#title Des femmes anarchistes face au droit de vote : une critique féministe et révolutionnaire du suffragisme (France, États-Unis)
#author Sidonie Verhaeghe
#SORTtopics France, États-Unis, anarcha-féminisme, histoire de l'anarcha-féminisme, histoire de l'anarchisme
#date 2023
#source extrait le 31 juillet de Revue d'histoire du XIXe siècle, n° 66, 2023/1, « Féministes en révolution », p. 55-70]
#lang fr
#pubdate 2026-07-31T15:13:03
« Il va sans dire que je ne m’oppose pas au suffrage des femmes au motif qu’elles n’y ont pas droit. Je ne vois en effet aucune raison d’ordre matériel ou psychique pour laquelle la femme ne devrait pas avoir le même droit de vote que l’homme. Mais cela ne m’aveugle pas au point de croire que la femme réussira là où l’homme a lamentablement échoué[1]. » Emma Goldman[2] écrit ces phrases en 1910, dix ans exactement avant que le Congrès américain n’adopte le droit de vote pour les femmes, et à une période où les mouvements suffragistes sont forts aux États-Unis comme en Europe. Même si Goldman, avec sa critique du suffrage, prend ses distances avec les féministes de son temps, elle n’en défend pas moins l’émancipation des femmes. Dans son article « Woman Suffrage », elle continue : « Oui, je peux être vue comme une ennemie de la femme, mais si je peux l’aider à voir la lumière, je ne m’en plaindrai pas[3]. » Mais alors, comment contester le vote (en tant qu’anarchiste) tout en demandant à être politiquement incluse (en tant que femme) ? L’objet de cet article est d’analyser le point de vue adopté par les militantes anarchistes avant l’adoption des droits politiques pour les femmes. Au-delà des divergences qui peuvent exister entre elles, et de l’évolution de certaines positions au fil de leurs vies, cet article tente de tirer quelques fils conducteurs pour une définition anarchiste féministe de la place politique des femmes. Il s’agit ici de voir comment ces militantes sont à la fois anarchistes et féministes (même si elles ne revendiquent pas ce qualificatif[4]), et de quelles façons, à une période où la question du droit de vote est centrale pour les mouvements féministes, leurs revendications d’émancipation des femmes s’articulent à la pensée anarchiste. Pour le saisir, je m’intéresserai en particulier aux militantes françaises et états-uniennes au tournant des xixe et xxe siècles. Benedict Anderson, Constance Bantman ou Vivien Bouhey ont déjà montré comment se configurent des réseaux anarchistes transnationaux[5], et cela se confirme pour ces militantes : les liens entre les anarchistes européennes et états-uniennes sont réels. Ces circulations sont, on le verra, autant celles des imprimés (articles, correspondances) que des personnes (exils, participations aux congrès internationaux, tournées de conférences[6]). La comparaison permet de dévoiler les convergences qui existent au-delà des frontières nationales, tant du côté de la pensée anarchiste que féministe. Michèle Riot-Sarcey l’affirme : les mouvements pour l’égalité des droits entre les hommes et les femmes en France et aux États-Unis partagent plus de similitudes que de différences. En effet, écrit-elle, « on constate les mêmes enthousiasmes, les mêmes « extravagances », la même marginalité, le même isolement[7] ». On trouve également dans le mouvement anarchiste, aux États-Unis comme en France, la même tension (qui va être redéfinie par le féminisme anarchiste) entre les communistes libertaires, proches ou héritiers de Bakounine et de l’Internationale antiautoritaire, et la tendance individualiste d’une nouvelle génération qui prend de l’importance dans les années 1890. Margaret S. Marsh montre qu’il existe deux profils sociologiques de femmes anarchistes aux États-Unis à la fin du xixe siècle et au début du xxe siècle, qui rejoignent les deux tendances de l’anarchisme. Les communistes libertaires sont pour la plupart immigrées. Un grand nombre d’entre elles sont, comme Emma Goldman, des juives de Russie ou d’Europe de l’Est. Issues de familles modestes, elles ont rarement été à l’école plus de quelques années. Elles rejoignent les grandes villes pour trouver du travail dans les usines, les ateliers clandestins, ou au service de familles riches. Les individualistes, comme Voltairine de Cleyre[8] (même si elle s’éloigne ensuite de l’individualisme pour tenter de penser un anarchisme qui dépasse les clivages), sont majoritairement natives américaines et disposent d’un bagage scolaire plus important. Cela leur permet parfois d’occuper des postes d’institutrices. Néanmoins, la plupart de ces militantes, qu’elles soient communistes libertaires ou individualistes, ne s’investissent souvent que quelques années, quittant ensuite rapidement le mouvement[9]. À travers ces femmes anarchistes, en France et aux États-Unis, des années 1870 à la veille de la Première Guerre mondiale, on peut suivre la trajectoire d’une perspective féministe spécifique, dont la Commune de Paris a été un catalyseur[10], un féminisme révolutionnaire qui se caractérise par un désintérêt pour la question des droits civils et politiques au profit des questions socioéconomiques. Si cette perspective est marginalisée dès les années 1880, à la fois par le tournant électoraliste des organisations socialistes et par la progressive structuration d’un féminisme suffragiste, elle continue d’exister chez les anarchistes féministes. Elles revendiquent le primat de la révolution sociale sur l’intégration des institutions politiques autoritaires et aliénantes, en ajoutant à la perspective anarchiste la question de l’émancipation des femmes. Cette émancipation doit s’opérer par les femmes elles-mêmes (comme le défendent aussi les suffragistes radicales[11]), mais surtout sans attendre, ici et maintenant. Les militantes anarchistes défendent ainsi, à l’instar de Voltairine de Cleyre, « la propagande par le discours, par l’acte et, par-dessus tout, par la vie[12] ».
* Une opposition anarchiste au vote et au système représentatif
Les anarchistes s’opposent au système représentatif et refusent le vote comme modalité de désignation des gouvernants. Les journaux sont un vecteur important de cette propagande abstentionniste. Ainsi, on trouve régulièrement dans le journal individualiste français L’Anarchie des petits encadrés intitulés « Piqûres d’aiguille » reprenant, sous forme de slogans ou de bonnes formules, les positions anarchistes. En 1905, on y lit notamment que « la Politique est une des plus grandes absurdités » et que « le Bulletin de vote est l’arme des lâches et des imbéciles[13] ». De manière générale, la position des femmes anarchistes sur la pratique électorale et le système représentatif rejoint celle des hommes. Elles condamnent ainsi fermement les élections et les « votards ». L’une des actions antiélectoralistes les plus originales menées par les femmes anarchistes est sans doute la proposition de Louise Michel[14], pour les élections municipales de janvier 1881 à Paris, d’inscrire des « candidatures mortes ». Cette idée, qu’elle défend lors de plusieurs conférences, est d’abord une manière de tourner en dérision la pratique de la représentation, ou plutôt de mettre en lumière l’absurdité de l’acte de vote et de délégation. On trouve régulièrement dans l’histoire de la propagande antiélectoraliste cette pratique des candidatures loufoques. Quelques années après Louise Michel, en 1898, le journal du pamphlétaire anarchiste Zo d’Axa, La Feuille, propose par exemple la candidature d’un âne blanc baptisé Nul, promené dans les rues de la ville le jour des élections législatives[15]. Cette proposition de candidatures mortes est aussi pour Louise Michel une manière de rendre hommage aux militants du passé, notamment aux communards victimes de la répression. La mémoire de la Commune structure la pensée de Louise Michel[16], et ce sont les noms de Gustave Flourens et Charles Delescluze, tués sur les barricades, ou de Théophile Ferré, fusillé au camp de Satory en novembre 1871, qu’elle suggère comme candidats. Au-delà de ses dimensions symboliques, sa proposition repose sur un argument politique. En effet, affirme Louise Michel, les candidatures mortes « sont l’idée pure de la Révolution sociale planant sans individualité[17] ». Ici se trouve la différence entre la révolution et l’élection : la seconde glorifie le pouvoir d’un seul quand la première se forme sur le sacrifice de tous. Cette critique de l’élection conduit les femmes anarchistes à prendre leurs distances, voire à s’opposer aux mouvements féministes qui se structurent dans le dernier tiers du xixe siècle. Aux États-Unis, certains États accordent progressivement le droit de vote aux femmes : le Wyoming est précurseur en 1869, suivi par le Colorado en 1893, l’Utah et l’Idaho en 1896. Deux grandes associations portent la lutte pour le suffrage : la National Woman Suffrage Association, créée en 1869 par Elizabeth Cady Stanton et Susan B. Anthony, et l’American Woman Suffrage Association, de Lucy Stone et Henry Blackwell. En 1890, les deux associations fusionnent et forment la National American Woman Suffrage Association (NAWSA). En France, dans les années 1870-1880, le mouvement féministe s’organise essentiellement autour des revendications juridiques. Il est cependant divisé, entre d’un côté les partisans des droits civils (autour de Léon Richer et de la Ligue française pour le droit des femmes) et de l’autre des militantes pour les droits politiques qui défendent un suffragisme radical, proche du socialisme ouvrier (autour d’Hubertine Auclert, du journal La Citoyenne et des groupes Le Droit des femmes, puis Le Suffrage des femmes[18]). Si des liens existent entre les militantes anarchistes et les suffragistes radicales, notamment lorsqu’elles ont participé ensemble à la Commune de Paris (c’est par exemple le cas de Louise Michel et Marie-Rose Astié de Valsayre, militante suffragiste[19]), leurs revendications divergent. Les femmes anarchistes s’opposent d’abord aux suffragistes au niveau de la pratique politique. En 1885, à l’occasion d’élections législatives en France, le comité socialiste formé sous la présidence de Jules Allix décide de présenter une liste de femmes candidates : Louise Michel, Hubertine Auclert, Maria Deraismes, Léonie Rouzade, Séverine, Paule Minck, Louise Barberousse et Jeanne Hugues. Finalement, le nom de Louise Michel est retiré de la liste des candidatures féminines, à sa demande (ainsi que ceux de Séverine et de Paule Minck). Elle écrit au comité :
« Chères citoyennes, Vous savez bien que je ne suis pas pour les candidatures, retirez donc, je vous prie, mon nom de la liste où vous l’avez mis, par amitié, sans doute. Je crois que quelques femmes à la Chambre n’empêcheraient pas le prix dérisoire du travail des femmes, et que la prison et le trottoir n’en continueraient pas moins de vomir l’un sur l’autre des légions d’infortunées. Que chacune de nous combatte avec l’arme qu’elle croit la meilleure, mais le bulletin de vote est moins que jamais la mienne[20]. »
Les femmes anarchistes s’opposent également aux suffragistes au niveau de l’argumentaire. C’est sur ce point qu’insiste Emma Goldman dans « Woman Suffrage », un article écrit en 1910 et dans lequel elle répond méthodiquement aux principaux arguments des suffragistes. Elle affirme que la majorité d’entre elles ne défendent pas le vote des femmes au nom de l’émancipation mais pour devenir « de meilleures chrétiennes et de meilleures gardiennes du foyer[21] ». Le suffrage devient alors pour ces femmes un fétiche, une idole, le « nouveau dieu du xxe siècle ». Elle revient sur l’idée d’égalité des droits entre hommes et femmes et affirme que, si l’on ne peut s’opposer à cette égalité, elle ne concerne pas le vote puisqu’il ne s’agit pas d’un droit mais d’« une brutale imposition ». Le vote n’est que le processus par lequel « un groupe de gens adopte des lois auxquelles le reste de la population est forcé d’obéir[22] ». Ainsi, le suffrage est loin d’être la garantie de la liberté : les ouvriers, qui disposent pourtant du droit de vote, continuent d’être exploités. On trouve le même argument quelques années plus tôt, sous la plume de Laurentine Souvraz[23] dans Le Libertaire :
« Le suffrage universel qu’elles veulent conquérir à l’égal des hommes n’a servi et ne peut servir que les ambitions des uns, les intrigues des autres, est-il besoin de le prouver ? Continuer cet état de choses serait criminel, criminel aussi de faire dévoyer dans un cercle si étroit, politicien, des intelligences qui ne demandent qu’à se dévouer utilement. L’ère de la corruption a atteint son apogée et nous, femmes, viendrions couronner cet édifice de scandales ? N’a-t-il pas été fait assez de bêtises au nom du suffrage universel sans que nous nous en mêlions à notre tour ? Que nous a-t-il donné ? Sommes-nous plus heureux, sommes-nous plus libres ? […] Croire que la femme au pouvoir pourrait faire mieux que les hommes, est une erreur profonde. Les mêmes causes produisent les mêmes effets. Nous ne pouvons tomber dans les mêmes errements et borner notre horizon à la conquête du pouvoir[24]. »
Comme Laurentine Souvraz, Emma Goldman avance alors son argument central : contrairement à ce qu’affirment les suffragistes, le suffrage des femmes ne moralisera pas la politique. Il faut s’extraire de cette vision idéaliste et essentialiste, « le plus grand malheur de la femme ayant été qu’on la prenne soit pour un ange, soit pour un démon[25] ». Il faut penser la femme « comme un être humain sujet à toutes les folies et erreurs possibles » pour enfin voir que le vote n’est que l’expression des intérêts des dominants, hommes comme femmes. Pour le prouver, elle examine la situation dans les différents États et pays où le droit de vote a été accordé aux femmes : Idaho, Colorado, Wyoming, Utah, Australie, Nouvelle-Zélande, Finlande, et dans tous les cas, la situation sociale, morale et économique des femmes comme des hommes ne s’est pas améliorée, la liberté de toutes et tous ne s’est pas accomplie.
* Un combat des femmes autonome pour une émancipation morale, sociale et économique plutôt que juridique
Cette opposition des femmes anarchistes à la revendication du suffrage, centrale dans le mouvement féministe de la période, ne fait pas d’elles des réfractaires aux discours d’émancipation des femmes. Pour autant, elles oscillent entre différentes perspectives et, à travers elles, on voit qu’il y a différentes façons d’être une femme anarchiste[26]. Outre le clivage entre communistes libertaires et individualistes, apparaissent deux visions du combat des femmes : l’une qui défend la participation totale des femmes à la lutte des classes, sans spécificité de sexe, l’autre qui affirme l’existence d’une lutte féministe spécifique. Leurs divergences conduisent parfois à des conflits ouverts, comme entre Lucy Parsons[27] et Emma Goldman, la première reprochant à la seconde de faire passer la lutte des femmes avant la lutte des classes, et l’une comme l’autre s’attaquant par articles interposés. Pourtant, il me semble que toutes reconnaissent la nécessité d’une lutte menée par les femmes elles-mêmes, pour leur émancipation et celle de l’ensemble du « genre humain ». Elles sont ainsi nombreuses à participer à des groupes de femmes. Louise Michel s’est investie dans le Comité de vigilance des citoyennes du xviiie arrondissement. Pendant la Commune, Nathalie Lemel[28] a mis en place, avec Elisabeth Dmitrieff, l’Union des femmes pour la défense de Paris et les soins aux blessés qui revendique l’autonomie économique plus que les droits politiques. Louise Michel en est membre. Après son retour de déportation en Nouvelle-Calédonie, cette dernière intervient lors de conférences et de meetings pour les droits des femmes, elle soutient les luttes de travailleuses en grève, et elle devient, en 1882, secrétaire provisoire de la Ligue internationale des femmes révolutionnaires. Voltairine de Cleyre est en 1890 l’une des fondatrices d’une organisation féministe libre-penseuse, The Woman’s National Liberal Union. Elles défendent donc l’autonomie des femmes, dans la société bien sûr, mais aussi à l’égard de leurs camarades. Même Louise Michel déclare dans ses Mémoires :
« Au Droit des femmes, comme partout où les plus avancés d’entre les hommes applaudissent aux idées d’égalité des sexes, je pus remarquer, comme je l’avais toujours vu avant et comme je le vis toujours après, que malgré eux et par la force de la coutume et des vieux préjugés les hommes auraient l’air de nous aider, mais se contenteraient toujours de l’air. Prenons donc notre place sans la mendier[29]. »
De la même manière, Nathalie Lemel affirme lors d’une assemblée de la Société républicaine d’économie sociale, le 27 mars 1886 : « Les femmes ne veulent pas être protégées et sauront bien se défendre elles-mêmes[30]. » De son côté, Voltairine de Cleyre déclare dans une conférence en mars 1891 devant la Liberal Convention :
« Je dis ici même, franchement, que, en tant que classe, je n’ai rien à espérer des hommes. (On m’a critiquée pour cette remarque « trop généralisatrice ». J’ai dit alors, et je dis maintenant, « en tant que classe »). Aucun tyran n’a jamais renoncé à sa tyrannie à moins d’y être obligé. Si l’histoire nous enseigne quoi que ce soit, elle nous enseigne cela. Mon espoir repose donc en la naissance d’une rébellion dans les rangs des femmes[31]. »
Pour elles, ce ne sont pas les changements juridiques qui peuvent libérer les femmes. L’égalité des droits n’est pas le préalable à la liberté. La libération des femmes ne peut venir que d’elles-mêmes et de leur émancipation des structures sociales autoritaires qui déterminent leurs vies et entravent leurs choix. Cette émancipation est tout aussi individuelle que collective : si les femmes doivent se libérer elles-mêmes, elles doivent le faire grâce à une lutte collective de femmes conscientes d’appartenir à une même communauté d’expérience. On peut dès lors distinguer plusieurs caractéristiques communes de la perspective anarchiste féministe. La première, selon l’expression de Voltairine de Cleyre, est « la liberté de contrôler sa propre personne[32] », ce qui implique notamment le refus du mariage et la défense de la contraception. Cette libération morale des femmes doit passer par ce qu’Emma Goldman appelle dans My Desillusionment in Russia[33], à la suite de Nietzche, « un renversement fondamental des valeurs » :
« La grande mission de la révolution, de la Révolution Sociale, c’est un renversement fondamental des valeurs. Un renversement non seulement des valeurs sociales, mais aussi des valeurs humaines. Ces dernières sont même prédominantes, car elles sont la base de toutes les valeurs sociales[34]. »
Ces militantes anarchistes défendent ainsi l’élaboration d’un nouvel individu émancipé, libéré des contraintes de la morale et de la politique[35]. Il faut s’émanciper des structures de domination pour faire advenir les liens de coopération. Goldman écrit : « Je crois – ou plutôt, je sais – que tout ce qui est bon et beau dans l’être humain se manifeste en dépit du gouvernement et non grâce à lui. Par conséquent, les anarchistes ont raison de croire que l’anarchisme – l’absence de gouvernement – constitue la meilleure assurance d’un libre développement humain, la pierre angulaire du progrès social et de l’harmonie[36]. » Ce nouvel individu anarchiste se construit dans des liens de solidarité et de compagnonnage, entre les femmes et les hommes[37]. Laurentine Souvraz affirme :
« Nous devons employer tous les moyens en notre pouvoir pour faire aboutir l’ère d’égalité et d’amour espérée et certaine, il dépend de nous d’en activer la venue. La femme, dans toutes les manifestations de l’existence, doit se consacrer à démolir la société dans ses préjugés, c’est elle la mieux placée pour cette besogne. […] Oui, c’est à nous qu’il appartient de montrer la route et de la faire si belle et si large que les déshérités aussi bien que les heureux du jour voudront la parcourir ensemble[38]. »
La deuxième caractéristique est l’abolition du capitalisme, et la question de l’émancipation économique des femmes est primordiale. Ainsi, Louise Michel écrit dans ses Mémoires : « Les droits politiques sont déjà morts. L’instruction à égal degré, le travail rétribué pour les états de femme, de manière à ne pas rendre la prostitution le seul état lucratif, c’est ce qu’il y avait de réel dans notre programme[39]. » La troisième caractéristique est le refus du droit comme mode d’action et revendication politique. C’est la position défendue par Anna Mahé[40] dans L’Anarchie : « Tu te dresses trop avec le désir d’être l’égale de l’homme, d’avoir « les mêmes droits » sans t’inquiéter si « ces droits » ont une valeur réelle[41]. » Les revendications juridiques sont un faux combat parce que, déclare de son côté Voltairine de Cleyre, le droit est une question de pouvoir : « Ce n’est que lorsque le pouvoir est obtenu que les droits se mettent à exister[42]. » Il n’y a pas de droits qui soient naturellement respectés, ce respect s’obtient par la lutte. Il n’y a pas d’égalité sans le pouvoir de la faire exercer.
* La place des femmes est dans la lutte
Les femmes anarchistes sont donc très investies dans la lutte politique, notamment dans les activités de propagande. Elles sont éditrices ou coéditrices de journaux : Lillian Harman[43] édite avec son père l’hebdomadaire anarchiste et féministe Lucifer, The Light-Bearer, créé en 1883, puis Fair Play à partir de 1888 ; Lucy Parsons lance en 1884 avec son mari The Alarm, journal de l’International Working People’s Association (organisation qu’elle a participé à créer trois ans plus tôt), puis en 1892 Freedom. A Revolutionary Anarchist-Communist Monthly et en 1905 The Liberator ; Anna Mahé crée L’Anarchie avec Albert Libertad en 1905 et Rirette Maitrejean[44] en prendra la direction en 1911 ; Gabrielle Petit[45] fonde La Femme affranchie en 1904, journal auquel participeront plusieurs femmes anarchistes ; Emma Goldman édite son célèbre journal Mother Earth à partir de 1906. Ce militantisme de l’imprimé favorise la circulation internationale des idées des femmes anarchistes. Ainsi, Lucy Parsons écrit pour le journal anarchiste français Les Temps nouveaux[46] et Emma Goldman collabore à plusieurs journaux anarchistes en langue allemande aux États-Unis, notamment Freiheit, publié par Johann Most. Plusieurs militantes anarchistes francophones publient aux États-Unis dans des journaux en français : c’est le cas de Marie Haubry[47], qui publie en 1895 un texte intitulé « Aux femmes » dans L’Ami des ouvriers, titre édité en Pennsylvanie où l’on trouve de nombreux mineurs d’origine française et belge[48]. Par ailleurs, les textes des militantes états-uniennes et françaises sont diffusés lors des congrès internationaux. C’est par exemple le cas du congrès international antiparlementaire convoqué à Paris en 1900, finalement interdit par le gouvernement français au nom des lois de 1894 criminalisant la propagande anarchiste. Cinquante-huit contributions ont été rédigées pour ce congrès, issues de dix pays, parmi lesquels un article de Kate Austin[49] sur l’amour libre, qui fait d’ailleurs controverse[50]. D’une manière générale, ces militantes écrivent beaucoup, et sous des formes diverses, que ce soient des articles dans la presse anarchiste et révolutionnaire, de la poésie, des romans ou leurs autobiographies (Louise Michel publie ses Mémoires en 1886 et Emma Goldman Living my Life en 1931). Elles sont aussi d’actives conférencières, enchaînant les tournées et les prises de parole publiques. Le cas de Louise Michel est en cela exemplaire, puisque j’ai pu répertorier plus de 700 interventions dans des conférences, des meetings, des banquets, ou à l’occasion d’enterrements, entre 1880 et 1904 (sachant qu’elle est emprisonnée, toutes peines confondues, environ quatre ans, s’exile à Londres en 1890 et ne revient en France que ponctuellement à partir de 1895)[51]. Il en est de même pour Gabrielle Petit qui, selon Madeleine Laude, fait plus de 2 000 conférences dans 70 départements différents entre 1904 et 1910[52]. Les militantes se déplacent pour leurs conférences : Lucy Parsons se rend à Londres en 1888 sur invitation de la Socialist League ; Emma Goldman fait plusieurs tournées en Europe, notamment en Angleterre au milieu des années 1890, à une période où se trouvent nombre d’anarchistes français•e•s, exilé•e•s après les lois scélérates. Goldman ellemême voit dans sa visite londonienne l’occasion de rencontrer ses camarades d’Europe :
« L’un de mes objectifs de mon séjour en Angleterre était de rencontrer les personnalités marquantes du mouvement anarchiste. Kropotkine était malheureusement en voyage, mais il devait revenir à Londres avant mon départ. Errico Malatesta, en revanche, était en ville. […] Dès mon arrivée, je fis la connaissance de Louise Michel. Les camarades français qui m’hébergeaient avaient organisé une réception à l’occasion de mon premier dimanche passé à Londres[53]. »
Les militantes participent ainsi aux congrès anarchistes internationaux qui se tiennent en Europe : Louise Michel est présente au Congrès international socialiste révolutionnaire à Londres en 1881, où se trouve aussi une déléguée d’un groupe révolutionnaire de Boston, Marie Le Compte[54]. Emma Goldman quant à elle se rend au Congrès anarchiste international d’Amsterdam en 1907. Ces circulations ne se font cependant pas sans difficultés. C’est le cas, justement, de Louise Michel : malgré différentes annonces en ce sens, à plusieurs années d’intervalle, elle n’a jamais pu traverser l’Atlantique (en mars 1886, novembre 1895 et septembre 1897, les journaux français annoncent pourtant le départ imminent de Louise Michel pour les États-Unis). Les militantes anarchistes organisent enfin meetings et manifestations : Lucy Parsons et Lizzie Holmes[55] sont à l’origine de plusieurs manifestations de couturières à Chicago. En 1883, Marie Le Compte participe aux côtés de Louise Michel – rencontrée au congrès de Londres deux ans plus tôt – à la manifestation parisienne dite « des sans-travail ». Un événement qui vaudra à Louise Michel une condamnation à six ans d’emprisonnement pour incitation au pillage. Elles s’investissent également dans la création d’organisations collectives (Lucy Parsons est l’une des fondatrices du syndicat international Industrial Workers of the World) et d’espaces de vie communautaires, notamment du côté des individualistes : ainsi, en 1906, Émilie Lamotte[56] met en place avec André Lorulot la colonie communiste de Saint-Germainen-Laye. Certaines sont institutrices et prennent part aux projets pédagogiques anarchistes, comme Julia Bertrand[57], institutrice à La Ruche, l’école fondée en 1904 par Sébastien Faure. C’est aussi le cas d’Emma Goldman et Voltairine de Cleyre, qui participent à la création en 1911 de la première Modern School à New York, inspirée de la pédagogie anarchiste de l’espagnol Francisco Ferrer. Les militantes anarchistes sont donc d’actives propagandistes, par les discours et par les actes[58], et le contributeur du Temps ne se trompe pas en remarquant avec une certaine ironie, au sujet de Louise Michel et Paule Mink, que « c’est dans la rue et non dans un conseil municipal condamné d’avance à n’être qu’une réunion de bourgeois que ces prophétesses de l’anarchie révolutionnaire veulent livrer le grand et prochain combat de la révolution sociale[59] ». Si ce quotidien de propagandiste est partagé par les femmes anarchistes, il est aussi au cœur de leur conception du rôle politique des femmes : leur place est dans les révolutions, au même titre que les hommes. Dans ses Mémoires, dont la première partie est publiée en 1886, Louise Michel écrit : « Les femmes, quand la chose vaut la peine de se battre, n’y sont pas les dernières ; le vieux levain de révolte qui est au fond du cœur de toutes fermente vite quand le combat ouvre des routes plus larges[60]. » La place des femmes est dans la lutte pour la liberté, parce qu’elles portent l’élan révolutionnaire. Les femmes aiment les révoltes, dit Louise Michel, pas parce qu’elles seraient différentes et supérieures par nature aux hommes, mais parce qu’elles ne sont pas corrompues par le pouvoir. L’objectif du féminisme anarchiste est de tout faire pour que les femmes restent loin de cette corruption. Voltairine De Cleyre défend elle aussi l’« action directe » de la lutte, plutôt que l’« action indirecte » du vote et du parlementarisme[61]. Pour elle, comme pour Emma Goldman, l’action directe, c’est aussi incarner la révolution dans l’expérience vécue quotidienne, mettre sa vie en accord avec ses idées. La révolution n’est pas – ou pas seulement – le grand soir qui adviendra dans un futur plus ou moins proche, elle est en chaque résistance du quotidien. Pour de Cleyre, les femmes anarchistes œuvrent à leur libération « en faisant naître des rebelles partout où nous le pouvons. En vivant nous-mêmes nos convictions. « La propagande par l’acte » est l’expression préférée du révolutionnaire. Nous sommes des révolutionnaires. Et nous utiliserons la propagande par le discours, par l’acte et, par-dessus tout, par la vie – être ce que nous enseignons[62] ». On trouve l’influence de la tendance individualiste sur leur façon de penser les conditions de leur émancipation : « Être ce que nous enseignons » c’est, par exemple, mettre en pratique la critique du mariage et de la famille traditionnelle par l’expérience de l’amour libre, du compagnonnage affectif et du contrôle des naissances[63]. Pourtant, la perspective développée par les femmes anarchistes semble moins renforcer le clivage entre communisme libertaire et individualisme que tenter de le dépasser, comme en témoigne l’« anarchisme sans adjectif » défendu par Voltairine de Cleyre. Pour Bookchin, les deux tendances sont irréconciliables, la première se fondant sur une ontologie du devenir, la seconde sur une ontologie de l’immédiateté[64]. Chez les femmes anarchistes, elles semblent en réalité liées : vivre en anarchiste ici et maintenant, c’est aussi œuvrer pour la diffusion de l’idée révolutionnaire. Cette perspective s’articule à leur critique du vote : il ne faut pas déléguer son pouvoir d’agir et sa liberté de choisir, la société idéale ne peut advenir qu’en la vivant déjà au présent.
À l’approche de la Première Guerre mondiale et avec le renforcement du mouvement féministe suffragiste, la position radicale des femmes anarchistes contre le droit de vote tend à s’étioler. Aux États-Unis, le processus d’adoption du droit de vote pour les femmes s’accélère (Californie en 1911, Kansas, Oregon et Arizona en 1912), pour être voté par le Congrès puis ratifié par l’ensemble des États en 1920. En France, le suffragisme prend de l’ampleur au tournant du xxe siècle, et certaines anarchistes commencent à porter cette revendication : c’est par exemple le cas de Séverine[65] qui, après avoir refusé de militer en faveur du droit de vote des femmes, décide d’organiser une grande manifestation suffragiste le 5 juillet 1914 ; ou de Nelly Roussel[66] qui, dans une conférence faite à Paris le 16 mars 1914 et intitulée « Créons la citoyenne », affirme : « Nous voulons être « citoyennes » comme vous êtes « citoyens », Messieurs, dans les mêmes conditions et exactement pour les mêmes raisons[67]. » Ce tournant s’explique par la recomposition de l’espace féministe dans les premières années de 1900 : plusieurs militantes anarchistes participent au journal fondé en 1897 par Marguerite Durand, La Fronde, qui « matérialise pendant quelques années […] cette adéquation entre féminisme juridique, émancipation des femmes et modernité de genre[68] ». De plus, la radicalité des suffragistes anglaises trouve un fort écho[69], notamment auprès de la Confédération générale du travail, mais aussi du Libertaire[70]. Cela participe à conduire certaines féministes anarchistes vers la revendication du droit de vote. Pour autant, ce ralliement ne signifie pas l’abandon de la perspective révolutionnaire : l’égalité politique n’en est pour elles qu’un préalable. C’est l’idée que défend en 1914 Julia Bertrand à l’occasion d’une controverse sur la question du suffrage des femmes dans les colonnes du Libertaire. Elle appelle les anarchistes à s’indigner contre cette « monstrueuse injustice de sexe ». L’adoption du suffrage pour les femmes ne fera pas reculer la critique anarchiste du parlementarisme, au contraire : c’est seulement lorsque l’égalité politique sera accomplie, lorsqu’il n’y aura plus d’entraves législatives, que cette critique pourra être pleinement cohérente. Le suffragisme n’est donc pas contradictoire avec l’anarchisme : ces combats menés par les femmes pour leurs droits sont même, selon elle, « la manifestation d’un bon esprit de révolte[71] ».
[1] Emma Goldman, « Le suffrage des femmes », La Liberté ou rien. Contre l’État, le capitalisme et le patriarcat, textes réunis et présentés par Francis Dupuis-Déri, trad. Thomas Déri, Montréal, Lux Éditeur, 2021, p. 295. Emma Goldman’s Anarchism and Other Essays, 2nd Edition, New York/London, Mother Earth Publishing Association, 1911, p. 201-217.
[2] Née en 1869, Emma Goldman est une femme pauvre d’origine russe, juive, immigrée aux États-Unis. Conférencière anarchiste, elle est condamnée plusieurs fois à de la prison, puis expulsée en 1917 des États-Unis au nom de la loi sur l’immigration de 1903, aussi appelée « loi sur l’exclusion des anarchistes ». Toutes les notices biographiques de cet article doivent beaucoup aux informations disponibles dans le Maitron en ligne [https://maitron.fr/], en particulier celles issues du Dictionnaire biographique du mouvement libertaire francophone [https://maitron.fr/spip.php?article157328] et du Dictionnaire biographique du mouvement social francophone aux États-Unis [https://maitron.fr/spip.php?article162305] (consultées en mars 2023).
[3] Emma Goldman, « Le suffrage des femmes », La Liberté ou rien, op. cit., p. 310.
[4] Ainsi, par exemple, Louise Michel déclare dans La Presse en 1904 : « On a répété souvent que j’étais féministe. Je ne suis pas féministe. Pourquoi réclamer, en effet, pour les femmes des droits politiques puisque, dans l’anarchie future, il n’y aura plus de gouvernement, plus d’autorité ? »
[5] Benedict Anderson, Les Bannières de la révolte. Anarchisme, littérature et imaginaire anticolonial. La naissance d’une autre mondialisation, Paris, La Découverte, 2009 ; Constance Bantman, The French Anarchists in London, 1880-1914. Exile and Transnationalism in the First Globalisation, Liverpool, Liverpool University Press, 2013 ; Vivien Bouhey, Les Anarchistes contre la République 1880-1914, Rennes, PUR, 2009.
[6] Sur les exils et migrations de révolutionnaires français aux États-Unis, voir par exemple : René Bianco, Ronald Creagh, Nicole Riffaut-Pierrot, Quand le coq rouge chantera : anarchistes français et italiens aux États-Unis d’Amérique, Marseille, Culture et Liberté, 1986 ; Michel Cordillot (dir.), La Sociale en Amérique. Dictionnaire biographique du mouvement social francophone aux États-Unis, 1848-1922, Paris, Les Éditions de l’Atelier, 2002 ; Michel Cordillot, Révolutionnaires du Nouveau Monde. Une brève histoire du mouvement socialiste francophone aux États-Unis (1885-1922), Montréal, Lux Éditeur, 2009.
[7] Michèle Riot-Sarcey, Histoire du féminisme, Paris, La Découverte, 2002, p. 73.
[8] Née en 1866 dans une famille ouvrière du Michigan, d’un père français admirateur de Volaire, Voltairine de Cleyre devient anarchiste à 20 ans après la répression de l’émeute du Haymarket Square (lors de laquelle une bombe explose en tuant des policiers). D’abord individualiste, elle se rapproche ensuite des idées d’Emma Goldman avant de défendre un anarchisme sans adjectif, au-delà des tendances et des divisions.
[9] Margaret S. Marsh, Anarchist Women, 1870-1920, Philadelphia, Temple University Press, 1981.
[10] Voir l’étude du féminisme communard proposée par Carolyn J. Eichner, Franchir les barricades. Les femmes dans la Commune de Paris, Paris, Éditions de la Sorbonne, 2020.
[11] Alban Jacquemart montre comment les revendications d’autonomie des femmes ont pris corps dans les mouvements suffragistes : Alban Jacquemart, « Une histoire genrée des mouvements suffragistes », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, n° 133, 2017/1, p. 3-14.
[12] Voltairine de Cleyre, « Les barrières de la liberté », D’espoir et de raison. Écrits d’une insoumise, Textes réunis et présentés par Normand Baillargeon et Chantal Santerre, Montréal, Lux Éditeur, 2008, p. 256-257.
[13] L’Anarchie, 14 septembre 1905.
[14] Née en 1830, Louise Michel rejoint Paris quelques années avant la Commune de Paris comme institutrice. D’abord proche des milieux blanquistes, elle devient anarchiste pendant sa déportation en Nouvelle-Calédonie.
[15] Francis Dupuis-Déri, Nous n’irons plus aux urnes. Plaidoyer pour l’abstention, Montréal, Lux Éditeur, 2019, p. 145.
[16] Je développe ce point dans d’autres textes, notamment : Sidonie Verhaeghe, « Louise Michel, une théoricienne anarchiste », préface à Louise Michel, La Commune, Paris, Éditions du Détour, 2020, p. 3-17.
[17] La Révolution sociale, lettre de Louise Michel, 18 décembre 1880.
[18] Bibia Pavard, Florence Rochefort, Michelle Zancarini-Fournel, Ne nous libérez pas, on s’en charge. Une histoire des féminismes de 1789 à nos jours, Paris, La Découverte, 2020, p. 102-126.
[19] On trouve des traces de ces liens dans la correspondance de Louise Michel qui, en 1889, recommande à la « chère Madame Astié » une infirmière de la Commune qui cherche du travail : Louise Michel, Je vous écris de ma nuit. Correspondance générale, établie et présentée par Xavière Gauthier, Paris, Les Éditions de Paris, 1999, p. 538.
[20] La Justice, « Les candidatures féminines », 22 août 1885.
[21] Emma Goldman, « Le suffrage des femmes », La Liberté ou rien, op. cit., p. 293.
[22] Ibid., p. 294.
[23] Laurentine Souvraz (dite Louise Silvette) est une militante anarchiste et néo-malthusienne française. Elle fonde notamment avec Louis Matha une entreprise de vente de préservatifs.
[24] Laurentine Souvraz, « Aux femmes », Le Libertaire, du 25 janvier au 1er février 1896.
[25] Emma Goldman, « Le suffrage des femmes », La Liberté ou rien, op. cit., p. 295.
[26] Voir par exemple les typologies proposées par Sophie Kérignard, « Les femmes, les mal entendues du discours libertaire ? De la fin du dix-neuvième siècle à la Grande Guerre », Thèse de doctorat en histoire, sous la direction de Michèle Riot-Sarcey, Université Paris 8, 2004 ; et par Francis Dupuis-Déri, « L’anarchisme face au féminisme : comparaison France-Québec », in Olivier Fillieule, Patricia Roux (dir.), Le Sexe du militantisme, Paris, Presses de Sciences Po, 2009, p. 197-204.
[27] Sans doute née en esclavage en 1853, Lucy épouse Albert Parsons en 1871. Ils doivent quitter le Texas, où le mariage mixte est interdit, et s’installent à Chicago. En 1886, son mari est accusé d’être à l’initiative de l’émeute du Haymarket à Chicago et exécuté par pendaison.
[28] Née en 1826 à Brest, Nathalie Lemel est ouvrière relieuse. Elle s’installe avec son mari à Paris en 1861 et, quelques années plus tard, elle s’engage dans l’Association internationale des travailleurs (AIT) aux côtés d’Eugène Varlin. Elle s’occupe avec ce dernier du restaurant coopératif La Marmite. Militante active pendant la Commune, elle anime l’Union des femmes pour la défense de Paris et les soins aux blessés. Elle est, plus tard, condamnée à la déportation en Nouvelle-Calédonie, en compagnie de Louise Michel.
[29] Louise Michel, Mémoires, Bruxelles, Tribord, 2005, p. 158.
[30] Citée par Eugène Kerbaul, Nathalie Le Mel. Une communarde bretonne révolutionnaire et féministe, Montreuil, Le Temps des Cerises, 2021, p. 136.
[31] Voltairine de Cleyre, « Les barrières de la liberté », D’espoir et de raison, op. cit, p. 244.
[32] Ibid., p. 247.
[33] Pour une étude approfondie de ce texte de Goldman : Berenice A. Carroll, "Emma Goldman and the Theory of Revolution", in Penny A. Weiss, Loretta Kensing (eds.), Feminist Interpretations of Emma Goldman, University Park, The Pennsylvania State University Press, 2007, p. 137-176.
[34] [Ma traduction] : Emma Goldman, My Desillusionment in Russia, New York, Crowell, 1970, p. 252-259.
[35] Pour un développement sur ce point, voir par exemple : L. Susan Brown, The Politics of Individualism, Montréal, Black Rose Books, 2003.
[36] Emma Goldman, « Ce que je crois », La Liberté ou rien, op. cit., p. 295.
[37] Vivien Bouhey montre comment, en France dans les années 1890, une décennie où le mouvement anarchiste décline en raison notamment de la répression (et des nombreux exils ou des prises de distance avec l’action politique qu’elle engendre), l’identité anarchiste va d’avantage s’affirmer. Cette identité passe par une forte sociabilité anarchiste, par la création et la diffusion importante de titres de presse (La Révolte et Le Père peinard, pouvant atteindre les 10 000 exemplaires par semaine au début des années 1890), ou par la revendication de symboles (le drapeau noir, les commémorations). Plus intéressant, cette identité anarchiste va aussi passer par l’usage d’un nouveau vocabulaire politique, et notamment par le progressif remplacement de « camarades » par « compagnons ». Ce nouveau mot traduit certes une volonté des anarchistes de se distinguer des marxistes, mais on y trouve aussi le sens du nouvel individu anarchiste : Vivien Bouhey, « Radiographie du mouvement anarchiste français de 1881 à 1894 : éléments pour servir une réflexion sur l’existence d’une internationale noire à la fin du xixe siècle », Histoire, économie & société, 2019/3, p. 83-96.
[38] Laurentine Souvraz, « Aux femmes », Le Libertaire, du 25 janvier au 1er février 1896.
[39] Louise Michel, Mémoires, op. cit., p. 158-159.
[40] Institutrice et typographe, Anna Mahé est née en 1882. Anarchiste individualiste, partisane de l’amour libre, elle anime notamment le groupe des Causeries populaires avec son compagnon Albert Libertad.
[41] Anna Mahé, « La Femme et le Vote », L’Anarchie, 3 mai 1906.
[42] Voltairine de Cleyre, « L’égalité politique de la femme », D’espoir et de raison, op. cit., p. 204.
[43] Née dans le Missouri en 1869, Lillian Susan Harman est une militante féministe et anarchiste. Défenseure de la liberté sexuelle des femmes, elle se fait connaître en 1886 pour avoir contracté un « mariage libre » non reconnu par l’Église et par l’État. Elle est condamnée pour non-respect de la loi sur le mariage. En 1897, elle devient présidente de la Legitimation League, une organisation britannique qui fait campagne pour légitimer les relations sexuelles hors mariage et protéger les droits de propriété et d’héritage des enfants nés de ces unions.
[44] Rirette Maîtrejean est née en 1887 en Corrèze. Refusant de se marier, elle arrive à Paris à 16 ans et rencontre les milieux anarchistes dans les universités populaires. Elle se lie d’amitié avec Anna Mahé et Libertad puis, plus tard, avec Victor Serge qu’elle épouse en 1915. Elle devient directrice du journal individualiste L’Anarchie en 1909, puis à nouveau en juillet 1911. Suite aux actions du groupe illégaliste appelé « la Bande à Bonnot », elle est arrêtée en mars 1912 pour recel de malfaiteurs (les locaux du journal sont suspectés avoir servi de siège du groupe). Elle est finalement acquittée.
[45] Gabrielle Petit est née en 1860 et s’installe à Paris dans les années 1890. Elle participe à La Fronde de Marguerite Durand, puis fonde le journal La Femme affranchie, sous-titré « Organe du féminisme ouvrier socialiste et libre-penseur. » Elle est une conférencière active aux côtés des militants syndicalistes révolutionnaires, anarchistes et libres-penseurs. En 1907, elle est également condamnée pour propagande antimilitariste.
[46] Le journal Les Temps nouveaux et son éditeur Jean Grave sont exemplaires des réseaux internationaux des anarchistes français. Pour plus d’informations : Constance Bantman, Jean Grave and the Networks of French Anarchism, 1854-1939, New York, Palgrave Macmillan, 2021.
[47] Marie Haubry réside aux États-Unis, dans le Kansas puis l’Illinois. Anarchiste et féministe, elle contribue à différents journaux francophones comme L’Ami des ouvriers et La Tribune libre.
[48] Ronald Creagh, "Socialism in America: the French-speaking coal miners in the late Nineteenth century", in Marianne Debouzy (ed.), In the Shadow of the Statue of Liberty: Immigrants, Workers, Citizens in the American Republic 1880-1920, Urbana et Chicago, University of Illinois Press, 1992, p. 143-155.
[49] Née en 1864 dans l’Iowa, Kate Austin est, contrairement à la majorité des anarchistes qui vivent en ville, une paysanne. Elle devient anarchiste suite à la pendaison des quatre anarchistes accusés d’avoir posé une bombe au cours de l’émeute du Haymarket Square. Elle collabore à plusieurs journaux anarchistes. Peu connue aujourd’hui, on peut cependant lire la courte biographie proposée par Aurélien Roulland, Kate Austin, paysanne anarchiste et féministe, Paris, Éditions du Monde Libertaire, 2019.
[50] Cet épisode est raconté par Emma Goldman, Vivre ma vie. Une anarchiste au temps des révolutions, Paris, L’Échappée, 2018, p. 318-319.
[51] À ce sujet : Sidonie Verhaeghe, « Une pensée politique de la Commune : Louise Michel à travers ses conférences », Actuel Marx, 2019, n° 66, p. 81-98.
[52] Madeleine Laude, Gabrielle Petit l’indomptable, Paris, Les Éditions du Monde Libertaire, 2010.
[53] Emma Goldman, Vivre ma vie, op. cit., p. 208.
[54] D’origine française, Marie Le Compte est née au Canada vers 1850. Établie aux États-Unis, elle travaille comme journaliste au Labor Standard de New York. Elle se rend au Congrès de Londres en 1881 comme déléguée d’un groupe de Boston et y défend le syndicalisme révolutionnaire. Elle traduit plusieurs textes anarchistes en anglais, notamment Dieu et l’État de Bakounine et Aux Jeunes Gens de Kropotkine, sous la forme de feuilletons dans The Truth à San Francisco en 1883-1884. Elle reste en Europe au moins jusque 1888, notamment à Genève et à Marseille où sa maîtrise de plusieurs langues facilite les contacts entre les anarchistes de différentes nationalités qui s’y trouvent alors.
[55] Elizabeth « Lizzie » Holmes est née au Nouveau-Mexique en 1850. Elle devient anarchiste et rejoint en 1886 la direction de The Alarm, journal fondé par Albert et Lucy Parsons. Elle collabore à de nombreux titres anarchistes (notamment Lucifer, Freedom, Free Society), utilisant parfois son nom de jeune fille (Swank) ou un pseudonyme. En 1893, elle organise avec son compagnon le congrès anarchiste de Chicago.
[56] Émilie Lamotte, née à Paris en 1876, est institutrice avant de devenir anarchiste. Au sein du mouvement anarchiste, elle apporte donc ses réflexions sur le système scolaire et la pédagogie : elle écrit dans Le Libertaire à partir de 1905, puis dans L’Anarchie dès sa création. Individualiste et néo-malthusienne, elle participe à la fondation du milieu libre de Saint-Germain. Elle meurt en 1909 lors d’une tournée de conférences dans le sud de la France, entamée avec son compagnon André Lorulot l’année précédente.
[57] Née en 1877, Julia Bertrand est institutrice et travaille à La Ruche, l’école de Sébastien Faure, à partir de 1915. Dès décembre 1906, elle collabore au journal fondé par Gabrielle Petit, La femme affranchie et plus tard au Libertaire, dans lequel elle défend des positions féministes. Elle participe au congrès national anarchiste de Paris en 1913, puis au premier congrès de l’Union anarchiste (UA) en 1920. Libre-penseuse, en 1924 elle est responsable de la Ligue d’action anticatholique créée par André Lorulot.
[58] Les anarchistes défendent cette double dimension de la propagande, par l’idée et par le fait. Voir par exemple Constance Bantman, « "Anarchistes de la bombe, anarchistes de l’idée" : les anarchistes français à Londres, 1880-1895 », Le Mouvement Social, 2014/1, n° 246, p. 47-61.
[59] Le Temps, 18 décembre 1880.
[60] Louise Michel, Mémoires, op. cit., p. 158.
[61] Voltairine de Cleyre, « De l’action directe », D’espoir et de raison, op. cit., p. 137-159.
[62] Voltairine de Cleyre, « Les barrières de la liberté », D’espoir et de raison, op. cit, p. 256-257.
[63] Céline Beaudet, Les Milieux libres. Vivre en anarchiste à la Belle Époque en France, St Georges d’Oléron, Les Éditions Libertaires, 2006 ; Anne Steiner, « Les militantes anarchistes individualistes : des femmes libres à la Belle Époque », n° 8, Amnis, 2008 [https://journals.openedition.org/amnis/1057] (consulté en mars 2023).
[64] Murray Bookchin, Changer sa vie sans changer le monde. L’anarchisme contemporain entre émancipation individuelle et révolution sociale, Marseille, Agone, 2019.
[65] Caroline Rémy, dite Séverine, est née à Paris en 1855. Amie et collaboratrice de Jules Vallès, elle prend la direction du Cri du Peuple entre 1885 et 1888. Journaliste, elle collabore à de nombreux journaux aux orientations politiques diverses. En 1897, elle participe à la fondation de La Fronde avec Marguerite Durand.
[66] Née en 1878 à Paris, Nelly Roussel a 20 ans quand elle devient libre-penseuse, dreyfusarde, membre de la Ligue des droits de l’homme et franc-maçonne. Dès 1901, elle défend le contrôle des naissances et enchaîne les tournées de conférences aux côtés d’autres militants radicaux, comme l’anarchiste Sébastien Faure.
[67] Nelly Roussel, « Créons la Citoyenne », Trois conférences de Nelly Roussel, Paris, Giard, 1930.
[68] Bibia Pavard, Florence Rochefort, Michelle Zancarini-Fournel, Ne nous libérez pas, on s’en charge, op. cit., p. 133.
[69] Jill Liddington, Jill Norris, Histoire des suffragistes radicales, Paris, Libertalia, 2018.
[70] Guillaume Davranche, Trop jeunes pour mourir. Ouvriers et révolutionnaires face à la guerre (1909-1914), Montreuil/Paris, L’insomniaque/Libertalia, 2014, p. 315-336, p. 472-473.
[71] Julia Bertrand, « Le vote des femmes », Le Libertaire, 18 avril 1914.