#title Les anarchistes et les soulèvements coloniaux : De la guerre d'Indochine à la guerre d'Algérie
#author Sylvain Boulouque
#SORTtopics France, Espagne, Algérie, Maroc, Tunisie, Madagascar, Bulgarie, Hongrie, Vietnam, anti-colonialisme, anti-racisme, histoire de l'anarchisme, étude scientifique, presse anarchiste, Le Monde libertaire
#date 1997
#source extrait le 16 août 2026 de [[https://www.persee.fr/doc/homso_0018-4306_1997_num_123_1_2882][*L'Homme et la société*]] sur *Persée*.
#lang fr
#pubdate 2026-08-16T01:20:50
#notes Article scientifique décrivant l'action et la réaction des anarchistes en France aux guerres de libération nationales dans l'empire colonial français.
Au cours des années 1945-1962, qui couvrent la période correspondant aux guerres coloniales, les anarchistes n'ont jamais cessé de dénoncer et de condamner la répression et la guerre conduites par la métropole — comme ils l'avaient fait auparavant, pendant la phase d'expansion coloniale, puis dans l'entre-deux-guerres[1]. À la lecture de la presse, on constate cependant que les guerres coloniales ne présentent pas un intérêt majeur pour les libertaires : les articles concernent, en tout premier lieu, les événements qui peuvent se dérouler en Espagne, puis, suivant un ordre décroissant, le syndicalisme et la vie politique, enfin les pays de l'Est. Ce n'est que lorsque l'actualité l'impose que les guerres coloniales parviennent au premier plan[2].
Le refus de la guerre se fonde en premier lieu sur l'antimilitarisme et le pacifisme inhérents à la pensée anarchiste, en second lieu, sur le rejet du colonialisme. Mais ces deux principes ne les amènent pas à se mettre au service des peuples coloniaux. En effet, si les révoltes des peuples colonisés soulèvent des espoirs révolutionnaires, ils sont en désaccord avec les structures et les méthodes qu'adoptent et utilisent les directions des mouvements nationaux. La pensée anarchiste se fonde sur une morale qui les empêche de s'adapter à la réalité nouvelle émanant des révoltes anticoloniales[3].
*** Déclarations de principes et évolutions des conceptions
Lorsque commence la guerre d'Indochine, les anarchistes adoptent une position sur les insurrections coloniales :
« Les anarchistes réclament pour les populations d'outre-mer le droit à la liberté, au travail dans l'indépendance, le droit à disposer de leur propre destinée en dehors des rivalités de clan qui déchirent le monde actuel. Ils les assurent de leur solidarité dans la lutte qu'ils doivent mener contre l'oppression de tous les impérialismes... » (« Résolution sur le colonialisme », Assises du mouvement libertaire, Paris, 1945, p. 22.)
Des prodromes de la guerre d'Indochine à l'année 1951, les déclarations des libertaires face aux insurrections coloniales sont identiques à celles-ci. En dehors de quelques éléments explicatifs, la grande majorité des articles reprend ces thèmes bien plus qu'une analyse de la situation concrète dans les pays colonisés. Les mots d'ordre appellent au soutien d'une lutte juste contre l'oppression, mais cette lutte reste insuffisante car elle n'a pas le caractère libertaire attendu, ou plus exactement projeté sur les colonisés.
L'attitude d'une partie du mouvement libertaire face aux peuples coloniaux évolue, lorsque la Fédération anarchiste (FA) devient la Fédération communiste libertaire (FCL[4]). La FCL se veut l'avant-garde du prolétariat et le fer de lance de la lutte anticolonialiste : « Participer à l'éviction des impérialistes et entraîner le peuple progressivement vers son émancipation. En somme notre attitude est celle d'un soutien inconditionnel mais critique. » (*Bulletin intérieur*, n° 5, avril 1952). La majorité de ses articles pousse à la surenchère et idéalise les peuples coloniaux :
« Les révolutionnaires sont pour la paix... L'insurrection violente contre l'impérialisme est plus que jamais notre but définitif. Les héros révolutionnaires ont donné leur vie sans compter pour les grandes causes, que ce soient ceux de la Commune, d'Espagne ou de Dien-Bien-Phu... C'est pourquoi nous n'avons pas le droit de laisser trahir et salir l'immense sacrifice du peuple indochinois. » (« Retrait du corps expéditionnaire », *Le Libertaire*, n° 392, 24 juin 1954).
Si la FCL déclare son soutien aux insurgés indochinois puis algériens, les autres courants du mouvement libertaire, même s'ils accueillent les insurrections avec sympathie, sont plus réservés quant à la solidarité à leur apporter :
« Nous disons aux prolétaires nord-africains : nous suivons vos luttes avec sympathie, car nous serons toujours du côté des opprimés contre les oppresseurs. Mais, prenez garde : ne sacrifiez pas inutilement vos forces neuves dans des batailles vaines. Vous aurez autre chose à faire que de lutter pour remplacer l'Évangile par le Coran. » (*Le Monde libertaire*, n° 3, décembre 1954).
Ces avertissements effectués, ils tentent de dégager des propositions pour le peuple algérien, l'une d'entre elles étant le contrôle des naissances, qui limiterait les cas de famine (« Le vrai problème nord-africain », *Le Monde libertaire*, n° 8, mai 1955).
La problématique qui s'instaure chez certains militants, qui rejettent le nationalisme, donne lieu à certaines idées et développements :
« On ne voit absolument pas pourquoi l'égalité absolue des droits politiques et civiques ne pourrait pas être conquise par les Algériens de souche arabo-berbère dans les cadres (provisoires) de la nationalité française, ni comment une frontière de plus — un État de plus avec le Coran pour base et l'arabe pour langue officielle — serait un progrès pour dix millions d'habitants du Maghreb, qui, pour autant qu'ils lisent et écrivent, même sur le ton du nationalisme intégral, le font aujourd'hui en français. » (« Le vrai problème nord-africain », *Le Monde libertaire*, n° 8, mai 1955).
Reprise en partie à Albert Camus, cette idée de confédération franco-algérienne vient de la relation particulière que ce dernier entretenait avec le mouvement anarchiste ; tout en dénonçant la répression, il conseille aux insurgés de prôner la trêve civile.
Durant les années qui suivent, les anarchistes, tout en leur affirmant leur solidarité, ont adressé systématiquement aux insurgés les mêmes reproches, soulignant les dangers du terrorisme aveugle, le poids de la religion et du nationalisme :
« L'intérêt des Arabes était de lutter pour leur affranchissement par des méthodes qui eussent obtenu le soutien et l'adhésion du peuple de métropole. Tout au contraire, le terrorisme a dressé contre les activistes de l'indépendance algérienne la majorité des Français. » (*Défense de l'Homme*, n° 101, mars 1957).
Dans le même temps, ils continuent à expliquer que l'Algérie finirait par être indépendante et que par conséquent il faut mettre un terme à cette guerre (*Le Monde libertaire*, n° 62, juillet-août 1960). Pendant que certains émettent des critiques envers le nationalisme, tout en reconnaissant que les colonies finiront par être indépendantes, d'autres épousent sans réserve la cause des Algériens et rejoignent les réseaux de soutien au mouvement nationaliste. Il s'agit en majorité de jeunes militants, qui n'ont pas eu de relations directes avec le mouvement messaliste et soutiennent le FLN.
Hervé Hamon et Patrick Rotman[5], négligent quelque peu la filière libertaire, que les témoignages d'André Bösiger et de Guy Bourgeois éclairent :
« Les Algériens que je faisais parfois passer en groupe, j'ai également aidé des insoumis et déserteurs de l'armée française qui refusaient d'aller se battre en Algérie... Je bénéficiais de la complicité de douaniers tant Français que Suisses, qui me signalaient les moyens de franchir les passages. [J'ai hébergé] des Algériens... Pour moi, ils étaient tous réfugiés et ce qui comptait, c'était leur lutte pour l'Algérie indépendante[6]. »
« Au début 1955, le premier responsable de la Wilaya 3 vint me rendre visite accompagné de Jean Ramet... C'est lui qui fut l'initiateur d'une présence communiste libertaire directe dans la région dans la lutte algérienne... Le groupe libertaire de Mâcon assurait le stockage et les transports des carnets [de cotisations]. Nous passions par la filière suisse, animée par « André », vieux militant anarchiste... J'ai été protégé par le responsable de Saône-et-Loire de la DST, qui était franc-maçon et qui me faisait prévenir par le « Vénérable » de Mâcon... Après la chute de Jeanson, j'ai continué avec une équipe lyonnaise, avec une nouvelle tâche, imprimerie des tracts et circulaires pour la Wilaya. Après que Paul Zorkine... nous eut fourni le matériel. À la fin, une nouvelle activité me tomba dessus : le transport de fonds[7]. »
Si l'on ajoute l'action de quelques autres militants, il est donc possible de reconstituer les réseaux de soutien au FLN, constitués par des libertaires[8].
La parution du « Manifeste des 121 » provoque de nombreux débats chez les libertaires. Les arguments développés ont, pour la majeure partie d'entre eux, une valeur interne. Si nombre de prises de positions sont publiques, elles marquent surtout une volonté de se définir par rapport aux autres composantes du mouvement.
Les premières réactions proviennent d'un groupe opposé à ce Manifeste, les *Cahiers du Socialisme libertaire*. Les principaux griefs qu'ils invoquent envers les signataires sont de ne pas avoir défendu plus tôt l'objection de conscience et le droit à l'insoumission ; de ne pas avoir adopté une solution camusienne au conflit et d'avoir choisi le camp du nationalisme algérien (*Cahiers du socialisme libertaire*, n° 61, octobre 1960). A contrario, d'autres militants saluent le Manifeste et ses signataires poursuivis par la justice ou victimes de sanctions administratives, non parce qu'ils sont solidaires des Algériens, mais parce que ce Manifeste représente un acte utile pour la reconnaissance de l'objection de conscience (*Le Monde Libertaire*, n° 60, 1er novembre 1960). Maurice Joyeux, lorsqu'il proclame qu'il signe le Manifeste des 121, engageant en cela en grande partie l'image de la FA, approuve finalement certaines idées émises par ce Manifeste :
« En vérité, par son écho insolite, le Manifeste des 121 a sensibilisé une opinion qui depuis six ans dormait sans rien vouloir entendre. Tranquillement il constate que l'insoumission est un droit... Cri de révolte contre l'impuissance à mettre fin à la guerre en Algérie il est, que ses auteurs y consentent ou pas, d'essence anarchiste... » (« Pourquoi j'ai signé le manifeste des 121 », *Le Monde libertaire*, n° 64, novembre 1960).
Pourtant Maurice Joyeux imagine une réalité qui n'existe pas, dans la mesure où le Manifeste n'est pas anarchiste. La déclaration des 121 est utilisée à des fins antimilitaristes, bien plus qu'anticolonialistes. En revanche, certains militants anarchistes se déclarent solidaires des Algériens :
« Le moment était donc venu de clamer au peuple français que la cause du peuple algérien était la même que la sienne. » (*Le Réveil anarchiste*, n° 1103, novembre-décembre 1960).
Le dernier débat autour du Manifeste est déclenché par Hem Day, dans le *Bulletin intérieur*, où il explique pourquoi il ne signe pas le manifeste :
« Je suis contre la guerre, contre toutes les guerres : nationales, d'indépendance, civiles ou de libération. Je suis contre la violence organisée quelle qu'elle soit, d'où qu'elle vienne [...] Il est trop facile d'accréditer la guerre, sous le fallacieux prétexte de guerre d'indépendance. À ce compte-là, les bellicistes auraient beau jeu ; à chaque fois, de telles guerres seraient louées et justifiables. » (*Bulletin intérieur*, n° 36, février 1961).
Cette déclaration soulève des réactions chez certains militants qui refusent de renvoyer dos à dos les opprimés et les oppresseurs :
« Or, l'histoire nous montre que dans un pays occupé, opprimé par des étrangers la lutte prend un caractère national. On l'a vu en Hongrie. » (*Bulletin intérieur*, n° 37, mai 1961).
Ces débats autour du Manifeste touchent essentiellement au problème crucial de l'antimilitarisme, mais ils révèlent aussi l'état de crispation autour du phénomène national et colonial.
À la suite des débats engagés sur la nature du soutien à apporter aux nationalistes, l'hypothèse d'une révolution en Algérie provoque d'autres réactions. Là encore, deux positions s'affirment, l'une exprimant une extrême méfiance vis-à-vis de la « prétendue révolution algérienne », l'autre considérant que l'insurrection algérienne s'inscrit dans un « processus révolutionnaire ». Les anarchistes d'obédience communiste libertaire, pour beaucoup impliqués dans les réseaux de soutien, estiment que, quels que soient les problèmes que traverse l'Algérie, le processus est enclenché, alors que les autres pensent qu'un mouvement anarchiste est à construire en Algérie et qu'il est impossible de faire confiance aux dirigeants des insurrections. Les uns comme les autres s'accordent sur un point : la présence nécessaire d'un mouvement anarchiste en Algérie.
*** Du refus au soutien, typologie des attitudes
L'évolution des groupes libertaires dans leurs positions vis-à-vis des colonisés s'explique en grande partie par leurs conceptions idéologiques et des pratiques à adopter pour parvenir à une société anarchiste. En effet, les anarcho-individualistes, à partir de la Seconde Guerre mondiale, rechignent à parler des masses, que certains considèrent comme inexistantes. Pour ces militants, seul compte l'homme, unique et centre de toute évolution. Inversement, les courants anarcho-syndicalistes et anarcho-communistes auraient plutôt tendance à s'exprimer en employant les termes de « peuple » et de « prolétariat ».
Ces différentes acceptions sont génératrices de motivations diverses ne recouvrant pas les courants évoqués précédemment. Le concept de nation irrite certains militants. D'autres, au contraire, sont fascinés par une lutte porteuse de nouveaux espoirs.
Les anarchistes, pour une partie d'entre eux, refusent de se mêler aux débats sur le soutien aux peuples coloniaux insurgés. Leur choix s'explique par plusieurs raisons.
La première, qui est le fondement de leur refus de prendre position, est la guerre. En effet, si la France conduit la guerre, le camp en face la pratique aussi et possède une armée et une structure pré-étatiques. Dans ces conditions, soutenir des militaires et des hommes qui aspirent à occuper des fonctions politiques de direction d'un État leur est impossible. Cette conception va donner chez certains militants une attitude paradoxale, aux relents racistes et xénophobes :
« Paris est devenu aujourd'hui une énorme Médina, où l'Algérien est roi, où le moindre logement est vivement accaparé par des Algériens, qui commandent en maîtres en certains endroits. Et quels maîtres ! Car si l'ouvrier français a un mal de chien à joindre les deux bouts, l'Algérien, lui a toujours du fric... L'État capitaliste français lui verse plusieurs fois des allocations familiales. Que paient comme des cons, les ouvriers par les impôts... Vous allez nous dire que nous réinventons la ségrégation... Mais, quand les FLN parlent de foutre dehors tous les Français... Comment appelez vous cela ? » (*L'Anarchie*, n° 7, 17 mai 1958).
Le cas de l'Association ouvrière anarchiste est exceptionnel et ne représente qu'une dizaine de militants. Les autres militants, qui refusent de soutenir les mouvements nationalistes, ne rentrent pas dans ces considérations. On peut distinguer trois degrés dans le refus de prendre parti dans ces conflits.
Le nationalisme des colonisés est, pour de nombreux militants libertaires, qui représentent la pensée classique de l'anarchisme, l'équivalent du nationalisme français, ce qui les conduit, de la même façon qu'ils rejettent la guerre d'indépendance, à récuser le nationalisme :
« Il y a une cause fondamentale : les membres du FLN combattent au nom du nationalisme algérien. Le but fondamental du GPRA est l'établissement d'un État algérien indépendant [...] les cadres issus de l'insurrection et les possédants auront pour première tâche de constituer un gouvernement, une armée, une police et de se choisir un hymne, un drapeau, tout en s'appuyant sur la hiérarchie religieuse musulmane... peut-on parler de révolution ? » (Tract du groupe de Bordeaux de la Fédération anarchiste, mai 1958).
Un autre point de désaccord se situe, pour le cas algérien, dans la confrontation avec le phénomène religieux, auquel les anarchistes sont totalement extérieurs et qu'ils condamnent définitivement, sans l'analyser.
Dans ces considérations, qui justifient leur refus de participer, d'une manière ou d'une autre, aux débats sur les guerres d'indépendance, il faut souligner le poids du pacifisme :
« Gandhi a libéré l'Inde de la domination anglaise sans massacre, sans crimes, sans l'effrayant ensemble d'horreurs que présente la guerre algéro-française. Lutter avec des moyens civilisés, et civilisateurs, comme l'a fait Gandhi, eût été infiniment préférable. » (« Sur la guerre d'Algérie », *Cahiers du Socialisme libertaire*, n° 78, mai 1962).
C'est, peut-être, le point fondamental dans ce refus, dont découlent tous les autres. Cela étant, leurs déclarations et leur attachement à certaines valeurs intrinsèques à l'idéal anarchiste ne doivent pas faire oublier qu'ils restent anticolonialistes :
« Nous sommes contre le colonialisme, contre la guerre d'Algérie [...] Nous sommes décidés à faire tout ce que nous pouvons contre la guerre et le colonialisme, mais ne nous demandez pas de nous engager à aider l'armée algérienne. » (*Bulletin intérieur*, n° 33, juillet 1960).
La clef des contradictions internes à cette composante du mouvement anarchiste se trouve dans cette déclaration. Ces militants ont d'énormes difficultés à concilier un idéal anticolonialiste et la réalité d'une guerre d'indépendance.
Une autre vision des guerres de libération existe, radicalement opposée à la première, qui forme un cas atypique dans la pensée libertaire. Elle repose sur une rencontre possible entre l'anarchisme et les mouvements des peuples coloniaux. Ces militants idéalisent alors les luttes de libération nationale. Ainsi, lors de l'un de ses congrès, la FCL adopte la position suivante :
« Trois phases sont à distinguer dans la libération effective des peuples coloniaux. 1° Éviction de l'administration et des armées impérialistes. 2° Expropriation de tous les propriétaires fonciers et garde chiourmes indigènes au service de la puissance colonisatrice. 3° Instauration d'un régime communiste libre, anarchiste. » (*Bulletin intérieur*, n° 5, avril 1951).
Le fondement de cette déclaration relève d'un emprunt à la conception marxiste, voire bolchevique en certains points, de l'affaiblissement des nations impérialistes :
« Soutien des luttes nationales des peuples coloniaux contre l'occupant impérialiste, ces luttes mettant en difficulté la politique impérialiste et étant donc, en dernière analyse, un des aspects de la lutte des classes du prolétariat international...
Soutien en ce sens que l'émancipation nationale en détruisant l'écran de l'occupation étrangère permet aux masses coloniales de prendre conscience de l'exploitation capitaliste. Lorsque la puissance coloniale doit se retirer, l'exploitation apparaît bien comme provenant de la bourgeoisie indigène et les masses voient alors que l'occupant n'est pas le seul exploiteur possible. » (« La position de « soutien critique » se vérifie », *Le Libertaire*, n° 396, 26 août 1954).
Mais cette démarche de soutien dit critique évolue rapidement vers un soutien inconditionnel. En effet, les articles dénoncent le colonialisme, et proclament l'indépendance pour les nations colonisées. Ils ne critiquent, en aucun cas, les attitudes des mouvements nationaux. D'autres militants connaissent la même évolution, ainsi Guy Bourgeois, militant engagé dans les réseaux de soutien au FLN, déclare :
« Au risque de choquer certains, je n'hésiterai pas à répondre que notre soutien était, au moins sur le strict terrain politique, absolument inconditionnel... Je crois que ceux qui nous ont critiqués ont abandonné quelque chose d'essentiel à la pratique révolutionnaire : je veux dire, l'analyse « scientifique ». De quoi s'agissait-il ? D'une lutte tendant à liquider la structure économique colonialiste en Algérie [...] Je crois de mon devoir d'anarchiste de soutenir cette lutte d'une manière totale tant que cette forme d'exploitation n'a pas été liquidée. » (Interview de Guy Bourgeois, *Le Monde libertaire*, n° 84, novembre 1962).
Cette déclaration montre le processus dans lequel s'inscrivent les militants qui prônent un soutien inconditionnel. Ils se retrouvent prisonniers de leur théorie. Ils cherchent à détruire le système colonial, et, par conséquent, soutiennent sans réserve les mouvements coloniaux, mais ils ne conservent plus de points de repère vis-à-vis de l'idéologie au nom de laquelle ils agissent.
Une autre catégorie de militants veut à la fois défendre les colonisés, mais aussi chercher à voir quelles sont les attitudes qui leur permettraient de conserver l'espoir minimal d'une présence anarchiste dans les pays décolonisés, attitude qui se double d'une autre volonté et aussi d'inquiétudes :
« Nous avons choisi le camp des opprimés en révolte, celui de ceux qui depuis plus d'un siècle ont été bafoués... Les attentats stupides aveugles, nous les réprouvons... Cela ne veut pas dire que nous sommes prêts à « porter les valises » du FLN. Mais, ce que l'on peut au moins faire, c'est apporter un appui moral aux révoltés. » (*Bulletin intérieur*, n° 37, mai 1961).
Cette position, que l'on peut qualifier de minimaliste, a été mise en exergue dès le début de la guerre d'Algérie. Dans certaines propositions, on retrouve la méfiance des anarchistes envers le système religieux :
« Peuples nord-africains ! Vous avez raison de vous insurger contre ceux qui vous asservissent, mais, vous avez tort de le faire sous l'égide d'un nationalisme et d'un fanatisme religieux générateurs de nouvelles servitudes. » (*Le Monde libertaire*, n° 3, décembre 1954).
Cette attitude est celle de la compréhension d'une révolte qu'ils considèrent comme légitime, mais dont ils ne trouvent pas toutes les aspirations fondées, et qu'ils n'hésitent pas à critiquer lorsqu'ils sont en désaccord. Ils estiment, à l'inverse des partisans du soutien inconditionnel ou des militants qui refusent de choisir, qu'un mouvement nationaliste doit pouvoir dépasser ses aspirations nationales pour trouver un fondement révolutionnaire et libertaire. On peut aussi considérer, comme le déclarent les militants des Groupes anarchistes d'action révolutionnaire (GAAR), que ce soutien critique se mesure dans le sens où les Algériens subissent une répression, et par conséquent que les anarchistes ne peuvent être que du côté des opprimés :
« Pour nous, les anarchistes ne peuvent qu'être partisans des convaincus de la destruction du colonialisme français en Algérie. Sans réclamer de « fusil d'honneur » et sans être partisans de la boucherie pour cela, nous ne pouvons être moralement qu'avec le peuple algérien combattant, avant son indépendance... » (*Noir et Rouge*, n° 10, mai 1958).
La grande majorité des militants et des articles qu'ils font paraître, adoptent une position condamnant le colonialisme. Ils fondent leurs espoirs sur la création d'une société libertaire. Ces articles, expliquant que seul l'anarchisme apporte la solution aux problèmes, se concluent par une déclaration de cette nature :
« La véritable libération ne viendra que de la Révolution sociale. Et celle-ci ne sera possible que si les peuples retrouvent les voies de l'Internationalisme. » (*Le Monde libertaire*, n° 3, décembre 1954).
Il s'agit de savoir pourquoi ces conclusions reviennent si souvent. On peut, dans une certaine mesure, considérer que la première, qui réside dans le refus de prendre part à un combat qui n'est pas le leur, relève aussi de cette conception des guerres coloniales. Jean Maitron[9] donne quelques éléments de réponse : pour les anarchistes, les cadres des mouvements indépendantistes ne sont finalement que des futurs exploiteurs. Si ces raisons constituent le fondement de ces déclarations, il en existe d'autres, car les insurrections des colonisés possèdent, il ne faut pas l'oublier, un coefficient important de sympathie chez les anarchistes. Un article semble être le révélateur de cette pensée :
« La position anarchiste est claire : soutien des luttes menées par les peuples coloniaux contre les puissances impérialistes, mais soutien critique dans le sens de la réalisation des structures libertaires. Ainsi, à côté des programmes, parfois opposés, des divers partis nationalistes, le mouvement anarchiste apporte le sien, le seul clair, le seul qui réponde au fond des problèmes [...] Le mouvement anarchiste n'est pas avec les partis, il est avec le peuple, exprimant ses aspirations véritables qui dépassent, quelles que soient les apparences, la simple « libération nationale » [...] Nos objectifs propres demeurent explicites. Seul un combat quotidien, humble et persévérant, peut prouver notre bonne foi et ouvrir l'esprit des peuples quant à la valeur de nos intentions, quant au réalisme de nos solutions. C'est pourquoi nous luttons. » (« Colonialisme partout ! », *Le Libertaire*, n° 281, 14 septembre 1951).
Cette déclaration permet de toucher le fondement de la pensée libertaire dans le cadre des conflits coloniaux. Cette idée a deux conséquences directes. La première est que ces militants pourront par la suite développer l'idée qu'ils ont averti des conséquences possibles des luttes de libération nationale. La seconde fait de l'anarchisme la seule solution possible. Leur cause est la seule cause juste. Par conséquent, et l'on revient au premier point, il aurait fallu les écouter.
Ce qui autorise en dernier lieu à expliquer que si la révolution sociale n'est pas au rendez-vous, c'est parce qu'elle a été usurpée par les dirigeants des États en formation, et conséquemment les anarchistes n'en sont pas responsables.
On peut ajouter que, dans cette situation, l'anarchisme rejoint un phénomène de foi inhérent aux mouvements révolutionnaires, ceux-ci comportant en leur sein « une rédemption révolutionnaire de l'humanité »[10]. Ce qui n'a pas empêché certains militants de mettre en garde les colonisés sur certains points.
*** L'indépendance et les dangers dictatoriaux
Les anarchistes se sont toujours insérés dans des processus révolutionnaires mais, à chaque fois qu'ils y ont participé, ils ont vu leurs espoirs déçus et les hommes dévorés par les systèmes mis en place. Les leçons russe et espagnole représentent les dangers d'un processus révolutionnaire qui a été dévoyé, dont la responsabilité ne leur incombe pas, en raison des attitudes et comportements des autres groupes politiques dans les mouvements révolutionnaires. Ces aspirations à une transformation radicale de la société grâce aux colonisés, qui sont porteurs de nouveaux messages, provoquent chez les anarchistes des raidissements, qui s'opèrent notamment en fonction des expériences historiques et aussi — et surtout — du comportement des directions des mouvements nationaux. Les anarchistes vont vivement reprocher aux mouvements de libération de faire l'économie d'une démocratie interne, sans même envisager, dans ce cas, la possibilité d'arriver à une société sans État, qui incarne leur idéal. Cependant, une distinction est faite entre les processus indochinois et algérien. Il faut ajouter que ces avertissements sont donnés, dans la majeure partie des cas, par des individus qui ont eu une activité militante dans l'entre-deux-guerres.
La direction de l'insurrection indochinoise par Ho Chi Minh est, dès les premiers temps de la guerre, à l'origine des interrogations et surtout d'une grande méfiance à l'égard des insurgés. En effet, pour les anarchistes, Ho Chi Minh n'est pas un inconnu, son passage par le parti communiste et son rôle dans les instances du Komintern sont longuement commentés (*Les Nouvelles Pacifistes*, n° 6, 15 février 1950). La conduite de ce dernier dans l'insurrection vietnamienne va provoquer la réprobation immédiate de certains militants. Ainsi, au cours de l'un de ses nombreux articles, Louis Mercier Véga s'interroge :
« Les partisans de formules pseudo-scientifiques peuvent théoriser sur la signification de la guerre indochinoise et appeler les Annamites à participer à la « guerre d'indépendance », qui fera d'eux une colonie russe, leurs propres militants ont été assassinés par les dirigeants vietnamiens. » (*Les Nouvelles Pacifistes*, n° 6, 15 février 1950).
Mais c'est surtout au cours de l'année 1950, que certains libertaires remettent en cause la légitimité d'Ho Chi Minh. Ainsi, Guy Vinatrel écrit et reproche à la *Révolution prolétarienne*[11] de soutenir les communistes indochinois :
« J'ai malheureusement l'habitude d'appeler un chat un chat et Ho Chi Minh un stalinien [...] Et je ne suis pas encore arrivé à comprendre comment un stalinien peut être un champion du progrès en Indochine et un ennemi de la liberté en Bulgarie, en Hongrie et ailleurs. Faut-il croire que les staliniens ont toutes les vertus, nationales et révolutionnaires, lorsqu'ils n'exercent pas encore complètement le pouvoir, et que celles-ci s'évanouissent dès qu'ils sont à même d'exécuter scrupuleusement leur programme, qui consiste d'abord dans l'élimination systématique et brutale de leurs adversaires ? [...] Il est très difficile d'établir une liste exacte de l'ensemble des personnalités assassinées par le régime stalino-terroriste d'Ho Chi Minh [...] Et c'est pourquoi la liste des assassinés comprend tout aussi bien des anciens communistes exclus avant 1941, que des partisans authentiques de la résistance armée contre les Français. La presse trotskyste internationale a mentionné l'assassinat de [...] Ta Thu Thau [suit une liste de six noms]. Faut-il rappeler ici que c'est sous couvert de résistance que les staliniens ont assassiné chaque fois qu'ils l'ont pu les syndicalistes antistaliniens ? » (*Révolution Prolétarienne*, n° 342, août 1950).
Quelques semaines plus tard, Samuel Vergine s'en prend à son tour aux partisans d'Ho Chi Minh. Il rappelle non seulement les assassinats politiques dont ont été victimes les trotskystes, mais aussi les intellectuels et les chrétiens d'Indochine. Il ironise par la suite sur les pétitions lancées par le Viêt-minh, reprises par le PCF, et signées par des enfants de cinq ans. Il s'attaque, pour finir, au système communiste :
« Le plus abominable c'est que des gredins, au nom d'un socialisme hélas bien dégénéré prétendent justifier cette abominable coutume [la guerre]... Le monde bolchevique a créé une Église. Cette Église prétend tracer autour d'elle des limites strictes qui établissent du même coup la limite du mensonge et de la vérité. » (« À propos des camps d'Indochine », *Défense de l'Homme*, n° 26, novembre 1950).
Ces militants continuent à dénoncer la guerre d'Indochine, mais ne se font plus guère d'illusions quant au sort final des Vietnamiens.
Si la situation algérienne connaît des développements analogues quant à l'issue politique de la guerre, le processus des avertissements et des méfiances développés par les anarchistes n'est pas le même. D'une part, les mouvements de libération algériens ne sont pas soutenus ouvertement par les pays du bloc communiste. D'autre part, le camp qui perd la guerre civile algérienne, celui des messalistes, est lié par de vieilles amitiés militantes, nées pour beaucoup dans l'avant-guerre. Le fait que Messali Hadj ait milité dans le mouvement ouvrier français[12] et ait conçu un mouvement de libération calqué, en grande partie, sur ce mouvement, a grandement contribué à cet état de fait.
Les prémices de l'instauration d'un parti unique dans le mouvement nationaliste algérien, ou tout du moins la prédominance du FLN sur les autres forces politiques algériennes, s'institue en mai 1957, avec le massacre de Melouza. Ce massacre ne soulève pas de protestation outre mesure de la part des anarchistes mais il marque le point de rupture de certains d'entre eux avec le FLN. En quelques mois, avec l'assassinat de Ahmed Bekhat, les protestations vont s'élever de manière beaucoup plus véhémente et la dénonciation de la mainmise du FLN sur le mouvement national algérien va s'accentuer. *Le Monde libertaire* et *La Révolution prolétarienne* diffusent l'appel d'Albert Camus :
« Puisque je m'adresse à des syndicalistes, j'ai une question à leur poser et à me poser. Allons-nous laisser assassiner les meilleurs militants syndicalistes algériens par une organisation qui semble vouloir conquérir au moyen de l'assassinat, la direction totalitaire du mouvement algérien ? Les cadres algériens, dont l'Algérie de demain, quelle qu'elle soit, ne pourra se passer, sont rarissimes (et nous avons des responsabilités dans cet état de chose). Mais, parmi eux, au premier plan sont les militants syndicalistes. On les tue les uns après les autres, et à chaque militant qui tombe, l'avenir algérien s'enfonce un peu plus dans la nuit. Il faut le dire au moins, et le plus haut possible, pour empêcher que l'anticolonialisme devienne la bonne conscience qui justifie tout, et d'abord les tueurs. » (*Révolution prolétarienne*, novembre 1957 et *Le Monde libertaire*, n° 31, décembre 1957).
Les anarchistes protestent contre l'élimination physique des militants messalistes et syndicalistes, « traqués par les bandes armées du FLN » (*Le Monde libertaire*, n° 33, décembre 1957). Ces assassinats de syndicalistes marquent profondément la conscience anarchiste :
« Je n'admets pas plus le monopole politique du FLN que le monopole syndical de l'Union Générale des Travailleurs Algériens [Syndicat contrôlé par le FLN] qui lui est associé. J'admets encore moins les assassinats des militants de l'Union Syndicale des Travailleurs Algériens [syndicat créé par les messalistes du Mouvement National Algérien] dont nous sommes solidaires. » (*Le Monde libertaire*, n° 48, mars 1959).
Et certains militants d'en conclure que :
« La domination unilatérale du FLN ne peut permettre d'augurer autre chose que le totalitarisme dictatorial d'un parti [...] Il veut pour lui l'exclusivité du pouvoir et il a procédé à l'extermination systématique des leaders du MNA. » (*Cahiers du Socialisme libertaire*, n° 62, novembre 1960).
La montée en puissance du FLN et des espoirs révolutionnaires qu'il porte en lui, les courants anticolonialistes de la gauche française — y compris de certains anarchistes — entourent d'un mur de silence les protestations libertaires contre ces assassinats politiques.
Les avertissements au peuple algérien continuent cependant. Mais ils changent de motivations :
« Camarades algériens [...] Vous devez veiller jalousement à ce qu'en aucun cas et à aucun moment, votre destin ne cesse de vous appartenir [...] n'accepter jamais de nouveaux maîtres. » (*Bulletin intérieur*, n° 37, mai 1961 et *Le Monde libertaire*, n° 84, novembre 1962).
Les indépendances sont considérées comme inévitables : ce qui n'empêche pas les anarchistes de souligner certains dangers qu'encourraient les peuples libérés de la tutelle coloniale ; mais leurs avertissements sont restés lettres mortes. Il n'en demeure pas moins qu'il existe chez les anarchistes, tout du moins pour une partie d'entre eux, une volonté de protéger une certaine idée de la démocratie — et on retrouve là le même fondement que lors d'une menace factieuse : la même attitude avait été adoptée lors de la menace césarienne pendant l'Affaire Dreyfus, ou lors du putsch des généraux en 1961. Ces militants se battaient afin que les peuples libérés de la colonisation ne subissent pas un système totalitaire.
*** Pour conclure
Certes le poids du mouvement anarchiste dans l'opinion et dans l'opposition aux guerres coloniales est quasiment inexistant mais peut-être ne faudrait-il pas négliger leur rôle actif dans certaines centrales syndicales, ou dans des associations à caractère civique. De fait, leur importance politique et le rôle qu'ils jouent dans l'opinion publique est à relativiser.
Au terme de cette étude, nous pouvons dégager des éléments sur lesquels repose la pensée anarchiste.
Si le mouvement anarchiste est pluriel, cette multiplicité des courants n'empêche pas qu'il y ait une pensée commune conditionnée par un certain nombre de soubassements idéologiques. La dénonciation des guerres a fait l'unanimité, alimentée par la vieille tradition pacifiste. Mais cette unanimité ne trouve pas uniquement sa source dans cette tradition. L'anticolonialisme libertaire est une indéniable réalité, le deuxième motif du refus de cette guerre.
Pierre Vidal Naquet a analysé cette « fidélité têtue, la résistance française à la guerre d'Algérie », d'où il dégage trois composantes : les dreyfusards, les bolcheviques et les tiers-mondistes[13]. Les anarchistes s'inscrivent en partie dans ces trois « idéaux-types ». La tradition bolchevique est présente. La FCL a tenté de réaliser une « pâle copie du programme d'action du PCF ». Les militants se voulaient être les meilleurs défenseurs de la classe ouvrière, qu'ils imaginaient en lutte. Leur discours est la marque d'un enfermement sur eux-mêmes, lié sans doute à leur petit nombre, et les apparente aux sectes militantes sans prise sur la réalité. Ce discours se juxtapose avec une autre attitude, représentée par les tiers-mondistes, que recouvrent partiellement les militants des Groupes anarchistes d'action révolutionnaire, mais qui conservent un point d'attachement trop fort à la pensée anarchiste pour s'y appliquer totalement. Les anarchistes voient peut-être émerger un temps des « nouveaux damnés de la terre », mais ils restent circonspects face aux évolutions de ces pays. La tradition dreyfusarde existe chez les anarchistes, non pas en fonction d'une certaine idée de la France, mais en raison d'un des concepts centraux de la pensée anarchiste qui est l'homme. À laquelle s'ajoute un certain européocentrisme qui dénonce le « fanatisme religieux musulman » et refuse d'envisager l'autre dans ses différences. Cette tradition fonctionne sur le modèle hérité de la fin du xixe siècle, qui fait des « anti » du mouvement anarchiste des concepts ne s'adaptant plus aux réalités de la période concernée et qui se double d'une forme de francocentrisme inconscient d'une pensée n'analysant qu'en fonction de ses propres vues et projections.
À cette tradition s'ajoute un autre phénomène, qui sous-tend que l'émancipation des colonisés ne peut se faire que par la révolution sociale et libertaire. Cette conception rejoint en bien des points la conception rédemptrice qui traverse les mouvements révolutionnaires. Elle révèle aussi la vision messianique que les anarchistes ont des mouvements de masses. Le mouvement anarchiste, dans ses prises de positions, relève d'un aspect religieux, dont les dimensions théologiques et téléologiques sont indéniables[14]. Les anarchistes face à des situations nouvelles répondent, majoritairement, par des slogans qui ne peuvent s'appliquer à la réalité du moment. En cela, ils ne sont certes pas différents des autres groupes politiques, qui cherchent à calquer un schéma sur une situation qu'ils ne maîtrisent pas.
Quant à ceux qui, par leurs avertissements, par leurs positions différentes, ont cherché à apporter une révision du modèle anarchiste, ils se sont trouvés devant une fin de non recevoir de la part de leurs compagnons, comme du reste de la société.
Cette attitude répond ainsi à la question de Albert Camus[15] :
« L'Homme, certes, ne se résume pas à l'insurrection. Mais l'histoire d'aujourd'hui est l'une des dimensions essentielles de l'homme. Elle est notre réalité historique. À moins de fuir la réalité, il nous faut trouver en elle nos valeurs. Peut-on, loin du sacré et de ses valeurs absolues, trouver la règle d'une conduite ? Telle est la question posée par la révolte ».
[1] Sur ce sujet, cf. Charles Robert Ageron, *L'anticolonialisme en France de 1871 à 1914*, Paris, PUF, 1973, p. 32-35 et 81-85 ; Benjamin Stora, *Nationalistes algériens et révolutionnaires français*, Paris, L'Harmattan, 1987, p. 47-83. Ainsi que nos études sur Mohamed Saïl (1894-1953), militant anarchiste né en Algérie, qui commença à militer dans le mouvement anarchiste dans les années vingt, où il fut le spécialiste de la question algérienne. Cf. « Un anarchiste algérien en France », *Migrance*, n° 3, 1994, p. 14-19 et Mohamed Saïl, « Appels aux travailleurs algériens », *Volonté anarchiste*, n° 43, Vauchrétien, 1994, 39 p.
[2] À l'exception cependant de la Fédération communiste libertaire, qui a fait passer le combat anticolonialiste avant tous les autres.
[3] La presse anarchiste traite essentiellement des guerres d'Indochine et d'Algérie. Il semble que la situation au Maroc, en Tunisie et à Madagascar soit moins bien connue. Nous nous appuyons donc sur les situations et les événements les mieux traités par la presse libertaire.
[4] La FCL est formée d'une partie des militants de l'ancienne FA. Les autres refondent la FA en 1954.
[5] Hervé Hamon et Patrick Rotman, *Les porteurs de valises, de la résistance française à la guerre d'Algérie*, Paris, Le Seuil, 1982, 436 p.
[6] André Bösiger, p. 95-99, *Souvenirs d'un rebelle, 60 ans de luttes d'un libertaire jurassien*, Dole, 1991, 134 p.
[7] Témoignage de Guy Bourgeois [Gérard dans la clandestinité], *L'insurrection algérienne et les communistes libertaires*, p. 6-7, Alternative libertaire, Paris, 1992. Dans *Le Monde libertaire* (n° 84, novembre 1962), il donne une longue interview. Paul Zorkine s'est tué dans un accident de la route, durant l'été 1962 ; il était âgé de 41 ans, *Le Monde libertaire*, n° 83, octobre 1962.
[8] Il faut ajouter les militants qui, à titre individuel, ont rejoint Jeune Résistance, témoignage de Claude G., *Jeune Résistance*, n° 2, 1960 et Serge Thion, *CILO*, n° 22, décembre 1962.
[9] Jean Maitron, *Le Mouvement anarchiste*, tome II, Paris, Maspero, 1975, p. 24-26.
[10] Michael Löwy, *Rédemption et utopie*, p. 161, Paris, PUF, 1992, 258 p.
[11] Guy Vinatrel n'est pas, à proprement parler anarchiste, mais il semble qu'il se soit rapproché du mouvement dans l'immédiat après-guerre. Cf. *Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français*, vol. 43, p. 260-261, Paris, Éditions Ouvrières, 1994.
[12] Cf. Benjamin Stora, *Messali Hadj (1898-1974), Pionnier du nationalisme algérien*, Paris, L'Harmattan, 1984, 360 p.
[13] Pierre Vidal Naquet, « Une fidélité têtue, de la résistance française à la guerre d'Algérie », *Vingtième siècle*, n° 9, avril-juin 1986, p. 3-18.
[14] Nous empruntons ces idées aux articles de Marc Lazar, « Communisme et religion » et de Stéphane Courtois, « De la Contre-société à la Contre-Église, la dimension religieuse du communisme français », dans *Rigueur et Passion, Hommage à Annie Kriegel*, Paris, Le Cerf/L'Âge d'Homme, 1994, p. 139-173 et 175-188.
[15] Albert Camus, *L'Homme révolté*, Essais, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1965, p. 431.