Lugano, le 3 mai 1889.
Le hasard d'une rencontre d'hôtel m'a fait reconnaitre un individu que j'avais vu autrefois aux côtés du compagnon Gauthier. Nous liâmes conversation, il me déclara s'appeler Berthier et être voyageur de commerce, mais comme j'ai aussi la mémoire des physionomies, je me souvins que ce personnage, autrefois, me fut désigné sous un autre nom et qu'on le présentait comme un des chefs du parti anarchiste. Mais s'il me cacha son nom, il n'en fit pas de même pour ses opinions anarchiques et, pour que je n'en doutasse point, il me montra des lettres de Bordat, du prince Krapotkine, d'Elisée Reclus, remontant tout au plus à une huitaine de jours.
Il me dit venir de Zurich et se diriger sur Milan et ensuite sur l'Allemagne. Il me déclara qu'on ne serait pas longtemps sans entendre parler du parti anarchiste. Ce monsieur, qui est assez hâbleur, m'a raconté une foule de choses intéressantes, sur lesquelles il ne m'a pas demandé le secret et que rien ne m'empêche par conséquent de vous faire connaître.
Il venait d'assister à Zurich à une réunion du comité Central anarchiste, dans laquelle il a été décidé d'agir et il a été délégué pour aller porter aux divers comités italiens de Milan, Ravenne, Rimini, etc, et d'Allemagne, les instructions verbales à ce sujet. Un délégué, dont il ne m'a pas dit le nom, s'est rendu à Paris, un autre à Lyon.
Le polonais Breminstein, tué à Zurich par l'explosion des bombes, faisait partie du comité anarchiste et j'ai cru comprendre que la fabrication des bombes à laquelle il se livrait, n'était pas destinée à fournir des engins explosibles aux conspirateurs nihilistes, mais bien à servir aux mouvements anarchistes qui doivent avoir lieu à Paris. Ce monsieur ne m'a pas caché que l'exposition de Paris finirait autrement qu'elle va commencer. Ils ne veulent pas faire d'exceptions, conservateurs ou opportunistes, radicaux ou boulangistes, ce sont tous des bourgeois et par conséquent des ennemis.
Ceci, c'est le côté anarchique, mais vous allez voir que sous ses opinions anarchiques, ce monsieur dissimule un autre rôle, celui d'espion militaire. Sa présence à l'hôtel Washington où, pour un anarchiste, il ne craignait pas de descendre et de diner à 4 f 50 par repas, m'engagea à ne point le perdre de vue et je ne tardai pas à savoir qu'il avait demandé si "der Graf von Waldersee" était descendu à l'hôtel, mais, malgré toute mon attention, je n'ai pu le voir se rendre à l'hôtel Reichmann. Y était-il allé le matin, je ne puis le dire. Malgré toutes les présomptions je ne puis assurer qu'il ait vu le général.
J'attendis ; le lendemain matin, voyant le dit Berthier aller du côté de la poste, je m'arrangeai pour entrer au bureau postal dès qu'il en fut sorti et je demandai le nom de la personne à qui on venait de remettre des lettres ; on me répondit M. Gross. J'étais fixé ; le dit Berthier n'était autre que le fameux anarchiste, docteur Gross, membre du comité central anarchiste.
Le faux Berthier partit ensuite pour Milan. J'eus l'occasion de le revoir et j'appris des choses importantes. Le docteur Gross a plusieurs domiciles en Suisse ; mais le principal parait être Boncourt, sur la frontière française, près de Belfort, où il va souvent. Il parait que c'est de Boncourt qu'on expédie en France les publications interdites et les petits joujoux qu'on fabrique à Zurich.
Mais je crois aussi que le poste de Boncourt est beaucoup plus important au point de vue du rôle caché que je soupçonne le docteur Gross de remplir, car je ne vois pas ce que M. de Waldersee aurait à faire avec les anarchistes ; ceci est du ressort de la police allemande et non pas des généraux de l'empereur Guillaume.
Le docteur Gross est un homme de 35 ans, fort intelligent, qui parle admirablement le français, l'allemand, l'italien. Il a publié des ouvrages dont j'ignore la valeur mais qui n'ont pas eu un grand succès de vente. Gross n'est pas le premier venu, et il est au courant de toutes les questions militaires. Il parait connaitre tous les détails d'organisation de l'armée allemande et des armées française et Suisse. Il parle fortifications et armement comme pourrait le faire un officier d'Etat-Major.
Il a dit qu'il connaissait beaucoup le consul de France à Zurich et qu'il avait démasqué, dans cette ville, un agent secret du gouvernement français, Valadier dit Garraud, ancien journaliste à Lyon et à Marseille, dont il a été fort question dans le procès du complot de Lyon.
A Milan, il devait assister à une réunion des chefs du parti anarchiste de cette ville.
En somme, on fera bien de surveiller cet individu au point de vue de l'espionnage. Quant à la partie anarchiste, il se pourrait bien qu'il émarge aussi à la caisse de la police allemande et qu'il collabore avec les Wohlgemuth à la préparation des complots dont le gouvernement allemand espère tirer grand profit.