Les mouchards pullulent : si « on ne leur graisse pas la patte », selon l'expression qui revient continuellement dans les lettres publiées quand il s'agit de fonctionnaires turcs, ils se font volontiers agents provocateurs : « ils mettent dans la poche de celui qu'ils veulent rendre coupable une lettre dangereuse et l'arrêtent ensuite. »

Il n'est pas surprenant que la terreur policière règne dans les provinces quand elle est savamment organisée à Constantinople même. J'extrais quelques exemples des notes de police concernant un seul quartier de Stamboul. L'auteur des méfaits est le commissaire Ali effendi, du quartier de Koum Kapou :

Dikran, tailleur, se rend un matin de bonne heure au bazar pour faire des achats. Arrivé trop tôt, il entre dans un café en attendant l'ouverture du bazar. Un agent à qui il avait refusé de l'argent l'aperçoit et l'arrête. Révolutionnaire dangereux.

Garabed, Armenak et Toross faisaient de la musique, vers huit heures du soir, chez l'un d'entre eux. Un agent, attiré par le son de l'instrument, entre dans la maison et les arrête sous l'inculpation de complot. Révolutionnaires dangereux.

Kirkor, en passant sur le pont de Galata, a salué un commissaire de police par qui il avait été arrêté un auparavant. Cette attitude semble louche et révolutionnaire. Arrestation de Kirkor.

Miguirditch et un autre Arménien causent, assis devant la fenêtre ; passent des espions qui les aperçoivent, vont chercher des agents et les font arrêter les deux hommes, sous prétexte que leur conversation avait un caractère révolutionnaire. À noter qu'aucun des deux espions ne connaît ni l'arménien ni que Miguirditch avait refusé de l'argent à l'un d'entre eux.

Le régime normal des prisons turques, particulièrement à l'égard des suspects « politiques », comporte la bastonnade nocturne, la privation de nourriture, l'immersion dans des caves où l'eau monte à cinquante centimètres du sol. On en peut juger par ce fragment d'une lettre de Constantinople :

Chéfik bey, ministre de la police, dans sa chasse folle aux Arméniens, fit arrêter, le 15 septembre dernier, un pauvre diable du vilayet de Bitlis, simple portier dans une maison de Péra, le nommé S... On l'accusait d'être sous les ordres des « révolutionnaires arrêtés ».

Pendant deux mois, on le tirait chaque nuit de son cachot pour lui donner la bastonnade. S... ne pouvait avouer ce qu'il ignorait.

Le 15 novembre, Chéfik bey le fit jeter dans un trou sans fenêtre, où il ne pouvait se bouger, et où pendant trois jours on le laissa croupir dans ses déjections sans aucune nourriture.

Après ces trois jours, il fut conduit devant le ministre de la police avec une escorte de douze policiers : « Ghiaour, cria Chéfik, dis la vérité ! As-tu donné les pistolets à M... ? » (C'était un Arménien de Sivas, arrêté également pour ce motif.) — « Non », répondit S... Là-dessus trois policiers se ruent sur lui ; l'un lui tire la moustache droite, l'autre la moustache gauche ; le troisième empoigne la chevelure de ce malheureux : « Avoue, chien ! » hurlait Chéfik. S... ne sachant rien, n'avoua rien.

Il est toujours en prison.

Les Arméniens incarcérés sont à la merci de leurs compagnons de captivité, Turcs ou Kurdes, à qui on laisse des armes. À la moindre bagarre, ils sont malmenés et tués, sans avoir pu se défendre. C'est là, sans doute, entre mille, une des causes de la mortalité des Arméniens dans les prisons turques. Deux affaires déjà anciennes (Cf. Blue Book, numéro 6, 1896) en donneront une idée.

Dans l'automne de 1891, à la suite du meurtre d'un Turc, soixante Arméniens de Narmian furent arrêtés : au bout de quinze mois, huit d'entre eux étaient morts.

En 1894, quinze Arméniens d'Alep et de Kozat furent arrêtés parce qu'on avait trouvé leurs noms sur une liste soi-disant suspecte : c'était un relevé de sommes d'argent envoyées par les gens d'Alep à leurs correspondants de l'intérieur. Sur les quinze prisonniers, tous bien portants, sept étaient morts deux mois plus tard.

Quant aux tortures plus extraordinaires — très fréquentes cependant et très variées — ce n'est pas dans une lettre privée, mais dans une pièce diplomatique, non contestée, qu'il en faut chercher un exemple caractéristique. Le fait a été cité par Jaurès à la Chambre des députés. Il est relaté dans une lettre du vice-consul Cumberbatch, qui résume ainsi la déposition d'un des accusés du procès de Yozgat. Il déclara :

  1. Qu'on l'avait battu jusqu'à briser sur son dos trois solides bâtons et qu'il s'était évanoui de douleur ;

  2. Qu'on lui avait rasé les cheveux au sommet de la tête ; qu'on y avait fait un trou rond dans lequel une coquille de noix à demi pleine de poix avait été enfoncée avec une grosse pierre jusqu'à ce qu'elle tînt d'elle-même. Il s'évanouit plusieurs fois et chaque fois on lui rendit les sens au moyen d'alcool ; mais chaque fois la noix était davantage enfoncée dans sa tête ;

  3. Que pendant une nuit on l'avait pendu par la tête et les jambes entre deux chaînes suspendues ;

  4. Que pendant toute une autre nuit on l'avait pendu par le cou, les pieds touchant à peine terre ;

  5. Que des anneaux de fer rouge avaient été appliqués à ses chevilles et l'avaient grièvement brûlé.

(Blue Book, Turkey, numéro 6, pièce annexe au numéro 13)

4. Installation d'émigrés sur les terres arméniennes

Dans les régions où l'élément arménien, malgré toutes les vexations, est capable de se défendre, de résister et de survivre, le gouvernement turc installe des émigrés musulmans, qui dépossèdent, de gré ou de force, le premier occupant ; victimes eux-mêmes quelquefois de promesses illusoires, les émigrés se vengent d'autant plus volontiers sur le raïa de leurs déceptions qu'ils en éprouvent.

Des Lezghis furent ainsi établis dans le vilayet de Sivas, après avoir erré en divers endroits ; pendant le voyage, ils avaient été gravement maltraités. Le kaïmakam de Tchassa leur donna la forêt et le pâturage appartenant au village arménien d'Alakillissé, et quand les habitants spoliés vinrent réclamer leur droit, il leur répondit qu' « ils n'avaient qu'à s'en aller et à prendre à leur tour les terres laissées vacantes par les Lezghis ».

L'affaire de Nadjarli est plus significative encore ; c'est un village de cent cinquante maisons, à douze heures d'Adana et à six de Tchok Merzémen : en 1895-1896, les gens de Nadjarli, seuls de tout le pays environnant, opposèrent une résistance acharnée aux troupes hamidiennes. Aussi voudrait-on les déloger. Au début de l'année 1901, plus de cinquante familles turques arrivèrent de nuit à Nadjarli, avec des armes et des chariots ; elles campèrent dans les champs ensemencés et dès l'aube commencèrent à construire des maisons. Les Arméniens qui se hasardèrent à des observations furent très mal reçus par les nouveaux venus ; ils portèrent plainte à Payas. De leur côté les émigrés se plaignirent aussi d'avoir été attaqués par les Arméniens. Enquête : un paysan qui avait défendu son champ et le mokhtar de Nadjarli furent emmenés, les mains liées, à la prison d'Adana ; quant aux autres paysans, on déchira sous leurs yeux les registres cadastraux et ordre fut donné de laisser en paix les immigrés turcs.

Enfin, dans une entrevue qu'ils ont eue avec M. Delcassé, le 14 juin 1902, les députés Denys Cochin, comte Albert de Mun, Francis de Pressensé et Raiberti ont signalé l'installation d'émigrés tcherkesses dans les villages de la plaine de Moush : une partie de ces villages ont été détruits, l'été dernier ; le reste disparaîtra de même, sauf intervention immédiate. Le ministre a promis d'envoyer à Moush un agent consulaire.

5. Évictions brutales, assassinats et brigandages ; complicité des beys kurdes et des autorités ottomanes

Les aghas turcs et kurdes procèdent volontiers par l'éviction pure et simple. Le rapport Paghen énumère, pour la seule région de Bitlis, les pays usurpés par eux depuis quelques années. Les Turcs se sont établis à Kurde Meydan, Kizil Agatch, Avazaghpour, Ardkonk, Artznond, Poghergov, Kartzor, Tzironk, Khoper, Tchirick Dom, Komse, Honnan, Arintchvank, Soghkom, Alighernan, Araz, Missghonk, Soulak ; les Kurdes à Hasskeuï, Kirsakom, Erighdir, Avazaghpour, Tzighak, ainsi qu'en de nombreux points des districts de Sassoun et de Boulanik et de Malazguerd.

À Marnick, à trois heures de Moush, le Turc Fetonllah Multizadé émet des prétentions sur les terres possédées de temps immémorial par les cinquante familles arméniennes du lieu, le tribunal de Moush lui donne raison, et maintenant les Arméniens dépossédés travaillent comme serfs les champs qui leur ont été enlevés.

À Djerik, sandjak de Moush, caza de Malazguerd, un certain Riza agha Khalilzadé, major kurde de hamidiés, terrorise les deux mille Arméniens du district. Un rapport local signale ses méfaits sans aucun commentaire :

— Le major Riza, un beau jour, a envie d'argent et envoie ses hommes et il enlève par menaces au village cent livres turques dont les soixante au notable Artin Ghiragessian. Ensuite il accuse le dit Artin, le tient en cachot pendant dix-huit jours, puis le fait conduire près de l'Euphrate et assassiner par ses hommes.

— L'Arménien Ilo Koroyian ne plaît pas à Riza ; Akbo, un serviteur de ce dernier, entre nuitamment dans sa chambre et le tue net.

Les Arméniens du village sont soumis à payer quarante livres encore pour ne pas être accusés comme meurtriers d'Ilo.

— Le major Riza retourne à Djerik de nouveau, le notable Ilo Charayian est lié à une colonne de sa maison et battu pendant des heures ; il est délié moyennant paiement de dix livres au chef, et de plus une somme pour ceux qui se sont fatigués pour le battre.

— Le pauvre Vartan Bedoyan est obligé de partir pour Kap avec sa famille pendant les grandes neiges de l'hiver dernier, pour se soustraire aux vexations de Riza ; son petit enfant est gelé pendant le voyage, tout son bétail et ses effets tombent aux mains de Riza.

— Mais les hommes de service de Riza avec leurs familles ont laissés dans le village, pour vivre aux dépens des Arméniens et à leur gré.

— Riza retourne encore une fois pour demander de l'argent. Ceux qui se refusent sont liés et battus jusqu'à ce qu'ils donnent leur bétail, n'ayant pas d'argent comptant.

— Au prêtre du village, on met un chat dans le chalvar (pantalon large), tandis qu'on le battait comme les autres.

— Les villageois arméniens recourent au kaïmakam de Malazguerd, lequel fait installer dans le village une garnison de quinze soldats pour empêcher Riza agha à sévir sur le village. Mais Riza est major et ce ne sont pas les quinze soldats qui pourraient lui imposer le respect de la loi.

Le foin du village est enlevé et vive sous les yeux des soldats.

Sont enlevés également dix-sept boeufs au nommé Migurditch Guiragossian. Celui-ci veut aller demander aux soldats chez le kaïmakam ; mais Riza l'enlève des mains des soldats, le lie chez lui pendant dix jours, le fait fouetter et torturer, ne le laisse aller que moyennant les sommes d'argent et le don de chevaux. Les vols et les pillages sont quotidiens comme toujours et sous les yeux mêmes des autorités. Une fois ce sont quatre cents moutons, une autre fois une centaine de buffles qui sont emportés, les meurtres accompagnant les pillages.

Enfin Riza veut entrer dans la légalité, et cite le village devant le tribunal du caza pour une soi-disant dette de mille livres turques. Les faux documents et les faux témoignages lui font gagner la cause que les juges puissent la contredire.

Sur ce, quelques notables du village se sont rendus à Bitlis pour trouver un remède ; mais Riza fait cerner le village par ses hommes pour empêcher l'entrée et la sortie de tous. Les soldats en garnison à Djerik, impuissants devant les faits du major Riza, se sauvent eux aussi à Bitlis.

Des recours télégraphiques ont été faits à la Sublime Porte, et au ministère de la justice et même au Sultan.

Aucune disposition n'est venue soulager pour ces misérables Arméniens, et pour mettre fin à une situation si anormale et si illégale.

Telle était la situation vers le 10 juillet 1901.

La seule chose à ajouter c'est que la situation de Djerik n'est pas un fait extraordinaire. Tous les villages souffrent des persécutions plus ou moins semblables.

Encore Riza agha n'est-il qu'un bandit de second ordre ; il en est de plus importants, comme Emin pacha et Zafar bey, qui sévissent autour de Van et exercent leurs ravages jusqu'au pays russe, à condition que, sur les terres du tsar, ils ne chassent que l'Arménien. Un des correspondants de Pro Armenia a pris soin d'établir la liste des villages et maisons détruits par ces fidèles serviteurs du sultan :

Lettre des frontières turco-persanes

Mars 1901, <:RIGHT>

Les destructeurs de l'Arménie. — Emin pacha est l'un des chefs de la tribu des Hayderanli. Il a acquis une triste renommée par la ruine et les désastres qu'il a causés pendant les massacres de 1895-1896 et jusqu'aujourd'hui. Emin pacha est âgé de cinquante ans, habitant dans la province de Van, vers le nord-ouest, dans le district d'Ardjèche.

Il a détruit les campagnes et les couvents suivants habités par des Arméniens :

  1. La campagne de Hassbsénak, quatre-vingts maisons.

  2. La campagne de Haroutine, trente maisons.

  3. La campagne de Vanki Mabra, dix maisons.

  4. La campagne de Fanon, quarante maisons.

  5. La campagne de Téghan, soixante-dix maisons.

  6. La campagne de Kiantzak, trente maisons.

  7. La campagne d'Artchévnitz Vank, quarante maisons.

  8. La campagne de Vetzgatzirouth, quinze maisons.

  9. La campagne de Pargate, cinquante maisons.

  10. La campagne de Moudja, treize maisons.

  11. La campagne de Pirtagh, cinquante maisons.

  12. La campagne de Tzaïtzak, quatre-vingts maisons.

  13. La campagne de Tchoutgakh, quatre-vingts maisons.

  14. La campagne de Kogher, trente maisons.

  15. La campagne d'Akhoraf, quatre cents maisons.

  16. La campagne de Madghavank, vingt maisons.

  17. La campagne d'Erichadner, trente maisons.

  18. La campagne d'Ororan, quarante maisons.

  19. La campagne de Kharghen, quarante maisons.

  20. La campagne de Gidratz Kar, quarante maisons.

Il a détruit de fond en comble :

  1. Le couvent de Metzopatz.

  2. Le couvent d'Artchevnitz.

  3. Le couvent de Kiantzou.

  4. Le couvent de Matgla.

  5. Le couvent d'Artzivapir.

Il a détruit également Ardjèche, où se trouvaient cinq cents maisons d'Arméniens ; on a pillé et massacré ; une partie des habitants embrassèrent l'islamisme ; très peu purent échapper ; le massacre d'Ardjèche fut commis par des soldats réguliers, par la cavalerie, sous les soins d'Ismaïl pacha, commandant.

Jamais massacre et martyre ne furent aussi terribles que dans la circonscription d'Ardjèche de Van ; très peu d'habitants des campagnes susmentionnées purent échapper au massacre : tous ceux qui furent exécutés le furent par Emin pacha et ses hommes ; les Kurdes dans leur circonscription, à ce qu'ils disent, tuèrent alors environ deux mille Arméniens.

Salim bey Nadir agha, cousin d'Emin pacha, après avoir fait ramasser tous les bébés, les fit noyer. Il fit pendre Arakhel agha, fils du vartabed Ohannès du couvent de Kiantzgou ; il en fit tuer plusieurs après les avoir attachés à la queue des chevaux qui les traînèrent ; on enleva et tua des femmes, des jeunes mariées, des jeunes filles, Nadir agha, le bourreau, à quatre-vingts ans.

Emin pacha, toujours encouragé par le sultan et par Zekhi pacha, continue à se relâcher de fond en comble une série de campagnes ; non content de cela il entreprend de nouveaux pillages dans des campagnes lointaines arméniennes qui sont maintenant inhabitées ; un nombre minime de gens qui se sont sauvés, errent çà et là. Emin pacha, non rassasié de ses proies, c'est-à-dire des femmes et des jeunes filles arméniennes enlevées, recommence en automne à en enlever quelques-unes de ci de là. Voici leurs noms :

  1. La jeune fille Pirssé, de dix-huit ans, fille du paysan Barsso, de la campagne d'Ororan ;

  2. La jeune fille de quatorze ans, fille de Boghoss, de la campagne d'Erichad ;

  3. La veuve d'Abraham effendi Raphelian, de l'intérieur d'Aghantz (les enfants furent sauvés et confiés à l'évêché) ;

  4. Une jeune fille et deux femmes de la campagne d'Akhoraf.

Après avoir passé en revue sommairement les atrocités d'Emin pacha (dont nous aurons à vous parler en détail plus tard), nous continuons à vous parler d'un certain Zafar bey, kaïmakam hamidié, chef de la tribu Shighagh ; il a quarante-cinq ans, et habite dans la campagne turque de Timar située vers le nord-est de la province de Van.

Zafar bey a détruit et pillé les campagnes arméniennes suivantes pendant les massacres ; en voici les noms :

  1. Shivakhar, des trente maisons, il reste aujourd'hui huit maisons ;

  2. Tirbachen, des soixante maisons, il reste aujourd'hui vingt maisons ;

  3. Sourp Thadéos Vank, soixante maisons, toutes sont en ruines ;

  4. Kissababik, des soixante-dix maisons, il en reste une seule ;

  5. Diramar Asstvatzatzine, des cent cinquante maisons, il en reste trois ;

  6. Tchanik, des cent maisons, il en reste encore quatre-vingt-dix ;

  7. Pergharib, des trente maisons, il en reste vingt ;

  8. Tarapey, dix maisons, toutes en ruines ;

  9. Norchen, vingt maisons, toutes en ruines ;

  10. Ader, des soixante-dix maisons, il en reste quatre ;

  11. Norvank, des quatre-vingts maisons, il en reste six ;

  12. Erénine, des quatre-vingts maisons en ruines ;

  13. Khigichgh, soixante maisons en ruines ;

  14. Amghan Perde, vingt maisons en ruines ;

  15. Sokrate, des soixante maisons, il en reste deux ;

  16. Chankialki, vingt maisons en ruines ;

  17. Kiotchani, des quarante maisons, il en reste vingt ;

  18. Alure, des deux mille cinq cents maisons, il en reste quinze cents (il y a quatre mille vignes) ;

  19. Khavingh, des quatre cents maisons, il en reste trois ;

  20. Kionlou, des vingt maisons, il en reste une ;

  21. Tirvachen, des trente-cinq maisons, il en reste une ;

  22. Athnaghank, des trente maisons, il en reste trois ;

  23. Aménachad, quarante maisons en ruines ;

  24. Marmed, des cent vingt maisons, il en reste huit ;

  25. Thérachen, vingt maisons, toutes en ruines ;

  26. Eghmoul, trente maisons, toutes en ruines ;

  27. Lisské, cent trente maisons, toutes en ruines ;

  28. Aviraghi, des trois cents maisons, il en reste vingt ;

  29. Mighnghir, vingt maisons en ruines ;

  30. Ghiltcha, des quarante maisons, il en reste trois ;

  31. Kussnentz, des cent quarante maisons, il en reste soixante ;

  32. Pioghan, des cent maisons, il en reste quatre ;

  33. Keuchgh, quatre-vingts maisons, aujourd'hui appartenant aux Kurdes ;

  34. Tchermagh, trente maisons, aujourd'hui appartenant aux Kurdes ;

  35. Hachpichad, des vingt maisons, il en reste dix-huit ;

  36. Aïentz, seize maisons, toutes en ruines.

Les campagnes sus-mentionnées qui composent le district de Timar furent pillées par Zafar bey qui massacra (comme Emin pacha et pas autant que lui) nombre de gens ; beaucoup émigrèrent, et aujourd'hui toute la province est entre les mains de Zafar bey ; les Kurdes, dans beaucoup d'endroits, remplacèrent les Arméniens dans leurs maisons ; Zafar bey les a fait venir de Perse et de beaucoup d'endroits ; voilà comment le pâtre kurde d'hier, nourri et entretenu avec le pain de l'Arménien, grâce à la tuerie et au pillage, est devenu maître absolu des maisons et du mobilier ; il s'est enrichi et est devenu agha, bey, etc. ; pas de mesure à l'injustice.

Fait au mois de mars 1901.

Un passage de la lettre indique que Zékhi pacha, commandant du 4e corps d'armée, est le protecteur et le complice d'Emin pacha : la collaboration de ce maréchal aux massacres de 1894 lui mérita une décoration impériale ; alors déjà il assista les Kurdes dans le Sassoun, et c'est lui qui, à Guellieh Guzan, fit pousser à coups de baïonnette, dans une fosse préparée à l'avance, deux cents malheureux Arméniens sans armes qui s'étaient fiés à sa parole. Mais il n'est pas seulement l'allié des aghas et bey kurdes les plus voisins de sa résidence, et il contracte des amitiés lointaines, toujours avantageuses. C'est ainsi qu'il est dans les meilleurs termes avec Moustafa pacha de Djézireh.

Celui-ci a établi une véritable administration de pillage le long du Tigre ; selon que les marchandises d'Asie Mineure descendent vers Bagdad par radeaux ou par caravanes, les Kurdes, qu'il a préposés à la surveillance du fleuve et de la route, les pillent sur terre ou sur eau. Lui-même a défini très exactement la règle de sa conduite : « Je suis un homme qui a su pénétrer l'esprit et le cœur du gouvernement turc ; j'ai choisi deux moyens pour satisfaire tous nos désirs : l'un c'est l'épée, l'autre l'argent ; quand on me graisse la patte, je prends l'argent ; quand l'argent ne peut pas jouer son rôle, c'est alors que je prends l'épée. » Ses parents, un certain Tahir agha entre autres, travaillent à son exemple : ils lèvent l'impôt, prennent sans payer dans les boutiques les objets à leur gré, envahissent les maisons pendant la nuit et tuent les gens récalcitrants qui ne donnent pas assez vite l'argent caché. Mais aussi Zékhi a sa part du butin ; il reçoit chaque année, à Erznighian, le tribut de Moustafa pacha, soit cinquante mulets chargés d'huile, de fromage, et provisions de toute sorte et surtout de monnaie d'or bien sonnante.

L'entente entre les représentants de Hamid et les brigands locaux est si parfaite qu'elle s'étend même jusqu'au massacre des musulmans : au printemps de 1901, Ibrahim pacha, l'un des bourreaux de Diarbékir, officier hamidié, chef de tribu kurde, après avoir razzié plus de deux cents villages, entra en lutte avec les Arabes de Chammar ; dans un premier engagement ses hommes, munis cependant de fusils, reculèrent devant leurs adversaires armés seulement de lances et d'épées. Un détachement de troupes turques, trois mille soldats, sous les ordres d'Azamet pacha, assistait à la bataille sans y prendre part. Le chef hamidié s'en alla trouver le général, jeta trois fois par terre ses décorations, promit de l'argent. Les troupes intervinrent alors. Les Arabes firent signe qu'ils ne voulaient pas combattre contre l'armée régulière ; en vain ; tout ce qui ne s'enfuit pas fut massacré ; vingt-cinq mille chameaux, chevaux, bêtes domestiques furent enlevés, les femmes et jeunes filles violées, les jeunes garçons emmenés pour être vendus.

Il n'y a pas d'exemple que l'un quelconque des hommes qui jouent, en plus petit, dans les provinces, le rôle d'Abd-ul-Hamid ait jamais été châtié ou simplement inquiété. Il advint en 1897 que Zafar bey fut menacé d'incarcération : le vali de Van avait obtenu un iradé contre lui ; aussitôt Zafar machina une rencontre avec de pseudo-révolutionnaires, annonça télégraphiquement qu'il les avait battus, pilla quelques villages et d'accusé se transforma en héros et en martyr.

De même, en septembre 1898, Hadji bey, aga des Kotchères, chef de la cavalerie hamidié, pille et brûle huit villages ; le transport du butin dura une semaine ; il en tua à proportion et brûla vivantes trois personnes. Dès que Zékhi pacha fut informé de l'événement, il télégraphia au gouverneur de Bachkhalé : « Je compte sur vous pour sauvegarder l'honneur des soldats de Sa Majesté ». Il en fut ainsi ; tous les témoins nièrent les faits les plus évidents.

Par l'entente officielle ou tacite entre le gouvernement et les Kurdes, l'extermination des Arméniens s'accomplit peu à peu ; la misère et la famine y contribuent, ainsi que les conversions forcées à l'islam et la dispersion systématique des Arméniens parmi des populations d'autres races. Partout les maisons arméniennes se vident ; des villages entiers sont abandonnés et les habitants s'en vont au hasard des routes, mendiant ou cherchant en vain le pays meilleur. À Achouchen, pour quatre-vingt-dix maisons, quelques familles à peine peuvent suffire à elles-mêmes ; à Karagounis, près de Van, sur deux cents maisons, il en reste et la plupart sont vides. Dans un diocèse voisin, l'arachnort, délégué patriarcal pour l'administration civile et religieuse, écrivait à la date du 13 mai 1899 :

J'ai visité, j'ai vu de mes propres yeux et j'ai pleuré sur la misère de notre pauvre peuple sans protection… Et jusqu'à présent, je me repens, et je me dis toujours : n'aurait-il pas mieux valu ne pas visiter ma paroisse et ne pas voir la triste situation du peuple ?… Le nombre des habitants du diocèse R… est peu considérable ; le peuple est dispersé dans cinq villages environ, campagnes dont cinq, trois ou quatre maisons seulement sont arméniennes, les autres kurdes ; il y a à peine quinze seize cents maisons dans tout le diocèse ; et le nombre de personnes est de huit à neuf mille dont trois cents à R… Tous ces habitants sont pauvres et malheureux et livrés au bon plaisir des beys kurdes, des aghas et des cheikhs islams.

Sur trois cents maisons de notre ville, il y en a à peine cinquante qui ont leur pain à manger ; les autres, c'est avec de grandes difficultés, avec des humiliations, et presque en luttant avec l'âge, qu'elles se procurent du pain sec ; beaucoup meurent, ne pouvant même pas se procurer de pain sec ; pendant longtemps nourris comme des bêtes, ils meurent enfin affamés…

Ce n'est pas là du tout une exagération ; j'ai enregistré de mes propres mains sur le registre de l'évêché, et après avoir pris tous les renseignements nécessaires, les noms de ceux qui sont morts de la misère ou de la faim.

Sur les quinze cents maisons de la paroisse, il y a à peine cent trente familles qui aient leurs fermes, leurs charrettes ou leurs rues et puissent vivre tranquillement, qui n'aient pas de dettes ou très peu ; la majorité qui reste, chacun pour une dette de cinq, dix, vingt livres à un tel agha, bey ou cheikh… est obligé de le servir ; sans avoir l'espérance et la consolation de procurer du pain sec à sa famille, sans espérer de pouvoir payer un jour sa dette et de rentrer dans sa campagne et d'avoir jamais sa charrue et ses biens ; jamais ; car les aghas veulent que leurs hommes — les Arméniens — puissent s'acquitter de leurs dettes et échapper ainsi à leurs griffes ; ils emploient les moyens, toutes les mesures impitoyables et diaboliques pour que leurs hommes restent cloués auprès d'eux. Telle est la situation de la majorité des habitants de notre paroisse ; et voilà pourquoi trois, cinq, huit, dix familles sont ainsi dispersées dans beaucoup de campagnes kurdes et plus souvent turques. La cause de cette dispersion et du servage n'est que la misère et surtout les atrocités ; car les tribus kurdes se déchirent entre elles et ce sont les campagnes arméniennes qui sont foulées aux pieds et pillées, incendiées et détruites, et voilà que les pauvres paysans nus et privés de toutes ressources, pour ne pas rester affamés et nus, et pour ne pas mourir de faim, sont obligés de s'asservir en échange de pain sec pour eux-mêmes et les leurs. Souvent tribus ou ces beysaghas, très bons et très humains, poussés par l'animosité entre elles ou par leur instinct bestial ou par un caprice, attaquent, soudain, un village arménien ; ils tuent les notables du village, ils le pillent tout le village, ils l'incendient quelquefois, s'en vont ; les paysans arméniens restent devant le tas de cendres et de cadavres ; privés de tout, pleurant et gémissant, ils tombent dans le servage…

(Rapport X.)

L'éviction même brutale, la famine et la misère sont des moyens de destruction relativement lents et l'assassinat en détail ou en masse est un mode beaucoup plus expéditif. Les Kurdes et les employés du gouvernement ne se font point faute d'y recourir. Un relevé tragique, encore incomplet, des « meurtres isolés », pour employer le langage des diplomates, a été établi pour Moush et ses environs ; ce document est connu de toutes les chancelleries européennes, auxquelles il a été communiqué ; il a la valeur d'une pièce entièrement authentique et exacte. En voici un extrait pour la période qui s'étend du mois de septembre 1900 au mois de juillet 1901.

Septembre 1900. — Les bouchers Strack Mardirossian et Mardiros Kevorkian, sont attaqués par les Kurdes Khochganli, sur la route de Chatak, à une heure de distance de la ville, mis en morceaux, en mettant de la poudre dans la bouche, pour enlever la somme de 50 livres turques.

Octobre 1900. — Kro Doudjoyan, chef du village de Haskeuy, est tué par deux Kurdes en plein jour dans sa maison, sur l'instigation de Hadji Féro, chef kurde du même village, lequel ose aussi accuser et faire arrêter quelques Arméniens.

Octobre 1900. — Parsegh, chef du village de Mejrakom, est tué par trois Kurdes Belekli, dans sa propre maison.

Octobre 1900. — Assadour, secrétaire du village Chimlak, est éloigné sous prétexte de son village par quelques Kurdes Belekli et tué impitoyablement.

Novembre 1900. — Une quarantaine de Kurdes Belekli, sur ordre de Hadji Féro, entrent nuitamment dans la maison de Ghialcho, chef du village Hannase, le tuent, lui et son frère Megro, blessent les enfants et pillent la maison.

Novembre 1900. — Un pauvre homme du village Arnisd, est tué en allant au moulin.

Novembre 1900. — Le fils de Boghos d'Avzagpour est tué en plein jour en allant au travail ; Bedros Gheleguzan est tué par des gendarmes avec leurs revolvers.

Le 4/17 décembre 1900. — Les Kurdes de la maison Khan Abdal au nombre de quarante entrent dans le village de Chouchnamark (Sassoun), tuent Avlo Korkoyan et Khamo Khreyan, blessent Naze mère et Eghso, femme de Khamo ; le père de celui-ci Krké et son fils Kévo sont paralysés par la peur ; et ensuite ils se mettent à piller le village. Ils passent ensuite à Keghachen, et y brûlent six à sept maisons et ils s'en vont en emportant leur butin.

Décembre 1900. — Artin, chef du village de Gouravon, est tué par une balle, dans le village, vers le soir.

Novembre 1900. — Ohannès Amroyan d'Avran est invité chez Aladin de la tribu Hassananli, et on lui coupe la tête.

Décembre 1900. — Khatchik, du village de Grenk, est tué vers l'aube, quand il se rendait aux écuries.

Le 24/6 février 1901. — Le Kurde Kiallo, au service de Davaze, neveu du célèbre brigand Mehmed-Ali, va à Kheybian et en invite le chef Ourous Hlghatian pour aller ensemble, mais tout à coup il lui tire un coup de fusil dans le dos, le tue et se sauve.

Le 23/6 mai 1901. — Gharzo Khatchoyan et Sarkis Haroyan, du village de Marnick, sont tués par les Kurdes de la famille de Ketchour.

Le 21/3 juin 1901. — Mgro Hlghatian et Artin Der-Sarkissian d'Alvarintch sont tués par les Kurdes Sefo de Sado et Chakré d'Ossé, quand ils travaillaient sur leurs champs.

Le 23/5 juin 1901. — Sempad Ovoyian, Garabed Magarian et Bedros Sahaguian, du village de Haskeuy, sont tués par les mêmes Kurdes, également pendant leur travail.

Le 25/7 juin 1901. — Boghos d'Arintch est tué par un turc de Moush dans son moulin.

Le 15/27 avril 1901. — Magar, chef du village de Vartkhagh, est tué par une trentaine de coups de sabre en retournant du moulin.

Mai 1901. — Margos Hareyan Hetenk (Sassoun) est torturé et tué par les Kurdes de la famille de Khan-Abdal.

Le 13/26 juin 1901. — Hampar d'Avzagpour est tué pendant la nuit quand il était à la garde de ses bœufs.

Juin 1901. — Hasrak de Mogounk, est mort à la suite de tortures à lui infligées pendant les perquisitions à la suite de la disparition de Chérif aga.

Le 10/23 juin 1901. — Alexan Oumourchadian, d'Erichdner, enfant de treize ans, est mort par la peur pendant les troubles des Kurdes.

Mai 1901. — Sont morts dans les prisons, sans avoir été interrogatoires ni condamnation, les nommés Hlghat de Derkevank, Havik de Pertak, Mourad de Pertak, et Gegho de Komo.

Le 17/30 mai. — On a fait courir le bruit de la disparition de Chérif agha Kotan Zadé, notable de Moush, et on a accusé les Arméniens du village de Mogounk (près Moush) comme auteurs de son prétendu assassinat. Chérif agha avait des terres à Mogounk. Les Kurdes recommencent leurs menaces et causent une panique générale. Depuis le 20/2 juin, le bazar de Moush est devenu presque désert, les Arméniens ne pouvant sortir de leurs maisons, les Turcs et les Kurdes parcourent la ville en groupes armés.

Le vali de Bitlis qui se trouvait à Moush depuis le 18/30 mai a voulu rassurer les Arméniens, mais personne n'attache importance à ses paroles. L'expérience du passé avait beaucoup diminué la valeur des paroles des fonctionnaires du gouvernement.

Les villages d'alentour se trouvent tous dans une condition des plus tristes. Les méfaits qui ont précédé les massacres derniers, recommencent encore une fois. En quelques jours seulement on a compté quatorze Arméniens assassinés par les Kurdes, en plein jour et en divers endroits.

La communication entre la ville de Moush et plusieurs villages de la campagne est presque interrompue. Pertak, qui était abandonné, recommence à peine à se peupler, et voilà que Mogounk commence à devenir désert.

Trente Arméniens de Mogounk sont emprisonnés à cause de la disparition de Chérif agha. Le nombre total des Arméniens dans les prisons de Moush est supérieur à cent cinquante.

Simultanément un mouvement est commencé du côté du couvent de Sourp Garabed. Les tribus Solakhanli de Guendj et Djibranli de Pazo, ces derniers sous le commandement d'Ibrahim bey, lieutenant-colonel des hamidiés, se sont rencontrés sur les hauteurs autour de Sourp Garabed. Les villages arméniens sont foulés par les déprédateurs, le seul Goms a perdu plus de mille têtes de bétail.

On prétend que le vali doit aller à Sassoun pour prendre des dispositions. Les esprits sont inquiets là-dessus.

Le 23/6 juillet 1901. — Les Kurdes Rachid Kotanzadé Mahmoud et Doursoum, ont tué en plein jour à Aragh (près de Moush) les Arméniens Sarkis, Mpré et Mossé les trois frères et Mardiros Bedrossian quand ils travaillaient sur leurs champs.

Le 23/6 juillet 1901. — Un Kurde du village de Tzeghtzmer a tué dans le village Aliklpour, l'Arménien Asdouadzadour.

Le 24/7 juillet. — Yegho du village de Dapik est blessé sur la route en venant à Moush.

Le 26/9 juillet. — Havso Tchaltoyan, jeune garçon de Moush, est blessé par un Turc dans les environs de la ville.

…Le père Vahan Eretzian, supérieur du couvent Madnavank, de retour de la ville, est poursuivi par le Circassien Zouber et ses deux compagnons et il arrive à peine à se sauver des balles de leurs fusils.

Le 26/9 juillet. — Deux Arméniens d'Avzond sont attaqués et assassinés au milieu du village, de plein jour.

Le 27/10 juillet. — Artin Eghoyan, chef du village Erzronk, est tué par une balle tirée de plein jour par le Kurde Mozik de Khttour.

Le 1/14 juillet. — Alié-Ghouré, chef kurde, avec une quarantaine de brigands, attaque le village Dadrakom, pille les maisons et se dirige sur le monastère Sourp Ohannès.

Le 4/17 juillet. — Trois Kurdes armés, de la tribu Bakranli, entrent dans la maison de Bedros, au village Havadorik, et après avoir bien mangé et reçu l'hospitalité, en sortant tirent avec leurs fusils sur Bezar, femme de Bedros, et sur la petite fille de dix ans et son petit fils de cinq ans et les tuent tous les trois.

6. Massacres proprement dits : Zeïtoun et Sassoun

Le système des assassinats isolés n'a point fait abandonner tout recours aux massacres proprement dits. L'un des plus importants fut le massacre de Khassdour.

Le 26 octobre 1900, une bande de 82 Arméniens, porteurs d'armes, avait pénétré dans la région Nord du vilayet d'Erzeroum ; elle s'arrêta pour prendre quelques heures de repos au village de Khassdour, à trois heures de Toprak Kalé. L'un des fédaïs était natif du village ; il proposa à ses compagnons de les héberger, pour la nuit, dans sa maison. À la nuit en effet la bande entra dans le village, où elle fut accueillie par le maître d'école Hatchik, qui veilla sur leur sommeil.

Au point du jour, les révolutionnaires se levèrent, préparèrent leurs bagages, graissèrent leurs fusils. Vers les dix heures du matin, une femme vint annoncer que l'ennemi arrivait. Les fédaïs se divisèrent alors en groupes de dix hommes et ne tardèrent pas à voir arriver, en grand nombre, les soldats de S. M. le Sultan. Ceux-ci n'étaient guère disposés à l'attaque.

Le chef de la bande arménienne s'adresse alors à ses camarades : « C'est à vous, dit-il, d'effacer la tache de servitude qui noircit notre visage ; vous êtes en présence des gens qui égorgent sans pitié, sur l'ordre seul de la Bête Rouge ; notre patrie ensanglantée réclame de vous la sainte vengeance que méritent ces bandits. »

Alors chacune des petites troupes de dix hommes, à travers les balles, se rua brusquement, sur des points divers, contre les troupes qui cernaient le village. Les soldats turcs, surpris par une attaque aussi brusque et inattendue, se débandèrent ; plusieurs furent tués. Dervich agha, tyran du village, fut frappé par une balle au moment où il dépouillait un fédaï mort et son frère tomba comme lui.

Les révolutionnaires se rallièrent alors, puis, divisés à nouveau en deux bandes, tentèrent en vain de prendre possession de postes sûrs au flanc des collines. Les troupes turques les avaient précédées. La nuit venue, elles pensèrent en terminer aisément avec des adversaires qu'elles estimaient las et découragés. Elles furent reçues à coups de revolver, et les fédaïs s'étant couchés à terre sur l'ordre du chef, elles s'entretuèrent dans l'obscurité. Les Turcs et les Kurdes eurent trois cents morts, les fédaïs quinze seulement.

Mais après le départ de la bande, les Kurdes se vengèrent terriblement sur le village de Khassdour : ils tuèrent plus de deux cents hommes, femmes et enfants, pillèrent, violèrent et enlevèrent toutes les jeunes filles, pillèrent les maisons et les deux églises de l'endroit, la grégorienne et la catholique. Puis ils attaquèrent et dévastèrent de même les villages avoisinants de Zekkan, Koschian, Amad, Eghin Tépé et Mollah Suleïman. Comme de coutume un iradé impérial survint aussitôt le massacre terminé, ordonnant de protéger les villages arméniens contre les agressions des Kurdes.

Parmi les survivants, trente-cinq personnes furent arrêtées et emprisonnées à Alasgherd ; elles y restèrent un an, soumises chaque jour à la torture et à la bastonnade ; puis, après transfert à Bayazid, vingt-huit furent relâchées et des cinq autres prisonniers deux, dont le maître d'école, condamnés à la prison perpétuelle, trois à trois ans seulement ; ils subissent leur peine dans la prison de Bayazid, où ils sont à la merci de leurs compagnons de chaîne, la plupart Kurdes.

Nombre de femmes et de filles, des villages ruinés, « restèrent à moitié nues comme des oiseaux sans protection poursuivis par des faucons avides de sang sur les montagnes et dans les vallées ». Trois cents d'entre elles vinrent demander secours à l'évêché ; le prêtre qui les avait appelées au siège épiscopal pour leur distribuer les secours envoyés du Patriarcat fut tenu pour rebelle, arrêté, et sévèrement interrogé sur son rôle révolutionnaire.

Mais surtout il y a deux points où le gouvernement turc est décidé à disperser et à détruire les groupes arméniens capables d'opposer une sérieuse résistance : à Zeïtoun et au Sassoun, où les montagnards ont jusqu'ici repoussé, au prix de sacrifices sanglants, les tentatives d'extermination.

À Zeïtoun, la proximité de la côte rend plus facile une intervention européenne ; et c'était jusqu'ici une tradition française de porter secours aux Zeïtouniotes lorsqu'ils étaient en danger : en 1862, Napoléon III envoya au sultan Abd-ul-Aziz un télégramme énergique et presque menaçant, qui empêcha leur anéantissement alors qu'une armée de 150.000 hommes se préparait à venger de précédentes défaites turques. En 1876, en 1878, en 1884, des soulèvements eurent lieu dans ce pays jamais pacifié. Enfin quand, en 1895, la nouvelle des grands massacres se répandit dans tout l'Orient, les Zeïtouniotes prévinrent les égorgeurs du Sultan.

Le 24 octobre 1895, conduits par de jeunes gens venus d'Europe, ils levèrent le drapeau rouge dans la vallée de Kazanlikdéré. Le 30 octobre, ils obligeaient la garnison à capituler, et dès lors traitaient leurs prisonniers comme des amis.

Je leur ai répondu que nous les considérions comme nos hôtes et qu'ils pouvaient être sûrs de leur vie et de l'honneur de leurs femmes. Nous les avons placés dans les maisons arméniennes, et nous avons rigoureusement ordonné aux combattants de ne pas toucher aux ornements et aux bijoux dont les femmes turques étaient chargées ; les Arméniennes leur firent, d'ailleurs, un accueil amical ; elles leur distribuèrent des fruits, des confitures, et leur donnèrent à boire.

Ce fut une journée de gloire et d'allégresse pour le peuple de Zeïtoun.

(Zeïtoun, par Aghassi.)

Le gouvernement turc feignit d'abord de traiter la révolte des Zeïtouniotes comme peu importante. Le 16 novembre, le général de division d'Alep déclarait au consul anglais qu'en dix jours tout serait rentré dans l'ordre. En réalité, une véritable armée se mettait en campagne, 50.000 hommes, dont 20.000 réguliers et 30.000 bachi-bouzouks, sous les ordres de Mustafa Remsi pacha, d'après l'évaluation du lieutenant-colonel de Vialar, qui enquêta dans le pays sur le meurtre du père Salvator. D'après lui également, le nombre des Zeïtouniotes combattants était de 1.500 environ ; le nombre total des réfugiés s'élevait à 15.000 environ.

Le siège de Zeïtoun commença le 11 décembre ; le 3 janvier, Remsi pacha était destitué et remplacé par Edhem pacha, le futur vainqueur de la campagne thessalienne. À cette date, malgré les horreurs de la faim et du froid, les assiégés tenaient tête avec un prodigieux courage. Le 6, un armistice fut conclu, et la médiation des consuls européens acceptée. Enfin, le 30 janvier, fut signée une convention, dont les principales clauses étaient :

  1. Désarmement des Zeïtouniotes et des musulmans voisins, les armes de guerre seules étant comprises, et non les fusils de chasse, pistolets et poignards.

  2. Amnistie générale des Zeïtouniotes et réfugiés. Les quatre Barons, chefs du mouvement, quittèrent le pays.

  3. Exemption de l'arriéré d'impôts ; dégrèvement de l'impôt foncier, délai de paiement.

La note suivante était annexée à l'acte de reddition :

En ce qui concerne les garanties qu'Edhem pacha offre aux réfugiés, les consuls devront dresser avec les commissaires ottomans un acte spécial dans la forme qui leur paraîtra offrir le plus de sécurité. Ils en surveilleront eux-mêmes l'exécution.

Au cours de l'insurrection, les Turcs avaient perdu 20.000 hommes ; les Zeïtouniotes 125 combattants et des milliers de victimes mortes de froid et de faim. Une poignée d'hommes avait résisté à tout un corps d'armée, et il est impossible de prévoir ce qui serait advenu, s'ils avaient été acculés aux suprêmes résolutions. M. de la Boulinière, chargé d'affaires de France à Constantinople, appréciait ainsi les événements :

C'est la seconde fois depuis les troubles que les Puissances ont rendu au Sultan le grand service de le tirer d'une situation difficile et inquiétante ; d'abord à Constantinople, lors de l'évacuation des églises par les réfugiés arméniens et cette fois-ci à Zeïtoun. Dans le premier cas, Abd-ul-Hamid n'a pas cru devoir refuser le concours des ambassadeurs et dans le second il a été trop heureux de l'intervention des Puissances.

(Livre Jaune, 1897. Affaires arméniennes (supplément) numéro 115)

Depuis ce moment, les Zeïtouniotes, malgré des vexations et des provocations sans nombre, ont scrupuleusement respecté les engagements pris ; ils ont suivi à la lettre le conseil donné à leurs chefs par Edhem pacha : « J'espère que vous serez sages, comme vous avez su être braves. »

Mais après une courte période d'accalmie, les vexations turques recommencèrent. Dans le second semestre de 1900, quatre-vingts assassinats d'Arméniens eurent lieu dans les villages de Zeïtoun. Puis, en mars, arrestations et perquisitions. Vingt personnes, dont six maîtres d'école, furent incarcérées à Marash. En même temps, des blockhaus étaient construits à quatre points stratégiques qui commandent la ville : Eridjek, au nord, d'où l'on peut surveiller, outre Zeïtoun, Goguisson et Albistan ; au sud-est, près du pont Djehani, sur la rivière Djehan, au débouché de la vallée d'Anetzor ; à l'est, à Pertous, à mi-chemin de Marash ; au sud-ouest, à l'entrée des défilés de Fernouz et de Zeïtoun. Désormais, six cents hommes de troupe sont prêts, en cas d'alerte, à secourir la garnison turque de Zeïtoun et à couper les communications avec les villages voisins. Le Sultan n'a plus qu'à choisir l'heure et le moment.

Même tactique et même méthode au Sassoun : c'est un pays fort rude, d'une altitude moyenne de 2.270 mètres, divisé en 118 villages peuplés à peu près en proportions égales d'Arméniens et de Kurdes ; les Sassouniotes, qui restèrent indépendants même sous les rois d'Arménie jusqu'au milieu du quatorzième siècle, ont toujours tenu tête aux envahisseurs successifs. En 1893-1894, Zékhi pacha tenta une première fois de les anéantir. Vers la fin de juillet 1894, les chefs de quatre tribus kurdes attaquèrent les villages du Sassoun. Ils se heurtèrent à une résistance énergique. Alors, ils réclamèrent le concours du commandant du 4e corps, qui envoya à la rescousse des troupes régulières et des escadrons de cavalerie hamidié.

La plaine de Moush d'abord, puis les villages de la montagne furent mis à feu et à sang. À Guellieh Guzan soixante femmes et jeunes filles furent violées puis égorgées dans l'église. Autant de jeunes gens furent enterrés vivants au pied du Handok Dagh.

Un certain nombre d'Arméniens s'étaient réfugiés dans des cachettes inaccessibles : alors Zékhi pacha employa la ruse ; il fit proclamer l'amnistie et massacra ceux qui se fièrent à sa parole.

Le 10 octobre, 190 à 200 malheureux sans armes descendirent à Guellieh Guzan sur le conseil du prêtre Ohannès. Ils y trouvèrent Zékhi pacha, escorté des troupes qui avaient ravagé le pays, des troupes régulières seulement.

Aussitôt les soldats séparèrent du gros de la foule le prêtre et deux notables, et à coups de baïonnettes poussèrent femmes, enfants et vieillards vers une grande fosse creusée près de là dans un champ de millet. Pêle-mêle, les morts et les blessés s'y entassèrent. Les corps des deux notables et du prêtre furent retrouvés plus tard ; les notables avaient le nez et les oreilles coupées ; le prêtre la peau du crâne décollée et rabattue sur la figure.

Vingt-deux villages furent alors détruits et mille quatre-vingt-huit maisons incendiées.

Les faits ne furent connus que trois mois plus tard, au commencement de novembre 1894, par des dépêches adressées à la presse anglaise. Le Sultan démentit. Mais des paysans échappés aux massacres purent passer de Russie en Europe ; M. Gabriel Hanotaux, alors ministre, repoussa l'occasion de connaître le premier la vérité, par le témoignage direct des victimes, qui s'arrêtèrent à Paris avant d'aller à Londres, et dont la présence lui fut signalée par des personnes bien intentionnées. La vérité se fit jour malgré lui et souleva l'universelle horreur : une enquête tardive et menée dans de très mauvaises conditions par des délégués français, anglais et russes permit d'établir nominativement, avec les circonstances de la mort, une liste de neuf cents victimes, environ le quart du chiffre total ; on y lit les noms d'enfants de quatre mois.

Pendant la période des grands massacres, en 1895-1896, le Sassoun fut oublié : on tuait ailleurs.

Depuis, selon une tactique ancienne, le gouvernement turc essaie d'attirer dans la plaine, par promesses et par menaces, les montagnards toujours méfiants ; il serait ainsi beaucoup plus facile de les exterminer en bloc. La méthode fut employée ailleurs, sans succès. En 1858, un haut fonctionnaire turc disait au voyageur français Guillaume Lejean, qui visitait le Monténégro :

Concevez-vous ces bandits de Monténégrins ! ils meurent de faim dans leurs abominables cavernes ; pourtant ils ne demandent qu'à travailler : comme laboureurs, comme jardiniers, comme marins même, ils sont incomparables. Eh bien ! nous leur proposons de descendre dans la plaine ; nous leur offrons la Zelta, oui, monsieur, la plus belle plaine à cinquante lieues à la ronde. Savez-vous ce qu'ils répondent ? Ils répondent que ça les déshonorerait.

Les Sassouniotes, comme les Monténégrins, refusent jusqu'ici de se livrer à la merci de leurs ennemis. Aussi plusieurs villages ont été attaqués et dévastés, au cours de ces dernières années.

En mai 1899, les Kurdes conduits par Khalil Beshir attaquèrent le village de Hitenk, pillèrent et détruisirent la plupart des maisons, mutilèrent et jetèrent à l'eau cinq des notables et dispersèrent les habitants. Après quoi, ils firent une tentative contre Spaghank et furent repoussés avec perte. Ils en gardèrent rancune et, en juillet 1900, avec l'aide des troupes régulières, tirèrent une éclatante vengeance de leur échec.

De concert avec Kior Silo de Khian, Khalil dénonça Spaghank comme « un nid de révolutionnaires ». Aussitôt le commandant militaire de Bitlis, Ali pacha, fit des préparatifs secrets et se mit en marche pour le Sassoun avec quelques bataillons ; sur le chemin Khalil avait soulevé les tribus kurdes de Balak, Mogdan et Kharzan qui se joignirent aux mille hommes de troupes. De son côté Kior Silo avec cinq cents Kurdes occupait le pays entre Talori et Guellieh Guzan et coupait toutes les lignes de communication de Spaghank. Une fois le village cerné de toutes parts, le 3 juillet, à l'aurore, les trompettes sonnèrent et l'assaut fut donné. Les habitants furent surpris dans leur premier sommeil. Écoutez le récit d'un témoin oculaire :

On tue avec la balle, l'épée et la baïonnette tous ceux qu'on trouve dans les cabanes et dans les rues ; les femmes avec leurs enfants courent au devant des soldats, croyant qu'ils épargneront les enfants et les femmes, mais elles se trompent. Les enfants, même au berceau, sont massacrés. On les passe à bout des baïonnettes et les assaillants marchent ainsi en les élevant dans l'air et quelques-uns de ces enfants encore vivants, sur les baïonnettes, crient et gémissent.

Les femmes sont déshabillées, violées et tuées. Ils arrachent la barbe du prêtre de la campagne, Der Boghosse, un vieillard de quatre-vingts ans, et lui coupent lentement les deux côtés de la bouche, la fendent en deux et lui arrachent la mâchoire, et le tuent ainsi en le torturant.

La haine du Kurde Khalil contre le chef du village de Spaghank, Maghar, pour avoir repoussé l'attaque de l'année précédente, était surtout grande ; aussi a-t-il fait chercher et trouver sa femme Timène, et voyant qu'elle était enceinte, il lui fit fendre le ventre, et enlever l'enfant tout vivant ; on le mit en pièces dans les bras de sa mère et ensuite on perce la mère de cinquante coups de couteau.

Ils attaquent alors l'église, mais il est impossible de percer les murs ou d'enfoncer la porte ; par conséquent, ils en entassent devant l'église des gerbes d'orge et d'herbe et, en y versant du pétrole, incendient les tas et mettent le feu à la porte. La fumée pénètre dans l'église ; aux cris plaintifs succèdent les râles des agonisants, et puis un silence — les réfugiés sont morts asphyxiés. Ceux qui s'étaient réfugiés dans l'église étaient environ au nombre de trente, parmi lesquels se trouvaient des femmes et des enfants. Leurs cadavres ne furent même pas respectés ; ils sont taillés en pièce, et des viols et des barbaries inouïes sont commis sur ceux qui respiraient encore. Onze jeunes hommes en luttant se frayent un passage et s'enfuient, mais six sont frappés et tombent, les cinq autres réussissent à s'échapper. Deux femmes blessées se jettent également à l'eau, et se cramponnant ensuite à une roche, elles se sauvent.

À Spaghank seulement, il y eut environ deux cents morts ; les villages voisins de Gokhovid, Guélache, Hossnonde furent entièrement pillés ; d'autres meurtres eurent lieu à Eggharte et à Tsorer, et ce qui restait du village de Hitenk fut définitivement anéanti.

Un peu plus tard, Ali pacha envoya à Spaghank une troupe de soldats pour déterrer les morts et les brûler, sauf un petit nombre de cadavres qui devaient être gardés afin de figurer comme révolutionnaires tués. Il rédigea ensuite un rapport qui se terminait ainsi :

Un certain nombre de révolutionnaires arméniens ayant fait face, dans le village de Spaghank, à mes troupes impériales, je les ai cernés avec l'aide de l'église. Dix Arméniens ayant été tués et huit pris vivants, la sécurité et la paix règnent aujourd'hui grâce à S. M. le Sultan.

En outre Khalil Beshir et l'agent de police Husni firent signer de force au prêtre Bedross, abbé du couvent de Mardine Arakial, un rapport déclarant exacte la version officielle, à savoir que seuls seize révolutionnaires arméniens et trois innocents avaient été tués ; que Spaghank, qui comptait en réalité de trente à trente-cinq maisons, contenaient seulement quatre maisons, et vingt-sept habitants au lieu de deux cents ; enfin qu'une seule étable avait été brûlée, alors que le village entier avait été détruit.

Quelques mois plus tard, à la fin de décembre 1900, les Kurdes attaquèrent un autre village du Sassoun, Chouchenamark ; les habitants résistèrent et trois des assaillants furent tués. Mais, entourés de forces supérieures, les gens de Chouchenamark durent se retirer, laissant quatre morts sur le terrain et emmenant avec eux de nombreux blessés, dont des femmes et des enfants. Les trois quarts des maisons furent alors incendiées et toutes pillées. Puis les Kurdes se jetèrent sur le village de Kegachen que les paysans avaient évacué en emportant leurs meubles et en chassant devant eux leurs troupeaux. Quelques maisons seulement furent brûlées.

Les attaques successives des villages sassouniotes par les Kurdes ont été toutes favorisées et tolérées par les autorités turques. Cependant les paysans tenaient bon et s'obstinaient à demeurer dans leurs montagnes :

Les champs, la terre et l'eau, qui depuis des siècles étaient la propriété des Arméniens, comme cela est prouvé, même par les cadastres, le gouvernement les enleva aux Arméniens pour les mettre au nom des Kurdes ; ce moyen ne réussit pas à éloigner les Arméniens des montagnes qui leur tiennent lieu de père et de mère, non plus que des terres et de l'eau qui leur donnent la nourriture et la vie ; affamés et ayant soif, ils s'embrassèrent avec les deux mains les pierres rocailleuses ; ils se réfugièrent dans les forêts de chênes qui nourrissent leurs animaux et ne s'éloignèrent pas de leurs cabanes.

(Lettre de Moush, 24 décembre 1900)

Alors le gouvernement entreprit de construire des casernes à Chenik, Guellieh Guzan, Talori.

Le héros de la plaine de Moush, c'est Alaï bey, le commandant de l'armée turque. Il veut être le bourreau et le fléau des Arméniens. En ce moment, toutes les montagnes du Sassoun sont couvertes des tentes de tribus kurdes. Il avait projeté de faire descendre les Sassouniotes de leurs montagnes et de les faire habiter dans les plaines. Pour leur faire peur, le gouvernement y a envoyé des ingénieurs-architectes avec cinq cents soldats, pour construire des casernes sur trois points, Chenik, Guellieh Guzan et Talori.

Les Sassouniotes devinent l'arrière-pensée du gouvernement, qui voulait par ce moyen les supprimer, et en considérant que l'éloignement de leur sol sera le coup mortel pour eux, ils ont dépêché au gouverneur de Moush une adresse commune, en disant : « Si vous voulez nous déplacer, amenez avec vous quelques consuls européens, sous la garantie desquels nous serons obligés de quitter notre sol ; si vous voulez, coûte que coûte, construire les casernes, nous permettre de demeurer ici, nous ne l'acceptons pas. Nous sommes un peuple qui travaillons dans les champs. Nos femmes et nos filles sont toujours dans les campagnes, nous ne pourrons souffrir jamais que notre honneur familial soit violé par les soldats. Cette entreprise ne serait pas heureuse pour nous. Quand nos villages seront déserts, alors vous serez libres de construire ce que vous voudrez. »

Le gouvernement, après quelque temps d'hésitation, envoya des architectes pour mettre à exécution le plan projeté. Les femmes des Arméniens allèrent disperser les architectes, brisèrent leurs outils et mirent en déroute et menacèrent de mort ces constructeurs de bâtiments, qui, effrayés, retournèrent sur leurs pas à Moush.

(Lettre de Moush, 23 juillet 1901)

En attendant, les villages de la plaine de Moush ont payé pour ceux de la montagne. Pendant les mois de juillet et d'août ils furent mis à feu et à sang. À la suite du meurtre de Chérif agha par une jeune fille qu'il avait voulu violenter, trente Arméniens de Mogounk furent jetés en prison : sept en moururent en peu de temps. À la fin de juillet le village fut attaqué par quatre chefs kurdes. En l'absence des hommes valides, ceux-ci purent incendier, piller et violer à leur aise. Voici le récit d'un habitant échappé au massacre :

Mon cher fils, tu m'écris que mes lettres sont émouvantes et qu'elles t'attristent trop. Mais, mon bien-aimé, que faire, avec qui pleurer les souffrances de notre pays ? Puis-je donc me taire et ne point partager mes chagrins avec mon fils… Je te raconte tout, jour par jour, pour que mon cœur se rafraîchisse. Il y a à peine un mois que Moush a nagé dans le sang…

Les aghas de Kothan envahissent Mogounk accompagnés de la foule et des agents : on fait des recherches et on trouve le cadavre de Chérif. On envahit le village et on tue le premier venu et on incendie tout le village. Vingt personnes sont tuées ; quatre à cinq filles se trouvant en dehors furent épargnées. Mais l'affaire ne s'arrête pas là. La nouvelle de la destruction de Mogounk se répandit aussitôt et les Kurdes se hâtèrent de profiter de l'occasion :

Les villages arméniens furent foulés aux pieds. Je ne puis raconter « le printemps noir » qui attendit les vierges et les femmes ; quant aux victimes, en voici le nombre :

à Aragh, dix personnes ;

à Avadvorig, quatre ;

à Garnir, sept ;

à Piklitz, dix ;

à Hounna, onze ;

à Pertak, deux ;

à Alvarintch, six ;

à Ackhtchan, quatre ;

à Tzironk, deux ;

à Gorvon, trente ;

à Mogounk, vingt ;

en tout cent six personnes…

Les susdits villages sont ruinés ; les survivants n'ont ni nourriture, ni vêtements ; les Kurdes ont tout emporté…

Le témoin oculaire de ces tueries ajoutait :

J'apprends maintenant qu'une commission d'enquête est partie pour Moush, dans le but de mettre la justice à découvert. Oh ! la justice ! Qu'y a-t-il qui soit à meilleur marché ? Qui peut ignorer que la commission fera un rapport d'après lequel ce seront les Arméniens qui auront détruit leurs maisons ?

(Lettre de Moush, septembre 1901)

D'autres villages autour de Moush furent également détruits à la même époque : Marnik, Sheikhalan, Gouravon, Tsighavon, Ihtar.

Puis avec l'automne et l'hiver, qui est la morte saison pour le sultan et les exécuteurs de ses volontés, une sorte de rémission s'est faite. Mais des signes menaçants annoncent que l'œuvre interrompue sera reprise : des garnisons turques occupent Sheikhalan, Khizil Agatch, Koms, Khartzor, Pertag, Havadorick, à l'est et à l'ouest de Moush, et au nord-ouest Sagah, Baghlou, Meghdi, Ghéibian, Haigerd.

Ce n'est donc que partie remise et cet été, à la date choisie par Abd-ul-Hamid, c'en sera fait du Sassoun et aussi de Zeïtoun si l'Europe et les révolutionnaires arméniens n'y mettent ordre.

II

Quand la nouvelle des grands massacres parvint en Europe et qu'il fut impossible aux gouvernements de faire plus longtemps le silence, les appels à la solidarité humaine, les demandes d'intervention contre le Sultan rencontrèrent, selon les pays et les individus, des objections et des résistances diverses. Les arguments donnés par les gens qui cherchaient à excuser l'inertie des Puissances ou à défendre ouvertement Abd-ul-Hamid se ramenaient à cinq chefs principaux :

  1. Les Arméniens ne méritent aucun intérêt ; c'est un peuple de changeurs et d'intermédiaires indélicats ;

  2. Nulle part en Turquie les Arméniens ne forment la majorité ;

  3. Le mouvement arménien est dirigé par les Anglais — ou par les Russes ;

  4. Au reste les Arméniens se laissent égorger comme des moutons et sont incapables d'énergie ;

  5. Enfin une intervention en leur faveur est impossible et amènerait la guerre européenne.

A

Dans une curieuse brochure, publiée à Genève en 1896, Arméniens et Arménophiles par le Vieux de la Montagne, et où l'apologie du gouvernement hamidien est conçue de manière à flatter les préjugés courants, les Arméniens sont représentés comme des rois de l'argent, des princes de la spéculation. Sur les sommes dépensées par S. M. I. « les quatre cinquièmes se perdent en route et au profit de qui ? des fonctionnaires arméniens ».

Dans ces conditions, n'est-il pas tout naturel, d'une part, que les Arméniens gavés de richesses aient pensé profiter de la latitude qui leur était laissée pour escalader le trône, et d'autre part, que les Musulmans exploités, ruinés, asservis par la puissance de Sa Majesté l'argent, aient eu la main lourde le jour où ils ont pu se payer sur la bête de tout ce que la misère les avait contraints d'endurer.

La haine qui divise les Musulmans des Arméniens n'a pas d'autre origine que cette exploitation à outrance qui est similaire de celle des Juifs en France, en Angleterre, en Pologne, en Autriche-Hongrie. La question religieuse n'y est pour rien ; la lutte s'appelle antisémitisme en Europe, elle s'appelle question arménienne en Turquie. Au fond, c'est absolument la même chose, the struggle for life, entre l'omnipotence de la ploutocratie sans vergogne, sans scrupule et sans cœur, et les revendications des populations intelligentes, travailleuses, généreuses, patriotes qui, sortant de la légalité pour rentrer dans le droit, veulent reprendre par la force, et d'un seul coup, tout ce dont l'astuce, la ruse, la mauvaise foi appuyées sur la légalité ont mis des années à les dépouiller.

Ceux des Européens qui ne connaissent le peuple arménien que par les Arméniens des villes seraient assez portés à tenir pour exact le portrait tracé ci-dessus. De ce que la plupart des sarafs (changeurs) sont arméniens, ils concluent vite que tous les Arméniens sont arméniens ; quant à l'honnêteté des intermédiaires de bazar, qu'ils soient Grecs, Arméniens, Juifs ou Levantins catholiques, elle est en effet douteuse ; mais c'est une singulière méthode que de juger tout un peuple sur quelques individus qui ont des défauts inhérents à leur profession et non point des défauts particuliers à leur race.

Même dans les villes, les Arméniens ressemblent plutôt encore aujourd'hui à l'image qu'en traçait Guys dans ses Lettres sur la Grèce à la fin du dix-huitième siècle :

Ils forment la nation la plus nombreuse, la plus riche, la plus sage : gens laborieux, infatigables, robustes, vivant de peu et durement. Accoutumés à vivre dans l'intérieur des provinces, ils aiment les chevaux et les connaissent parfaitement ; ils composent presque toutes les caravanes et font la plus grande partie du commerce de la Perse et des Indes.

Les témoignages des voyageurs les plus récents concordent avec celui de Guys et c'est à peu près dans les mêmes termes que s'expriment M. Ludovic de Contenson, français, et M. H. F. B. Lynch, anglais.

Les sarafs ne forment qu'une très faible minorité dans la nation ; les gens de métier sont de beaucoup les plus nombreux. Les hamals (portefaix) de Constantinople sont presque tous Arméniens, ainsi que la plupart des boulangers ; pendant les massacres de 1896, la ville manqua de pain durant trois jours, les boulangers arméniens étant tués ou se tenant cachés. Les tailleurs, les menuisiers, les cordonniers, les orfèvres, les forgerons, se recrutent en grande partie parmi les Arméniens. Il en est de même à Smyrne : si dans le haut commerce, la banque et le barreau il s'y trouve beaucoup d'Arméniens très riches, les terrassiers, portefaix, tailleurs, bouchers, etc., sont aussi des Arméniens.

Encore ces Arméniens des villes littorales ne peuvent pas être tenus comme les véritables et les plus nombreux représentants de la race : c'est sur les gens des provinces et de l'intérieur qu'il la faut peser pour la juger justement. Elle est différente de l'espèce urbaine.

Les Arméniens de l'intérieur sont surtout un peuple agricole : vignerons à Van, à Ardjèche, à Angora, à Brousse, à Seghered ; grands éleveurs d'abeilles à Van et à Angora ; partout laboureurs et bergers. Dans le vilayet de Sivas, ils pratiquent même l'agriculture selon la technique moderne, à Hafik et à Kotchéri, et se servent de machines des meilleurs modèles. En Égypte, Boghoss pacha, fils de Nubar pacha, dirige d'immenses exploitations rurales ; il a inventé des machines fort ingénieusement disposées.

C'est eux qui ont inauguré et sauvé à Brousse l'industrie séricicole : dès 1849, Bilezikdji, de Constantinople, y établissait des magnaneries et les années suivantes son exemple était imité par Ovaghim agha et par Papazian ; les premiers, ils surent employer les méthodes pastoriennes et combattre la maladie des vers à soie.

Ils sont armuriers, couteliers et orfèvres, surtout à Erzindjian, à Baïbourt, à Van, à Diarbékir, à Sivas, à Angora, presque partout tisserands, forgerons, chaudronniers. Ils seraient, semble-t-il, les plus aptes à l'industrie, si l'industrie se développait en Turquie : les tanneries et teintureries d'Erzindjian leur appartenaient et à Arslan bey Keui, près d'Ismidt, la fabrique impériale de drap militaire et de fez est entièrement conduite par eux.

Dans une liste des prisonniers politiques arméniens de Saint Jean d'Acre (Livre Bleu numéro 6. Annexe au numéro 456), on trouve une répartition intéressante des différents métiers et professions ; il faut remarquer que la plupart des personnes énumérées ci-dessous étaient originaires du vilayet de Bitlis ou bien avaient été arrêtées à Constantinople.

Il n'est pas jusqu'aux noms de famille arméniens qui n'indiquent que ce soi-disant peuple de changeurs et d'intermédiaires est aussi un peuple d'agriculteurs, d'ouvriers et d'artisans : le suffixe ian désigne la provenance ou l'origine : Sinapian = l'homme de Sinope ; Baghdjian = le fils du vigneron. La plupart de ces noms sont formés d'après des radicaux turcs. La lettre A distingue ceux qui sont formés sur des radicaux arméniens.

Métiers agricoles et de plein air

Construction pierre, bois, fer, cuivre, cuir

Métaux précieux

Vêtement, ameublement, objets de ménage et de toilette

Alimentation

B

L'argument tiré de la statistique est très en faveur chez les diplomates ; il est d'autant plus dangereux qu'il présente une apparence scientifique : les Arméniens, dit-on, ne sont en majorité nulle part ; partout ils sont noyés dans les masses hétérogènes par la race, la langue et la religion. Dans un Livre Jaune français (1897), qui n'indique pas ses sources, on trouve l'évaluation suivante pour la Turquie d'Asie :

Population totale, 14.856.118. Arméniens, 1.475.011.

Les statistiques du patriarche Nersès, communiquées au Congrès de Berlin, donnaient les chiffres suivants :

Turquie d'Europe, 400.000 Arméniens. Asie Mineure et Cilicie, 600.000. Petite Arménie (vilayet de Sivas et sandjak de Kaisarieh), 670.000. Grande Arménie (Erzeroum, Van, Moush, Bitlis, Nord de Diarbékir, Seghered), 1.330.000. Total, 3.000.000 Arméniens.

La statistique du patriarche Nersès semble beaucoup plus proche de la vérité que celle des diplomates européens et on peut établir que ceux-ci commettent une double erreur :

  1. Le chiffre total de la population arménienne est plus considérable qu'ils ne le prétendent ;

  2. Cette population forme en certaines régions de la Turquie d'Asie la majorité absolue.

1. Chiffre total de la population

Les sources statistiques sont à peu près nulles. Ce sont :

  1. Le Salnameh, almanach officiel turc, incomplet et inexact ;

  2. Les registres du Noufouz idaressi (bureau de dénombrement) : recensement par sexe, sans tenir compte de la confession religieuse qui tient lieu de nationalité en Turquie ;

  3. Les registres des églises et paroisses qui servent à établir la statistique patriarcale : mais celle-ci n'est point publiée, et dans les pièces remises au gouvernement turc, les chefs des communautés seraient plutôt portés à diminuer le nombre de la population pour alléger l'impôt. Par exemple l'impôt militaire est exigible de tous les mâles non musulmans à partir de leur majorité, mais il est en réalité perçu dès la naissance, ou même avant, les percepteurs affirmant volontiers, ainsi que nous l'avons indiqué, que toute femme grosse accouchera d'un garçon. Dans ces conditions, on dissimule assez souvent le nombre des naissances.

Mais même en prenant pour point de départ les chiffres officiels, il faut leur faire subir une rectification importante. Ils sont calculés d'après le nombre des maisons. Or la maison musulmane est beaucoup moins nombreuse que la maison arménienne ; elle ne comprend guère plus de cinq personnes, le régime du harem faisant sortir le fils adulte de la maison paternelle lors de son mariage. La maison arménienne, au contraire, surtout dans l'intérieur, est de type patriarcal ; c'est parfois une petite cité qui peut compter jusqu'à quarante ou cinquante membres soumis à l'autorité du père de famille ; mais on sera très près de la vérité en s'arrêtant à une moyenne de huit à dix têtes : en 1828, dix mille familles arméniennes émigrèrent d'Erzeroum en Russie ; elles formaient un total de 96.000 âmes, soit 9,6 en moyenne par famille. Il est donc légitime de rectifier les chiffres ordinaires en doublant presque le total de la population arménienne par rapport à la population musulmane.

Il faut considérer en outre que les statistiques officielles tendraient à diminuer encore le nombre des Arméniens et qu'elles sont plus ou moins reproduites par les auteurs les plus consciencieux ; c'est ainsi que dans l'œuvre relativement bien documentée de Vital Cuinet, la Turquie d'Asie, il s'est glissé de graves inexactitudes comme celle-ci : pour tout le caza de Kiahda, l'auteur donne :

Population totale, 13.000. Arméniens, 29.

Tandis qu'en réalité un seul village du caza, Albiche, renferme soixante-douze familles arméniennes, soit une population de quatre cent cinquante à cinq cents personnes au moins.

2. Répartition géographique et sectionnements arbitraires

Dans les pays correspondant à l'ancien eyalet d'Erzeroum et aux anciens vilayets d'Erzeroum, Van, Hekkiari et Moush, qui représentent à peu près, sauf les parties occupées par la Russie et la Perse, le territoire ancien de la Grande Arménie, l'élément arménien, même selon la division présente, forme la minorité la plus forte et la plus homogène au milieu de races diverses où les Kurdes ne viennent qu'en seconde ligne ; et n'étaient certains sectionnements arbitraires, il formerait la majorité absolue. Par exemple les statistiques officielles donnent pour le vilayet de Van :

Musulmans, 241.000 (dont 210.000 Kurdes). Arméniens, 79.998.

Or sur ces 79.998 Arméniens, 64.998 sont groupés dans le seul sandjak de Van, qui ne contient que 61.000 Musulmans ; mais ils ont été noyés dans la masse musulmane de l'ancien vilayet de Hekkiari, adjoint à celui de Van par sectionnement arbitraire. La population de Hekkiari se répartit comme suit :

Musulmans, 180.000. Arméniens, 15.000.

Encore ces 15.000 Arméniens sont-ils cantonnés dans les cazas de Mahmoudi, Mamouret ul Hamid, Elback, Nordouz Djoulamérik Ghever, situés à l'est de Van, alors qu'il n'y en a pas un seul dans les cinq cazas méridionaux de Hekkiari : Chemdinan, Tchal, Béltul Chab, Ouramar, Amadié.

C'est du reste dans les régions où les Arméniens sont en majorité que les massacres et vexations s'exercent avec le plus de méthode. Il en est ainsi dans la plaine de Moush :

Arméniens, 35.000. Musulmans, 21.250.

La population arménienne s'y était sensiblement accrue depuis le commencement du dix-neuvième siècle ; aussi le gouvernement hamidien a-t-il jugé opportun de briser ce noyau ; d'où les massacres de l'an dernier.

En dehors de la grande Arménie, le groupement le plus considérable réside en Cilicie, dans le vilayet d'Adana, autour de Sis et d'Hadjin, et dans le vilayet d'Alep, au Zeïtoun, à Orfa et à Marash. Il atteint à un total de 230.000 âmes, et à Hadjin et au Zeïtoun les Arméniens sont en majorité absolue. Enfin dans le pays montagneux et forestier de Dersim, ils sont en nombre à peu près égal à celui de leurs terribles voisins les Kurdes, et comme les Kurdes ils sont restés là à peu près indépendants du pouvoir central.

Il y a donc non seulement des Arméniens, mais encore une et même deux régions, deux régions où il est possible et nécessaire d'établir des autonomies locales, un régime analogue à celui du Liban ou de la Roumélie Orientale avant son annexion à la Bulgarie. Le mémorandum du 11 mai 1895 le reconnaissait implicitement, puisqu'il prévoyait la réduction éventuelle du nombre des vilayets, c'est-à-dire le retour aux divisions administratives antérieures qui faisaient de l'eyalet d'Erzeroum une terre arménienne.

Mais inexacte aujourd'hui encore, malgré l'effroyable saignée des années dernières, la thèse du gouvernement turc, trop aisément acceptée par les diplomates européens, qui veulent « éviter les affaires », deviendra vraie avant peu, si le Sultan est laissé libre de poursuivre son œuvre par les diverses méthodes qu'il emploie, selon les heures et les lieux. Il y aura encore, géographiquement et historiquement, une Arménie, mais il n'y aura plus d'Arméniens.

C

Selon le pays et les passions ou les préjugés qu'il y faut flatter, la presse et les gouvernements complices du Sultan s'attachèrent à faire croire que les « troubles » d'Arménie avaient pour cause une intrigue anglaise ou une intrigue russe. En France, M. Gabriel Hanotaux ne manqua pas de dénoncer le rôle de l'Angleterre, dans les termes accoutumés :

En France, le mouvement fut peu profond ; mais il prit une grande extension en Angleterre. Les sociétés bibliques s'en emparèrent.

(Discours du 3 novembre 1896)

Il reprenait, en son style, les accusations portées par Le Vieux de la Montagne contre Albion et les arménophiles français :

D'autres plus renseignés, mais incapables de résister aux génuflexions hypocrites d'un pasteur méthodiste, d'un délégué des Missions de Londres, voire même d'une (sic) chargé de la cavalerie de Saint-Georges, ne trouvaient aucun mal à se laisser aller à un compromis de conscience.… En réalité on voulait une curée et on aboie parce que, au moment de donner l'hallali, au lieu d'un marcassin, on a trouvé un solitaire qui a fait tête aux chiens et les a éventrés.

On croyait festoyer à Londres ; les dents étaient aiguisées ; il a fallu renoncer à cet espoir, et de là les lamentations de Jérémie sur les chiens éventrés. Tous les plats valets de l'Angleterre qui font sauter ses guinées, tous les paillasses qui pour amuser la foule passent à travers les cerceaux ont recommencé leurs jongleries, heureux de trouver une tête de Turc pour faire parade de sentiments et de fanfaronnades sans nom.

Il faut se féliciter qu'au milieu de ce tapage incohérent, les gouvernements russe et français aient gardé tout leur sang-froid. L'appui qu'ils ont donné au Sultan leur fait honneur.

Le rôle des missionnaires anglais et américains fut tout différent de celui qui leur a été ainsi attribué. Le point de départ de la légende anglaise doit être cherché dans les événements de Marsevan en 1892.

À cette époque le comité révolutionnaire hentchakiste de Marsevan était le mieux organisé et le plus puissant de tous ; et il est vrai qu'une mission américaine dirigeait dans cette ville un collège de garçons et y faisait construire un collège de filles.

Pendant l'été de cette année les représentants d'une quarantaine de comités formés pour la plupart par des agents partis de Marsevan, devaient se réunir en assemblée provinciale. Y vinrent les représentants des comités des vilayets d'Angora et de Sivas et, seulement pour la région de Samsoun, ceux du vilayet de Trébizonde. L'assemblée put se réunir toute une semaine. Elle nomma un comité directeur, composé de deux personnes, appartenant toutes deux au comité de Marsevan : président, Mihé (Artin Thoumayan, mort en 1894, empoisonné dans la prison d'Amasia) ; secrétaire, Vahram, de qui je tiens les présentes notes.

À l'automne le Comité central de Londres envoya au Comité de Marsevan les textes de deux placards rédigés en turc et destinés aux musulmans, qui devaient être affichés, le même jour, dans les quarante villes ou villages dépendant de Marsevan. Vingt mille exemplaires furent tirés à l'aide d'un cyclostyle et expédiés, dans le secret le plus absolu, par les courriers qui faisaient régulièrement le trajet de Marsevan à Sivas, Césarée et Samsoun.

À la date fixée les placards furent affichés partout : le Sultan y était traité d'Hamid-Tchaouch qui déshonorait l'empire et devait être renversé ; les musulmans étaient invités à se révolter contre un khalife qui causait la ruine et le malheur de tous.

Les gouverneurs de vilayets, les chefs des villes et des villages, les policiers surtout furent affolés par cet affichage simultané qui révélait une organisation sérieuse. Khossrew pacha, commandant de la gendarmerie du vilayet de Sivas, arriva à Marsevan quinze jours après, vers le milieu de janvier 1893 ; il était accompagné de plusieurs centaines de cavaliers. Les arrestations commencèrent.

C'est alors que l'idée vint aux Arméniens eux-mêmes de détourner sur le collège et la mission américaine les soupçons du gouvernement ; c'était, semblait-il, le seul moyen de sauver l'organisation locale et de limiter les représailles policières. Les Américains ne couraient pas grand risque : ils seraient sûrement défendus par leur consul.

Dans l'entourage même du pacha se trouvait un homme dévoué au Comité ; ce conseiller fit si bien que quelques jours après son arrivée, Khossrew demanda la permission de faire chez les missionnaires une visite « amicale ». Il eut l'occasion de voir chez l'un d'eux un cyclostyle et se persuada que les placards avaient été tirés à l'aide de cette machine, ignorant que le comité en possédât un absolument identique.

Sa conviction fut aussitôt établie : c'étaient les missionnaires qui avaient fait le coup avec la complicité des Arméniens. Comme il ne pouvait rien contre eux, il arrêta du moins les deux professeurs arméniens du collège, MM. Thoumayan et Kayayan. Circonstance aggravante : ceux-ci avaient fait, pendant les vacances, un voyage à Césarée, et avaient ainsi passé dans plusieurs des villages où avaient été placardées les affiches séditieuses. Khossrew pacha obtint par la torture des dénonciations de prisonniers de Césarée contre les professeurs Thoumayan et Kayayan et leur fit même attribuer la rédaction d'une lettre saisie à Césarée, lettre écrite de la main de Vahram, qui contenait des instructions pour l'affichage.

Mais il n'existait en réalité aucune preuve valable contre les deux accusés, et on espérait que les missionnaires interviendraient en leur faveur et mettraient en mouvement la légation américaine. Il n'en fut rien. Les missionnaires s'abstinrent de toute démarche et firent même tout ce qu'ils pouvaient, avec une sorte d'ostentation, pour repousser une solidarité quelconque avec deux hommes parfaitement inoffensifs et innocents. Ils menacèrent de renvoi les élèves qui s'agitaient en faveur de leurs maîtres et leur reprochaient leur indifférence.

On sait que MM. Thoumayan et Kayayan furent condamnés à mort, après avoir subi en prison les pires traitements ; mais ils avaient des parents en Europe, et ceux-ci parvinrent à les sauver au dernier moment, grâce à une démarche de l'ambassadeur anglais : à cette époque l'opinion publique était fort éveillée en Angleterre.

Le comité de Marsevan était menacé néanmoins de dissolution. Le chef hentchakiste Chmavon, qui était un héros légendaire en Asie Mineure, vint dans la ville et reconstitua l'organisation menacée. Aussitôt, au plus fort des persécutions de Khossrew, le premier acte de terrorisme fut exécuté. Les arrestations avaient été opérées sur les dénonciations d'un espion arménien, Sahag Pakradonni : celui-ci fut attaqué en plein jour, au bazar, et abattu à coups de revolver.

Peu après, comme pour donner raison à ceux qui espéraient une intervention étrangère, le collège de filles, à moitié construit, fut incendié dans des circonstances inexpliquées, mais que l'on dirait providentielles.

Cette fois, M. Jewett, consul des États-Unis à Sivas, accompagné de M. Newberry, attaché à la légation de Constantinople, accourut à Marsevan, pour faire une enquête : on accusa Khossrew d'être l'auteur ou l'instigateur de l'incendie ; les antécédents du personnage — c'était un ancien bandit — rendaient cette opinion probable. Une commission composée des deux Américains et de fonctionnaires turcs émit un avis peu favorable au commandant de gendarmerie, qui fut rappelé à Sivas ; en outre Gueuckman Tchavouch, chef de la gendarmerie de Marsevan, fut destitué ainsi que ses principaux acolytes et l'ambassade obtint, à titre d'indemnité, une somme de 575 livres.

Un grand nombre d'Arméniens, dont Vahram, furent arrêtés et une cinquantaine transportés à Angora, où ils jugea. Cependant le comité ne restait pas inactif et procédait à la suppression des Arméniens qui s'étaient faits espions et délateurs. Ainsi furent assassinés successivement le notable Kérimlian, Miguir, Chahbender, Mardiros Miridjanian et d'autres, tous en plein jour et avec une audace que le gouverneur n'osait même plus faire enquêtes ni arrêter qui que ce fût.

Békir pacha, nommé kaïmakam de Marsevan, ne réussit qu'en septembre 1893 à bloquer avec plusieurs milliers d'hommes la bande des terroristes cernés dans un quartier de la ville ; la plupart s'échappèrent ; cinq furent pris vivants, quatre tués, parmi lesquels l'Arménien russe Léon Zakharian, représentant du comité de Londres. Celui-ci dans l'été de 1893 avait été découvert en compagnie de deux élèves du collège dans la chambre de l'un d'eux ; les missionnaires avaient la ferme intention de le livrer au gouvernement. Ils n'y renoncèrent que sur la menace de représailles et surtout parce que Zakharian et ses amis avaient mis le revolver au poing.

La conduite des missionnaires, lors des événements de Marsevan, indique assez qu'ils n'étaient aucunement d'accord avec les révolutionnaires arméniens. Au contraire tant en Angleterre qu'en Amérique ils les désavouaient publiquement et leur attribuaient outre des meurtres odieux — en réalité les révolutionnaires ne tuèrent que des espions appartenant à leur propre nation — des desseins politiques qu'ils n'eurent jamais. C'est eux en grande partie qui contribuèrent à répandre en Europe la légende russe ; elle est exposée tout au long dans une lettre du révérend docteur Cyrus Hamlin, adressée au Congregationalist de Boston ; le docteur Hamlin rapporte une conversation qu'il eut avec un représentant des Comités et où tout le plan des révolutionnaires lui aurait été dévoilé : il ressort de ce dialogue que les Arméniens pensaient que les massacres attireraient l'attention de l'Europe et qu'il en serait de l'Arménie comme de la Bulgarie ; mais rien n'y autorise la conclusion toute gratuite du docteur Hamlin :

Le parti révolutionnaire hentchakiste est d'origine russe. L'argent et les forces russes le dirigent. Que tous les missionnaires, chez eux et à l'étranger, le dénoncent. Que partout les Arméniens protestants le dénoncent.

La thèse du docteur Hamlin fut aussi bien accueillie en Allemagne — non seulement par les partis bourgeois, mais même pendant quelque temps par les socialistes — que les propos anglophobes de M. Gabriel Hanotaux et du Vieux de la Montagne l'avaient été en France. Elle semblait aussi de prime abord correspondre à quelque réalité et il est fort possible qu'elle ait eu pour origine le procès de Kars en 1892. C'est à cette époque que furent jugés par les tribunaux russes Sarkis Couounian et ses compagnons.

La bande de Sarkis Couounian s'était en effet formée en Russie en 1890 ; elle était composée de quatre-vingts révolutionnaires, dont vingt-trois cavaliers ; son chef était un étudiant de l'université de Pétersbourg.

Partout, sur le trajet, les paysans arméniens offrirent asile, secours et assistance. Parfois leur enthousiasme pour la cause se manifesta de façon touchante : dans un des villages traversés, une vieille femme tenant un enfant par la main s'en vint trouver le chef et le supplia d'adopter le petit : « Prenez-le, disait-elle, emmenez-le avec vous et qu'il aille combattre avec vous. » Ailleurs une mère conduisit elle-même au camp son fils unique. Puis ce fut une femme de trente ans qui voulut être enrôlée : « Je suis veuve, je n'ai qu'un enfant de cinq ans ; le village le prend à sa charge. Rassurez-vous ; je ne suis pas une faible créature ; je sais monter à cheval et manier le fusil comme un bon soldat. »

Au village de V… deux frères voulaient s'engager dans le corps révolutionnaire ; mais il fallait que l'un d'eux restât à la maison auprès du père. Ils prirent celui-ci pour arbitre ; le père s'en remit au sort et quand le cadet eut été désigné ainsi pour partir : « Moi, dit-il, je suis votre père ; je peux partir sans demander l'avis du sort. » Il prit son fusil et s'en alla.

Mais les révolutionnaires encore peu expérimentés avaient mal calculé leur expédition ; ils n'avaient pas pensé que la saison était défavorable ; ils connaissaient mal la topographie du pays où ils s'engageaient. Cependant ils parvinrent à passer la frontière ; après quelques petites échauffourées avec les soldats turcs et les tribus kurdes, ils furent obligés de battre en retraite et de regagner le territoire russe.

Sur la frontière, ils se heurtèrent à une troupe de cosaques renforcée de Kurdes. Un cosaque et trois Arméniens furent tués ; quarante-trois révolutionnaires furent pris ; les autres s'échappèrent.

Les prisonniers furent conduits, par étapes, à Kars, où ils devaient être jugés. Sur leur passage le peuple les acclamait. Le procès fut retardé jusqu'au mois de mai 1892. Les accusés firent la déclaration suivante :

« Nous étions allés en Turquie pour venger le sang de nos pères versé par les Turcs et les Kurdes sanguinaires, l'honneur de nos sœurs outragées par eux. Nous sommes étonnés que le gouvernement russe prenne contre nous des mesures insensées pour nous punir d'un acte aussi légitime. »

Les survivants de la bande Couounian furent condamnés à des peines variant entre douze et vingt ans de travaux forcés en Sibérie. Ils firent appel devant le tribunal de Tiflis : le premier jugement fut confirmé ; et en dernier ressort, le Sénat de Pétersbourg prononça la même sentence. Ainsi, après trois ans de prison préventive, les condamnés, au nombre de vingt-sept, furent dirigés vers la Sibérie orientale et l'île de Sakhaline. Quelques-uns d'entre eux sont encore à Sakhaline ; d'autres sont morts ne pouvant supporter le régime des bagnes tsariens ; quelques-uns enfin se sont évadés.

Même pendant les grands massacres, le gouvernement russe poussa la rigueur envers les Arméniens jusqu'à interdire toute allusion aux tueries, soit par la parole, soit par l'écrit. Les perquisitions, les incarcérations, l'exil furent le lot de quiconque témoignait de la sympathie aux égorgés. Secourir les Arméniens réfugiés devint un « délit politique ». Quand un peu plus tard les collectes furent autorisées, les autorités tsaristes mirent de telles conditions à leur bienveillance que l'élan charitable de la population en fut singulièrement ralenti. Il fut décrété que l'argent serait versé entre les mains du gouverneur général du Caucase et que celui-ci, par l'intermédiaire de la police, surveillerait et assurerait la répartition. Les formalités administratives rendirent les secours presque illusoires ; les malheureux mouraient avant d'avoir pu toucher un kopeck des sommes recueillies pour eux ; et maintenant encore le gouverneur général du Caucase conserve dans ses caisses une somme de cinquante-cinq mille roubles sous ce prétexte que les réfugiés n'en ont plus besoin.

Voici du reste une liste sommaire des condamnés politiques arméniens pour la période 1892-1900 ; cette liste, fort incomplète, a été établie par les soins de révolutionnaires résidant en Europe : elle ne comprend que les noms de ceux qui ont eu à subir un mois de prison. On n'y a pas mentionné les incarcérations de quelques jours par mesure de police ni les innombrables cas de « surveillance directe par la police ». Il faut ajouter que les condamnés de Bakou et de Tiflis en 1895-1896 ne furent relâchés que contre une caution de 500 à 2.000 roubles ; et que tous les prisonniers, leur temps fini, sont soumis à la « surveillance directe » pendant un ou deux ans, c'est-à-dire qu'ils sont contraints au domicile forcé avec défense de circuler d'une ville à l'autre, qu'ils doivent se présenter au bureau de police, chaque dimanche, qu'il leur est défendu de donner des leçons, qu'ils sont en un mot l'objet de toutes sortes de vexations.

Liste de condamnés politiques

I. Professeurs et maîtres de séminaires et d'écoles
  1. Ter Markossian Ohannès, arrêté à Tiflis, 1892 (un mois de prison).

  2. Mirzoyantz Gabriel, arrêté à Tiflis, 1892 (un mois de prison).

  3. Lissitzian Stépan, arrêté à Tiflis, 1892 (un mois de prison).

  4. Edigarian Archak, arrêté à Nakitchevan et après exilé à Novotcherkask pour deux ans.

  5. Mikaélian Christophor : a) emprisonné à Tiflis et après exilé en Bessarabie pour un an ; b) à Bakou, 1895 (cinq mois de prison).

  6. Kahnazadian Rouben, arrêté à Tiflis et après cinq mois de prison, exilé à Rontow (sur le Don).

  7. Ter Mikirtchian Stépan, 1895, mis en prison pendant huit mois, et après exilé au Caucase du Nord, pour deux ans.

  8. Karapetian Archak, arrêté à Alexandropole, 1896, et exilé à Voronège (Russie Méridionale).

  9. Wartan Ter Wartanian, 1896, mis en prison à Erivan, pour un an.

  10. Margarian Martiross, 1896, emprisonnement à Kars et exilé pour trois ans à Odessa.

  11. Khismalian Thadéos, 1896, emprisonné à Bakou et exilé au Caucase du Nord pour deux ans.

  12. Ter Grigoriantz Anton, 1896, emprisonné à Bakou et exilé pour un an au Caucase du Nord.

  13. Baghechtzian Garégine, 1895, mis en prison à Tiflis pendant neuf mois.

  14. Argoutinsky Josèphe, prince, arrêté en Perse, 1897, transporté à Tiflis et, après un emprisonnement de longue durée, exilé à Astrakan pour cinq ans.

  15. Wartanian Khatchik, arrêté à Akhalkhalak et exilé à Rostow (sur le Don) pour un délai indéterminé.

  16. Kkotchariantz Akop, 1900, à Batoum.

II. Les écrivains
  1. Ward Patrikoff, arrêté à Constantinople, transporté à Tiflis et exilé pour trois ans en Russie du Nord (Wiatka).

  2. Maloumian Khatchatour, a) arrêté à Tiflis, 1892 (un mois de prison) ; b) à Bakou, 1895.

  3. Agayan Gazaross, 1895, emprisonné à Tiflis et exilé à Nakitchevan pour deux ans.

  4. Chirvanzadé, arrêté en 1895, emprisonné à Tiflis et exilé à Odessa pour un an.

  5. Issaakian Aretik, arrêté en 1896, emprisonné à Erivan pendant un an et exilé à Odessa pour deux ans.

  6. Aterpétian, arrêté en 1896, à Tiflis.

III. Les étudiants
  1. Kaflan Gabriel, arrêté en 1893 et exilé en Russie du Nord (Wologda) pour cinq ans.

  2. Agamirsian Sarkiss, arrêté en Perse, 1896, transporté à Tiflis et exilé en Russie du Nord pour trois ans.

  3. Berbérian Rouben, arrêté à Tiflis, 1895.

  4. Tadéossian Josèphe, arrêté en 1899, à Moscou.

  5. Nazarian Ippolite, arrêté en 1899, à Moscou.

  6. Khatissian, arrêté en 1899, à Moscou.

  7. Korganian, arrêté en 1899, à Moscou.

IV. Fonctionnaires d'État
  1. Wartanian Tirdat, notaire, arrêté à Erivan en 1889 et exilé en Bessarabie pour trois ans.

  2. Madatian Haïk, fonctionnaire du palais de justice, arrêté à Erivan en 1889 et exilé en Bessarabie pour deux ans.

  3. Ter Zakharian, fonctionnaire du palais de justice, arrêté à Erivan en 1889 et exilé à Odessa pour deux ans.

  4. Gnouni, fonctionnaire du palais de justice, arrêté à Tiflis, 1892 (un mois de prison).

  5. Zavarian Simon, agronome : a) 1891, arrêté à Tiflis et exilé en Bessarabie pour un an ; b) 1892, à Tiflis, mis en prison pendant un mois ; c) 1896, emprisonnement à Tiflis pendant quatre mois.

  6. Tadéossian Archak, chef des forêts, 1896, arrêté à Tiflis ; après un emprisonnement de longue durée, a été exilé au Caucase du Nord pour deux ans. 35 bis. Ter Grigorian Djalal, instituteur, arrêté à Akhalkhalak, 1896.

V. Employés de bureau
  1. Ter Grigorian Archak, arrêté à Tiflis, 1892 (un mois de prison).

  2. Okonian Tigran, comptable, arrêté à Tiflis, 1892 (un mois de prison).

  3. Davtian Nersess, comptable, arrêté à Bakou, 1895 (cinq mois de prison).

  4. Ovakimian, arrêté à Bakou, 1895.

  5. Ohannissian Ohannès, arrêté à Bakou, 1895, emprisonnement de six mois, et exilé au Caucase du Nord pour deux ans.

  6. Zakharian, comptable, arrêté à Bakou, 1895, emprisonnement de sept mois, et exilé à Nakhitchevan pour deux ans.

  7. Sagathel, arrêté à Bakou, 1895.

  8. Stépanian Alexandre, arrêté à Tiflis, 1895, emprisonnement de six mois et exilé à Nakhitchevan pour deux ans.

  9. Mardanian Fridon, comptable, arrêté à Bakou, 1896.

  10. Barsamian Archak, arrêté à Tiflis, 1896.

  11. Simonian Sissak, arrêté à Alexandropole, 1895, exilé à Odessa pour trois ans.

  12. Nadirian Simeon, arrêté à Batoum, 1896, exilé au Caucase du Nord pour trois ans.

  13. Gazarian Gazar, arrêté à Kars, 1895.

  14. Agamirzian Ohannès, comptable, arrêté à Bakou, 1895, exilé à Odessa pour un an.

  15. Kirakossian Josèph, comptable, arrêté à Bakou, 1895 (six mois de prison).

  16. Dastakian Abraam, arrêté à Tiflis, 1892 (un mois de prison).

  17. Matinian Nicola, drogman au consulat de France, arrêté à Tiflis, 1891 (deux mois et demi de prison).

VI. Clergé
  1. Hmaïak, vartabed, arrêté à Erivan, 1897, exilé au Caucase du Nord pour trois ans.

  2. Ter Grigor, arrêté à Erivan, 1898, exilé au district de Koutaïs (Géorgie).

  3. Ter Khoren, arrêté à Alexandropole, 1897, exilé au Caucase du Nord pour trois ans.

VII. Artisans
  1. Ter Ohannessian, arrêté à Tiflis, 1892.

  2. Dabtian, arrêté à Tiflis, 1892.

  3. Dandourian, arrêté à Tiflis, 1892.

  4. Ter Mikirtchian, arrêté à Tiflis, 1892.

  5. Mikirtchian, arrêté à Tiflis, 1892.

  6. Khoumarian, arrêté à Tiflis, 1895, et après un emprisonnement de longue durée exilé en Russie du Nord (Wologda) pour cinq ans.

  7. Simonian Avetik, arrêté à Akoulis, 1896.

  8. Vartanian Léon, arrêté à Dilijan, 1896.

  9. Simonian Artachès, arrêté à Dilijan, 1896.

VIII. Les commerçants
  1. Mirimanian Khoren, arrêté à Tiflis, 1892.

  2. Akopian, arrêté à Tiflis, 1892.

  3. Moussinian, arrêté à Moscou, 1896 (emprisonnement de longue durée, pas moins de huit mois).

  4. Agamirzian Pogoss, arrêté à Askhabade, 1896.

  5. Melik Grigorian Bareceg, arrêté à Tiflis, 1900 (sept mois de prison).

IX. Professions libérales
  1. Zalian Mikaël, docteur en médecine, arrêté à Bakou, 1895 (cinq mois de prison).

  2. Mouradian Minas, docteur en médecine, arrêté à Moscou, 1896.

  3. Tadéossian Tigran, docteur en médecine, arrêté à Tiflis, 1896, et exilé au Caucase du Nord pour deux ans.

  4. Djalalian Rouben, avocat, arrêté à Erivan, 1889, et exilé à Odessa pour deux ans.

  5. Eghiazarian Vassil, avocat, arrêté à Erivan, 1889, et exilé à Odessa pour deux ans.

  6. Mnatzakian Gabriel, avocat, arrêté à Erivan, 1896.

  7. Piradoff Grigor, peintre, arrêté à Tiflis, 1892.

  8. Kara Mourza, musicien-compositeur, arrêté à Vladikavkase, 1897.

  9. Abelian Ohannès, artiste, arrêté à Tiflis, 1892.

  10. Matinian Nathalie, sage-femme, arrêtée à Tiflis (cinq mois de prison).

  11. Sérémdjian Bédros, officier de l'armée bulgare, arrêté à Tiflis, 1896 (un an de prison). [Bédros Sérémdjian a été pendu à Andrinople le mardi 10 décembre 1901.]

Malgré les rigueurs et poursuites de tous genres exercées contre les révolutionnaires arméniens par le gouvernement russe, l'Arménisant allemand, Dr Waldemar Belck, a cru pouvoir établir par des allégations précises que la formation, l'équipement et le passage des bandes arméniennes, fortes de cinquante à cent hommes, de Transcaucasie en Turquie, étaient tolérés, favorisés même, par les autorités russes. Son raisonnement porte sur deux points : 1° À la frontière russe, dans la région d'Igdir, qu'il a parcourue plusieurs fois, les postes militaires sont éloignés les uns des autres d'un kilomètre seulement, et il faut encore tenir compte des stations cachées et des patrouilles qui circulent surtout la nuit pour empêcher la contrebande. Il est donc impossible que les bandes passent inaperçues, si les troupes qui surveillent la frontière ne ferment pas l'œil par ordre supérieur ; 2° Tous les révolutionnaires arméniens, qu'ils viennent de Russie ou de Perse, sont armés de fusils russes de construction récente, un mauser perfectionné sur le type allemand 88, ils ont deux cents cartouches dans leur ceinture, et portent un autre fusil et deux cents autres cartouches, destinés à l'armement de leurs compatriotes en pays turc. On ne peut expliquer que des milliers de fusils et de cartouches aient été acquis par le vol pur et simple comme le prétendent les autorités russes. Au reste, le docteur Belck, ayant eu entre les mains un de ces fusils pris aux révolutionnaires arméniens, le remit à un fonctionnaire russe « pour faciliter la recherche des voleurs » ; le fonctionnaire déclina l'offre en souriant et déclara que cela n'était pas intéressant.

Le raisonnement du docteur Belck repose sur des faits inexactement observés ou mal interprétés :

  1. Sur la frontière russo-turque, du côté russe, la distance entre les postes est de cinq verstes (six kilomètres) au minimum, parfois même de huit à dix kilomètres. Il ne faut pas oublier que dans les innombrables passes de l'Ararat et des monts Bardagh, les soldats russes ne s'aventurent jamais et que les Kurdes, sujets du tsar, y dominent en maîtres.

Quant aux stations secrètes et aux patrouilles, elles ne sont fortes que de deux ou trois soldats, incapables par conséquent de résister à une bande importante.

Ainsi la frontière si surveillée est en réalité libre au passage des fédaïs arméniens, qui est accidentel et intermittent et ne dure jamais plus de deux ou trois heures et va et vient incessant des contrebandiers et des brigands kurdes. Chaque année, au printemps, des hordes kurdes envahissent le territoire russe, razzient les villages arméniens d'Alashguol, Guillidja, Zor, Karakoïn, Aslanlou et Sachanlou et s'avancent même bien au delà des provinces limitrophes jusque dans le district d'Etchmiadzin.

La vérité est au contraire que les révolutionnaires arméniens ont contre eux non seulement la police et l'armée russe, mais aussi les brigands et les aghas kurdes, qui sont eux tolérés et protégés dans leurs incursions contre les villages de Transcaucasie parce qu'ils rendent au despotisme du tsar, comme au despotisme de Hamid, l'inestimable service d'opprimer l'élément arménien, de surveiller ses « menées » et de les dénoncer à la police.

  1. Les fusils saisis entre les mains des fédaïs portent en effet la marque des usines russes ; mais il ne s'ensuit pas qu'ils aient été livrés aux révolutionnaires par le gouvernement.

Voici la vérité. Dans les manufactures d'armes de l'État on prépare d'abord à la machine les diverses parties du fusil ; celles-ci, non finies, sont soumises à l'examen des experts spécialistes, qui retiennent les mieux fabriquées, avec lesquelles on construit ensuite les fusils de l'armée. Les autres pièces sont éliminées et marquées de l'estampille B (Brakovanni, éliminé) ; elles sont employées ou vendues comme ferraille.

Ce sont ces pièces de rebut que les révolutionnaires se procurent à grand prix, auprès de certains employés des usines qui les vendent à leur profit, sans qu'il reste trace de l'opération dans les comptes.

Des ouvriers arméniens réexaminent les pièces, les achètent et les assemblent. Il est facile de constater que les fusils des fédaïs portent tous la marque B ; ceux des soldats russes ne la portent jamais : ils sont estampillés ou de la marque de l'État ou de la marque U. T. Z. (usines impériales de Toula).

Quant aux numéros que portent les fusils de la fédération révolutionnaire, ils peuvent fort bien figurer aussi sur les fusils des soldats russes, par la simple raison qu'un fusil tel numéro étant éliminé (B) est ensuite reproduit, en bonne qualité, avec le même numéro.

Du reste tous les fusils des révolutionnaires arméniens ne sont pas de même construction. Les contrebandiers tartares leur vendent d'excellents fusils nouveau système (Berdan, Mauser, Aïnalou), qui parviennent également par leur intermédiaire à tous les nomades de Transcaucasie, en particulier aux Kurdes et aux brigands locaux.

Ceux-ci, munis ainsi d'armes perfectionnées, terrorisent des provinces entières et ne témoignent aucune révérence aux plus hauts fonctionnaires de l'administration ou de la police : M. Abkasy, préfet d'Elisavetpol, et M. Monastinsky, préfet d'Etchmiadzin, ont été tués par eux tout dernièrement. Il n'est guère probable que le gouvernement russe ait fourni lui-même aux brigands des fusils destinés à abattre les représentants de son autorité.

D

Les Arméniens ont été souvent accusés de manquer de courage et beaucoup de gens s'étonnent que trois cent mille hommes se soient laissé égorger « comme des moutons », sans opposer de résistance à leurs bourreaux. Mais on néglige de dire que les Arméniens, entièrement désarmés, aussi bien à Constantinople que dans les provinces, étaient en présence de troupes régulières, de policiers et de hamidiés, ou de simples assassins non officiels, munis d'armes excellentes, et il faut n'avoir jamais vu une foule parisienne détaler devant quelques sergents de ville pour reprocher à ces malheureux d'avoir subi la loi du plus fort.

Partout au contraire où ils ont des armes, les Arméniens, aussi bien que les palikares et armatoles helléniques et les heïdouks serbes ou bulgares, savent se défendre. Lors de la dernière insurrection de Zeïtoun, 1.500 hommes luttèrent pendant trois mois contre 50.000 Turcs, réguliers et bachi-bouzoucks ; et selon l'expression de M. de la Boulinière, chargé d'affaires de France, « les Puissances rendirent au Sultan le grand service de le tirer d'une situation difficile et inquiétante » en négociant un arrangement entre lui et les rebelles.

D'autres faits plus récents encore, peu ou mal connus en Europe, montrent les Arméniens sous un autre jour et ne permettent pas de les considérer comme voués, par destination, au rôle pitoyable de victimes. Je rapporterai, à titre d'exemples, trois cas caractéristiques.

Expédition de Khannazor

Le récit de l'expédition dite de Khannazor n'est pas de source arménienne : il a été publié dans die Zukunft de Berlin (numéro du 25 septembre 1897) par l'Allemand Hans Fischer.

En 1896, le Kurde Scharéo, du district d'Achbak, chef des Marsig, avait massacré 800 Arméniens qui s'en allaient de Van en Perse sur le conseil du consul anglais et de l'agent russe de Van : ces 800 hommes s'étaient défendus pendant sept jours dans un des quartiers de la ville ; leurs vivres et leurs munitions étaient épuisés ; ils étaient partis pour épargner au reste de la population un massacre total, sur la promesse de n'être pas inquiétés jusqu'à la frontière persane. Épuisés de fatigue, ils furent cernés pendant la nuit par les Marsig de Scharéo et tués jusqu'au dernier.

L'année suivante, une bande se forma en Perse pour venger leur mort. Elle comprenait trois cents hommes, dont deux prêtres, tous bien armés, et qui avaient déjà pris part à d'autres expéditions ; l'infanterie précédait ; les cavaliers couvraient la marche. Dans la nuit du 6 août, la troupe arriva sur une montagne d'où on pouvait reconnaître les positions de l'ennemi et, parmi les tentes noires des Kurdes, les deux tentes blanches du chef, tout le campement kurde était établi entre la montagne et une rivière. Les Arméniens se glissèrent jusqu'à proximité des tentes : à l'aube les Kurdes les aperçurent et le combat s'engagea.

Il dura deux heures environ ; les Arméniens demeurèrent maîtres du terrain. Interdiction de piller et, sous peine de mort, défense de violenter les femmes et les enfants : il n'y avait eu que très peu de femmes et d'enfants tués, pendant le combat même. C'est autour des deux tentes blanches de Scharéo que la lutte fut la plus vive : un major turc et des notables turcs s'y trouvaient en visite ; ils furent tués, ainsi que Scharéo, de qui les vainqueurs emportèrent l'épée et les décorations. Les Arméniens avaient perdu quatre hommes ; les Kurdes laissaient plusieurs centaines de morts.

Le lendemain, à l'aube, un millier de Kurdes et une compagnie de troupes régulières tentèrent de cerner la bande arménienne : la cavalerie protégea la retraite, et, dans cette nouvelle lutte, les Arméniens firent encore éprouver de nombreuses pertes à leurs ennemis ; puis la nuit venue, conduits par de bons guides, ils se dispersèrent dans les montagnes.

M. Fischer loue hautement le sang-froid et le courage des Arméniens : « Il y a aussi, écrit-il, des Arméniens qui sont braves » ; et comme le vice-consul turc de la province persane voisine avait répandu le bruit que les fédaïs avaient fait subir aux femmes et aux enfants d'atroces cruautés, il ajoute que les Kurdes ont dû eux-mêmes mutiler leurs morts pour rejeter ensuite l'accusation sur les Arméniens, et il conclut ainsi, témoin européen de l'événement : <quote>Je déclare ici formellement que ces allégations sont inexactes.</quote>

Coup de main d'Antranik

Depuis 1897, d'autres expéditions analogues ont été entreprises et jamais l'action des bandes arméniennes n'a entièrement cessé. Des chefs comme Serop, celui qu'on appelait Serop pacha, ont tenu la campagne pendant plusieurs années, exerçant de justes représailles contre les tyranneaux kurdes et turcs. Serop est mort dans une embuscade, trahi par un paysan. Mais d'autres ont survécu et en ce moment même entre Van, Moush et le Sassoun, le chef Antranik circule sans que les autorités turques arrivent à se saisir de lui. L'an dernier, il exécuta Khalil Beshir, le bourreau de Hitenk, Spaghank, et Chouchnamark. Pendant l'hiver de 1901, il s'était réfugié au monastère de Sourp Arakélotz, qui commande les premières passes vers le Sassoun : un document d'origine ecclésiastique, partant peu favorable aux gens comme Antranik, semble, en sa forme concise, le plus bel éloge de ce brigand :

En l'absence du supérieur du couvent, Ohannès vartabed, la bande du chef révolutionnaire Antranik prit possession, le 20 novembre 1901, du monastère de Sourp Arakélotz (monastère des Saints Apôtres) où se trouvaient cinquante orphelins et trente hommes ou femmes de service. La bande se composait de trente-cinq hommes. Il a été constaté que pendant l'occupation, qui a duré dix-neuf jours, elle a respecté les biens du couvent et de l'église ; mais pour assurer la nourriture de tous, sept vaches furent abattues et la farine du couvent mise à contribution.

Le général de division Mehmed Ali pacha, avec deux bataillons forts de 1.200 hommes, cerna Sourp Arakélotz et coupa toutes les issues. Après plusieurs tentatives inutiles de négociations, après trois démarches du supérieur du couvent et six lettres émanant de lui ou de l'évêque Khosrow Berighian, celui-ci, au péril de sa vie, pénétra, le premier décembre, dans le monastère, accompagné de deux commissaires de la police turque et de quelques autres personnes.

L'évêque et sa suite furent d'abord enfermés, puis Antranik se présenta, portant la décoration du Médjidié enlevée à Khalil Beshir, dont il se déclara le meurtrier.

Puis il ajouta :

  1. Que lui et sa bande n'étaient pas des rebelles, mais qu'ils défendaient leur vie et celle de leurs compatriotes, victimes des Kurdes ;

  2. Qu'ils n'avaient jamais pillé de village, attaqué de courriers, tué de gens inoffensifs ;

  3. Qu'ils avaient exécuté Khalil Beshir et trois autres Kurdes, auteurs de meurtres à Chouchnamark ;

  4. Qu'au contraire — et il fit une énumération complète — les Kurdes avaient commis d'innombrables pillages, viols, meurtres et massacres, tant dans les villages de Moush que dans ceux du Sassoun ;

  5. Qu'ils reconnaissaient l'autorité du Sultan ; mais qu'un seul Sultan suffisait et qu'ils n'en voulaient point avoir d'autres dans la personne des chefs kurdes, disposant comme autant de sultans de la vie et des biens des Arméniens, levant l'impôt pour leur compte et faisant la loi à leur gré ;

  6. Qu'ils se rendraient si on leur garantissait la sécurité pour eux-mêmes et pour les Arméniens du pays.

L'évêque Berighian quitta alors le couvent et, rentré à Moush, communiqua au gouverneur général, au commandant militaire, et aux consuls anglais et russe les déclarations d'Antranik, qui ont été consignées dans un rapport écrit.

Les autorités turques allaient lui envoyer une seconde ambassade quand on apprit, dans la matinée du 9 décembre, qu'il avait quitté le couvent avec toute sa bande, pendant la nuit précédente. Deux de ses compagnons avaient été tués pendant le siège ; deux soldats turcs avaient été tués, deux blessés.

Les audacieux coups de main de tels hommes donnent parfois à réfléchir aux ministres européens quand ils en ont connaissance : c'est évidemment à Antranik et au rapport ci-dessus que M. Delcassé faisait allusion dans son discours du 20 janvier 1902 quand il disait :

Il semble fatal que des populations dont on continuerait à laisser impunément piller les biens ou qui ne cesseraient pas de se voir exposées à des attentats, à des meurtres trop souvent impunis finissent par se dire que tout vaut mieux que la vie sous le cauchemar d'une hécatombe.

Le ministre des affaires étrangères n'ignorait pas non plus que les Arméniens révolutionnaires ne limitaient pas leur action à l'Arménie seule et même en Europe ils collaboraient volontiers avec quiconque entre en lutte contre le régime hamidien. C'est ainsi qu'en plusieurs circonstances les Arméniens se sont associés aux bandes macédoniennes : une preuve directe de cette entente fut donnée, lors de la quadruple pendaison d'Andrinople.

Pendaison d'Andrinople

Le mardi 10 décembre 1901, en vertu d'un firman de S. M. I. Abd-ul-Hamid, communiqué dans la nuit aux autorités d'Andrinople, sur les quatre places principales de la ville, Bitbazar, Supurguedjiler, Yédi Yol Aghassi, Abadjilar Bachi, furent pendus quatre « brigands » révolutionnaires :

Ceux-ci appartenaient à une bande de dix personnes qui s'était formée pour châtier le riche bey dépradateur Derschi Mustapha et le vali d'Andrinople, et pour délivrer les exilés politiques d'Aschia et les prisonniers d'Andrinople. Ils avaient pris comme otage le fils de Mustapha, capturé dans une des fermes du bey.

Le 5 juillet, la bande fut cernée par des troupes turques, fantassins et cavaliers, à Kiretchli. Une véritable bataille s'engagea, de neuf heures à deux heures et demie de l'après-midi. Dès le début de l'engagement, le chef Yorghi Photeff et l'Arménien Thathoul Zarmanian avaient été écrasés par les chevaux ; les huit autres luttèrent désespérément ; quatre furent tués encore et les quatre survivants, n'ayant plus de munitions pour leurs fusils, foncèrent sur les troupes turques, armés seulement de revolvers, dans l'espoir d'être tués sur place. Mais ils furent pris et gardés en prison.

Dès que la nouvelle de l'exécution prochaine se répandit dans la ville, une foule joyeuse se porta vers les places désignées, pour assister à la fête cruelle que le Sultan offrait à son peuple ; et les femmes du harem de Derschi y vinrent, les poches pleines de pierres. Ainsi les Turcs, les Grecs et les Juifs, tous cependant victimes aussi de la tyrannie hamidienne, se ruaient stupidement pour assister à l'assassinat juridique de quatre hommes désarmés.

Sviatoslav Merdjanoff fut pendu devant le gymnase bulgare, afin d'épouvanter la génération nouvelle. Il s'adressa à la foule en bulgare, disant pourquoi la bande avait été constituée, et montrant que la lutte révolutionnaire était indispensable.

Onnik Thorossian, ouvrier tailleur, parla longuement :

— Vous allez nous pendre, n'est-ce pas ? Mais sachez bien que nous ne mourons pas sans espoir, il en viendra d'autres après nous, par milliers. Auparavant vous avez pendu des Bulgares aussi ; mais cela vous a coûté une Bulgarie et aujourd'hui aussi cela vous coûtera une Arménie.

Puis s'adressant au soldat qui se tenait auprès de lui :

— Viens que je t'embrasse pour la dernière fois ; parmi tant de gens il n'y a que toi qui aies du cœur.

Bédros Sérémdjian écarta d'abord le prêtre Ter Arssène qui lui apportait la communion : « Va-t'en, malheureux ! lui dit-il. Est-ce maintenant seulement que tu as pensé à venir nous trouver ? »

Puis il distribua aux pauvres l'argent qu'il avait dans sa poche, et, monté sur la chaise du bourreau, d'une voix forte, il cria à la foule, en turc :

— On m'a conduit ici pour me pendre comme révolutionnaire. Je suis en effet révolutionnaire et n'oubliez pas, insensés, que me voici devant la potence comme représentant de l'Idée. Quoi ! vous voudriez aussi pendre l'Idée ? N'est-ce pas par la potence que s'est levée l'aurore de la révolution bulgare ? N'est-ce pas par la potence que des provinces, l'une après l'autre, ont été détachées de votre cadavre en pourriture ? Pendez-moi ; mais apprenez que chaque pendaison creuse une fosse sous le trône du Sultan.

Les bourreaux se jetèrent alors sur lui ; il se dégagea violemment, les repoussa, se passa lui-même la corde au cou et renversa la chaise en arrière.

Hadjikhristo Iliev mourut avec le même courage imperturbable.

Voici sur Bédros Sérémdjian, Onnik Thorossian, et Thathoul Zarmanian, quelques notes biographiques.

Bédros Sérémdjian (Bédo) n'était pas un nouveau venu dans le mouvement révolutionnaire. Son nom figure déjà sur la liste des prisonniers politiques condamnés en Russie. Il avait pris part à la campagne contre Scharéo. Puis il était rentré en 1898, auprès de sa mère mourante, à Philippopoli. Un rédacteur du Charjoum, qui l'a connu alors, le représente comme un jeune homme, grand, fort, au front large, aux cheveux bouclés, au regard très doux. Il aurait voulu reprendre aussitôt l'œuvre interrompue ; mais il était retenu au chevet de la pauvre femme, atteinte d'un mal inguérissable, et dont son départ eût hâté la fin. Quand elle fut morte, ses sœurs mariées, son frère libéré du service, Bédros Sérémdjian ne demeura pas plus longtemps inactif. Il ne lui suffisait pas d'écrire dans les journaux des souvenirs de l'insurrection bulgare ; il lui fallait de nouveau lutter, se sacrifier ; et ce jeune homme de haute culture, à qui la vie eût été douce et facile, alla au-devant de son destin.

Onnik Thorossian, ouvrier tailleur, était de petite taille, maigre, avec des yeux noirs extrêmement brillants. En 1898 seulement, il s'était affilié aux comités révolutionnaires. Très misérable alors, il habitait à Varna chez un de ses parents qui ne cessait de l'insulter, lui et les révolutionnaires. Il avait demandé qu'on lui confiât une mission, fût-elle dangereuse, ou qu'au moins une aide lui fût donnée pour aller s'établir ailleurs. Il partit ainsi pour Philippopoli, où il vivait largement de son métier, distribuant à ses camarades la plus grande partie de son salaire. Il s'était exercé au tir et avait gagné un premier prix au concours de tir. Au combat de Kiretchli, il put ainsi infliger aux assaillants des pertes graves.

Au contraire d'Onnik Thorossian, Thathoul Zarmanian était depuis longtemps révolutionnaire. De taille moyenne, les épaules larges, un sourire d'enfant sur le visage, il avait la voix si douce que « quand il parlait, on aurait cru qu'il prononçait les mots très bas, comme pour les garder secrets ». C'était un ouvrier armurier très habile. Il avait accompli heureusement plusieurs missions difficiles ; et s'il avait échoué une fois en 1896, c'était parce qu'il s'était trouvé sous les ordres d'un camarade maladroit. Cet échec l'avait peiné, et il ne songeait qu'à réparer par quelque action éclatante. Thathoul tomba à Kiretchli ; ainsi lui furent épargnées les souffrances de la prison, les bastonnades, les tortures réservées à ses compagnons survivants.

Les morts comme Onnik Thorossian, Bédros Sérémdjian, Thathoul Zarmanian, Yorghi Photeff, Sviatoslav Merdjanoff, Hadjikhristo Iliev et leurs frères d'armes ne doivent pas être honorés par de vaines déclamations.

Mais leurs actes seraient d'un singulier enseignement pour les hommes d'État pratiques, s'ils étaient capables d'en comprendre toute la signification et toute l'importance.

Quand, en 1867, le comité secret révolutionnaire bulgare demanda au sultan Abd-ul-Aziz l'autonomie sous la souveraineté du khalife, qui prendrait le titre d'empereur des Bulgares, le Sultan écarta dédaigneusement leur mémoire : l'écrasement des insurrections de 1841 et de 1851 lui donnait pleine confiance pour l'avenir.

Et cette même année, les tentatives de Panaïot Hitov et de Philippe Totiou furent noyées dans le sang, comme aussi dans l'hiver de 1868 celles de Hadji Dimtar Azénov et d'Étienne Karadja, à Gabrovo ; et par milliers, les Bulgares suspects furent déportés à Diarbékir.

En 1873, nouvelle tentative de ce Vasile Levski, au tombeau duquel les révolutionnaires de Sofia ont manifesté après les pendaisons d'Andrinople.

Enfin en 1875, après Panaghouritché prise d'assaut et 763 Bulgares massacrés ; après Klisoura, 58 villages détruits et 1.500 « rebelles » égorgés en vingt-six jours, la grande insurrection éclata.

Trois ans plus tard, le sang des révolutionnaires bulgares, libéralement versé pendant plus d'un demi-siècle, avait créé la Bulgarie libre.

Les Arméniens n'en demandent pas tant et ils se contenteraient d'un régime analogue à celui qu'indiquait Antranik dans ses déclarations, régime différent des réformes estimées urgentes par les Puissances européennes, dans le mémorandum du 11 mai 1895, avant les grands massacres : un projet dans ce sens a été élaboré par le parti droschakiste et remis au ministre français des affaires étrangères, au mois de septembre 1901. Ce projet, qui a été soumis à des arménophiles européens extrêmement prudents et modérés, ne leur a point paru dangereux, et son adoption ne porterait aucun préjudice à l'intégrité de l'Empire ottoman, ni aux intérêts particuliers d'aucune Puissance européenne.

E

Le problème arménien ne comporte en effet que trois solutions :

  1. Extermination complète de la race ;

  2. Annexion à la Russie des vilayets arméniens ;

  3. Réformes politiques et administratives.

La première solution agrée beaucoup au Sultan, et il fait son mieux pour qu'elle passe dans l'ordre des faits irrémédiables. Mais les gouvernements européens, envers lesquels il est lié par l'article 61 du traité de Berlin, n'ont pas encore officiellement déclaré qu'ils la tenaient pour préférable.

La seconde solution ne déplairait pas à la Russie, qui s'est assuré, par des conventions formelles, la construction des chemins de fer jusqu'à Erzeroum, Sivas, — et au besoin jusqu'à la côte de Cilicie, — et qui tient déjà la Perse dans une quasi-vassalité. Mais elle ne serait pas heureuse pour les Arméniens, ni conforme aux intérêts des Puissances réellement européennes, intérêts contraires à ceux de la Russie semi-asiatique.

En Transcaucasie, on compte de 1.900.000 à 2 millions d'Arméniens, sujets russes depuis le traité de Turkmentchaï (1829), et surtout depuis la défaite de Schamyl en 1859.

Dans cette première période et jusqu'en 1881 environ, les Arméniens russes ne furent pas maltraités par leur gouvernement : les écoles et les sociétés de bienfaisance se développèrent en liberté, et aucune tentative de russification ne fut faite contre eux.

Mais les choses ont entièrement changé depuis lors. La réaction commença avec le prince Dondoukoff Korsakoff, qui fut gouverneur provisoire de la Bulgarie, et, à partir de 1896, le prince Galitzine institua tout un système de vexations graves.

Trois cent quatre-vingt-une écoles arméniennes furent fermées, et toutes leurs propriétés et fonds transférés au département impérial de l'éducation. Les sociétés de bienfaisance furent supprimées. Supprimée également la Société pour la publication des livres, doublement dangereuse : elle publiait des livres, et elle publiait des livres arméniens. Fermées aussi les bibliothèques arméniennes, et le nom même d'Arménie traqué sur les catalogues. Ainsi que le disait un censeur : « Il n'y a pas d'Arménie en Russie », et un ouvrage historique sur Vagarschabad, capitale de l'Arménie, était déclaré séditieux. Presque tous les journaux furent aussi interdits : il en subsiste à ce jour deux quotidiens : Mschak et Nor Dar ; une revue littéraire : Mourtch ; une revue religieuse : Ararat.

En même temps des mesures administratives étaient prises pour empêcher les Arméniens d'acquérir la propriété foncière ; et les quarante mille réfugiés qui avaient émigré de Turquie, en 1896, pour échapper aux massacres, devaient ou devenir sujets russes, faire le service militaire et accepter toutes les charges, sans avoir, en échange, le droit de posséder, ou de rentrer en Turquie sur un territoire dont l'accès leur est interdit sous peine de mort.

Il leur faut donc choisir entre le massacre pur et simple ou l'abolition lente de leur langue et de leur nationalité, et un proverbe populaire dit chez eux que « le Turc coupe les branches de l'arbre et que le Russe en coupe les racines ».

L'annexion à la Russie ne serait nullement avantageuse pour les Arméniens. Il n'est pas sûr d'ailleurs qu'elle pût se faire sans amener les protestations d'autres nations européennes. Non seulement l'Allemagne, mais la France même et en général toutes les Puissances, à l'exception de la Russie, ont en Turquie des intérêts qui seraient mis en péril par une nouvelle extension moscovite vers le sud. Le futur chemin de fer de Bagdad, qui doit être construit avec des capitaux européens, serait à la merci des Russes, ainsi que toute la plaine de Mésopotamie, le jour où ceux-ci deviendraient maîtres des hautes vallées du Tigre et de l'Euphrate en devenant maîtres des vilayets arméniens.

Mais d'un autre côté, la Russie s'oppose absolument à l'établissement sur sa frontière transcaucasienne d'un nouvel état autonome : selon la formule du prince Lobanoff, elle ne laissera jamais se constituer en Arménie une seconde Bulgarie.

La troisième solution demeure donc seule possible ; elle avait paru excellente, en 1895, aux ambassadeurs européens : elle revient à établir dans les six vilayets, réduits à une seule province, un régime pareil à celui du Liban, avec un contrôle effectif de l'Europe sur la nomination des hauts fonctionnaires. En 1895, les ambassadeurs étaient même tombés d'accord sur le choix du gouverneur futur : il aurait été pris de nationalité neutre et on songeait à un citoyen suisse : ainsi M. Numa Droz fut proposé plus tard pour administrer la Crète.

Alors surgit l'argument dernier des hommes d'État : toute mesure de coercition à l'égard du Sultan risque de déchaîner une guerre européenne.

Il a été prouvé par les faits que cet argument n'avait aucune valeur, une première fois, après la guerre turco-grecque ; une seconde fois, l'année dernière, lors du conflit franco-turc ; et en ces deux circonstances, c'est M. Delcassé qui a démontré que de pareilles craintes étaient vaines.

Quand il fallut imposer au Sultan l'autonomie crétoise, l'Allemagne et l'Autriche étaient nettement hostiles aux désirs des Hellènes, la Russie peu favorable ; l'Angleterre, l'Italie et la France se trouvaient en plein accord pour enlever au Sultan victorieux une province de son empire. Le ministre français des affaires étrangères, avec une décision et une énergie très louables, sut faire accepter son opinion par la « nation amie », et sur un ultimatum des quatre Puissances, qui le menaçaient de recourir à la force s'il ne se soumettait pas, le Sultan céda, à la date exacte où son protecteur Guillaume II, en grand apparat, visitait Constantinople.

Il en a été de même pour le règlement des créances Tubini-Lorando. Ce n'est pas ici le lieu d'examiner si les actes d'hostilité ouverte accomplis par le gouvernement français étaient justifiés par des exigences légitimes : ils n'en ont pas moins été accomplis, sans qu'il s'en soit suivi une guerre européenne.

Pour obliger le Sultan à exécuter enfin les clauses du traité de Berlin, il n'est donc même pas nécessaire de s'assurer l'assentiment unanime des Puissances européennes ; il suffit d'une entente entre quelques-unes d'entre elles pour sauver le peuple arménien d'une extermination totale : ce serait là une tâche aussi aisée et aussi honorable que de recouvrer des dettes privées par le moyen des cuirassés ou de rétablir l'ordre dans les finances turques, grâce à la science de M. Rouvier et à l'appui de l'ambassadeur allemand.


extrait le 19 aout 2026 de Gallica, tiré du Cahier de la quinzaine, n°19.
Essai de Quillard publié dans les Cahiers de la quinzaine et revenant sur la situation de l'Arménie (entre autres, les massacres hamidiens). Il a été choisi de ne pas conserver sa partie finale (documents annexes), pour les publier séparément si besoin.